THIERS
Préiident du corueil, chef du poutoir txécvlxf de la République.
Dcfadue, ministre de la justice.
E. Picard, ministre de l’intérieur.
Podyer-Quertier, ministre des finances.
JoLES Favre, ministre des affaires élrangèri^. Général Le FlA, ministre de la guerre.
Amiral Potrcac, ministre de la marine.
JcLES SiuoH, ministre de l’instruction publique. De Larct, ministre des travaux publics.
Lahbrecht, ministre du commerce.
Cet appel à la force pour ramener les canons dans la possession du gouvernement reçut une application immédiate.
La population de Montmartre, que la décision prise intéressait spécialement, n’était pas informée de la résolution gouvernementale, qu’elle était déjà en voie d’exécution.
Vers trois heures du matin, les buttes Montmartre sont envahies et cernées militairement. Quelques heures après, le 88« régiment de ligne, le !<>'' bataillon de chasseurs de Viucennes, précédés de 200 gendarmes, gravissent la butte du côté de la tour Solférino en suivant la rue Millier. Ces divers corps formaient un effectif de 3,000 hommes environ, sous la direction du général Lecomte. Au faite de la butte, dans une maison appartenant à M""* veuve Scribe, située rue des Rosiers, n° 6, siège du Comité d’arrondissement, était installé un poste de gardes nationaux, préposés à la garde des canons placés sur la butte. Ordinairement occupé par 60 hommes, ce poste ne renfermait, dans la matinée du 18 mars, que 25 hommes du 61° bataillon (Montmartre], dont 7 étaient de faction auprès des canons.
Le nombre des gardes présents à ce poste, moins considérable que d’habitude, indique suffisamment que la population de Montmartre ignorait la tentative projetée par le gouvernement, sans quoi on eût vraisemblablement pris des dispositions pour essayer de repousser cette attaque.
En apercevant la troupe qui, dans son mouvement d’ascension, couronnait peu à peu toutes les hauteurs, l’un des factionnaires, nommé Turpin, s’avance résolûment au devant d’elle. Il croise la baïonnette et crie : Qui vive ? — Pas de réponse. Alors il met en joue, mais sans faire feu. A ce moment, part de la troupe une décharge qui le blesse grièvement. Cette première scène sanglante avait lieu rue Müller, en face du n® 30, entre cinq et six heures du matin.
Dès leur arrivée, les gendarmes firent un feu de peloton sur le poste de la rue des Rosiers dont les gardes furent faits prisonniers. La troupe procéda aussitôt à l’enlèvement d’une dixaine de canons. On fait venir des attelages et des artilleurs qui dirigent les pièces par la rue des Rosiers vers la place du Tertre. Plus loin, nous préciserons l’endroit où ils furent repris par la foule ameutée.
Pendant ce temps, on commandait aux chasseurs de détruire les tranchées et les retranchements construits sur la butte. Le com-
mandant Ht placer des aentinelles au bas de la rue Millier, aQn d’être informé de l’arrivée des gardes nationaux.
La détonation des feux de peloton avait, en effet, jeté l’alarme dans le quartier. L’éveil était donné; les gardes nationaux descendaicnt dans les rues où se formaient des groupes de ménagères, sorties pour faire leurs emplettes matinales. On apprenait, on répandait partout la nouvelle de la reprise des canons.
Bientêt une soixantaine de gardes nationaux se trouvent groupés au bas de la rue Muller; ils gravissent la butte. A une assez grande distance, deux gardes semblent les devancer comme parlementaires. Le plus âgé mit son mouchoir au bout du fusil, comme ils arrivaient près de la troupe. Ces deux gardes étaient suivis d'un homme armé, revêtu d’un costume de garde national.
A l’approche de ce groupe, les sentinelles se replient vers la butte, en annonçant l’arrivée des gardes nationaux qui s’arrêtent à droite de la tour Solférino. Les deux gardes qui les précédaient parlementent avec les chasseurs.
La foule, composée, en majeure partie, de femmes et d’enfants, s'était accumulée aux abords de la rue Müller.
Aucun renfort n’arrivait à ce petit détachement de gardes nationaux.
Lorsqu’il eut avancé sur la butte, le général Lecomte ordonna à sa troupe de mettre en joue, ce qui fut exécuté. Ensuite il commanda : Feu ! Les soldats n’obéissent pas à cet ordre; ils replacent leurs fusils dans la position de l’arme au repos. Au commandement de Lecomte, un seul coup de fusil avait été tiré, non par la troupe, mais par l’homme qui suivait les parlementaires : il s’était retourné vers les gardes nationaux et avait fait feu sur eux. Ceux-ci ripostèrent par quelques coups de fusil, auxquels les chasseurs ne répondirent pas. De toutes parts, la foule criait avec animation : « Ne faites pas feu ! cessez le feu ! » Cette fusillade dura peu d’instants, et n’eut pas d’effet meurtrier.
Par trois fois, le général Lecomle réitère à sa troupe l’ordre de tirer. Elle ne veut pas obéir, bien qu’il menace très-rudement ses soldats de leur brûler la cervelle s’ils n’obtempèrent pas à ses ordres. L’attitude des soldats ne se modifiant pas, le général Lecomte leur dit ironiquement : « Alors, rendez-vous 1 » — « Nous ne demandons que cela », lui répondit-on. Et un grand nombre de soldats jettent leurs fusils à terre.
Les gardes nationaux, dont le nombre s’était accru d’un bataillon environ, lèvent la crosse en l’air et fraternisent avec les soldats. On recherche l’homme qui avait tiré le premier sur la garde nationale, et comme la foule s’aperçoit que c’est un sergent de ville déguisé, il est malmené; on lui fait dégringoler la butte.
Les gardes nationaux du poste des Rosiers, faits prisonniers au début de Vaction, furent délivrés, et une soixantaine de gendarmes emmenés à la mairie du XVI IR arrondissement, ou ils restèrent détenus.
Le général Lecomte fut alors fait prisonnier avec tout son étatmajor. Il donna à sa troupe l’ordre d’évacuer. En ce moment, on le prenait pour le général Vinoy. Il fut mené, sous les huées de la foule, au Chftteau-Rouge. où il y avait un poste très-nombreux de gardes nationaux, composant ce qu’on appelle un piquet d’attente. Ce poste était commandé par les capitaines Garcin et Meyer, du 169» bataillon.
A son arrivée au Chàteau-Rouge, le général Lecomte, visiblement troublé, fat placé dans une salle au premier étage, à gauche. Dans une autre pièce du même étage, on plaça son état-major.
Après que le général Lecomte eut quitté la butte, un assez grand nombre de ses soldats passèrent dans les rangs de la garde nationale ; le reste se dispersa. La plupart abandonnèrent leurs fusils aux gardes nationaux en descendant la rue Millier.
Nous avons dit que la butte Montmartre avait été cernée militairement dès l’aube. Pendant qu’elle était envahie du cété de la tour Solférino, où se passait la scène que nous venons de reproduire, divers incidents avaient lieu sur d’autres points de Montmartre.
A la place Pigalle se trouvaient un escadron de chasseurs à cheval, de la ligne et au moins une compagnie de gendarmes, sous le commandement du général Susbielle.
Au bas de la rue Houdon, il y avait un rassemblement compact de femmes qui s’opposaient à l’ascension de cette rue par la troupe. En cet endroit étaient massés une centaine de gardes nationaux.
Le général ordonne aux chasseurs de charger. Ils mettent le sabre hors du fourreau et refusent d’avancer. A un nouveau commandement, ils essaient de repousser la foule avec ménagements. Ils font marcher leurs chevaux à reculons. Cette manœuvre provoqua une hilarité générale. Le capitaine fait remettre ses hom-
mes en rang, et leur enjoint de nouveau de charger. Seul, il s’élance en avant, et frappe avec son sabre sur la foule. Les gardes nationaux paraient ses coups avec le canon de leur fusil. Dans ses mouvements violents, ce capitaine blesse un soldat de la ligne qui fait feu sur lui. En même temps des gardes nationaux l’ajustaient : il mourut immédiatement.
Les gendarmes embusqués derrière les baraquements du boulevard extérieur, déchargent leurs armes sur les gardes nationaux, qui ripostent.
Dans le passage Piemontesi, où les gendarmes avaient pénétré, il y eut aussi une collision entre eux et les gardes nationaux, dont quelques-uns furent blessés.
Aussitôt que le feu eut cessé sur la place Pigalle, la foule, où dominait surtout l’élément féminin, se répandit dans les rangs de la troupe. Des pourparlers s’engagent, et insensiblement les soldats se trouvent désarmés.
Ce mélange de la troupe et du peuple se continua sur le boulevard extérieur des deux côtés de la place Pigalle. Ensuite, on s’empara, sur le boulevard Clichy, d’une mitrailleuse et d’une batterie de canons, dont les chevaux furent dételés. Lorsque le boulevard eut été évacué, ces canons furent roulés sur la place de la Mairie.
Le général Vinoy avait pris position sur le boulevard Clichy à la hauteur du n« 48. Entendant la fusillade de la place Pigalle, qui avait lieu vers huit heures et demie, et apercevant les soldats débandés, il se retira promptement sur la place Clichy.
A la place Blanche avait lieu un incident analogue à celui de la place Pigalle.
La foule, formée, comme ailleurs, de femmes et d’enfants entourant des gardes nationaux, stationnait au bas de la rue Lepic. Bientôt elle s’insinua dans les rangs des troupiers groupés sur la place et fraternisa avec eux.
Les canons pris au parc des Rosiers avaient été amenés difficilement, par suite de l’affluence de la foule irritée, dans la rue Lepic, à la hauteur des moulins dits de la Galette. L’encombrement était si considérable en cet endroit, que la marche eu avant fut arrêtée.
300 gardes nationaux environ se trouvèrent groupes sur ce point. La foule, furieuse, interpellait avec vivacité les artilleurs : « Rendez les canons ; remontez les canons. » Ces clameurs impressionnaient vivement les artilleurs qui semblèrent hésiter. On in-
sisle : « Dételez, cric-t-oa; allez-vou»-eD t » Cepeodant un garde national parvient à dominer le tumulte; il fait remarquer qu’il faut soi-méme couper lei traits ; qu'ainsi les artilleurs ne sembleront point complices de la population, qu’ils paraîtront céder à la force. Cette opinion prévalut. La foule livra passage aux artilleurs et ramena, à force de bras, les canons sur le haut de la butte.
A l’exception des gendarmes, l’armée s’était refusée, sur tous les points, à tirer sur le peuple. Les colonnes avaient été désorganisées par l’intervention de la foule et de la garde nationale. Après en avoir reçu l'ordre, ou même sans l’attendre, les détachements quittaient Montmartre ; plus d’un mettait la crosse en l’air.
Vers neuf heures et demie il n’était plus douteux qu’on ne pouvait compter sur le concours de la troupe pour reprendre les canons. Elle avait énergiquement manifesté son intention formelle de ne pas servir les projets violents d’un gouvernement imprudent. En ce moment, on essaya vainement, sur la place Clichy, de rallier quelques bataillons pour tenter une seconde offensive. Les détachements n’obéirent point aux ordres donnés ; iis se dirigèrent vers l’intérieur de Paris.
La garde nationale triomphait sans avoir eu, en fait, à lutter. La tentative du gouvernement qui avait déclaré < qu’il fallait, à tout prix, et sans un jour de relard, que l’ordre renaisse entier, immédiat, inaltérable, » avortait misérablement.
Et cependant le succès n’avait pas fait un instant question pour le gouvernement. Dans la certitude que les mesures militaires ordonnées auraient pour effet immédiat de faire rentrer les canons dans les arsenaux de l’État, le général d’Aurelles rédigea, avant leur accomplissement, l’ordre du jour suivant ;
t Une proclamation du chef du pouvoir exécutif va paraître, et « sera affichée sur les murs de Paris, pour expliquer le but des « mouvements qui s’opèrent. Ce but est l’affermissement de la « République, la répression de toute tentative de désordre, et la « reprise des canons qui effraient la population. Les buttes Mont- « martre sont prises et occupées par nos troupes, ainsi que les « buttes Chaumont et Belleville. Les canons de Montmartre, des « buttes Chaumont et de Belleville sont au pouvoir du gouver- « nement de la République.
a D’AtUElXES DE PALAUUiES. fi
Reproduite par les journaux du soir, cette pièce officielle, authentique, ne figura pas au Journal officiel du lendemain.
On n’enregistre pas de semblables bévues ; c’est assez de les commettre.
La garde nationale de Houtmai'tre, surprise par cette attaque nocturne et imprévue, se réunit par bataillons. Durant toute la matinée, on battit le rappel et la générale dans les divers quartiers de Montmartre. Bientôt les bataillons furent groupés et répartis sur différents points. Une extrême agitation régnait dans toutes les rues, sans cesse parcourues par des gardes nationaux armés, en troupe on isolés. On ignorait quelles résolutions le gouvernement allait prendre lorsqu’il apprendrait son insuccès causé par la défection de l’armée. En faisant appel à d’autres régiments, il pouvait provoquer une nouvelle attaque. Quoiqu’on pensât généralement que les régiments réunis à Paris étaient animés de sentiments analogues à ceux manifestés, le malin, par la troupe envahissante, néanmoins il devenait urgent d’organiser la résistance.
Le soin d'y pourvoir était naturellement réservé au Comité de la garde nationale, qui se réunit au siège ordinaire de ses délibérations, rue des Rosiers, 6. lii se discutèrent la question de mise en défense de Montmartre et les moyens d’exécution. On décida la construction de barricades, et le cit. Bergeret fut immédiatement nommé chef de la légion de Montmartre. S’occupant ensuite de décider si l’on prendrait l’offensive, des avis très-divergents furent émis sur ce point. Cette question était vivement controversée lorsque les cit. Jaclard et Ferré furent introduits dans le Comité qui se rendit, presque aussitôt, en leur compagnie, à la mairie de Montmartre, où la discussion engagée fut continuée. L’offensive fut définitivement décidée.
Avant que celte grave résolution ne fut prise, il y avait eu, vers deux heures, réunion, à la même mairie, des chefs des bataillons de Montmartre, des membres de la municipalité et des cit. Langlois, Tolain, Ed. Lockroy, députés de Paris. Une adresse au gouvernement y fut rédigée. Elle réclamait l’élection du commandant en chef de la garde nationale, le remplacement du général Vinoy, des élections municipales parisiennes immédiates. L’adresse exprimait l’espérance que ces diverses mesures donneraient satisfaction aux exigences de la population et calmeraient son effervescence.
Une délégation, composée des députés présents à cette réunion, fut chargée de porter ces propositions au gouvernement.
Dans l'intervalle, Paris apprit les événements survenus dans la matinée à Montmartre. Ils causèrent dans les quartiers bourgeois une stupéfaction profonde; dans les quartiers ouvriers, une extrême irritation. Partout, ils suscitèrent une réprobation trèsvive.
Le rappel et la générale furent battus dans tous les quartiers. Après plusieurs heures de sonneries assourdissantes, il se trouvait à peine vingt ou trente hommes au point de réunion des bataillons conservateurs. Sans être absolument au complet, les bataillons révolutionnaires se réunissaient en beaucoup plus grand nombre.
Cette inertie de la bourgeoisie inquiéta le gouvernement. Dans la pensée de la déterminer à intervenir, l’appel suivant, adressé à la garde nationale, fut immédiatement affiché dans Paris :