I.a guerre civile n’a pu être évitée
L'obstination de l’Assemblée de Versailles 6 ne pas rcconnatlro les droits légitimes de Paris a amené fatalement l’effusion du sang.
Il faut maintenant aviser à ce que la lutte qui jette la consternation dans le cœur de tous les citoyens, n’ait point pour résultat la perte de la Itépublique et de nos libertés.
A cet effet, il s’agit qu’un programme, nettement déterminé, ralliant dans une pensée commune l’énorme majorité des citoyens de Paris, mette fin à la confusion des esprits, à la divergence des efforts.
Les citoyens soussignés, réunis sous la dénomination de : Union républicaine pour les droits de Paris, ont adopté le programme suivant, qui leur paraît exprimer les vœux de la po[iulalion parisienne :
Reconnaissance de la République;
Reconnaissance du droit de Paris à segourerner, à régler, parmi conseil librement élu et souverain dans la limite de scs attributions, sa police, scs finances, son assistance publique, son enseignement et l’cxcrcice de la liberté de conscience;
La garde de Paris exclusivement confiée à la garde nationale, com. posée de tous les électeurs valides.
C’est à la défense de ce programme que les membres de l’Union veulent consacrer tous leurs efforts, et ils engagent tous les citoyens ,à les aider dans cette tâche en faisant connaître leur adhésion, afin que les membres de l'Union républicaine, forts de cette adhésion, puissent exercer une énergique action médiatrice, capable d'amener le rétablissement de la paix et de maintenir la République,
Cette déclaration qui contenait une proposition de transaction digne d’êlre prise en considération par les hommes sensés de tous les partis, fut affichée le lendemain et distribuée dans Paris.
Dans l’après-midi, l’appel suivant avait été placardé à un trèsgrand nombre d’exemplaires sur les murs de la capitale :
ClTOYESS,
A la Cemmune de Paris nous disons ;
Rcnfci moz-vütts strictement dans l’édilic.Mlon de nos franebises municipales.
Ençaeez-vous â déposer votre mandat, sitdt qu’une loi équitable et
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juste, ayant statué sur la reconnaissance île nos droits, nous a|Ji)cllcra à des élections libres et discutées.
A Versailles nous disons :
Reconnaissez franchement ce que veut l’opinion publique, le temps presse, votez sans délai des institutions vraiment républicaines, au moins en ce qui concerne la ville de Paris, qui, par ses votes, depuis vingt ans. n'a Jamais varié dans scs aspirations.
Pas de projets de loi qui sont autant de brandons de discorde; tel que celui sur l'élection des conseils municipaux où l’on propose ;
Le maire choisi par les conseillers dans les villes jusqu’îi 6,0tX) âmes.
Le maire imposé par le pouvoir exécutif dans les villes de plus de G,ÜOO âmes.
Pas de défiance, mais de la confiance, et alors, oubliant les noms de réactionnaires et de révolutionnaires, nous nous tendrons la main; nous nous souviendrons seulement que nous sommes tous frères d’une même patrie qui est faible aujourd'liui, mais que nous voulotis forte bientôt pour ses destinées prochaines.
Vive la France! vive la République!
Paris, 5 avril 1871.
(In groupe de citoyens.
Cette proclamation était suivie d’une invitation fi se réunir à la Bourse le 6 avril, à huit heures du soir.
Ces deux propositions conciliatrices étaient, on le voit, conçues dans le même esprit de modération et de sagesse qui aurait dû les imposer immédiatement à l’adoption des deux pouvoirs en lutte.
M. Thiers adressait à la province une dépêche dont nous ne relaterons que ce qui concerne Paris ;
Versailles, nlercredi a avril, (Ih. 30 soir.
Devant Paris, nous avons achevé de couronner tout le plateau de Châlillon. Un feu de peu d’effet s’engage entre la redoute de Châtillon, conquise par les défenseurs de l’ordre, et les forts d’issy et de Vanves.
Le gouvernement, soigneux d'épargner le sang de rarméc, n’a pas voulu ordonner l’allaque de ces forts, dont le sort est lié à celui de Paris, et qui tomberont avec la capitale quand le moment en sera venu.
Les insurgés, qui ne peuvent plus sc dire vainqueurs, sont consternés; ils se proscrivent les uns les autres, en attendant qu’abandonnés de toute la population, ils trouvent la fin qu’ils ont méritée.
Tels sont les faits d’hier et d’aujourd’hui, rapportés avnc l’exactitude dont le gouvernement est résidu à ne jamais s’écai'ter.
A. Thiers.
Jeiiili O nvril 1N9I
Le Journal officiel du 6 avril publie, en tète de ses colonnes, la proclamation suivante :
Citoyens,
Chaque jour les bandits de Versailles égorgent ou fusillent nos prisonniers, et pas d'heure ne s'écoule sans nous ajiporler la nouvelle d'uu de ces assassinats.
Les coupables, vous les connaissez : ce sont les gendarmes et les sergcnls de ville de l’Empire, ce sont les royalistes de Charelie et de Cathelineau, qui marchent contre Paris au cri de : Five le Roi ! et dr.apeau blanc en tête.
Le gouvernement de Versailles se met en dehors des lois de la guerre et de l’humanité; force nous sera d’user de représailles.
Si, continuant à méconnaître les conditions habituelles de la guerre entre peuples civilisés, nos ennemis massacrent encore un seul de nos soldats, nous répondrons par l'exécution d’un nombre égal ou double de prisonniers.
Toujours généreux et juste, même dans sa colère, le peuple abhorre le sang comme il .abhorre la guerre civile; mais il a le devoir de se protéger contre les attentats sauvages de scs ennemis, et, quoi qu'il lui en coûte, il rendra œil pour œil et dent pour dent.
Paris, le Ti avril 1871.
La Commune de Paris.
-Celle proclamatioD, qui parlait de remettre en vigueur l’antique • coutume du talion, suscita dans la population parisienne le plus profond dégoût, la plus extrême répulsion. Parce que les troupes versaillaises avaient exécuté un certain nombre de gardes nationaux prisonniers, devait-il s’ensuivre qu’à Paris on dût suivre leur exemple? Cet appel à la réciprocité de la barbarie était, navrant.
Le décret qui suivait cette proclamation surenchérissait encore sur sa cruauté. Sous l’empire des passions surexcitées, on émettait la prétention de nous ramener décidément aux pratiques atroces du Moyen Âge :
La Commune de Paris,
Considérant que le gouvernement de Versailles foule ouveriemenl aux pieds les droits de l'bumanité comme ceux de la guerre; qu'il s’est rendu coupable d’horreurs dont ne se sont même pas souillés les envahisseurs du sol français ;
Considérant que les représentants de la Commune de Paris ont le devoir impérieux de défendre l' honneur et la vie des deux millions d’hahitants qui ont remis entre leurs mains le soin de leurs destinées; qu'il importe de prendre sur l’heure toutes les mesures nécessitées i .vr la situation;
Considérant que des hommes politiques et des magisir.-its de la cité doivent concilier le salut commun avec le respect des libertés publiqttes;
IléCRÈTE :
Art. Toute personne prévenue de conjplicité avec le giv.iverncraent do Versailles sera immédiatement décrétée d’accusation et incarcérée.
Art. 2. Un jury d’accusation sera institué dans les vingt-i|ualrc heures pour connaître des crimes qui lui seront déférés.
Art. 3. Le jury statuera dans les quarante-huit heures.
Art. 4. Tous accusés retenus |iar le verdict du jury d’accusation seront les otages du peuple de Paris.
Art. S. Toute exécution d’un prisonnier de guerre ou d’un partisan du gouvernement régulier de la Commune de Paris sera, sur-le-champ, suivie de l’exécution d’un nombre triple des otages retenus en vertu de l’article 4, et qui seront désignes par le sort.
Art. 6. Tout prisonnier de guerre sera traduit devant le jury d’accusation, qui décidera s’il sera immédiatement remis en liberté ou retenu comme otage.
Le délégué au Journal officiel, le cit. Ch. Longuet, plaida, dans un article que nous reproduisons, publié dans le numéro du
B avril, la cause de la Commune, cL chercha à juslilicr scs excès :
Des journaux qui, il y a quelques jours, semblaienl assez rranchcmcnl rallies ,à la cause de laCominuno, s’cmprcssenl aujourd'hui d’en annoncer la défaite avec ce tou de joie contenue qui rappelle les hypocrisies du siège et les préparatifs de la capitulation.
[4 serait peut-être naïf de demander à ces journaux pourquoi la cause de la Commune leur parait aujourd’hui moins bonne qu'hier. Au moins est-il permis de leur demander en quoi ils trouvent que la situation a change.
L’offensive prise brusquement par le gouvernement de Versailles, alors que rien ne la faisait prévoir si prochaine, a déterminé un mouvement en avant de la garde nationale, mouvement audacieux, peu préparé, presque spontané, qui n'a pas eu, un peut le reconnaître sans honte après tant d'actes héroïques, le succès immédiat sur le<|ucl les chefs avaient en somme quelques raisons de compter.
Admettons même ([u’il y ail eu excès d’audace et de conliaiice chez CCS vaillants citoyens, dont l'agression de lu veille avait enllaminé l’ardeur, il n’en rester.) pas moins évident que si une faute a été commise, ou pour mieux dire n'a pu être évitée, celle faute même, reconnue et réparée, est pour la cause de la Coninmnc le gage du futur triomphe.
El d'abord, nul n'osci-ait soutenir i[u'ait point de vue défensif la situation de Paris ait empiré. Ce qui est ccriain, au contraire, c’est que les mesures prises, tant à l’iniérieiir qu’a l’extérieur, ont rendu Paris invincible. Les bataillons de marche l'cformés ont aussi acquis la faculté do procéder rapidcnienl, mais avec méthode, à leur réoi'ganisalion.
Enfin le commandement supérieur a été placé entre les mains d’un mililai)'C éprouve qui, considéré il y a quinze ans, dans l'armée française, comme un officier du plus grand mérite, a depuis acquis, dans la guerre de sécession américaine, l'expérience qui eût pu, après le 4 septembre, nous assurer les revanches espéi-ées. Ici comme en Amérique, mais avec des éléments incomparablement supérieurs, cl dans des conditions bien plus favoi-abics, le généi'al Cluscrel aura à montrer comment des troupes nouvelles, n’ayant pas fait campagne, peuvent triompher d’une armée régulière. Le com-ago héroïque, indomptable, do la garde nationale parisienne, sa supériorité morale sur dos troupes que ne soutient pas l’énergie d’une conviction ni môme le sentiment du devoir, rendront la tâche du délégué à la guerre plus facile, cl assureront le triomphe définitif à Paris, c’est-.à-dirc à la cause de l’humanité, de la Justice, <à la cause de la République.
Les mesures annoncées par la proclamation et le décret précédents ne furent, à ce moment, que comminatoires, à l’exception
loulefois des otages : plusieurs persuiiiies furent eniprisouuées à ce titre.
Ces décrets blâmables avaient été pris, cela va paraître assez invraisemblable, dans le but de s’opposer à des mesures plus horribles que celles qu'ils édictaient.
Les membres de la Commune, qualifiés par nous de révolutionnaires, et parmi eux. les plus « insensés >j, étaient devenus absolument furieux à l’annonce de l’exécution du général Duval et de G. Flourens. Dans la séance du 5 avril, ils demandèreut qu’on se livrât aux excès les plus violents, afin d’intimider la réaction; il ne s’agissait de rien moins que de fusiller un certain nombre de riactionnaim, spécialement choisis parmi les ecclésiastiques : ils voulaient faire de la terreur. Pour faire cesser ces ignobles exhortations, pour mettre un frein à ce débordement de violence, le cit. Ch. Delescluze proposa l'adoption du décret que nous venons de reproduire, et qui fut alors voté pour que l’on no soit pas contraint à subir quelque mesure plus sanguinaire, plus révoltante. Parmi la majorité de ceux qui le votèrent, il fut tacitement entendu qu’il ne serait pas appliqué, et on empêcha, à l’instant meme où la Commune adoptait cette proposition, la formation du jury d’accusation qui devait être créé dans les vingt-quatre heures.
La population aurait réprouvé, d’ailleurs, toute mesure violente, toute persécution féroce. Le jour même où VOfficiel publiait les proclamations et décret précédents, les habitants du XP arrondissement se donnaient la joie de brûler la guillotine au pied de la statue de Voltaire.
Le général Cluseret s’occupait activement de réorganiser la garde nationale et décidait que les officiers supérieurs des légions seraient provisoirement nommés par le délégué à la guerre.
Le même jour, le Journal officiel insérait un rapport du délégué à la guerre à la commission exécutive, indiquant la position des troupes et manifestant la résolution de rester sur la défensive. 11 ajoutait que l’intention probable des Versaillais devait être de se porter vers les forts do la rive droite et de les occuper.
Dans la nuit du 5 au 6, les gardes nationaux avaient continué à se fortifier dans Neuilly. Ils furent attaqués de ce côté dans la matinée du 6 avril, par les troupes versaillaises, qui s’avancèrent du Mont-Valérien jusqu’au rond-point de Courbevoie, où elles mirent en batterie des canons et des mitrailleuses. Un combat
très-acharné, très-meurtrier surtout pour les fédérés, s’engagea. L’objectif des colonnes versaillaises était la prise du pont de Neuilly et de la barricade barrant ce pont, construite par les fédérés sur la rive droite de la Seine. Après plusieurs heures de lutte, les Versaillais s’emparèrent de ces positions et pénétrèrent Jusque dans Neuilly, soutenus par leur artillerie et le feu du Mont-Valérien, qui canonnait Neuilly. Les fédérés ramenèrent alors sur le rempart les canons qui avaient armé la barricade du pont. S’apercevant de cette manœuvre, le fort dirigea un feu excessivement violent contre l’enceinte. Il lança des boites à mitraille et des obus, qui tombèrent, non-seulement aux abords des remparts, mais à des distances très-éloignées, à six cents, huit cents mètres des fortifications. C’était, pour les quartiers de Neuilly, des Champs-Élysées et des Ternes, un véritable bombardement.
A la tombée de la nuit, les Versaillais repassaient le pont, dont la possession leur était assurée par leurs batteries du rond-point de Courbevoie.
Sur la rive gauche il n’y eut, entre les forts et les batteries versaillaises, qu’un échange de canonriade sans importance.
Une affiche encadrée de noir, apposée le malin sur les murs de Paris, invitait les citoyens à assister aux funérailles des gardes nationaux morts dans les combats des jours précédents.
A l’heure indiquée, trois heures, la foule se porta à l’hôpital Beaujon, où avaicnt été déposés les cadavres de trente-trois victimes. Un grand nombre de bataillons avaient été convoqués.
Trois immenses chars funèbres, pavoisés aux encoignures de faisceaux de drapeaux rouges et ornés de palmes vertes, à côté desquelles étaient placées des couronnes d’immortelles, renfermaient les cercueils.
Un bataillon de jeunes volontaires parisiens, portant le costume des chasseurs à pied, ouvrait la marche. 11 était suivi par des musiques de la garde nationale qui exécutaient des marches funèbres. Derrière eux venaient les corbillards, escortés de gardes nationaux qui tenaient leur arme renversée. Presque tous les membres de la Commune, revêtus de leurs insignes, suivaient et conduisaient le deuil; les parents des défunts, leurs femmes et leurs mères éplorées venaient ensuite; puis la foule et des bataillons de gardes nationaux terminaient le cortège, qui s’avança ainsi par le boulevard Victor Hugo et les grands boulevards jus-
qu’à la place dë la Bastille, dont il fit le tour; 11 se dirigea ensuite par la rue de la Roquette jusqu’au cimetière du Père- Lachaise. ‘ *
Les passants Sc découvraient sur le passage du triste cortège, émus par ce spectacle funèbre.
Sur la tombe, plusieurs membres de la Commune, entre autres le cit. Delescluze, prononcèrent de brèves allocutions qui rappelèrent pour quelle cause étaient morts les citoyens au courage, à l’abnégation desquels on rendait un suprême hommage.
Cette cérémonie devait rendre plus vif le désir d’une solution pacifique.
Les partisans de la conciliation avaient été conviés, par une affiche que nous avons reproduite, à se réunir, le 6 avril, à la Bourse, pour y adopter un programme d’intervention entre Paris et Versailles.
La foule, qui commençait à arriver vers sept heures et demie, trouva les portes de la Bourse fermées. Sur l’une d’elles était collée cette petite affiche, écrite à la main : « La réunion qui devait « avoir lieu ce soir, à huit heures, est suspendue. »
Cet avis laconique étonna tout le monde. On en eut bientôt l’explication par la proclamation suivante, que la Commision exécutive venait de faire placarder. Par suite d’une incroyable négligence, ce document ne fut pas inséré au Journal officiel.
Citoyens,
La réaction prend tous les masques : aujourd'hui celui de la conciliation.
La conciliation avec les chouans et les mouchards qui égorgent nos généraux et frappent nos prisonniers désarmés.
La conciliation, dans de telles circonstances, c’est trahison.
Considérant qu’il est du devoir des élus de Paris de ne pas laisser frapper par derrière les comballants qui défindrnt la cité;
Que nous savons de source certaine que des Vendéens et des gendarmes déguisés doivent figurer dans ces réunions dites conciliatrices;
AiinÈTE :
Art. K'. La réunion annoncée pour ce soir, à sis heures, salle de la Bourse, est interdite.
Art. 2. Toute manifestation propre à troubler l’ordre et à exciter la guerre Intestine pendant la bataille sera rigoureusement réprimée par la force,
Art. 3. L’cxceulion du préscni arreté cil eoiiliée au dclésué à la {juerre et au commandant de la place.
Paris, te C avril 1871.
ha Conimistion exécutive.
La manifestation Je la Bourse, dans l’intention de scs promoteurs, devait être absolument paciQque. üue des agents monarchistes et bonapartistes dussent s’y mêler pour essayer de rendre la situation encore plus troublée eu provoquant des scènes analogues à celle qui ensanglanta la place Vendôme, le 22 mars, cela était possible et vraisemblable. Si l’arrêté précité ne s’était basé, pour prononcer l’inlerdiclion de la réunion, que sur les agissements perturbateurs, prévus, des instigateurs d’émeute, il eût été pleinement justifié. Mais cette décision fut prise, surtout parce que la manifestation devait avoir un objet et peut-être un résultat contraire aux tendances actuelles de la Commune. Dans les considérants de cet arreté, rendu par la Commission exécutive sans que la Commune en ait été informée, se trouve affirmée une opinion absurde, regrettable : « conciliation, c’est trahison. » Ceci manifeste à quel degré d’aberration étaient parvenus certains esprits sous l’influence d’excitations de toute nature. La Commission exécutive interdit cette manifestation parce qu’elle pouvait aussi fournir aux adversaires de la Commune l’occasion de se grouper et d’organiser une prise d’armes. Si funeste qu’elle eût pu être, les ennemis de la Commune avaient, eu définitive, le droit de la projeter, de l’exécuter, de même que les républicains partisans de l’autonomie communale, mais navrés de la lutte engagée, avaient le droit de tenter une conciliation sans être pour cela des traîtres. La conciliation était un crime que beaucoup, heureusement, sc proposaient de commettre
Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que certaines situations pleines de périls et d’anxiétés légitiment toute atteinte aux droits individuels. Sous prétexte de salut public, presque tous les pouvoirs républicains qui sc sont succédé en France, imitateurs sans le savoir du régime monarchique, ont foulé aux pieds les droits individuels dont la garantie constitue la loi primordiale de toute société républicaine. Et ces usurpations coupables, au lieu de sauver la situation comme on le présumait, l’ont toujours, en définitive, irrémédiablement compromise.
Dans les circonstances présentes, ces atteintes aux libertés in-
viduelles élaiont moins que jamais excusables. Cotait une lutte d’opinions résultant d'une effroyable perturbation sociale, qui avait mis aux prises Paris et Versailles. Chacun avait le droit indéniable de s’armer pour faire triompher son parti, même dans la cité parisienne assiégée, quelles que soient les terribles conséquences qu’eût pu produire cette lutte atroce à Tiulérieur, s’étayant si misérablement sur le combat au dehors,
Bn dépit des prétentions dictatoriales de la Commune, de nouveaux projets conciliateurs surgissaient chaque jour. Le Temp* du 6 avril s’exprimait ainsi
« Il faut que cette situation cesse : il faut que la Commune, « renonçant à une lutte impossible et fratricide, remette scs pou- « voirs à la population de Paris; il faut que l’Assemblée, compre- (t nant qu'il ne suffit pas de réduire Paris au nom de la loi pour « étouffer la guerre civile, rende à la nation l’autorité que la K nation lui a confiée.
« En fait, Paris et la province sont aux prises ; que la France « entière intervienne.
et L’Assemblée peut déléguer à M. Thiers, qui a sa confiance, (t les pouvoirs nécessaires pour faire respecter les préliminaires « de paix et assurer la marche des services publics ; Paris peut a remettre à M. Louis Blanc, qui a été élu par plus de deux cent « raille suffrages, le soiu de ses intérêts. M. Thiers et M. Louis a Blanc s’entendront pour fixer les positions do l’armée et de la < garde nationale, échanger les prisonniers, élaborer une loi f électorale provisoire et convoquer les électeurs.
« Une assemblée nouvelle, élue dans un esprit de concorde ot de « fraternité, aura seule la force d'effacer le passé et d’assurer « l’avenir. »
Le gouvernement de Versailles surveillait minutieusement tout ce qui sortait de Paris afin que la province restât dans une complète ignorance sur les véritables désirs do la capitale et les événements qui s’y passaient. Depuis longtemps aucun journal publié à Paris ne pouvait pénétrer dans les départements. Les courriers, porteurs de dépêches, envoyés par M. Theisz, étaient saisis. Seuls,
MM. Thiers et Picard se réservaient le droit de renseigner la . r
province.
Chaque jour des persuuucs urrivaut des départements ctuienl
toutes stupéfaites de trouver Paris très-calme, de pouvoir y circuler très-librement et d’y exprimer leurs opinions sans se gêner, sans être inquiétées. Le gouvernement avait afOrmé à la province et essayait de lui persuader qu’à Paris on s’entr’égorgeait, que la ville était devenue inhabitable I
Dans le but de détruire l’effet de la propagande gouvernementale, et pour exposer les faits dans toute leur réalité, la Commission exécutive rédigea, sur la proposition du cit. Delescluze, l’adresse suivante aux départements, qui fut afflehée dans l’aprèsmidi du jeudi, 6 avril :
LA COMMUNE DE PARIS
AUX DÉPARTEMESTS
Vous avez soif de vérité, et, jusqu’à présent, le gouvernement de Versailles ne vous a nourris que de mensonges et de calomnies. Nous allons donc vous faire connaître la situation dans toute son exactitude.
C'est le gouvernement de Versailles qui a commencé la guerre civile en égorgeant nos avant-postes, trompés par l'apparence jtacifique de ses sicaires; c’est aussi ce gouvernement de Versailles qui fait assassiner nos prisonniers et qui menace Paris des horreurs de la famine et d’un siège, sans souci des intérêts et des souffrances d’une population déjà éprouvée par cinq mois d’investissement. Nous ne parlerons pas de l’interruption du service des postes, si préjudiciable au commerce, de l’accaparement des produits de l’octroi, etc., etc.
Ce qui nous préoccupe avant tout, c’est la propagande infâme organisée dans les départements par le gouvernement de Versailles pour noircir le mouvement sublime de la population parisienne. On vous trompe, frères, en vous disant que Paris veut gouverner la France et exercer une dictature qui serait la négation de la souveraineté nationale. On vous trompe, lorsqu’on vous dit que le vol et l’assassinat s'étalent publiquement dans Paris. Jamais nos rues n'ont été plus tranquilles. Depuis trois semaines, pas un vol n’a été commis, pas une tentative d’assassinat ne s’ost produite.
Paris n’aspire qu’à fonder la République et à conquérir scs franchises communales, heureux de fournir un exemple aux autres communes du France.
Si la Commune do Paris est sortie du cercle de ses attributions normales, c’est à son grand regret, c'est pour répondre à l'état de guerre provoqué par le gouvernement de Versailles. Paris n’aspire qu’à se renfermer dans son autonomie, plein de respect pour les droits égaux des autres communes de France.
Quant aux membres de la Commune, ils n'ont d’autre ambition que de
voir arriver le jour où Paris, délivré des royalistes qui le menacent, pourra procéder à de nouvelles élections.
Encore une fois, frères, ne vous laissez pas prendre aux monstrueuses inventions des royalistes de Versailles. Songez que c'est pour vous autant que pour lui que Paris lutte et combat en ce moment. Que vos efforts se joignent aux ndlres, et nous vaincrons, car nous représentons le droit et la justice, c'est-à-dire le bonheur de tous par tous, la liberté pour tous et pour chacun, sous les auspices d'une solidarité volontaire et féconde.
Paris, le 6 avril t871.
La Cotnmiuion exécutive.
Déjouant la surveillance des bgenls du gouvernement de Versailles, des citoyens dévoués et courageux, répandaient dans les départements cette adresse, imprimée sur papier petit format.
A la séance de l’Assemblée nationale, M. Dufaure avait présenté un projet de loi tendant à abréger la procédure des conseils de guerre, déjà si sommaire cependant. Ce projet, pour lequel le ministre de la justice demanda l'urgence, était qualifié, par le correspondant du Siècle à Versailles, de « véritable mitrailleuse « juridique ».
Tendr<>4l V »Trll ifl9fl
Depuis le 18 mars, un assez grand nombre de citoyens avaient été arrêtés, soit par le Comité central, soit par la Commission de sûreté de la Commune, qui agissait le plus souvent avec une extrême légèreté, sans la prévenir et l’informer de ses résolutions.
La Commune avait laissé à la Préfecture de police le citoyen Raoul Rigault, qui y avait été délégué par le Comité central. Nature violente et autoritaire, le citoyen Raoul Rigault avait toujours ambitionné de diriger souverainement la Préfecture de police. Dès qu'il y fut installé, il réalisa ses idées sur le rôle de la police. Elles concluaient à l’incarcération, voire même à la suppression, surtout en temps de révolution, du plus grand nombre possible des ennemis du pouvoir établi. C’est ainsi que, motivées ou non, de nombreuses arrestations furent effectuées souvent sous les prétextes les plus futiles. Des citoyens étaient depuis longtemps détenus sans avoir été déférés à aucun jury. Entre autres, nous citerons M. Bonjean, ancien sénateur, président de la Cour de cassation, incarcéré depuis le 21 mars. Dans l’espoir de faire cesser cet état de choses blâmable, la Commission exécutive prit le 7 avril la résolution suivante :
Vu le vote de la Commune du !i avril, relatif à une enquête sur les arre.çtalions faites par le Comité (entrai et par la Commission de .sûreté, la Commission exécutive invite la Commission île justice à instruire
immédialemem sur le nombre ei la cause do ces arresiations, et i donner l'ordre de l'élargissement on de la comparution devant un tribunal et un jury d'accusation. La Commission de justice doit d'urgence s'occuper d'une mesure qui intéresse si particulièrement l’un des grands principes de la République, la liberté.
Les prêtres étaient spécialement l’objet, depuis quelques jours, d’une surveillance très-active de la part de la Commission de sûreté générale. Ils furent arrêtés en très-grand nombre. L’archevêque de Paris fut envoyé à Mazas l’un des premiers. On fit des perquisitions dans les églises. On emporia les vases et ustensiles précieux servant à l’exercice du culte.
Terrorisés par ces arrestations en masse, les prêtres laissés eu liberté n’osaient plus se montrer en public dans leur costume ecclésiastique; ils essayaient de se dissimuler en revêtant des habits civils et en laissant croître leur barbe.
La plupart des églises furent fermées, faute de desservants ; ils étaient arrêtés, ou ils avaient fui. Quelques-unes furent utilisées vers la fin du mois d’avril *. le soir on y tenait des réunions populaires. Par leurs dimensions et leur installation, ces monuments se prêtaient parfaitement à cette transformation de leur destination ordinaire.
Cette arrestation d’un grand nombre de prêtres affligea les âmes pieuses. Les esprits raisonnables blâmèrent ce procédé, parce qu’il leur parut plutôt une taquinerie qu’une mesure nécessitée par les événements. Que des prêtres servissent dans Paris la cause du gouvernement, c’était possible; il devait certainement y en avoir qui prêtaient un concours actif à ceux qui étaient alors, pour la Commune, des ennemis. Mais la majorité des membres du clergé ne pouvait tomber sous cette accusation, et en arrêtant inutilement les prêtres, on devait les rendre intéressants, et leur attirer, contrairement au but qu’on se proposait, la sympathie de l’opinion publique. ,
Depuis le 18 mars, un nombre considérable d’habitants de Paris avaient quitté la capitale. Le mouvement d'émigration s’accéléra aussitôt que parut le décret incorporant dans les bataillons de guerre de la garde nationale tous les.individus âgés de dix-neuf à trente-cinq ans. La surveillance dans les gares était très-active; on devait, pour sortir de Paris, faire constater sou âge. Cette formalité fut jugée insuffisante; on exigea des passe-ports.
Dans la journée du 7 avril, le citoyen Raoul Rigault, délégué à « l’ex-Préfecture de police », pour employer la qualification bizarre qu’il adoptait, lit afficher l’arrêté suivant, relatif à la délivrance des passe-ports :
Considérant que l’autorilé civile ne saurait, sans manquer à ses devoirs, favoriser l'inexécution des décrets de la Commune ;
Qu'il est nécessaire qu'elle empêche les communications avec des ëlros qui nous font une guerre de sauvages ;
Le membre du Comité de sûreté générale, délégué près de l'cx^Préfccture de police.
Arrête ;
Art 1*'. — Les passe-ports ne seront délivrés que sur des pièces significatives sérieuses.
Art. 3. — Aucun passe-port ne sera délivré aux individus de dix-sept à trente-cinq ans, qui sont sons le coup de la loi militaire.
Art. 3. — Aucun passe-port ne sera délivré aux individus qui, soit agents de l'ancienne police, soit à elle étrangers, ont des relations avec Versailles.
Art. 4. — Les individus qui, restant dans les cas prévus par les articles 3 et 3, SC présenteraient pour obtenir des passe-ports, seront immédiatement envoyés au dépôt de l'ex-Préfecture de police.
Beaucoup de personnes qui se trouvaient sous le coup du décret militaire et qui désiraient ne point participer à la lutte engagée, parvinrent à sortir de Paris en déjouant toute surveillance.
En temps normal, la consommation journalière des farines s’élève pour Paris à 8,000 quintaux; elle était alors de 5,000 quintaux environ ; ces chiffres manifestent dans quelle proportion considérable avait été réduite la population de Paris.
La Commune, dans la séance de la veille, avait rendu le décret suivant, publié le 7 avril par VOfficitl :
La Commune de Paris,
Considérant que les gardes nationaux ont reçu l'arme cl reçoivent la solde pour défendre la République ;
Considérant que plusieurs manquent à leur service, tout en touchant leur paye, et gardent leur fusil inutile ainsi dans leurs mains,
décrûte :
Art. te'. — Tout garde national réfractaire sera désarmé.
Art. 3. — Tout garde désarmé pour refus de service sera privé de sa solde, 'i
Aht. 3. — En cas de refus de service pour le combat, le garde réfractaire sera privé de ses droits civiques, par décision du conseil de discipline.
11 en fut de ce décret comme de celui prescrivant le service à tous les hommes de dii-neuf à trente-cinq ans ; il fut exécuté très-incomplètement. Par les soins des municipalités, les gardes nationaux qui refusaient de prendre part à la lutte furent désarmés, mais ils ne furent généralement l’objet d’aucune poursuite. Le désarmement des gardes nationaux réfractaires étant laissé aux mairies, s’effectua d’ailleurs sans uniformité. Dans certains arrondissements on y procéda presque immédiatement; dans d’autres, tardivement.
Si, au mois de mars, on avait désarmé la garde nationale, et surtout les bataillons révolutionnaires, comme le gouvernement paraissait en avoir l’intention, les protestations les plus vives, les plus légitimes, peut-être même des collisions sanglantes, se seraient produites. Et maintenant que la révolution était momentanément maîtresse, elle désarmait ses adversaires et ceux qui voulaient rester neutres dans la lutte commencée. C’était porter une atteinte injustifiable au droit individuel; c’était manifester qu’on n’avait, pas plus que les gouvernements précédents, une notion juste de la liberté.
Le Comité central prétendait continuer à donner des ordres militaires; il en résultait une anarchie absolue dans le commandement. Les sous-comités d’arrondissements avaient surtout failli compromettre, sur quelques points, par leur ingérence inconsidérée, les opérations de la défense.
Un arrêté de la Commune prononça leur dissolution.
Considérant « que les grades de généraux étaient incompatibles avec l’organisation démocratique de la garde nationale et ne sauraient être que temporaires », la Commission exécutive, par arrêté du 6 avril, les supprima. Nous avouons n’avoir jamais pu pénétrer le sens, — sans doute profond, — de ce considérant.
Voulant contraindre les gardes nationaux mariés au service des compagnies de guerre, dont le décret du 5 avril les dispensait, le général Cluseret eut recours à un artifice vulgaire, analogue à celui qu’emploient encore quelquefois, quoiqu’il soit bien suranné, les candidats à la députation, pour se présenter au choix des électeurs : « Un groupe important d’électeurs m’a demandé d’accep- (( ter la candidature... etc. »
Ij6 délégué à la guerre disait de même :
^Considérant les patriotiques réclamations d'un grand nombre de gardes nationaux qui tiennent, quoique mariés, à l'honneur de défendre leur indépendance municipale, même au prix de leur rie, le décret du 6 avril est ainsi modiOé :
Do dix-sept à dix-neuf ans, le service dans les compagnies de guerre sera volontaire, et de dix-neuf à quarante ans obligatoire pour les gardes nationaux, mariés ou non.
J'engage les bons patriotes à faire eux-mémes la police de leur ni rondissement et à forcer les réfractaires à servir.
Le aiégué à la guerre,
E. Euisebet.
La proclamation suivante à la garde n'ationale, très-ferme et très-digne, palliait la manœuvre jésuitique du délégué à la guerre :
Citoyens,
Je remarque avec peine <|u’oubliant notre origine modeste, la manie ridicule du galon, des broderies, dos aiguillettes, commence à se faire jour parmi nous.
Travailleurs, vous avex pour la première fuis accompli la révolution du travail par et pour le travail.
Ne renions pas notre origine, et suilout n’en rougissons pas. Travailleurs nous étions, travailleurs nous sommes, travailleurs nous resterons.
C'est au nom de la vertu contre le vice, du devoir contre l'abus, de l’austérité contre la corruption, que nous avons triomphé, ne l’oublions pas.
Restons vertueux et hommes du devoir avant tout, nous fonderons alors la République austère, la seule qui puisse et ait le droit d’exister.
Avant de sévir, je rappelle met concitoyens à eux-mémes : plus d’nigaiilettes, pins de clinquant, plus de ces galons qui coûtent si peu à étager et si cher à notre responsabilité.
A l'avenir, tout ofticicr qui ne justilicra pus du droit de porter les insignes de son grade, ou qui ajoutera à ruiiiformc réglementaire de la garde nationale des aiguillettes ou autres distinctions vaniteuses, sera passible de peines disciplinaires.
Je proliie de cette circonstance pour rappeler chacun au sentiment de l’obéissance hiérarchique dans le service; en obéissant à vos élus, vous obéissez, à vous-mêmes.
L.e général Cluséret avait le droit de donner t\ ses concitoyens ces conseils de modestie. Quoique délégué à la guerre, il ne quit-
lait jamais le costume civil, ün sent, dans celte proclamation, l’homme qui a participé à la grande lutte de la sécession en Amérique, après laquelle les citoyens redevinrent immédiatement d’énergiqnes travailleurs, sans garder aucune trace d’esprit auto* rltaire et militaire.
Dans la nuit du 6 au 7 avril, les troupes versaillaises étaient revenues sur la rive gauche de la Seine. Les fédérés s’occupèrent de mettre le rempart en état. En avant de la porte Maillot fut élevée une barricade qui permit d’établir en ce point une batterie pour répondre à celles des Vcrsaillais installées sur le rond-point de Courbevoie.
Dans la journée, les Versaillais attaquèrent de nouveau Neuilly après une lutte qui fut très-meurtrière pour eux, car les fédérés étaient abrités par des maisons ou retranchés derrière des barricades et des pans de murs. Les Versaillais s’emparèrent du pont, de la barricade qui le commandait et des maisons l’avoisinant sur la rive droite.
Comme la veille, les quartiers des Champs-Elysées et des Ternes furent bombardés par le Mont-Valérien. Il y eut plusieurs personnes blessées, et même quelques-unes tuées. Certaines maisons situées tout près du rond-point de l’Arc-de-Triomphe furent effondrées.
Du côté du Sud les forts et les batteries versaillaises continuaient à se canonner réciproquement.
En dépit des précautions du gouvernement, la province n’était pas absolument isolée de Paris. Peu à peu elle apprenait les tendances de la révolution communale pour le triomphe de laquelle la capitale supportait un second siège, un nouveau bombardement. Les centres intelligents des départements ne paraissaient point antipathiques au mouvement inauguré par Paris. A son exemple, quelques villes avalent essayé de s'insurger contre Versailles. Pour des causes diverses dont il nous est impossible de constater Ici l’importance, — nous avons été trop incomplètement, trop indirectement renseignés sur cés événements pour nous permettre de les apprécier, — ces tentatives avortèrent. Quoique sans succès, ces mouvements manifestaient cependant l’agitation qui régnait eu province; c’était un appui moral pour Paris, Une proclamation adressée le 7 avril à la garde .nationale par la Com-
mission exécutive était de nature à faire présager que ce secours pourrait peut-être devenir plus efflcace.
Dire, comme le faisait cette proclamation, que les gardes nationaux de province, partisans des idées qu’affirmait la Commune de Paris, allaient pouvoir s’organiser et venir au secours de la capitale assiégée, c’était donner prétexte à une espérance trèschimérique.
La population parisienne, plus sensée que certains membres de la Commune, ne la partagea point. Elle continuait à se préoccuper des projets de conciliation proposés par divers groupes. Préférables à un soutien matériel illusoire, leur Justesse pouvait s’imposer aux deux partis, et, mieux qu'une victoire par les armes, apaiser le déplorable conflit engagé.
Dans la journée, des citoyens habitant le quartier des Écoles, avaient fait afficher dans les V®, VI® et VII® arrondissements la lettre suivante à M. Thiers, qui indiquait en termes nets et modérés la cause première du dissentiment, et qui déclarait avec raison que l’Assemblée devait, tout d’abord, affirmer la République, afin de fournir un point d’appui solide qui permit d’exercer une utile entremise :
Monsieur,
Paris tout entier est dans une consternation profonde. Après tant de souffrances et l'ennemi encore sous nos murs, pourquoi cette guerre fratricide qui nous épouvante et nous atterre ?
Un malentendu déplorable semble en être la cause. Vous croyez à une émeute : vous vous trouvez en face de convictions précises et généralisées.
L’immense majorité de la capitale considère la République, aujourd’hui gouvernement de fait et qu'on no pourrait changer sans révolution, comme un droit supérieur, hors de discussion. Aussi n'est-ce pas sans alarmes qu'elle a vu l’attitude prise par l’Assemblée à Bordeaux et continuée it Versailles. L'attaque de Montmartre lui a paru également suggérée par une méprise regrettable. Paris, à tort ou à raison, a vu dans toute la conduite de l’Assemblée le dessein prémédité de rétablir la monarchie, origine de nos affreux désastres. Beaucoup de citoyens ont différé d’avis sur l'opportunité d'une résistance matérielle. Mais conclure de là à un désaccord sur le mérite du régime républicain serait, de votre part, tomber dans une erreur grave.
Sans doute, à Versailles, comme à Paris, on aspire à une honorable conciliation. Encore faut-il que les bases en soient évidentes. L’Assem-
blée, c’était un devoir créé par la situation, aurait dû donner des gages de son républicanisnie. C’est à elle, si elle a un vrai désir de la pais, de ne pas souiïrir que ses délibérations et ses actes puissent être ràchcuscment interprétés. Que, rentrant dans la légalité républicaine dont elle a au moins l’air d’étre sortie, elle adhère sans réticence à une forme gouvernemeniale, patrimoine commun, qui, de votre avis même, « est celle qui nous divise le moins ». Alors les hommes d’ordre, que vous blâmez très-injustement de ne vous être point venus en aide, auront un point d’appui elTicace pour exercer leur utile entremise.
Quant à la Commune, expression véritable du droit de la cité, elle nu saurait être un obstacle. Sa constitution, moditiable par l'élection, soulève des problèmes complexes, dont la solution ne saurait s'improviser. Ce point, subordonné quoique capital, doit être réglé amiablement.
Les soussignés font appel à la loyauté de l’Assemblée. Si clic a la sagesse d’entrer dans cette voie juste et humaine, l’effusion du sang s’arrêtera; les frères ennemis pourront de nouveau se tendre la main. Entre eux se scellera le pacte d’union ; Paris, ce jour-là, sera dans la joie, rentrera dans la paix et reprendra scs travaux en disant avec vous :
"Vive la République !
Charles Pajot, professeur à la Faculté de Médecine ; docteur Delasi.vcve, médecin des hôpitaux ; Victor Vendeczenckel, avocat ; Henri Carle, rédacteur de la Libre Conscience; docteur Galtier-Boissière ; Eugène Delattre, ancien préfet; Noël Pascal, publiciste; E. Albaric, pharmacien; Jean Podvieille, instituteur ; S.mciielle, ingénieur civil ; Auguste Vaison, étudiant en droit; A. Grégoire, professeur; P. BcDi:f, étudiant en médecine; Hocssellx, artiste peintre ; Deiiallas, horloger ; docteur Colli.neau.
Le citoyen Pierre Denis formula, dans le journal le Cri du Peuple public le 7 avril, un traité de paix dont voici l’idée fondamentale.
Paris devait être considéré désormais comme Ville libre, absolument autonome, participant pour sa quote-part aux frais généraux de la nation, à l’exception toutefois de l’armée permanente, la cité parisienne devant, en cas de guerre, fournir les contingents qui lui seraient réclamés, et interdisant en temps normal l’entrée de son territoire à l’armée ; la police et la défense urbaines étant laissées aux soins de la garde nationale. Le gouvernement français ne devait pas s’immiscer dans la constitution et le gouvernement qui régiraient Paris, ville libre, auprès duquel
il serait simplement représenté par un délégué. Paris acceptait les principes généraux du Code civil avec réserve d’en modifier les articles selon les besoins, les intérêts exprimés par le libre suffrage de la population. La ville libre de Paris enverrait des représentants aux assemblées législatives et en accepterait les résolutions qui ne seraient pas en contradiction avec la constitution communale. Paris adhérait aux préliminaires de paix avec la Prusse et solderait sa quotité de l’indemnité de guerre. A ces conditions acceptées par le gouvernement de Versailles, Paris était décidé à cesser la lutte.
Ce projet avait, on le volt, pour but, de constituer Paris en véritable État autonome, relié au reste du pays par un contrat nettement défini. Sa réalisation, généralisée en France, y produisant des groupes dont la population aurait été environ celle de Paris, eût transformé notre pays en une société politique analogue à la Suisse. Cette organisation nouvelle aurait donné satisfaction aux besoins divers de 1a nation, sans détruire son unité politique. Au lieu de se concentrer, comme cela a lieu maintenant, eu quelques villes seulement, la vie politique et intellectuelle aurait afilué dans chacun des groupes devenus des individualités, vivant, tout d’abord, de leur vie propre.
Parce que la nation française n’a pas su, après 1789, se constituer sur la base solide de l’indépendance communale, premier élément de la société moderne, garantie de tout ordre et de tout progrès, elle erre misérablement de révolution en révolution; elle tombe de Monarchie en Empire en passant par la République autoritaire et eentralisatrice ; c’est-à-dire que la nation française est, politiquement parlant, à peine sortie de l’ancien régime. Ce système de centralisation, d’autorité à outrance, étouffe le développement et l’initiative de l’individu et des divers groupes dont les multiples rapports constituent l’harmonie sociale; il s’oppose au progrès régulier et pacifique de notre nation. Cause primordiale de notre décadence présente, ce système doit être enfin abandonné.
L’idée préconisée par le citoyen Pierre Denis, dont l’heureuse application à la France serait si féconde en excellents résultats, était antipathique à nos démocrates, à nos prétendus républicains, généralement imbus de tradition jacobine, El ce sont eux qui dirigent encore malheureusement l'opinion publique. Dès lors, il n’est
pas surprenant que celle idée rénovatrice ail élé dédaignée et conspuée. •
Mais il surgit une jeune génération qui ne se contente pas de phrases sonores, qui délaisse les tendances surannées, qui abhorre autant les pontifes que les dictateurs, qui se moque des simplistes et des abstracleurs de quintessence ; une génération qui étudie la réalité et s’en inspire, qui ne substitue pas les élucubrations fantaisistes de l’imagination à la nature des choses, qui ne veut pas bouleverser la société, — les révolutions sont des cataclysmes à éviter, — mais la réformer conformément aux enseignements de la science. Cette génération, parvenue à la vie intellectuelle et politique sous l’Empire, a été fortement impressionnée par les événements contemporains, surtout par ceux de ces derniers mois, devenus pour elle une source inépuisable d’enseignements de toute nature. Déjà remarquable par les idées, celle génération deviendra de plus en plus forte, de plus en plus intluenle, tandis que peu à peu disparaîtront les coutumiers des vieilles ornières.
«amedl 8 avril 1891
Le dêlégHé â |a gyiiiTe institua, le ^nvrilj^iiiuÿPïmbiission de barriPddès’îdft'pb'tce'dii-coiiil^anADt de des
j** capitaine» du'*«é!aife5^e* deyi membres d
membrê élu pair èMa4j»arroBdissfiai(8pt, qui (lé^àit commerifcejr ses
travaux le lend^ain^
' " Le duel ÿartillerie cou]
l toujours ^ussi famniaa]^le,du côte"^*.
des Jprls ,,dq iStjd. Dans la journée dû fif^l’ar^iHeiïê^les^t^rësTr" appuyée, par la garde nationale, parvint 'ff s?*porïer ’lin' peu en avant.
Du côté de rOuest, les Versaillais s’avancèrent dans Levallois- Perret et firent un mouvement sur Asnières. A Neuilly il y eut, le matin, une Vive fusillade; les positions des fédérés restèrent les mûmes.
Le bombardement de la ville continua. Les obus vinrent éclater sur des points de plus en plus éloignés du rempart; il en tomba rue de Presbourg et rue de Morny. , ^
Un ordre du délégué à la guerre recommandait formellement de rester sur la défensive, de cesser les éonvocations qui étaient faites à tout instant, sans' utilité, danû les divers quartiers, et qui n’avaient d’autre effet' que de fatigupr‘'la garde nationale par des déplacements sans objet. \ ^
Ce documcQlse terminait ainsi :
^ En sorte que cette Révolution, si grande, si belle et si pacifique, pourrait devenir violente, c’est-à-dire faible.
Nous sommes forts, restons calmes I
Cet état de choses est dû en partie à des chefs militaires trop jeunes et surtout trop faibles pour résister à la pression populaire. L'bomme du devoir ne connaît que sa conscience et méprise la popularité. Je réitère l’ordre d'avoir à se tenir sur la plus stricte défensive, et à ne pas jouer le jeu de nos adversaires, en gaspillant et nos munitions et nos forces, et surtouj la vie de ces grands citoyens, enfants du peuple, qui ont fait la Révolution actuelle.
Quand le bruit aura cessé, que le calme de la rue aura passé dans les esprits, nous serons beaucoup plus aptes à perfectionner notre organisation, d’où dépend notre avenir.
En attendant, citoyens, laissons de cûté toutes ces petites rivalités, toutes ces personnalités mesquines, qui tendent à désunir ce magnilique faisceau populaire, formé par la comptunauié de l.i souffrance. Si nous roulons vaincre, il faut être unis. E^qucl plus bmu, plus simple et plus noble lien que celui de la fraternité tfbs armes au^^rvice de la justice!
Formez vite vos compagnies de gu^'re, ou plutir compléfez-tes, car elles existenW}l^i^!'.^;^|J#*^.^«;^^ ' ' - . i
De dix-âcpij;^ esj^.fqçpflati^j .dc .di^-qeu’f à,, ^
quarantciii^ljl^^S^MrQf^^ non.
Faites egir^vous la jKMloèTWffiotiquc, fôiw lofelic^s ^ marcher sons
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.ÂTussit^ que quatrè^n^ia^lcs, fbrmanha^Jÿ1nH0(^'q^q\rftMitir
i bOO hom sofShlCcohatiloécs, (|uc son c“riétSArftttffrt«; Syfidb à ik'-;;-. ■"place un'castirnéftcnï. Kif.c'ascrne ou au camp, son orgudlsaiio» 5,'acbc;^^ .. vera rapidement, cl dFors tout ce trouble, toute celle confuSfcn s^vj^oui-s/ ronl au souille puissant de la victoire. / "
Danton demandait à nos pères de l’audace, encore de l'audace, toujouis Ij de l'audace ; je vous demande de l'ordre, de la discipliné, du calme cl de la patience : l'audace alors sera facile. En ce moment, clic est coupable cl ridicule. »
Dans la séance du 8 avrih la Commune adopta le décret suivant ; , X •
La Commune de Paris
Décrète : . , . ; ' . ^ -
Tout citoyen blessé à l’ennemi jiou^ la défense des droits de Paris recevra, si sa blessure entraîne une^.incâpaeitc de travail partielle ou abso lue, une pcniion annuelle et viagère dont le chiffre sera fixé par une commission spéciale, dans les liroitcs^e trois ccfils à douze cenis francs.
U iii
ün se rappelle que les élections complémentaires à la Commune avaient été ajournées par suite des opérations militaires engagées. La Commission exécutive décida, par arrêté du 8 avril, que ces élections auraient lieu le lundi 10 avril, de huit heures du matin à huit heures du soir.
A celte note, insérée dans le Journal officiel de Versailles:
Quelques honmics reconnus pour appartenir à rarniéc et saisis les armes à la main, ont éic passes par les armes, suivant la rigueur de lu loi militaire qui frappe les soldats combattant leur drapeau,
La Commission exécutive répondait par l’insertion des lignes suivantes dans le Journal officiel de Paris :
Cet horrible aveu n'a pas besoin de commentaires. Chaque mot crie vengeance, justice 1 Klie ne sera pas attendue. La violence de nos ennemis proive leur faiblesse. Ils assassinent; les républicains combattent. La République vaincra!
Avec tant d’autres, les francs-maçons cherchaient à s’interposer entre la Commune et l’Assemblée pour faire cesser, par une transaction immédiate, la lutte sanglante qui durait depuis trop longtemps déjà. A cet effet, quelques francs-maçons dignitaires rédigèrent, le 8 avril, un manifeste qui, rappelant les devises humanitaires de leur ordre, exhortait les comballanls à « arrêter « l’elfusion de ce sang précieux qui coule des deux côtés. »
Les journaux du malin firent connaître à Paris une déclaration rédigée par neuf représentants de la Seine présents à Versailles. Ce long factum parlait beaucoup des patriotiques souffrances de nos députés; et, pour calmer l’effervescence parisienne, pour amener la capitale à mettre bas les armes, il faisait remarquer qu’après tout « la République n’avait été contestée ouvertement « par aucun membre de l’Assemblée nationale. » Cela ne devaitil pas suflirc pour satisfaire Paris?
Les puériles réflexions de nos députés manifestaient combien ils avaient peu l’intelligence du mouvement qui s’accomplissait et la connaissance des profondes réformes à opérer pour faire de l’unité française autre chose qu’une expression géographique. En déCnilive, les neuf députés de Paris qui signèrent celle déclaration n'émctlaieut aucune base de solution, aucune idée capable d’apaiser la;discordc civile. Ce document que nous reproduisons était donc sans aucune valeur, sans aucune utilité pratique :
Le temps n'ost fos aux longs discours, lorsque le canon gruiidu ; et la où les passions se hcurlcnt, la voix de la raison n’a guère chance d’èlrc écoulée. Cependant, nous ne saurions, nous, représentants de Paris, Dienibies de l'Assemblée nationale, garder le silence, à la vue des malheurs qui accablent notre pays, à la vue de Paris dans l'abandon et dans le deuil. Il y a quelque chose de trop poignant dans la tristesse que l’oITusion du sang français nous inspire ; nous sourfrons trop, par 1a pensée, des soulTrances de Paris, condamné, après la cruelle épreuve d’un siège héroïquement soutenu, è une épreuve plus cruelle encore, pour que du fond de nos coeurs saignant de tant de blessures à la fois, ne s'échappe pas un cri d’averlissoment et de douleur.
Nous nous abstiendrons de toute parole faite pour ajouter aux colères ou envenimer les haines ; elles n’oni pas besoin, liclas! d’étre attisées! C’est à les éteindre qu’il faut songer.
Nous adressant donc tout d'abord à cette nombreuse portion du la population parisienne qui veut l’ordre dans la liberté, qui veut la reprise du Iravail, mais qui veut aussi le maintien assuré de la République et qui redoute l’esprit dont une certaine fiaction de r.\sscmblce nationale est animée, nous lui dirons qu'il serait inexact d'imputer ccl esprit à l'Assemblée tout entière, ou même à la majorité; qu’après tout, U République existe de fait, qu'elle compte dans l'Assemblée des défenseurs énergiques Cl vigilants; que pas nn membre de la majorité n'a encore mis ouvertement en question le principe républicain ; que si ce principe est sauve, aucun mauvais vouloir, aucune arrière-pensée ne l'empècherooi de porter ses fruits naturels et d’avoir ses développements logiques; que l'essentiel est donc, pour le moment, de préserver de toute atteinte la forme républicaine, laquelle, si elle devait périr, périrait certainement le jour où la violation prolongée de la légalité, les excès de l'arbitraire, la paralysie du travail, la guerre de ville à ville et de citoyen à citoyen, feraient croire l’cxislcnce de 1a République incompatible avec le re.spect des lois, la prospérité du commerce et de l’induslrio, la sécurité individuelle et la paix publique.
Quant à ceux qui auraient été entruines dans l'insurrection par une exaltation d’idées désintéressée dans sa violence et sincère dans son égarement, nous leur dirons qu’ils auraient dù frémir à la seule pensée d'aggraver, de prolonger le fléau de l’occupation étrangère en y ajoutant le fléau des discordes civiles ; que s’il est légitime de demander pour Paris, comme pour les autres villes de France, la jouissance pleine et colicrc des libertés communales, il ne l'est pas de la demander à une révolte coiiire le suffrage universel j que si l’excès de la centralisation est un mal, l’autonomie de la Commune, poussée jusqu’à la destruction de l'uniié nationale, œuvre do i)lusicurs siècles, est un mal bien 'plus grand encore, et que travailler à la dislocation de la France, c’est remonter le cours de
l’bistoire, abandonner le principe de la solidarilc el répudier les tradilions de la Révolution française.
Enfin, au gouvernement, nous dirons que c'est en cherchant les moyens d’arrêter reffusion du sang français qu'il doit, selon nous, rétablir l'ordre, et, dans l’appréciation des mesures à | rendre pour arriver i ce but suprême, nous l’adjurerons de s'inspirer de certaines paroles prononcées, le 3 avril, par le chef du pouvoir exécutif, paroles où nous avons cru découvrir et où nous avons salué avec joie l'indication d'une tendance à adopter la politique de la modération, de l'apaisement et de l'oubli. Car il faut couper court à cette horrible lutte entre Français : il le faut.
Pour nous, notre ligne est toute traeée. Nous avions conçu l’espoir qu'il serait possible de mettre fin aux angoisses de la population parisienne et de remplir les vœux de Paris sans passer par la guerre civile.
Cet espoir a été trompé : nous le reconnaissons avec une douleur inez< primable, puisque le sang coule. Mais nous ne nous découragerons pas. Nous resterons au poste que les suffrages de nos concitoyens nous ont assigné, quelque tragique que soit la position que les circonstances nous ont faite. Jusqu'à l’épuisement de nos forces, nous y resterons.
Que si la République courait des dangers, ce serait pour nous une raison de plus de la défendre là où elle aurait le plus besoin d’ètre défendue, et où elle le serait avec les seules armes vraiment efficaces : la discussion libre et la raison.
Les représenlantt de Paris présents à Versailles,
Louis BLAnc, Henri Bnisso», Edmond Adam, C. Tirard, E. Farcy, a. Peyrat, Edgar Qcinet, Lakglois, Doriab.
Sous le litre : Proposition d’un traité de paix, les journaux du 8 avril reproduisirent une communication faite par M. Victor Schoelcher, député de Paris, à l’Avenir national. Dans celte note très-étendue (nos députés étaient alors volontiers prolixes), M. Scliœlcher développait la résolution suivante, qu’il voulait présenter à l’adoption de l’Assemblée nationale :
Une commission de six membres est chargée de s'aboucher avec la Commune de Paris et de conclure un arrangement qui rétablirait à Paris l'autorité du gouvernement légal, qui garantirait, à Paris, ses franchises, et à la Commune l’intégralité de ses droits municipaux.
Tous ces efforts de pacification, toutes ces tentatives de transaction se heurtaient malheureusement contre l’obstination de l’Assemblée nationale, qui considérait la défaite de l’insurrection comme nécessaire avant tout.
Dim»nchr • «vril 18V t
Dans la nuit du 8 au 9 avril, les fédérés firent plusieurs reconnaissances en avant des forts du Sud. Les positions des deux armées en présence ne furent pas modifiées.
Pendant la journée du dimanche, les forts de Vanves et d’issy canonnèrent presque sans intermittence. Les batteries des Yersaillais, établies sur le plateau de Chàtillon et dans le haut du bois de Clamart, répondaient de temps en temps seulement.
A Neuilly, les Versaillais s’emparèrent, aux abords du pont, d’un assez grand nombre de maisons qu’ils occupèrent. Us gagnaient évidemment du terrain.
La Porle-Haillot était fortement endommagée; l’artillerie du rond-point de Courbevoie avait réussi à démolir les ailes soutenant le tablier du pont-levis ; les terrassements de la demi-lune étaient bouleversés ; les remparts et les embrasures avaient aussi été fort éprouvés; mais leur réparation était facile.
Les bottes à mitraille et les obus continuaient à pleuvoir dans les quartiers voisins de Neuilly. Les Ternes devenaient inhabitables; l’Arc-de-Triomphe recevait toujours des obus; il conservait trace de leur éclatement. Aucun d’eux, jusque-là, n’avait porté sur les bas-reliefs.
La batterie de la Porte-Maillot avait été renforcée de nouvelles
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pièces; à la porte des Ternes il en avait été établi, et l’on pratiquait des embrasures pour en recevoir d’autres.
Dans cette journée, les Versaillais se répandirent du côté du champ de courses de Longchamps.
Une chose vraiment curieuse, c’était l'animation qui régnait ce jour-là aux Champs-Elysées. On ne cessa d’y circuler pendant toute l'après-midi, comme si la lutte n’était pas engagée à quelques centaines de mètres. C’était le jour de Pâques, le temps était magnifique. La garde nationale avait peine à contenir la foule qui venait voir éclater les obus et entendre la canonnade.
La fixation des élections complémentaires au 10 avril fut vivement combattue par la plupart des journaux partisans de la Commune.
Déjà la Commune avait admis plusieurs membres, bien qu’ils n’eussent pas obtenu la majorité fixée par la loi de 1849. Beaucoup d’électeurs ayant quitté Paris depuis le vote du 26 mars, il était présumable qu’il n’y aurait pas grande affluence au scrutin du 10 avril. Cette prévision faisait désirer aux partisans de la Commune l’ajournement de l’élection, qui avait d’ailleurs l’avantage de ne pas introduire dans la Commune des éléments nouveaux, peutêtre hostiles à la conduite qu’elle avait adoptée. Et, sur bien des points, il y avait lieu de lui être peu sympathique!
La pénurie des finances constituait l’uue des plus graves difficultés, l’une des entraves les plus insurmontables de la situation faite à la Commune par l’arrêt complet de toute production. Le cit. Ch. Bcsiay, délégué par la Commission des finances à la Banque de France, ne rendit pas un minime service à la Commune, en lui procurant certaines ressources financières assez considérables que les opérations militaires nécessitaient. Doué d’un esprit distingué, d’un caractère ferme, d’une volonté opiniâtre, le cit. Ch. Beslay parvint à faire admettre aux directeurs de la Banque de France que la Commune devait avoir la libre disposition des fonds appartenant à la ville de F*aris, déposés dans cet établissement. Reconnaissant à la Banque son caractère d’indispensable établissement privé, le cit. Beslay s’engagea, au nom de la Commune, à la mettre à l’abri de toute atteinte, à la faire respecter, soit par l’organisation d’un bataillon de gardes nationaux spécialement composé des employés de l’établissement, soit en adjoignant, s’il était besoin, à ce bataillon, d’autres détachements commandés par
la Commune. A ces conditions, une entente fut conclue. La Banque devait fournir à la Commune, sur un récépissé de M. Beslay, les fonds de la Ville qu’elle possédait en dépôt; et, dans le cas où ces fonds seraient épuisés, elle devait faire des avances garanties par la remise de titres sur les biens de la ville de Paris.
Par une circulaire datée du 9 avril, approuvée par le délégué à la guerre, le Comité central invitait la garde nationale à procéder régulièrement à la nomination des divers délégués et conseils dont l'ensemble constituait la Fédération de la garde nationale.
Dans la journée, les membres de la Ligve d’union réijublicaine pour les droits de Paris se réunirent à l’Lcole centrale, avec quelques représentants de la Commune, dans le but de recberclier quels pouvaient être les termes de la convention d’armistice à proposer à l’Assemblée de Versailles. Après discussion, il fut convenu, dans une autre réunion qui eut lieu le soir, que la ligue ne se départirait point de l’esprit de sou programme, qui pouvait se résumer ainsi : maintien de l’unité politique de la France, autonomie municipale des communes. Des délégués furent désignés pour porter au gouvernement de Versailles le programme de la Ligue avec la mission de chercher à établir les conditions d’un armistice. Ces délégués devaient partir le lendemain.
Le programme de la Ligue d’union républicaine avait été adopté par un grand nombre de réunions; il exprimait donc les vœux d’une majorité importante de la population parisienne, et pouvait dès lors être proposé comme base de la transaction que les délégués allaient proposer à Versailles.
Le gouvernement avait déjà reçu à Versailles la délégation de l’Union des chambres syndicales, représentant le commerce et l’industrie de Paris. Plusieurs entrevues avec M. Thiers et avec quelques groupes de députés n’avaient produit encore aucun résultat. M. Thiers évita soigneusement de faire une réponse qui put être interprétée dans un sens favorable à une transaction avec Paris.
Après avoir exposé aux députés les vœux dont ils étaient les interprètes, les délégués des chambres syndicales en reçurent cette réponse : « Que l’insurrection désarme d’abord, » Prétention dérisoire, car alors il n’y aurait plus eu lieu de parler de transaction. Lorsque les délégués demandèrent la confirmation de la Répu»
blique, ou leur répondit ; « La République existe. » Ils firent observer que Paris voulait jouir de ses franchises municipales. « La Chambre fait une loi les accordant à toutes les communes, » leur dit-on. Hélas ! MM. les Députés se flguraienUils que le projet de loi présenté pût être considéré comme reconnaissant l’autonomie communale ?
Voilà comment les propositions conciliatrices étaient accueillies à Versailles.
La prolongation de la lutte attristait de plus en plus les esprits raisonnables. Mais quels arguments pouvaient-ils faire valoir pour obtenir des combattants la cessation des hostilités lorsqu’ils apprenaient que des propositions modérées étaient systématiquement repoussées par Versailles, qui continuait à vouloir maîtriser la rébellion parisienne par les armes.
Dans le but d’exposer aux campagnards induits en erreur par le gouvernement de Versailles le but de la Révolution du 18 mars, André Léo et le citoyen B. Malon rédigèrent le manifeste suivant, adressé « aux travailleurs des campagnes, » qui fut imprimé à l’Imprimerie nationale, sur papier petit format, et distribué dans les départements par l’entremise de citoyens dévoués. Les journaux ne le reproduisirent que vers le milieu du mois de mai :
COMMUNE DE PARIS
AUX ÏBAVAILLEURS DES CASIPACXES
Frère, on le trompe. Nos ialéréts sont les mêmes. Ce que je demande, tu le veux aussi : l’arTranchissemenl que je réclame, c’est le tien. Qu'importe si c’est à la ville ou à la campagne que le pain, le vêtement, l’abri, le secours manquent à celui qui produit toute la richesse de ce monde? Qu’importe que l'oppresseur ait nom ; gros propriélaire ou industriel ? Chez loi, comme chez nous, la journée est longue et rode et ne rapporte pas même ce qu’il faut aux besoins du corps. A loi comme à moi, la liberté, le loisir, la vie do l’esprit et du cœur manquent. Nous sommes encore et toujours, loi et moi, les vassaux de la misère.
Voilà près d’un siècle, paysan, pauvre journalier, qu’on te répète que ja propriété est le fruit sacré du travail, et lu le crois. Mais ouvre donc les yeux et regarde autour de toi; regarde toi-même et lu verras que c’est un mensonge. Te voilà vieux ; lu as toujours travaillé ; tous tes jours se sont passés la bêche ou la faucille à la main, de l’aube à la nuit, et lu n’es pas riche cependant, et lu n’as pas même un morceau de pain pour ta vieillesse. Tous tes gains ont passé à élever péniblement des enfants
que la conscription va te prendre, ou qui, se mariant i lear tour, mèneront la même vie de bête de somme que tu as menée, et finiront comme ta vas finir, misérablement ; car, la vlguenr de tes membres s’ étant épuisée, tu ne trouveras guère plus de travail ; tu chagrineras tes enfants du poids de ta vieillesse, et te verras bientôt obligé, le bissac sur le dos et courbant la tète, d'aller mendier de porte en porte l’aumône méprisante et sèche.
Cela n’est pas juste, frère paysan, ne le sens-tu pas? Tu vois donc bien que l’on te trompe; car s’il était vrai que la propriété est le fruit du travail, tu serais propriétaire, toi qui as tant travaillé. Tu posséderais cette petite maison, avec on jardin et un enclos, qui a été le rêve, le but, la passion de toute ta vie, mais qu’il t’a été impossible d’acquérir, — ou que tu n'as acquise peut-être, malheureux, qu'en contractant une dette qui t’épuise, te ronge, et va forcer tes enfants à vendre, aussitôt que tu seras mort, peut-être avant, ce toit qui t’a déjà tant coâié. Non, frère, le travail ne donne pas la propriété. Elle sc transmet par hasard ou se gagne par ruse. Les riches sont des oisifs, les travailleurs sont des pauvres, — et restent pauvres. C’est la règle; le reste n’est que l'exception.
Cela n'est pas juste. Et voilà pourquoi Paris, que tu accuses sur la foi de gens intéressés à te tromper, voilà pourquoi Paris s'agite, réclame, se soulève et veut changer les lois qui donnent tout pouvoir aux riches sur les travailleurs. Paris vent que le fils du paysan soit aussi insiruit que le fils du riche, et pour rien, attendu que la science humaine est le bien commun de tons les hommes, et n’est pas moins mile pour se conduire dans la vie que les yeux pour voir.
Paris veut qu’il n'y ait plus de roi qui reçoive trente millions de l'argent du peuple, et qui engraisse de plus sa famille et scs favoris : Paris veut que, cette grosse dépense n’étant plus à faire, l’impôt diminue grandement. Paris demande qu’il n'y ait plus de fonctions payées 90,000, 30,000, 100,000 fr.; donnant à manger à un homme, en une seule année, la fortune de plusieurs familles; et qu’avec cette économie, on établisse des asiles pour la vieillesse des travailleurs.
Paris demande que tout homme qui n'est pas propriétaire ne paye pas un sou d’impôf; que celui qui ne possède qu’une maison et son jardin ne paye rien encore; que les petites fortunes soient imposées légèrement, et que tout le poids de l’impôt tombe sur les richards.
Paris demande que ce soient les députés, les sénateurs et les bonapartistes, auteurs de la guerre, qui payent les cinq milliards de la Prusse, et qu’on vende pour cela leurs propriétés, avec ce qu’on appelle les biens de la couronne, dont il n'est plus besoin en France.
Paris demande que la justice ne coûte plus rien à ceux qui en ont besoin, et que ce soit le peuple lui-même qui choisisse les juges parmi les honnêtes gens du canton.
Paris veut eorm, écoule bien ceci, iravailleur des campagnes, pauvre journalier, petit propriétaire que ronge l'usure, bordier, métayer, fermier* vous tousqui semez, récoltez, suez, pour que le plus clair de vos produits aille a quelqu’un qui ne fait rien ; — ce que Paris veut, en lin de compte, c'est la terre au paysan, l'outil à l'ouvrier, le travail |>our tous.
La guerre que fait Paris en ce moment, c'est la guerre à l'usure, au mensonge et à la paresse. On vous dit : « Les Parisiens, les socialistes sont des parlageux. » £b, bonnes gens, no voyez-vous pas qui vous dit cela'l Ne sont-ils pas des parlageux ceux qui, ne faisant rien, vivent grassement du travail des autres 'I N’avez vous jamais entendu les voleurs, pour donuer le change, crier ' « A.u voleur I a cl détaler tandis qu'on arrête le volé?
Oui, les fruits de la terre à ceux qui la cullivenl, A chacun le sien; le travail peur tous.
Plus de trcs-riclies ni de très-pauvres.
Plus de travail sans repos, ni de repos sans travail.
Cela se peut ; car il vaudrait mieux ne croire à rien que de croire que la Justice ne soit pas possible.
11 ne faut pour cela que de bonnes lois, qui sc feront quand les travailleurs cesseront de vouloir être dupés par les oisifs.
Et dans ce leuips-là, croyez-le bien, frères cultivateurs, les foires et les marchés seront meilleurs pour qui produit le blé et la viande, cl plus abondants pour tous, i|u'ils ne le furent Jamais sous aucun empereur ou roi. Car alors, le travailleur sera fort et bien nourri, et le travail sera libre des gros iinpéts, des patentes et des redevances, que la Révolution n’n pas toutes emportées, comme il parait bien.
Donc, habitants des campagnes, vous le voyez, In cause de Paris est la vôtre, Cl c’est pour vous qu'il travaille, en même temps que pour l'ou* vrier. Ces généraux, qui l'attaquent en ce moment, ce sont les généraux qui ont trahi la France. Ces députés, que vous avez nommés sans les connaître, veulent nous ramener Henri V. Si Paris lumlie, le joug do misère restera sur votre cou et passera sur celui de vos enfants. Aidcz-lc donc à triompher, et, quoi qu'il arrive, rappcicz-vous bien ces paroles — car il y aura des Révolutions dans le monde jusqu’à ce qu'elles soient accomplies :
La TEHIlK AU PAYSAN, I-’OtlTIL A l’oL'VRIEB, LE TRAVAIL POUR TOUS.
Lt* travailleur» de Paris.
liundi lO avril 1891
Les gardes nationaux, après un combat de plusieurs heures, s’emparèrent dans la nuit du 9 au 10 avril d’Asnières, où ils prirent position. Les wagons blindés, avancés au-delà de la Seine, commencèrent alors à opérer. Du cèlé de Villiers et de Levallois, les fédérés firent un mouvement en avant qui leur assura la possession de la partie nord-est de Neuilly. Le rond-point de Courbevoie et le Monl-Valériec ayant peu bombardé dans la nuit, on profita de ce calme inaccoutumé pour réparer la Porte-Maillot, rétablir le pont-levis et remettre en état le rempart. En avant de la porte, on commença l’installation de nouvelles batteries.
Les canonnières avaient commencé leurs opérations; de Sèvres, elles envoyaient des projectiles sur Meudon,
Dans la nuit du 9 au 10 avril, la canonnade résonna fortement du côté des forts du sud. Des points élevés de la capitale, on distinguait les lumières produites par les détonations des canons, qui se succédaient avec rapidité. Ce spectacle sinistre dura environ pendant deux heures; pois la canonnade s’apaisa peu à peu. Les troupes versaillaises avaient eu le dessein de surprendre nuitammeut les forts de Vanves et d'issy et de forcer l’enceinte îi l’arme blanche.
Ils en furent empêchés par une résistance énergique, et durent subir de fortes pertes, principalement causées par l'intervention de mitrailleuses américaines, dont on s’était jusque-là peu servi.
Les observations faites par plusieurs membres de la Commune et par certains journaux concernant l'ajournement des élections flnirent par prévaloir. Les élections furent ajournées.
Dans la séance du même jour, la Commune résolut de subvenir aux frais mortuaires des gardes nationaux qui succomberaient dans la lutte contre Versailles.
Ainsi que l’annonçait une note insérée la veille dans le Journal officiel, la Commune s’occupa, dans la séance du 10 avril, du sort des familles des gardes nationaux tués « pour la défense du droit du peuple, » qu’elle assura en prenant les dispositions suivantes :