‹ Histoire de la révolution du 18 marsChapitre 41 sur 60 · MINISTÈRE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

MINISTÈRE DE LA GUERRE

DIRECTION GÉNÉRALE DU MATÉRIEL d' ARTILLERIE

De graves abus trop souvent répétés se sont produits dans l’armement des officiers de la garde nationale. C’esi ainsi qu’il a été distribué KO, 006 revolvers sans que des états réguliers aient été fournis. Pareil état de choses ne peut se prolonger plus longtemps. A l’avenir, il ne sera plus délivré d’armes que sur état nominatif fait en double expédition, dont Tune restera au bureau de la légion

L’arrêté suivant, du délégué à l’intendance, manifestait que jusqu’à ce jour les réquisitions effectuées chez les fournisseurs d’habillement s’étaient faites avec beaucoup d’irrégularité ;

A chaque instant, des réquisitions sont fuites chez des fournisseurs d’habillement et d’équipement militaire par ordre do chefs de bataillon, de légion ou autres.

Il en résulte de graves inconvénients contre lesquels l’intendance a déjà pris plusieurs arrêtés, qu’elle se voit obligée de rappeler aux citoyens qui se laissent ainsi aller à des excès de zèle ou obéissent à des ordres irréguliers.

Toutes mesures sont prises pour satisfaire promptement et dans les conditions les plus économiques aux besoins de la garde nationale.

En conséquence,

l.e délégué à l'intendance, membre de la Conimunc,

Arrête : x

Article unique. Toutes réquisitions d’efrcls d’hubillemcnt et d’équipement appartenant aux fournisseurs sont absolument interdites.

Le délégué à l'intendance, membre de la Commune, E. Varlis.

Pour éviter des surprises, analogues à celle qui eût pour résultat d’ensanglanter naguère la redoute du Moulin-Saquet, le délégué à la guerre interdit d’admettre plus de deux hommes à la fois dans l’enceinte des forts et redoutes, entre le coucher et le lever du^soleil, à moins que ce ne fût une troupe annoncée et attendue; encore devait-elle être soigneusement reconnue et tenue à distance jusqu’au moment où on lui accorderait l’accès du fort.

Le citoyen Rossel annonça ainsi qu’il suit le choix qu’il avait fait du capitaine Dumont pour commander le fort d’Issy :

Le commandement du fort d’Issy a été confié au capitaine Dumont, du toi", homme froidement énergique, qui a déjà été remarqué par son courage à l’affaire de la Grande-Jatte. Celte nomination mettra un terme aux incertitudes et aux faiblesses qui ont compromis depuis plusieurs jours la défense de ce fort.

Depuis plusieurs jours déjà, le citoyen Risl, ingénieur, est i la tête du génie du fort, dont il répare les avaries avec une grande activité.

Les membres de la Commune auxquels nous avons donné le qualificatif de révolutionnaires se réunissaient de temps à autre à la mairie du I" arrondissement pour se concerter, à l’exclusion de leurs collègues qui ne partageaient point leurs opinions, sur les mesures à prendre et la ligne de conduite qu’ils devaient suivre.

Ces réunions « de la fraction révolutionnaire radicale de la Commune, » ainsi que leurs instigateurs les avaient intitulées, avaient lieu sur la convocation du citoyen Paschal Grousset qui y jouait un rôle important. Dans celle qui se tint le 7 mai, les membres de la Commune qui avaient tout récemment voté pour le Comité de salut public, blômèrent très-énergiquement sa conduite et réprouvèrent son institution. Ainsi, à quelques Jours d’intervalle, ceux qui avaient le plus insisté pour la formation immédiate de ce comité, qui devait, à les entendre, tout transformer, tout améliorer, protestaient contre ce qu’ils avaient eux-mêmes édifié, à l’indignation de leurs adversaires, stupéfaits lorsqu’ils avaient vu prédominer ce besoin d’imitation servile et puérile d’une époque passée que l’on aurait dû continuer et non pas copier.

Cette mobilité dans le jugement, ce changement soudain d’appréciations, caractérisent 1a légèreté dont étaient doués la plupart des hommes formant le groupe révolutionnaire de la Commune. Ce qui est plus triste à constater, c’est que la volonté de ce groupe faisait le plus souvent loi, puisqu’il constituait la majorité. Ceci dénote, rcmarquons-le en passant, combien le suffrage universel direct, tel qu’il fonctionne actuellement en France, peut avoir de funestes conséquences.

Les délégués de la Ligue de l’Union républicaine des Droits de Paris adressèrent au chef du pouvoir exécutif la lettre suivante, relative à une suspension d’armes pour les villeges situes entre les forts du Sud et l’enceinte ;

« Déjà vous avez bien voulu accorder à la Ligue d’Union républicaine des Droits de Paris une suspension d’armes en faveur des non combattants de Neuilly.

« Par les mêmes motifs d’humanité, nous venons aujourd’hui réclamer de vous la même mesure pour les habitants inofîensifs d’Issy (y compris les Moulincaux), pour ceux de Vanves, Malakofî et Montrouge. Là, comme à Neuilly, une nombreuse population est dans des caves humides, en proie à toutes les privations, et sous la menace incessante des dangers d’une lutte à laquelle ils n’ont aucune part.

« Cette population s’est adressée à nous, et nous n’hésitons pas à vous faire connaître sa situation, certains qu’elle ne vous restera pas indifférente.

« Les délégués,

« Bosvalet, Stüpüy. »

Iiundl 8 mal 1891

Au Sud, la lutte se continua toujours acharnée dans les tranchées situées entre les forts d’Issy et de Vanves. La barricade de la route de Chàtillon subit une nouvelle attaque des Versaillais. Les Hautes-Bruyères furent aussi très-vigoureusement attaquées.

Dans la journée, le fort d’Issy fut successivement évacué par tous les bataillons qui se dirigèrent sur Vanves. Cette retraite, nécessitée par l'état pitoyable du fort, où il n’était plus possible de tenir, s’effectua avec beaucoup de prudence et ne fut pas meurtrière pour les fédérés, quoique les Versaillais dirigeassent contre eux un feu très-nourri de mousquelerie et d’artillerie.

Sur la rive droite, le duel d’artillerie continua entre toutes les batteries adverses, sans niodifler leurs positions respectives et sans déterminer de mouvement dans les corps des deux armées.

Un arrêté de la Commune, en date du 8 mai, fixa à 0 fr. 50 le prix du kilogramme de pain.

Le directeur de l’Assistance publique prit l’arrêté suivant :

Le directeur général de l'Assistance publique.

Considérant que les noms des salles des hôpitaux et hospices ne rappellent à l'esprit que des souvenirs de fanatisme;

Considérant qu’il est nécessaire de perpétuer la mémoire de ceux qui ont vécu ou qui sont morts pour le peuple, pour la patrie, pour la défense des Idées généreuses, nobles inspirations du socialisme et de la Cralcrnilé,

Arrête :

Une commission est instituée pour substituer de nouveaux noms dans

toutes les salles, cours ou corridors des élablisscmcnls dépendant de l’Assistance publique.

Les membres de celle commission sont : le ciloycn Bonnard, le citoyen Camille Treillard el le citoyen Murat.

Fait à Paris, le 8 mai 1871.

Le directeur général, Treillard.

Le délégué aux relations extérieures adressa, le 8 mai, au Comité d’initiative du Congrès de Bordeaux, la lettre q^ue nous reproduisons :

COMMUNE DE PARIS

RELATIONS EXTÉRIEl'RES. — DÉLÉGATION

Paris, le 8 mai 1871.

ClTOTENS,

La coalilion monarebique, dont la tête est à Versailles, conteste aux conseils municipaux des déparlcmcnis le droit de se concerter pour une action commune, par l’envoi do délégués à un grand congrès national : elle ose menacer des rigueurs d’uuc loi caduque votre patriotique entreprise. i<

Au nom do la Cqmniuno de Paris, j'ai l'Iionncur de vous informer que Ictipalais du Luxembourg est mis à la disposition du congres, s’il lui convient de transporter à Paris le siège de ses réunions.

Le membre de la Commune délégué aux releUions extérieures,

, . P ASCII AL GrOOSSET.

Cette invitation n’était pas habile. La tentative de représentation des villes était importante, surtout parce qu’elle correspondait à un mouvement tout spontané de la province, qui, en manifestant ses sympathies pour les franchises communales, apportait ainsi un puissant secours moral à Paris. Faire en sorte que ce mouvement'dégénérât et devint une adhésion catégorique, sans restriction, à la Commune, — et tel était le but de la proposition faite par la lettre précédente, — c’était commettre une erreiir qui pouvait être préjudiciable à la lutte entreprise par la capitale.

*^(1 / ii; *.i > ‘ •

A la séance de la Commune du 8 mai, les adversaires du Comité de salut public — ils étaient nombreux maintenant — lui reprochèrent avec beaucoup d’animosité l’intrusion du Comité central dans l’administration de la guerre. Celui-oi ne prétendait pas

diriger seulement les services administratifs, il voulait aussi s’immiscer dans les nominations ayant un caractère purement militaire, et faire prévaloir son avis dans la conduite des opérations de la défense. Ainsi que le fit remarquer un membre du Comité de salut public, l’action, le rôle du Comité central ‘étaient devenus inquiétants; il voulait pénétrer partout; il avait même émis l’intention de supprimer la commission militaire composée de membres de la Commune, et installée sur l’ordre de celle-ci à la guerre. Le membre du Comité de salut public qui avait principalement contribué à l’eitension des pouvoirs conférés au Comité central, le citoyen Félix Pyat, le mauvais génie de la révolution du 18 mars, essaya de justifier le Comité de salut public en accusant le délégué à la guerre : « Si le citoyen llossel n’a eu ni la force ni l’intelli- « gence de maintenir le Comité central dans ses attributions « purement administratives, dit-il, ce n’est pas la faute du Comité • de salut publie, p

La Commune fut d’avis qu’il était nécessaire de délimiter les pouvoirs du Comité central. A cet effet, elle adopta un projet de décret ainsi conçu, présenté par le citoyen Arnold :

. La Conmune de Paris, .

Considérant qne le concours do Comité central de la garde nationale dans l’administration de la guerre, établi par le Comité de salut public, est une mesure nécessaire, utile à la cause commune ;

Considérant en outre qu’il importe que les attributions en soient nettement définies, et que dans ce but il convient quo la commission de la guerre soit appelée à définir ces attributions, de concert avec le délégué à la guerre.

Décrète :

Article unique. — La Commission de la guerre, de concert avec le délégué à la guerre, réglementera les rapports du Comité central de la garde nationale avec l’administration do la guerre.

Conformément au décret qui précède, la Commission da la guerre réglementa ainsi qu’il suit les rapports du Comité central et de l’administration de la guerre ;

La Commission de la guerre,

Attendu que le décret qui confie au Comité central l’administration de la guerre contient celte restriction :

« Sous le contrôle direct de la Commission de la guerre, p

Arrêlc :

Le Comité central ne peut nommer à aucun emploi ; il propose des candidats à la Commission de la guerre qui décide.

Des comptes quotidiens de la gestion de chaque service seront rendus à la Commission de la guerre.

Paris, le 8 mai 1871.

Les membres de la Commission de la guerre,

Arnold, Avrial, Dclesclcze, Tridon, Varlin.

Ce décret et cet arrêté devaient cire malheureusement comme la plupart des mesures édictées par la Commune, sans aucune sanction.

La Ligue d’union républicaine pour les droits de Paris, ayant appris que M. Loiseau-Pinson, ex-adjoint du 2“ arrondissement de Paris, membre de la Ligue, auquel avait été confiée la mission d’arborer dans les lignes versaillaises le drapeau parlementaire lors de la suspension d’armes à Neuilly, avait été arrêté sans mandat d’amener dans la Sarlhe où il allait rendre visite à sa famiile, exposa ces faits au chef du pouvoir exécutif par lettre en date du 8 mai, en lui demandant de faire respecter la liberté individuelle atteinte chez un républicain connu pour sa parfaite honorabilité.

Le Journal officiel de Versailles du 8 mai publia l’article suivant, déclarant que le gouvernement était résolu à interdire la réunion du Congrès des conseils municipaux des villes qui devait avoir lieu à Bordeaux ;

Un comité provisoire formé à Bordeaux convoque à bref délai un Congrès de la Ligue palri digue des villes républicaines.

Le comité décide dans son programme que chaque ville républicaine aura un délégué sur vingt mille habitants, et que ces délégués seront pris parmi les conseillers municipaux nommés aux élections du 30 avril 1871, en suivant l'ordre du tableau.

Ce congrès est donc une réunion de divers conseils municipaux délibérant entre eux sur les affaires de l’Ëtal, et il tombe sous l’applicaticn de l’article 35 de la loi du 5 mai 1855, qui est ainsi conçu :

« Tout conseil municipal qui se mettrait en correspondance avec un ou plusieurs autres conseils, ou qui publierait des proclamations ou adresses, sera immédiatement suspendu par le préfet. »’

En outre, les déclarations publiées en même temps que leur programme

par les membre» du comité d’organisation, élablissant que le but de l'association est de décider entre l’insurrection, d’une pan, et le gouvernement et l’Assemblée de l’autre, et substituant ainsi l'autorité de la Ligue à celle do l’Assemblée nationale, le devoir du gouvernement est d’user des pouvoirs que lui confère la lui du l'J avril 1834.

C’est un devoir auquel on peut être assuré qu’il ne faillira pas. Il trahirait l’Assemblée, la France et la civilisation, s’il laissait se constituer k côté du pouvoir régulier issu du suiTrage universel, les assises du communisme et de la rébellion.

A la séance de l’Assemblée nationale, M. Baze présenta la réunion du Congrès de Bordeaux comme constituant un attentat à la souveraineté de cette Assemblée et demanda au gouvernement des explications sur les mesures répressives à prendre contre cette réunion. M. Picard, ministre de l’intérieur, réprouva avec plus d’énergie que n’en avait déployé M. Baze les tendances des instigateurs du Congrès de Bordeaux, a véritables usurpateurs de la « souveraineté nationale, » Il déclara que les « tentatives crimi- « nclles » de tous ceux qui s’associaient aux idées de conciliation seraient réprimées « par les mesures les plus décisives, les plus « énergiques. » Leurs auteurs devaient être assures qu’ils ne rencontreraient « ni la moindre sympathie, ni la moindre indulgence. »

Afin de pouvoir condamner le Congrès de Bordeaux et de pousuivre les conseillers municipaux qui devaient s’y rendre, M. Picard dénaturait sciemment son caractère et travestissait les intentions des membres qui auraient pu y assister. Le Congrès de Bordeaux ne devait être qu’une réunion de personnes désignées par le suffrage des électeurs en raison de leur compétence, de leur honorabilité reconnues, ayant pour unique objet de rechercher, dans l’épouvantable crise que traversait la France, s’il n’y aurait pas un moyen de calmer les esprits, d’apaiser les haines et de contraindre moralement les combattants à déposer les armes. 11 ne s’agissait point d’entrer en rivalité avec l’Assemblée nationale et de chercher à annuler son autorité. Le Congrès de Bordeaux était présenté comme un moyen d’information sur l’état de l’opinion publique, peut-être préférable aux rapports transmis par les préfets sur les indications des gardes champêtres. Il ne prétendait point faire prévaloir quand même ses décisions, mais exposer ses vœux.

Il n’y avait donc pas lieu de craindre pour « l’unité nationale »

cl « rintcgrité du pouvoir politique, » qui ne se trouvaient point menacées.

Les instigateurs du Congrès de Bordeaux avaient désiré former non un conciliabule de conseils municii)aux, mais une réunion privée de quelques délégués de ces conseils.

Le gouvernement commettait une faute grave en empêchant de se produire les éléments de conciliation qui pouvaient résulter de cette réunion. A ce propos, l’Aee/ifr national disait avec beaucoup de bon sens :

« La réunion de Bordeaux oD'rait à M. Thiers

'< la possibilité de ne pas être vainqueur de Paris, cl c’est là, il « nous semble, le plus grand désir que pût former un véritable (< homme d'Ltal, un homme d’Étal soucieux de l’avenir de la « France. Cette gloire de vaincre Paris, d’entrer dans la capitale Cl par une route jonchée de cadavres, peut tenter M. de Galiffet, « M. Vinoy, M. Ducrot, M. Jlac-Mahon, M. Valentin, mais elle B doit profondément serrer le cœur non-seulement de tout homme « ayant des sentiments humains, mais de tout homme ayant la « moindre compréhension de l’avemr assombri qui attend les « vainqueurs de Paris. Nous ne savons rien, pour notre part, de » plus triste que la gloire qui se conquiert sur des concitoyens, « sur des Cls de la même terre; ricu de plus douloureux que le « rôle de victorieux dans une guerre civile. C’est un rôle qu’on a peut subir, mais qu’il ne faut du moins subir qu’après avoir « tout tenté pour y échapper.

« Telle n’est pas l’opinion du gouvernement de Versailles. La B réunion de Bordeaux offrait une perspective d’apaisement, la « réunion de Bordeaux est condamnée »

Dans celle même séance du 8 mai, le projet de loi présenté par M. Edgar Quinet et quelques-uns de ses collègues de la députation de Paris, pour assurer la représentation des villes, vint en discussion, et fut — il est à peine besoin de l’indiquer — repoussé par l’Assemblée. RI. Edgar Quinet exposa que les villes étaient des foyers d’activité intellectuelle dont l’influence devait se faire sentir dans les lois; que cet élément indispensable de la nationalité française ne pouvait être sacriüé sans dommage pour les intérêts généraux, pas plus d’ailleurs que l’autre élément, les campagnes,

ne devait l’ctrc. L'éminent historien fit remarquer que l’un de ces éléments ne devait pas être annulé par l’autre, qu’il fallait concilier les villes et les campagnes en leur reconnaissant les droits qui leur étaient inhérents; ses justes observations ne furent pas comprises de l’Assemblée qui 'était aussi peu capable de les apprécier que de discerner la dilférence existant entre les opinions et les intérêts, celles-ci caractérisant surtout les villes et ceux-là les campagnes, différence que M. Tolain fit ressortir. L’Assemblée n’était évidemment pas compétente pour traiter de semblables questions; elle n’aperçut dans le projet présenté par les députés de Paris qu’une seule chose, c’est qu’il était « aristocratique » puisqu’il voulait établir une distinction entre les u députés des « villes » et les « députés des campagnes. » Et comme cette Assemblée est, paralt-il, aussi < démocratique » que a libérale », elle s’empressa de repousser le projet.

Le gouvernement de Versailles adressa,* le 8 mai, à la population parisienne la curieuse proclamation que nous reproduisons :

LE GOUVERNEMENT DE LA RÉl'UDLIQUE FRANÇAISE

AUX PARISIEXS

La France, librement consultée par le suffrage universel, a clu un gouvernement qui est le seul légal, le seul qui puisse commander l’obéissance, si le suffrage universel n'est pas un vain moi.

Ce gouvernement vous a donné les memes droits que ceux dont jouissent Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux; et, à moins de mentir au principe de l’égalité, vous ne pouvez demander plus de droits que n’en ont toutes les autres villes du territoire.

En présence de ce gouvernement, la Commune, c’est-à-dire la minorité qui vous opprime et qui ose se coiivi ir de l’infàmc drapeau rouge, a la prétention d’imposer à la France scs volontés. Par ses œuvres, vous pouvez juger du régime qu’elle vous destine. Elle viole les propriétés, emprisonne les citoyens jmiir en faire des otages, transforme en déserts vos rues et vos places publiques, où s’étalait le commerce du monde, suspend le travail dans Paris, le paralyse dans toute la France, arrête la prospérité qui était prête à renaître, retarde l’évacuation du territoire par les Allemands et vous expose à une nouvelle attaque de leur part, qu'ils se déclarent prêts à exécuter sans merci, si nous ne venons p.as nousmêmes comprimer l’insurrection.

Nous avons écouté toutes les délégations qui nous ont été envoyées, et pas une ne nous a offert une condition qui ne fût l’abaissement de la

souveraineté nationale devant la révolte, le sacrifice de toutes les libertés et de tous les intérêts. Nous avons répété à ces délégations que n laisserions la vie sauve à ceux qui déposeraient les armes, que nous continuerions le subside aux ouvriers nécessiteux. Nous l’avons promis, nous le promettons encore; mais il faut que cette insurrection cesse, car elle ne peut ne prolonger sans que la France y périsse.

Le gouvernement qui vous parle aurait désiré que vous puissiez vous arfrancliir vous-mêmes des quelques tyrans qui se jouent de votre liberté et de votre vie. Puisque vous ne le pouvez pas, il faut bien qu’il s’en charge, et c'est pour cela qu’il a réuni une armée sous vos murs, armée qui vient, au prix de son sang, non pas vous conquérir, mais vous délivrer.

Jusqu'ici il s’est borné à l’attaque des ouvrages extérieurs. Le moment est venu où, pour abréger votre supplice, il doit attaquer l’enceinte ellemême. Il ne bombardera pas Paris, comme les gens de la Commune et du Comité de salut public ne manqueront pas de vous le dire. Un bombardement menace toute la ville, la rend inhabitable, et a pour but d’intimider les citoyens et de les contraindre à une capitulation. Le gouvernement ne tirera le canon que pour forcer une de vos portes, et s’efforcera de limiter, au point attaqué, les ravages de cette guerre dont il n’est pas l'auteur.

Il sait, il aurait compris de lui-mème, si vous ne le lui aviez fait dire de toutes parts, qu’aussilét que les soldats auront franchi l'enceinte, vous vous rallierez au drapeau national pour contribuer, avec notre vaillante armée, à détruire une sanguinaire et cruelle tyrannie.

Il dépend de vous de prévenir les désastres qui sont inséparables d’un assaut. Vous êtes cent fois plus nombreux que les sectaires de la Commune. Réunissez-vous, ouvrez-nous les portes qu’ils ferment à la loi, à l’ordre, à votre prospérité, à celle de la France. Les portes ouvertes, le canon cessera de se faire entendre; le calme, l’ordre, l’abondance, la paix rentreront dans vos murs; les Albmands évacueront votre territoire, et les traces de vos maux disparaîtront rapidement.

Mais si vous n’agissez pas, le gouvernement sera obligé de prendre pour vous délivrer les moyens les plus prompts et les plus sûrs. Il vous le doit & vous, mais il le doit surtout à la France, parce que les maux qui pèsent sur vous pèsent sur elle; parce que le chémage qui vous ruine s'est étendu à elle et la ruine également; parce qu'elle a le droit de se sauver, si vous ne savez pas vous sauver vous-mêmes.

Parisiens, pensez-y mûrement : dans très peu de jours nous serons dans Paris. La France veut en finir avec la guerre civile. Elle le veut, elle le doit, elle le peut. Elle marche pour vous délivrer. Vous pouvez contribuer à vous sauver vous-mêmes, en rendant l'assaut inutile, et en reprenant votre place dès aujourd'hui au milieu de vos frères. ’ /

Celte longue sommation ne produisit pas sur les Parisiens l’im-

pression de terreur que Sf. Thiersen avait sans doute espéré; elle fut accueillie par les fédérés avec une indifférence mélangée de moquerie, et par certains avec mépris.

Il nous parait utile de reproduire, autant que possible, à propos de documents importants, les appréciations, les jugements sensés de certains journaux. Cela permet au lecteur de constater l’état d’esprit de la population parisienne aux divers moments du mouvement, et montre l’impartialité de notre récit.

Cet ultimatum de M. Thiers suscitait à l’Avenir national les réflexions suivantes :

« La proclamation de M. Thiers aux Parisiens, publiée hier « dans le Journal officiel de Versailles, et dont nous donnons plus « loin le texte, nous fait comprendre pourquoi le gouvernement « de Versailles a interdit la réunion de Bordeaux. Pendant un « mois, M. Thiers a bien voulu s'entretenir, à diverses reprises, * avec les hommes venus à Versailles, soit de Paris, soit des départi tements, dans une pensée de conciliation. Ce mois d’atermoie- « ment était nécessaire pour l’organisation des forces militaires et « pour l’achèvement des travaux d’approche. Ces travaux à peu « près terminés, M. Thiers dit : Il n’est plus temps de chercher « des remèdes politiques, le canon seul va maintenant avoir la « parole.

« En cet état l’interdiction de la réunion de Bordeaux est tout « ce qu’il y a de plus logique. Les citoyens qui se proposaient de K SC réunir à Bordeaux voulaient faire œuvre politique, et ils « allaient donc contre la pensée du gouvernement qui veut faire « simplement œuvre militaire. M. Thiers a eu raison, à son point « de vue, de prononcer l’interdiction ; l’emploi de la force ne « souffre ni les discussions, ni les interventions pacifiques. En « joue, feu, voilà les deux seuls mots dans lesquels doit se ren- « fermer désormais, s’il faut en croire la note officielle d’avant- « hier et la proclamation d’hier, le grand débat des franchises « municipales.

« Nous avions conçu, nous avions espéré une autre solution. Il « nous avait semblé qu’entre Paris et les départements il n’y avait « pas de cause irrémédiable de dissension. Les récentes élections « municipales nous avaient affermi dans cette opinion, et nous K étions convaincu plus que jamais qu’il serait possible, grâce aux

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« maDifeslîtions de l’opinion publique se produisant de toutes « parts, d’arriver à une enlenle cl d’éviter le grand malheur d’une « victoire, qui pourra mettre fin à la guerre civile, mais qui lais- R sera subsister cet aniagonisnie moral, par lequel les peuples « sont fatalement amenés ou à l’anarchie ou à la dictature. Le « Congrès de Cordeaux devait être une de ces manifestations de « l’opinion publique, mais la proclamation d’hier indique défîni- « livcment que la période de discussion est terminée et que la « période de guerre à outrance, la période de répression par les « armes, va commencer C’est là tout ce qui se pouvait imaginer O de plus lamentable, quel que soit le résultat définitif de la lutte.

a Cependant avant qu’arrive le moment de l’assaut annoncé il « nous est impossible de ne pas relever une assertion inexacte de « M. Thiers en ce qui louche la période de discussion. « Nous « avons écoulé, dit M. Thiers, toutes les délégations qui nous ont « été envoyées, et personne ne nous a offert une condition qui ne « fût l’abaissement de la souveraineté nationale devant la révolte, « le sacrifice de toutes les libertés et de tous les intérêts. »

« Sans parler des délégations venues de Paris, M. Thiers a reçu « des délégations do Lyon et de Bordeaux. Ces délégations lui ont X porté certaines propositions, parmi lesquelles figurait, en pre- « mière ligne, la proposition d’accorder aux villes au-dessus de « vingt mille âmes les mêmes droits municipaux accordés aux « plus humbles communes. Cette proposition ne peut pas être « considérée évidemment comme tendant à un abaissement de la « souveraineté nationale et comme sacrifiant toutes les libertés et « tous les intérêts, puisqu’elle n’est que la reprise d’une première « décision de l’Assemblée nationale. M. Thiers trahit donc la vérité « en affirmant qu’on ne lui a pas offert une seule condition qui ne « fût un abaissement. Pour rester dans le vrai, M. Thiers aurait « dû distinguer entre les diverses conditions qui lui ont été offertes, T et dire quelles sont celles qui lui paraissent discutables et celles « qui lui paraissent indiscutables. En mettant toutes les conditions « proposées dans le même panier, M. Thiers prouve seulement .* qu’il n’en veut accepter aucune, et c’est en effet ce qui résulte « de sa proclamation, où il précise très-nettement les deux seules « choses qu’il consent à accorder pour arriver à une conciliation. « Ces deux choses sont : la vie sauve à ceux qui déposeront les « armes, et la continuation d’un subside aux ouvriers nécessiteux. « Quant aux franchises municipales, véritable objet de la que-

« relie, M. Thiers n’en dit pas un mot; donc, sur ce terrain, il ne « veut rien entendre, rien accepter. L’avenir montrera si cette « obstination à ne vouloir que la répression et non la conciliation, « est la meilleure politique qui se pût suivre dans l’intérêt de <■ l’établissement déGnilif de l’ordre et de la pai.x.

« La proclamation, sans valeur politique, a cependant une valeur « de fait sur trois points importants. Elle annonce Irès-formelle- ■a ment : 1® la résolution du gouvernement de Versailles de ne se « prêter à aucune tentative de conciliation ; 2® une menace d’in- • tervention faite par la Prusse; 3» l’assurance où est le gouver- « nement de l’entrée très-prochaine des troupes versaillaises dans tt Paris.

« Il est regrettable que M. Thiers n’ait pas cru devoir faire con- « naître sous quelle forme s’est manifestée la menace de l’inter- « vention prussienne. Puisque M. Thiers pense qu'une telle inter- « vention est de nature à exercer une impression sur l'esprit de « la population parisienne, il aurait dû ne laisser aucun doute sur « les intentions prussiennes, et ne pas s’en tenir à une vague « indication.

O Quant au fait de l’entrée prochaine des troupes dans Paris, « M. Thiers a des données militaires que nous ne possédons pas. « Nous ne connaissons avec précision ni les moyens d’attaque, ni « ceux de la défense, et nous sommes réduit à attendre l’événe- « ment. Nous ferons remarquer seulement que M. Thiers, en O invitant la population à se lever contre les forces de la Commune « et en annonçant en même temps une attaque presque immédiate « des remparts, demande une chose impossible. Si M. Thiers eût « voulu que la guerre civile finît par une intervention de la popu- « lation, il fallait laisser à cette population le temps de se grouper, O de se constituer, de s’unir pour une action commune; il fallait « surtout donner aux hommes qui se préoccupaient ardemment « de mettre fin à la guerre civile un moyen d’action sur la popu- « lation, en donnant une satisfaction quelconque aux vœux de « Paris, du Paris travailleur, commerçant, industriel, qui ne « marche point derrière la Commune, mais qui lient fermement à « la République et aux franchises municipales.

« M. Thiers, depuis le 18 mars, n’a voulu voir que la Commune « et il a oublié Paris, et maintenant s’il s’en souvient, c’est pour « l’engager à prendre les armes contre la Commune. Il fallait s’en a souvenir autrement, il fallait s’en souvenir pour lui demander

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« son avis, pour lui demander d j formuler ses vœux, pour écouter « ses délégués, el alors peut-être l’appel qu’on lui adresse aujour- « d’hui n’eût-il pas été néeessaire. »

Le journal la Vérité appréciait comme il suit l’attitude du gouvernement relativement à la réunion du Congrès de Bordeaux :

« Quand les lois sont impuissantes, quand la force

« qui les protège n’a pas d’action, ce n’est pas toujours un motif « pour passer outre. Seulement les deux lois dont il s’agit ne sont « pas de celles quis’imposent par elles-mêmes, qui tiennent à l’ordre « social tout entier. Elles font partie de l’arsenal des mesures « d’exception et de répression dirigées par les régimes précédents « contre tout essor de la liberté; elles ont été modifiées par des B lois ultérieures et virtuellement abolies par le progrès des « mœurs. Qu’il y ait seulement quarante Conseils qui répondent à « l’invitation et quatre-vingts délégués réunis à Bordeaux; nous « défions bien M. Tbiers, même, par impossible , vainqueur à « Paris, de suspendre les quarante Conseils et de traduire les « quatre-vingts délégués en police correctionnelle.

a II est inutile de réfuter cette accusation moins odieuse que « grotesque, qui représente le Comité de Bordeaux comme un foyer « de rébellion et de communisme ; le rédacteur de la note officielle « est descendu, on le voit, jusqu’au jeu de mots, tant il est à court « de raisons, puisqu’il confond à dessein deux choses si distinctes, <( le communisme et la Commune, une institution fondamentale ■ de toute république et une rêverie socialiste.

« Ce qu’on peut dire, avec quelque raison, c’est que le Comité « de Bordeaux réalise, bien modérément et d’une façon toute pas- B sagère, une partie du programme de la Commune de Paris : a quelque chose comme la fédération communale de la France. « Selon toute apparence, ce Comité se bornera à émettre des R vœux, à offrir sa médiation, à élaborer un projet de traité de « paix; il n’y a là rien d’effrayant pour l’unité de la France et pour « l’intégrité du pouvoir politique. Mais ce peu suffit pour effrayer « M. Thiers; l’initiative personnelle, la libre expression des vœux « de quelques villes, leur accord momentané sur une question B définie... Comment donc y résisterait- il?

« Que l’Assemblée de Versailles se rassure. Elle a pris en con- « sidération un projet de loi qui accorde quelque initiative poli- B tique, dans des circonstances données, aux conseils généraux ;

« les mêmes drconstances se produisent, et nul ne conteste la « gravité de la situation. Pourquoi donc empêcher une expérience « qui se présente dans d’aussi bonnes conditions? Les populations « rurales, terrifiées par la longueur d’une guerre désastreuse, c ont nommé au hasard des légitimistes, des orléanistes, des impé- ( rialistes repentants et même des républicains, avec mandat de « signer la paix quand même. Paris, Lyon, trois ou quatre autres « villes ont proclamé irrégulièrement leurs tendances communa- « listes; presque toutes les autres villes afQrment l’énergie de leur « foi républicaine.

« Si l’Assemblée de Versailles se considère comme l’expression « d’une majorité compacte et éclairée, elle n’a pas le droit d’opa primer cette minorité si considérable, jusqu’au point de l’empê- « cher d’exprimer sa pensée. Cette oppression, si elle était pos- « sible, serait la pire des tyrannies »

Mardi O mal 1891

Les derniers détachements de fédérés restés au fort d’Jssy le quittèrent à l’aube. Dans la matinée, des ingénieurs varsaillais y pénétrèrent et s’occupèrent a couper les fils conducteurs, à isoler les torpilles, à rendre les mines inoffensives. Après ces précautions, vers raidi et demi, un régiment de ligne entra dans les ruines du fort d’Issy. Le drapeau tricolore fut hissé sur la porte d’honneur.

Les batteries établies sur les céteaux de Chàtillon et de Clamart concentrèrent leur feu sur le fort de Vanves, quelles accablèrent de projectiles et qui pouvait à peine riposter. Les assiégeants continuaient à pousser avec vigueur leurs travaux d’approche, surtout le long du chemin de fer. L’artillerie des bastions du rempart répondait moins vigoureusement que les jours précédents.

Les formidables batteries de Montrelout, composées d’énormes pièces de marine, commencèrent leur œuvre le 9 mai ; elles tirèrent principalement sur le viaduc du Poinl-du-Jour, sous lequel les canonnières étaient embossées, et sur les bastions d’Auteuil et de la Muette. Les habitants du Point-du-Jour et d’Auteuil, en proie à une véritable panique, fuyaient le bombardement, beaucoup plus intense et plus terrible que celui des Prussiens.

Le Mont-Valérien et les batteries de Courbevoie attaquèrent, avec plus de vigueur que jamais, la porte Maillot, les Ternes et Levallois.

A Neuilly et à Asnières, échange de fusillade, combats d’artillerie sans importance.

Dans l’après-midi, l’affiche suivante, annonçant l’abandon du fort d’Issy, fut placardée dans Paris :

Midi et demi.

Le drapeau tricolore floUe sur le fort d’Issy, abandonné hier soir par la garnison.

Le délégué à la guerre,

Rossel.

L’annonce de la prise du fort d'issy suscita, à la séance de la Commune du 9 mai, une discussion très-passionnée. Les révolutionnaires en furent très-irrités ; et, ainsi que cela avait toujours eu lieu dans les circonstances critiques, ils renouvelèrent à ce propos leurs accusations de trahison. Dans l’opinion des révolutionnaires, qui ne pouvaient s’imaginer que les fédérés puissent essuyer des revers, les insuccès étaient des indices, des présomptions de trahison.

L’abandon du fort d’Issy, connu l’après-midi de la population parisienne, fut démenti dans la soirée par la Commune, qui fit afficher à la porte des mairies la dépêche suivante :

Il est fuux que le drapeau tricolore flotte sur le fort d’Issy.

Les Versaillais ne l'occupent pas et ne l'occuperont pas.

La Commune vient de prendre les mesures énergiques que comporte la situation.

Hôtel-de-Ville, 9 mal, 8 h. du soir.

Ces assertions contradictoires, relatives à un fait matériel, facile à contrôler, prouvent quel désordre régnait dans les affaires mili- • taires; le conflit entre le délégué à la guerre, le Comité central, la Commune et la Commission militaire était permanent. La dépêche précitée avait été rédigée par la Commune, convaincue par un rapport erroné que l’affirmation du délégué à la guerre était fausse et n’avait d’autre but que celui de Jeter le trouble dans les esprits et de décourager les combattants.

A la séance de la Commune, les révolutionnaires, surtout les vieux de 1848 et parmi eux le citoyen Miot, accusèrent hautement Rossel d’être un traître. On avait dit la même chose de Cluseret. Plus sensé que ses collègues de son âge, le citoyen Delescluze déclara, en termes énergiques, ne rien comprendre aux soupçons ' qui dominaient alors la Commune. En présence de cette catastrophe, il lui parut qu’il ne s’agissait pas d’ergoter, d’argumenter.

de récriminer; il fallait, non passer le temps à s’accuser les uns les autres, mais songer davantage, tout d’abord, à la défense; il fallait prendre les mesures énergiques que son état nécessitait; oublier tous les ressentiments, faire taire toutes les animosités pour s’occuper avec ardeur du succès de la Commune.

Le citoyen Delescluze annonça qu'il avait vu, dans la matinée, le citoyen Rossel, que celui-ci avait donné sa démission et qu’il était décidé à ne pas la reprendre. Rossel était désespéré; tous ses actes étaient entravés par le Comité central. Quant au comité de salut public, il n’avait pas répondu à ce qu’on attendait de lui. Au lieu d’être un stimulant, il avait été un obstacle; il était nécessaire qu’il disparût. Il fallait concentrer tous les éléments épars de la défense de Paris et agir avec ensemble; surtout oublier toutes les haines et, sans acception de personnes, coopérer avec dévouement au salut de la capitale et de la France, dont le concours moral se changerait peut-être en concours actif.

Un membre du Comité de salut public déclara pouvoir réparer toutes les fautes et assurer le succès de la Commune. Selon lui, le Comité de salut public, auquel on faisait beaucoup de reproches immérités, avait seulement manqué d’énergie envers les membres de la minorité de la Commune qui compromettaient tout; leur arrestation améliorerait certainement la situation.

Pour parer à la prise du fort d’Issy, le citoyen Gambon proposa, entre autres mesures importantes, de supprimer immédiatement tous les journaux encore existant. Quant à nous, nous devons avouer n’avoir pu saisir la corrélation qui existe, — s’il en existe, — entre l’anéantissement de la presse et le succès des opérations militaires.

Le Comité de salut public fut de nouveau très-violemment attaqué ; on décida que ses membres seraient sommés de donner leur démission et qu’on les remplacerait. Dans un moment aussi critique, il parut plus utile que jamais de concentrer les pouvoirs, afin que l’exécution des mesures qui seraient adoptées ne souffrît aucun retard.

Les chefs militaires étaient considérés comme des traîtres ou comme en voie de le devenir. La Commune aurait bien voulu pouvoir faire conduire les opérations de la défense par des civils; mais quelque mépris que lui inspirassent les militaires, leur concours était cependant indispensable. On crut avoir amélioré la

situation en subordonnant absoimnent l’élément militaire et en faisant diriger la guerre par un délégué ciril.

Pour mettre fin à des discussions, à des altercations plus nuisibles qu’utiles, puisqu’elles ne concluaient à aucun résultat pratique, quelques membres se réunirent et rédigèrent les résolutions suivantes, qui furent soumises à la Commune et adoptées comme conclusion des débats :

1° Réclamer la démission des membres actuels du Comité de salut public et pourvoir immédiatement à leur remplacement.

2° Nommer un délégué civil à la guerre, qui sera assisté de la Commission militaire actuelle, laquelle se mettra immédiatement en permanence.

3° Nommer une Commission de trois membres, chargée de rédiger immédiatement une proclamation.

40 Ne plus se réunir que trois fois par semaine en assemblée délibérante, sauf les réunions qui auront lieu dans le cas d’urgence, sur la proposition de cinq membres ou sur celle du Comité de salut public.

50 Se mettre en permanence dans les mairies de ses arrondissements respectifs, pour pourvoir souverainement aux besoins de la situation.

6° Créer une Cour martiale, dont les membres seront nommés immédiatement par la Commission militaire.

7° Mettre le Comité de salut public en permanence à l’Hôtel-de- Ville.

On devait procéder, dans une séance de nuit, en Comité secret, à la nomination des nouveaux membres qui devaient constituer le Comité de salut public.

Une discussion très-vive s’engagea. La Commission militaire demanda que les pouvoirs militaires fussent laissés encore pendant vingt-quatre heures au citoyen Rossel. Il y avait, selon elle, inconvénient à changer brusquement la direction des opérations engagées; il en pouvait résulter de grands revers; il ne lui paraissait pas politique d’arrêter immédiatement le délégué à la guerre.

Cette demande déplut au citoyen Félix Pyat, qui parla avec une extrême animation de la trahison de Rossel, sans en fournir, d’ailleurs, la preuve; il déclara son arrestation immédiate nécessaire, et réclama l’emploi des moyens les plus énergiques aûn de faire cesser la trahison qui se sentait partout. Ce langage passionné ne ,

lit pas changer la Commission militaire d’attitude; elle déclara qu’elle donnerait de suite sa démission si on ne voulait pas accepter ses propositions. La Commune, qui réprouvait les exhortations violentes du citoyen Pyat, laissa pleins pouvoirs à la Commission militaire.

Lorsque cette résolution eut été volée, grftce surtout à l’influence de la minorité socialiste, le citoyen Pyat continua ses récriminations, ses admonestations. Son irritation s’accroissant avec la discussion, il en vint jusqu’à insulter la minorité socialiste, blâmant ce qu’il appelait sa lâcheté, et la déclarant complice de toutes les tentatives de trahison que chaque jour révélait. Après le discours de cet énergumène, la séance fut suspendue pendant quelques minutes.

Les révolutionnaires composant la majorité quittèrent alors la salle des séances. Une demi heure après, ils n’étaient pas encore de retour. Quelques membres de la minorité, impatientés par cette longue absence qui retardait les délibérations, allèrent à la recherche de leurs collègues de la majorité. Ils les trouvèrent dans une des salles de l’Hètel-de-Ville, occupés à délibérer en commun. Les révolutionnaires s’opposèrent d’abord à ce que les socialistes fussent admis dans la salle où ils se tenaient; mais ceux-ci ayant insisté, entrèrenlde force. Ils s’aperçurentque la majorité délibérait et prenait des résolutions, à l’exclusion de la minorité.

Les membres de la minorité qui avaient pénétré dans la salle, déclarèrent que la majorité n’avait pas le droit de délibérer ainsi à part; qu’elle devait rentrer aussitôt dans la salle des séances; que quarante membres de la Commune ne pouvaient pas en éliminer vingt-trois autres; qu’ils ne souffriraient point, tant qu’ils auraient la faculté de siéger à l’Hôtel-de-Ville, en attendant que la majorité les fit incarcérer, ce qui ne tarderait peut-être pas, ajoutaient-ils, qu’il soit porté une aussi grave atteinte à leur droit. Cette sommation énergique suscita d’abord, parmi la majorité révolutionnaire, les protestations les plus acerbes; peu à peu, la ferme attitude des socialistes parvint cependant à la calmer; les révolutionnaires déférèrent aux désirs de leurs collègues et rentrèrent dans la salle des séances.

Cet incident, ou la violence et le grotesque jouent un rôle s* considérable, permet de se faire une idée assex nette de l’animosité qui existait entre les diverses fractions de l’assemblée commu-

nale, ainsi que du spectacle d’une boufTonnerie navrante que présentaient souvent ses séances.

 la reprise de la discussion en commun, le citoyen lourde demanda avec instance qu’on éliminât toute question de personnes pour ne se préoccuper que du salut de Paris. Contrairement à ce sage appel à l’apaisement, le citoyen Cbalain réclama l’arrestation de la minorité « factieuse, » qu’il jugeait cause de tous les atermoiements, coupable de tous les désordres, et sollicita de la Commune l’incarcération du délégué à la guerre Rossel. Cette proposition d’emprisonnement de la minorité fut relevée, comme elle le méritait, par l’un de ses membres, le citoyen Malon, qui déclara que, formulée par tout autre, il la combattrait et y répondrait; mais que, venant de Cbalain, elle était sans gravité, vu le peu d’importance qu’il faisait de son auteur. Sur ce, le citoyen Félix Pyat se récria et voulut prononcer une fois encore des paroles de réprobation contre la minorité; mais le citoyen Malon, élevant la voix avec autorité, lui dit ; « Vous êtes le mauvais génie de la « Révolution. Taisez-vous I Ne continuez pas à répandre vos soup- 1 çons venimeux et à attiser la discorde. C’est votre influence qui a perd la Commune ; il faut qu’elle soit enfin anéantie. »

Venant appuyer l’observation de Malon, le citoyen Arnold critiqua la conduite des vieux révolutionnaires de 1848, si funestes, a Ce sont encore eux qui perdront la Révolution, dit- il. >

Enfin on procéda au vote des membres du Comité de salut public. Avant le dépouillement du scrutin, les révolutionnaires déclarèrent que le lendemain on procéderait à un nouveau vote si le résultat de celui qui s’effectuait ne leur plaisait point. Ce Comité fut composé des citoyens Ranvier, Ant. Arnaud, F. Gambon, Eudes, Delescluze.

Dans la journée, le délégué à la guerre adressa à la Commune la lettre suivante, qui émane d’un homme aussi intelligent que ferme ;

Paris, le 9 mai 1871.

Citoyens membres de la Commune,

Chargé par vous à titre provisoire de la délégation de la guerre, je me sens incapable de porter plus longtemps la responsabilité d’un commandement où tout le monde délibère et où personne n’obéit.

Lorsqu'il a fallu organiser l’artillerie, le Comité central d’artillerie a délibéré et n’a rien prescrit. Après deux lùois de révoluiii.i, tout le ser-

vice de vos canons repose sur l'énergie de quelques volontaires dont le nombre est insulfisant.

A mon arrivée au minisière, lorque j’ai voulu Tavoriier la concentration des armes, la réquisiliou des chevaux, la poursuite des réfractaires, j’ai demandé & la Commune de développer les municipalités d’arrondissement.

La Commune a délibéré et n'a rien résolu.

Plus tard, le Comité central de la fédération est venu offrir presque impérieusement son concours à l'administration de la guerre. Consulté par le Comité de salut public, j’ai accepté ce concours de la manière la plus nette, et je me suis dessaisi, en faveur des membres de ce Comité, de tous les renseignements que j’avais sur l’organisation. Depuis ce tempslà, le Comité central délibère et n’a pas encore su agir. Pendant ce délai, l'ennemi enveloppait le fort d'Issy d'attaques aventureuses et imprudentes, dont je le punirais si j’avais la moindre force militaire disponible.

La garnison, mal commandée, prenait peur, cl les ofQciers délibéraient, chassaient du fort le capitaine Dumont, homme énergique qui arrivait pour les commander, et tuai en délibérant, évacuaient leur fori, après avoir sottement parlé de le faire sauter, chose plus impossible pour eux que de le défendre.

Ce n’est pas aïsez.IIicr, pendant que chacun devait être au travail ou au feu, les chefs de légions délibéraient pour substituer un nouveau s; slème d'organisation à celui que j’avais adopté, afin de suppléer à l’imprévoyance de leur autorité, toujours mobile et mal obéie. Il résulta de leur conciliabule un projet au moment où il fallait des hommes, et une déclaration de principes au moment où il fallait des actes.

HJon indignation les ramena à d’autres pensées, et ils ne me promirent pour aujourd'hui, comme le dernier terme de leurs efforts, qu'une force organisée de 13,0U0 hommes, avec lesquels je m’engage à marcher à l’ennemi. Ces hommes devaient être réunis à onze heures et demie ; il est une heure et ils ne sont pas prêts; au lieu d’élrc 13,000, ils sont environ 7,000. Ce n’est pas du tout la même chose.

Ainsi, la nullité du Comité d’artillerie empêchai! l’organisation de l'artillerie; les incertitudes du Comité central de la fédération arrêtent l’administration; les préoccupations mesquines des chefs de légions paralysent la mobilisation des troupes.

Je ne suis pas homme à recaler devant la répression, et hier, pendant que les chefs de légions discutaient, le peloton d’exécution les attendait dans la cour. Mais je ne veux pas prendre seul l’initiative d’une mesure énergique, endosser seul l’odieux des exécutions qu’il faudrait faire pour tirer de ce chaos l’organisation, l’obéissance et la victoire. Encore, si j’étais protégé par la publicité de mes actes et de mon impuissance, j^ pourrais conserver mon mandat.

Mais la Commnne n’a pas eu le courage d'afflronter la publicité. Deux fois déjà je vous ai donné des éclaircissements nécessaires, et deux fois, malgré moi, tous avez voulu avoir le comité secret.

Mon prédécesseur a eu le tort de se débattre au milicn de celte situation absurde.

Éclairé par son exemple, sachant que la force d’un révolutionnaire n» consiste que dans la netteté de la situation, j’ai deux lignes à choisit briser l’obstacle qui entrave mon action ou me retirer.

Je ne briserai pas l’obstacle, car l’obstacle, c’est vous et votre faiblesse '. je ne veux pas attenter à la souveraineté publique.

Je me retire, et j’ai l’honneur de vous demander une cellule à Mazas.

Rossel.

Cette lettre dévoilait avec amertume les difficultés, les entraves multiples qui paralysaient l’action àu délégué à la guerre. Les partisans de la Commune blâmèrent le citoyen Rossel d’avoir, par la publication immédiate de cette lettre, informé le public de ses griefs, et dénoncé les dissentiments existant entre les divers pouvoirs concourant à la direction des opérations militaires. Ces reproches nous paraissent immérités. Il était, ce nous semble, du devoir du citoyen Rossel de faire connaître la situation si troublée, si anarchique de la défense. Par cette divulgation, le délégué à la guerre pouvait exercer sur la Commune et sur le Comité de salut public une contrainte moralé dont les résultats pouvaient être heureux, surtout si l’opinion publique avertie mettait la Commune en demeure de modifier ses agissements.

Le Comité de salut public nomma, dans l’après-midi, le citoyen Ed. Moreau, membre du Comité central de la garde nationale, a commissaire civil de la Commune auprès du délégué à la guerre. »

Dans l’espoir d’établir une sévère discipline, le délégué à la guerre fit paraître l’ordre suivant :

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