DECLARATION AU PEUPLE FRANÇAIS
Dans le conflit douloureux et terrible qui impose une fois encore il Paris les horreurs du siège et du bombardemeut, qui fait couler le sang français, qui fuit périr nos frères, nos femmes, nos enfants, écrases sous les obus et la mitraille, il est nécessaire que l’opinion publique no soit pas divisée, que In conscience nationale ne soit point troublée.
Il faut que Paris et le pays tout entier sachent quelle est la nature, la raison, le but de la révidution qui s’accomplit. II faut enfin que la responsabilité des deuils, des souffrances cl des raalbciirs dont nous sommes les victimes retombe sur ceux qui, après avoir trahi la France et livré Paris à l’élrangor, poursuivent avec une aveugle et cruelle obstina- ' tion la ruine de la capitale, afin d’enterrer, dans lu désastre de la République cl do la liberté, le double témoignage de leur trahison et de leur crime.
La Commune a le devoir d’affirmer et de déterminer les aspirations et les voeux de la population de Paris; de préciser le caractère du mouvement du 18 mars, incompris, inconnu et calomnié par les hommes politiques qui siègent à Versailles.
Celte fois encore, Paris travaille et souffre pour la France entière, dont il prépare, par ses combats et ses sacrifices, la régénération intellectuelle, morale, administrative et économique, la gloire et la pros • périlé.
Que dcmandc-l-il?
La reconnaissance cl la consolidation de la République, seule forme de gouvernement couipalilde avec les droits du peuple et le développement régulier et libre de lu société;
L'aulunomie absuluc de la Cumnume étendue à lentes les lucalilés de la France, cl assurant à cbacune l'inlégralilé de ses droits, cl à tout Français le plein exercice de ses facultés cl de ses aptitudes, comme humme, citoyen et travailleur.
L'autonomie de la Commune n’aura pour limites que le droit d'autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l’association doit assurer l’unité française.
Les droits inhérents à la Commune .sont :
Le vote du budget communal, recettes et dépenses; la fixation et la répartition de l’impôt; la direction des services locaux; l’organisalion de sa magistrature, de la police intérieure et de l'enseignement ; l’administration des biens appartenant à la Commune;
Le choix par l’élection ou le concours, avec la responsabilité et le droit permanent de contrôle et de révocation des magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres ;
La garantie absolue de la liberté individuelle, de la liberté de conscience et la liberté du travail ;
L’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre défense de leurs intérêts : garanties données à ces manifestations par la Commune, seule chargée de surveiller et d’assurer le libre et juste exercice du droit de réunion et de publicité;
L’organisation de la défense urbaine et de la garde nationale, qui élit scs chefs et veille seule au maintien de l’ordre dans la cité.
Paris ne veut rien de plus à titre de garanties locales, à condition, bien entendu, de retrouver dans lu grande administration centrale, délégation des communes fédérées, la réalisation et la pratique des memes principes.
Mais, à la faveur de son autonomie et proGiant de sa liberté d'action, Paris sü réserve d’opérer comme il l’cutcndra, chez lui, les réformes administratives et économiques que réclame sa population; de créer des institutions propres à développer et propager l’instruction, la production, l'échange elle crédit, à universaliser le pouvoir et la propriété, suivant les nécessités du moment, le vœu des intéressés et les données fournies par l’expérience.
Nos ennemis se trompent ou trompent le pays quand ils accusent Paris de vouloir imposer sa volonté ou sa suprématie au reste de la nation, et de prétendre à une dictature qui serait un véritable attentat contre l’indépendance cl la souveraineté des autres communes.
Ils se trompent ou trompent le pays quand ils accusent Paris de poursuivre la destruction de l’unité française, constituée par la Révolution, aux acclamations de nus pères, accourus à la fête de la Fédération de tous les points de la vieille France.
L’unité, telle ipi’elle nous a été imposée jusqu’à ce jour par l’empire,
la monarchie cl le parlementarisme, n’est que la centralisation despotique, inintelligente, arbitraire ou onéreuse.
L’unilc politique, telle que la veut Paris, c’est l’association volontaire de toutes les iiiilialivcs locales, le concours spontané et libre de toutes les énergies individuelles en vue d’un but commun, le bien-être, la liberté et la sécurité de tous.
La révolution communale, commencée par l'initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scienlilique.
C'est la Un du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l'agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage, la patrie scs malheurs et ses désastres.
Que cette chère et grande patrie, trompée par les mensonges et les calomnies, se rassure donc !
La lutte engagée entre Paris et Versailles est de celles qui ne peuvent se terminer par des compromis illusoires : l’issue n’en saurait être douteuse. La victoire, poursuivie avec une indomptable énergie par la garde nationale, restera à l’idée et au droit.
Nous en appelons à la France!
Avertie que Paris en armes possède autant de calme que de bravoure; qu’il soutient l’ordre avec autant d’énergie que d’enthousiasme; qu’il se sacriiio avec autant de raison que d’héroïsme; qu'il ne s’csl armé que par dévouement pour la liberté et la gloire de tous , que la France fasse cesser ce sanglant conflit !
C’est à la France à désarmer Versailles par la manifestation solennelle de son irrésistible volonté.
Appelée à bénélicier de nos conquêtes, qu’elle se déclare solidaire de nos ellorls; qu’elle soit notre alliée dans ce combat qui ne peut finir que par le triomphe de l’idée communale ou par la ruine de Paris!
Quant à nous, citoyens de Paris, nous avons la mission d’accomplir la révolution moderne, la plus large et la plus féconde de toutes celles qui ont illuminé l’histoire.
Nous avons le devoir de lutter et de vaincre.
La Commune de Paris.
On a reproché à ce manifeste de ne pas donner seulement à la Révolution du 18 mars un caractère de révolution municipale et locale, mais d’étendre les revendications parisiennes à toutes les parties du pays.
Sans discuter en rien sur les termes, nous dirons qu’en fait, jusqu’à ce jour, par suite de la situation de capitale qui est celle de Paris, par suite surtout de l’immense centralisation qui domine
chez nous, toute révolution accomplie par Paris entraîne une modification équivalente dans le régime de la totalité du pays.
Comme cela ne pouvait manquer de se produire, le mouvement commencé prenait en effet chaque jour un caractère plus general, moins particulier, et l’on apercevait de plus en plus nettement que le but auquel il tendait était en contradiction flagrante avec l’ensemble du régime politique jusqu’alors existant.
Qu’on l’inscrivît ou non dans un manifeste, la fin d’un mouvement communal tel que celui qui éclata à Paris, l’issue à laquelle, réussissant, il devait mener fatalement, était une modification profonde de l’état politique même du pays.
Taire cette conséquence inévitable eût pu être la marque, ou d’une insuffisante profondeur de vues, ou d’une plus grande habileté politique chez l’auteur du manifeste; la dire sans ambages et telle qu’il l’apercevait, prouve son intelligence de la situation et de ce qu’elle devait entraîner, en même temps que sa complète sincérité.
Un reproche plus fondé fait à ce programme est celui de venir trop tard. 11 eût dû paraître certainement au lendemain de l’installation de la Commune; on se rappelle qu’à cette époque nous avons regretté l’absence d’un semblable document, qui eût fixé les esprits et évité un vague fâcheux.
Quelques journaux avaient publié une dépêche, d’après laquelle des paysans ayant tiré sur les fédérés, auraient été fusillés. Après enquête, il fut reconnu que cette dépêche était fausse, et le Journal officiel publia la note ci-dessous ;
Plusieurs journaux reproduisent, d’après le journal Pari» libre, une dépêche ainsi conçue :
Place à Guerre.
« Dombro'wski m’apprend que des paysans cachés dans les maisons nous ont tué plusieurs hommes.
« Paysans pris et fusillés séance tenante.
« Henry. >.
El ils accompagnent celte dépêche de commentaires malveillants.
La Commune s’était elle-même émue de cette dépêche, qu’elle n’avait connue que par la publication du Pari» libre.
Le citoyen Henry, chef d’etat-major de la place, a été immédiatement mandé devant la Commission exécutive, et il a déclaré que cette dépêche était apocryphe.
M. Uonvulel, au nom de lu Ligue d’ Union républicaine des Droits de Paris, écrivait au chef du pouvoir exécutif une lettre où il réclamait la mise en liberté de ül. Lockroy, arrêté l’avant-veille à Vanves, sans motif connu de qui que ce soit. Nouvelle violation de la liberté, qui assurément ne légitime pas celles commises à Paris, mais qui y est absolument assimilable.
A l’Assemblée, M. Picard informe les représentants de la prise de la gare d’Asnières. 11 les informe en outre de la création par le gouvernement d’un « Moniteur des communes, destiné à répandre dans les provinces, à la fois le compte rendu sommaire des séances de l’Assemblée et des nouvelles sur les événements. »11 ajoute que toutes mesures sont prises pour empêcher que les publications provenant de Paris soient répandues en province.
La dépêche suivante était adressée aux autorités civiles et militaires des départements :
Versailles, 19 avril 1871, 6 h. 30 soir,
Asnières a été emporté ce matin. Nos soldats, sous la conduite du général Moniaudon, qui se multiplie dans ces circonstances, se sont jetés sur la position, malgré le feu de l’enceinte, et l’ont emportée avec une vigueur extraordinaire. L’ennemi a fait des pertes énormes et ne peut plus incommoder notre établissement de Courbevoie. Ainsi, nous avançons vers le terme de cette criminelle résistance é la loi du pays; et la Commune, déjà désertée par les élccteujs, le sera bientôt par scs défenseurs égarés, qui commencent à comprendre qu’on les trompe et qu’on sacritie inutilement leur sang à une cause à la fois impie et perdue.
«leiull 90 avril 1119 1
La journée du 20 avril n’offre pas d’incidents dignes de remarque en ce qui concerne la lutte à main armée.
Les forts du Sud canonnent et sont canonnés ; un engagement sans grande importance a lieu vers le fort de Montrouge. A Neuilly, à Asnières, le combat continue, sans presque de relâche. Un obus versaillais tombe sur une poudrière à Clichy, et l’explosion qui en résulte fait de nombreuses victimes.
La déclaration suivante de la Ligue des Droits de Paris était affichée et publiée par les journaux :
La Ligue d'Unioii républicaine des droils de Paris a public un programme qui lui parait résumer cxaclcmcni les aspirations de la population parisienne. Elle a présenté ce programme au cher du pouvoir excciilif de la République française et à la Commune de Paris.
Les déclarations de Al. Thiers à nos délégués ne nous orfreiit de garantie ni pour le maintien de la République ni pour rétablissement des libertés communales ; en un mut, pour aucune de nos revendications.
Ce que nous avions annoncé s’est alors réalisé. La guerre civile, qu’il dépendait de l’Assemblée d’arrêter, a sévi avec une fureur nouvelle.
D’un autre côte, la Comimiue, en ne formulant pas son programme et en refusant de s’e.spliquer sur le nôtre, enlève aux défenseurs des droils de Paris les avantages d’un terrain nelieuicnt circonscrit.
El ccpendanl, ai face de l’étraDger qui nous giielte, nous demeurons plus que jamais convaincus que la seule issue possible du conllil est dans la transaction dont nous avons indique les éléments.
En cet état, nous avons le devoir de maintenir tout notre programme et de prendre les résolutions qui, suivant les diverses phases de la lutte, nous paraîtront les plus pro|ircs à assurer le triomphe de nos principes.
Dès à présent nous avons résolu de nous mettre en rapport avec les conseils municipaux des principales villes de France, et de leur faire connaître les vœux légitimes de Paris, auxquels ils prêteront leur puissant concours.
Lyon, qui a conquis sa Commune, Lille, Maçon et d’autres villes qui comprennent que la cause de Paris est celle même de toutes les communes de France, ont devancé notre appel.
Leur intervention est un signe qu'il serait imprudent k l’Assemblée de méconnaître. Qu’elle comprenne enfin que toutes les grandes villes de France sont résolues à maintenir envers et contre tous la forme républicaine et à lui donner, comme base inébranlable, l’intégrité des libertés communales.
Les réflexions contenues dans ce document, relativement à l’attitude de M. Thiers et de l’Âssemblée d’un côté, de la Commune de l’autre, vis-à-vis des démarches conciliatrices, ne sont que trop justes. L’accueil, ici ni là, ne fut certainement pas ce qu’il aurait dû être de la part d’hommes soucieux d’éviter à leur pays les horreurs de la guerre civile. Ni les uns ni les autres ne montrèrent en cette occasion un véritable et sage patriotisme, pas même une réelle et saine intelligence de la situation.
La Ligue, on le voit, n’avait guère plus d’espoir que dans l’appui moral des municipalités de province, et elle résolvait de leur adresser un appel.
La fraction révolutionnaire de la Commune trouvait la Commission exécutive trop peu énergique, et désirait la voir remplacer. A cet effet, dans la séance du 20, diverses propositions furent faites.
Les auteurs de ces propositions ayant été invités à s’entendre entre eux, présentèrent un projet commun, et il fut décidé que la Commune nommerait à chacun des services publics un délégué unique et responsable ayant tous pouvoirs pour prendre seul les mesures nécessitées par la situation sous le contrôle de la Commission et de la Commune.
En ce qui concerne le pouvoir exécutif, 47 voix contre 4 votèrent le projet suivant, présenté par le cit. Deleseluze :
La Commune arrête :
1" Le pouvoir exécutif est et demeure contié, à titre provisoire, aux délégués réunis des neuf commissions, entre lesquelles la Commune a réparti les travaux et les attributions administratives ;
2o Les délégués seront nommés par la Commune, à la majorité des voix;
30 Les délégués se réuniront chaque soir, et prendront, à la majorité des voix, les décisions relatives à chacun de leur département;
4° Chaque jour ils rendront compte à la Commune, en comité secret, des mesures arrêtées ou exécutées par eux, et la Commune statuera.
Les délégués nommés aux divers services publics, et en même temps à la Commission exécutive, furent les suivants :
Guerre
Finances
Subsistances. . . .
Relations extérieures .
Travail et échange . .
Justice
Services publics . .
Enseignement . . .
Sûreté générale, . .
Cluseret.
JoURDE.
VlARD.
Paschal Grousset.
FmtNCKEL.
Protot.
Axdrieu.
Vaillaxt.
R. Rigault.
En présence de la difficulté des communications avec la province, et dans le but aussi de faire des observations utiles à la défense militaire, la Commission exécutive se préoccupait d’utiliser le inatériel d’aérostats créé à Paris pendant le siège.
Un décret du même jour interdisait le travail de nuit si fatal à la santé des ouvriers boulangers.
 l’Âssemblée, M. J. Brunet dépose une proposition relative aux événements de Paris. 11 demande que l’Assemblée, pour mettre fin à la guerre civile, sc déclare prête à traiter avec Paris, cède aux vœux légitimes de la capitale, et fusse cesser de suite toute attaque. 11 est interrompu par toutes sortes d’exclamations et de murmures ; et sa proposition est repoussée par la question préalable.
Le reste de la séance est consacré à la discussion de la loi sur les loyers.
Vvndreiil %1 avril 1^9 8
Les Versaillais avaient passé la Seine, vers Clichy, pour cerner les fédérés; mais ce projet fut déjoué par l’arrivée de plusieurs bataillons, qui furent habilement dirigés par le général Dombrowski. Les Versaillais repassèrent la Seine.
A la séance de la Commune du 21 avril, le président donna lecture de deux lettres par lesquelles les cit. Rogeard et Briosne annonçaient qu’ils ne pouvaient accepter la validation de leurs élections, prononcée récemment par la Commune.
Le cit. Félix Pyat annonçait également, par lettre, qu’il serait forcé de donner sa démission si la Commune persistait dans son vote du 19 avril, relatif à la validation des récentes élections.
Nous n’avons rien à dire à ce sujet, après les réflexions que nous a suggérées le vote de la Commune du 19 avril.
Après avoir renouvelé, dans la séance précédente, la Commission exécutive, la Commune procéda, le 21 avril, à la nomination des nouvelles commissions, qui devaient avoir le contrôle des diflTérents services. Après discussion, ces commissions furent ainsi composées :
Guerre. — Dolcscluzc, Tridon, Avrial, Hanvicr, Arnold.
Finances — Beslay, Billioray, Victor Clément, Lefrançais, Félix Pyat.
Silrele géne'rale. — Cournet, Vermorcl, Ferré, Trinquet, Dupont.
Enseignement. — Courbet, Verdure, Jules Miot, Vallès, J.-B. Clément.
Justice. — Gambon, Dcrciire, Clémence, Langevin, Durand.
Subiistanees. — VarliD, Parisel, V. Clément, Arthur Arnould, Champy. Travail et Échange. — Theisz, Malon, Serraillcr, Ch. Longuet, Chalain.
Relatione extérieuree. — Meillet, Charles Gérardin, Amouroux, Johannard, Vallès.
Services publics. — Oslyn, Vésinier, Rastoul, Ant. Arnaud, Pothier.
Les démarches des délégués de la Ligue d' Union républicaine, tendant à obtenir une suspension d’armes qui permît aux malheureux habitants de Neuilly de se mettre en sûreté, n’avaient pas encore produit de résultat définitif. Le gouvernement de Versailles ne voulait pas paraître entrer en pourparlers avec la Commune pour régler les conditions de cette suspension d’hostilités. Il demandait que le parlementaire partît des lignes parisiennes. La Commune, ne voulant pas se donner l’apparence d’une infériorité de pouvoirs, refusait d’accepter cette condition. Les délégués de la Ligue d' Union républicaine se rendirent de nouveau à Versailles, dans le but de (chercher à concilier ces susceptibilités d’amourpropre.
Dans la soirée du 21 avril, une réunion de vingt-quatre chambres syndicales ouvrières déclara adhérer au programme de la Ligue d' Union républicaine, et nomma des délégués qui devaient se joindre à ceux de V Union nationale du commerce et de l’industrie, pour tenter une nouvelle démarche à Versailles.
Quelques citoyens originaires des départements, désireux d’intervenir aussi dans un but conciliateur, pensèrent à grouper à Paris les citoyens natifs des départements qui y résidaient.
Cette réunion devait constituer une sorte de représentation de la province, dont l’opinion, dans les conjonctures présentes, devait être prise en sérieuse considération.
Les délégués des Chambres syndicales de l’Union nationale du commerce et de l’industrie réunirent, le 21 avril, les délégués des corporations ouvrières et associations diverses de Paris, pour leur présenter le projet de conciliation que leur avaient suggéré leurs récentes démarches auprès de l’Assemblée nationale et de la Commune. Suspension des hostilités, conclusion d’un armistice, renouvellement par l’élection de l’Assemblée de Versailles et de la Commune de Paris, tels étaient les points capitaux de leur programme.
Pendant la soirée, sur l’ordre du délégué à la Préfecture de police, le cit. Raoul Rigault, un détachement de gardes nationaux, conduit par un commissaire de police, envahit les h&timents occupés par la Compagnie parisienne du gaz, sous prétexte de procéder à la recherche d’armes et de munitions. Les employés du gaz formaient, depuis le siège, un bataillon spécial. Dans le hut d’assurer l’éclairage de Paris, ils avaient été dispensés de tout service militaire par le délégué à la guerre. De plus, peu de jours auparavant, la Compagnie parisienne avait reçu des attestations contre-signées par la Commission exécutive et l’état-major de la place, destinées à la mettre à l’ahri de toute persécution et constatant quelle remplissait un service d’utilité générale. Cette perquisition était donc inexplicable. On ne se contenta pas de saisir les fusils; on s’empara des espèces, montant à 183,000 fr., qui se trouvaient dans les caisses de la Compagnie; puis on y apposa les scellés. Ce fait donna un caractère encore plus vexatoire, plus arbitraire et plus odieux à cette perquisition injustifiable.
C’était sur l’ordre du délégué à la Préfecture de police que cette perquisition avait été entreprise. Lui seul en était responsable. La Commune n’avait pas été consultée. Ainsi qu’il arriva trop souvent, le cit. Raoul Rigault commit de ces actes inexplicables, qui ne peuvent être attribués qu’à la légèreté ou à la violence de son caractère. Ces exploits, blâmés par la Commune, attirèrent souvent à celle-ci les plus dures critiques, les plus sévères admonestations.
Une note du Journal officiel du 24 avril chercha à atténuer ce que ce procédé, ces réquisitions avaient de répréhensible; il les taxa indulgeminent « d’excès de zèle ».
Aussitôt que la Commission exécutive fut informée de ces faits déplorables, elle s’empressa d’envoyer au directeur de la Compagnie du gaz une dépêche par laquelle elle déclara regretter l’incident survenu. Elle assura qu’elle prenait les dispositions nécessaires pour faire rembourser aussitôt la somme requise; et elle annonça qu’au besoin, le délégué aux finances assurerait le service de paiement de la Compagnie.
Des excès de ce genre, causés par l’inhabileté d’agents dont la conduite est insuffisamment contrôlée, sont plus nuisibles à un pouvoir que des fautes politiques moins facilement réparables.
L’Âssemblée nationale, dans sa séance du 21 avril, vota la loi sur les loyers, attendue depuis si longtemps. La Commune, par son décret concernant les loyers, avait favorisé le locataire au détriment du propriétaire ; l’Assembiée tombai t dans l’excès opposé ; elle favorisait trop exclusivement le propriétaire. Le décret de la Commune, pas plus que la loi de l’Assemblée, ne donnait une solution satisfaisante à cette grave question des loyers.
SI
Samedi SS avril 1891
Comme les jours prcccdcnls, on continua, le 22 avril, à perdre et à reprendre des positions. La canonnade fut plus intense qu’à l’ordinaire.
La Commune adopta, dans la séance du 22 avril, un decret relatif à la constitution du jury d’accusation ordonnée par le décret du 6 avril. Cela faisait craindre que la Commune n’eulràt décidément dans une voie violente, contre laquelle avait jusqu’à ce moment protesté avec quelque succès la minorité socialiste.
Les gardes nationaux blessés avaient eu quelquefois à se plaindre, dans certaines ambulances, des propos des religieuses qui les soignaient. Il fut décidé qu’on ne recourrait plus à leurs services, et qu’on ferait appel, pour les remplacer, au dévouement de femmes laïques. Cette mesure donna lieu, de la part d’un certain public, à des assertions malveillantes que la note suivante du docteur chargé de l’administration des ambulances avait pour but de combattre ;
Chargé par le citoyen Cluseret de la direction générale dos ambulances, je crois devoir expliquer certains actes de mon administration que la malveillance pourrait dénaturer.
Considérant que la Commune a décrété la séparation de l’Église et de l'État, et que, d'une autre part, il importe de laisser toute liberté à chaque citoyen de vivre et de mourir selon sa croyance, s’il en a une,
j’ai fait enlever des salles d'ambulance tout insigne religieux, de n'imporic quel culte; j’en ai interdit l’entrée aux membres de toutes les’ sectes ou corporations religieuses, tout en procurant immédiatement au’ blesse qui en ferait la demande, la visite du ministre de sa religion, curé, pasteur, pope ou rabbin. '
J'ai surtout eu soin d’écarter des blessés ces visites fatigantes de gens’ qui, sons prétexte de religion, viennent démoraliser les blessés Cl ajouter aüx souffrances physiques des tortures morales, abusant de la dépression de toutes leurs facultés pour leur arracher une faiblesse, leur faisant un crime du grand combat soutenu au nom du droit et de la République universelle, au point de les faire presque rougir de leurs glorieuses blessures.
D' Roüsselle.
Les nouvelles démarches entreprises par les délégués de la Ligue d' Union républicaine, à l’effet d’obtenir une suspension d’armes pour permettre aux habitants de Neuilly de se dérober au bombardement qui, depuis quinze jours, les contraignait pour la plupart à se réfugier dans leurs caves, amenèrent enfin une solution, '
Les délégués de la Ligue firent savoir au général Cluseret que le gouvernement de Versailles autorisait deux des membres de la Ligue à servir de parlementaires. Le délégué à la guerre, après enavoir conféré avec la Commission exécutive, consentit à la suspension d’armes.
Maintenant, il ne restait plus, pour que celte suspension d’armes filt définitivement conclue, qu’à fixer, à Versailles, les délégués de la Ligue qui se chargeraient d’arborer le drapeau parlementaire dans les lignes versaillaises.
La Ligue de l’Union républicaine nomma, dans une réunion qui eut lieu le 22 avril au soir, trois nouveaux délégués, MM. Georges Le Chevalier, P. Javal et le Df Villeneuve, qui, d'accord avec les délégués des Chambres syndicales de l’Union nationale et de la francmaçonnerie, devaient tenter une dernière et décisive démarehe auprès de M. Thiers.
Les municipalités des communes des arrondissements de Saint- Denis et de Sceaux, convoquées et réunies au nombre de trois cents personnes environ, à Vincennes, dans la journée du 22 avril, décidèrent qu’elles devaient joindre leurs voix aux exhortations à la conciliation qui, depuis quelques jours, surgissaient de toutes parts. Cette réunion formula ainsi ses résolutions t
>1 L’Asscmblëe des mairci, adjoints et conseillers municipaux des « communes suburbaines de la Seine, navrée de la guerre civile actuelle, ■ réclame une suspension d’armes.
« Elle alUrme pour toutes les communes la revendication des franchises a municipales avec rélcction, par les conseils, de tous les maires et « adjoints, et demande l'installation définitive de la République en « Franco.
« Elle proteste contre renvahissement et le bombardement, dont plu- « sieurs communes de la Seine sont victimes, et fait appel à rbumanité n pour la cessation des hostilités.
« L'Assemblée surtout demande qu'il n’y ait pas de représailles. »
Il fut convenu que les décisions précédentes seraient remises au gouvernement de Versailles et à la Commune de Paris par une commission de neuf membres.
Le 22 avril, quelques députés de Paris soutinrent devant la commission d’initiative de l’Assemblée nationale une proposition de M. Edgar Quinct, ayant pour but d’assurer aux villes une représentation dans nos assemblées législatives. Cette heureuse modification du mode de fonctionnement du sufiTrage universel, conciliant le droit des villes et celui des campagnes, était un puissant moyen d’éviter les troubles civils.
Nous reparlerons de cette proposition importante lorsqu’elle sera l’objet d’une discussion publique.
Dimanche t3 avril 1891
Un véritable duel d’artillerie eut lien dans la journée du 23 entre toutes les batteries des Versaillais et des fédérés, sans qu'il ait été signalé aucun événement important. Chacun des partis conserva les positions prises, et aucun pas, cette fois encore, ne fut fait de part ni d'autre.
Dans la séance de la Commune du 23 avril on vota, sur la proposition du cit. Protot, délégué à la justice, un décret supprimant les charges des huissiers, notaires, commissaires-priseurs et greffiers de tribunaux, et décidant qu’un traitement fixe leur serait alloué. Us devaient verser au trésor de la Commune les sommes
par eux perçues.
En leur attribuant un traitement fixe, la Commune assimilait les notaires, huissiers, etc., à des fonctionnaires publics. C’était effectuer toute une réforme dans les offices ministériels. Excellente *en 'principe*, elle'étàit'mdiins heureuse clans son application. Cette mesure s’étendait à des fonctions n’ayant pas toutes, à un égal degré, le caractère qui la légitimait. On agissait, ce nous semble, avec un emportement assez inconsidéré, avec une fougue trop peu ménagère des situations, alors qu’il aurait fallu procéder avec un discernement très-sagace.
Divers incidents qu’il est important de signaler se produisirent à la séance de la Commune du 23 avril.
M. Pilotell, récemment nommé commissaire de police par le cit. Raoul Rigault, avait arrêté, depuis quelques jours déjà, M. Polo, directeur de VÉcUpse, et M. Chaudey, adjoint au maire de Paris sous le Gouvernement de la défense nationale. Ces arrestations, irrégulièrement effectuées, avaient donné lieu à des faits scandaleux qui causèrent une émotion, une irritation bien légitimes. M. Pilotell s’était emparé chez M. Polo des espèces existant dans sa caisse ; et, chez M. Chaudey, il avait saisi le numéraire se trouvant dans le bureau de celui-ci. Cette conduite fut énergiquement blâmée par plusieurs membres de la Commune qui demandèrent et obtinrent la deslitulieu immédiate de M. Pilotell et son insertion au Journal officiel.
Cet incident avait été amené par une proposition du cit. Miot demandant la nomination d’une commission de trois membres chargés d’aller visiter les prisons, de faire une enquête sur l’état des détenus et de s’informer de la cause de leur détention. C’était un moyen de contrôler les agisséments par trop fantaisistes du délégué à la Préfecture de police. Après le vote de cette motion, le cit. Jules Vallès, considérant qu’il y avait utilité' à ce que les membres de la Commune pénétrassent partout, formula la demande suivante qui fut adoptéo : « Tout membre de la Conuniine pourra G visiter les prisons et tous les établissements publics. » ;
La conciliation, à laquelle des citoyens dévoués it la République et au pays consacraient de si louables efforts, n’était guère encouragée, à Versailles, par les membres du gouvernement. M. Dufaure, ministre de la justice, adressa à la date du 23 avril, aux procureurs généraux, à propos de la loi récemment adoptée par l’Assemblée nationale, qui déférait au jury les délits do presse, une circulaire dont BOUS extrayons le passage suivant : ^
Mais chaque époque est mise en présence de dangers qui lui sont propres : je vous signale tout pariiculièremeût ceux du temps où nous vivons. 11 SC trouve, en ce moment, des écrivains qui déshonorent leur plume par les plus honteuses apostasies ci les entreprises les plus violentes contre les principes essentiels de tout ordre social. Ils ont longtemps et vivement demandé le suffrage universel, et ils ontrageot aujourd’hui, sans relâche, une Assemblée qui en est ioconlcstablcment l’expresaion la plus libre et la plus Certaine. A lés en croire, elle sérail agressive, provocante, avide de nouvcll.es révolutions, quoiqu’ils sachent Üon qué
depuis le jour où elle a nommé provisoirement le plus illustre de scs membres chef du pouvoir cxéculif de la République française, elle n'a pas fait un pas rétrograde ; mais en revanche, tout en prodiguant sans cesse le grand nom de liberté, ils sont devenus les adorateurs, ils se font par toute la France les apologistes effrontés d'une dictature usurpée par des étrangers ou des repris de justice, qui a inauguré son régne par l'assassinat, qui le signale tous les jours par l'arrestation de bons citoyens, le bris des presses, le pillage des établissements publics, le vol avec effraction, de nuit et à main armeo, chez les particuliers, l'incarcération des prêtres, l'enlèvement et la réduction en lingots des vases sacrés. Oui, la force matérielle qui s'est constituée dans Paris sous le nom de Commune pour commettre de si abominables excès trouve des apologistes qui deviendraient bientôt scs imitateurs si cllu triomphait, -r
Ce no sont pas les' ennemis d'un gouvernement quelconque, mais de toute société humaine; vous ne devez pas hésiter à les poursuivre.
Et ne vous laissez pas arrêter lorsque, dans un langage plus modéré en apparence, sans être moins dangereux, ils se font les apôtres d'une conciliation à laquelle ils ne croient pas eux-mémes; mettant sur la même ligne l'Assemblée issue du suffrage universel et la prétendue Commune de Paris ; reprochant à la première de n'avoir pas accordé à Paris scs droits municipaux, bien que, pour la première fois, rAssémblêe natkmaio ait donné spontanément à cette grande ville tous les droits de représentation et d’admintitretion dont jouissent les autres communes de France; enfin la suppliant de tendre sa noble main à la main tachée de sang que scs ennemis n'oseraient lui présenter. Pour être plus hypocrite, cc langage^, n'est pas moins coupable : il énerve le sentiment du juste et de l'injuste ; il habitue à considérer du même œil l’ordre légal et l’insurrection, le pouvoir créé par le vœu de la France et la dictature qui s’est imposée par le crime et règne par la terreur. ' ' '
La Commune avait dit t « Conciliation, c’est trahison. » M. Dufaure disait : « La conciliation est criminelle, poursulVOï inexora- « blement ceux qui commettent cette mauvaise action. »
On le voit, la conciliation était également mal vue des deux oôtés. ' '
Dans la soirée du 23 avril, deux délégués de la Commune vinrent restituer à la Compagnie pariêienne du gaz la somme qui Ini^ avait été soustralle l’avant-vellle, et, lever les scellés apposés sur* les trois caisses de la compagnie, dont l’une contenait les titres.
I<undl «4 »vrll IHTl
Gonflantes dans l’annonce qui avait flguré la veille à YOffieiel, beaucoup de personnes se dirigèrent dans la matinée du 24 vers les portes Maillot et des Ternes, espérant pouvoir pénétrer sans danger dans Neuiliy, à la faveur de la suspension d’armes. Elle ne devait avoir lieu que le lendemain.
Depuis quelques jours, le bruit de l’évacuation imminente des forts du Nord et de l’Est par l’armée allemande et de leur cession possible aux troupes do Versailles, s’était répandu dans Paris. En prévision de cette éventualité, le commandant du château de Vincennes avait cru devoir faire armer d'un certain nombre de canons le rempart de cette forteresse ; sur une réclamation de l'autorité allemande, rappelant la convention du 28 janvier, le délégué à la guerre donna ordre de retirer ces canons.
A la séance de la Commune de la veille, nous avons vu qu'on avait autorisé tous les membres de la Commune à pénétrer dans les prisons et dans les établissements publics, civils ou militaires. Le citoyen Raoul Rigault, qui n'assistait pas à cette séance, demanda le 24 avril que la Commune revienne sur son vote, au moins en ce qui concernait les individus emprisonnés et mis au secret. Le citoyen Arthur Arnould, ayant énergiquement protesté avec indignation contre le maintien de l’usage de la mise au
Secret, qu’il considérait comme immorale et inutile, et ayant réclamé l'instruction publique, le citoyen Raoul Rigault déclara formellement qu’il trouvait actuellement impossible qu’on pût procéder à un instruction sans le secret. Le citoyen Arthur Arnould, soutenu par plusieurs membres de la Commune, continua à réclamer avec beaucoup de dignité et de bon sens l’abolition immédiate du secret. Le citoyen Raoul Rigault donna immédiatement sa démission de délégué à la Préfecture de police.
Cette retraite était heureuse pour la Commune; elle dut satisfaire un grand nombre de ses membres.
Le citoyen Cournet fut aussitôt nommé en remplacement du citoyen Rigault, qui fut maintenu à la Commission de sûreté générale.
- Sur la proposition du citoyen Malon, la Commune adopta un décret qui permettait aux habitants des quartiers bombardés de trouver un refuge dans les appartements vacants des arrondissements non encore atteints par les obus versaillais.
Les arrêtés rendus par la Cour martiale, sous la présidence du citoyen Rossel, chef d’état-major du délégué à la guerre, furent vivement critiqués par certains membres de la Commune, dans la séance du 24 avril. On les Jugeait généralement trop rigoureux et empreints quelquefois de partialité. 11 fut décidé qu’une commission de cinq membres serait chargée de réviser tous les jugements prononcés par la Cour martiale, et de statuer immédiatement. ^
Le citoyen Bergeret, détenu à la suite des opérations militaires si malheureuses du commencement du mois, comparut dans la nuit du 23 avril devant la Cour martiale, qui le fit immédiatement mettre en liberté, considérant qu'il n’y avait pas lieu de le rendre personnellement responsable des fautes commises.
La Commune décida, le 24 avril, la nomination d’une commission de cinq membres, qui serait adjointe à la Commission militaire pour présider à la rentrée des habitants de Neuilly. <
On était enfin parvenu à déterminer de quelle façon la suspension d’armes serait déclarée.
MM. Picard et Barthélemy Saint-Hilaire, après avoir conféré dans la journée du 23 avec les délégués de la Ligue de l' Union républicaine pour les droits de Paris, acceptèrent le principe d’une trêve, et, pour en régler les conditions, ils renvoyèrent les délégués auprès des généraux Ladmirault et Levaucoupet. 11 fut convenu avec ces derniers qu’une suspension d’armes sur toute la
ligne (le Neùiily à AsnièreB aurait lieu le 25, de neuf heures du malin à cinq heures du soir, et que pendant toute sa durée, les délégués de la Ligue demeureraient aux avant-postes pour assurer l’exécution de cette convention. Le général Cluserel ayant accepté ces conditions, les délégués de la Ligue informèrent le public de l’accord intervenu par une afdche réglant les conditions maté* rielles de l’armistice. I .
Cette suspension dermes avait coûté plus de peine à négocier que toutes celles qu’on avait conclues durant le siège avec les Prussiens. C’était à qui p’arboreroit pas le premier le drapeau parlementaire, et finalement, il devait être arboré par des intermédiaires, par des délégués. Misérable résultat qui prolongea de quelques jours les souiTrances des habitants des villages où avaient lieu les hostilités. Ce fait suggéra au Tempe les réflexions suivantes, auxquelles nous nous associons :
. a On trouvera peut-être que nous tenons peu de compte des « usages et des règles, on trouvera que nous n’avons pas sur les « droits des belligérants et de ceux qui ne sont pas reconnus < comme tels des notions suflisamment orthodoxes, mais nous « estimons que celui-là se serait honoré qui aurait, le premier^
• fait une démarche dictée par un sentiment d'humanité, et, do « quelque côté que soient venues les objections, les difficultés qui « ont fait ajourner si longtemps l’armistice, ceux qui ont soulevé a ces objections et ces difficultés sont Coupables à nos yeux. »
Lorsqu’on se heurtait pour conclure une trêve de. quelques heures à de semblables obstacles, on pouvait désespérer d’amener les belligérants à consentir à une trêve générale, prélude d’une paix définitive. 11 y avait là de quoi décourager les partisans de la conciliation, et cependant, leur intervention, leur insistance, était plus que jamais nécessaire pour démontrer aux fanatiques des deux partis que la situation, déjà si difficile, risquait de devenir tout à lait désespérée, si la crise actuelle Se dénouait violem-, ment.
M. Schœlcher, persuadé de la justesse de cette opinion, publia le 24 avril, sous le titre : Proposition d'un traité de paix, un appel aux Parisiens. Il les conviait à s’interposer en médiateurs, former une ligue delà conciliation, qui devait avoir pour unique progranome « d’amener la Commune à offrir au gouvernement une (( suspension d’armes, pendant laquelle on négocierait les termes « du rétablissement de la paix. » ; . - <
Le gouvernement de Versailles adressa, le 24 avril, à toutes les autorités civiles et militaires, la circulaire suivante, qui se terminait par cette annonce, déjà plusieurs fois répétée : « Les opérations actives vont commencer. »
Versailles, 2-1 avril.
Les jours écoulés viennent du se passer en travaux du génie et en concentration de troupes. Les corps formés à Cherbourg, Cambrai, Auxerre, avec les prisonniers revenus d’Allemagne, sont venus prendre position à Versailles, et y ont été remarqués par leur tenue sévère et ferme. On reconnaît parmi eux les vaiiianls soldats de Gravclotte, qui, en combattant un contre deux, ont livré, sans fléchir, l’une des plus grandes batailles du siècle. Ils forment des corps séparés, sous lea généraux Douai et Clincbani.
C'est autour de Dagneux que se sont passés les combats de ces deux derniers jours. Avant-hier, les insurgés, avertis qu'on avait barricadé Bagneux, ont attaqué ce village, d’abord avec ÎOO hommes, qui ont été mis en déroute, puis avec une seconde colonne d’un millier d’hommes cl d’une pièce de canon. La petite garnison, composée de doux compagnies du 46°, a attendu les Insurgés à cent mètres et les a mis en fuite par an feu meurtrier. La route est restée jonchée do leurs morts.
Aujourd’hui ils ont voulu recommencer, et so sont avancés, précédés par une avant-garde aux ordres d'un sergent. Les tirailleurs du 7Ü*, habilement embusqués, ont reçu celte avant-garde à bout portant et l'ont détruite. Le sergent cl ses hommes ont clé tués. Le hideux drapeau rouge et celui qui le portait sont entre nos mains. Ces petits combats, qui avaient pour but de troubler nos travaux, n’ont point atteint leur but, car CCS travaux sont achevés cl les opérations actives' vont blcnlAt commencer.
M»rdl 95 avril 1891
Pendant la journée, les forts du Sud furent très-violemment bombardés par les batteries vcrsaillaises établies à la lanterne de Diogène, au Moulin-de-Pierre et au Bas-Fontenay.
La Ligue (l'Union républicaine s'était préoccupée des premiers soins à donner aux malheureux qui, depuis le commencement du bombardement à Neuilly, s’étaient réfugiés dans leurs caves. Pour y satisfaire, trente voitures d’ambulance suivirent les délégués de Paris, et un service fut organisé, d’accord avec la maison Duval, de façon que les aOTamés devaient immédiatement trouver à se réconforter.
Ces précautions ne furent heureusement pas utiles. Les habitants de Neuilly et de Sablonville n’avaient pas souffert de la faim.
La Commune avait pris les dispositions nécessaires pour faciliter le transport des personnes âgées ou malades. Par ses soins, les enfants de l’asile Sainte-Anne furent ramenés à Paris.
Dans la matinée, la proclamation suivante fut adressée par la Commission exécutive à la population parisienne :
CrroYESS,
Il y a sept mois à peine, nos frères de Neuilly venaient demander aux remparts de Paris un abri contre les obus prussiens.
A peine revenus dans leurs foyers, c’est jKir les obus français qu’ils en ont chassés pour la seconde fois.
Que 00$ bras cl nos cceurs soient ouverts à tant d’infortune.
Cinq membres de la Commune ont reçu le mandat sp(‘cial d'accueillir à nos portes ces fcmmcsi ces enfanu, innocentes victimes de la sedéra- Icssc monarchique.
Les municipalités leur assureront un toit.
Le sentiment de la solidarité humaine, si profond chez tout citoyen do Paris, leur réserve une hospitalité fraternelle.
Les déménagements des pauvres bombardés s’effectuèrent avec grand ordre. Les diverses avenues qui menaient à ces villages furent encombrées durant toute la journée par des véhicules de toutes sortes, se hâtant de rentrer à Paris les habitants et leur mobilier.
Un très-grand nombre de Parisiens profitèrent de la suspension d’armes pour venir examiner les dégâts causés par les luttes récentes. Certains pays avaient surtout été dévastés. Asnières n’était déjà plus, pour ainsi dire, qu’un amas de décombres, comparable à l’état dans lequel se trouve Saint-Cloud. Levallois, Sablonville, Neuilly avaient été fortement endommages. On apercevait, en certains endroits, des maisons qui avaient été criblées de balles et défoncées par la mitraille. Là s’étaient livrés des combats acharnés.
La porte Maillot et la porte des Ternes étaient alors très-délabrées; on s’occupa, pendant toute la journée, de les reconsolider.
Du côté de Neuilly et dans les Champs-Elysées, l’affluence des curieux, des promeneurs, était considérable. La Commission exécutive envoya, à ce propos, la dépêche suivante à la place et à la guerre :
Exécutive à Guerre et à Place.
4 h. t» soir.
n Nous savons de bonne source que les rôactionn.iircs profilent de la suspension d’armes pour se masser par groupes compacts du côté de Neuilly. On parle d’une attaque furieuse projetée par les Vcrsaillais pour l'heure précisé de la reprise du feu. Il est necessaire de faire dissiper immédiatement ces groupes par la garde nationale cl d’arrêter le mouvement d’entrée au moins une heure avant la fin de la suspension d’armes. Envoyez on ou deux bataillons de renfort. »
La Commission exécutive eut quelquefois de ces craintes non justifiées; elie n’était pas e’xempte d’une méfiance ridicule.
Dans la journée, quelques personnes ayant franchi les lignes
des fédérés, furent arrélées par les soldats vcrsaillais; mais, grâce à l’inlervenlion des délégués de la Ligue d' Union républicaine, leur détention fut de courte durée.
Par décision en date du 2o avril, la Commission exécutive autorisa, à partir de ce jour, la sortie des marchandises de transit, à l’exception toutefois des farines, des armes et munitions de guerre. Cette mesure donnait satisfaction aux exigences du commerce parisien, en mémo temps qu'elle contribuait à assurer, par contrecoup, le ravitaillement de la capitale. Les Prussiens avaient empêché, la veille, les convois de vivres d’entrer dans Paris, parce que la Commune s’était opposée au ravitaillement de Saint-Denis par Paris. En rétablissant la libre sortie des provisions, il était présumable que, par réciprocité, les Prussiens qui ne paraissaient pas vouloir alTamcr Paris, n’arrêteraient plus les envois de vivres à Saint-Denis.
Répondant à une allégation produite dans un discours de M. Jules Favre, le Journal officiel du 23 avril publia la note suivante :
L’administration des musées du Louvre dément les Insinuations produites dans un journal et répétées par d'antres, d'apres lesquelles des tableaux du Louvre seraient vendus à Londres. Elle ne peut pas savoir sous quelle appellation des tableaux sont présentés à la vente dans la ville de Londres; ce qu’elle sait et affirme, c'est que les collections du Louvre sont intactes, qu elles ont été préservées des dangers de la guerre, respectées et protégées.
Le délégué à l’administration des postes fit insérer à l'Offtcitl du même jour une note par laquelle, répondant à des insinuations malveillantes produites par plusieurs journaux, il dégageait sa responsabilité de la non arrivée des lettres, qu’il expédiait en province par des courriers dont la plupart étaient arrêtés par le gouvernement de Versailles.
La séance de la Commune du 25 avril fut surtout consacrée à la discussion d'une proposition du cit. Avrial, concernant les engagements au Mont-de-Piété, sur laquelle divers projets de décret avaient été présentés. Après une discussion assez longue qui n’avait guère élucidé cotte difficile question qui intéresse si vivement la classe ouvrière, une résolution allait peut-être être votée légèremont lorsque des observations très-JutUcieuses, présentées
par le cit. Longuet, firent remettre la continuation de la discussion au lendemain.
Chaque jour, l’Assemblée nationale et la Commune de Paris recevaient, des eonseils municipaux des villes de province, des adresses conseillant la coneilialion et l’installation définitive d’un régime vraiment républicain. Ces exhortations, qui exprimaient l’opinion unanime de tous les grands centres de la France, c’està-dire de l’élite du pays, avaient aussi peu d’influence sur les députés qu’en avaient eu les vœux exprimés par les diverses délégations parisiennes envoyées à Versailles.
Un Comité provisoire pour la convocation d’un congrès de délégués des villes de France, dont la ville républicaine de Bordeaux avait pris l’initiative, rédigea, le 23 avril, le programme de ce congrès.
Il était institué pour délibérer sur les mesures les plus propres à terminer la guerre civile, à assurer les franchises municipales et à consolider la République. Chaque ville devait envoyer un délégué par 20,000 habitants. Ces délégués devant être désignés par le suffrage universel, les invitations nominatives devaient être adressées aux conseillers municipaux qui seraient nommés aux élections du 30 avril, en suivant l’ordre du tableau, jusqu’à concurrence du nombre des représentants auquel la ville aurait droit. Afin de prévenir toute objection sur la légalité de ses assemblées, ce congrès devait conserver le caractère de réunion privée. Sa convocation devait avoir lieu dans une période de dix jours après les élections du 30 avril.
Cette louable tentative de représentation des villes pouvait avoir les plus heureuses conséquences. En manifestant avec autorité, dans le conflit actuel, la volonté de la France, elle pouvait moralement contraindre les combattants à cesser les hostilités, à consentir une trêve, prélude d’un retour définitif à la paix et à ki concorde.
Mercredi Ctt avril ISVl
Interrompue par la suspension d’armes, la lutte recommença, dans la nuit du 25 au 26, de Ncuilly à Clichy. Sur toute cette ligne on se battit avec un acharnement soutenu de part et d'autre par le feu très-intense des batteries.
Du côté des forts du Sud, la situation devenait critique.
Après les dépêches militaires, le Journal officiel publiait la note suivante signalant une nouvelle exécution, faite par les Versaillais, de gardes nationaux qui s’étaient déclarés prisonniers :
Ce malin, à la Bclle-Ëpine, dans une reconnaissance faite par le 186* bataillon, en avant do la barricade de Yillcjuir, quaranie hommes du bataillon ont été menacés d’clre enveloppés par deux compagnies de cavaliers versaillais. La plus grande partie des fédérés a pu se replier; quatre gardes seulement, plus avancés que les autres, n'ont pu suivre le mouvement. Se voyant cernés, ils ont, sur l’injonction de l'orCcicr commandant une des compagnies, mis bas les armes, et aussitôt, sur un signe de roffîcier, ils ont été fusillés. L’un d'eux a pu, mourant, regagner les lignes ; il est peut-être mort à présent k l'hospice de Bicctrc, où on l'a transporté. Dans un mouvement offensif pris par le bataillon, le corps du citoyen Colson, l'un d'eux, a pu être emporté par scs camarades.
Une commission d’enquéle sur cet assassinat a été immédiatement formée. Elle est composée des citoyens Gambon, Langevin et Vésinicr.
Par décision du même jour le délégué à la guerre, considérant que l’organisation des bataillons de la garde nationale nécessitait de la part de l’état-major de la légion une aptitude spéciale, déci-
dait que l’état-major de la légion serait dorénavant nommé pai- le délégué à la guerre.
En dépit de nombreuses mesures édictées pour la prompte réorganisation de la garde nationale, on était loin d’arriver au résultat désiré.
Dans cette situation, la Commission de la guerre rédigea un rapport, à la suite duquel le délégué à la guerre prit un arrêté portant création dans chaque municipalité d’un bureau militaire qui, d’accord avec le conseil de légion, devait requérir les armes, rechercher les réfractaires; et, en un mot, assurer l’exécution des décrets ou arrêtés, jusque-là fort peu suivis d’effet.
Depuis un mois que la Commune était constituée, les divers éléments qui la composaient s’étaient classés en deux groupes principaux : les révolulionnairet, qui formaient la majorité, et les aocialistts.
Le groupe révolutionnaire recevait surtout l’impulsion des hommes de 1818 et des blanquistes.
Les quelques révolutionnaires à cheveux blancs, membres de l’Assemblée constituante et de la Législative de 1848-49, exerçaient sur leurs jeunes collègues une influence considérable. Anciens athlètes de la démocratie, ils étaient écoulés avec une extrême déférence, comme des aïeux. Ces conseillers ne se faisaient cependant pas remarquer (à l’exception du cit. Delescluze, toutefois) par l ampleur de leur développement intellectuel et par leur sagacité politique. Empreinte des préjugés autoritaires .au milieu desquels leurs idées s’étaient formées, leur intelligence, mal équilibrée, était peu apte à comprendre les tendances qui avaient donné naissance au mouvement du 18 mars. Continuateurs .de la tradition jacobine, admirateurs de la République autoritaire et centralisatrice, simple travestissement de l’ancien régime, à laquelle ils avaient voué une sorte de culte, ces vieux révolutionnaires, d’origine bourgeoise, étaient, par leur passé, les adver- .saires de la Révolution nouvelle, hostile à toute centralisation e.xcessive et notoirement imprégnée de fédéralisme. Les personnalités ardentes des révolutionnaires de 48, leur exaltation, conféraient à ces hommes une influence que l’étroitesse do leur intelligence n’aurait pu leur acquérir. Félix Pyat, l’un d’eux, exerçait une autorité particulièrement perturbatrice et fatale.
L’autre fraction révolutionnaire jouissant d’un crédit incontes-
table sur la majorité, était formée des blanquittts. C’est ainsi qu’on désigne les adeptes, les fanatiques de Blanqui. Leur trait signa* lélique consiste en un penchant très-accentué pour l’emploi de la force, dont, selon eux, un habile usage peut exclusivement pro* duire une solution heureuse dans toute situation donnée. S’efforcer de posséder la force constitue donc la préoccupation la plus absorbante des blanquistes. C’est pourquoi ils sont les conspirateurs les plus actifs, les plus opiniâtres de notre époque. Ce sont d’ailleurs, il faut le reconnaître, les révolutionnaires les plus logiques. Étant donnés : un idéal social qui résulte, non de la réalité des choses auquel il est subordonné, mais d’une vue plus ou moins rationnelle, plus ou moins fantaisiste de l’esprit, et des hommes persuadés de son excellence, qui, dans leur opinion, ne saurait être sujette à contestation, il s’ensuit nécessairement que ceux-ci doivent employer tous les moyens possibles pour réaliser au plus tôt le régime politique et social qu’ils trouvent désirable. Et comme l’usage de la force leur semble la méthode la plus propice pour imposer, pour implanter, coûte que coûte, dans un bref délai, leurs idées, ils en usent et en abusent avec une audace, avec un calme fort étranges. Au nom du peuple dont ils se croient seuls capables d’améliorer fia situation, ils seraient disposés à agir et agissent, en fait, plus dictatorialement que le despote le plus exécrable. i
Les vieax de 48 et les blanquistes étaient certainement, de tous les révolutionnaires, les plus antipathiques, par leurs idées et leur nature d’esprit, à la tentative d’autonomie communale inaugurée le 18 mars, qui rompait si ouvertement avec le régime centralisateur, et tendait à dépouiller le gouvernement d’un assez grand nombre de ses attributions autoritaires pour les restituer aux communes libres. Ceux qui avaient le moins l’intelligence de la situation étaient donc appelés à exercer sur le mouvement l’influence prépondérante. C’est un fait bien surprenant qui manifeste combien le suffrage universel direct, tel qu’il fonctionne depuis vingt ans, est, même à Paiis, encore incompétent et incapable. Envoyer à la Commune des blanquistes et des révolutionnaires, âmitateors serviles des llébertistes et de 93, en pensant avoir ainsi choisi des hommes aptes à assurer le succès de la révolution communale, c’était commettre une absurdité évidente ; c’était déterminer sûrement une prochaine déviation de ce mouvement ■qui eût pu être rénovateur, et dont la direction se trouvait
conGce à ses eunemis les plus funcsles, parce qu’ils élaicul les plus iüconscients. Jeunes, inlelligenls, violents, irrascibles, mé.iiants, la plupart des blanquisles ont été, par leurs conseils et par leurs actes, excessivement préjudiciables à la cause de la Commune.
A côté de ces deux éléments (les hommes de 48 et les blau> quistes) le groupe révolutionnaire en comptait un troisième : les clubisUs, qui furent non moins nuisibles. Les personnes que nous groupons sous cette appellation de clubisles appartenaient, en majeure partie, à la classe ouvrière. Assez ignorants, pour laplu- .part, les clubistes étaient complètement dénués de sens pratique; ils n'avaient qu’une notion très-obscure de la nature des choses et ne possédaient aucune qualité administrative ou organisatrice. Habitués, par les discussions superOcielles et sommaires des clubs, à ne rien approfondir, ils n’avaient pas conscience des difficultés ,qui surgissent au maniement de la réalité et des affaires. Iis étaient d’autant plus violents et exaltés qu’ils étaient moins soucieux de , rechercher les vraies causes des obstacles et plus incapables de les maîtriser. Très-soupçonneux, très-faciles à émouvoir, les clubistes criaient toujours à la trahison, lorsque survenait un événement défavorable. Leur vanité était généralement excessive. ’
Quelques autres membres révolutionnaires, difficiles à classer dans une catégorie bien définie, gravitaient autour des trois fractions dont nous venons do donner une idée.
La majorité se distinguait de la minorité en ce qu’elle était surtout plus révolutionnaire que socialiste, plus préoccupée de modifications politiques que de transformations sociales. Cette distinction capitale prouve encore, au détriment de la majorité, qu’elle n’était pas pénétrée du caractère profondément social de la révolution inaugurée le 18 mars par des prolétaires.
La minorité de la Commune, composée presque exclusivement d’ouvriers, était socialisle dans son ensemble, mais elle était partagée en deux doctrines : les ouvriers, appartenant pour la plupart à l’Association internationale des Travailleurs, étaient partisans du eoUeclivisme ; les bourgeois, qui faisaient aussi partie de celte association, se ralliaient au mutuellisme. Cette divergence d’opinion sur la propriété, institution fondamentale des sociétés modernes, n’eut pas lieu de se manifester.
Ces deux fractions de la minorité renfermaient des éléments d’une valeur, d’une supériorité incontestables. Quelques-uns des
ouvriers socialistes faisaient partie de l’élite du prolétariat français.
Malheureusement cette minorité de la Commune, généralement sensée, douée d’une sérieuse intelligence, dont quelques membres possédaient des connaissances approfondies, n'eut presque jamais la possibilité de faire prévaloir ses vues. Adversaire déclarée des mesures ineptes ou violentes décrétées sur la proposition de quelques membres de la majorité, la minorité subit la loi de toutes les assemblées : le nombre y écrase l’intelligence. Tout en répudiant, tout en déplorant amèrement ses décisions, elle crut néanmoins devoir continuer à siéger à la Commune. S’abstenir lui eût semblé une désertion, et elle ne voulait point paraître abandonner un poste qui devenait de plus en plus périlleux. C’est ainsi que la minorité put être considérée comme responsable de résolutions qu’elle avait énergiquement blâmées et combattues, et qu’elle a été vouée par le public au mépris ignominieux, et mérité celui-là, qui a couvert certains autres membres de la Commune.
Sans l’intervention de la minorité, sans ses luttes incessantes, les folies, les iniquités, les atrocités commises par la Commune eussent sans doute été plus nombreuses, plus violentes et plus désastreuses encore.
Nous avons dit que le transport des lettres pour la province et l’étranger avait été complètement désorganisé. Il s’effectuait trèsirrégulièrement. Déjà des agences, qui se chargeaient d’assurer ce transport, s’étaient créées. Pour sauvegarder les intérêts de la Commune, qui se considérait comme « seule propriétaire du service « des dépêches dans Paris, qu’elle pouvait garantir », le délégué aux finances, « laissant libre cours à l’initiative individuelle », décida, sur la proposition du délégué à l’administration des postes, que « les lettres affranchies, expédiées des départements et de << l’étranger à destination de Paris, seraient soumises à l’affran- « ebissement de Paris pour Paris, quel qu’en fût le mode de trans- » port et de distribution. »
Les lettres non affranchies devaient être soumises aux taxes ordinaires de Paris pour Paris.
Dans ses agissements, la garde nationale, qui assurait.seule la poliee de la cité, cédait quelquefois à un zèle intempestif qui se traduisait par des façons grossières. Lorsqu’elle était chargée
- 3il —
d’effectuei' une recheydie ou une perquisition, il arrivait parfois qu’elle s’emparait d’objets qu’elle n’aurait pas dû requérir, ou qu’elle arrêtait des personnes qu’elle n’aurait pas dû toucher. Il nous est impossible, et il serait d’ailleurs fastidieux, de citer tous les faits qui appuieraient notre assertion. Entre mille, nous rappellerons la perquisition opérée à la légation de Belgique, rue du Faubourg-Saint-Honoré, dont nous avons précédemment dit un mot. Pour faire cesser les scandales de cette nature, le délégué aux relations extérieures fit insérer au Journal officiel du 26 avril la note suivante :
Le délégaé aux relations extérieures rappelle à qui de droit que le$ personnes et les biens des citoyens etrangers sont tous la garantie du droit des neutres et de l'hospitalité proverbiale de la France.
En conséquence, aucuns objets mobiliers, voitures, chevaux, etc., aucun appartement inscrit au nom d'un citoyen étranger, jouissant des immunités attachées au titre sacré d'hétc de In Ri'pnbliquc, ne peuvent et ne doivent 'être sujets û réquisition.
Les délégués envoyés par les francs-maçons à Versailles n’avaient, pas plus que les autres délégations, obtenu du gouvernement une réponse satisfaisante. Ayant épuisé tous les moyens de conciliation avec Versailles, une députation de francs-maçons vint déclarer, dans la journée, à la Commune, que la francmaçonnerie avait résolu de planter ses bannières sur les remparts de Paris, et que, si une seule balle les touchait, les francs-maçons marcheraient d’un même élan contre l’ennemi commun. Reçue à rHôtel-de-Villc dans la cour de Louis XIV, cette députation, composée d’environ deux mille francs-maçons, fut accueillie avec une très-vive sympathie par la Commune, qui nomma une délégation chargée de la reconduire jusqu’à la rue Cadet où est le siège du £rand-Orient.
Cette manifestation par laquelle la franc-maçonnerie parisienne appuyait ouvertement la revendication des franchises communales, pouvait avoir une grande iniluence, surtout en province. Par ses nombreuses ramifications, la franc-maçonnerie est en rapport avec toutes les villes de France. Son programme de conciliation, l’annonce de son insuccès et de son ralliement au principe d’autonomie communale, avaient été transmis aux loges des départements. Ceci devait contribuer à persuader à la province, que le gouvernement s’elTorçait de maintenir dans l’ignorance du vrai
caractère dii mouvement parisien, que l’idée de l’indépendance communale, pour laquelle Paris combattait, n’était pas seulement soutenue par une bande d’agitateurs de tous les pays européens, ainsi que le gouvernement le disait.
Les incessants, les louables etTurts effectues par le journal U Temps pour faire cesser la lutte, auraient mérité plus de succès. Déjà il avait émis diverses propositions de conciliation; déjà il avait produit plusieurs moyens à l’effet d’amener un accord si désU rable. Le 26 avril, il engageait les Parisiens à demander avec lui : « 1® Une trêve de vingt-cinq jours; :
« 2® L’élection d’une Commune nouvelle, dans les formes de la « loi votée par l’Assemblée, avec mandat de traiter avec Versailles « sur les bases du maintien de la République, des libertés muni- « cipalcs, et d’une amnistie complète et générale. »
Sous le titre : la Paix en vingt-quatre heures dictée par Paris à Versailles, le citoyen Victor Considérant, ancien représentant du peuple, fit paraître, le 26 avril, une adresse aux Parisiens,
Le citoyen Victor Considérant désirait, avec tant d’autres, faire cesser au plus tôt la déplorable lutte soutenue depuis vingt-cinq jours par Paris, et dont l’issue définitive pouvait amener une recrudescence de réaction et la chute de la République. Dans ce but, il conviait les Parisiens à manifester leur opinion par un vole.
Le citoyen Considérant expliquait que la souveraineté résidant dans la population, le moindre droit de celle-ci est de se convoquer pour exposer régulièrement sa volonté par son vote; il dépendait donc d’une manifestation de l’opinion publique que l’idée par lui suggérée fut réalisée immédiatement. En présence de cette expression do la volonté de Paris, librement produite avec calme, conformément au droit populaire et aux usages électoraux. le citoyen Considérant pensait que l'Assemblée de Versailles serait obligée de reconnaître comme légitime et de consacrer la revendication communale parisienne, si l’Assemblée ne prétendait pas séparer tout à fait Paris de la France.
' Le gouvernement de Versailles adressa le 26 août aux autorités civiles et militaires la circulaire suivante :
Versailles, le 26 avril 1871, 2 h. 30 soir.
Los opérations aelives ont commencé hier. Trois grandes lignes de halicries ont ouvert le feu sur les forts de Yanves et d’ïssy. La ligne
de droite, ayant à conlrc-ballre à la fois les feux de Vanvcs et d'Issy, a eu quelques blessés cl quelques embrasures aileinlcs, sans cesser peurlani de tirer activement.
La ligne du centre, qui contenait dix-sept bouches à feu de fort calibre, n'a eu ni un blessé ni une de scs pièces endommagée et a fait tonner sur le fort d'Issy une formidable canonnade. Dès midi, son feu avait pris une supériorité marquée sur celui du fort d'Issy qui, à cinq heures, ne tirait plus que quelques coups fort rares. A gauche, l'action était moins vivo de part cl d'autre. L'action sérieuse restait celle du centre, et tout faisait présager que le fort d'Issy serait bientôt réduit au silence et annulé.
C’est, pour le moment, un combat d'arlillerie dont l’issue ne saurait être douteuse, et dont nous ferons conn:itlrc exactement les péripéties.
Jriiill t9 avril 1991
Pendant celte journée, à Neuilly, à Sablonville, sur toute cette ligne Jusqu’à Clichy, on ne signale que des escarmouches sans conséquences importantes. Les Versaillais continuaient l’établissement des batteries à Genneviiliers.
On attaqua très-vigoureusement les forts de Yanves et d'Issy, surtout ce dernier, qui fut bombardé avec une violence inaccoutumée. Criblé d’obus et de boulets, Issy était fortement endommagé ; il présentait un aspect déplorable.
De ce cèté, les Versaillais commençaient très-sérieusement les opérations d’attaque.
Paris apprit dans cette journée que, sur les ordres du gouvernement de Versailles, tous les envois d’approvisionnements à destination de la capitale étaient arrêtés aux gares importantes des réseaux et réexpédiés sur le point de départ. Cette mesure ne produisit pas tous les effets qu’en attendait le gouvernement. Intercepté par chemin de fer, le ravitaillement de Paris s’effectuait moins aisément, moins promptement, il est vrai, mais enfin il s’effectuait par terre.
Quoique très-forts économistes, nos ministres avaient oublié que les marchandises viennent s’offrir sur le marché où elles sont demandées, et que les producteurs intéressés sauraient trouver le moyen de faire pénétrer leurs produits dans Paris, au mépris des interdictions ministérielles.
Digilized by GocJgle
Alors même que ce ravitaillement journalier ne se serait pas effectué, Paris n’aurait pas été pour cela dans l'impossibilité de continuer la lutte. Il était approvisionné pour longtemps ; il avait de la farine au moins pour cent jours.
La Commission exécutive fit afficher, le 27 avril, l’arrêté suivant qui, intervenant sans motifs, sans compétence, dans les rapports entre patrons et salariés, ne saurait être approuvé :
La Commission exécutive :
Considérant que certaines administrations ont mis en usage le système des amendes ou des retenues sur les appointements et les salaires ;
Que ces amendes sont infligées souvent sous les plus futiles prétextes et constituent une perte réelle pour l’employé et l’ouvrier ;
Qu’en droit, rien n’autorise ces prélèvements arbitraires et voxatoires ;
. Qu’en fait, les amendes déguisent une diminution de salaire et profitent aux intérêts de ceux qui les imposent ;
Qu'aucune justice régulière ne préside à ces sortes de punitions, aussi immorales au fond que dans la forme ;
Sur la proposition de la Commission du travail, de l’industrie et do l’échange.
Arrête :
Art. far, — Aucune administration privée ou publique ne pourra ira* poser dos amendes ou des retenues aux employés, aux ouvriers, dont les appointements convenus d'avance doivent être intégralement soldés.
Art. -i. — Toute infraction à cette disposition sera déférée aux tribunaux.
Art. 3. — Toutes les amendes et retenues infligées depuis le 18 mars, sous prétexte de punition, devront être restituées aux ayants droit, dans un délai de quinze jours, à partir de la promulgation du présent décret.
Ce n’est pas à coups de décret que l’on parvient à détruire les abus du genre de celui qu’on se proposait d’anéantir ; cette destruction, pour être réelle, pour n’ùtre pas seulement édictée dans un texte de loi, doit' résulter d'une modification des mœurs, que tous les arrêtés imaginables ne sauraient efficacement précéder*
A la séance de la Commune du 27 avril, le citoyen Courbet demanda que le délégué aux relations extérieures obtînt des nations européennes la reconnaissance des droits de belligérants aux gardes nationaux fédérés, militairement organisés, qui luttaient depuis le 2 avril cohtre le gouvernement de Versailles.
Digilized bii-Googl
Le délégué aux relations extérieures Ht observer le lendemain, en réponse à celte demande, que la Commission qui lui était adjointe avait songé, non pas à solliciter de l’Europe la reconnaissance de la qualité de Lelligcrants pour les défenseurs de la Commune, — c’eût été s’adresser à un tribunal manifestement incompétent, — mais à adresser à l’Europe « une protestation contre les infâmes « violations du droit de la guerre dont Versailles s’était souillé ». Le délégué adx relations extérieures avait été retenu par cotte considération qu’il y aurait quelque chose de choquant à faire jntérvcnir l’Europe dans nos débats ; que cela devait être avant tout évité. Demander à l’Europe de reconnaître la Commune comme belligérante, alors qu’en fait, elle l’était, parut puéril au délégué aux relations extérieures.
; La Commune, adoptant les considérations ^que nous venons d’exposer, passa à l'ordre du jour sur la proposition du cit. G. Courbet.
La Commune vota ensuite le décret suivant, présenté par le cit. Léo Meillet, et qui fut combattu par les cit. Art. Arnould et J. -B. Clément.
« La Commune de Paris,
« Considérant que l’église Bréa, située à Paris, 76, avenue d'Italie (XIII* arrondissement), est une insulte permanente aux vaincus de Juin et aux hommes qui sont tombés pour la cause du peuple,
^ « Décrète : ..
O Art. 1". — L’église Bréa sera démolie.
a Art. 3. — L’emplacement de l’église s’appellera place de Juin.
a Art. 3. — La municipalité du XIII* arrondissement est chargée do l’exécution du présent décret, a
. A propos de celte mesure, nous ne pourrions que répéter les réllexions que nous a suggérées l’adoption du décret ordonnant la démolition de la colonne Vendôme.
Le citoyen Vésinier, « croyant juste de s’occuper de la victime 4 en même temps que du bourreau », présenta l’amendement suivant, que la Commune n’adopta pas :
U La Commune déclare, en outre, qu’elle amnistie le citoyen f^ourri, détenu depuis vingt-deux ans à Cayenne, h la suite de l’exécution du traître Bréa. La Commune le fera mcttic en liberté le plus tût possible. »
Les cit. Gambon, Langevin et Vésinier présentèrent ensuite le
résultat de l’enquête dont ils avaient été chargés la veille, sur l’affaire de la Belle-Épine, Voici ce document :
Les citoyens Langevin, Gambon, Vesinier ont clé délégués à Biccirc pour faire une enquête sur les quatre gardes nationaux du 185' bataillon de marche de la garde nationale ; ils élaicni accompagnés des citoyens R. Rigault, procureur de la Commune, Ferré et Léo Mcillet, et ils se sont rendus à l’hospice de Bicéirc, où ils ont visité le citoyen Scheffer, garde national au susdit bataillon appartenant au XIII' arrondissement.
Le citoyen Scheffer, blessé grièvement en pleine poitrine, était alité. Le médecin qui le soigne ayant déclaré que le malade était en étal de répondre aux questions qui lui seraient adressées, les citoyens Gambon et Vésinicr l’ont interrogé. Le malade a déclaré que, le 25 avril, à la Belle-Épine, près de Villejuif, il a été surpris avec trois de scs camarades par des chasseurs h cheval qui leur ont dit de se rendre. Comme il leur était impossible de faire une résistance utile contre les forces qui les entouraient, ils jetèrent leurs armes à terre et se rendirent. Les soldats les entourèrent et les firent prisonniers, sans exercer aucune violence ni aucune menace envers eux.
■ Ils étaient déjà prisonniers depuis quelques instants, lorsqu’un capitaine de chasseurs à cheval arriva et se précipita sur eux le revolver au poing; il fil feu sur l’un d'eux, sans dire un seul mot, et l'étendit raide mort, puis il en fit autant sur le garde Scheffer, qui reçut une balle en pleine poitrine et tomba à côté de son camarade.
; Les deux autres gardes se reculèrent, effrayés de celte lâche agression ; mais le féroce capitaine sc précipita sur les deux prisonniers et les tua de deux autres coups de revolver. ,
. Los chasseurs, après les actes d’atroce et de féroce lâcheté qui vien« sent d’étre signalés, se retirèrent avec leur chef, laissant leurs victimes étendues sur le sol.
Lorsqu’ils furent partis, l’une des victimes, le citoyen Scheffer, se releva, et, par un effort désespéré, parvint à se rendre auprès do son ba« tàillon, campé à distance, et duquel il parvint à se faire reconnaîtra.
. Deux des gardes nationaux tués sont restés sur le terrain et n’ont pu être retrouvés encore.
Le cadavre du quatrième garde national a été retrouvé non loin du lieu du massacre, où ce malheureux soldat citoyen avait pu se traîner.
L’état du garde national Scheffer est aussi satisfaisant que possible. Quoique sa blessure soit grave, elle n’est pas mortelle, et sa position n’a rien do dangereux. Le docteur répond de sauver le malade, dont la jeune femme vient d’accoucher il y n moins de dix jours.
Les délégués de l’IIniou nationale des Chambres syndicales pu* bliaient le rapport qu’ils devaient présenter le jour même au gou-
vernement, à Versailles. On remarquera les propositions modérées formulées par ce document, très-nettement rédigé, que nous reproduisons intégralement, malgré sa longueur, parce qu’il est d’importance capitale :
Let foussignét, membres et délégués de 107 associations et corporations industrielles, commerciales, ouvrières et autres de la ville de Paris, constitués en commission de conciliation pour rechercher les moyens de mettre un terme il l'horrible conflit qui ensanglante et déshonore la France ;
Ont pu, à la suite d’une étude attentive des dispositions des esprits dans un camp comme dans l’autre, se convaincre que les causes principales de la querelle se réduisent aux deux suivantes :
1‘ DéGances suscitées dans Paris, touchant le maintien de la République, par l’attitude qu'ont pu prendre, en telle ou telle occasion, diverses fractions plus ou moins nombreuses de l’Assemblée nationale ;
^0 Voeu formel exprimé et affirmé par Paris de reconquérir ses franchises municipales ou même, suivant le langage de quelques-uns, son autonomie communale pleinement indépendante de la loi générale de l’État.
Sans vouloir prendre parti absolu pour les vues ou les exigences formulées de part ou d’autre, ce qui serait précisément contraire au réle de conciliation tracé aux soussignés par leurs commettants, il ne parait pas aux membres de la commission do conciliation que ces vues et ces exigences réciproques soient absolument impossibles à mettre d’accord.
Sur le premier point, en elTet, on ne peut, à moins d’un parti pris où noos n’aurions garde de tomber, nier la valeur des déclarations précises et réitérées par lesquelles le chef du pouvoir exécutif a affirmé la République sans soulever de protestations même parmi les groupes les plus ardents de la Chambre. D’autre part, la République a pour elle, et les manifestations diverses des villes de province qui en réclament le maintien, et aussi, dans l’ordre pratique, l’impuissance des partis monarchiques à se mettre d'accord sur le choix d’une monarchie. La République n'est donc pas seulement aujourd’hui le gouvernement existant en droit, elle est aussi le seul qui soit possible en fait ; et cela doit suffire, à ce qu’il semble, pour calmer les appréhensions républicaines qui ont mis en armes une partie de la population de Paris.
J Sur le second point, y a-t-il pour Paris intérêt absolu, comme quelques-uns le croient, à se constituer à l’état de « ville libre », en dehors de toute ingérance du pouvoir central, et, par suite, en dehors de tous rapports législatifs avec le reste de la nation 7 Non-seulement il ne semble pas que ce soit là, dans l’intérêt de Paris, une solution impérieuse ; mais il est manifeste qu’une telle solution serait, en fait, impraticable ; car trop d’intérêts, de souvenirs, de traditions, de besoins et d’attaches réciproques unissent Paris au reste de la France pour qu’un tel faisceau puisse se briser en un jour par un décret ou par une constitution ; et l'on venait, dès que se rétablirait le jeu régulier des
choses, se reconstituer luvinciblemeDt aussi les liens et les rapports que l’on -aurait vainement prétendu dissoudre.
Et cela étant, on ne voit point d’impossibilité absolue ; mais on aperçoit, au contraire, la nécessité d’un accord entre les revendications de Paris et les résistances de Versailles.
Il est bien vrai que Paris, et plus spécialement la Cktmmune de Paris, re - . clament des réformes tout à fait inattendues dans nos traditions françaises et des franchises locales plus larges de beaucoup que celles édictées par la récente loi municipale votée à Versailles,
Et il est bien vrai aussi que Versailles déclare ne vouloir accorder à Paris rien de plus que le « droit commun ».
. Mais il faut bien admettre, d’une part, que Paris consentirait à tempérer quelque peu des visées tout naturellement empreintes de l’esprit il’irritation et d’exigence que suscite l’état de guerre.
Et il n’est pas douteux aussi que Versailles reviendra de la rigueur avec laquelle il voudrait appliquer il Paris un droit commun que notre histoire de France répudie et que l’Assemblée nationale elle-même a déjà désavoué.
Lorsqu’on effet, pour ne pas remonter plus haut dans les temps, la Convention lit de Paris, — en y joignant une banlieue qu’elle eût mieux fait d’en séparer, — un département tout à fait anormal, enclavé dans un autre, et qui était tout à la fois le plus petit et le plus peuplé de la France , elle ne Gt pas autre chose que poser en principe, à l’égard de Paris, une exception au droit commun.
Celte exception n’a jamais cessé, depuis lors, d’être reconnue. Seulement l’application en a été faite presque constamment au détriment de Paris, par des lois qui lui imposaient deux préfets et lui refusaient une représentation municipale. El, à ce point de vue, on pourrait dire que c’est Paris, et non l’Assemblée, qui invoque aujourd’hui le bénéGce du droit commun.
L’Assemblée, tout en le lui appliquant ou voulant le lui appliquer, a consacré une fois de plus, dans la loi municipale du 8 avril, les conditions exceptionnelles de Paris, soit par l’étendue des dispositions qui, dans celle loi, se réfèrent à l’organisation de la municipalité parisienne, soit par le caractère particulier de telle ou telle de ces dispositions, de celle, entre autres, qui assimile, quant aux incompatibilités, les conseillers municipaux de Paris aux conseillers généraux de département.
D’ailleurs, cette loi du 8 avril, que l’on invoque comme réglant a le droit commun », reconnaît en termes formels, et d’une manière générale, le principe des catégories, puisqu’elle restreint ou élargit les franchises municipales en raison de la population. Nous croyons que les assemblées françaises seront appelées avant peu à étendre et à varier singulièrement les applications de ce principe des catégories, dont Paris se réclame, non point pour obtenir un privilège, mais pour offrir un exemple.
Il ne s’agit donc que de dégager et préciser davantage les tendances laten*
les par où «e révileni, daiu ehacune des deui parliec, les possibiliiés d'un accord en dcliort du droit commun. Il s’agit de confirmer, une fois pour toutes, ce principe de droit et de raison : que la situation de Paris, ville de deux millions d'&mes et d’une si grande importance dans le monde, ne peut, sans que la justice et la logique soient violées au profit d’une fausse égalité, être soumise aux mêmes lois, règlements et procédés administratifs que telle autre ville, qui ne lui ressemble ni par les intérêts, ni par les traditions, ni par les habitudes, ni par la composition ou le chiffre de la population. Il s'agit, en un mot, de régler législativement des questions posées et résolues d’avance par l’irrésistible force des choses.
C’est ainsi, pour prendre des exemples, que les services de l’Assistance publique, si vastes et si importants à Paris, comportent, conune le gouvernement l’a déjà reconnu, une organisation toute spéciale.
Il en est de même des établissements d’instruction primaire et professionnelle.
La voirie, à laquelle se rattachent d’énormes intérêts dans une ville qui est la tête de ligne de toutes les routes et de tous les chemins de fer de la nation, ne saurait guère être réglée sans une certaine participation do l'Etat; mais les services de sécurité publique pourraient, .i>ans nul inconvénient, être laissés à la direction des autorités communales, surtout si le siège du gouvernement devait demeurer éloigné de Paris.
Nous indiquons par là même comment pourrait sc résoudre la question de l’armement ou du désarmement actuel des gardes nationales, qui intéresse si légitimement les susceptibilités de la population parisienne, cl dont la solution définitive sc fondrait aisément dans le projet de réorganisation de l’armée ; projet qui doit avoir pour base, dans le sentiment unanime de la France, ce principe du droit commun : que tout citoyen est soldat. ,
En ce qui concerne le culte, sans entrer ici dans l’examen des mesures prises à cet égard parla Commune, il n’est pas inutile de constater qu'elles ont été prises au nom de la liberté religieuse et de la séparation de l’Eglise et de l’Etat ; deux principes qui tendent à prévaloir dans la conscience nationale et sur lesquels il ne s’agirait, suivant toute apparence, que de rechercher des accommodements de fait.
Quant aux divers impôts, il ne semble nullement impossible do trouver une combinaison d’assiette et de perception qui concilie, dans une mesure satisfaisante pour les deux parties, la liberté d’action de la Commune et les droits de l’Eut.
Da même encore, il ne semble point altenlaloire à l’autorité de l’Assemblée nationale, non plus qu’à la dignité du suffrage universel, que la municipalité de Paris fût admise à faire elle même son règlement électoral.
Ce qu’il importe de préserver, c’est le principe même du suffrage universel et de l’égalité devant la loi ; mais, ec principe mis hors de cause, on conçoit à merveille qu’une cité industrielle, où le travail joue un râle si considérable.
et par les produits qu’il donne, et par le nombre do bras ou d’esprits qu’il occupe, où tant d’intdrèls se mêlent et se distribuent en associations ou cor porations diverses, on conçoit, disons-nous, qu'une telle cité puisse trouver utile à ses intérêts et conforme à la justice d'organiser l’exercice du suffrage, — nous ne disons pas le droit, — autrement que dans telles cités peuplées presque uniquement de rentiers ou dans tel arrondissement agricole.
Ajoutons enfin, pour ne négliger aucun point important ou délicat, que la question tant controversée de l’élection du maire de Paris ne nous parait point résolue par les considérations qui ont conseillé au pouvoir exécutif de se réserver le choix de ce magistrat dans les villes au-dessus de 6,000 ou de 30,000 émes. Outre que l’on peut discuter si Paris ne peut se passer d'un maire, et si une commission municipale ou un président du conseil municipal n'en pourraient pas remplir les fonctions, on ne voit pas très-bien pourquoi et dans quel intérêt le gouvernement, en revendiquant d’une façon absolue le droit de nommer le maire de Paris, assumerait bénévolement une responsabilité qu’il est si facile de décliner, et se contraindrait lui-même à exercer une tutelle toujours laborieuse et parfais impuissante.
Tous cck points pourraient faire l’objet d’une négociation préalable d'où ressortiraient les possibilités d’une pacilication, et qui en établiraient les pré^ liminaires.
Cette négociation, dont le point de départ serait nécessairement une suspension d'armes de quelques jours, pourrait être entreprise et suivie par la Commission de conciliation.
Si elle aboutissait à un résultat, des élections générales seraient faites ï Paris, dans un délai déterminé par une loi spéciale, pour l’élection d'un conseil communal. La Commune de. Paris actuelle, pour marquer son désintéressement et montrer h tous la loyauté des inspirations qui la mènent, pourrait demeurer étrangère & la direction de ces élections, qui, en témoignage de concorde, seraient faites sous le contrôle de délégués choisis parmi et par les membres du tribunal de commerce, des conseils de prud’hommes et des syndicats de patrons et d’ouvriers ; tous corps constituas librement et par voie d'élection.
Le Conseil communal, issu des nouvelles élections générales de Paris, serait en même temps comité d’organisation municipale. A ce titre, il tirerait de son sein une commission chargée de se mettre en communication avec l’Assemblée nationale pour le règlement détaillé des divers points qui auraient été établis d’avance ; et de ces communications naîtraient, en même temps que la pacification définitive, l’harmonie des rapports entre la grande cité parisienne et le gouvernement central de la nation française.
Nous ne nous dissimulons point les difficultés d’une telle entreprise. Nous sentons fort bien qu'elle rencontrera plus d'un obstacle, non-seulement dans telle fraction de l'Assemblée ou de la Commune, mais de la part même du pouvoir exécutif, qui peut se trouver embarrassé, sur cette grave question des rapports entre les Communes et l'Ktat, soit par la grandeur de ses rcsponsabl-
lilés, «oit par des traditions ou des convictions qui lui seraient propres. Nous croyons pourtant que le patriotisme et le sentiment de l’humanité peuvent, à de certaines heures, commander bien des sacriGces et obtenir de chacun même des victoires difficiles sur ses propres convictions.
Les soussignés no font pas autre chose ici que donner cet exemple; car le présent programme, adopté par tous, n'est peut-être pas celui de chacun. Ce n'est pas là ce qui importe. Le droit individuel se réaffirmera plus lard, quand la paix rétablie lui rendra tout entière une liberté sans danger. A l’heure qu’il est, ce qui importe, c’est de sauver la nation, et un tel effort veut bien que chaque citoyen abjure pour un temps quelque chose de ses aspirations et de ses espérances.
Nous ne relèverons qu’un seul passage de l’important document qui précède, celui où l’on cherchait à établir que la République ^(ant le seul gouvernement existant en droit et le seul possible en fait, celte constatation devait suffire pour calmer les appréhensions républicaines de la population parisienne.
Quand donc cesserons-nous de nous illusionner avec des mots ? Le régime politique dont M. Thiers était le chef exécutif, n’avait de républicain que la qualification ; et le peuple de Paris avait le désir, cette fois, de mettre la chose derrière le mot.
Que dans l’état présent de la France, la République soit le seul gouvernement acceptable, durable, le seul qui permette à notre nation de se remettre des terribles perturbations qu’elle a subies, que, dès lors, une restauration monarchique quelconque ne soit guère à craindre, nous sommes d’accord en cela avec les signataires de la déclaration précédente. Mais le peuple, qui argumente ,pcu, qui ne fait pas tant de philosophie, ne pouvait être satisfait et convaincu par des raisons de ce genre. Les tendances et les .intentions l’impressionnent plus que les données résultant d’une analyse approfondie de la situation, de la nature des choses. Or, il ne lui paraissait point douteux que l’Assemblée, que le gouvernement, étaient hostiles à la République et au principe de l’indépendance communale, base du véritable régime républicain, de celui qui n’est pas un travestissement monarchique ou un acheminement vers la monarchie.
La conciliation devenait de plus en plus une nécessité de salut public ; mais jusqu’ici le défaut de ceux qui l’avaient tentée avait été d’agir peut-être trop isolément. Aussi la plupart des journaux ^encore existants engageaient-ils les Parisiens à se rallier à la demande fornaulée la veille par le Temps.
A ce propos, la Vérité disait : « Nous souhaitons que cette
« solution soit acceptée, sans toutefois l’espérer beaucoup. Et « pourtant, quel est celui des deux partis en présence qui pour- « rait s’obstiner dans la continuation d’une lutte insensée? Est-ce « la Commune qui, manquant à la fois d’autorité morale et de « vitalité, devait saisir avec enthousiasme la première occasion de « se démettre honorablement de ses fonctions ? Estr-ce l’Assemblée • qui, après avoir juré de cicatriser les plaies de la nation et de « lui rendre la vie, bombarde aujourd’hui Paris ? »
Les opérations militaires du gouvernement de Versailles n’indiquaient pas qu’il fût disposé à prêter l’oreille aux appels tentés dans le sens de la conciliation. Il expédia, le 27 avril, pour être affichée dans toutes les communes de France, la circulaire suivante :
Versailles, 27 avril 1871, b h. du soir.
Les opérations de l’armée ont continué dans la journée d'hier. Notre artillerie a maintenu son feu avec une supériorité marquée, et surtout décisive, contre le fort d'Issy. Elle n'a pu ni voulu éteindre le feu du fort de Vanves, qui n'était pas l'olijet de scs efforts. Elle n’a songé qu'à le contenir ; mais elle a dirigé ses coups sur le fort d’Issy, qui n’est plus la difficulté de nos opération.^, tant il est réduit au silence. Tout au plus fait-il entendre un coup do canon d'heure en heure, pour donner signe de vie. Mais, nous le répétons, il n’est plus désormais a craindre.
L’armée a poursuivi ses cheminements sur notre gauche (droite du fort d’Issy), et sans s’astreindre aux opérations d'un siège en règle, elle a fait des pas en avant, de manière à ne plus permettre à l’ennemi des retours offensifs. Celte nuit, le brave général Faron, à la télé de 100 fusiliers marins, 300 hommes du 110* de ligne, quatre compagnies du 55° de ligne, a abordé la difficile position des Moulincaux. L'élan des troupes a singulièrement abrégé la lutte et diminué nos pertes. Des maisons, des barricades ont été successivement enlevées, et les Moulineaux sont restés en notre pouvoir, couverts des corps des ennemis.
Sur-le-champ le génie a pris ses précautions et assuré la situaiion de nos troupes. Nous ne sommes plus qu’à 8 ou 000 mètres du fort d’Issy. Pendant ce temps, tout se prépare sur l’étendue entière de notre ligne, depuis Neuilly jusqu’à Meudon, pour rendre nos opérations aussi efficaces que rapides.
Désespéré de cette situation qui semblait inextricable, le Temps en appelait à la partie sage de l’Assemblée :
« L’ÂBsemblée triomphera, coûte que coûte ; mais à quel
« prix ? La Commune se défendra jusqu’à la dernière extrémité ; U mais pour quel résultat?
« L’attaque à outrance, comme la défense à outrance, sont de X nature à attrister tous les bons citoyens, et si la Commune, a comme la droite de la Chambre, se refusent à le comprendre, il <1 apparlient à la partie sage de l’Assemblée et à la population « parisienne de faire prévaloir au plus tôt les idées de concilia- « tion. •
Veudreiil SS avril 1891
Dans la matinée, les fédérés attaquèrent le village d’Asnières et s’empal èrent tout d’abord de la barricade qui commandait le pont. Malgré leur indomptable énergie et leur courageuse audace, il leur fut impossible de s’avancer beaucoup dans le village ; ils rencontrèrent, établie en seconde ligne de défense, une barricade hérissée de mitrailleuses.
Les Versaillais amenèrent des canons et forcèrent les fédérés à repasser la Seine.
Les forts d’Issy et de Vanves, criblés de projectiles, tenaient cependant encore. ,
A ce sujet, le délégué à la guerre adressa à la Commission exécutive la dépêche suivante :
Guerre, à cjrêculive. ^
7 h. 40 soir.
Je reviens de visiter Issy et Vanves. La défense du fort d’Issy est héroïque. Le fort est littéralement couvert de projectiles, et tout le monde rit. C'est grand ! - ’
Pendant que j'étais au fort de Vanves, j’ai assisté à un combat de mousqueteric acharné entre Versaillais. II a duré trois quarts d’heures.
Le viaduc du Point-du-Jour, sous lequel les canonnières s’abritaient pour diriger leur tir sur les batteries versaillaises, avait été endommagé assez sérieusement par les obus envoyés la veille et pendant la matinée du ch&teau de Meudon.
En exécution de son urreté du 20 avril relatif au travail de nuit dans les boulangeries, la Coiniiiissiun exécutive, « après avoir cuu- « sulté, disait-elle, les boulangers, patrons et ouvriers », arrêtait :
Art. 1''. — Le iravuil de nuit est interdit dans les boulangeries à partir du mercredi 3 mai.
Art. 3. — Le travail ne pourra commencer avant cinq heures du matin.
Art. 3. — Le délégué aux services publics est chargé de l'exécution du présent arrête.
Le délégué .m ministère des finances, le cit. Jourde,
Vu les lois et lèglements réglant les rapports entre l'État et les compagnies de chemins de fer ;
Considérant qu'il importe de déterminer dans quelle proportion les impôts do toute nature dus par Icsdiies compagnies peuvent être perçus par la Commune de Paris;
Qu’il est nécessaire de fixer provisoirement le quantum de la somme à réclamer sur i arriéré des impôts dus pour la période antérieure au 18 mars, mais que, par suite de la guerre avec rAllemagnc, certaines compagnies ont subi des pertes considérables dont il est juste de leur tenir compte ;
Considérant qu’il y a lieu d'établir les bases sur lesquelles sera perçu l’impôt du dixième, cl qu’il est équitable de ûxcr au vingtième de la redevance totale des autres impôts spéciaux aux chemins de fer la part applicable à la Commune de Paris depuis le 18 mars 1871,
Arrêtait ;
ArL l'c. — Les compagnies du Nord, de l’Est, de l’Ouest, d Orléans et de Lyon verseront au Trésor, dans un délai de quarante-huit heures après la | uldicatiun du présent arrêté, la somme de deux millions, imputables à l’arriéré de leurs impôts.
Celte somme sera répartie de h manière suivante entre les compagnies susnommées :
La compagnie du Nord.
La compagnie de l’Ouest
La compagnie de l’Est .
La compagnie de Lyou.
La compagnie d’Orléans
Total. . . . 2,000,000 fr.
Art. 2. — A partir du 13 mars, l’impôt dn dixiéme sur les voyageurs et les transports à grande vitesse, sera perçu sur la recette brute des gares de Paris (voyageurs cl grande vitesse).