PRÉLIMINAIRES
Avant de commencer le récit des événements survenus à Paris à la suite de l’insurrection du 18 mars, il est nécessaire de rappeler d’une façon sommaire quel était à leur début l’état moral de la population de cette grande cité. En nous faisant discerner les vraies causes des événements ultérieurs, ce rapide examen rétrospectif nous permettra d’en apprécier plus justement les conséquences.
On ne subit pas, sans en ressentir de profondes et durables impressions, le régime de privations de toutes natures auquel les Parisiens eurent le courage de s’astreindre pendant cinq mois. Les atroces souffrances physiques et morales qu’ils endurèrent produisirent une extrême irritation des esprits, qui fut encore accrue par la convention du 28 janvier, terminaison douloureuse autant qu’inattendue d’un siège de quatre mois et demi.
Paris avait vu avorter l’un après l’autre, par suite de l’incapacilc de ses chefs militaires et de ses gouvernants, toutes les tentatives, tous les efforts faits pour rompre l’investissement.
Aussi, à la fin de janvier, sa population était-elle morne et triste. Elle s’apercevait alors qu’on l’avait énervée, qu’on l’avait bernée, qu’on n’avait pas su ou voulu faire un suffisant usage de son courage, pour provoquer des actions énergiques et incessantes qui eussent probablement déterminé le succès.
Appelé, dans ces conditions, à faire choix de représentants à l’Assemblée nationale, Paris envoya à Bordeaux une députation composée d’éléments assez hétérogènes. Néanmoins, elle manifestait toutes ses colères et ses justes mépris ; à l’exception de M. Jules Favre, aucun membre du Gouvernement de la défense nationale, resté à Paris, n’était élu. Elle affirmait en même temps, son intention formelle de conserver la République que Paris avait proclamée le 4 septembre et pour la défense de laquelle il venait de supporter, à l’éternelle admiration de l’histoire, — on peut le dire aujourd’hui sans puérile forfanterie, — les plus horribles angoisses.
Paris pensait que la République est la seule forme de gouvernement qui convienne aux nations modernes civilisées, puisque c’est la seule qui garantisse à la fois l’ordre et le progrès, et qui assure à l’individu comme à la collectivité, leur plus complet développement, la plus complète réalisation de leurs droits. Ce caractère, ces vertus de la forme républicaine, paraissaient à la population parisienne des vérités incontestables qui, faisant sortir la République du domaine des choses controversales, devaient la placer au-dessus de toute atteinte.
Dans l’opinion de Paris, la forme républicaine était en dehors de la compétence du suffrage universel. Une majorité, pas plus qu’un groupe ou une Individualité quelconque, ne pourrait légitimement la supprimer. Ce serait porter atteinte aux droits individuels les plus essentiels; chacun aurait le devoir de réprimer une telle tentative.
Paris ignorait absolument l’état de la province, avec laquelle il était sans communications depuis cinq mois. Quoique isolée de la France et du monde, la cité parisienne n’avait rien perdu de son incomparable grandeur; elle était restée le foyer le plus intense de la civilisation moderne.
La stupéfaction y fut bien profonde lorsqu’on connut la composi-
tion de l’Assemblée nationale. Paris, qui avait été partisan de la guerre à outrance, se trouva en présence de paysans dont la plupart avaient désire la paix à tout prix. Ce contraste inattendu produisit sur la population parisienne une impression très-affligeante. En contemplant la majorité rurale (ainsi que l’a qualifiée si heureusement M. Gaston Crémieux, de Marseille), Paris comprit instinctivement que cette « image fidèle de la France », incarnation des idées rétrogrades, des lâchetés égoïstes de la masse paysanne, était hostile à la République, et s’efforcerait de reconstituer, au plus tôt, une monarchie.
Désolé d’avoir été contraint, par son gouvernement, à ne pas continuer plus longtemps une résistance qu'il croyait encore possible, Paris fut bientôt informé que certains départements avaient à peine concouru à la défense nationale. Il sut que l’idée dominante, parmi les populations rurales, était celle-ci : « On dit que la France est envahie jusqu’à la Loire; qu’on va en détacher l’Alsace et la Lorraine. — Eh bien ! que nous importe ! que ces pays-là se défendent, c’est leur affaire. Quant à nous qui ne sommes pas au pouvoir des Prussiens, nous verrons à marcher si l’invasion nous gagne. »
Ainsi, pendant que Paris luttait et souffrait, non-seulement pour sa propre défense, mais surtout pour la cause de la France, en province, il y avait do nombreuses agglomérations d’êtres qui n’avaient pas même la notion élémentaire du sentiment de solidarité nationale. Et c'étaient elles qui, représentées par la majorité de l’Assemblée, allaient imposer à Paris leur volonté, leur loi. N’y avait-il pas là de quoi exaspérer la capitale de la France ?
L’idée anti-sociale du « chacun chez soi, chacun pour soi », professée par la généralité des populations rurales, concluait, en dernière analyse, à la désorganisation de toute société, à la dissolution de tout organisme national.
La grande cité parisienne qui est, en quelque sorte, un microcosme de l’unité française, constata, avec une patriotique tristesse, les conséquences logiques de cette idée dissolvante. Mais elle discerna immédiatement quel procédé on devait employer pour entraver la désagrégation de la nation française, tout en assurant à ses divers éléments leur légitime autonomie. Loin de prétendre anéantir l’unité nationale, Paris comprit alors comment on pouvait la reconstituer, cl assurer au pays une influence incomparable.
Cette idée de reconstitution de la France, que nous dévelop* perons ultérieurement, a donné naissance au mouvement du 18 mars.
L’Assemblée nationale, dont la composition affligea Paris, saisit tous les prétextes pour manifester son antipathie, son hostilité pour la capitale. Celle-ci avait désigné Garibaldi comme l’un de ses représentants. On se souvient de l’accueil injurieux qui lui fut fait. L’horreur que Paris inspirait à l’Assemblée se manifesta surtout lorsqu’il fut question d’y transporter, comme cela était naturel, le siège de ses délibérations. Les invectives les plus haineuses furent prononcées contre la grande cité parisienne ; on parla même de la décapüaliter. Prétention insensée, dont la réalisation ne priverait pas Paris de son immense influence dans les affaires nationales, car il serait toujours le centre où se réunissent les sommités de la science et de l’art.
Pendant que l’Assemblée nationale délibérait à Bordeaux, diverses causes encore avaient aussi contribué à mécontenter profondément Paris.
Le maintien du général Vinoy comme gouverneur de la capitale continuait à déplaire à la population, qui n’avait pas oublié décembre 1851.
. La garde nationale avait peu approuvé la nomination du général d’Aurelles de Paladines, comme commandant en chef. L’homme qui avait laissé reprendre Orléans par les Prussiens, ce qui avait contraint Gambetta à lui retirer son commandement, ne devait pas être sympathique. De plus, ses sentiments républicains étaient douteux, quoique, quelque temps après son installation, le général d’Aurelles eût fait, en présence des chefs de bataillon réunis à l’état-major, une sorte d’adhésion à la République.
La garde nationale était très-inquiétée par les bruits de prochain désarmement qui circulaient, et que le gouvernement ne faisait pas démentir, ce qui accroissait de jour en jour l’irritation.
Avec raison, la garde nationale parisienne attachait une extrême importance à sa bonne organisation et à son armement. C’était pour elle la plus sérieuse assurance qu’on respecterait ses droits politiques et qu’on n’oserait pas attenter à la République. Cette opinion avait été partagée en 1830 par Lafayette, qui fit procéder très-activement, après la révolution de Juillet, à la reconstitution de la garde nationale pour sauvegarder d’une façon efficace les droits des citoyens.
Après avoir supporté le siège, la garde nationale était, moins que jamais, disposée à se laisser désarmer par le gouvernement issu de l’Assemblée. Ce gouvernement, elle le reconnaissait, mais il lui était antipathique. La garde nationale avait peu de confiance dans la sincérité du sentiment qui avait rallié à la République des hommes qui, par leur passé et leurs tendances, en étaient les ennemis acharnés.
La pensée de solidariser les divers bataillons de la garde nationale, pour s’opposer à toute atteinte contre la République, correspondait si réellement à une nécessité généralement ressentie, que l’idée en fut formulée de plusieurs côtés à la fois.
Elle fut émise presque en même temps par des hommes ou des groupes ayant des points de vue divers, qui se proposaient des buts assez opposés. Constituer un Comité de la garde nationale était la pensée générale. Les uns avaient en vue d’appuyer leurs candidatures dans les élections; les autres se proposaient le but plus désintéressé de grouper les bataillons pour en faire une organisation puissante. Dans ces derniers, quelques-uns désiraient éliminer de la garde nationale l’élément ouvrier, par trop révolutionnaire, qui y avait été incorporé.
Ces tendances, ayant des traits communs, donnèrent naissance à deux organisations importantes qui, à un moment donné, opérèrent leur fusion. L’alliance de ces deux groupes constitua la Fédération de la garde nationale dont le Comité central a été amené, le 18 mars, à prendre la direction des affaires parisiennes. Le rôle important qui incomba à ce Comité par suite des événements, rend nécessaires quelques développements sur son origine.
Quelques citoyens habitant le XV® arrondissement, avec quelques orateurs connus dans les réunions publiques de ce quartier, émirent l’avis qu’il serait bon d’établir un lien entre les gardes nationaux. Dans ce but, ils rédigèrent un appel adressé aux divers bataillons, leur demandant d’envoyer des délégués afin de se renseigner sur l’association projetée, pour laquelle ils avaient adopté la forme fédérative d’après le conseil de M. Chalain (de l’/n<ernationale).
Un grand nombre de gardes nationaux saisirent avec empressement cette occasion de se rallier à une idée dont la réalisation probable leur semblait de nature à satisfaire leurs désirs. Ils se firent nommer délégués par leurs compagnies, ou se rendirent de
leur propre mouvement à une réunion qui eut lieu le 15 février uii Waux-Hall.
Les principaux instigateurs de cette réunion, constitués en comité provisoire, soumirent aux assistants un projet de statuts par eux élaboré.
La discussion de ce projet fut mise à l’ordre du jour. Mais on lit justement remarquer qu’il serait bon de se rallier d’autres comités en voie de formation avant de procéder à la rédaction définitive des statuts. Cette opinion ayant été adoptée par l’Assemblée, elle se sépara sans avoir fait une besogne bien effective.
Cependant le but de la réunion avait été atteint. On s’était vu, on avait commencé à s'entendre. Un délégué provisoire par arrondissement avait été désigné, avec mission de provoquer dans son quartier la formation d’un comité définitif dont chaque compagnie élirait un membre. Il devait, en outre, s’occuper de poser les bases de statuts qui détermineraient la conduite à tenir par la garde nationale en présence des événements qui pourraient survenir.
L’événement dont on se préoccupait principalement était l’entrée des Prussiens à Paris, sujet d’inquiétude et d’angoisses pour tous.
Une nouvelle réunion eut lieu au Waux-Hall le 24 février. Deux mille délégués environ étaient présents; des chefs de bataillon et des officiers y assistaient. Chaque compagnie avait envoyé uu représentant. Us avaient été nommés avec plus de régularité que ceux qui avaient formé la première réunion le 15 février. Cependant cette délégation n’était pas encore faite dans les formes rigoureuses; il n’y avait pas de pouvoirs signés. La mise eu discussion du projet de statuts rencontra une forte opposition de la part de la portion turbulente de l’assemblée, qui proposa de faire une imposante manifestation pacifique, calme, à la colonne de Juillet, en commémoration de la proclamation de la République eu 1848. Cette idée fut mise à exécution.
Avant de se rendre à la place de la Bastille, la résolution suivante avait été adoptée par la réunion : « La garde nationale proteste, par l’organe de son Comité central, contre toute tenUtive de désarmement, et déclare qu’elle y résistera au besoin par les armes. » Puis U avait été décidé, malgré les énergiques protestations de la partie raisonnable de l’assemblée, que la garde nationale, lors de l’entrée des Prussiens à Paris, se porterait à leur reucoutre, en armes, pour s’y opposer. Chaque délégué devait faire
voter sa compagnie sur cette question ainsi résolue, et s’enquérir des dispositions des officiers.
La manifestation projetée à la place de la Bastille fut véritablement grandiose.
Nous n’avons pas à la décrire ici; il nous suffira de noter la profonde impression qu’elle produisit sur tous ceux qui en furent spectateurs. En contemplant celte foule calme, sérieuse et triste, on sentait que chacun de ses membres prenait dans son for intérieur de ces graves résolutions dont le souvenir est impérissable !
Conformément à la décision prise par la réunion du 24 février, la conduite à tenir par la garde nationale lors de l’entrée des Prussiens fut soumise aux compagnies qui y avaient envoyé un représentant. Dans le plus grand nombre, l’opinion de la réunion prévalut; chez quelques-unes à l’unanimité.
La population parisienne fut en proie à une très-vive inquiétude lorsqu’elle apprit que la plupart des compagnies de la garde nationale étaient dans l’intention de s’opposer par la force à rentrée des Prussiens.
Alors le Comité provisoire de la garde nationale qui s’était formé intervint. Quelques-uns de ses membres appartenant à l’Assocration inlernationale des travailleurs, avaient mis en relation ce Comité avec le Conseil fédéral de l’association. Le Comité provisoire fut d’avis de s’adjoindre quelques membres du Conseil fédéral, à titre de membres libres, afln de contre-balancer l’influence de l’élèraenl violent et exalté qui existait en lui.
Ainsi modifié, le Comité provisoire de la garde nationale, qui s’intitulait déjà Comité central, prévoyant les désastreuses conséquences qui pouvaient résulter d’une collision avec les l^ussiens, rédigea un manifeste adressé à la garde nationale. Il l’invitait à former autour des Prussiens un cordon défensif et la suppliait de ne pas prendre l’offensive. Ce chaleureux appel, qui fut affiché dans Paris et inséré dans tous les journaux, eut la plus heureuse influence. 11 modifia les résolutions de la majeure partie de la garde nationale, et contribua principalement à donner à Paris, en ce triste jour d’invasion, cette attitude digne et calme qui imposa une crainte si respectueuse à nos ennemis.
La bourgeoisie parisienne, qui manifesta plus tard un si profond mépris pour le Cumité central, lui fut alors, bien qu’ignorant assez généralement ce qu’il était, rccounaissante de son intelli-
gente intervention, dont les effets indiquaient qu’il avait déjà une réelle influence sur la garde nationale.
Après le départ des Prussiens, ce Comité central fut pendant un moment presque complètement désorganisé. On put croire, un instant,' qu’aucune organisation féconde ne sortirait des tentatives faites jusqu’alors. Mais celte apparente désagrégation ne dura pas.
A l’instigation des membres de l’Atsociation internationale qui faisaient partie du Comité central, une nouvelle assemblée générale des délégués des compagnies fut convoquée pour le 3 mars. '
Du 26 février à cette date, tous les comités d’arrondissements qui étaient constitués, établissaient une permanence, formée, à tour de rôle, des délégués des compagnies. Les trois membres du Comité d’arrondissement, délégués au Comité central, venaient rendre compte des décisions de ce dernier, et s’inspirer de l’esprit de l’arrondissement. L’organisation commençait à devenir importante.
Un fait, survenu dans l’intervalle de ces deux réunions, acheva de la compléter.
Le Comité central, ayant été informé qu’une autre organisation similaire tendait à s’effectuer dans la garde nationale, envoya des délégués au comité qui en était l’expression et qui s’intitulait Comité fédéral républicain.
Quelques détails sur l’origine de ce nouveau comité sont indispensables.
La solde des officiers de la garde nationale fut la question qui donna naissance à ce comité. Mais bientôt cette question fut abandonnée, et les événements se précipitant avec une extrême rapidité, on s’y occupa exclusivement de politique et d’organisation de la garde nationale.
Ce groupe, uniquement composé, au début, de chefs de bataillons, admit ensuite les officiers de tous grades. Une réunion générale eut lieu, au commencement de mars, chez Lemardelay, rue de Richelieu, sous la présidence du commandant Raoul du Bisson. C’est à cette réunion, dont l’annonce avait été reproduite par les journaux, que le Comité central introduisit ses délégués, les citoyens Arnold, Bergeret et Viard. Ils firent voir l’inconvénient de deux directions dans la garde nationale; ils insistèrent sur la nécessité de ne pas disséminer les forces, de les grouper pour une action commune, recevant une impulsion unique. Après une trèsvive discussion, on décida la nomination d’une commission de
fusion qui se metlrait en rapport avec le Comité central. Elle était composée des citoyens R. du Bisson, président, Jaclard, Tribalet, Garcin, Grélier et d’un sous-lieutenant au 172° bataillon, dont le nom ne nous est pas connu.
Celle commission se rendit dans la soirée à la place de la Corderie, où siégeait le Comité central.
Celui-ci délégua sept de ses membres, les citoyens Bergeret, Boursier, Chouleau, Courty, Pindy, Varlin, Viard, pour discuter avec les envoyés du Comité fédéral républicain, sur l’accord projeté.
Une nouvelle réunion de ces deux commissions eut lieu le lendemain pour s’expliquer sur le seul point qui les divisât, relatif au nombre des délégués, jugés trop nombreux par le Comité central. On parvint enfin à s’entendre, et il fut admis que les officiers choisiraient parmi eux un délégué pour les représenter, mesure que le Comité central s’était refusé à adopter jusqu’alors, parce qu’elle ne lui semblait pas démocratique.
En prévision des événements qui pourraient survenir, on choisit deux membres du Comité fédéral républicain pour les adjoindre à la commission exécutive du Comité central.
Dès ce moment, la fusion était accomplie entre ces deux organisations, sous le titre de Fédération républicaine de la garde nationale.
Le 3 marÿ, à la séance des délégués, le projet de statuts, qui avait été de nouveau élaboré par le Comité central, fut voté, presque sans discussion. Voici le texte de ces statuts ;
Fédération républicaine de la Garde nationale