‹ Histoire de la révolution du 18 marsChapitre 13 sur 60 · AUX DÉPARTEMENTS · texte numérisé non relu

AUX DÉPARTEMENTS

Le peuple de Paris, après avoir donné, depuis le 4 septembre, une preuve incontestable et éclatante de son patriotisme et de son dévouement à la République; apres avoir supporté avec une résignation et un courage au-dessus de tout éloge les souffrances et les luttes d’un siège long et pénible, vient de se montrer de nouveau à la hauteur des circonstances présentes et des efforts indispensables que la patrie était en droit d’attendre de lui.

Par son attitude calme, imposante et forte, par son esprit d’ordre républicain, il a su rallier l’immense majorité de la garde nationale, s’attirer les sympathies et le concours actif de l’armée, maintenir la tranquillité

pnbliqne, éviter l’elTusion da sang, réorgaoiser les services publics, res> pccter les conventions internationales et les préliminaires de paix.

Il espère que toute la presse reconnaîtra et constatera son esprit d'ordre républicain, son courage et son dévouement, et que les calomnies ridicules et odieuses répandues depuis quelques jours en province cesseront.

Les départements, éclairés et désabosés, rendront justice au peuple de la capitale, et iis comprendront que l'union de toute la nation est indispensable au salut commun.

Les grandes villes ont prouvé, lors des élections de 1869 et du plébiscite, qu'elles étaient aninaées du même esprit républicain que Paris ; les nouvelles autorités républicaines espèrent donc qu'elles lui apporteront leur concours sérieux et énergique dans les circonstances présentes, et qu’elles les aideront à mener à bien l'œuvre de régénération et de salut qu’elles ont entreprise au milieu des plus grands périls.

Les campagnes seront jalouses d’imiter les villes. La France tout entière, après les désastres qu’elle vient d’éprouver, n'aura qu’un but : assurer le salut commun.

C’est là une grande tâche, digne du peuple tout entier, et il n’y faillira pas.

La province, en s'unissant à la capitale, prouvera à l'Europe et an monde que la France tout entière veut éviter toute division Intestine, toute effusion de sang.

Les pouvoirs actuels sont essentiellement provisoires , et ils seront remplacés par un Conseil communal, qui sera élu mercredi prochain, 22 courant.

Que la province se bâte donc d’imiter l’exemple de la capitale en s’organisant d’une façon républicaine, et qu’elle se mette au plus tût en rapport avec elle au moyen de délégués.

Le même esprit de concorde, d’union, d’amour républicain nous inspirera tous. N’ayons qu’un espoir, qu’un but : le salut de la patrie et le triomphe définitif de la République démocratique, une et indivisible.

Le» àiligui» au Jocrnal officibl.

Une autre proclamation encore était publiée le même jour ;

Le nouveau gouvernement de la République vient de prendre possession de tous les ministères et de toutes les administrations.

Celte occupation, opérée par la garde nationale, impose de grands devoirs aux citoyens qui ont accepté cette tâche difficile.

L’armée, comprenant enfin la position qui lui était faite et les devoirs qui lu! incombaient, a fusionné avec les habitants de la cité ; troupes de ligne, mobiles et marins se sont unis pour l’œuvre commune.

Sachoos donc profiter de cette nnioa ponr resserrer nos rangs, et, une fois pour toutes, asseoir la République sur des bases sérieuses et impéris* sables !

Que la garde nationale, unie à la ligne et à la mobile, continue son service avec courage et dévouement;

Que les bataillons de marche, dont les cadres sont encore presque au complet, occupent les forts et toutes les positions avancées afin d’assurer la défense de la capitale;

Les municipalités des arrondissements, animées du même zèle et du même patriotisme que la garde nationale et l’armée, se sont unies à elles pour assurer le salut de la République et préparer les élections du conseil communal qui vont avoir lieu.

Point de divisions! Unité parfaite et liberté pleine et cntiërel

« Le nouveau gouvernement de la République... » ainsi débute ce dernier document.

L’opinion publique était singulièrement divisée sur l’appréciation de ce que devait faire le Comité central : les uns, qui s’appelaient à ce moment les « hommes d’ordre », pensaient que le Comité n’aurait jamais dû exister, et que, dans tous les, cas sa résistance à l’agression du gouvernement de M. Thiers était un crime à tous les égards.

Les autres trouvaient, tout an contraire, que le Comité n’avait d’autre devoir, d’autre mission que de supplanter le pouvoir alors existant, sauf examen des mesures à prendre à la suite de cette révolution.

D’autres encore estimaient que mettant en avant des griefs légitimes et appuyé par ses commettants, le Comité central devait s’efforcer de faire prévaloir les idées qui lui avaient donné naissance, sans empiéter en rien sur les attributions gouvernementales.

Une chose est à considérer par-dessus toute autre, c’est qu’en notre pays la volonté du plus grand nombre fait loi : le suffrage universel, est à l’heure présente, la base de l’état social parmi nous. Que cette base vaille plus ou moins, qu’il soit ou non désirable de la réformer, cela est certes très discutable; ~ mais enfin le fait existe, et nous sommes de ceux qui pensent que, pour avancer sûrement l’avènement de ses idées, il faut partir de l’état de choses existant, quia toujours sa raison d’être, et en amener s’il est possible la modification sans se mettre en état de révolte contre lui, mais bien en agissant sur la conviction générale et en

ne prétendant traduire dans les faits que ce qui est déjà réalisé dans les esprits.

Poursuivre ces considérations serait anticiper sur les conclusions que nous comptons tirer de ce travail ; mais il u’était pas inutile d’en donner ici un aperçu très-rapide pour faire plus nettement saisir en quoi nous pensons devoir nous séparer des hommes « d’ordre », en quoi nous ne croyons pas pouvoir suivre les hommes « de révolution ».

* En ce qui concerne les faits dont nous tentons de retracer l’impartiale histoire, il est certain que la minorité parisienne eût été mal fondée à s’emparer des fonctions gouvernementales et à prétendre les exercer sur tout le pays sam son assentiment formel. Mais il est non moins évident qu’il était légitime que les Parisiens demandassent à ne pas constituer plus longtemps une monstrueuse exception dans le pays, à la fois par leur administration communale spéciale, et par les rigueurs exceptionnelles que leur avait valu jusqu’à ce moment la proximité du pouvoir central. En un mot, ce que les aspirations de Paris avaient de particulier, de personnel, pourrions-nous dire, à cette grande cité, devait être écouté, et ceux qui, au lieu de prêter l’oreille à de légitimes réclamations, au lieu de les discuter pacifiquement, entreprenaient de les étouffer ou de les prévenir par une agression violente, amenaient immanquablement la guerre civile. Ce devait être le résultat fatal, quoique peut-être inconscient, de leur conduite.

Rentrant dans les faits même du moment, nous dirons que le Comité central, se donnant comme • le nouveau gouvernement de a la République », prenant possession de tous les ministères et de toutes les administrations, enjoignant aux divers employés de l’État d’avoir à rejoindre leurs postes sous peine d’être tenus pour démissionnaires, a certainement excédé sa tâche. Ajoutons qu’à notre sens, en agissant autrement, il eût mieux atteint son but, il fût parvenu à amener une réalisation plus générale, plus complète de l’idée qu’il représentait.

La fin de la proclamation citée ci-dessus faisait allusion à l’entente Intervenue la veille entre les municipalités et le Comité.

Mais, du 19 au 20, les choses s’étalent modifiées. Lorsque les cit.'Bonvalet, Murat et Denizot se présentèrent le 20 au matiu à l’Hêtel-de-Ville, pour prendre possession, conformément aux conventions de la nuit, lecture leur fut donnée d’une résolution écrite du Comité central, qui concluait à ce que : « Dans les circons-

« tances actuelles, le Comité était responsable des conséquences « de la situation, et ne pouvait se dessaisir ni du pouvoir militaire <r ni du pouvoir civil. » Ces changements n’étaient pas absolument le fait du Comité central lui-même. Ses membres, ayant été consulter les comités d'arrondissemont dont ils étaient les délégués, n’avaient pas été approuvés, pour la plupart.

On leur avait dit qu’on ne voulait pas faire de compromis avec les maires; et, pour certains du moins, on leur avait fait entrevoir qu’il pourrait bien se faire qu’ils fussent fusillés s’il était donné suite, sur les bases convenues, à l’arrangement conclu.

Les trois délégués municipaux, surpris et désolés de ce revirement, essayèrent de mettre de nouveau en avant les arguments qu’ils avaient cru faire prévaloir dans la précédente entrevue; mais il leur fut répondu que les membres du Comité avaient à faire, et que, d’ailleurs, leur résolution était prise d’une manière irrévocable.

Il n’y avait plus qu’à se retirer. Le cit. Mahias, secrétaire de la mairie de Paris sous l’administration de M. Jules Ferry, avait accompagné dans leur démarche les maires ou adjoints que nous venons d’indiquer. Les membres du Comité central voulaient le garder à l’Hôtel-dc-Ville pour l’y employer dans ses anciennes fonctions; mais enfin, après quelques pourparlers, on le laissa partir.

Il fallait maintenant aller prévenir les députés, qui étaient partis à l’Assemblée, à Versailles, porter la nouvelle de la transaction intervenue le 19 dans la nuit, et qui, en exécution de cet arrangement, avaient fait placarder l’affiche suivante sur les murs de Paris :

Citoyens,

Pénétrés de la nécessité absolue de sauver Paris et la République en écartant toute cause de collision, et convaincus que 1e meilleur moyen d’atteindre ce but suprême est de donner satisfaction aux vœux légitimes du peuple, nous avons résolu de demander aujourd’hui même à l’Assemblée nationale l’adoption de deux mesures qui, nous en avons l’espoir, contribueront, si elles sont adoptées, à ramener le calme dans les esprits.

Ces deux mesures sont : l'élection de tous les chefs de la garde nationale et l’établissement d’un conseil municipal élu par tous les citoyens.

Ce que nous voulons, ce que le bien public réclame en toute circons-

tance et ce que la sitnation présente rend pins indispensable que jamais, c’est l'ordre dans la liberté et par la liberté.

Vive la France ! Vive la République !

Let représentants de la Seine,

Louis Blanc, V. Schoelcher, A. Pevrat, Edmond Adam, Floqdet, Martin Bernard, Langlois, Ed. Lockrov, Farcy, h. Brisson, Greppo, Hillière.

Les mairet et aijointt de Parts.

(Suivent les signatures.)

Les cit. Murat et Mahias partirent donc à Versailles pour y faire connaître aux députés de Paris que l’arrangement conclu avec le Comité central n’avait pu être suivi d’exécution. A leur arrivée, les représentants parisiens se réunirent et rédigèrent la proposition suivante, qui fut lue à la tribune par le cit. Clémenceau, représentant, maire du XVllP arrondissement :

« Les représentants de la Seine soussignés ont l’honneur de proposer à l’Assemblée nationale le projet de loi suivant :

« Art. 1°'' — Il sera procédé, dans le plus bref délai, à l’élection d’un conseil municipal pour la ville de Paris.

« Art. 2. — Ce conseil sera composé de quatre-vingts membres.

« Art. 3. — Le conseil nommera dans son sein son président, qui aura le titre et exercera les fonctions de maire de Paris.

« Art. 4. — Il y aura incompatibilité entre les fonctions de conseiller municipal et celles de maire ou d’adjoint de l’un des vingt arrondissements de Paris.

« Signé : Schoelcher, Louis Blanc, H. Brisson, Tolain, Tirard, Lockrot, Clémenceau, Langlois, Edgar Qüinet, Brunet, Mil- LiÈRE, Martin Bernard, Greppo, Cournet, Floquet, Razoua, Farcy. »

Dans la journée, il y avait eu une vive inquiétude au sujet de la solde des gardes nationaux. Le Trésor ayant été complètement abandonné, le gouvernement ayant, disait-on, emporté le numéraire de la Banque et fait brûler les billets, on avait eu la plus grande difficulté à effectuer le paiement habituel. Ou n’avait pu

sortir de cette fâcheuse situation qu’en empruntant aux grands établissements de crédit.

Les personnes qui arrivaient à Versailles devaient, en quittant la gare, passer entre deux haies d’agents de police, pour la plupart en bourgeois, et elles subissaient là un véritable examen. Il fallait prouver son identité par une pièce quelconque. En outre, des agents spéciaux avaient pour mission de saisir les journaux apportés de Paris. Nous avons vu subsister cette inquisition tout le temps qu’il nous a été possible de nous rendre à Versailles.

A l’Assemblée, M. Jules de Lasteyrie propose de nommer une commission de quinze membres « qui réunisse toutes les pensées « de l’Assemblée et qui s’entende avec le pouvoir exécutif, afin c d’agir comme il convient dans les circonstances actuelles. » Cette commission est nommée le jour même.

Sur la demande de M. Picard, ministre de l’intérieur, et dans le but de protéger l’Assemblée, le département de Seine-et-Oise était mis en état de siège, malgré la vive opposition de M. Louis Blanc, qui conseillait sagement à ses collègues « une politique de conci- « liation et d’apaisement. »

Nous avons vu plus haut qu’une proposition de loi, relative aux élections municipales à Paris, avait été présentée par des représentants de la Seine. L’Assemblée avait déclaré l’urgence.

Elle avait de même déclaré l’urgence sur une propositiqn de loi du cit. Minière, représentant de Paris, tendant à proroger de trois mois les délais fixés par la loi du 10 mars 1871 sur les échéances des effets de commerce.

Les dépêches suivantes étaient envoyées de Versailles dans les départements ; ,

Versailles, 30 mars, 13 h. 5S, soir.

Donnez l'ordre à tons les militaires, soldats ou ofBciers, venant isolément ou en troupe, de s’arrêter aux stations de Versailles, Ëtampes, Corbeil, Melun, Nogent-sur-Seine, Meaux, Soissons, Pontoise, Chantilly et Poissy. Donnez le même ordre aux marins ainsi qu'aux fonctionnaires publics.

Signi : A. Thiers.

Le 90 mars 1871, 9 h. 40 du malin.

Intérieur aux préfett et tout-préfets.

« Faites saisir de suite le Journal officiel du 90 mars, daté de Paris ; il est l'œuvre de l’insurrectiou qui s’est emparée des presses de l’O/ficiel à Paris ; prévenez les populations. »

Eruest PiCabd.

Quelques protestations contre le Comité central commençaient à circuler, où l’on déclarait ne pas vouloir se séparer du gouvernement, tant qu’il ne s’écarterait pas « de la ligne de conduite qu’il « s’était tracée lui-même dans la note insérée, le 9 mars, au Jour- « nal officiel. >

Dans le même ordre d’idées, un capitaine de la garde nationale faisait placarder l’afflche suivante :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE Liberté, Égalité, Fraternité.

Je viens faire appel au patriotisme et à la virilité de la population qui veut l’ordre, la tranquillité et le respect des lois.

Le temps presse pour former une digue à la révolution. Que tous les bons citoyens viennent me donner leur appui.

A. BoimE,

Capitaine commandant la 4" compagnie du 9S2* bataillon, 19, boulevard des Capucines.

Nous reproduisons celte pièce parce qu’elle fut l’origine de démonstrations qui aboutirent deux jours après à une collision.

Mardi *1 mars ISVl

Le lendemain 21, les représentants et les maires de Paris s’empressaient de porter à la connaissance de la population la décision qui venait d’être prise par l’Assemblée relativement aux élections municipales ; et l’affiche suivante était apposée sur tous les murs :

Les maires et adjoints de Paris et les représentants de la Seine font savoir a leurs concitoyens que l’Assemblée nationale, dans la séance d'hier, a voté l'urgence d’un projet de loi relatif aux élections du conseil municipal de la ville de Paris.

La garde nationale, ne prenant conseil que de son patriotisme, tiendra à honneur d’écarter toute cause de conflit, en attendant les décisions qui seront prises par l’Assemblée nationale.

Vive la France I Vive la République !

Paris, le 21 mars 187 1 .

Les reprétenlanU de la Seine ;

Louis Blanc, V. Schoclcher, A. Pevrat, Edmond Adam, Floquet, Martin Bernard, Langlois, Edouard Lockroy, Farcy, H. Brisson, Greppo, Milliëre, Edgar Qcinet.

Les maires et adjoints de Paris.

(Suivent les signatures.)

Un certain nombre de journaux, de leur cdté, publiaient une déclaration aux électeurs, les exhortant à ne pas prendre part au vote auquel le Comité les conviait pour le 22 :

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