‹ Histoire de la révolution du 18 marsChapitre 44 sur 60 · CABINET · texte numérisé non relu

CABINET

du

Procureur de la Commune

COMMUNE DE PARIS

Paris, la 13 mai 1871.

Citoyen Schœlcher,

J'apprends seulement Lier votre arrestation. Ce fait, quelque étrange qu'il m’ait paru au premier abord, semblerait presque justifié par l'arrestation du citoyen Lockroy.

Comme, cependant, nous ne sommes pas tenus de rendre l’absurde poui l’absurde, je m'empresse de donner l'ordre de vous mettre en liberté.

Salut et fraternité,

Raoul Rigault.

P. S. Tiebez donc d’obtenir l'élargissement du citoyen Lockroy.

En exécution du décret du 6 août, les quatre premières séries des articles à délivrer gratuitement par le Mont-de-Piété furent tirées au sort le 11 mai dans la salle Saint-Jean, à l’Hôtel-de-Ville, en séance publique.

A la séance de l’Assemblée nationale, M. Morlimer-Ternaux, à propos du récit d’une entrevue que les délégués de la ville de Bordeaux avaient eue avec M. Thiers, posa au chef du pouvoir exécutif des questions analogues à celles qu’il lui avait adressées la veille relativement à une déclaration de l’Union des Syndicats. ,\vec un emportement et une aigreur inaccoutumés, M. Thiers, dont on suspectait la bonne foi, déclara ne pas vouloir répondre à ces questions qu’il qualifia de « tracasseries, » et il offrit à l'Assemblée de donner sa démission si elle n’était point satisfaite. Ce procédé réussit au chef du pouvoir exécutif. La droite avait peu de sympathie pour M. Thiers; mais elle eût été très-embarrassée de lui trouver un remplaçant. Un des partisans du chef du pouvoir exécutif étant venu lire à la tribune le décret concernant son hôtel, rallia, par cela seul, tous ses adversaires. L’ordre du jour que M. Thiers avait déclaré accepter obtint, comme à l’ordinaire, la presque unanimité des suffrages.

Cet incident fournit au chef du pouvoir exécutif l’occasion de dire à la droite de l’Assemblée, si violente et si intolérante, une

dure vérité : « Je dis qu’il y a parmi vous des imprudents qui

« sont trop pressés. Il leur faut huit jours encore; au bout de ces

« huit jours il n’y aura plus de dangers, et la tâche sera propor-

« tionnée à leur courage et à leur capacité » Par ces paroles,

M. Thiers qualifiait sévèrement l’altitude et la conduite de certains exaltés de la droite, qui, depuis la réunion de l’Assemblée nationale, surtout depuis les hostilités contre Paris, essayaient de faire adopter par celle-ci les résolutions les plus impolitiques et les plus funestes.

Vendredi t* mal ISYt

La possession du fort de Vanves était disputée aux fédérés depuis plusieurs jours, comme l’avait été auparavant celle du fort d’Issy. Pendant toute la journée du 12 mai, la lutte continua trèsintense aux approches du fort de Vanves; les Versaillais s’emparèrent de quelques maisons.

Du côté de Montrouge, les efforts des troupes de l’Assemblée parvinrent à déloger les fédérés de la maison Millaud et à leur faire évacuer la partie supérieure du Petit-Montrouge.

Après un horrible combat d’artillerie, les canonnières furent obligées, parla précision du tir des Versaillais, qui envoyaient d’Issy et de la batterie de l’île Saint-Germain une grêle de projectiles, d’abandonner, à la tombée de la nuit, le poste périlleux qu’elles occupaient au Point-du-Jour depuis plus d’un mois. Elles ne le quittèrent que lorsque l’une d’elles, l’Estoc, éventrée par les obus versaillais, eut sombré aux cris de ; Vive la Commune! Tout son équipage fut recueilli à bord d’une vedette.

Le rempart, du côté du Point-du-Jour, continuellement bombardé par les batteries de Meudon et de Boulogne, était devenu tout à fait intenable, surtout depuis qu’Issy y lançait des projectiles qui atteignaient les défenseurs par derrière.

Les Versaillais continuaient l’établissement, dans le bois de Boulogne, à quelques cents mètres du rempart qui protège Passy

et Âuteuil, de formidables batteries qui deyaient permettre de faire brèche.

A Asnières, duel d'artillerie entre les batteries du chemin de fer, des remparts et celles du château de Bécon.

Le délégué civil à la guerre adressa, le 12 mai, à la Commune, la lettre suivante :

Le citoyen Dclescluze, délégué civil à la guerre, aux citoyens membres de la Commune :

CiTOYEKS ,

Je viens vous demander la mise â l'ordre du jour, par alBche, du 138* bataillon de la garde nationale, qui, cette nuit, sous la conduite du général Dombrovvski, a nettoyé le paru de Sablonville des Versaillais qui l'occupaient, et l'a fait avec un merveilleux entrain.

Je me propose d'offrir des revolvers d’honneur à quelques-uns des ofSeiers et soldats qui se sont principalement distingués ; mais une déclaration de la Commune aura un bien autre effet sur les esprits.

Le délégué civil à la guerre, Delescluzc.

La Commune, à l’unanimité.

Décrète :

Le 138* bataillon a bien mérité de la République et de la Commune.

L’arrêté suivant, du délégué à la guerre, signalait un fait qui n’était pas particulier à l’artillerie : le nombre des gardes nationaux qui percevaient la solde et touchaient les vivres était assez considérable, et le nombre de ceux qui faisaient un service effectif, qui ne quittaient jamais leur poste de combat, était bien minime.

Le délégué civil à la guerre,

Considérant que le nombre des artilleurs qui perçoivent la solde est considérable ;

Que le nombre de ceux qui servent les pièces contre l’ennemi est extrêmement restreint;

Qu’il importe que la délégation de la guerre ait h sa disposition immédiate toutes les batteries constituées,

Arrête :

Art. )*'. — Une revue d'effectif sera passée le samedi 13 mai 1871, à quatre heures précises, dans la grande cour de l’École militaire, où les batteries recevront les ordres du directeur général de l'artillerie.

Tous les ariilleiirs mnnqiint.t à celle revue seront privés de la solde et des vivres.

Art. i. — Sont exempts de cette revue k-s artilleurs actuellement au feu.

Art. 3. — Les étals de solde ne seront plus payis au trésor que pourvus de la signature du colonel Henry, chef du mouvement, et approuvé pa** le citoyen Marin, chef du personnel.

Le délégué civil d (a guerre, Delescluze.

A la séance de la Commune du 12 mai, il fut question des marchés conclus spécialement pour les fournitures d'habillements. A ce sujet, de nombreuses prolesialions avaient été faites par des ouvriers au délégué aux travaux publics.

Dans le but très-louable de ménager les ressources financières de la Commune, certains de ses agents avaient accepté des soumissions de confections d’effets militaires h des prix très-inférieurs à ceux consentis par le Gouvernement de la défense nationale. Ce rabais, qui atteignit quelquefois 25 p. 100, proposé par des concessionnaires avides, désireux d’obtenir la commande n’importe à quelles conditions, n’était préjudiciable qu’aux ouvriers qui le supportaient tout entier, car les adjudicataires, véritables exploiteurs, ne réduisaient point le montant de leurs bénéfices. Us se contentaient de diminuer le prix de la main-d’œuvre qui, pour certains objets, était descendu à un taux inacceptable, qui n’était plus rémunérateur. Cette dépréciation des salaires avait été produite parce que des industriels sans moralité s’étalent substitués, comme nous venons de le dire, aux corporations ouvrières, généralement préférées avant la révolution dii 18 mars.

Pour faire cesser cet état de choses blâmable qui lésait la masse travailleuse, dont les intérêts auraient toujours dû être sauvegardés avec une extrême sollicitude par la Commune, celle-ci rendit le décret dont la teneur suit :

La Commune de Paris,

Décrète :

Art. 1". — La commission de travail et d’échange est autorisée à réviser les marches conclus jusqu’à ce jour par la Commune.

Art. 3. — La commission de travail et d’échange demande que les marchés soient directement adjugés aux corporations, et que la préférence leur soit toujours accordée.

Al t. 3- — Les et nditions des cfiliicrs des charges et les prix de soumission seront fixés par l’intendance, la chambre syndicale de la corporation et une délégation de h commission de travail et d’échange, le délégué et la commission des finances entendus.

Art. L — Les cahiers des charges, pour toutes les fournitures à fi iie à l'administration communale, porteront dans les soumissions desüiles fournitures les [>rix minimum du travail à la journée ou à la façon, à accorder aux outriers ou ouvrières chargés de ce travail.

A la fin de la séance où fut rendu le décret qui précède, on procéda au remplacement eu citoyen Delescluze, comme membre du Comité de salut public, cette fonction lui ayant semblé incompatible avec celle de délégué à la guerre qui lui avait été récemment conférée. Le citoyen Billioray fut nommé à sa place.

A propos de celte élection s'engagea une discussion relative eux attributions du Comité de salut public, de laquelle il résulta qu’il avait « pleins pouvoirs sur les délégations et sur les commissions, I et qu’il pouvait faire tout remplacement ou toute révocation « sans consulter la Commune. »

Ainsi, il n’y avait plus de doute possible; la Commune abdiquait complètement tout pouvoir, toute autorité, toute influence; le Comité de salut public était, en réalité, une véritable dictature.

Plusieurs membres de la Commune protestèrent avec indignation contre cette abdication, contre cette omnipotence conférée au Comité de salut public; mais leurs justes critiques passèrent incomprises ou méprisées.

La séance se termina par le vote des deux décrets suivants, proposés par le délégué à la justice :

La Commune de Paris,

Décrète :

Art. 1". — Il sera procédé, par les soins du délégué i la justice, à l'organisation d’une chambre du tribunal civil de la Commune de Paris* Cette chambre statuera sur les affaires urgentes.

Art. î. — La procédure dite ordinaire est abolie. Toutes les affaires seront instruites comme en matière sommaire. A défaut d’avoués, les huissiers occuperont pour les parties.

Art. 3. — Les parties pourront se défendre elles-mêmes .

La Commune de Paris Décrète :

Article unique. — En matière de séparation de corps, le président

pourra ail uor i la femme deman innt la séparation une pension alimentaire, qui lui sera servie jusqu'à ce qu'il en ail été autrement décidé par le tribunal.

La destitution du citoyen Rossel donna lieu à de vives controverses parmi certains journaux plus ou moins sympathiques à la Commune. L’un d’eux publia, le 12 mai, la lettre suivante de l’exdélégué à la guerre, toujours introuvable :

Au rédacteur de la Commune.

Un mot, citoyen !

3fa lettre, dis-tu, t'a paru venir d'un homme énergique, et qui, au fond, a ration, ou d'un traître qui joue admirablement ton rôle.

On peut en dire autant de toutes les actions humaines, et il n'y a pas d’acte d'héroïsme ou d'honnétclé qui ne puisse cacher une gredinerie.

En parlant de mes intentions, tu ne débrouilleras rien, car elles peuvent toujours rester suspectes. Juge les actes en eux-mémes, sans préjuger les intentions ; lu seras là sur un terrain solide et vrai.

Est-ce un acte honnête ou un acte de trahison d’avoir donné au peuple, avec la plus grande publicité, la nouvelle de la prise du fort d’Issy par l'ennemi?

Est-ce un acte honnête ou un acte de trahison d’avoir dit à la Commune pourquoi je me retirais, et d'avoir fait savoir au peuple ce que je disais à la Commune?

Si tu sors de là pour parler de mes intentions, impossible de le débrouiller; car je suis seul à connaître rocs intentions, et si je te les dis, tu as droit de ne pas me croire.

Pourquoi donc prononcer gratuitement le mot de traître? J'ai beau être blindé, je trouve qu’il aurait mieux valu ne pas le dire, ou le prouver.

Salut et fraternité.

12 mai 1871.

Rossex.

Dans la matinée du 12, le Comité de salut public fît afficher la proclamation suivante :

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