FÉDÉRATION RÉPUBLICAINE DE LA GARDE NATIONALE
COMITÉ CEjrrnAL
Au moment où les deux camps se recueillent, s'observent et prennent leurs positions stratégiques,
A cet instant suprême où toute une population, arrivée au paroxysme de l’exaspération, est décidée à vaincre ou à mourir pour le maintien de ses droits.
Le Comité central veut faire entendre sa voix.
Nous n’avons lutté que contre un ennemi : lo guerre civile. Consé-
qaenis avec nous- mêmes, soil lorsque nous étions une administration provisoire, soit depuis que nous sommes entièrement éloignés des alTaires, nous avons pensé, parlé, agi en ce sens.
Aujourd'hui et pour une dernière fois, en présence des malheurs qui pourraient fondre sur tous.
Nous proposons à l'héroïque peuple armé qui nous a nommés; nous proposons aux hommes égarés qui nous altaqiieol, la seule solution capable d’arrêter rerfusinn du sang, tout en sauvegardant les droits légitimes que Paris a conquis :
ta L’Assemblée nationale, dont le râle est terminé, doit se dissoudre;
2® La Commune se dissoudra également;'
3® L’armée dite régulière quittera Paris et devra s’en élo'gner d’an moins 2.*î kilomètres;
4° Il sera nommé un pouvoir intérimaire composé des délégués des villes de 30,000 habitants. Ce pouvoir choisira parmi ses membres un gouvernement provisoire, qui aura la mission de faire procéder aux élections d’une Constituante et de la Commune de Paris;
5® Il ne sera exercé de représailles ni contre les membres de l’Assemblée, ni contre les membres de la Commune, pour tous les faits postérieurs au 26 mars.
Voilà les seules conditions acceptables.
Que tout le sang versé dans une lutte fratricide retombe sur la tête de ceux qui les repousseraient.
Quant à nous, comme par le passé, nous remplirons notre devoir jusqu’au bout.
4 prairial an 79.
Les membres du Comité central.
Le Comité central restait encore constitué; le 21 mai, il délibérait rue Basfroy. Quant à la Commune, elle était introuvable. Quelques-uns de ses membres faisaient encore de courtes apparitions à la mairie du XI* arrondissement.
Il est remarquable que, durant ces derniers jours de lutte dans Paris, les révolutionnaires les plus violents, les plus exaltés, furent généralement invisibles.
Quelques membres du Comité central, entre autres le citoyen Grèlier, désolés des incendies dont le nombre et l'intensité s’accroissaient d’heure en heure, vinrent, dans la matinée du 24 mai, faire appel, en leur nom individuel, à l’influence morale de la Ligue d’Union républicaine, et la prièrent de s'interposer pour terminer cette lutte atroce, déclarant qu’ils se mettaient à sa disposition pour prévenir de nouveaux désastres.
La Ligue leur expliqua qu’ayant d’entreprendre aucune démarche, il fallait, tout d’abord, mettre un terme aux sinistres, que cela était indispensable pour pouyoir entrer en pourparlers avec le gouvernement de Versailles.
Partageant l’opinion de la Ligue, le citoyen Grêlier pria celle-ci de désigner un délégué qui se rendrait avec lui à l’Hétel-de-Ville pour essayer, s’il en était encore temps, de circonscrire l’œuvre dévastatrice des incendiaires. Le cit. Bonvalet se rendit, en compagnie du cit. Grêlier, à l’Hôlel-de-Ville. Tout y était dans un désordre indescriptible; le monument semblait désert. En se dirigeant vers l’ancienne salle du conseil municipal de l’Empire, le cit. Bonvalet aperçut un individu très-galonné qui se baissait et mettait le feu à un liquide qui recouvrait le parquet. Âussitét, en * un instant, des tourbillons de flammes s’élevèrent avec une (elle intensité, avec une telle violence, que toute organisation de secours était impossible. Bientôt l’Hôtel-de-Ville ne fut plus qu'un énorme massif enflammé.
Le cit. Bonvalet chercha alors à empêcher que l’incendie ne fût communiqué à d’autres monuments. Il envoya immédiatement à la recherche du commandant du 15‘ bataillon, celui des artistes, et il lui fit comprendre qu’il était urgent de faire occuper certains édifices par ses hommes qui veilleraient à leur conservation et déjoueraient les projets odieux des incendiaires; le commandant Monplot détacha des hommes dans divers édifices, entre autres au Conservatoire des arts et métiers, aux Archives, à l’Imprimerie nationale, à la mairie du III» arrondissement, au Temple, à Notre- Dame, et leur courageuse résistance parvint à préserver ces monuments de l’incendie.
D’autres délégués du Comité central se présentèrent dans la matinée à la Ligue d’ Union pour Us Droits de Paris, chargés de lui soumettre des propositions parmi lesquelles en figurait une assez étrange : celle de remettre tout pouvoir à la Ligue.
La plupart des membres du Comité central avaient alors atteint ce degré de surexcitation qui confine à la folie. Ils émettaient les idées les plus extravagantes. La proposition de cession du pouvoir à la Ligue en est un des plus curieux spécimens. Il va de soi que la Ligue ne pouvait l’accueillir qu’avec un sourire de pitié.
Désireux cependant d’essayer de mettre fin à une lutte que chaque heure envenimait de part et d’autre, la Ligue demanda aux membres du Comité central qui lui étaient envoyés de lui
fournir le moyen de parvenir jusqu’aux lignes versaillaises sans être inquiétée. « Prenez vos écharpes, vus insignes, dit-on aux U représentants du Comité central, et menez-nous ainsi jusqu’à la « dernière barricade des fédérés. Dès que nous serons arrivés « auprès des Versaillais, nous chercherons alors à franchir la « ligne de bataille, à parvenir à nos risques et périls au quartier « général, où nous tenterons une suprême entremise de paciû- « cation. » A cette déclaration, les membres du Comité central répondirent avec un ton désolé : « Nous n’avons plus aucune K action, aucune influence sur les fédérés. Nous ne serions pas c écoutés. L’irritation de la garde nationale est extrême; elles’op- « poserait probablement à notre passage. »
En effet, l’exaspération était si intense parmi les fédérés, ils cédaient si facilement aux soupçons que même les membres du Comité central n’étaient plus assurés d’être en sécurité au milieu d’eux. La masse des fédérés qui luttait encore était comme affolée. Bien des causes avaient produit et entretenaient celte violence fiévreuse, regrettable, que la raison ne pouvait plus tempérer.
Les chefs eux-mêmes n’étaient pas exempts de ces accès d’aberration et de fureur.
Le cit. Grèlier avait annoncé à la Liffue que, dans la matinée, quelques membres du Comité central se fusillaient entre eux.
Ce citoyen apporta dans la soirée à la Ligue d’Union républicaine l'ordre de ne pas mettre le feu au Grenier d’abondance. Il ne crut pas devoir le porter lui-même aux fédérés qui étaient à ce poste, tant leur exaspération lui semblait dangereuse. Ce fut un ancien représentant. du peuple, membre de la Ligue, qui se chargea de ce soin. Cet ordre n’eut, hélas! d’autre résultat que celui de retarder de vingt-quatre heures l’incendie du Grenier d’abondance.
Jlendi S5 mal 1S91
Sur la rive gauche, les troupes versaillaises puissamment secondées par l’artillerie, s’emparèrent, apres une lutte meur-' trière, de la Bultc-aux-Cailles. Ce fut un des points où les fédérés résistèrent le plus longtemps. En battant en retraite, ils mirent le feu aux Gobelins; les salles du musée furent complètement consumées.
En même temps, les forts de Bicêtre et d’Ivry tombaient au
pouvoir des Versaillais; dès lors, loute la rive gauche appartenait à l’armce.
Sur la rive droite, les troupes de l’Assemblée prenaient le Châleau-d'Eau, position formidable. Les maisons situées sur la place, à l’entrée de la rue Turbigo et du boulevard Voltaire, étaient incendiées, comme l’avaient été la veille, le théâtre de la Porte- Saint-Martin et les maisons de l’encoignure de la rue de Bondy.
Le corps du général de Ladmirault s’était avancé jusqu’à La Chapelle et La Villette, et celui du général Vinoy, longeant la Seine, opérait vers la Bastille.
Les fédérés se trouvaient dès lors acculés à l’est de Paris, des buttes Chaumont à Ménilmontant.
Le 25 mai, nouvelle scène de barbarie ; quatre dominicains de l’École d’Arcueil, récemment faits prisonniers, sont fusillés par des fédérés ù la porte du secteur, avenue d’Italie.
La Ligue d'Union républicaine pour les Droits de Paris se trouva le jeudi dans les lignes versaillaises; dès lors elle fut dans l’impossibilité de continuer à exercer aucune action modératrice.
Tendredl «6 mnl 1891
Dans cette journée, le général Vinoy s’empare du faubourg Saint-Antoine, de la gare de Lyon, que les fédérés incendient en se retirant, et de la place du Trône. De ce côté les troupes sont parvenues au pied du Père-Lachaise.
Les fédérés se maintiennent encore dans les buttes Chaumont et dans le Père-Lachaise, et, de ces hauteurs, projettent sur les quartiers du centre un grand nombre de projectiles.
Le général de Ladmirault s’avance dans La Villette et parvient jusqu’à la place de la Rotonde.
Le soir, l’horizon de Paris s’empourprait une fois encore; un nouvel incendie , horriblement grandiose , venait d’éclater ; les docks de La Villette étaient la proie des flammes.
Pendant la nuit, les troupes de l’Assemblée arrêtèrent leur mouvement en avant afin de se reposer.
A la Roquette a lieu dans la journée une nouvelle exécution d’otages : sept personnes, jésuites ou prêtres, sont fusillées. La
rébellion d'une partie des prisonniers et la prise de cette prison par les Versaillais, efleciuée dans la journée, mettent heureusement fin à CCS sacrifices humains.
Le ministre des affaires étrangères, M. Jules Favre, expédie, de Versailles, le 26 mai, aux représentants de la France à l’étranger, la dépêche suivante ;
Versailles, 2G mai 1871.
Monsieur,
L'œevre abominable des scf^Iérals qui succombent sous l'héroique effort de noire armée ne peut être confondue avec un acte poliiique. Elle constitoe une série de forfaits prévus et punis par les peuples civilisés. L’assassinat, le vol, l'incendie systématiquement ordonnés, préparés avec une infernale babilelé, ne doivent pi'rmettre à leurs complices d'antre refuge que celui d'une expiation légale.
Aucune nation ne peut les couvrir d'immunité, et, sur le sol de toute.s, leur présence serait une honte et un péril. Si donc vous apprenez qu’un individu compromis dans l’attentat de Paris a franchi la frontière de la nation près de laquelle vous êtes accrédité, je vous invite n solliciter des autorités locales son arre.station immédiate et à in'en donner de suite avis pour que je régularise cette situation par une demande d'extradition.
Recevez, Monsieur, les assurances de ma haute considération.
Signé : Jules Favbe.
Si nous ne nous trompons, aucune nation n’a fait jusqu’ici de réponse complètement favorable à la circulaire précitée.
Samedi Z7 mal 1891
A la fin de cette journée le Père-Lachaise était au pouvoir des Versaillais; le général Douay s’élait avancé dans le faubourg du Temple qui résistait avec fureur. Le général de Ladroirault, cheminant vers les buttes Chaumont, s’élait emparé de l’abattoir et avait dépassé le marché aux bestiaux. Il continua son mouvement dans la nuit et aborda par le chemin de fer de ceinture la butte Chaumont dont il se rendit maître dans la matinée du lendemain.
M. Thiers adressa, le 27 mai, la dépêche suivante aux autorités civiles et militaires pour renseigner la province sur les mouveents de l’armée dans Paris :
Versailles, 27 mai 1871, 6 h. 10, soir.
Nos troupes n'ont pas ccssd de suivre l'insurrection pied à pied, lui enlevant chaque jour les positions les plus importantes de la capitale et lui faisant des prisonniers qui s'élèvent jusqu’ici jusqu'à vingt-huit mille sans compter un nombre considérable de morts et de blessés.
Dans cette marche, sagement calculée, nos généraux et leur illustre chef ont voulu ménager nos braves soldats, qui n'auraient demandé qu’à enlever au pas de course les obstacles qui leur étaient opposés.
Tandis qu’au dehors de l’enceinte notre principal oflicicr de cavalerie, le général du Barrail, prenait, avec des troupes à cheval, les forts de Bicétre, de Montrouge et d’Ivry, et qu’au dedans le corps de Cissey exécutait les belles opérations qui nous ont procuré toute la rive gauche, le général Vinoy, suivant le cours de la Seine, s’est porté vers la place de la Bastille, hérissée de retranchements formidables, a enlevé cette position avec la division Vergé, puis, avec les divisions Bruat et Faron, s'est emparé du faubourg Saint-Antoine jusqu’à la place du Tréne.
Il ne faut pas oublier, dans cette opération, le concours cfDcace et brillant que notre flottille a donné aux troupes du général Vinoy, Ces troupes ont aujourd'hui même enlevé une forte barricade au coin de l'avenue l’hilippe- Auguste et de la rue de Montreuil. Elles ont aussi pris position à l’Est et au pied des hauteurs de Belleville, dernier asile <ie cette insurrection qui, en fnyani, tire de sa défaite la monstrueuse vengeance de l'incendie.
Au centre, en tournant vers l’Est, le corps de Douay a suivi la ligne des boulevards, appuyant sa droite à la place de la Bastille et sa gauche au cirque Napoléon. Le corps de Clinchanl, venant se rallier, à l'Ouest, au corps de Ladmiraull, a eu à vaincre, aux Magasins-Réunis, une violente résistance qu'il a vaillamment surmontée. Enfin, le corps du général Ladm.rault, après avoir enlevé avec vigueur les gares du Nord et do l’Est, s’Cit porté à la Yillette et a pris position au pied des buttes Chaumont.
Ainsi les deux tiers de l'armée, après avoir conquis successivement toute la rire droite, sont venus se ranger au pied des hauteurs de Belleville, qu'ils doivent attaquer demain matin. Pendant ces six jours de combats continus, nos soldats se sont montrés aussi énergiques qu’infatigables et ont opéré de véritables prodiges bien autrement méritoires de la part de ceux qui attaquent des barricades que de ceux qui les défendent. Leurs chefs se sont montrés dignes do commander à de tels hommes et ont pleinement jusiilié le vole que l'Assemblée leur a décerné.
Après les quelques heures de re[K>s qu’ils prennent en ce moment, ils termineront domain matin, sur les hauteurs de Belleville, lu glorieuse campagne qu’ils ont entreprise contre les démagogues les plus odieux et
les plos $0*141915 que le monde ait vus, et leurs patriotiques efTorts mériteront l’éternelle reconnaissance de la France et de l’humanité.
Du reste, ce n'est pas sans avoir fait des pertes douloureuses que notre armée a rendu au pays de si mémorables services. Le nombre de nos morts et de nos blessés n’est pas grand, mais les coups sont sensibles. Ainsi, nous avons k regretter le général Leroy de Dais, l'un des officiers les plus braves et les plos distingués de nos armées.
Le commandant Ségoyer, du 36° bataillon de chasseurs à pied, s'étant trop avancé, a été pris par les scélérats qui défendaient la Bastille, cl, sans respect des lois de la guerre, a été immédiatement fusillé. Ce faii, du reste, concorde avec la conduite de gens qui incendient nos villes et nos monuments, et qui avaient préparé des liqueurs vénéneuses pour empoisonner nos soldats presque instantanément.
DimancUe mal 1891
Les fédérés, resserrés en haut du faubourg du Temple, dans Bclleville, sont complètement cernés. Maintenant ils ne possèdent plus d’artillerie, la lutte n’est plus possible; à quatre heures de l’après-midi, elle cesse. La guerre civile est terminée. Le maréchal Mac-Mahon porte celte heureuse nouvelle à la connaissance de la population parisienne par la proclamation suivante :
néPCBLIQl'E FRANÇAISB
Habitants de Paris,
L’armée de la France est venue vous sauver. — Paris est délivré. — Nos soldats ont enlevé, à quatre heures, les dernières positions occupées par les insurgés.
Aujourd'hui la lutte est terminée; l'ordre, le travail et la sécurité vont renaître.
Au quartier général, le 38 mai 1871.
Le maréchal de France, commandant en chef,