LIVRE XV
si grave à cause de la mauvaise conduite du prince, dont le méchant naturel, disait-il, avait corrompu les bonnes instructions de ses maîtres '.
Mais reportons notre attention sur les actes du tribunal de sang institué par le duc d'Albe, pour châtier les promoteurs des troubles des Pays-Bas. Le 18 janvier, le conseil des troubles avait décerné des lettres de prise de corps contre le prince d'Orange , Louis de Nassau , son frère , le comte Vanden Berg, son beau-frère, les comtes de Hooghstraeten , de Culembourg et de Bréderode. A défaut de pouvoir les saisir, le conseil , après avoir spécifié les crimes et délits qu'il leur reprochait, les ajournait individuellement, pour qu'ils eussent à comparaître endéans trois quinzaines. Le 24 janvier, ces décrets de prise de corps et d'ajournement furent publiés devant les bailles de la cour de Bruxelles, par un huissier escorté de six trompettes ».
Dans la citation dirigée contre le prince d'Orange, le procureur général du conseil des troubles rappelait les emplois éminents et les hautes dignités qui avaient été conférés à ce seigneur et qu'il avait payés de la plus noire ingratitude, en se faisant « chef, au- « theur, promoteur, fauteur, et receptateur des rebelles, conspi- « rateurs, conjurés, séditieux, machinateurs et perturbateurs du <t bien et repos public. )• Il lui imputait d'avoir, dès le départ du roi pour l'Espagne , conçu le dessein , avec quelques autres, d'usurper l'entier gouvernement des Pays-Bas; il le montrait disposé, s'il en avait trouvé les moyens, à prendre ouvertement les armes contre le roi ; il le dépeignait comme le promoteur et le protecteur de la conjuration des nobles, comme le complice et le patron de Bréderode, enfin comme l'ambitieux qui, envoyé à Anvers, au nom de la gouvernante des Pays-Bas , n'avait point
' De Falloux, Histoire de saint Pie V, t. H, p. 24. * Supplément a Strada, t. !«>■, p. 267,
iiésité à empiéter sur l'autorité souveraine au préjudice de la religion '.
Le prince répondit de Dillenbourg, le 3 mars, par une protestation pleine d'énergie, qu'il adressa au procureur général et dont il envoya en même temps copie au duc d'Albe. Il ne se proposait pas, disait-il , de rester sous le coup des imputations si graves qui étaient dirigées contre lui; mais il pensait devoir différer sa justification jusqu'à ce que l'accusation se fût produite d'une manière légale, régulière et non suspecte. »i Et cependant, ajou- «t tait-il, je me consolerai par les exemples, dont les histoires «t abondent , de ceux qui, pour avoir , au danger de leur vie et «I aux dépens de leurs biens, conservé et agrandi les États, pays <i et domaines de leurs princes et seigneurs, se virent non-seule- « ment ajournés avec infamie et décriés, mais encore obtinrent, « au lieu de récompenses, punition corporelle et exemplaire ; <t furent bannis et chassés, tués et exécutés, tandis que les « labeurs et récompenses de leurs services étaient attribués à « ceux qui le moins le méritaient. » Mais, poursuivait-il, fallaitil s'en étonner en ces jours étranges? Ne suffisait-il point de quelques afBdés pour que le plus innocent devînt non-seulement suspect , mais encore odieux et abominable? Il ne fallait que le tenir et le réputer pour hérétique. Ce point gagné, il se trouvera frustré du bénéfice de tous ses services passés , exposé aux imputations les plus iniques, accusable de rébellion , de commotion et de sédition, enfin de tous les crimes et délits compris sous le titre de lèse-majesté. Dès lors, il n'est plus possible que l'accusé, quoiqu'il fasse, puisse démontrer son innocence, espérer absolution ou grâce ; alors même que les preuves manqueraient, on fera durer la procédure afin de le tenir dans une perpétuelle
' Voir le texte de ces lettres d'ajournement dans la Grande chronique de Hollande, t. II, p. 170.