‹ Histoire de la révolution du 18 marsChapitre 16 sur 60 · COMMANDEMENT EN CHEF DU 3» CORPS D’ARMEE · texte numérisé non relu

COMMANDEMENT EN CHEF DU 3» CORPS D’ARMEE

Quartier général de Compiègne, le 21 mars 1871.

Au commandant actuel de Parie.

Le soussigné, commandant en chef, prend la liberté de vous informer que les troupes allemandes qui occupent les forts du Nord et de l’Est de Paris, ainsi que les environs de la rive droite dé la Seine, ont reçu l’ordre de garder une attitude amicale et passive tant que les événements, dont l’intérieur de Paris est le théâtre, ne prendront point, à l’égard des armées allemandes, un caractère hostile et de nature à les mettre en danger, mais se maintiendront dans les termes arrêtés par les préliminaires de la pais.

Mais dans le cas où ces événements auraient un caraclère d'hostilité, la ville de Paris serait traitée en ennemie.

Pour le commandant en chef du 3* corps des armées Impériales, Le chef du quartier général,

Signé ; von Schlotiieim,

Major général.

Le délégué du Comité central aux relations extérieures a répondu :

Paris, le 22 mars 1871.

Au commandant en chef du 3° corpt des armées impériales prussiennes.

Le soussigné, delegué du Comité central aux affaires csiérieurcs, en réponse à votre dépêche en date do Compiègne, 21 mars courant, vous informe que la révolution accomplie à Paris par le Comité central, ayant un caractère essentiellement municipal, n’est en aucune façon agressive contre les armées allemandes.

Nous n’avons pas qualité pour discuter les préliminaires de la paix volée par l’Assemblée de Bordeaux.

Le Comité central et son délégué aux affaires extérieures.

Inlorpellé üiins la scauce de nuit du jeudi sur rauthcnlicité de la dépêche ci-dessus mcnlionnée, M. Jules Favre déclara ne pouvoir se prononcer. Son opinion, heureusement, importait peu aux Parisiens. Assez généralement dédaigneux des usages diplomatiques, il leur sembla qu’on devait accorder autant de créance à la dépêche signée Von Schlolheim qu’à celle signée Fabrice^ produite par le Ministre des affaires étrangères. Quoique de source différente, toutes deux exprimaient d’ailleurs la même intention de ne pas intervenir dans nos dissensions intérieures, tant qu’elles n’entraîneraient pas une violation des préliminaires de paix. Cette assurance calma, apaisa l’inquiétude générale.

Le Journal officiel du 23 publiait, eu outre, divers arrêtés. L’un, relatif aux soldats licenciés, était ainsi conçu :

Vu les mesures prises par le gouvernement de Versailles ])uur empêcher le retour dans leurs foyers des soldats licenciés par le fait des derniers événements,

l.c Comité central décide que, jusqu’à ce (|u’iine lui ait lixé la réorganisation des forces nationales, les soldats actuellement à Paris seront incorporés dans les rangs de la garde nationale et en toucheront l'indemnité.

Hôlcl-de-Ville, 23 mars 1871.

Le Comité central de la garde nationale.

Le 18 mars, un assez grand nombre de soldats étaient passés dans les rangs de la garde nationale. Plusieurs manifestèrent le désir de retourner dans leurs foyers. Le Comité central s’opposa à leur départ de Paris, parce qu’il présumait que ces soldats seraient arrêtés par les ordres du gouvernement, conduits à Versailles, où ils passeraient immédiatement en conseii de guerre, sous l’inculpalion, entraînant la peine capitale, de refus d’obéissance et de désertion devant l’ennemi.

L’entrefilet suivant, inséré à l’Officiel du 23, suscita les blâmes les plus énergiques de la plupart des Journaux ;

La presse réactionnaire a recours au mensonge et à la calomnie pour juter la déconsidération sur les patriotes qui ont fait triompher les droits du peuple.

Nous ne pouvons pas attenter à la liberté de la presse ; seulement, le t'ouvernement de Versailles ayant suspendu le cours ordinaire des tribunaux, nous prévenons les écrivains de mauvaise foi auxquels seraient

applicables en temps ordiaairc les lois de droit commun sur la calomnie et l’outrage, qu'ils seront immédiatement dérércs au Comité central de la garde nationale.

Dans les lignes précédentes, il y a une phrase malheureuse : R Nous ne pouvons pas attenter à la liberté de la presse. » Le Comité central avait ce pouvoir, puisqu’il disposait à Paris de la force armée. Aussi, cette déclaration parut menaçante ; elle put faire craindre à certains journaux qu’on employât contre eux des procédés semblables à ceux qui avaient suspendu la publication du Figaro et du Gaulois.

Les maires et adjoints avaient fait en vain, auprès du Comité central, toutes les démarches, toutes les tentatives possibles pour lui faire accepter un arrangement avec le gouvernement. A cette œuvre si difficile de conciliation, beaucoup d’entre eux perdirent leur popularité.

Il devenait évident que le Comité ne voulait rien entendre. Tout eObrt fait auprès de lui était maintenant inutile.

L’Assemblée de Versailles refusait de r pactiser avec l’émeute, » le Comité central refusait de r pactiser avec l’Assemblée. » Des deux côtés l’irritation était extrême, plus intense cependant à Versailles qu’à Paris. Les représentants violents de la droite étaient aussi peu raisonnables que les exagérés du Comité ; ils étaient également effarés. Mais la revendication de l’autonomie communale pour Paris, poursuivie par le Comité central, était fondée, tandis que le refus persistant de l’Assemblée était inexplicable.

En déCnitive, l’Assemblée, par ses lois inacceptables, inapplicables, par son antipathie et son mépris pour Paris, était la cause première du trouble actuel. Dès lors, si elle avait été douée de raison et de patriotisme, elle aurait dû s’efforcer de rechercher les bases d’un accord possible ; elle eût pallié ses torts en proposant elle-même la réconciliation.

11 y avait peut-être encore alors un moyen d’éviter les terribles catastrophes qui survinrent plus tard.

Si l’Assemblée, précédée des maires avec leurs insignes et des députés de Paris, s’était présentée dans ce solennel appareil à la gare Saint-Lazare, ce retour soudain dans la capitale, gage d’une prochaine entente, aurait probablement tout pacifié. Les gardes nationaux fédérés auraient peut-être porté les armes sur le passage

de ce cortège... Mais pour entreprendre une pareille entrée, il eût fallu plus de vraie grandeur et plus d’audace qu’on n’en pouvait attendre de l’Assemblée.

Après avoir vu échouer leurs essais de conciliation auprès du Comité central, les maires et adjoints s’adressèrent alors à l’Assemblée. C’était une tentative désespérée, que quelques-uns avaient même désapprouvée.

La réunion des maires, avant d’envoyer une délégation à Versailles, avait décidé l’affichage immédiat de la déclaration suivante :

L’assemblée des maires et adjoints de Paris,

En vertu des pouvoirs qui lui ont été conrérés, '

Au nom du suffrage universel, dont elle est issue et dont elle entend faire respecter le principe,

En attendant la promulgation de la loi qui conférera à la garde nationale de Paris son plein droit d’élection,

Vu l’urgence,

Nomme provisoirement :

L’amiral Saisset, représentant de la Seine, commandant supérieur de la garde nationale de Paris ;

Le colonel Langlois, représentant de la Seine, chef d’état-major général ;

Le colonel Schœlcher, représentant de la Seine,, commandant en chef de l'artillerie de la garde nationale.

(Suivent let signatures des maires et adjoints de Paris.)

« En vertu des pouvoirs qui nous ont été conférés, s disaient les maires. Ce passage faisait allusion à la lettre écrite, le dimanche 19, par M. Thiers à M. Tirard, maire du 11® arrondissement, lettre par laquelle il lui déléguait en quelque sorte toute l’administration civile de la cité parisienne.

Le choix de l’amiral Saisset comme commandant en chef de la garde nationale n’était pas heureux. Nommé à cette fonction par le chef du pouvoir exécutif, dès le 19 mars, il n’avait pu rallier .autour de lui, en trois jours, de son propre aveu, plus de 350 gardes nationaux pour réprimer l’émeute. C’est assez dire combien la garde nationale avait peu de sympathie pour le chef qu’on voulait placer à sa tête. L’interruption violente : « Appelons la province et marchons sur Paris, » lancée par l’amiral Saisset

pendant le discours de M. Jules Favre, du mardi, ne dut certes pas contribuer à accroître sa popularité.

Dans la journée de jeudi 23, l’Assemblée nationale vota la loi ayant pour but d’organiser dans les départements des bataillons de volontaires chargés de protéger la souveraineté nationale et de réprimer l’insurrection de Paris. C’était « organiser purement et « simplement en France la guerre civile, » ainsi que le lit Judicieusement observer le citoyen Tolain, le seul orateur qui combattit le projet de loi.

Pour apaiser l’effervescence parisienne, il aurait fallu adopter d’autres mesures plus conciliantes, plus modérées. Les représentants de Paris n’avaient cessé depuis trois jours de les réclamer.

Ils demandaient instamment et vainement à l’Assemblée de pouvoir reporter à Paris la promesse d’élections municipales immédiates, qui donneraient satisfaction aux légitimes aspirations de la capitale.

Toutes leurs sollicitations, toutes leurs démonstrations, n’avaient d’autre effet que d’accroître l’exaspération de l’Assemblée, qui se refusait obstinément à voir la réalité, à constater la gravité de la situation, l’immensité du péril.

M. Bérenger venait de soumettre àr.\ssemb1ée la proposition d’envoyer à Paris une délégation de quinze ou trente membres, chargés d’aller concourir aux efforts tentés pour l’apaisement et la répression de l’insurrection, lorsqu’on apprit que les maires de Paris étaient arrivés à Versailles pour faire une communication à l’Assemblée. Celle-ci, quelques instants avant que cette nouvelle ne fût annoncée, avait décidé qu’elle se réunirait immédiatement dans ses bureaux, à l’issue de la séance, pour examiner la proposition faite par M. Bérenger.

Il avait été entendu que la communication des maires serait lue à la trbune par l’un d’eux, député de Paris; que les maires seraient admis à assister à la séance dans une tribune. M. Baze, questeur de l’Assemblée, expliquait, dans un ridicule langage, qu’à cet effet il s’était empressé de faire mettre à la disposition des maires < une vaste tribune, située dans les lieux les plus distin- « gués, » lorsque les maires, avec leurs écharpes en sautoir, se montrèrent dans la tribune indiquée, située à droite du président.

Leur entrée, qui s’effectue lentement, provoque une extrême animation dans l’Assemblée et dans le public qui occupe les tri-

bunes. Tous les regards sont tournés vers les maires et adjoints délégués.

Leur émotion, comme celle de l’Âssemblée, est très*vive. Dans le but d’éviter l’atroce guerre civile, ces magistrats municipaux viennent tenter une démarche suprême. Cette apparition de Paris républicain impressionne profondément tout le monde. L’Assemblée tout entière, obéissant à un mouvement spontané de respect et d’admiration, se lève. De chaleureux applaudissements retentissent. La gauche pousse un formidable cri de : « Vive la République! » la droite fait entendre celui de : « Vive la France!» A ces acclamations réitérées, les maires répondent par les cris de ; « Vive la République! » auxquels se mêle celui de : « Vive la France ! » La gauche et les maires , à qui se joignent quelques tribunes, confondent leurs acclamations, répétant, les uns après les autres : « Vive la République I » Pendant plusieurs minutes, la République est acclamée dans le théâtre de Louis XIV, en présence d’une assemblée qui lui est ouvertement hostile. Ce spectacle émouvant et grandiose indigne la droite, qui devient subitement furieuse. Du centre et de la droite parlent les cris ; « A l’ordre I à l’ordre I » Les interpellations les plus violentes sont échangées entre la gauche et la droite. Des députés, siégeant de ce côté de l’Assemblée, se couvrent ; quelques-uns lancent aux maires des invectives. Au milieu de ce tumulte, toujours dominé par le cri de ; « Vive la République ! » s’entrecroisent les exclamations les plus diverses, que le bruit empêche de percevoir. On entend crier de la gauche : « A bas les chapeaux 1 Respectez donc votre président ! Respectez-vous vousmêmes ! Découvrez-vous! »

M. Floquet, s’adressant à la droite, s’écrie : « Vous insultez Paris ! » On lui réplique : « Et vous, vous insultez la France ! »

L’agitation, loin de s’apaiser, s’accroît. Les députés de la gauche restent à leurs bancs, tandis qu’un grand nombre de députés de la droite et du centre, très-animés, sortent de la salle.

Le président, qui n’avait pu dominer l’émotion de l’Assemblée et empêcher cette scène de se produire, déclare que la séance est levée, qu’il y a de suite réunion dans les bureaux et séance de nuit.

A la séance du soir, quelques maires seulement sont présents. Les autres sont repartis pour Paris.

M. le président fait observer que si la séance a été levée aussitôt

après l’entrée des maires, c’est que l’Assemblée avait déclaré que rien n’était plus à l’ordre du jour; il regrette cette fâcheuse coïncidence.

Au nom des maires de Paris, M. Arnaud (de l’Ariége), l’un d’eux, donne lecture de la déclaration suivante, rédigée avant leur arrivée à Versailles ;

« Messibdhs,

« Nous avons des communications très-importantes à vous faire. Paris est à la veille, nous ne dirons pas d’une insurrection, mais de la guerre civile, — de la guerre civile dans tout ce qu’elle a de plus affreux. La population attend avec une anxiété inexprimable, de vous d’abord, messieurs, et de nous antres ensuite, des mesures qui soient de nature à éviter une plus grande effusion de sang,

« Noos croyons bien connaître l’état des esprits, et nous sommes convaincus que le triomphe de l’ordre et le salut de la République exigent CO qui suit.

« Selon nous, il serait d’une indispensable nécessité :

« Premièrement, que l’Assemblée nationale se mit en communication permanente avec les maires de la capitale, par les moyens que, dans sa sagesse, elle jugera les meilleurs.

K Secondement, qu’elle voulût Lien autoriser les maires à prendre, au besoin, les mesures que le danger public réclamerait impérieusement, sauf à vous rendre compte de leur conduite et à en répondre;

a Troisièmement, que l’élection du général en chef de la garde nationale par la garde nationale fût iixée au 38 de ce mois;

« Quatrièmement, que l’élection du conseil municipal de Paris eût lieu même avant le 3 avril, si c’est possible ;

« Et enfin, en ce qui concerne la loi relative è l’élection municipale, que la condition d’éligibilité fût réduite à six mois de domicile, et que les maires et adjoints procédassent de l’élection. »

Ces propositions, incontestablement très-modérées, furent prises en considération, d’urgence, par l’Assemblée, et renvoyées à l’examen des bureaux. Transformées immédiatement en lois, elles auraient produit une très-heureuse impression à Paris, où une fraction importante ne suivait pas l’impulsion du Comité central. L’adoption de ces lois aurait rallié celte portion hésitante, flottante, de la population parisienne, qui, dans les situations troublées, donne toujours son appui et son appoint au parti conservateur.

A la lin de la journée du 23, M. Thiers adressait, de Versailles^

aux préfets, la circulaire suivante, que nous reproduisons pour faire connaître au lecteur comment la situation était alors appréciée par le chef du pouvoir exécutif.

93 mars 1871, 19 h. 4S du soir.

La situation se maintient telle que nous l’avons décrite les jours précédents. Toutes les parties de la France sont unies et ralliées autour de l’Assemblée nationale et du gouvernement.

Hier, l’Assemblée a tenu un comité secret qui a duré une partie de la nuit, pendant lequel on a discuté le projet d'un envoi de gardes nationaux chargés de .concourir à la défense de la représentation nationale. Le principe de cet envoi a été posé. Les départements doivent s’y préparer. A Paris, le parti de l’ordre a été en collision avec les insurgés ; il faisait une manifestation sans armes dans le sens de l’ordre.

Un feu ouvert sur cette foule désarmée a fait de trop nombreuses victimes et soulevé une indignation générale. Le parti de l’ordre a couru aux armes et occupé les principaux quartiers de la capitale. Les insurgés sont contenus

(Suivent quelques liqnes relatives à Lyon.)

L’armée se renforce à chaque instant ; le 43°, resté dans le jardin du Luxembourg, a fait noblement son devoir en traversant tout Paris, sans avoir consenti à rendre ses armes. H vient de défiler devant le chef du gouvernement, au milieu des acclamations générales.

Les ofGciers et soldats qui se sont honorés par celte conduite si méritoire ont été justement récompensés.

A. ’Thiebs.

Vendredi S4 mnrs 1891

Pendant que les maires essayaient d’obtenir de l’Âssemblée nationale la reconnaissance des droits de Paris, le Comité central rédigeait l’arrêté suivant que publia le Journal officiel du 24 mars :

Le Comité central, n’ayant pu établir une entente parfaite avec les maires, se voit forcé de procéder aux élections sans leur concours ;

En conséquence, le Comité arrête :

lo Les élections se feront dans chaque arrondissement par les soins d'une commission éiectorale nommée à cet effet par lo Comité central ;

3o Les électeurs de la ville de Paris sont convoqués le dimanche 36 mars 1871, dans leurs collèges électoraux, à reffet d'élire le conseil communal de Paris ;

30 Le vote se fera au scrutin de liste et par arrondissement;

40 Le nombre des conseillers est dxé à 90, soit 1 pour 30,000 habitants et par fraction de plus de 10,000;

5° Ils sont répartis d’après la population, ainsi qu’il suit ;

(Suit le tableau de la population et du nombre de conseillers par arrondissement).

6> Les électeurs voteront sur la présentation de la carte qui leur a été délivrée pour l'élection des députés à l'Assemblée nationale, le 8 février

1871, DANS LES MÊMES LOCAUX ET d'aPHÈS LE MODE OBDIHAIBE;

7» Ceux des électeurs qui n’auraient pas retiré leur carte à cette époque ou l’auraient égarée depuis, prendront part au vote, après vérification

de lear inscription sur la liste électorale. Ils devront faire constater leur identité par deux électeurs inscrits dans leur section;

go Le scrutin ouvrira à huit heures du malin et sera clos à six heures du soir ; le dépouillement commencera immédiatement après la clôture du scrutin.

HOtel-de-Ville, S3 mars 1871.

^toenl Ut ngnaluretj .

Malgré cet arrêté, les pourparlers recommencèrenl entre les maires et le Comité.

Le voyage des maires à Versailles avait fait disparaître leurs dernières illusions concernant l’Assemblée nationale. Comme on pouvait le prévoir, ils s’aperçurent qu’aucune décision satisfaisante ne devait être espérée d’une majorité profondément impolitique.

Ils n’étaient plus seuls à proposer une transaction. De toutes parts un accord amiable était souhaité, de toutes parts on s'efforçait de le réaliser. On comprenait qu’une catastrophe sanglante ne pouvait être évitée que par des concessions mutuelles et une sagesse extrême des deux côtés. Actuellement la première nécessité était de prévenir une lutte horrible que le moindre incident pouvait provoquer à tout instant dans les quartiers du centre de la ville.

L’amiral Saisset, que la proclamation des maires affichée la veille nommait commandant supérieur de la garde nationale, participait très-activement à cette œuvre conciliatrice. Dans le but de précipiter la solution, il fit placarder, dans la matinée du 24, la proclamation suivante, datée du 23 mars :

Chers concitoyens.

Je m’empresse de porter à votre connaissance que, d’accord avec les députés de la Seine et les maires élus de Paris, nous avons obtenu du Gouvernement de l'Assemblée nationale :

fv La reconnaissance complète de vos franchises municipales;

3o L’élection de tous les officiers de la garde nationale, y compris le général en chef;

3o Des modifications à la loi sur les échéances;

4« Un projet de loi sur les loyers, favorable aux locataires jusques et y compris les loyers de 1,300 francs.

En attendant que vous me confirmiez ma nomination ou que vous

m'ayez remplacé, je resterai à mon poste d'honneur, ponr veiller à l’exécution des lois de conciliation que nous avons réussi i obtenir, et contribuer ainsi à l'aiTermissement de la République.

Paris, le iS mars 1871.

Le viee-amiral eommandant en ehef provieoire,

Saisset.

Les promesses annoncées étaient bien séduisantes; mais, hélas! elles étaient toutes chimériques ! Cette proclamation a été rédigée, cela n’est pas discutable, avant que l'on pût connaître à Paris l’accueil fait par l’Assemblée aux propositions des maires. Pourquoi donc l’amiral Saisset donnait-il comme obtenues, des mesures sur lesquelles l’Assemblée n’avait point encore manifesté son opinion? Qui lui avait donné ce droit?

Ou l’amiral Saisset agissait à l’instigation de M. Tbiers, d’après scs ordres; et alors c’est vraiment un étrange spectacle que celui d'un gouvernement qui déclare tenir tous ses pouvoirs d’une Assemblée, et qui préjuge néanmoins ses résolutions, qui déclare votées, sanctionnées par elle, des mesures sur lesquelles cette Assemblée ne s’est point encore prononcée. Ou l’amiral Saisset agissait suivant sa propre inspiration, et alors il est inconcevable qu’il n’ait pas été renseigné sur ce qui avait eu lieu à Versailles dans la journée du 23; il est incroyable qu’il ait pu annoncer comme résultats acquis ce qui n’avait pas même été mis en discussion.

Dans tous les cas, l’amiral Saisset pécha, soit par faiblesse, soit par calcul.

Cette proclamation est en contradiction si formelle avec la réalité qu’on est amené à se demander si l’amiral Saisset n’était pas sous l’influence d’une aberration mentale lorsqu’il la rédigea.

Pouvait-on sérieusement penser qu’une proclamation aussi inexacte pourrait longtemps mystifier les Parisiens et faciliter une transaction qui n’eût été qu’une duperie? Pensait-on qu’informée, à temps ou trop tard, de sa mystification, la population excuserait le Gouvernement ou son porte-parole de l’avoir sciemment induite en erreur? Ne voyait-on pas qu’ainsi la surexcitation des esprits, loin d’être calmée, ne pourrait qu’augmenter? Espérait-on rallier, par de telles manœuvres, ceux qu’on appelait : les égarés ? Espé-

rait*on ravir toute influence à ceux qui dirigeaient le mouvement insurrectionnel? Se flatter d'un semblable résultat eût été commettre une véritable bévue. En résultat définitif, on ne pouvait ainsi qu’accroître la désunion qui existait entre Paris, le Gouvernement et l’Assemblée. Pour un pacificateur, pour un conciliateur, c’était atteindre un but en contradiction avec sa mission.

Vers trois heures, des délégués du Comité central, escortés par une forte colonne de gardes nationaux, emmenant avec elle plusieurs pièces d’artillerie, se présentèrent à la mairie du P' arrondissement. Quoique ce détachement de garde nationale ne fit aucune démonstration d'hostilité, son passage répandit la panique dans le quartier. Les délégués du Comité, après de longs pourparlers, furent admis à la mairie où ils eurent un entretien avec les adjoints MM. Méline et Adam. Après une délibération assez vive on parvint à se mettre d’accord sur les bases suivantes : Nomination du chef de la garde nationale par le suffrage direct, élections municipales à très-bref délai. Les délégués, en quittant la mairie du Louvre, se dirigèrent vers celle du 11® arrondissement, toujours escortés ainsi que nous l’avons dit. Introduits au palais de la Bourse, ils y trouvèrent réunis douze maires et adjoints, avec lesquels la discussion s’engagea. Les membres des municipalités résistèrent longtemps avant d’admettre les résolutions auxquelles avaient adhéré leurs collègues du P® arrondissement. Ils conservaient encore quelque faible espoir d’obtenir de l’Assemblée l’adoption des propositions qu’ils avaient été lui soumettre la veille; puis ils craignaient de paraître céder à un ultimatum imposé par la force armée. Enfin, en résultat d’une longue discussion, il fut provisoirement décidé, entre les municipalités et les délégués du Comité central, que les élections municipales seraient fixées au 30 mars, et que l’élection du général en chef de la garde nationale aurait lieu le 2 avril.

La nouvelle de cette entente, acheminement à un accord définitif, se répandit promptement dans Paris. Elle y fut accueillie avec une très-vive satisfaction par la foule qui voyait approcher le dénouement, si impatiemment désiré, d’une situation intolérable.

En reprenant le chemin de l’Hûtel-de- Ville, les gardes nationaux fédérés mirent la crosse en l’air, et défilèrent devant les gardes nationaux ralliés autour de la Bourse, qui suivirent leur exemple aux cris répétés de : « Vive la République. »

Le Comité central ne pouvait se résigner à se soumettre aux raisons invoquées parles maires pour retarder les élections jusqu’au 30 mars. Ceux-ci faisaient remarquer qu’il fallait laisser à la population le temps de préparer ces élections, de discuter les candidatures. La fixation des élections au 26 ne donnait pas aux électeurs un laps de temps suffisant pour procéder avec pleine connaissance de cause, à la constitution du conseil municipal. Les maires désiraient que l'élection fût reconnue par l’Âssemblée ; ils présumaient que cela était peut-être encore possible.

Le Comité central insistait spécialement sur ce point ; l’élection de la Commune, revendiquée depuis longtemps par la population parisienne, avait été officiellement annoncée par lui depuis plusieurs jours. Déjà différée deux fois, elle ne pouvait l’être davantage sans compromettre la dignité du Comité. La discussion entre les municipalités et le Comité, reprise dans la soirée, s’engagea sur ce terrain.

Toute ébauche de conciliation fut sur le point d’être compromise.

Le Comité central ne manquait pas de faire remarquer à chaque occasion que le gouvernement avait désorganisé tous les services publics. Les employés des diverses administrations avaient ordre de ne pas prêter leur concours aux délégués du Comité. La plupart s’étaient transportés à Versailles. La désorganisation ainsi obtenue très-facilement s’étendait aux divers services relatifs à la ville de Paris, notamment à l’octroi, qui faisait l’objet de notes publiées le même jour aux deux journaux officiels. En agissant ainsi le gouvernement avait abusé de son pouvoir. Désorganiser, quelque soit le mode employé, les divers services généraux relevant de l’État, était jusqu’à certain point légitime, de la part du gouvernement, qui doit toujours avoir sous la main les administrations publiques. Mais priver la ville de Paris des produits qui lui sont propres en supprimant les agents qui les perçoivent ; enlever à cet immense organisme tous les moyens d’action, c’était commettre une confusion d'attributions regrettables.

Depuis le 20 mars, il fallait subir, avant de pénétrer dans Versailles, le munitieux examen des agents de la préfecture de police de Paris, et étabiir son identité en présence d’un commissaire de police. Ces précautions ne furent probablement pas jugées suffisantes pour assurer la quiétude du gouvernement et de l’Assemblée nationale. Par arrêté en date du 24 mars, inséré

au Journal officiel de Versailles du lendemain, M. Thiers étendait les pouToirs de police générale conférés au préfet de police du département de la Seine, par arrêté du 3 brumaire an IX, pour certaines communes de Seine-et-Oise, à l’ensemble de ce département. Une simple délégation du général Valentin, préfet de police, pouvait autoriser les commissaires de police du département de la Seine et leurs agents, à exercer leurs attributions dans le département de Seine-el-Oise.

À l’instar de Versailles, le Comité central crut devoir faire procéder à la visite de tous les trains se rendant dans cette ville ou en arrivant. Cette reconnaissance, qui commença le jeudi 23 mars, avait surtout pour but de rechercher si les trains n’emmenaient ou n’amenaient pas des armes et des munitions. Elle s’effectuait à la hauteur de Balignolles. Un détachement de gardes nationaux adhérents au Comité central occupait la voie en cet endroit, et sur son ordre, tous les trains s’arrêtaient. Ces formalités irritantes n’avaient d’autre effet que d’augmenter le temps nécessaire au parcours. De telle sorte que le trajet de Paris à Versailles, effectué en temps ordinaire en cinquante minutes, exigeait alors une heure et demie ou deux heures.

L'occupation de la gare Saint-Lazare par un bataillon de gardes nationaux hostiles au Comité n’avait donc aucun effet. Chassés de la rue d’Amsterdam, les fédérés s’étaient postés à BatignoUes, l’un des quartiers où ils se trouvaient en grand nombre ; et là, ils étaient aussi bien maîtres de surveiller la marche des trains que s’ils avaient possédé la gare à Paris.

L’aspect de Paris se modifiait de jour en jour. Les barricades élevées le 18 mars dans divers quartiers étaient ouvertes de façon à laisser circuler les voitures de toute espèce. Quelques-unes étaient même complètement détruites. La compagnie des omnibus recommençait son service, interrompu pendant quelques jours, autant par crainte de voir ses voitures arrêtées pour former des barricades que par suite des modifications que leur élévation devait nécessairement produire dans le trajet. Sur la place Vendôme, la circulation, loin de devenir plus libre, plus facile, comme dans les autres quartiers, était absolument interdite aux voitures par deux grandes barricades formées de pavés superposés, élevées le lendemain de la fusillade.

L’Assemblée nationale, dans la séance du 24, discuta et vota une loi prorogeant d’un mois l’échéance des effets de commerce.

Le délai obtenu de l’Assemblée n’était pas de nature à satis* faire aux exigences du commerce et de l’industrie parisienne.

Sur la demande de M. Tirard, on décida qu’il y aurait une séance de nuit, où l’on s’occuperait de la situation de Paris. Cette séance allait devenir sans objet par suite de l’absence de la commission chargée de faire le rapport sur la proposition des maires (elle était alors en conférence avec M. Thiers), lorsque les membres de cette commission entrèrent dans la salle ; M. de Peyramont, qui en était président, déclara que dans l’état actuel des choses, la discussion de cette proposition serait pleine de dangers; et il adjura ses auteurs de la retirer, pensant que le résultat qu’ils voulaient obtenir serait ainsi plus sûrement atteint qu’en laissant leur proposition livrée à la discussion. Ces paroles énigmatiques produisirent une sorte de stupéfaction dans le public ; l’Assemblée parut aussi Irès-étonnée. En voyant monter M. Thiers à la tribune, on pensa que tous les doutes allaient être éclaircis, toutes les angoisses calmées. Ce fut le contraire qui se produisit. Comme celui de M. de Peyramont, le discours du chef du pouvoir exécutif fut très-ambigu; on ne pouvait en déduire aucune donnée précise, aucune conclusion rassurante ; il pouvait donner lieu aux plus sinistres présomptions,

Citons-en quelques extraits :

« II serait possible qu’une parole malheureuse, dite sans

« mauvaise intention, fasse couler des torrents de sang

« Si vous êtes une Assemblée vraiment politique, Je vous adjure « de voter comme le propose la commission et de ne pas vouloir « des éclaircissements qui, dans ce moment-ci, seraient très-

« dangereux Si la discussion s’engage pour le malheur du

a pays, vous verrez que ce n’est pas nous qui avons intérêt à « nous taire. »

Et la discussion de la proposition des maires fut renvoyée à..... un jour suivant.

En sortant de cette séance, on était sous une impression de malaise indicible. On ne pouvait rien augurer d’un langage aussi mystérieux; on formait malgré soi les plus affreuses prévisions.

Ceux qui, comme nous, avaient quitté Paris depuis le matin, ignoraient la suite des négociations engagées entre les maires et les membres du Comité central, que nous avons indiquée plus haut.

Pourquoi M. Thiers ne Youlait>il pas informer l’Assemblée de ces faits ? 11 devait connaître la proclamation de l’amiral Saisset, qui posait des bases fallacieuses de transaction. Pourquoi la laissait-il ignorée de l’Assemblée? A quel but tendait cette dissimulation volontaire ?

Il est très-probable que M. Thiers ne voulait pas laisser soupçonner les tentatives de transaction qui étaient poursuivies. Il savait trop bien que l’Assemblée les eût violemment réprouvées. Et cependant la seule issue possible à cette situation pénible, c’était l’élection immédiate d’un conseil communal. Les journaux qui avaient été d’abord le plus opposés à cette opinion, s’y ralliaient maintenant.

La conduite obscure de M. Thiers laissait s’accréditer les bruits les plus étranges. Ce soir-là, on disait à Versailles que le duc d’Aumale allait être nommé lieutenant-général ; que le général Ducrot avait pris le commandement d’un corps qui opérait contre Paris.

Cette dernière nouvelle était seule exacte. Depuis le 19 mars, les forts du sud, les forts de la rive gauche, étaient occupés parles gardes nationaux adhérents au Comité central. Chaque nuit, ils faisaient de petites reconnaissances dans les environs, ils s’étaient même portés et établis du cûté de Clamart, de Bagneux et de Chàtillon.

Dans la nuit du 24, le général Ducrot dirigea vers ces localités une reconnaissance offensive ; l’action fut sans gravité et cessa promptement.

Le vendredi 24, M. Thiers adressait aux préfets, etc., la circulaire suivante, destinée à renseigner la France sur la situation :

ClRCÜLAmE DE VERSAILLES

34 mars 1871, 11 h. 30 m.

La situation n’est pas sensiblement changée ; mais le changement est dans le sens dn bien. Le parti do l’ordre s’est organisé dans Paris et occupe les principaux quartiers de la ville, notamment la partie ouest, et se trouve ainsi en communications continuelles avec Versailles.

L'armée se renforce et se consolide. Des bataillons constitutionnels, destinés à la garde de l'Assemblée, s’organisent, et les populations, ainsi que les autorités, ne sauraient trop s’occuper de cet objet. Hier, la présence des maires de Paris a produit une émotion vive dans l’Assemblée.

Dans la séance du soir, l’explication de l’un des maires de Paris (M. Arnand de l’Âriège) a fait disparaître les impressions pénibles de la journée. L'Assemblée reste unie avec elle-même, et surtout avec le pouvoir exécutif.....

L'armée allemande, devenue menaçante lorsque l’on pouvait craindre le triomphe du désordre, a changé tout à coup et est redevenue pacifique depuis qu’elle a vu le gouvernement raffermi. Elle a fait parvenir au chef du pouvoir exécutif les explications les plus satisfaisantes.

A. Tniens.

iïamedl 85 mars 1891

Le discours prononcé à l’Assemblée nationale, dans la séance du mardi 21 mars, par M. Jules Favre, provoqua à Paris une légitime indignation, dont on retrouve l'écho dans la proclamation suivante, adressée à la population parisienne par le Comité central, et insérée au Journal officiel du 25 mars.

Les griefs qui provoquèrent le mouvement du 18 mars y sont exposés avec netteté et vigueur.

Citoyens ,

La cause de nos divisions repose sur un malentendu. En adreraaircs loyaux, voulant le dissiper, nous exprimerons encore nos légitimes griefs.

Le gouvernement, suspect à la démocratie par sa composition meme, avait néanmoins été accepté par nous, en nous réservant de veiller h ce qu’il ne trahit pas la République, apres avoir trahi Paris.

Nous avons fait, sans coup férir, une révolution ; c’était un devoir sacré ; en voici les preuves ;

Que demandons-nous?

Le maintien de la République comme gouvernement seul possible et indiscutable.

Le droit commun pour Paris, c’est-à-dire un conseil communal élu.

La suppression de la préfecture de police, que le préfet de Kératry avait lui-même réclamée.

La suppression de l’armée permanente et le droit pour vous, garde nationale, d'élre seule à assurer l’ordre dans Paris.

Le droit de nommer tous nos chefs.

Enfin, la réorganisation de la garde nationale sur des bases qui donneraient des garanties au peuple.

Comment le gouvernement a-t-il répondu à cette revendication légitime 7

Il a rétabli l’état de siège, tombé en désuétude, et donné le commandement à Vinoy, qui s'est installé la menace à la bouche.

Il a porté la main sur la liberté de la presse en supprimant six Journaux.

11 a nommé au commandement de la garde nationale un général impopulaire, qui avait mission de l'assujettir à une discipline de fer et de la réorganiser sur les vieilles bases antidémocratiques.

Il nous a mis la gendarmerie à la préfecture dans la personne du général Valentin, ex-colonel de gendarmes.

L’Assemblée même n'a pas craint de soufilcter Paris qui venait de prouver son héroïsme.

Nous gardions, jusqu’à notre réorganisation, des canons payés par nous et que nous avions soustraits aux Prussiens. On a tenté de s'en emparer par des entreprises nocturnes, et les armes à la main.

On ne voulait rien accorder ; il fallait obtenir, et nous nous sommes levés pacifiquement, mais en masse.

On nous objecte aujourd’hui que l’Assemblée, saisie de peur, nous pro met, pour un temps mm déterminé, l’élection communale et celle de nos chefs, et que, dès lors, notre résistance au pouvoir n’a plus à se prolonger.

La raison est mauvaise. Nous avons été trompés trop de fois pour ne l’étre pas encore ; la main gauche, tout au moins, reprendrait ce qu’aurait donné la droite, et le peuple, encore une fols évincé, serait une fois de plus la victime du mensonge et de la trahison.

Voyez, en effet, ce que le gouvernement fait déjà I

Il vient de jeter à la Chambre, parla voix de Jules Favre, le plus épouvantable appel à la guerre civile, à la destruction de Paris par la province, et déverte sur nous les calomnies les plus odieuses.

Citoyens ,

Notre cause est juste, notre cause est la vôtre ; joignez-vous donc à nous pour son triomphe. Ne prêtez pas l’oreille aux conseils de quelques hommes soldés qui cherchent à semer la division dans nos rangs ; et. enfin, si vos convictions sont autres, venez donc protester par des bulletins blancs, comme c’est le devoir de tout bon citoyen.

Déserter les urnes n'est pas prouver qu’on a raison ; c’est, au contraire, user de subterfuge pour s’assimiler comme voix d’abstentions les défaillances des indiiférenis, des paresseux ou des citoyens sans foi politique.

Digilized by Goc^le

Les hommes honnêtes répudient d’habitude de semblables compromissions.

Avant l’accomplissement de l’acte après lequel nous devons disparaître, noos avons voulu tenter cet appel à la raison et à la vérité.

Notre devoir est accompli.

Hôtel-de-Ville, 24 mars 1871.

/'Suivent lei tignaturetj

Les paroles qui précèdent, concluant à la manifestation de son opinion par le vote, au vote par bulletin blanc pour les opinions adverses, étaient éminemment sages. Le conseil qu’elles donnaient, conforme aux réflexions que nous avons faites à propos de la « Déclaration de la presse • (journée du 21 mars), méritait d’être suivi par tous les hommes de bonne foi.

Après cette proclamation à la population, le Comité central adressait, le même jour, aux gardes nationaux, l’appel et les remerclments que nous reproduisons :

Citoyen!, gardes nationaux.

Brutalement provoqués, vous vous êtes levés spontanément pour assurer par votre attitude la mission que vous nous aviez confiée.

La lâche est ardue pour tous : elle comporte beaucoup de fatigues, beaucoup de résolution, et chacun a fait preuve du sentiment de ses devoirs.

Quelques bataillons cependant, égarés par des chefs réactionnaires, ont cru devoir entraver notre mouvement par une opposition incompréhensible, puisqu’elle apporte un obstacle aux volontés de la garde nationale.

Des maires, des députés, oublieux de leurs mandats, ont encouragé celte résistance.

Une partie de la presse, qui ne voit pas sans dépit l'avènement du monde des travailleurs, a répandu sur nous les calomnies les plus absurdes, rééditant les épithètes de communistes, de pariageux, de pillards, de buveurs de sang, etc.; et des citoyens craintifs ont ajouté foi à ces mensonges. Mais nous avons laissé passer cet orage; nous apportions les libertés soustraites, cl, bien qu’on s’en servit contre nous, nous avons dédaigné l'abus.

On a agité le fantôme prussien, menacé du bombardement, de l’occupation, etc., et les Prussiens, qui nous ont jugé à notre valeur, ont répondu en reconnaissant notre droit.

La cause de la démocratie, la cause du peuple, la sainte cause de la justice et de la liberté doit triompher de tous les obstacles, et elle en triomphera.

Quant à nous, sûrs du succès de l’œuvre commune, nous vous remercions avec effusion de votre dévouement en face des fatigues d'un service extraordinaire; nous comptons sur votre courage pour aller avec nous jusqu'au bout. Nos adversaires, mieux éclairés, quand ils auront compris la légitimité de nos revendicalions, viendront à nous; ils y viennent déjà chaque jour, et dimanche, au scrutin, il n’y aura définitivement au chiffre des abstentions que ceux qui caressaient traîtreusement l'espérance d’un retour à la monarchie et à tous les privilèges, et aux institutions plus ou moins féodales qui en sont le cortège obligé.

Citoyens, gardes nationaux.

Nous comptons sur votre courage, sur vos efforts persévérants, sur votre abnégation et votre bon vouloir en présence des charges du service, des croisements d'ordres qui peuvent se produire et de vos fatigues de tous les jours.

Marchons fermement au but sauveur : l'établissement définitif de la République par le contrôle permanent de la Commune, appuyé par celte seule force : la garde nationale élective dans tons les grades.

Quand nous pourrons avoir les yeux partout où se traitent nos alTaire.s, partout où se préparent nos destinées, alors, mais seulement alors, un ne pourra plus étrangler la République.

Hôtel-de-Ville, 24 mars 1871.

{Suivent les signatures.)

Le Comité central, expression en cela d’un grand nombre de citoyens de Paris, blâmait l’attitude des maires et des députés, leurs tentatives de conciliation. Selon lui, elles étaient une entrave, un obstacle au mouvement populaire.

Nous ne pouvons nous associer à ce blâme du Comité central.

Les maires et les députés de Paris, en ces jours de désordres où l’on allait vers un inconnu formidable, mirent tout en œuvre pour éviter cette chose horrible, atroce : la guerre civile. Dans ces essais de transaction, beaucoup perdirent leur popularité, et, ce qui importe davantage, l’appui, l’estime d’anciens amis avec lesquels ils avaient lutté depuis longtemps pour le triomphe de leurs idées, de leurs aspirations communes. Lorsque, par suite de divergence d’opinions, on se place dans celte attristante situation de compromettre les plus chères et plus anciennes amitiés, on ne saurait être justement accusé de mauvaise foi.

La déflance générale devint en effet l’un des caractères de la période que nous racontons. Les plus graves accusations étaient légèrement lancées. On qualifiait sérieusement les meilleurs répu-

biicains, même des socialistes-rédéralistes, de réaclionnaires. On était parvenu à un tel point d’irritation, d’exaspération, que tous ceux qui n’emboîtaient pas absolument votre pas devaient être considérés comme des ennemis déclarés. Tel est l’effet ordinaire des perturbations profondes et des crises sociales; on perd alors la notion des nuances et des degrés.

Les efforts persistants des maires et des députes en vue d’une transaction méritaient non le blâme, mais l’éloge. Plus tard, nous aurons à critiquer la conduite des députés qui ne comprirent pas l’importance, la gravité du mouvement rénovateur qui entraînait la masse populaire. Mais leur conduite, dans la première semaine qui suivit le 18 mars, nous semble être exempte de reproche.

Une autre tendance, qu’il importe de signaler, était manifestée par l’adresse à la garde nationale que nous venons de reproduire.

Le mouvement du 18 mars, accompli par la classe ouvrière, était une rupture avec l’ancien ordre de choses. Depuis près d’un siècle, la bourgeoisie avait en France la direction des affaires sociales ; son influence était prédominante. Une classe nouvelle surgissait, qui prétendait enlever à la bourgeoisie sa suprématie, et la suppléer dans le rôle, qu’elle remplit d’ailleurs si mal, de directrice de la société. Cette classe prolétaire, cette classe travailleuse, sous l’influence, sous l’impulsion d’une minorité virile, avait l’intention de faire scission avec tout le système politique et social créé par la classe bourgeoise, et d’édifier, sur des bases nouvelles, un nouvel ordre social.

M. l’amiral Saisset, qui continuait sans succès les négociations qu’il avait engagées, fit afficher samedi matin la proclamation suivante, adressée aux gardes nationaux :

Le vice-amiral Saisset a ses concitoyens

Invesii du commandement en chef des gardes nationales de la Seine cl d’accord avec M.M. les maires de Paris, élus par le suffrage universel, j'entre en fonctions à partir de ce jour.

Je n’ai d'autre titre à rbonneur de vous commander, mes chers concitoyens, que celui de m'etre associé à votre héroïque résistance en défendant de mon mieux, contre l’ennemi, jusqu’à la dernière heure, les forts et les positions placés sous mon commandement.

M’appuyant sur les chefs élus de vos municipalités, j’espère arriver, par la persuasion et de sages avis, à opérer la conciliation de tous sur lo terrain de la République; mais je suis fermement résolu à donner ma vie

«'il lo r«ul pour la dëfen«<; de l’ordre, le respect des personnes et de la propriité, comme mon fils unique a donné la sienne pour la dérenie de la patrie.

Groupez-vous autour de moi, accordez-moi votre confiance, cl la République sera sauvée.

Ma devise reste celle des marias : Honneur et Pairie.

Lé vice-amiral, membre de l'Ateemblée national*, commandant en chef let gardes nationales de la Seine,

Saisset.

Les pourparlers continuaient entre les maires et le Comité central. Avant que l’accord ne fût intervenu, celui-ci fit afficher la déclaration suivante, datée du 25 mars, et publiée le lendemain h l'Officiel :

COMITÉ CENTRAL

Citujens,

Entraînés por notre ardent désir do conciliation, heureus de réaliser celte fusiou, but incessant de tous nos efforts, nous avons loyalement ouvert à ceux qui nous combailaicni une main fraternelle. Mais la continuité de certainos manœuvros et notamment le transfert nocturne de mitrailleuses à la mairie du Il‘ arrondissement, nous obligent à maintenir notre résolution première.

Le vote aura lieu dimanche 36 mars.

Si nous nous sommes mépris sur la pensée de nos adversaires, nous les invitons à nous le tcinoigiicr ou s'unissant nous dans le vole commun de Dimanche.

Hôtel-de-Ville, 23 mars 1871.

Les membres du Comité' central.

(Suivent les signatures.)

Des mitrailleuses avaient clé effeclivemeul transportées à la mairie du 11° arrondissement, et les gardes nationaux groupés autour de la Bourse possédaient des cartouches comme ceux qui reconnaissaient l’autorité du Comité central. Mais celui-ci ne pouvait pas comprendre, ne pouvait pas admettre que ses ennemis fussent armés, sur la défensive, alors que tous les gardes nationaux fédérés se trouvaient dans cet état depuis le 18 mars.

Enfin, pour éviter la guerre civile, les maires, auxquels s’étaient réunis quelques députés de Paris, s’accordèrent avec le Comité central. La transaction fut signée à la mairie du l" arrondissement. Les maires devaient être réintégrés dans leurs mairies et

procéder aux élections qui furent fixées au 30 mars. En outre, les bataillons qui ne reconnaissaient pas l’autorité du Comité central devaient abandonner leurs postes qui seraient occupés aussitôt par des bataillons de la Fédération.

La transaction fut portée à l’Hôtel-de-Ville. Le Comité refusa d’y adhérer. Il maintenait la fixation des élections au 26. Retarder les élections c’était, selon lui, laisser au gouvernement la possibilité de peser de toute son influence sur les électeurs. Alors celui-Cj aurait dirigé le vote de telle sorte que les vainqueurs d’aujourd’hui seraient devenus peut-être non-seulement les vaincus, mais aussi les proscrits du lendemain. Le Comité se considérait comme le maître de la situation. Bien que ses adversaires lui parussent décidés à la lutte, il considérait qu’ils manquaient d’organisation et n’avaient pas d’idées communes. Cette situation lui semblait pouvoir être modifiée en ajournant les élections.

Le Comité central envoya à la réunion des maires deux délégués, qui déclarèrent en son nom tenir absolument à la date du 26. Sauf ce point, la transaction était acceptée. Après discussion, les maires adoptèrent ce jour pour l’élection ; et il fut convenu entre eux et les cit. Arnold et Ranvier, délégués du Comité, que la convention était conclue avec cette modification.

Quelques heures après, on lisait sur les murs de Paris l’affiche suivante, qui annonçait l’accord intervenu :

COMITÉ CENTRAL

Le Comité central fédéral de la garde nationale, auquel sc sont ralliés les députés de Paris, les maires et adjoints élus, réintégrés dans leurs arrondissements, convaincus que le seul moyen d’éviter la guerre civile, l'elTusion du sang à Paris, et, en même temps, d’afTermir la République, est de procéder à des élections immédiates, convoquent pour demain dimanche, tous les citoyens dans les collèges électoraux.

Les habitants de Paris comprendront que , dans les circonstances actuelles, le patriotisme les oblige à venir tous au vote, afin que les élections aient le caractère sérieux qui, seul, peut assurer la paix dans la cité.

Les bureaux seront ouverts à huit heures du matin et formés à minuit.

Vive la République !

Les maires et adjoints de Paris ;

Les représentants de la Seine présents à Paris;

Le Comité central de la garde nationale.

En prenant connaissance de cette affiche, les députés et les maires furent étrangement surpris ; le texte de la convention signée avait été falsifié. Les maires ni les déimtés ne s’étaient ralliés au Comité central ; et il avait été entendu que les deux délégués présents à la réunion devaient seuls figurer comme signa* taires au bas du texte de la transaction. Après avoir manifesté leur mécontentement, leur réprobation, les représentants et les maires de Paris résolurent de rédiger une nouvelle affiche que nous reproduisons, et qui fut placardée dans Paris :

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