‹ Histoire de la révolution du 18 marsChapitre 15 sur 60 · LES ÉLECTIONS COMMUNALES · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS COMMUNALES

Le Comité centrai de la garde nationale a convoqué pour mercredi prochain, 32 du courant, les élecloiirs des vingt arrondissemonu dans leurs comices, afin de nommer le conseil communal de Paris.

Tous les citoyens comprendront l'utilité et l’importance de ces élections, qui assureront d'une manière régulière tous les services publics et l’administration de la capitale, dont le besoin est si urgent dans lus graves circonstances présentes.

En votant pour des républicains socialistes connus, dévoués, intelligents, probes et courageux, les électeurs parisiens assureront non-seulement le salut de la capitale et de la République, mais encore celui de la France.

Jamais occasion aussi solennelle et aussi décisive ne s’est présentée pour le peuple de Paris; il lient son salut dans ses mains; du vole do mercredi prochain dépend son avenir.

S’il suit le conseil que nous lui donnons, il est sauvé ; s'il vote pour des réactionnaires, il est perdu.

Il ne peut donc hésiter ; il donnera une nouvelle preuve d’intelligence et de dévonement en consolidant à jamais par son vote la République démocratique.

Le Comité signalait à la vigilance de la garde nationale des repris de justice; rentrés, paralt-il, à Paris.

FÉDÉRATION RÉPUBLICAINE DE LA GARDE NATIONALE Hôtel-de-Ville, 20 mars 1871, 6 h. du soir.

De nombreux repris de justice, rentres à Paris, ont cto envoyés pour commettre quelques attentats à la propriété, aRti que nos ennemis puissent nous accuser encore.

Nous engageons la garde nationale à la plus grande vigilance dans ses patrouilles.

Chaque caporal devra veiller à ce qu'aucun étranger ne se glisse, caché sous l’uniforme, dans les rangs de son escouade.

C’est l'honneur du |>euple qui est en jeu ; c'est an peuple à le garder.

Selon cette affiche, les repris de justice en question avaient été envoyé» à Paris par les ennemis du mouvement commencé. D’autre part, à Versailles, on accusait le Comité de les avoir volontairement lâchés sur la ville.

Un avis annonçait qu’à partir du 21, la solde de la garde nationale serait faite régulièrement, et les distributions de secours reprises sans interruption.

On a vu que la veille, en effet, il y avait eu un moment d’embarras à ce sujet.

La note suivante annonçait la rupture des communications télégraphiques avec le reste de la France.

COMITÉ CENTRAL DE LA GARDE NATIONALE Citoyens,

Eu quillant Paris, le pouvoir qui vieol do crouler sous le mépris populaire a paralysé, désorganisé tous les services publics.

Une circulaire a enjoint à tons scs employés de se rendre à Versailles.

La télégraphie, ce service utile entre tous dans ces momenis de crise suprême, de rénovation, n'a pas été oubliée dans ce complot monarchique. Tout Ut tervices , toutes Ut communication» avec la province sont interrompu». On veut nous tromper. Les employés sont à Versailles — avec le roi.

Nous signalons au peuple de Paris ce procédé criminel. C’est une nouvelle pièce à charge dans ce grand procès entre peuples et rois.

En attendant, et pour consacrer lonl entières à l'oeuvre du moment les

Forces qui nous restent, nous suspendons, à partir d’aujourd'hui, le service de la télégraphie privée dans Paris.

Le directeur généred,

J. Lucien Cohbatz.

Kn cfTet, le Gouvernement avait fait couper les fils qui mettaient Paris en communication avec la province; et nous aurons occasion de constater combien celle-ci était mal renseignée sur ce qui se passait réellement dans la capitale.

Le Comité avait décidé une prorogation d’un mois dans les échéances des effets de commerce. De plus, et « dans le seul but de maintenir l’ordre, » il arrêtait que, « jusqu’à nouvel ordre, les propriétaires et les maîtres d’hôtel ne pourraient congédier leurs locataires. »

Revenant à la question des préliminaires de paix, le Comité faisait entrevoir l’intention d’une répartition spéciale pour le paiement de l’indemnité ;

Le Comité central de la garde nationale est décidé à respecter les conditions de la paix.

Seulement, il lui parait de toute justice iiuc les auteurs de la guerre -maudite dont nous souffrons subissent la plus grande partie de l’indemnité imposée par nos impitoyables vainqueurs.

Ghèlieb,

Délégué à l'Intérieur,

Enfin, il publiait un programme succinct des aspirations qu’il avait mission de représenter; et, répondant à des bruits du moment, déclarait que la révolution du 18 mars n’avait en aucune façon pour but d’amener une séparation entre Paris et la province.

Paris, depuis le 18 mars, n’a d’autre gouvernement que celui du peuple : c’est le meilleur.

Jamais révolution ne s’est accomplie dans des conditions pareilles à celles où nous sommes.

Paris est devenu ville libre.

Sa puissante centralisation n’existe plus.

La monarchie est morte de cette constatation d’impuissance.

Dans cette ville libre, chacun a le droit de parler, sans prétendre inlloer en quoi que ce soit sur les destinées de la France.

Or, Paris demande : ■ !i

lo L'élection de la mairie de Paris ; >

3° L’élection des maires, adjoints et conseillers munioipaux des vingt arrondissements de la ville de Paris;

3° L’élection do tous les chefs de la garde nationale, depuis le premier Jusqu’au dernier;

4» Paris n’a nullement l’intention de se séparer de la France, loin de là; il a souffert pour elle l’Empire, le Gouvernement de la défense natlo> nale, toutes ses trahisons et toutes scs lâchetés. Ce n’est pas, à eoup sûr, pour l’abandonner aujourd’hui, mais seulement pour lui dire, en qualité de sœur aînée ; Soutiens-toi toi-méme comme je me suis soutenu; oppose-toi à l’oppression comme je m’y suis opposé!

Le commandant délégué à V ex-préfecture de police,

E. Ddval.

Lee déléguée adjointe :

E. Tedillièhe, Edouard Bouillier, L. Oltivier, Chardon, Vergnaud, Mootow.

Les maires et les représentants faisaient afficher la proclamation suivante, par laquelle ils déclaraient rester étrangers aux élections qui devaient avoir lieu le lendemain. Cette pièce montre à quel point ils se faisaient illusion à ce moment; et peu de jours après ils eurent lieu de s’en apercevoir,

A LA GARDE NATIONALE ET A TOUS LES CITO^’ENS Les maires et adjoints de Paris et les députés de la Seine

La patrie sanglante et mutilée est près d’expirer, et nous, ses «nfants, nous lui portons le dernier coup! L’étranger est à nos portes, épiant le moment d'y rentrer en maître, et nous tournerions les uns contre les autres nos armes fratricides !

Au nom de tous les grands souvenirs de notre malheureuse France, au nom de nos enfants, dont nous détruirions à jamais l’avenir, nos cœurs brisés font appel aux vôtres.

Que nos mains s’unissent encore comme elles s’unissaient durant les heures douloureuses et glorieuses du siège! Ne perdons pas en un jour cet honneur qu’avaient gardé intact cinq mois de courage et de constanre sans exemple !

Cherchons, citoyens, ce qui nous unit et non ce qui nous divise.

Nous voulions le maintien, l'affermissement de la grande institution

de la garde nationale, dont l'existence est inséparable de celle de la République :

Noua l'aurons.

Nous voulions que Paris retrouvât sa liberté municipale, si longtemps confisquée par un arrogant despotisme ;

Nous l'aurons.

Vos vcans ont été portés à l’Assemblée nationale par vas députés : l'Asaemblée y a satisfait par un vote unanime, qui garantit les élections amnici paies, sous bref délai, à Paris et dans tontes les communes de France.

En attendant ces élections, seules légales et régulières, seules conformes aux vrais principes des institutions républicaines, le devoir des bons citoyens est de ne pas répondre à un appel qui leur est adressé sans titre et sans droit.

Nous, vos représentants municipaux; nous, vos députés, déclarons donc rester entièrement étrangers aux élections annoncées pour demain, et protestons contre leur illégalilé.

Citoyens, unissons-nous dans le respect de la loi, et la patrie et la République seront sauvées.

Vive la France 1 Vive la République !

, fiSutesnt les signatures^.

Le seul incident remarquable de la journée fut la première manifestation « de l’ordre, n

Elle s’était formée vers une heure de l’après-midi, sur les boulevards, sans doute en suite de l’appel affiché par M. Bonne, capitaine au 253° bataillon. Un certain nombre de citoyens s’étaient réunis autour d'un drapeau portant ; « Réunion des Amis de l’ordre, » et se promenaient par les rues, excitant les passants à se joindre à eux.

Après avoir été acclamés sur la place de la Bourse, ils s’étalent portés sur la place Vendôme, devant l’État-Major de la garde nationale, qui occupe le n® 22, en criant : « Vive l’Assemblée. »

Là, un membre du Comité, accompagné de plusieurs officiers de la garde nationale, parait au balcon et veut parler. Grand tumulte. Quand la foule s’apaise, il s’écrie : « Citoyens I » Le tumulte reprend. Après quelques instants, la foule se calme de

nouveau. L’orateur : « Les membres du Comité » A ces mots,

les cris redoublent : « Pas de Comité 1 A bas le Comité 1 Vive l’Assemblée! » Un silence relatif s’établit au bout de plusieurs minutes, et permet à l’orateur de prononcer ces mots : « Envoyez-

« nolu des délégués, nous nous expliquerons avec eux. » Et le fenêtre se referme.

Pendant que quelques-uns, dans la foule, se préparent à désigner deux délégués, le plus grand nombre s'écrie : « Non I pas de a délégués! Nous ne vous reconnaissons pas! Pas de délégués! • vous les assassineriez ! »

La réunion des « Amis de l’ordre » stationna quelques instants encore devant l’Êtat-Major, continuant à manifester son hostilité; puis les gardes nationaux qui gardaient la porte se déployèrent et refoulèrent en dehors de la place la foule, qui continua sa marche par les rues. Le soir, en se séparant, on se donna rendez-vous pour le lendemain, à une heure, < sans armes, » sur la place du Nouvel-Opéra,

Le Journal officiel de Versailles faisait de nouveau un exposé sommaire de la situation, et le terminait par un appel à la province :

Versaillet, 20 msn 1871.

Le gouvernement n'a pas voulu engager une action sanglante, alors qu'il était provoqué par la résistance inattendue du Comité central de la garde nationale. Cette résistance, habilement organisée, dirigée par des conspirateurs audacieux autant que perfides, s'est traduite par l'invasion d'un flot de gardes nationaux sans armes et de population, so jetant sur les soldats, rompant leurs rangs et leur arrachant leurs armes. Entraînés par ces coupables excitations, beaucoup de militaires ont oublié leur devoir. Vainement aussi la garde nationale avait-elle été convoquée ; pendant tonte la journée elle n’a paru sur le terrain qu’en nombre insigniCant.

C’est dans ces conjonctures graves que, ne voulant pas livrer une bataille sanglante dans les rues de Paris, alors surtout qu'il semblait n’étre pas assez fortement soutenu par la garde nationale, le gouvernement a pris le parti de se retirer é Versailles, près de l'Assemblée nationale, la seule représentation légale do pays.

En quittant Paris, M. le ministre de rintérieur a, sur la demande des maires, délégué k la commission qui serait'nommée par eux, le pouvoir d'administrer provisoirement la ville. Les maires se sont réunis plusieurs fois sans pouvoir arriver à une entente commune.

Pendant ce temps, le comité insurrectionnel s’installait à l’HélcI-de- Ville, et bisalt paraître deux proclamations, l'une pour annoncer sa prise de possession du pouvoir, l’autre pour convoquer les électeurs de Paris, dans le but de nommer une assemblée communale.

Pendant que ces faits s'accomplissaient, le comité de la rue dea

Rosiers, à Montmarlre, élail le lh<<àtre du criminel atleaiat commis sur la personne du général Lecomte et du général Clément Thomas, lâchement assassinés par une bande de sicaires. Le général de Chanzy, qui arrivait de Bordeaux, était arrêté à la gare d'Orléans, ainsi que M. Tiirquet, représentant de l'Aisne.

Les ministères étaient successivement occupés, les gares des chemins de fer envahies par des hommes armés se livrant sur les voyageurs à des perquisitions arbitraires, mettant on état d'arrestation ceux qui leur paraissaient suspects, désarmant les soldats isolés ou en corps qui voulaient entrer à Paris. En même temps, plusieurs quartiers se couvraient de barricades armées de pièces de canons, et partout les citoyens étaient exposés â toutes les exigences d'une inquisition militaire, dont il est impossible de deviner le but.

Ce honteux état d'anarchie commence cependant à émouvoir les bons citoyens, qui s'aperçoivent trop tard de la faute qu'ils ont commise en ne prêtant pas de suite leurs concours actif au gouvernement nommé par l'Assemblée. Qui peut, en effet, sans frémir, accepter les conséquences de cette déplorable sédition, s'abattant sur la ville comme une tempête soudaine, irrésistible, inexplicable? Les Prussiens sont à nos portes, nous avons traité arec eux. Mais si le gouvernement qui a signé les conventions de préliminaires est renversé, tout est rompu. L'état de guerre recommence et Paris est fatalement voué à l'occupation.

Ainsi sont frappés de stérilité les longs et douloureux efforts à la suite desquels le gouvernement est parvenu à éviter ce malheur irréparable; mais ce n’est pas tout, avec celte lamentable émeute, il ii'y a plus ni crédit ni travail. La France, ne pouvant pas satisfaire à ses engagements, est livrée à l'ennemi qui lui imposera sa dure servitude. Voilà lus fruits amers de la folie criminelle de quelques-uns, de l'abandon déplorable des autres.

Il est temps encore de revenir à la raison et de reprendre courage. Le gouvernement et l’ Assemblée ne désespèrent pas. Ils font appel au pays, ils s'appuient sur lui, décidés à le suivre résolùmcnt et à lutter sans faiblesse contre la sédition. Des mesures énergiques vont être prises; que les départements les secondent en se groupant autour de l'autorité qui émane de leurs libres suffrages. Ils ont pour eux le droit, le patriotisme, la décision : ils sauveront la France des horribles malheurs qui l'accablent.

Déjà, comme nous l'avons dit, la garde nationale de Paris se reconstitue pour avoir raison de la surprise qui lui a été faite. L'amiral Saisset, acclamé sur les boulevards, a été nommé pour la commander. Le gouvernement est prêt à la seconder. Grâce à leur accord, les factieux qui ont porté à la République une si grave atteinte, seront forcés de ren. trer dans l'ombre ; mais ce ne sera pas sans laisser derrière eux, avec les

ruines qu'ils ont faites, avec le sang généreux versé par leurs assassins, la preuve certaine do leur afOliation avec les plus détestables agents de l’empire et les intrigues ennemies. Le jour de la justice est prochain, li dépend de la fermeté de tous les bons citoyens qu'il soit exemplaire.

L’Assemblée adoptait à l’ananimité la proclamation suivante, qui fut affichée le lendemain :

L’Àisemblét nationale au peuple et à l'armée.

CiTOYESS ET Soldats,

Le plus grand attentat qui se puisse commettre chez un peuple qui veut être libre, une révolte ouverte contre la souveraineté nationale, ajoute en ce moment comme un nouveau désastre à tous les maux de la patrie. Des criminels, des insensés, au lendemain de nos revers, quand l'étranger s'éloignait il peine de nos champs ravagés, n'ont pas craint de porter dans ce Paris, qu’ils prétendent honorer et défendre, plus que le désordre et la mine : le déshonneur. Ils l’ont taché d'un sang qui soulève contre eux la conscience humaine, en même temps qu’il leur interdit de prononcer ce noble mot do « République », qui n’a de sens qu’avec l’inviolable respect du droit et de la liberté.

Déjà, nous le savons, la France entière repousse avec indignation celle odieuse entreprise. Ne craignez pas de nous ces faiblesses morales qui aggraveraient le mal, en pactisant avec les coupables. Nous vous conserverons intact le dépôt que vous nous avez commis pour sauver, organiser, constituer le pays, ce grand et tutélaire principe de la souveraineté nationale.

Nous le tenons de vos libres suffrages, les plus libres qui furent jamais ; nous sommes vos représentants et vos seuls mandataires ; c’est par nous, c’est en notre nom que la moindre parcelle de notre sol doit être gouvernée ; à plus forte raison cette héroïque cité, le cœur de notre France, qui n’est pas faite pour se laisser longtemps surprendre par une minorité factieuse.

Citoyens et soldats.

Il s’agit du premier de vos droits, c’est à vous de le maintenir. Pour faire appel à vos courages, pour réclamer do vous une énergique assistance, vos représentants sont unanimes. Tous à l’envi, sans dissidence, nous vous adjurons de vous serrer étroitement autour de celte Assemblée, votre œuvre, votre image, votre espoir, votre unique salut.

Les réclamations de deux représentants de Paris, MM. Peyrat et Langlois, n’avaient pu amener l’Assemblée à terminer sa pro-

damation par ces mots ; a Vive la République ! » La droite poussait des cris, à celte proposition, comme si elle eût eu quelque chose de séditieux. On se serait cru aux beaux jours d’un empire, d’une monarchie quelconque, où prononcer le seul mot de république était un acte insurrectionnel.

Aucune observation ne fut d’ailleurs faite sur la teneur même de la proclamation ; le cil. Millière, qui n’avait pu obtenir la parole avant le vote, ne put que dire, après adoption, qu’il y voyait « des mots malheureux. »

MM. Clémenceau, Langlois, Henri Brisson et Léon Say, à propos des élections à la Commune, annoncées par le Comité pour un moment très-prochain, adjuraient l’Assemblée de faire rentrer Paris dans le droit commun, en l’admettant à nommer son conseil municipal. M. Thiers, chef du pouvoir exécutif, leur répondait que tout en étant disposé à reconnaître à la capitale le droit de désigner des délégués municipaux, le gouvernement ne croyait pas possible cependant « que Paris soit gouverné comme une ville de « trois mille &mes. > Qu’en conséquence, il lui fallait le temps sufflsant pour établir une sage organisation.

Après insistance de M. Clémenceau, M. Jules Favre prenait la parole.

Avec quelle tristesse ne l’avons-nous pas entendu prononcer ce discours de forme magnifique et si magnifiquement débité ! Tout ce qu’un homme pour qui l’art oratoire n’a pas de secret, peut mettre de fiel et de venin dans ses paroles, tous les artifices qu’il peut employer pour exciter les passions haineuses d’hommes déjà affolés par la terreur d’un mouvement qu’ils ne connaissent ni ne comprennent, tout cela se trouve accumulé dans le discours que prononça M. Jules Favre.

A l’entendre, ceux qui, poussés par l’agression du pouvoir, avaient fait le mouvement du 18 mars, étaient « une poignée de R misérables », des gens « mettant au-dessus de l’autorité légi- R time issue du suffrage universel, je ne sais quel idéal sanglant et R rapace », des gens r ayant usurpé le pouvoir cl ne voulant s’en R servir que pour la violence et l’assassinat, et le vol. »

M. Jules Favre ne craignait pas d’altérer cruellement la vérité pour augmenter la terreur de la majorité rurale. 11 lui disait que Paris prétendait r imposer sa domination à la France pour ne pas R la subir ! »

Il lui représentait Paris marchant contre elle : r Marcher contre

« vouB ! C’est une entreprise qui n’est point ici à discuter ; mais « c’est leur dessein que j’expose, et si quelques-uns d’entre vous « tombaient entre leurs mains, le sort des malheureuses victimes « de férocité serait le vôtre 1 »

C’est ainsi que le ministre des affaires étrangères entendait l’apaisement. 11 y a quelque chose de plus triste, de plus navrant, en ces jours de révolution, que les excès auxquels peuvent se porter les partis dans la chaleur de la lutte, ce sont les violences, les horreurs de langage auxquelles se livre, au milieu d’une Assemblée, un homme dont la mission serait de chercher le bien de tous, lorsque ses paroles haineuses doivent avoir pour effet d'amener et d’aggraver la guerre civile.

La majorité de l'Assemblée fut vivement impressionnée par le discours de M. Jules Favre; et certes, son antipathie pour Paris ne put que s’en accroître.

Cette majorité se montra durant toute la séance d’une violence excessive; point n’était besoin de M. Jules Favre pour l’exciter encore.

Lorsque, après la lecture de la proclamation a au peuple et à « l’armée », que nous avons citée plus haut, M. Thiers tenta de faire entendre quelques paroles calmes à l’Assemblée, toute excitée contre ceux qui voulaient la terminer par les mots : « Vive la République! » ce fut à peine s’il put se faire écouter. Interrompu à chaque instant, il dut faire cette observation : « Soyez sûrs que « vous n’ajoutez pas à votre autorité en interrompant le chef du « pouvoir exécutif. » Ce fait montre mieux que tout autre quel était l’état de surexeitation, d’exaspération de la majorité de l’Assemblée.

Après le discours de M. Jules Favre, qui contrastait à un si haut degré avec les paroles de modération, de prudence, du chef du pouvoir exécutif, celui-ci prit de nouveau la parole pour tenter d’atténuer l’effet produit sur la majorité par les paroles venimeuses du ministre des affaires étrangères.

M. l’amiral Saisset, qui avait fréquemment interrompu M. Jules Favre par des marques d’approbation, eut une interruption plus spécialement malheureuse.

M. Gaslonde, après une période où le ministre parlait du « niveau sanglant qui est dans la main d’une minorité factieuse, » venait de s’écrier ; « Il faut faire appel à la province! » M. l’amiral

Saisset ajouta, sur le même thème : « Oui, appelons la province et « marchons, s’il le faut, sur Paris. Il faut qu’on en Unisse I »

Nous n’ignorons pas que le Rappel du 25 insérait la note suivante :

« Dans le compte-rendu in extento de la séance du 21, le Jour- « nal officiel avait prêté à M. l’amiral Saisset les paroles sui- « vantes ; Appelons la province et marchons sur Paris I »

« M. l’amiral Saisset nous prie de déclarer que ces paroles n’ont « jamais été prononcées par lui. »

Mais il nous est difficile de douter de nos propres oreilles. Nous voyons encore M. Saisset, debout, à droite de la tribune qu’occupait M. Jules Favre, et lançant cette phrase fâcheuse qu’il nous semble entendre de nouveau en nous rappelant ce souvenir.

Nous aurons tout dit sur cette journée, lorsque nous aurons mentionné les deux dépêches qu’envoyèrent dans les départements M. Thiers et M. Picard.

Versailles, 31 mars, 10 h. soir.

Les nouvelles de toute la France sont parfaitement rassurantes. Les hommes de désordre ne triomphent nulle part, et à Paris même les bons citoyens se rallient et s’organisent pour comprimer la sédition. A Versailles, l’Assemblée, le gouvernement, ralliés, entourés d’une armée de 4a, 000 hommes, nullement ébranlés, sont en mesure de dominer les événements et les dominent dès aujourd’hui.

Hier, l’Assemblée a tenu sa première séance et s'est montrée calme, unie et résolue. Elle a formé une deuxième commission qui s'est entendue avec le chef du pouvoir exécutif et qui est convenue avec lui do toutes les mesures à prendre dans les circonstances actuelles. Elle va publier une proclamation.

Lille, Lyon, Marseille, Bordeaux, sont tranquilles; vous pouvez donner aux populations ces nouvelles qui sont rigoureusement vraies, car le gouvernement qui vous les adresse est un gouvernement do vérité. Il reste bien entendu que tout agent de l’autorité qui pactiserait avec le désordre sera poursuivi selon les lois, comme coupable de foriàiliire.

Thiehs.

Intérieur à préfets.

La siuiation n’est pas aggravée- L’insurrection est désavouée par tout le monde; elle est déshonorée par des actes de violence individuels. Le général Cbanzy et plusieurs officiers sont retenus prisonniers. Les maires protestent unanimement et se refusent à procéder aux élections. L'Assemblée est unanime pour flétrir ses désordres et leurs auteurs.

Des ofiieiers et des gardes nationaux sont venus à Versailles demander la nomination de l’amiral Saisset et promettent une action prochaine et énergique. La séance de l'Assemblée a été excellente ; tous les partis sont d’accord pour condamner le mouvement.

Mercredi 99 mars 1891

Le 22, paraissait au Journal officiel de Paris l’arrêté du Comité, remettant au jeudi 23 les élections municipales, qu'une décision précédente avait fixées au mercredi.

Quatre-vingt-dix conseillers devaient être nommés, à raison de un pour 20,000 habitants et par fraction de plus de 10,000, Le vote avait lieu au scrutin de liste et par arrondissement.

La convocation se terminait par les mots suivants :

ClTOYESS ,

Le Comité central remet aux mains du peuple de Paris le pouvoir tombe de mains indignes. Les élections communales se feront d'après le mode ordinaire; mais le Comité central exprime le voeu qu’à l'avenir le vote nominal soit considéré comme le seul vraiment moral et digne des principes démocraliques.

Le Comité central de la garde nationale.

Le Journal officiel publiait un avertissement où il relevait < la déclaration de la presse » que nous avons insérée ci-dessus :

AVEHTISSEUEXT

Après les excitations à la gurrre civile, les injures grossières et les calomnies odieuses, devait nécessairement venir la provocation ouverte à la désobéissance aux décrets du gouvernement siégeant à l'Ilôtel-dc-

Ville, régiilicremenl dlu par l'immense majorité des bataillons de la garde nationale de Paris (218 sur 366 environ).

Plusieurs journaux publient en elTot, aujourd’hui, une provocation à la désobéissance à l'arrêté du Comité central do la garde nationale, convoquant les électeurs pour le 33 courant, pour la nomination do la commission communale de la ville de Paris.

Voici cette pièce, véritable attentat contre la souveraineté du (leuple de Paris, commis par les rédacteurs de la presse réactionnaire :

Suit la déclaration que nous ottons reproduite plus haut.

Comme il l'a déjà déclaré, le Comité central de la garde nationale, siégeant à l’Ilôtel-de-VilIc, respecte la liberté de la presse, c'est-à-dire le droit qu'ont les citoyens de contrôler, de discuter et de critiquer scs actes à l’aide de tous les moyens de publicité, mais il entend Paire respecter les décisions des représentants de la souveraineté du peuple do Paris, et il ne permettra pas impunément qu'on y porte atteinte plus longtemps, en continuant à exciter à la désobéissance à ses décisions et à ses ordres.

Une répression sévère sera la conséquence de tels attentats, s’ils continuent à se produire.

Les réflexions que nous avons faites au sujet de la « déclaration de la presse » sont encore présentes à la mémoire du lecteur. 11 se souvient que, tout en la discutant, nous avons reconnu qu'il était du droit strict des journaux de la faire et de la publier. Nous croyons regrettable que le Comité ne l’ait pas compris ainsi. Nonseulement la presse doit avoir droit de contrôle, de critique et de discussion sur les actes des gouvernants, quels qu’ils soient ; mais il nous semble très-légitime qu’elle donne à ses lecteurs les conseils qu’elle juge à propos de leur donner sur la conduite à tenir dans telle ou telle circonstance.

Pour nous, les journaux, en publiant leur « déclaration, » ne montraient pas une intelligence réelle de la situation et de ce qu’elle commandait; mais il n’en reste pas moins vrai qu’ils avaient tout droit faire de part à leurs lecteurs de cc qu’ils pensaient au sqjet des élections.

Un article du délégué au Journai officiel appelait les électeurs à prendre part au vote du lendemain ; il établissait que Paris était dans le droit en nommant sa municipalité, et la garde nationale en désignant librement tous scs chefs sans exception. En outre, 11 notait que Paris ne pouvait ni ne voulait se détacher de la province.

PAIIIS EST DAKS LE UROIT

Le droil, la souvcrainelé du peuple sonl-ils à Versailles ou à Paris?

Poser celte question, c'est la résoudre.

L'Assemblée, siégeant d'abord à Bordeaux et actuellement à Versailles, a été nommée dans des circonstances particulières cl chargée d'une mission déterminée à l’avance, d’une sorte de mandat impératif restreint.

Élue à la veille d’une eapilulaiion, pendant l’occupation du territoire par l’ennemi, les élections de scs membres ont nécessairement et forcément subi la pression de l’ciraDgcr et des baïonnettes prussiennes; une partie au moins des députés, ceux des départements envahis, n'ont pu être nommes librement.

Aujourd’hui que les préliminaires de paix, cédant deux provinces à la Prusse sont signés, les représentants de l'Alsace et de la Lorraine ne pouvaient plus siéger à l'Assemblée : ils l’ont compris eux-mèmes, c'est pourquoi ils ont donné leur démission.

Un grand nombre d'autres représentants, pour des motifs divers, ont imité cet exemple.

L’Assemblée est donc incomplète, et l'élection d'une partie de ses membres a été entachée cl viciée par l’occupation et la pression étrangères.

Cette Assemblée ne représente donc pas d’une manière complète, incontestable, la libre souveraineté populaire.

D’un autre c6té, par son vole de déliance et de haine contre Paris, où elle a refusé de venir singer, l'Assemblée de Bordeaux et de Versailles a méconnu les services rendus par Paris et l'esprit si généreux et si dévoué de sa population. Elle n’est plus digne de siéger dans la capitale.

Par l'esprit profondément réactionnaire dont elle a fait preuve, par son étroitesse de vues, son caractère exclusif et rural, par l'intolérance dont elle s'csl rendue coupable envers les plus illustres et les plus dévoués citoyens, cette Assemblée provinciale a prouvé qu'elle n’était pas à la hauteur des événements actuels, et qu'elle était incapable de prendre et de faire exécuter les résolutions énergiques indispensables au salut de la patrie.

Il n’y a qu'une Assemblée librement élue, on dehors de toute pression étrangère et de toute influence oflicielle réactionnaire, cl siégeant à Paris, à qui la France entière puisse reconnaître le caractère de souveraineté nationale cl déléguer le pouvoir législatif ou constituant.

Hors de l’indépendance cl de la liberté des élections, cl en dehors de Paris, il ne peut exister que de faux semblants de représentation nationale et d'assemblée souveraine.

Que l'Assemblée actuelle se hâte donc d'achever la triste besogne qui lui a été couiiéc : celle de résoudre la question de la paix ou de la guerre,

et qu'elle disparaisse au plus vile. Elle n’a reçu qu’un mandat limité et ne peut, sans violer la souveraineté du peuple, s’octroyer le jKiuvoir constituant et le droit d’élaborer les lois organiques.

C’est à Paris qu’incombe le devoir de faire respecter la souveraineté du peuple et d’exiger qu’il ne soit point porté atteinte à ses droits.

Paris ne peut se séparer de la province, ni souffrir qu’on la détache de lui.

Paris a été, est encore et doit rester déDnitivement la capitale de la France, la tête et le cnnir de la République démocratique, une et indivisible.

Il a donc le droit incontestable de procéder aux élections d’un conseil communal, de s’administrer lui-mème, ainsi que cela convient é toute cité démocratique, et de veiller à la liberté et au repos public à l’aide de la garde nationale, composée de tous les citoyens élisant directement leurs chefs par le suffrage universel.

Le Comité central de la garde nationale, en prenant les mesures néceS' saircs peur assurer l’établissement du conseil communal de Paris etPélec* tion de tous les chefs de la garde nationale, a donc pris des mesures trèijsages, iidispensables et de première nécessité. ,

C’estaux électeurs et aux gardes nationaux qu’il appartient mainteniént de soutmir les décisions du gouvernement, et d’assurer par leurs voUes, en nommant des républicains convaincus et dévoués, le salut de* la France et l’avenir de la République. I

Demain ils tiendront leurs destinées dans leurs mains et nous somi^es persuadés é l’avance qu’ils feront bon usage de leurs droits.

Que Paris délivre la France et sauve la République ! ,

Le délégué au Jodrhal offioel.

La séance de l’Assemblée du mardi 21 avait fait impression sur les députés parisiens; et l’affiche qu’ils firent placarder le mercredi n’avait guère de ressemblance avec celle qu’ils avaient signée le mardi :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE Liberté, Égalité, Fraternité

Paris, le mars 1871.

Citoyens,

Nous y doutons pas que vous n’éprouviez, à la lecture de la séance d’hier, leyptiment dont notre fime est saisie. Il n’a pas dépendu de nous que cette sypee n’ait eu un autre caractère et de meilleurs résultats. Toutefoisyious avons obtenu la reconnaissance formelle du .droit de

Paris, qui, en conséquence, sera appelé dans le plus bref délai à (lire son conseil municipal.

Dans celle silualion, vous comprendrez comme nous la nécesiilé d'éviter les désastres qui n.ntiraicnt en ce moment de tout conflit entre les citoyens.

Vive ia France! Vivo la République !

Les représentants de la Seine :

Louis Blakc. Edgar Qciset, V. Sciioelcheb, A. Peyrat, Edmond Adam, Floqiiet, Martin Bebrard, Lamglois, Edouard Lockroy, Farcy, 11. Biisson, Greppo, Milliére, Clémerceac, TmARO et Tolain.

Le rendez-TOUs que s’étaient donné la veille les membres de la « manifestation de l’ordre, » n’était pas oublié.

' A une heure, des groupes commençaient à se former sur la place d^.i Nouvcl-Opéra, et s’étendaient jusque devant la porte principi^le du Grand-Hôtel. Vers une heure et demie, de nouveaux arrivaints, dont quelques-uns en costume de garde nationale, se mirent à dptribuer des rubans bleus que les manifestants s’attachaient à la moutonnière.

l'on aperçut tout-à-coup un peloton de gardes nationaux qui, veipant de la place Vendôme, suivaient la rue de la Paix etmarctVaient vers le boulevard. Aussitôt, la foule se porte au devant ,<ll’eux Jusqu’à l’entrée de la rue de la Paix, et les entoure et criant : « A bas le Comité! A bas les assassins! Vive l’ordre! « Vive l’Assemblée ! » 5

Les gardes nationaux croisent la baïonnette et chargent ou font mine de charger leurs armes ; mais ne tirent pas. Les cri< continuent de la part de la manifestation, et le peloton de garde) se replie sur la place Vendôme, suivi pied pour pied par la foulâ V Officiel du 25 donnait ainsi le récit des faits qui se passèrent alors à la plaça Vendôme :

Le Comité central a ordonné une enquête sur les événements qui se sont passés place Vendôme, dans la journée du Le Comité n’a pas voulu publier un récit immédiat, qui aurait pu être accusé de parti pris. Voici les faits, tels qu'ils résultent des témoignages produits dans l’enquête.

A une heure et demie, la manifestation, qui se massait dcfufs midi sur la place du Nouvel-Opéra, s’est engagée dans la rue de la Alix. Dans les premiers rangs, un groupe très-exalté, parmi lequel^ le» gardes nationaux afllrmcnt avoir reconnu MM. de Heeckeren, de t/Oéllegon et

H. do i’cnot anciens familiors de l’empire, agitait violemment un drapeau sans inscriplioD. Arrivée à la hauteur de la rue Neuve>Sainl-Augustin, la manifesiation a entouré, désarmé et mallra.ilé deux gardes nationaux détachés en sentinelles avancées. Ces citoyens n’ont dû lenr salut qu’à la retraite, et sans fusils, les vêtements déchirés, ils se sont réfugiés sur la place Vendôme. Aussitôt les gardes nationaux, saisissant leurs armes, se sont portés immédiatemeni, en ordre de bataille, jusqu’à la hauteur de la rue Neuvc-des-Petits-Cbamps .

La première ligue avait reçu l’ordre de lever laciosse en l’air, si elle était rompue, et de se replier derrière la troisième; de même pour la seconde-, la troisième devait croiser la baïonnette ; mais recommandation expresse était faite de ne pas tirer.

Le premier rang de la foule, qui comptait environ huit cents à mille personnes, se trouve bientôt face à fece arec les gardes nationaux. Le caractère de la manifestation se dessine dès lors nettement. On cric ; A bas les assassins I A bas le Comité! Les g.-irdes nationaux sont l’objet des pins grossières insultes. On les appelle assassins ! lâches! brigands! Des fnrieux saisissent les fusils des gardes nationaux. On arrache lu sabre d’un ofiieier. Les cris rgduubienl, on a affaire non à une manifestation, mais à une véritable émeute. En effet, un coup de revolver vient atteindre à la cuisse le citoyen Maljournal, lieutenant d’état-major de la place, membre du Comité central. Le général Bergeret, commandant la place, accouru au premier rang dès le début, fait sommer les émeutiers de se retirer. Pendant près de cinq minutes on entend le reniement du tambour.

Dix sommations sont faites. On n’y répond que par des cris et des injures. Deux gardes nationaux tombent grièvement blessés. Cependant leurs camarades hésitent et tirent en l’air. Les émeutiers s’efforcent de rompre les lignc.s et de les désarmer. Des coups do feu retentissent, et l’émeute est subitement dispersée. Le général Bergeret fait immédiatemem cesser le feu. Les ofUciei s se précipitent, joignant Icnrs efforts à ceux du général. Cependant, quelques coups de fusil se font entendre encore dans l’intérieur de la place ; il n'est que trop vrai que des maisons ou a tiré sur les gardes nationaux. Deux d'entre eux ont été tués : les citoyens Wablin et François, appartenant au 7' et au 215' bataillon; huit ont été blessés; ce sont les citoyens Maljournal, Cochet, Miche, Ancclot, Legal, Beyer, Train, Laborde.

Le premier des morts, porté à l’ambulance du Crédit mobilier, est le vicomte de Molinel, atteint à la tête et par derrière, au premier rang de l’émeute. Il est tombé au coin de la rue de la Paix et de la rue Neuve-des-Pctils-Champs, la face contre terre, du côté de la place Vendôme. Il est de toute évidence que le vicomte de Molinet a été frappé par les émeutiers ; car, s’il eût été atlcint en fuyant, lo cor|«

sérail tombé dans la direction da nouvel Opéra. On a trouvé sur le corps un poignard Gxé A la ceinture par une chaînette.

Un grand nombre de revolvers et de cannes à épée ont été ramassés dans la rue de la Paix et portés A l’état-major de la place.

Le docteur Ramiow, ancien chirurgien-major du camp de Toulouse, domicilié 33, rue de la Victoire, et un certain nombre de médecins accourus ont donné leurs soins aux blessés et signe les procès-verbaux.

Les valeurs trouvées sur les émeuiiers ont été placées sous enveloppes scellées, et déposées à l’état-major de la place.

C'est grâce an sang-froid et à la fermeté du général Bergeret, qui a su contenir la juste indignation des gardes nationaux, que de plus grands accidents ont pu être évités.

Le général américain Shéridan, qui, d’une croisée de la rue de la Paix, a suivi les événements, a attesté que des coups de feu ont été tirés par les hommes de la manifestation.

Bien des récits ont été publiés sur ces faits, et beaucoup sont inexacts. Celui de l'Officiel, que nous venons de reproduire, ne nous paraît pas non plus exempt d’erreur.

Venant de la rue de Castiglione, nous arrivions, après pas mal de pourparlers, à la porte d’une maison de la place Vendôme où nous avions affaire, — naturellement, escorté d’un garde national qui, l’arme au bras, ne nous quittait pas d’un centimètre, — lorsque la fusillade éclata.

D’où partirent les premiers coups? Nous ne saurions le dire, car, surpris et saisis de l’événement, notre attention n’était pas au début suffisante; mais il est certain, pour nous, que des coups de pistolet ou de revolver ont été tirés de la « manifestation pacifique non armée. » Nous avons vu transporter un des morts, la tête percée d’une oreille à l’autre, qui avait sur lui deux revolvers et un énorme poignard. Notre pensée est que la majorité des citoyens composant la manifestation était venue sans armes et avec l’intention de ne faire rien d’autre qu’une démonstration pacifique; mais des meneurs, appartenant à certains partis intéressés au trouble, s’y étaient assurément mêlés, comme il ne saurait manquer d’arriver en pareil cas, et des coups de pistolet ont été tirés sans doute par ceux-là.

Que l’on ait tiré des maisons de la place Vendôme sur les gardes nationaux, cela nous paraît plus que douteux. Du point ou nous étions placé, nous n’aurions certainement pas manqué de l’entendre et de le voir.

Le feu des gardes nationaux, si l’on en croit un récit donné par le Journal de$ Débats, n’aurait pas été commandé.

Le fait est que, sur la place, nous avons entendu des officiers gourmander vivement leurs hommes, ce qui exclut évidemment toute idée de commandement de leur part.

Le soir même, des deux côtés de la place Vendôme, étaient élevées des barricades armées de canons.

A l’Assemblée, M. Vacherot, rapporteur, concluait, au nom de la Commission chargée d’examiner le projet de loi sur les élections municipales de Paris, « qu’il n’y avait pas lieu d’adopter la pro- « position. »

H. Picard, ministre de l intérieur, donnait aussitôt lecture d’un projet de loi municipale, d’où nous extrayons quelques articles spécialement relatifs à Paris :

Titre II. — An. 4. Les vingt arrondissements de la ville de Paris, nomment chacun trois membres du conseil municipal delà ville de Paris. Ces trois membres seront nommés au scrutin de liste, à moins que, par décret, l’arrondissement n’ait été divisé en sections.

Les membres choisis par les arrondissements de Paris sont pris parmi les éligibles domiciliés depuis trois ans dans l’arrondissement ou y exerçant leur industrie.

Art. S. Les élections sont faites dans chaque arrondissement pnr des assemblées électorales convoquées par le préfet de la Seine. Sont électeurs tous les citoyens français figés de vingt et un ans accomplis, et Jouissant de leurs droits civils et politiques.

Art. 8. Il y a un maire et trois adjoints par chacun des vingt arrondissements de Paris; ils sont choisis par le chef du pouvoir exécutif de la République.

Art. 9. Les membres du conseil municipal nomment chaque année l’un d’entre eux pour remplir les fonctions de président, de vice -président et de secrétaire.

Art. 10. Le préfet de la Seine et le préfet de police peuvent assister aux séances du conseil municipal ; ils y ont voix consultative.

Art. 11. Le conseil municipal ne s’assemble que sur la convocation du préfet de la Seine. Il ne peut délibérer que lorsque la majorité de ses membres assiste à la séance.

Art. 13. Il y a chaque année une session ordinaire qui est spécialement consacrée à la présentation et à la discussion du budget. Cette session ne peut durer plus d'un mois.

Art. 13. Le conseil municipal vote le budget, et ne délibère que sur les objets d’administration municipale.

L'urgence fut déclarée sur ce projet de loi.

Il est inutile de commenter ces quelques articles*, chacun sent combien peu iis étaient faits pour séduire et pour apaiser la population parisienne.

Il nous semble que si, au temps où M. Picard était l’un des « cinq », un ministre fût venu, au milieu de circonstances aussi graves, lire sérieusement un pareil projet de loi, ledit M. Picard n’eût pas eu assez de saillies pour bafouer à la fois et ministre et projet de loi. Mais quoi! M. Picard n’était plus uu opposant, c’était un ministre! cela change.

M. Jules Favre donnait connaissance à l’Assemblée des deux dépêches suivantes échangées entre lui et le commandant des troupes prussiennes à Rouen :

Rouen, le 21 mars, midi 20,

Le général von Fabrice à Son Excellence M. Jules Favre.

J’ai l’honneur d’informer Voire Excellence que, en présence des événements qui viennent de se passer à Paris et qui n’assurent presque plus l’exécution des conventions dans la suite, le commandement supérieur de l’armée devant Paris interdit l’approche de nos lignes devant les forts occupés par nous, réclame le rétablissement dans les vingt-quatre heures des télégraphes détruits à Pantin, et traitera eu ennemie la ville de Paris, si Paris use encore de procédés contradictoires avec les pourparlers engages et les préliminaires de paix, ce qui entraînerait l’ouverture du feu des forts occupés par nous.

Signé : Fabrice.

Le ministre des affaires étrangères à M. le général comte de Fabrice,

à Rouen.

Je reçois seulement ce soir fort tard le télégramme que Votre Excellence m’a fait l'honneur de m’adresser aujourd’hui même à midi vingt minutes. Le mouvement insurrectionnel qui a triomphé à Paris n’a été qu'une surprise devant laquelle le gouvernement ne s’est momentanément retiré que pour éviter la guerre civile. Il est l’eeuvre d’une poignée de factieux désavouée par la grande majorité de la population, énergi quement combattue par les maires qui résistent courageusement.

Les départements sont unanimes à le condamner et à promettre leur concours à l'Assemblée. Le gouvernement le maîtrisera, et s'il ne le fait pas demain même, c’est pour épargner l’effusion de sang. Votre Excellence peut donc être rassurée : nos engagemepts seront tenus. Ello ne voudra pas, en présence de ces faits et do notre déclaration formelle.

infliger à la ville de Paris, protégée par des préliminaires de paix, les calamités d'une exécution militaire : ce serait faire expier par des innocents le crime de quelques hommes pervers, ennemis de leur pairie.

Quant aux dommages causés au télégraphe de Pantin, le gouvernement n'a malheureusement pas, quant à présent, les moyens do les réparer.

Il en avise les maires qui peut-être pourront y pourvoir, mais j'ai l’honneur de répéter à Votre Excellence que, grâce ou hon sens de la grande majorité de la population de Paris, grâce à la ferme attitude de l’Âssemblée et à l'appui sans réserve des départements, la cause du droit prévaudra, et sous peu de jours il me sera possible de donner une entière satisfaction à Votre Excellence pour celles de ces réclamation.s que justifient nos engagements.

Le ministre des affaires étrangères, Jdles Favre.

On voit de nouveau figurer dans la dépêche de M. J. Favre cette a poignée de factieux » dont il est tant parlé depuis le 18 dans le style officiel.

C’était pourtant la fonction du gouvernement de savoir en face de quoi il se trouvait, et s’il avait affaire à une « poignée de misérables ») ou à un réel mouvement de l’opinion parisienne. Mais tous les pouvoirs semblent en être là : ils ont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre.

Le gouvernement adressait les dépêches qui suivent aux départements :

Le 22 mars 1871, &7 h. 10 du matin.

L’ordre se maintient partout et tend même à se rétablir à Paris, où les honnêtes gens ont fait hier une manifestation des plus significatives.

A Versailles, la tranquillité est complète; l’Assemblée, dans sa séance d'hier, a voté à l’unanimité une proclamation digne et ferme et s’est associée au gouvernement, dans l’attitude à l’égard de Paris. Une discussion forte et animée a contribué à resserrer l’uuion entre l’Assemblée et le pouvoir exécutif. ^

L'armée réorganisée, campée autour de Versailles, montre les plus fermes dispositions, et, de toutes parts, on offre au gouvernement de la République des bataillons de mobiles pour le soutenir contre l'anarchie, s’il pouvait en avoir besoin.

Les bons citoyens peuvent donc se rassurer et prendre confiance.

Versailles, 33 mars 1871, 8 h. 17 matlD.

Intéritur à préfets et sous-préfets.

A Paris, grande manifestation aux cris de : Ftee VAssemilée nationale! A has les comités !

Le concours des départements est unanime.

Le mouvement de Paris n’a eu aucun écho.

Les journaux de Paris de toute nuance ont fait une déclaration collective qui les honore; ils réprouvent l'insurrection, désavouent le Comité et déclarent non avenue la convocation faite pour élire la Commune.

Ernest Picard.

ileudl *3 maris 1891

Les élections pour le Conseil municipal, fixées d’abord par le Comité central au 22 mars, remises au 23, furent encore ajournées. Le Journal officiel du jeudi 23 mars publiait la proclamation suivante, explicative de ce nouveau retard ;

CiTovras,

Votre légitime colère nous a placés, le 1 8 mars, au poste que nous ne devions occuper que le temps strictement nécessaire pour procéder aux élections communales. ,

Vos maires, vos députes, répudiant les engagements pris à l'heure où ils étaient des candidats, ont tout mis en œuvre pour entraver ces élections, que nous voulons faire à bref délai.

La réaction, soulevée par eux, nous déclare la guerre.

Nous devons accepter la lutte et briser la résistance, afin que vous puissiez y procéder dans le calme de votre volonté et de votre force.

fin conséquence, les élections sont remises à dimanche prochain, 36 mars.

Jusque là, les mesures les plus énergiques seront prises pour faire respecter les droits que vous avez revendiqués.

HOtel-de-Ville, 33 mars 1871.

Le Comité central de la garde nationale.

(Suivent les signatures.)

D’après le Comité, les députés de Paris et les maires étaient seuls causes de cet ajournement. Tout avait été par eux mis en œuvre pour le provoquer.

Effectivement, les municipalités se refusaient à prêter leur

— lOf) —

concours pour l’organisation des élections successivement annoncées. C’était, légalement, leur devoir. D’ailleurs, elles s’efforcaient alors d’amener le Comité central à consentir à une transaction avec le gouvernement; elles ne pouvaient donc l’aider à réaliser un projet qui leur semblait funeste.

Une autre proclamation, insérée à l’Officiel, en engageant les électeurs à participer au vote du 26 mars, précisait les pouvoirs, les attributions de l’Assemblée qu’il s’agissait de constituer. Voici ce document, dont la conclusion très-nette était un formel démenti aux paroles prononcées la veille par M. Jules Favre, à la tribune de l’Assemblée nationale :

CiTOVEXS,

Vous êtes appelés à élire votre assemblée communale (le conseil municipal de la ville de Paris).

Pour la première fois, depuis le 4 septembre, la République est affranchie du gouvernement de ses ennemis.

Conformément au droit républicain, vous vous convoquez vous-mêmes, par l'organe de votre comité, pour donner aux hommes que vous-mêmes aurez élus un mandat que vous-mêmes anrez défiai.

Votre souveraineté vous est rendue tout entière, vous vous appartenez complètement; profitez de cette heure précieuse, unique peut-être, pour ressaisir les libertés communales dont jouissent ailleurs les plus humbles villages, et dont vous êtes depuis si longtemps privés.

En donnant à votre ville une forte organisation communale, vous y jetterez les premières assises de votre droit, indestructible base de vos institutions républicaines.

Le droit de la cité est aussi imprescriptible que celui de la nation ; la cité doit avoir, comme la nation, son assemblée qui s'appelle indistinctement : assemblée municipale ou communale, ou commune.

C’est celte assemblée qui, n'cemment, aurait pu faire la force et le succès de la défense nationale, et, aujourd'hui, peut faire la force cl le salut de la République.

Cette assemblée fonde l’ordre véritable, le seul durable, en l’appuyant sur le consentement souvent renouvelé d’une majorité souvent consultée, et supprime toute cause de conflit, de guerre civile et de révolution, en supprimant tout antagonisme contre l'opinion politique de Paris et le pouvoir exécutif central.

Elle sauvegarde à la fuis le droit de la cité et le droit de la nation, celui de la capitale et celui de la province, fait leur juste part aux deux influences et réconcilie les deux esprits.

Enfin, elle donne à la cité une milice nationale qui défend les citoyens

contre le pouvoir, au lieu d’une armée permanente qui défend le pouvoir contre les citoyens, et une police municipale qui poursuit les malfaiteurs, au lieu d'une police politique qui poursuit les honnêtes gens.

Cette assembiée nomme dans son sein des comités spéciaux, qui se partagent ses attributions diverses (instruction, travail, finances, assistance, garde nationale, police, etc.).

Les membres de l'assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l'opinion, sont révocables, comptables et responsables; c'est une telle assemblée, la ville libre dans le pays libre, que vous allez fonder. Citoyens, vous tiendrez à honneur de contribuer par votre vote à cette fondation. Vous voudrez conquérir i Paris la gloire d'avoir posé la première pierre du nouvel édifice social, d’avoir éln le premier sa Commune républicaine. i

CiTOYESS ,

Paris ne veut pas régner, mais il veut être libre; il n'ambitionne pas d’antre dictature que celle de l'exemple ; il ne prétend ni imposer ni abdiquer sa volonté ; il ne se soucie pas plus de lancer des décrets que de subir des plébiscites; il démontre le mouvement en marchant lui-même, et il prépare la liberté des autres en fondant la sienne. Il ne pousse personne violemment dans les voies de la République; il se contente d'y entrer le premier.

Hôt«l-de-Villa, mars 1871.

("Suivent les signatures.J

Le Comité avait envoyé des délégués aux diverses mairies pour en prendre possession, spécialement dans le but de faire les élections. Le 21 et le 22, la plupart des municipalités avaient été congédiées par ces délégués, escortés de détachements de gardes nationaux qui devaient procéder à l’arrestation des maires récalcitrants, Certains d’entre eux furent détenus pendant quelques heures, pour avoir protesté contre ces agissements arbitraires.

Les mairies du et du 11° arrondissement résistèrent seules aux diverses tentatives qui furent faites pour s’en emparer. 11 est juste de dire qu’elles étaient entourées de forces imposantes; elles servaient de centre de ralliement aux gardes nationaux « d’ordre » partisans de l’Assemblée nationale.

Dans le but de dénombrer et de concentrer autour de la mairie de la Bourse les gardes nationaux disposés à résister au Comité central, les délégués élus par les maires et adjoints firent afficher, le 23, l’avis suivant :

SOLDE DE LA GARDE NATIONALE Avit

Lâ solde de la garde nationale et les services d’assistance seront régulièrement continués, par les soins des officiers payeurs de chaque bataillon.

Les fonds publics, nécessaires k cet effet, sont à la disposition exclusive des maires issus du suffrage universel.

Le service sera provisoirement établi dès demain au palais de la Bourse pour les bataillons dépendant des mairies envahies.

Il sera repris dans ces dernières aussitôt que les maires et adjoints y seront réinstallés.

Pour les maires et adjoints de Paris,

Let délégués,

Tibard, Dcbail, Héligon.

25,000 hommes environ vinrent se grouper dans le 1°' et le II» arrondissements, qui furent militairement occupés. L’accès des lignes a de l’ordre » fut bientôt plus difficile que celui des quartiers au pouvoir des gardes nationaux révolutionnaires. Paris se trouva ainsi divisé en deux véritables camps, dont les sentinelles avancées, placées vis-à-vis les unes des autres sur un assez vaste périmètre, se regardaient avec méfiance. Plusieurs fois, on put craindre, en divers endroits, qu’une collision se produisit.

Cette concentration des gardes nationaux hostiles au Comité central avait commencé la veille, quelques heures après la fusillade de la place VendOme, qui la provoqua. La veille aussi, les insurgés, au pouvoir desquels était la gare Saint-Lazare depuis le 19, en avaient été chassés par des gardes nationaux partisans de l’Âssemblée.

Dans la séance de mercredi, M. Jules Favre avait communiqué à l’Assemblée nationale une dépêche reçue de l’état-major prussien, relative à la rupture des fils télégraphiques au poste de Pantin. « Les mesures annoncées par les Prussiens ne seront, K j’espère, avait-il dit en terminant, que comminatoires. »

L’attitude que prenaient les Prussiens en présence du mouvement révolutionnaire parisien était un sujet de préoccupation et d’inquiétude pour tous. Aussi, la communication de M. Jules Favre avait-elle jeté une sorte d’effroi dans beaucoup d’esprits.

En réponse au discours du Ministre des affaires étrangères, le Journal officiel du jeudi 23, débutait par les lignes suivantes :

Comité centrol.

Citoyens,

Le Comité central a reçu du quartier général prussien la dépêche suivante :

Page 1