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entièrement, mais comme elles aboutissaient presque toutes à la mort, la gouvernante ferait préparer par le conseil privé un projet de modération, et le roi serait prié d'approuver cette concession. Quoique Marguerite de Parme eût désiré un tout autre remède, elle approuva néanmoins celui qu'on lui indiquait. Elle voyait bien qu'il fallait opter entre des concessions et le recours à la force. Or, elle ne pouvait employer la force. L'attitude du prince d'Orange lui paraissait suspecte ; le comte d'Egmont, de son côté, avait annoncé qu'il ne combattrait jamais pour le maintien de l'inquisition ; et quant aux autres seigneurs, ou elle ne se fiait pas davantage à eux, ou elle ne jugeait pas qu'elle pût en espérer un secours efficace. C'est pourquoi elle déclara que, suivant leurs conseils, elle répondrait aux confédérés de manière à les satisfaire ; que néanmoins elle conserverait au roi, dont la ratification était indispensable, le pouvoir de statuer définitivement '.
' Lettre française de la duchesse de Parme au roi , du 3 avril 1566, dans le Supplément à Strada, t. II. pp. 304 et suiv. — Lettre secrète dans la Correspondance de Philippe H, t. I^r, pp. 403 et suiv. — Strada, liv. V. — HoppERUs, Mémorial, §§ 89 et .90. — Mais nous nous sommes surtout servi des notules rédigées par Berty, et dont quelques extraits feront mieux connaître encore l'esprit qui dominait alors dans le conseil d'l']tat. « Hachicourt. Oster l'inquisition, pour pacifier les troubles. Touchant les placcartz ils sont fort rigoreulx, et qu'il les fault changer pour bonnes causes... — Berlaymont. L'inquisition, là où elle n'a pas esté, S. A. doit asseurer qu'elle n'y sera... placcartz sont fort rigoreulx... — Aremberghe. Ne voit de povoir entretenir les placcartz en ses gouvernements... — Mansfelt. L'inquisition est fort odieuse, et peu profitable au renforcement de la religion , et parlant à oster. Placcartz se doibvent modérer... — Egmond. L'inquisition est odieuse, les placcartz rigoreulx... et y fault faire quelque modération, prolestant tousjours qu'il fault maintenir la religion catholicque... — Oranges. En toutes choses du inonde il fault qu'il y ait ordre, et tant plus en la religion, pour maintenir salut des âmes et tranquillité du pays ; mais il fault
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Pendant ces délibérations du conseil d'État, Louis de Nassau s'était rendu le 29 mars à Vianen et en était parti pour Bruxelles, le 31, avec Bréderode. Ce dernier appartenait à une des plus illustres familles des Pays-Bas ; car, on disait proverbialement en Hollande : Wassenaar la maison la plus ancienne, Bréderode la plus noble, Egmont la plus riche. En effet, Henri de Bréderode descendait des anciens comtes de Hollande, et l'illustration de son origine était rehaussée par les vastes domaines dont il se trouvait possesseur. Il était seigneur de Bréderode , d'AImeyden et d'autres fiefs, comte de Vianen, vicomte d'Utrecht, etc. '. Renaud H, son père, avait été, sous Charles-Quint, membre du conseil d'État et investi de la haute dignité de chevalier de l'ordre de la Toison d'Or. Mais, il s'était attiré, pendant quelque temps, la disgrâce de l'empereur pour avoir arboré, dans les rues de Gand, les armoiries complètes du comté de Hollande, comme les siennes. Son fils ', héritant de ces prétentions, avait soutenu,
qu'il soit tel qu'il se puist observer... L'empereur et le roy ont ordonné les placcartz à bonne intention, mais astheure et par l'inquisition la religion se perd ; car veoir brusler ung homme pour penser avoir bien faict, faict mal aux gens et leur semble conscience... — Berghes. Fault oster ceste inquisition pour contenter le peuple, délaissant le .soing aux évesques et curez... — Monligiiy. Gens doctes et d'église et évesques mesmes trouvent fort rigoreulx les placcartz.... •>
' Bréderode était un beau château, entre Harlem et Beverwick. — La ville de Vianen se trouvait sur la rive droite de la Leck, à deux lieues de Schoonhoven. — Le seigneur de Bréderode possédait encore près de Harlem un château nommé Huis te Cleef.
2 Bréderode, né en -1531, avait eu pour mère Philippine de la Marck, sœur du célèbre Érard, cardinal, prince-évéque de Liège. H la perdit lorsqu'il avait à peine six ans; il passa son enfance au château de Balestein, près Vianen, et fut placé ensuite comme page à la cour de Charles-Quint. — Il épousa Amélie, comtesse de Nuenar. à laquelle il resta tendrement attaché, n'imitant point l'exemple de son père, qui laissa un grand nombre
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en 1560, que sa ville de Viunen devait être séparée du comté de Hollande et affranchie de la suzeraineté du roi ; de lu s'éleva un procès qui était encore pendant au grand conseil de Malines. Bréderode avait cependant contracté des engagements plus étroits envers Philippe II en devenant capitaine d'une des bandes d'ordonnances des Pays-Bas. Quoique, d'après le témoignage de la duchesse de Parme, Bréderode vécût encore en bon catholique *, il ressentait une horreur profonde pour l'inquisition et ne dissimulait point ses sympathies pour les opprimés. Alonso del Canto avait découvert que tous les livres hérétiques répandus dans les provinces provenaient de Vianen ; que Bréderode y entretenait une imprimerie clandestine et deux ou trois ministres pour composer les ouvrages hérétiques \ Les qualités et les défauts même
d'eufants naturels. — Henri de Bréderode avait plusieurs sœurs : Hélène de Bréderode épousa le comte de Chantonnay, frère du cardinal de Granvelle; Marguerite de Bréderode fut la première femme du comte Pierre Ernest de Mansfeld
'Lettre au roi, du 21 janvier 1566. Correspondance de Philippe II, t. I", p. 393.
^ Il y a sur ce sujet quelques pièces intéressantes dans l'appendice du t. 11 de la Correspondance de Guillaume le Taciturne, pp. 419-421. — Par une lettre du 22 janvier 1566, la gouvernante avait informé le seigneur de Bréderode qu'elle était avertie que des livres hérétiques s'imprimaient à Vianen. Bréderode répondit de Clèves, le 30 janvier, qu'il était bien vrai qu'il avait un imprimeur en sa ville de Vianen, mais qu'il lui avait ordonné, sur sa tête, de ne rien imprimer, pas même une chanson, sans la révision préalable et l'approbation du curé de la ville et de deux autres gens d'Église délégués à cet effet. Que lui-même naguère, soupçonnant que cet imprimeur avait contrevenu à ses ordres, l'avait retenu plus d'un mois dans ses prisons; mais qu'il avait fallu le relâcher, puisque les enquêtes n'avaient pas démontré sa culpabilité. Bréderode croyait donc que la duchesse avait été mal informée. La duchesse répondit le 27 février en donnant des renseignements précis sur les livres hérétiques qui s'imprimaient à Vianen. Elle était informée, disait-elle, que l'imprimeur s'appelait Albert Chris-
de ce personnage le rendaient éminemment propre à devenir le chef nominal des confédérés. Plein de courtoisie envers ses égaux, afîectueux aussi et libéral avec le peuple, il se signalait non par l'étendue de son esprit, mais par la générosité de son cœur, par l'extrême hardiesse de ses conseils et l'audace plus grande encore qu'il montraitdans l'action. C'était, du reste, un homme taillé pour la lutte, d'une haute stature, d'un tempérament de feu, d'une figure mâle et énergique. Il avait j)ris pour devise le mot Peut-être '. Plein de déférence envers le prince d'Orange, dont il reconnaissait la supériorité, et lié d'une amitié [)resque fraternelle avec Louis de Nassau, dont les conseils et les avis étaient comme des ordres pour lui, Bréderode fut, dans ces premiers temps, l'auxiliaire le plus actif et le [)lus intrépide des promoteurs de la résistance. Il eut, en outre, le mérite de rester constamment fidèle à la cause qu'il avait embrassée avec le dévouement le plus absolu \
tiaensseus; qu'il avait imprimé et veudu naguère un livre eu llamand intitulé : Een colloquie imn Pasquillus emie Marforius; un autre ayant pour litre : Den raedt opt conciUum van Trente; puis encore un autre : Een suyverlyck boecxken inhoudendr. het urdel ende vonnisse dat gewesen is van den paeus Paulo tercio, indépendamment des chansons composées par Fabricius. Que tous ces mauvais livres avaient été expédiés à Anvers et dans d'autres villes. Enfin que cet imprimeur était encore dépositaire de Bibles défendues, de l'institution de Calvin, des ouvrages de Sleidanus, etc.
' V'oj'r son portrait dans la Grande chronique de Hollande, t. II, liv. IX, p. 139, et (lansBoR, Nederlanlsche oorloghen (édition de 1621), 1. 1^', fol. 30.
' Henri de Bréderode a été jugé avec une sévérité excessive par M. Groen van Prinsterer, l'éditeur des Archives de la maison d'Orange- Nassau. Mais, d'autre part, ce personnage célèbre a aussi trouvé des défenseurs éloquents et convaincus. Parmi ces derniers, le premier rang appartient à M. C. Van Hall. En -1844, M. V^an Hall, alors conseiller d'État , publia à Amsterdam une savante apologie sous le titre de : Hendrick, graaf van Bréderode, medegrondleggcr der Nederlandsche vryheid, verdedigd... (1 vol. in-S"). Nous n'avons pas négligé cet excellent travail.
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Bréderode ne doutait point du succès de la démarche hardie dont il avait pris l'initiative avec le comte Louis de Nassau, d'accord avec les principaux ministres protestants et avec l'assentiment tacite ou formel des chefs de la noblesse. Les gentilshommes qui avaient signé le Compromis étaient venus successivement grossir leur cortège; ils s'avançaient rapidement vers Bruxelles lorsque Bréderode reçut, le 2 avril au soir, une lettre dans laquelle le comte de Hornes le priait de venir présenter lu requête, sans se faire accompagner d'un si grand nombre do gentilshommes. Le prince d'Orange avait écrit dans le même sens à son frère ; il lui recommandait aussi de faire en sorte que les confédérés vinssent en petit nombre et sans armes ; il l'exhortait à ne permettre aucune salve d'armes à feu, dans la ville ou au dehors. Ces lettres avaient été écrites pour accomplir la promesse faite à la duchesse de Parme devant le conseil d'État. Elles arrivèrent trop tard ; il n'était plus possible de renvoyer les gentilshommes qui accouraient de tous côtés ni de rompre des résolutions prises en commun '. La démarche constitutionnelle des confédérés était aussi, dans les circonstances présentes, le remède le plus efQcace que l'on pût opposer à l'exaspération du peuple. En empêchant cette manifestation désormais nécessaire, on eût provoqué un soulèvement et provoqué peut-être de terribles représailles contre les inquisiteurs et leurs adhérents '.
' Défense personnelle du comte de Hornes, dans le Suppicment a Strada, 1. 1*', p. 459. — Archives de la maison d'Orange-Nassau, t. Il, p. 75.
' o ... Quelques-uns parloient déjà de venir en grand nombre jusqu'à quatre-vingt ou cent mille hommes, vers la cour, pour demander congé et sauf-conduit de se pouvoir retirer bagues sauves en exil volontaire. Quelques autres, plus audacieux, esloient d'advis que plutôt il falloit jouer à la désespérée, et se ruer sur les inquisiteurs et autres auteurs de tels conseilK dommageables à la lépublique, . « Vrayr narration et ajioloyie des choses, [lasscts aux Pays-Bas, etc., p. 40.
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Le 3 avril, dans la soirée, plus de deux cents gentilshommes confédérés, Bréderode et Louis de Nassau en tête, entrèrent dans Bruxelles à cheval et en équipage de glierre. Après avoir traversé la ville dans cet appareil menaçant, les deux chefs descendirent à l'hôtel de Nassau, où ils furent reçus par les comtes de Mansfeld et de Hornes. En entrant, Bréderode dit fièrement : « Quelques-uns avaient pensé que je n'oserais pas nVapprocher de Bruxelles ; eh bien ! j'y suis, et j'en sortirai d'une autre manière peut-être '. i>
La nuit, tout le monde sétant retiré, le comte de Hornes eut avec le comte de Mansfeld et avec le prince d'Orange une conférence secrète. Il tâcha de leur persuader de renvoyer en Espagne le collier 'de l'ordre de la Toison d'or. On commanda à François Verdugo, gentilhomme du comte de Mansfeld, d'apporter le livre des constitutions de l'Ordre, pour savoir jusqu'où leur serment les obligeait au roi en sa qualité de grand maître. Mais le comte de Mansfeld ayant refusé d'adopter le conseil du comte de Hornes, vers lequel inclinait le prince d'Orange, on ne prit aucune résolution ni alors ni dans une nouvelle réunion qui eut lieu pour traiter du même sujet ^
Le 4, Bréderode réunit ses compagnons dans les jardins de l'hôtel de Culembourg. Il leur montra d'abord une lettre venue d'Espagne, dans laquelle on racontait le supplice infligé par l'inquisition à une personne bien connue dans les Pays-Bas. Il les avertit qu'Alonso del Canto avait été envoyé dans ces provinces à l'effet de surveiller la conduite des seigneurs, d'exercer l'office
' Ce propos fut rapporté à la duchesse de Parme par un gentilhomme espagnol, François Verdugo, qui vivait chez le comte de Mansfeld. Correspondance de Philippe II, t. !«'', p. 'lOG.
' Strada, liv. V. Ce fut encore Verdugo qui informa la gouveinante de la proposition faite par le comte de Hornes. Correspondance de Philippe II, t. 1", p. 406.
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d'inquisiteur général et d'imaginer de nouveaux tourments '. 11 rappela les engagements qui avaient été pris par les signataires du Compromis pour s'opposer à l'introduction de l'Inquisition. Tous les gentilshommes présents , au nombre d'environ deux cents, promirent de nouveau, en leur nom et au nom des absents, de persévérer dans cette généreuse résolution. A la demande de Bréderode, ils souscrivirent une nouvelle promesse par laquelle ils s'engageaient à se soutenir mutuellement et à prendre les armes, si cela était nécessaire, pour secourir celui de leurs compagnons qui aurait été arrêté pour cause de la religion ou de la ligue. On décida enfin que la présentation de la requête aurait lieu le jour suivant.
En s'adressant, par voie de remontrance, à la gouvernante des Pays-Bas, pour obtenir le redressement des griefs dont se plaignait la nation tout entière, les confédérés faisaient un légitime usage d'un droit constitutionnel. Déjà ils avaient, par un moyen analogue, réclamé l'intervention de l'empereur Maximilien II % dont l'esprit tolérant formait le contraste le plus remarquable avec l'inflexible opiniâtreté de Philippe II. Ils avaient, au nom des protestants, fait remettre, le 1" avril, une supplique à la diète de l'Empire pour que son chef employât toute son influence auprès du roi d'Espagne , afin d'amollir son cœur et d'arrêter « l'effusion du sang innocent. » Cette démarche coïncidait avec un appel chaleureux que le prince d'Orange adressait, le 1 9 mars, aux princes allemands pour les adjurer de s'intéresser au sort
' On a sur ce point le témoignage d'Alonso del Canto lui-même dans une lettre à Gonçalo Ferez, du 4 mai 1560, Correspondance de Philippe 11, t. l", p. 415. — " On l'avait menacé, disant quil était la cause de tout; qu'il écrivait au roi contre les seigneurs; qu'il était inquisiteur général; que, dans sa maison, il faisait construire des cachols, etc. — 11 était absent; la duchesse l'avait envoyé à Bruges. »
- Ferdinand U^ était mort le 25 juillet 1664.
60 i,r;s pays-bas sous Philippe ii.
des Pays-Bns et de s'employer pour que ces provinces conservassent la foi chrétienne, leurs anciennes libertés, et l'union qui faisait leur force. Guillaume de Nassau les engageait à profiter (les levées qui avaient été faites contre les Turcs, et qu'on supposait devoir être inutiles, pour empêcher l'établissement de l'inquisition. Mais la diète dut laisser tout en suspens, quant à la religion, à cause de l'approche des Turcs, et l'empereur Maximilien fut obligé de tourner de ce côté toute son attention '. C'était en eux-mêmes que les opprimés des Pays-Bas devaient puiser l'énergie nécessaire pour s'affranchir du joug de l'inquisition.
La requête, qui devait être présentée à Marguerite de Parme, avait été rédigée par Louis de Nassau dès le mois de mars et communiquée à Bréderode, sur sa demande, pour qu'il la fit voir à ses amis. Lorsque les confédérés se trouvèrent réunis à Bruxelles, l'œuvre de Louis de Nassau fut soumise par le prince d'Orange aux autres seigneurs qui se rendaient secrètement la nuit, dans son hôtel, par la porte de derrière. Après avoir subi diverses modifications, qui tendaient surtout à l'adoucir, la rédaction fut définiti\'ement arrêtée '.
Le 5 avril, vers midi, les confédérés s'assemblèrent de nouveau au nombre de quatre cents environ à l'hôtel de Culembourg. Ils se mirent ensuite en rangs, deux ou cinq de front, et se dirigèrent vers le palais au milieu d'une multitude immense accourue à ce spectacle extraordinaire. Dans le nombre des confédérés, on
' Aixhives de la maison d'Oramje-Nassau, t. Il, pp. 65, 74, 7.5 et 78. — Bon, t. I", fol. 30. — Grande chronique de Hollande, t. Il, p. 92.
^ Archives de la maison d'Oramje-Nassau , t. II, pp. 46 et 67. — Lettre d'.\Ionso del Canto au roi, datée de Bruxelles, le 22 avril. Correspondance de Philippe II, 1. 1*"-. p. 4 II. — D'après celui-ci la requête aurait été rendue pire dans le.s réunions secrètes de l'hôtel de Nassau; mais nous adoptons plutôt l'opinion émise dans les Archives delà maison d'Oranrje, parce que cette opinion concorde mieux avec le caractère de Guillaume de Nassau.