LIVRE XV
précipita le dénoûment de ce drame. Le samedi 1 7 janvier 1 568, Carlos expédia à don Ramon de Taxis , directeur général des postes, l'ordre de tenir prêts huit chevaux pour la nuit suivante. Le dessein du prince était de sortir du royaume et de se rendre par Gênes dans les États d'Italie. Au lieu d'obéir à l'injonction de don Carlos , Ramon de Taxis se rendit en toute hâte près du roi, et lui communiqua l'ordre du prince. Philippe II prit alors la résolution formelle d'arrêter son fils. La nuit suivante, il pénétra , avec les principaux membres du conseil d'État d'Espagne, dans la chambre à coucher de don Carlos et le plaça sous la surveillance spéciale de Ruy Gomez et du comte de Feria, capitaine de la garde espagnole. Ces seigneurs devaient en répondre sur leur vie et empêcher que le prince ne communiquât avec âme vivante, hors de leur présence '.
Toute la cour ne parla bientôt que de l'emprisonnement du prince, et le bruit seproj)ageait qu'il avait voulu u attenter contre le roi et la reine. » Philippe II jugea convenable de donner des explications aux ministres étrangers qui étaient à Madrid. Dès le lendemain au matin , il fit appeler Tisnacq et Hopperus, leur apprit lui-même l'arrestation du prince et entra dans quelques détails, pour qu'ils comprissent la nécessité qui l'avait contraint à recourir à une mesure d'une telle gravité. Du reste, il ajouta qu'il allait mander toutes ces choses aux Pays-Bas, afin que l'événement dont il s'agissait y fût connu non d'une manière vague, mais avec précision '. Toutefois, dans la dépêche officielle adressée le 27 janvier au duc d'Albe, Philippe fut loin de satis-
' Voir Raumer, Geschichte Europas, t. III, pp. 423-'127; — Ranke, Histoire des Osmanlis et de la monarchie espagnole, pp. 138, 476, 178; — De Falloux, Histoire de saint Pie V (Paris, ]8M, 2 vol. in-iS), t. II, p. 49 et suiv. ; — Llorente, Histoire de l'Inquisition d'Espagne, etc.
^ Hopperus rendit compte de cette entrevue avec le roi dans sa lettre à Yiglius, du 1!) janvier 1568. Voir Epistolœ ab Hispania, p. 454.
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faire la curiosité des conseils et villes des Pays-Bas. C'était «c pour de grandes et justes considérations » qu'il s'était vu forcé, disait-il , d'ordonner de détenir le prince son fils, en son logement, avec garde et service particuliers. Il assurait que le prince n'avait commis contre lui « offense ou coulpe, » et rejetait sur son caractère {naturelle et particulière condition) les procédés qui l'avaient obligé d'employer la rigueur à son égard, pour son propre bien et profit, et dans l'intérêt de la monarchie '. Les explications que , de la part du roi, Ruy Goraez donna à l'ambassadeur français, furent un peu plus précises. Depuis trois ans, lui dit-il, Philippe remarquait que son fils « était encore plus mal composé de son cerveau que de sa personne , et qu'il n'avait jamais l'entendement bien rassis. » Il avait dû , à la fin, subordonner son affection paternelle à ses devoirs de souverain. C'était pourquoi il avait arrêté son fils et le retenait dans le palais de Madrid , où il serait surveillé de telle sorte qu'il ne pourrait plus faire de mal ni sortir du pays. En rendant compte de cet événement à la cour de France, Fourquevaux démentait d'ailleurs le bruit que le prince aurait voulu 11 attenter sur le roi ou contre la reine ^ » Ce fut dans sa lettre à Pie V que Philippe montra le plus d'irritation contre son fils. Il mandait au pontife qu'il avait pris une résolution
1 Correspondance de Marguerite de Parme, p. 245. — Dans une lettre secrète, qu'il adressa au duc d'Albe le 6 février, Philippe ne fut pas plus explicite. « Tous, dans le royaume, regardent, disait-il, le parti qui a été « pris comme si sage que, quoique j'en aie la douleur et le regret que vous « pouvez penser, je rends grâces à Dieu qu'on le prenne si bien, puisqu'il « ne se peut excuser, et que c'est une preuve que Sa divine Majesté en o sera servie : ce qui est la principale et seule fln qui m'y détermine, post- « posé la chair et le sang. Et ainsi vous le donnerez à entendre oîi il cono viendra. » Correspondance de Philippe II, t. II, pp. 9-10.
2 Raumer, Geschichte Europas, t. III, p. 127.