DANS LES 4Y
Viglius de Ziliéliem d'Aytta le conseil secret, appelé la consulte, auquel avait été eidnsivenie&t attribué le droit de conférer les
emplois et les bdnéflccs. Celle préférence, injiii ieiise pour les autres niemiires du conseil d'État, blessante pour Marguerite eUe-méme dont la consulte restreignait les pouvoirs, était motivée par le caractère bien connu de cm à qui le roi l'avait accordée. lîerlaymont, coenr droit et ferme, Visflius, jurisconsulte probe eloxpériineuté, étuieut sincèrcnicut attachés à la cause de Philippe, et n'eurent d'autre tort que de placer trop flonvent leurs serments an monarque avant les devoirs que leur imposait le bien de leur pays.
Lamoral d'Egriioni, imace de Gavre, ficrurait au premier rang de cette autre fraction du con&eil d'État qui représentait le parti de l'opposition nationale. A ce nom qui, après trois siècles, brille encore aiqonrd'hui de tout l'éclat d*nne réputation sans tache et de la glorieuse auréole du niariyro, l'histoire doit tout le respect que commandent les grandes infortunes, mais elle lui doit aussi la vérité; en proclamant les vertus privées et les talents militaires de cette illustre victime, elle peut sans hésiter
lui adresser le j^rave re[)roelie de n'avoir pas coinpi is l'éleridne des obiigatious que lui assignaient son inllactice et sa renomiiKie. Possessenr de biens immenses, il était aimé du peuple, qui, séduit par la franchise et raied>ilité de ses manières, le regardait comme son défenseur le plus lîdèle; Gravelines et Saint-Ouentin avaient uni en lui ie double prestige de la valeur et de la victoire à celui de la richesse et de [ia popularité. S'il l'edt voulu, il pouvait mieux que tout autre, en se plaçant résolûment à hi tète du mouvement révolutionnaire, en assurer le succès et arracher son pays à la tyrannie qui de^ ait le frapper le preniiei-; mais au moment décisif il manqua complètement de cette fermeté, de ce tact politique qui distinguent les âmes d'élite à l'heure du
ptr son aTflnion pour GfiDvelle, va jti8<pi'à dire « qu'il eeioit maître passé ea nasie et quMI jetoil des «orts. i*
danger. Inquiet, troublé, préoccupé de ses intérêts matériels, il ne put se décider à prendre un parti sage, et cette limitation fat la cause de sa perte. Naturellement présomptueux et enclin
à tirer vanité de son importance personnelle, séduii d'ailleurs par l'accueil et les promesses que Philippe lui avait faîtes lors de son voyage en Espagne, il eut l'imprudence de croire à la clémence et à raffection à*m prince qui ne respectait pas mtoe le souvenir des services rendus. Il fit plus encore : il poussa raveuglement jusqu'à renier pour uu instant la cause qu'il avait d'abord embrassée, et se fit honneur près du monarque d'avoir contribué à cbâtier des rebelles dont il devait être le protecteur. Eli payant donc à sa mémoire un juslc tribut d'éloges et de regrets, l'iiistoire dira de lui qu'il ne sut point s'élever à la hauteur de la mission que lui imposaient les circonstances, et que, pour être véritablement un grand homme, ce n^est pas assez que de savoir mourir (1).
Philippe de Montmorency, comte de Ilornes, n'a guère d'autre titre à la gloire que d'avoir partagé le supplice du comte dligmont; sans cette éclatante communauté d'infortune, il est probable qu'il fftt resté confondu dans cette foule de nobles martyrs qui porièrent leur tête aux éclialauds dressés par le duc d'Âlbe, et desquels il ne se distingue ni par son courage ni par sa portée politique. Mais, à côté de ces deux hommes que leur malheur a rendus célèbres, s'en trouvait un troisième dont il est temps d'esquisser le portrait, et qui lut le héros et le promoteur de l'insurrection qui se préparait dans nos provinces.
(1) Les contemporains de d'Egmoni Favaicnt d*''jî> apprt'iMé à sa juste valeur. « Esamiiiu de hiinw^ » disait de lui Tiraiivelle. Poiilu.s Payon, iliuis ses mémoires, en fait un portrait plus sévère encore : « Avide de Tadmira- Uon (le tous, dil-il, il élailcn m^'^mc temps hautain et présomptueux, visant à réunir le double caractère d un nia;i;nal arrogant et d'un elicf populaire, peu verse aux ieUres, grossier el ignorant en matières d'Étal, police civile... etc. «
UAKS LES l'ÂYS-BAS
Guillaume de Nassau, prince d'Orange, lut un de ces laies génies dont le coup d'œil vaste et sûr, les conceptions hardies dominent et maîtrisent les événem^ts de toute une époque, et dont la Providence semble mar(|uer d'avance les hautes destinées (1). Elevé à la cour de Charles-Quint, dont il possédait la confiance et l'amitié, ii avait étudié la politique à Técoie de ce maître habile, et avait su profiter des expériences que Tempereur avait faites aux dépens de sa propre puissance. A on jugement sain et rapide, à une prudence excessive il joignait une âme grande et généreuse, une constance inébranlable dans ses desseins, et ce courage froid et réfléchi qui permet de mesurer et de mépriser le danger. Ne hasardant point le combat quand il. n'était pas sûr de la victoire, s'il n'entrevit pas d'abord toutes les suites du mouvcuîent qu'il dirigeait, il jiosséda le difficile talent de saisir à propos les circonstances et de s'en Mre une arme terrible contre ses ^nemis. Profondément convaincu de l'Inutilité des efforts impies dans lesquels s'épuisait le monarque
(1) (( Fcruntque a parenlc (cui Gulieimo quoquc nomen) consullum fuisse super liberoruni fatn Philipjiuiii Melanchlonem, qui Chaldaïcis rationibus erudilus genethliacum agchal, professione quàm scienliâ clarioieni ; ponfecto eoruni tliemale, dixis^e rinlieimnm s:enp*?im haud s;m'< ?»'M'!:;l)iI('ni Iiahcre : primiim ad niagnos honores stellis aullK^nitibiis pcrvcnliiruui, dein moiituruin longè majora, '^• (1 nd exlrcanum iofelici rerum exilu vilam conciosuruio. » Str\d\, 111». Il, utc. I.
Giiill'îiinin dt; Nassau, IX* du nom, fils do (luillnnnie le \\m\ ol de .îiilieniie de Slollxirg, nîiqiiit on {V)T>7). Co prim-o ("poiisa on priMiiièrcs noces Anne, ronitcsse de l'iiren, doiil il eul Philippe-Guillaume, el Marie, qui épousa le comlede Hoheniohe. Sa seconde femme fut Anne, Ulle de Maurice, électeur de Saxe; de ce mariage naquirent Maurice de Nassau, Anne, femme de Guillaume-Louis, conile de Nassau, et Émilic, mariée en h Emmanuel, prince de Portugal et vice-roi des Indes. Il eut pour (roisième (épouse (10 juin lo74) CliarlûUe de Bourbon, fille de Louis de Bourbon, duc de Montpcnsier; de celle union naquirent six filles. LnOa, Guillaume pril une alliance avec Louise de Coliguy , fille de Gaspard, amiral de France, el de Charlotle de Laval. Il on eut rrédéric-IIenri et une fille nommée Réuée, morte à la Rochelle. Dict. hiat. de Mureri, lume IV.
espagnol, il sai s'emparer avec adresse de toutes les fautes de
son rival pour les faire tourner au profit de sa i)roi)re cause. Sa màlc éloquence, son abord facile et gracieux lui gagnaient tous les cœurs, et lui valurent bientôt cette popularité que d'EgmoDt n'avait pas su mériter. Fort de Fappui du peuple et de la grandeur du but qu'il voulait atteindre, il se consacra tout entier à rairrancliissenieiit religieux et politique du pays qui l'avait adopté, jusqu'au moment où, lâchement frappé par le bras dont Philippe avait dirigé les coups, il tomba en mêlant à son dernier soupir m dernier vœu pour le peuple à qui il avait donné sa vie. Étranger aux passions insensées des partis, il eut la gloire d'être le défenseur de ces principes de tolérance et de liberté que ne comprenaient alors ni les catholiques ni les calvinistes; ennemi de la tyrannie, Il sut, niali^ré l'Espagne, jeter les bases d'une nationalité vivace dont SCS descendants devaient à leur tour assurer le brillant avenir. S'il fut ambitieux, il eut le droit de Tétre, car lui seul était capable de guider la Hollande dans les voies nouvelles que venait d'ouvrir sa main puissante et créatrice; et Tambition s'élève au niveau de riiéroismc quand elle inspire à celui qu elle dirige le désir d'être le chef d'un peuple libre et la résolution sublime de Terser tout son sang pour le bonheur de la patrie.
Le progrès de la pensée méconnu et bravé, l'horreur qu'excitait une persécution aussi inqioliliciue qu'odieuse, le caractère de Philippe, l'impopularité de son ministre, le génie du Taciturne, ce sont là les causes sérieuses de la révolution du xvi* siècle; tout le reste ne M qu'accidentel et ne fit que bâter l'explosion de ces orages que rieu ne pouvait désoirnais conjurer. C'était sans contredit une imprudence de plus de la part du souverain que de froisser le dergé et la noblesse par l'institution des nouveaux évêchés (i); mais cette mesure, considérée en elle-même, n'avait
(1) Dans l'espoir d'arrêter les progi ts tic l'hérésie, Pliilippt avait sollicité do pape rérecUon de quatorze évèeliés dans les Pays-Bas, ee qoi lai fatae-
MHS LB8 PATS-BAS 8t
rien que de sage, puisqu'elle sauTegirâail les intérêts religieux bien mieux que les tribunaux et les supplices de rinquisition.
D'ailleurs, sur ce point encore, IMiilippc ne faisait que réaliser avec plus d'extoui^ioii le projclque Giiaries-Uuiul avait aulretois formé; mais rien n'était plus maladroit et plus intempestif que de donner, en ressuscitant ce projet, d*unaninies sujets de plaintes aux seuls appuis de la domination espajçnole dans les Pays-Bas. Les abbés et les anciens évêques, aux dépens desquels devaient être constituées les dotations des nouveaux sièges épiseopaux, firent entendre d'énergiques réclamations dont on ne tint aucun compte, et donnèrent ainsi le signal de la résistance aux volontés du niuhaKjue; les nobles, (|ui craii^naient de voir leur Influence s'amoindrir par rentrée aux étals des non* veaux dignitaires, et qui se sentaient blessés dans leur amourpropre par la préférence que le roi témoignait à Granvelle et à ses sujets espa^iioLN, joignirent leurs réclamations à celles des prélats (1). Us altachèrenl ainsi une grande valeur politique à cette institution des évécbés, que Ton ne peut nullement considérer comme une des causes déterminantes d*une catastrophe aussi peu désirée que prévue pai' la noblesse et le clergé des Pays-Bas.
11 en est de même en ee qui concerne le départ des troupes espagnoles que Philippe avait laissées dans nos provinces depuis
la conclusion du traité de Càteau-Gambrésis. En reconnaissant
eordé par une Iralle du 13 mai 1559. Les nouveaux sièges épiseopaux forent Saint-Ofloer, Pïamor, Anvers, Gand, Braso*» Ypres, 6ois-le-Dne, Rnremonde, Harlem, Deventer, Leeowarden, Groningne, Middelbouig ei Malines, qni eut la primatie des Pa]rs-fias. Avant eeUd mesure, ii n*y avaft dans nos provinces que cinq évéchës : Ams, Téronanne, Cambrai, Tonmai et Utreelit. — F. Qmmak», Cormpondancâ de PkiHppe H, lome Ii, page XCIII.
(i) « Nobilitas indigné Terebat episcopos abbatom loeo comilia freqaentaturos : quippë futuros longé qnàm abbalee (pro en, qun essent gradu) potenliores, ideoque de nobiiiam noti solùm aucloritata plnrimàm detMiim iri, sed etiam de libertate* » SninA, lib. II, dee. I.
52 RÊTOLimOH DU XVT SitGLB
«~ , ^««^«■«««i.MM^ — ^^^^^M I II 1.1
qoHl devait être iasupportable au peaple d'être livré souvent à la merci de ces brigands enrégimentés dont les moindres forfaits
étaient le rapt et le pillage, et qui par leur seule présence insultaient à Iti lierté d'une nation peu liabituée au jou^ étranger, on oe peut pas chercher dans la légitime indignation qu'avaient soulevée les horreurs commises par quelques milliers de bandits la raison d*étre d*nne révolution que n*anréta point leur départ, et qui ne devait se terminer qu après trente ans de combats et de souffrances.
Tel était Tétat des choses au mois de juillet 1^, lorsque Philippe se rendit à Gand pour y tenir solennellement le vingttroisième chapitre de l'oidro do l;i Toison d'oi' (i), et pour remettre le gouvernement général des provinces à Marguerite de Parme, en présence des états généraux assemblés (2). Cette importante session caractérise bien nettement la situation des partis, et les députés y laissèrent percer sans contrainte le mécontentement et la déliance que leur inspiraient le souverain et ses ministres, lie 7 août» Granvelle annonça formellement aux états que le départ de Philippe était prochain, et, après avoir fîippolé dans son discours les grandes cliarc^es que le roi avait dil supporter, ainsi que le liesoin pressant des subsides réclamés et qui devaient être employés au profit des provinces, il ajouta ces remarquables paroles : c £n oultre, attendu que plusieurs républicques et pays voisins se trouvent fort traveillez par nouvelles sectes» dainpnabies et réprouvées, lesquelles tiennent iceulx
(1) 23, 24 el 25 juillet.
(2) Les slalhoudcrs en fondions lors de l'avénemenl de Marguoritp de Parme étaient : pour la Flandre et l'Artois, le comte d'Egmonl ; pour la Hollande, la Zélande cl le pnys d'I'trnclit, le prince d'Orange; pour la Gueidre et Zulplicii, le comle de Me.^lieni ; pour la Frise, l'Over-Yssel et fIronjti;^nc, le comte dWrciiilierg; pour le llainaiii et Valenciennes, le marquis de Bergues; pour le Tournaisis, le l^aron de Montigny: ponr Namnr. le comte de Berlaymoni ; pour le Luxembourg, le comte de Mansfeilj pour LiUc, Doiuii et Orchies, le ttaroa de Courières.
pays en grands troubles et divisions» désirant sa dite Majesté de toot son poToir éviter en tons ses pays ung si grand mal, puisque,
oultrc le desservicc que Dieu eu l'eroipt, l'expérience des choses passées moustie que la c/MiigemeiU de religion ne se [awt sans quejaincUmeiU $$ fou ehangemeni m la r^ubUque,,, : désirant anssi sa diète Mi^eslé snyyre les vestiges de feu Pempereur son père au sousteneraent de nostre saincte foy et religion catholicque, elle a encliargé, sui toutes elioses, à ladictc dame dttcliesse sa sœur gouvernante de faire tout debvoir et offices qui pourront servir pour maintenir les estais de par-deça en l'onion catholicque, et de fiire diligemment exécuter les edîtz ïiucu par feue sadiete Majesté impérialle, et renouvelez par sa dicte Mi^esté royalle, pour l'extirpation des erreurs (1). >
A ce langage catégorique les états répondirent en réclamant avec instance le départ des troupes espagnoles et fadministralion dn pays par les indigènes. Le ton de leur rcquèie était pressant et éner<;ique ; Piiilippe céda, mais en frémissant; il prétendit qu'il avait cru rendre service aux états en leur laissant les Espagnols pour les protéger, mais que, puisque tel était leur désir, son intention était de faire partir toutes les troupes dans un délai de trois ou quatre mois (2). Dès ce moment, son aversion 8*accmt encore pour un pays oii Ton contestait l'exercice de sa puissance, et ses dernières paroles^ en quittant cette terre où son pied ne devait plus se poser, fuirent des paroles de colère et de haine adressées àrhomme dont il redoutaitdéjà ranlagoni^uje et le génie, à ce prince d'Orange qu'il soupçonnait d'être Tinstigateur de la résistance par laquelle les états avaient offensé son
(1) Gaghâid, CoUection de dœumentt inéUts c&neematU VkUtoire de Belgique, lome I, pige 311.
(2) Gâchais, op. cit., ptge — Le 8 du même mois d'août 1559, Philippe adressa au grand conseil de Malines et aux conseils de justice des autres provioces les instructions les plus sévères contre les fauteurs de l'hérésie, eo reeemmandaet It stricle eiécalion des placards de Charles- Quiot.
vindicatif orgueil (1). 11 partit esiâu deFlessîBgue le 26 août imsû, abABdoiuuuit paur Jamais ce pays sur lequel il devait peser eneore pendant tant d'années, et emportant, avec l'amer souvenir
de sou pouvoir outragé, le dësir de se venger d*un peuple qui avait deviné eu lui le plus implacal)le de ses oppresseurs. Bientôt il atteignit les rivages de r£spagne« où Fattendaient des fêtes dignes de loi, les auto^da^é que Finquisition avait préparés ponr sa bienvenue (^), et qui tirent entendre à sou oreille ciiainice les cris des mallicureux expirant au milieu des tortures, et appelant sur la téte de leur bourreau rétemelle malédiction des siècles à venir.
(1) « ^0, los estndos, ma vos, vos. n Ce propos est rapporté par Vandbivy:vckt^ Histoire des trottbUs des Pays-Bas, édiuoii de Tarie cadet, toma II» page 26.
(3) A son arrivée à ValladoHd.
GHAPITHË 111
Plus de quatre mois s'étaient écoules depuis le départ de Philippe, et rien irannonçait que sa promesse de liàter FerabarquemeDt des troapes espagnoles dût bientôt se réaliser. Uexaspération excitée par les cruautés de ces mercenaires croissait de jonr en jour, et il devenait de plus en plus difficile de contenir le peuple indigné; les Zélandais surtout, chez qui les soldats étaient cantonnés, voulaient, dans Texcès d'une fureur légitime, se laisser submerger par TOcéan, pour que leurs oppresseurs fossent engloutis avec eux. Marguerite, h qui le roi mandait de différer autant que possible Vexécution de l'engagement qu'il avait contracté, se trouvait dans une position fort embarrassante, vis-à-vis des plaintes unanimes qui lui parvenaient de tous les points du pays. Cependant, convaincue par elle-même de la nécessité de céder à l'opiuiun, elle écrivit à Philippe, de l'avis du conseil d'État, que Ton ne pouvait ajourner plus longtemps le départ des Espagnols, si Toa ne voulait oecasionner les
plus graves désordres. L'assentiment du monarqae arriva enfin, mais une année s'écoula encore avant que les vents contraires permissent à ces bandes indisciplinées d'aller chercher une autre
proie; la flotte qui les portait ne put mettre à la voile qu'au commencement de 1501 (1).
C'était beaucoup pour le roi que cette concession faite à Topposition nationale : ce n'était rien pour désarmer le génie révolutionnaire, cl la lempêtL' ^iuiidail sourdement de tous côtés. Tandis que le mëcouteiitement gagnait les masses populaires, la création des évèchés indisposait les classes supérieures et les préparait à faire momentanément cause commune avec l'insurrection. Le temps n'était pas encore venu de s'en prendre au monarque, et ce fut sur Granvelle que retomba tout le poids de l'indignation publique. Pour le peuple, il était le ministre responsable d'un système abhorré, et d'ailleurs 11 ne cachait pas son regret devoir s'éloigner les troupes espagnoles; vis-à-vis du clergé, il avait eu le tort irrémissible de sugii^érer au roi l'idée d'assigner les abbayes à la dotation des nouveaux évéchés et depuis longtemps sa faveur et sa vanité, en excitant la jalousie et le dépit des grands, les avaient ligués contre lui. Tout se réunissait donc pour l'accabler; mais il faut se irarder néanmoins de croire à une couimuuauté sincère de seniimeiits et d'espérances dans cette ligue sous laquelle le cardinal finit par succomber. En s'attaquant à l'homme dont les uns convoitaient la fortune et qui compromcltait les droits acquis des autres, les nobles et les abbés turent guidés par le soiii de leurs intérêts personnels bien plus que par un vif amour du bien public. Renverser Granvelle pour satisfaire leur ambition et leur vengeance, tel fut le but de la plupart d'entre eux; ils ne songeaient pas à aller au delà, et c'est à peine si, le prince d'Orange excepté,
(I) Str4da, de Belfu Biîaico, lib. 111, dec. I.
(â) Granvelle au roi; Bruxelles, 45 mars 1560. Gagbam, Corresponéaneede PMHppe H, loae I, pase 26.
c&axAk mêmes qui tenaient les ftls de rintrigue oardie contre le ministre, comprirent où ce premier pas pouvait les mener. Mais
derrière ces petites pussions, derrière ces rivalités jalouses, grandissait lentement le courroux populaire, qui devait reprendre rœavre de la révolution au point od l'avaient laissée les partis et les castes, et accomplir la tâche devant laquelle recalait leur iusuUisance. Atliiijucr à leur sai^arité politique rarharnement avec lequel ils poursuivirent Granvelle, ce serait leur accorder un honneur immérité : ils n'écoutèrent d'abord que la voix de leur igoisme, et glissèrent ensuite irrésistiblement sur une pente dont ils n'avaient mesuré ni les dangers ni l'étendue.
L'année 1560 s'était écoulée tout entière au milieu des préoccupations auxquelles avaient donné lieu l'organisation des évéchés et le départ des soldats étrangers; rien n'accusait encore jusque-là, dans les relations qui existaient entre Gran*velle et le prince d'Oranfire, la prolondc inimilié qui allait bientôt éclater entre eux, lorsque l'élévation au cardinalat du ministre ' de Philippe n (26 février lâBl) vint fournir un prétexte à la haine des grands en ajoutant un degré de plus à la morgue et à l'ori^iioil de leur antagoniste. ^ iusque-là, il avait pris séance au conseil d'État avant Bcrlaymont, mais après le prince d'Orange et le comte d'£gmont : aussitôt qu'il eut reçu la barrette. Il y précéda ces deux seigneurs (i). » Ce fut l'étincelle qui détermina l'explosion : le Sôjuilld luui, (.iiitl ntine et d'Egmont écrivirent au roi qu'il leur était impossible de tolérer plus longtemps la position que leur avait faite au conseil d'État le cardinal de Granvelle» puisqu'ils n'étaient appelés à délibérer que sur des points sans importance, tandis que les affaires majeures se traitaient à leur insu. Ne voulant point qu'on les leudît responsnbles des événements qui pourraient survenir, ils priaient le roi d'accepter leur démission, ou d'ordonner que toutes les affiiires iUssent dorénavant traitées et résolues en plein conseil
(1) Gachabb, Cm-efpondancedeQuillaunfie le Taciturne» tome II, p. fi.
RÊVOLimOll DU XVI« SIfiCLB
d*&tat (1). C'était se séparer à jamais du ministre et aitrer franchement en guerre avee lui. La réponse du monarque fut ëvaslve,
conformément à ses habitudes : tout en remerciaiii les deux seigneurs de leur zèle pour son service, il remettait sa décision jusqu'au moment où le comte de Homes, qui se trouvait alors en Espagne, pourrait la porter aux Pays-Bas (S). Cette promesse ne satisfit point ceux ;i ([iii elle était faite, etlecardinal n*en continua pas moins à diriger tout seul le conseil comme par le passé. Un ' ordre malencontreux, émané du cabinet de Madrid, vint à peu près en même temps accrottre encore rimpopularité de Granvelle : la guerre civile s*étatt allumée en France entre les catholiques et les calvinistes, et le roi, pour favoriser les projets de Catherine de Médicis, ordonna d'envoyer de Flandre un secours de deux mille chevaux. Rien n'était plus propre à soulever le pays, qui devait voir dans cet envoi de troupes un nouvel acte de ce système d'oppression des consciences dont il cherchait à s'atTranchir. Aussi, quoique Granvelle eût nettement blâmé cette mesure impolitique (3), il n'en porta pas moins toute la responsabilité, et sa position devint par là plasoompliquée, plus pénible que jamais (4).
De son côté, Marguerite, poav ii ouvcr une issue aux difficultés dont elle était entourée, et cédant aux pressantes instances des seigneurs, avait assemblé à Bruxelles les chevaliers de l'ordre de la Toison d*or (mai 1802). Ce fut pour eux une occasion favorable de faire entendre leurs plaintes contre le cardinal : ils l'accusèrent, ce qui était inexact, d'avoir écrit au roi qu'il fallait venir aux Pays-Bas à la téte d'une armée et couper une
(I) Correspondance de PkiUppe U, tam I, pige I9S. (3) Le roi aa prioee d^Onnge et aa eomle d'Egmont; Madrid, 20 septembre 1861. Correspondance de Philippe II, (ome I, page 107.
(3) Granvelle à Gonialo Perei, aeerétaire d'État; 13 mai I86i. Correspondance de PhiUppe II, tome I, page ÎOI.
(4) AnHeo de troupes, Marguerite envoya en France une somoM de 50,000 éena. Voye» ses lettres aa roi,6 joiUet et 4 août 1563. Correspondance^ tome I, page 306.
(leiui-doiuaine de têtes pour pacifier le pays; k marquis de Beri^bes osa aller plus loio : U imputa ouvertemeut au nA le projet d^établir rinquisition d'Espagne dans nos provinees et réclama cner^M(]ucmenl la convocation des états ^a'néraux (1). La gouveriiâuie, alarmée par ces iàciieux :>jmplùmeâ, cQii;»eutit à envoyer l'un des seigneurs en £spagne pour exposer au toove* rain les besoins et les vœux du pày%; son choix tomba sur Floris de Montmorency, seigneur de 3Jonlij,^iiy, ^uiivcnieur de Tom uiiî et du Tournaisis, chevalier de la iui^n d'or, qui partit pour Madrid le â7 juin
A la réception des d^édies par lesquelles la duchesse lui faisait connaître ce qui s*ëtait passé dans rassemblée des chevaliers de la Toison d'or, Piiiliiipe laissa éclater son niécoiiientement et crut devoir le témoigner à sa sceur d'une manière officielle par sa lettre du 17 juillet 1663» que l'on doit considérer comme Fun des plus précieux monuments de cette période de notre histoire. Loin de céder aux représeniaiiuiis des seifrneurs, le monarque s'y montrait irrité et scandalisé de leur ligue contre Granvelle» et, tout en déclarant que jamais ce dernier ne lui avait donné le conseil de couper une demi-douzaine de tètes pour assurer le repos des Pays-Bas, il ajoutait froidement « qu'il ne serait peut-être pas mal de recourir à ce moyen. » U terminait en disant que le cardinal ne lui avait nullement proposé d'établir aux Pays-Bas rinquisition espagnole, et que lui-même n'y avili L jamais pensé, par la raison qnc l'inquisition des Pays- Bas était plus impitoyable que celle d'Espagne. U recommandait enfin à la duchesse de tenir les seigneurs divisés entre eux et de s'opposer à leurs réunions ainsi qu'à celles des états (3). Ce
(1) Lii duchesse de Parme au roi, iijuia 1562. Correspondance, lomc i, page 20:2, r 61).
(2) MonUpy avait éle lic&ipé par la gouvcruanle le 7 mai prârédent, en féance du conseil d'État.
(3) Correspondance de Philippe II, tome I, page 207, n' 70.
curieux document n'a pas besoin de commentaires : od presseot déjà le duc d*iUbe et ses assassinats juridiques en lisant ces pages qui suffiraient à éterniser la honte de leur auteur, et qui
nous révèleiiL Philippe fomoiitant la discorde, lèvant le despotisme, et méditant dès lors les avantages de la (politique de récbaiaud.
Pendant que se jouait ainsi entre les seigneurs et GranTcUe le
prologue d'une sangianle tragédie, des faits de la plus haute gravité attestaient les incessants progrès de la réforme au suin inèiiie des provinces wallonnes les plus rapprochées de la France, et il est digne de remarque que ce iîirent précisément ces provinees, d*oii était parti le signal de rincendie, qui les premières eurent plus tard le triste courage de déserter et de trahir la cause nationale. Tournai et Valencieunes avaient reçu dans leurs murs plusieursde ces ardents sectaires dont la voix éloquente soulevait les masses sur leur chemin, et hi duchesse de Parme, pour arrêter leurs alarmants succès, avait ordonné de punir hnir hardiesse d'un prompt et rigoureux châtiment. Mais elle avait compté sans la colère du peuple, et à Valenciennes, au mépris de Tordre des magistrats, une foule furieuse renversa le bûcher où allaient monter deux nunistres de Calvin, qui durent à cette intervention la vie et même la liherté (1).
La situation se peignait dans cette fougueuse audace; aussi Granvelle, qui comprenait tout le péril des circonstances, ne cessait-il de réclamer instamment du roi qu'il vînt en personne pacilier le pays et y raffermir son autorité compromise (â). Ces conseils ne devaient pas être écoutés : c'était trop demander à Philippe que de vouloir l'exposer à un échec semblable à celui de 1909; le ministre dut donc se borner à faire usage de ses
(1) Snt40A, îîb. III, (lec. I. — Francisu Hau.ei, Àiuitilcs ducum Bm- Imnliù . AiilwerpiîB, ex officiiià IMaiifinianâ, iCaô; tome 111, page 14.
(2) y. ses [.'lires des 6, 25 cl 51 aoûl liiôâ. Correspondance de Vin- Lippe il, pages 211 et 213, «" 81 et 86.
propres ressources, et, pour comluiure l'hérésie, il s'efforça d'installer ao plus tAt les oonveanx dignitaires dans leurs sièges
épiscopaux. Mais de semblables moyens ne pouvaient plus rien sur les populations ducliainées ; malgré les évéques el les édits, on vit en peu de temps Anvers se remplir de huguenots que les magistrats n'eussent pu mettre dehors c sans s'exposer à être lapidés (1). » Bientôt on osa s'en prendre publiquement au cardinal lui-même, et d'aniri rs ijasquiuadcs achevèrent de le déconsidérer aux yeux de la nation entière (â).
Sur ees entrefaites, Montigny revint de Madrid décembre 1562), apportant au nom du monarque l'assurance que jamais il ij'a\ai[ «jii l'idée d'élaldir aux Pa}^-iJas rinquisitiou espagnole, et qu'il n'y avait rien de fondé dans tous les reproches que la noblesse adressait à Granvelte (3). Ce fut le â8 décembre qu'il fit rapport de sa mission en séance du conseil d'État ; mais le langage de Philippe ne paiMiil pas à calmer l'effervescence et l'irritation des seigneurs. « Les choses s embrouillé l ent plus que jamais (4), » et Marguerite elle-même, convaiq^ue de l'inutilité d'une plus longue résistance, fit entendre au roi, quoique timidement encore, le conseil de rappeler le cardinal cl de remployer près de sa personne. Enhardis par l'influence croissante qu'ils acquéraient sur la duchesse, Guillaume, d'£gmont et de Homes, ce triumvirat dont Guillaume était l'ftme, résolurent de porter un coup décisif à leur adversaire, qui, de son côté, prévoyant le danger qui le menaçait, engageait Philippe à nommer le prince d'Orange à la vice-royauté de Sicile, espérant se débarrasser ainsi du plus redoutable de ses ennemis (5). Le il mars it^, ils écrivirent au roi une lettre collective, à
(1) Granvelieau roi, 6 octobre 1562. CorreJipondnnce, page iOC), n^OO.
(2) La duchesse de Parme au rot, 10 octobre lUëi, pui^e iil, 93.
(3) Le roi à la dnchesse, 23 décembre 1562, page 231 , ii" 107.
(4) La diicliosse au roi, ir> janvier lîUJô, pn^e -^ôo. n" 109 (a) Grauvelle au roi, lu mars i^G3, pa^je 239, ii*' 116.
BÉVOLimON DD XVI* SI^B
iMpieUe adhérèrent bientôt après presque tons les slathouders de province; ils insistaient pins fort^ent que jamais snr la
uéccssilé du renvoi de ( jaiivelie, en imputant à son administration la crise désastreuse dans laqueiiô était plongé le pays» « IMsirons bien, y disaient-iis, que vostre majesté s'asseure que tant que le cardinal aura le maniement des aflkires de par-decà« jamais elles n'auront icy le succès que vostre majesté et nous désirons, pour estre si odieux à tant de gens... Et eu cas que vostre msûesté n'y remédie par la voye susdicte est apparente la ruyne de ses pays de par-deçà. » Enfin, et pour mettre le monarque dans une ftebeuse alternative, ils déclaraient qu'il leur serait impossible de reprcndie désormais leur place au conseil d'État tant que le cardinal y siégerait avec eux (1).
Cette requête bardie, dans laquelle on ne peut s*emp6cber de reconnaître Tœuvre de Guillaume d*Orange, fit sensation à Ha* Urid; Philippe attendit troi.s mois pour y répoiidie, et, le G iiin, il se décida à faire usage des itinvi ns dilatoires qui lui étaient ûuniliers, lorsqu'il voulait « trainer les cboses en longueur. » Il répondit aux trois seigneurs en ces termes : Aîant bien considéré tout le contenu de vos dictes lettres, je ne vois que vous m'exprimiez aulcune cause particulière qui me pourroit mouvoir à estre d'advis que je deusse faire le changement que vous m*es-
(1) CorrcsTpandancB de Guillaume le Taciturne, tome II, page ô"), CCCXXXVl , — U\R îrs, tome Hl, page 22, — BecueU et mémorial des troubles des Pays-Bas du Rôif par messire JowMiB Honnvs, coRseOler et goardo de seaulx du roi Philippe «teaxiMe, pour les Pnys-Bas ; chap. IV, page 26. (C. P. Hoyxci. Yai PinruRBCET archiprcsbyteri Mechliniensis Analecta Belgica; Hag» comftum, apud Gerardum Block, 1745, tome IV.) — M. BoiGRBT, dans son ouvrage intitulé Philippe II et la Belgique, dit qu'Hopperus se trompe en donnant à cette lettre importante la date de 1562. Iloppenis ne se trompe pas du tout, car la pièce est effectivcnienl datée de [M'I; nuiis h cette époque l'année civile commentait à Pâques, de façon que le tt mars l')():2 correspond exactement pour nous ii la même date de \T)()ù, nouveau style. C'est Touttli de celte cirooostance qui « faitoommettre une erreur à M. Borgnet.
DANS r.KS PAYS-BAS <B
eripnpet... Toutafois, ea me aeroU plaisir que queUung de vm trois se troawt devers mey, pour me donner.caniple et raison
particulière de eeste afRiîre. Car ce m>st ma coustume de sans cause îi^revcr aiilcuns de iiitiiistres (1). »
En transmeitaol k la ducbease de Parme une €<»pi6 de sa lettre anx seigneurs dn eonseil d'État, PUlippe lui mandait qn'éUe fit tens ses efforts pour envoyer à Madrid le eomte d*Epftont, dont il connaissait la présomption et rinexpéricnce (2), et qu'il espérait gagner plus facilement que tous les autres; mais la gouvernante ne pnt obtenir cette solotioo. En vain adressartFoUe à d*Egmont les sollicitations les pins pressantes; il se borna à Inl dire que, nial^M é son désir d'aller baiser les mains de Sa Majesté, il ne pouvait rieo résoudre sans rasseiuiment du comte de Hones et du prinee d'Orange (3). Cenx-ci, consultés par te dnelieasesttr le moyen d'accorder leurs différends avec GranvellOt répondirent qu'il n'y en avait aucun et que, ti iui autre côté, rétat de leurs gouveriiemenis ne leur permettait point de les abandonner ponr entreprendre de longs voyages, lis crurent devoir en avertir le roi le t9 juillet 4665, en protestant de leur lèle et de leur ferme volonté de rester fidèles à leurs devoirs et h leurs serments, mais en persistant néanmoins dans leur résolution de ne pas assister aux séances du conseil d*£tat tant que Philippe n'aurait pas pris une décision relativement au cardinal de Granvelle (4),
(I) Correspondance de GuUtaume le TacUurne, tome II, page 41 , GGCXXXVIII. Hoff nm, !■* pardi, abap. VII, page H. {%) Le S7 |uiB 4568, GraoTeUe éerivalt à Gonzalo Perei qo'U aérait saga d'eaaayerdesédaire le eomte d*Ggmoat. « Il a, disait-il, de la priioQptloD,et
» en lui accordaot qoeiqae faveur extraordinaire, signalée, que les autres » n'obtiendraient pas, on arriverait à ce double résultat, qu'on inspirerait de » la jaJousie à ceux-ci et qu'on se le rendrait favoraUe. » Corretpûnâqnoeâe Philippô II, tome I, page n" 439.
(5) La dadiessean roi, iiî juillet (;)65, tome I, page tS4, n» 141.
(i) Corrr<ipondanee de GtâUaume le TâcUume, tome II, page 49, n" CGCXXXiX.
Cette opposition systématique porta bientôt ses fruits, et la gouvernante elle-même, incapable de défendre plus longtemps
le ministre contre les attaques dont il était robjet, se décida à (iciuaiuler positiveiiKiit son renvoi. Le secrétaire luiiias de ArmcDteros fut chargé par elle de déclarer au roi que, malgré le dévouement et le mérite du cardinal, vouloir encore le maintenir aux Pays-Bas contre le gré des seigneurs, pourrait entraînei de ^Tands inconvénients et provoquer m^me un soulèvement (1). Les instructions d'Armenteros portaient aussi sur la question religieuse : il devait informer la roi des progrès rapides de la secte de Calvin dans nos contrto. Déjli le 17 juin précédent, Granvelle, en écrivant au secrétaire d'État Gonzalo Ferez, avait signalé l'influence toujours croissante des calvinistes, qui étaient devenus les véritables maîtres de la ville d'Anvers, à ce point que depuis un an on n*en avait plus osé punir un seul, et il avait fait de nouvelles instances pour iiaier la venue du roi aux l^ays-Bas (â).
Comme on le voit, la mission d'Armenteros était importante à plus d'an titre; aussi Philippe, avant d*adopter un parti, voulut demander Tavis de ses principaux conseillers et pria même le duc d'Albe de lui exprimer ses sentimeiiis à ce sujet (3). Le duc était alors à Huesca; sa réponse fut prompte et telle qu'on devait l'attendre d'un pareil homme. < Chaque fois, disaitil au roi, que je vois des lettres de ces trois seigneurs de Flandre, elles me transportent de colère, au point que, si je ne m'efforçais de la maîtriser, je crois que mon opinion paraîtrait à Votre Jtfjyesté celle d'un frénétique. Retirer le cardinal comme ils Font osé écrire à Votre Majesté, aurait de grands încon-
( I) Instruclion de la duchesse de Parme à Tomas de Armenteros, août 4!»n". Corrcsponflanre de Philippe II, lonie I. \y,\?e 205, n" iî>7.
tCi) (jraiivellc à (ionznlo Pcrez, 17 juin 1505, pnge t2î5L n" 157.
(ô) I.e roi nu duc d'Albe, octobre 1563. Correspondance, tome 1, page 271, n*^ 166.
DANS LES PATS-AAS
véDieoU; les cbàUer serait le parti le plus juste; mais comme il n'est pas pratieable en ce moment, ce qui me semble le mieux»
cesl (l'employer tous les inoyons possibles pour les diviser... Quant à ceux qui mériteoi qu'où leur coupe la tête, il faut dissimuler avec eux, jusqu'à ce que cela se puisse faire (1). » Alvarès de Tolède, en traçant ces lignes où respirent la cruauté et le fanatisme, semble avoir voulu donner l'idée la plus juste de son effroyable caractère; on essayerait en vain d'ajouter on seul trait au tai^leau. Pliiiippe, malgré ses instincts et ses habitudes de despotisme, ne partagea point l'avis du duc d'Albe; s'il ne voulut modifier en rien ses principes, il crut devoir délibérer plus iiiuremeiit sur la décision à prendre en ce qui coneenmit Granvelle : ce fut pour ce motif qu'il retarda le retour d'Armcateros aux Pays-Bas.
Ce retour était pourtant impatiemment attendu : chaque jour rendait piu:^ précaire la position du cardiual et de Marguerite; les seigneurs, ne dissimulant plus leurs impressions, disaient tout haut que le souverain se souciait peu des intérêts du pays, et la nation entière, firoissée de cet oubli, joignait sa voix redoutable aux clameurs des nobles irrites [2). Un incident, puéi il eu lui-même, vint porter le dernier coup à raulorité du ministre (décembre lô6a). Granvelle était connu pour le faste de ses livrées : on entreprit de les tourner en ridicule, et, pour y parvenir, les seigneurs firent prendre à tous leurs valets un vêtement uniioi iiie, durit la coupe rappelait celle du manteau que portait habituellement le cardinal (3). Des têtes humaines et d'autres
(1) Le duc d'Albê an roi, 31 octobre Correspondance de PhiUppe 11, tome I, page 272, ii" 1(50.
(2) La dncliosse de Parme au roi, ;> janvier l'ifii, page 28rj, n'' 190.
(ô) Il est forl difticilo d'assigner une date précise à rinlroducM'ou de ceUe mode sinpnilière. Strvua, lib, IV, dcc, I, indique l'époque du commencement de dr'C('nd)re lliOô; M. Cacuari», Conr^^pnnannrp de l'liili]>pc II, page ô5, scmlde croire, au contraire, qu'elle prit naissance forl peu de temps avant le départ de Granvelle; et Viglics {Vila Viglii al) Aylla Zuichemit ab
m RÉVOLUTION DU Wl" SIÈCLE
emblèmes avaient été brodés sur cette étrange livrée; le peuple y vit une épigramme adressée à Granvelle et à m partisans, et applaudit joyeusement à cette injure publique andaeiensement jetée à la face d'un ministre détesté. Marguerite ne voulut point d*abord se préoccuper de ce qu'elle regardait comme une ])laisanterie; mats, mieux informée de la nature et de la gravité de cette singulière manifestation, elle ordonna qu'on fit disparaître les emblèmes dans lesquels on avait cru trouver une allusion blessante. £n obéissant à cet ordre, les seigneurs remplacèrent les ornements prohibés par un fidsceau de flèches étroitement unies, dont le sens séditieux ne parut on mystère à personne.
Tant d'orages conjurés contre lui n'avaient pu ébranler la tenace constance de Granvelle. Luttant contre le danger avec tontes les ressources de son actif et multiple génie, il ne désespérait pas encore de la victoire; mais Philippe en avait autrement décide : pour rallerniir son pouvoir menacé, il venait de consentir à sacriûer Granvelle, bien résolu d'ailleurs à ne rien changer h sa politique. Le 32 janvier ilS64, il écrivit secrètement au cardinal « qu'il serait très à propos qu'il abandonnftt les Pays- » Bas pour quelques jours , et qu'il allât voir sa mère en » Boui'gûgne, avec la permission de la duchesse de Parme,
ipso Viglio scripta, tome I, page 58 des Analecta Belgica de Hoynck Va h PAPE!<rDREcuT) fait au contraire de l'adoption de celle livrée l'un des inoiifs de l'envoi d'Armcntcros en Espagne, Voici le passage de Viglius où il est question de ce fait : « Crevit aulem adversùs canliiinfem proccrum noslroruni corilenlio, cô usquc. ut nndeciinà die Mnrtis, Auriacensis, Egmondaniis ac Iforriensis miiMà euni aliis habita coniniuiiicatione,, ad Regem de eo ab senatu ac reruiii adminislratinne amovendo, si rempublicam ?alvam esse velit, scriberenl... Post quod tempus, symbolo quodam manipuii sagiltanim vcstibiis servilorum insuti, coFifoederationem declaravere, ac eo rem adduxere, ut ipsa ducissa paolalim persuader! sibi sit passa, ut voluitlati eorum acqiiicsceret, Ârmenleriamque secretarium in Uispaniam abicgaret, ul Régi pcriculuni quod cardiaaJi iounioebat, signifietraU » J'ai cru devoir adopter l'opinion de Slrada.
BANS tBS PA¥»-BAS
» ifiB de sMivegurder ainsi sa r^iitation et raatorité du souve- » rail) (i). »
La destitaiiou de Granvelle, en iiiflij;;eanl à colui-ci une disgrâce imméritée, puisqu'il n'avait £ut qu'accomplir les volontés du roi, n'apportait aucun cliangement à la situation dn pa^ et l'onnepeuty voir (|n*une preuve irrécusable de l'égoïste aveugleuiiiil il un prince (}ui faisait si 1)0ij mai clié de ceux qui l apaient seni. Les liommes n'étaienl ncu pour Philippe, même ceux qui avaient consenti à n'être que les dociles Instruments de sa politique ténébreuse; mais» en immolant sans regret son ministre, il resta fidèle aux coupables principes qui avaient donné naissance à son impopuiarilc, cl au nombre des inslruclioiis que le secrétaire Ârmenteros devait transmettre à la dudiesse de Parme, se trouvaient Tordre formel du châtiment rigoureux des hérétiques et celui d'éviter, par tous les moyens possibles, la convocation des états j^caéraux (2). En consentant au renvoi de Granvelle, le roi commettait donc, au point de vue de son propre système, nue erreur politique, puisqu'il découvrait son autorité, devenue dès ce moment le but de toutes les attaques, et qu'il jetait imprudemment loin de lui le bouclier qui l'avait jusqu'alors protégé.
Armenteros arriva à Bruxelles le â5 février lo04; il remit inmiédiatement au cardinal la lettre qui contenait les ordres du monarque. Quelque amer que fût son désappointement, Granvelle sut être assez uiaîti'e de lui-même pour dissimuler jusqu'au bout et pour ne pas donner à ses ennemis la Joie de lire daus ses traits le secret d^t dont son âme était rongée, ûans les premierB Jours de mars (3), U annonça qu'il partirait prochainement pour la Bour^o^Mie, et il sut faire croire à la spontanéité de cette sulute résolution. Superbe jusque dans sa déiaite, il descendu
(1) Le roi à Granvelle, 22 janvier 4564. Corr^^;?on</a«cc, p. 185, n* 189.
(2) Instructions du roi à Armenteros, 25 jinvier 1564, page 285, 100.
(3) On ne eoRDaît pas ia 4a(e ttaete do aoù déptrt, qai s'eiéetBi eepesdaiit éa 10 au i5mani86i.
68 RÉVOLUTION DU XVl** SIÈCLE
du pouvoir plutôt qu'il n*en tomba ; cacbant sa souffrance sous un « visage riant et calme, il en imposa même à lliistoire, qui crut
longtemps à sa sincérité, et trois cents ans s'écoulèrent avant que l'on retrouvât suus la poussière des arciiives royales l'humiliante vérité qu'il avait enfouie dans son cœur.
Si Ton étudie maintenant avec soin le caractère de cette ktte acharnée dirigée contre Granvelle par la noblesse des Pays-Bas, on sera forcé de reconnaître qu'elle ne fut i)oint inspirée par une véritable intelligence des besoins de l'époque, mais tout simplement par le désir de supplanter, de renverser un ministre dont le crédit faisait ombrage à de jalouses prétentions. Adroitement menés par le prince d'Orange, qui seul conduisit toute cette intrigue, les nobles firent, sans le savoir et sans le vouloir, les affaires de la révolution; le comte d*Egmont lui-même voyait si peu clair dans Tavenir, que, se trouvant un jour au conseil avec la duclicsse, Vii^lins et Granvelle, il dit « qifii ha pai.iîirait lou- » jours bien que les edUs sur la religion s'exécutassent (1). » Envieux les uns des autres, les grands seigneurs ne cberchaient que Faccroissement de leur importance personnelle, et c'était là, bien plus qu'une conviction profonde, la rèt^le suprême de leur eoitduile politique; il suffit pour le prouver de citer ce propos du duc d'Aerscbot qui, sollicité par d'£;gmont à faire partie de la ligue contre le cardinal, répliqua qu'il ne voulait avoir ni lui ni le prince d'Orange pour supérieur; qu'il était autant qu'eux et n'avait pas une suite moins nombreuse de nobles et d'amis (2). Mais bientôt va s'ouvrir un horizon plus vaste : à dater du départ deGranvelle, le cadre des événements s'élargit; leur direction écbappe à la baute noblesse, qui se sent entraîner par ce courant rapide ; on voit se dessiner plus nettement rinq)osante figure du prince d'Orange, et le compromis, cette énergique protestation
(!) Granvelle à Gon7a!o Perez, 5 jiiiilcl 1563, page ^^^iS^.n» UO. ('-2) La duchesse de Pai me au roi, 15 mars 1S()3. Correspondance de PHlippe II, tome I, page 2i0, d" 119.
dictée par un sentiment profond des droits de ta conscience opprimée, vient glorieusement terminer la première phase d'une
révolution qui semblait ne pr(»int'tlre que des trioiiiplics à la cause de la liberté, et qui devait expier ces éphémères succèi» par de longues et sanglantes catastrophes*
CUAPITRE IV