‹ Histoire de la révolution du 18 marsChapitre 9 sur 60 · A LA GARDE NATIOHALE DE LA SEINE · texte numérisé non relu

A LA GARDE NATIOHALE DE LA SEINE

Le gouvcrncmenl vous appelle à défendre votre cité, vos foyers, vos familles, vos propriétés.

Quelques hommes égarés, se mettant au-dessus des lois, n'obéissant qu'à des chefs occultes, dirigent contre Paris les canons qui avaient été soustraits aux Prussiens. Ils résistent par la force à la garde nationale et à l'armée.

Voiilcï-vous le Souffrir?

Voulez-vous, sous les yeux de l'etranger, prêt à profiter de nos discordes, abandonner Paris à la sédition?

Si vous no l'étouffez pas dans son germe, c'en est fait de la République et peut-être de la France!

Vous avez leur sort entre vos mains.

Le gouvernement a voulu que vos armes vous fussent laissées.

Saisissez-les avec résolution pour rétablir le régime des lois, sauver la République de l'anarchie, qui serait sa perte ; groupez-vous autour de vos chefs : c'est le seul moyen d'échapper à la ruine et à la domination de l'étranger.

Paris, le 18 mars 1871.

Le général commandant tupérieur des gardes nationales, D'Adrelles.

Le ministre de l’intérieur, Ernest Picard.

Quelques heures après, le gouvernement, de plus en plus étonné par la persistante inaction de la bourgeoisie, tenta de la décider à agir en agitant devant elle le spectre communiste :

GAItOES RATIORALBS DE PARIS

On répand le bruit absurde que le gouvernement prépare un coup d’État.

Le gouvernement de la République n’a et ne peut avoir d’autre but que le salut de la République. Les mesures qu’il a prises élaicnt indispensables au maintien de l’ordre; il a voulu et il veut en finir avec un comité insurrectionnel dont les membres, presque tous inconnus à la population, ne représentent que les doctrines communistes, et mettraient Paris au pillage et la France au tombeau, si la garde nationale et l’armée ne se levaient pour défendre, d’un commun accord, la patrie et la République.

Paris, le 18 mars 1871.

Tuiers, Dofai’re, Errest Picard, J. Favre, Jules Sihor, Podyer-Quertier, général Le Fl6, amiral Pothuau, Lambrecbt, I BE Larcy.

On invoquait vainement les sentiments, les préjugés les plus enracinés de la classe bourgeoise. Les conservateurs, dont on réclamait si vivement le concours, n’apparaissaient pas; ils étaient Inébranlables dans leur résolution de ne point intervenir. Paris ne comptait-il donc plus parmi ses habitants de défenseurs « de l’ordre et de la propriété », capables, au besoin, de sacriGer leur existence pour assurer le triomphe de leurs opinions? Il y en avait, sans doute; mais leur inaction, qualiûée défection par le gouvernement, résultait surtout de sa maladresse. La bourgeoisie parisienne n’approuvait pas le procédé violent employé parle gouvernement. D’ailleurs, elle avait contre lui et contre l’Assemblée dont il était issu, d’autres griefs que nous exposerons ultérieurement.

Les forces conservatrices étaient donc inactives, et les forces révolutionnaires violemment agitées.

Ces dernières venaient se réunir à La Villettc, à Belleville, surtout à Montmartre, principal foyer de l’iiisurrection qui s’ébauchait. Les bataillons affluaient sans cesse dans ces localités qui on étaient sillonnées.

Conformément aux résolutions prises par le Comité du XVIH» arrondissement, on commençait à construire des barricades à Montmartre. Elles étaient élevées rapidement sur les divers points établissant la communication de Montmartre avec Paris, et, dans la rue des Abbesses, au sommet des rues descendant au boulevard extérieur.

Formées de pavés superposés sur deux rangs, ces barricades, qui présentaient aux deux extrémités un passage ménagé pour la circulation des piétons, ne constituaient pas de bien solides, de bien redoutables retranchements. Quoiqu’on les garnit de canons ou de mitrailleuses, elles avaient un aspect plutôt théâtral que sérieux. Construites sans connaissances techniques, ces barricades auraient faiblement protégé Montmartre contre l’attaque de batailloni énergiques. Faites avec des pavés non recouverts de terre, elles eussent peut-être été dangereuses pour leurs défenseurs sur lesquels les éclats de pierre détachés par les boulets auraient jailli inévitablement.

Pendant que Montmartre était mis ainsi en état de défense, une scène tragique se passait sur le haut de la butte, rue des Rosiers.

Le général Lecomte avait été retenu prisonnier, avons-nous dit, au Château-Rouge.

Ceux qui l’avaient arrêté crurent devoir l’envoyer rue des Rosiers, 6, au siège du Comité de Montmartre, afin de sauvegarder leur responsabilité.

Avant son départ, on l’interrogea sommairement. 11 signa une déclaration par laquelle il s’engageait à ne plus servir le gouvernement actuel et à ne plus faire tirer sur le peuple.

Au moment de quitter le Château-Rouge, le général Lecomte implora le capitaine Mayer, lui disant qu’il avait de tristes pressentiments. Le souvenir des huées de la foule qui l’avait escorté le matin, son aspect irrité, se présentaient probablement à son esprit et lui semblaient dangereux. Ces appréhensions se réalisèrent. Quoique protégé par un peloton de gardes nationaux, il fut l’objet des invectives d’une foule furieuse qui l’accompagna jusqu’au haut de la butte.

Une centaine de soldats de la ligne qui avaient passé dans les rangs de la garde nationale, se trouvaient alors réfugiés au poste de la rue des Rosiers, 6. En apercevant leur général, leur irritation fut très-vive. Ifs joignirent leurs clameurs à celles de la foule, criant comme elle qu’il fallait exécuter Lecomte. Le comité de

l’arrondissement délibérait alors, ainsi que nous l’avons dit plus haut, à la mairie de Montmartre.

ün procéda aussitôt à la formation d’un conseil de guerre improvisé, opération qui demanda un assez long temps, parce que tous ceux auxquels on s’adressait refusaient d’en faire partie. Cependant quelques officiers de la garde nationale, qui se trou-' valent là, et un officier garibaldien de l’armée des Vosges, furent' contraints de remplir les fonctions de conseil de guerre.

Le général Lecomte, interrogé, nia, tout d’abord, avoir commandé le matin de faire feu. Sur la déposition d’un sergent qui affirmait le fait, il avoua enfin qu’il avait ordonné de tirer sur le peuple. Le conseil improvisé demanda au général, si, le cas échéant, il agirait de même. — On voulait essayer de le soustraire aux projets de vengeance d’une foule affolée et de ses soldats révoltés et furieux. — Il répondit : « Ce que j’ai fait a été bien fait. »

Une vive discussion s’engage parmi les membres du conseil, désireux de sauver le général Lecomte. Quelques-uns demandent qu’il soit renvoyé salle Robert. Un délégué est dirigé vers la mairie afin d’informer la municipalité du grave événement qui se préparait.

Au dehors, le tumulte grondait toujours. Les exclamations violentes, sanguinaires, sinistres, de cette populace, parvenaient distinctement jusque dans la petite salle dû se trouvaient le général et le conseil. Les protestations les plus énergiques s’élevaient contre ces façons sommaires de jugement. L’officier garibaldien surtout insistait pour qu’il eût lieu en règle comme devant l’ennemi.

En ce moment, on amena Clément Thomas. Sans son arrivée, le général Lecomte aurait peut-être été sauvé.

Clément Thomas se promenait sur la place Pigalle lorsqu’on commençait à y élever une barricade. Aperçu et reconnu par un factionnaire, la nouvelle de sa présence se répandit bientôt parmi les gardes nationaux groupés sur la place. L’homme qui avait tant contribué, pendant le siège, à fatiguer inutilement, à décourager la garde nationale, leur parut de bonne prise. Ils décidèrent son arrestation, qui fut immédiatement effectuée. Clément Thomas, accusé de venir inspecter les travaux de défense de Montmartre, protesta vainement de son innocence ; il fut entouré par un peloton de gardes nationaux, au nombre de quarante environ. Ce déta-

chement se dirigea par le bouleyard Clichy, la rue des Martyrs, la rue Marie-Antoinette et la place Saint-Pierre, vers la butte, et atteignit la rue des Rosiers.

Son arrivée exalta encore l’exaspération de la foule qui stationnait aux abords de la maison où l’on jugeait Lecomte, et qui avait aussi pénétré dans la cour.

Clément Thomas est conduit dans la salle où était réuni le conseil. Il n’est pas procédé à son jugement comme pour Lecomte. On constate son identité. Alors on lui reproche violemment d’avoir fait tirer sur le peuple en 1848, d'avoir fait massacrer inutilement les gardes nationaux à Montretout. 11 répond à peine à ces accusations énergiquement formulées. Aussitôt il est entraîné, par un mouvement de la foule envahissante, hors de la salle, dans le jardin. Dès qu’il parait, un tumulte indescriptible se produit. Tous les griefs, toutes les rancunes, toutes les haines, toutes les passions sauvages de cette foule surexcitée se manifestent en un instant sous l’influence de souvenirs multiples : les dures souffrances du siège, l’agonie des siens, la mort de tant d’autres; sacriflces surhumains que l’incapacité ou la trahison des chefs militaires a rendus inutiles. Clément Thomas est l’un d’eux. Comme il descendait les marches, un coup de feu part, son chapeau est traversé par une balle. U est amené auprès du mur du jardin, le long des pêchers, à gauche. Devant lui se trouve un peloton composé surtout de francs-tireurs et de soldats de la ligne auxquels se mêlèrent quelques gardes nationaux. De tous côtés, une foule immense; les femmes sont en grand nombre. Les murs du jardin sont couronnés de spectateurs. Cette cohue humaine réclame immédiatement l’exécution.

Le peloton d’exécution était commandé par un jeune sous-lieutenant du 169^ bataillon, homme d’aspect très-doux que les circonstances amènent à participer à l’un des actes les plus terribles que puissent entraîner les mouvements populaires.

Clément Thomas, très-pàle, se découvre; il veut parler; son émotion l’en empêche. Avant que l’ordre de faire feu ait été donné, une détonation retentit. Clément Thomas tombe, la face contre terre. La fusillade se poursuit.

Le général Lecomte est amené.

Lorsque Clément Thomas eut quitté la salle où était le conseil de guerre, la discussion avait continué, très-animée, à propos du jugement de Lecomte. Ceux qui s’opposaient à son exécution,

entre autres l’officier garibaldien, n’étaient plus écoutés. La foule, furieuse, proférait contre eux les plus violentes menaces. Elle les entraîna, en quelque sorte, jusqu’auprès du jardin.

Le général Lecomte fut poussé à cété du corps de Clément Thomas. Il était en proie à une extrême émotion; il tremblait; il fléchissait sur ses jambes.

Cet homme qui, le matin, commandait à trois reprises avec sang-froid, avec calme, de faire feu sur la foule, ne sut pas mourir dignement.

On tire sur lui. Il tombe sur le dos, la face découverte.

La foule se disperse alors. Elle sort par la porte du jardin qui donne sur une petite ruelle communiquant avec la rue des Rosiers, aux cris répétés de : « Vive la République I Mort aux traîtres I »

Après que la foule se fut écoulée, un assez grand nombre de curieux, amenés par les détonations, entrèrent dans le jardin pour contempler les cadavres.

Vers six heures, un sergent-major du 169‘ bataillon, en sortant par la rue des Rosiers, dans le but de commander des bataillons pour la surveillance des canons, rencontra le citoyen Clémenceau, maire du XV111° arrondissement, qui se disposait à entrer, revêtu de ses insignes municipaux.

11 questionna le sergent-major, sans même pénétrer dans la cour : « Eh bien! qu’y a-t-il?... Et quoi? » — « Ils n’existent plus, t répondit le sergent.

M. Clémenceau resta quelques instants dans la rue, accueilli par les murmures de la foule, auxquels il se déroba bientêt en accompagnant jusqu’au Château-Rouge plusieurs officiers supérieurs de la ligne qui venaient d’être arrêtés sur la butte, et qui furent relâchés le lendemain.

La conduite de M. Clémenceau dans la journée du 18 mars a donné lieu aux interprétations les plus diverses, aux jugements les plus opposés.

Afin que le lecteur soit complètement informé et puisse se prononcer en pleine connaissance de cause, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de reproduire la lettre suivante, écrite et publiée quelques jours après les événements, par le maire de Montmartre, en réponse aux accusations qu’elle relate, formulées publiquement par M. Beugnot, officier d’ordonnance du ministre de la guerre :

Paris, 30 mars 1(71.

Mooiieur le Rédacteur,

Vous avez publié dans votre numéro du 37 courant un récit de la journée du ^18 mars par M. le capitaine Beugnot, officier d'ordonnance du ministre de la guerre.

On me le communique, et j'y relève les deux phrases suivantes :

« Nous tenons seulement à constater que M. Clémencean n'a paru au milieu de ces scènes honteuses et sanglantes, qu’il aurait pu peut-être empêcher, qu'à six heures du soir, après l’assassinat des deux généraux.

« Ce qui est plus triste à constater, c'est que les autorités

municipales de Montmartre ne parurent ni au Château-Rouge ni à la maison de la rue des Rosiers, et ne firent dans la journée aucun elTort apparent pour sauver les apparences. »

Je ne m’arrête pas à ce qu’il y a de contradictoire i me reprocher, d’une part, de n'étre venu qu'à six heures à la maison de la rue des Rosiers, et, d'autre part, de n’y pas être venu du tout.

Je n’insiste même pas sur une troisième phrase où l'auteur du récit, qu'une émotion bien naturelle a, sans doute, empêché de se rendre un compte exact de la situation, se plaint de ce que les efforts que je fis en sa faveur faillirent lui être fatals.

Je veux seulement déclarer que le.s deux phrases que je viens de citer renferment un reproche que je n’accepte pas et une insinuation sur laquelle je suis heureux de voir M. Beugnot s’expliquer.

Je passai la journée du 18 mars i la mairie, où me retenaient de nombreux devoirs, dont le plus impérieux peut-être était de veiller sur le sort des prisonniers qu’on m’avait amenés le matin. Il est inutile d’ajouter que je n'avais et ne pouvais avoir aucune connaissance des faits qui étaient en train de s'accomplir, et que rien ne pouvait faire prévoir.

J’ignorais absolument l'arrestation du général Clément Thomas, que, sur la foi des journaux, je croyais en Amérique.

Je savais le général Lecomte prisonnier air Châtean-Ronge ; mais le capitaine Mayer, dont le nom revient à plusieurs reprises dans le récit de M. Beugnot et qui avait été chargé par moi de pourvoir à tous les besoins du général, m'avait affirmé que la foule n'était point hostile. Enfin, je m’étais assuré que le Château-Rouge était gardé par plusieurs bataillons de la garde nationale.

De nombreux groupes armés défilèrent tout le jour sur la place de la Mairie au son d'une musique joyeuse. le le répète, rien ne pouvait faire prévoir ce qui se préparait.

Vers quatre heures et demie, le capitaine Mayer accourut et m’apprit

que le géoéral Clément Thomas avait été arrêté, qu’il avait été conduit, ainsi que le général Lecomte, à la maison de la rue des Rosiers, et qn’ile allaient être fusillés si Je n’intervenais au plus vite. Je m’élançai dans la rue en compagnie du capitaine Mayer et de deux autres personnes. J'escaladai la butte en courant.

J’arrivai trop tard. J’omets à dessein de dire quels risques j’ai courus et quelles menaces j’ai bravées au milieu d’une foule surexcitée qui s’en prenait ï moi du coup de force tenté le matin par le gouvernement, à mon insu. Je demande seulement à M. le capitaine Beugnot de me dire avec une netteté parfaite ce que j’aurais dû, ce que j'aurais pu faire, que je n’aie pas fait.

Je lui demande surtout de s’expliquer clairement sur la phrase où il reproche aux autorités municipales de Montmartre « de n’avoir pas fait d’efforts apparents pour sauver les apparences. »

Si, ce que je me refuse à croire, il entendait par là que j’ai connu la danger que couraient les deux généraux, et que c'est en connaissance de cause que je me suis abstenu d'intervenir jusqu'à quatre heures et demie (et non pas six], je me verrais dans l’obligation de donner à cette asser tion le démenti le plus formel et le plus catégorique, démenti que je pourrais appuyer du témoignage de personnes qui ne m’ont pas quitté de tonte cette journée.

Je vous prie, monsieur le Rédacteur, de vouloir bien publier cette lettre et d’agréer l’assurance de mes sentiments distingués.

Clémbiceaii,

Bx-maire du xvni« arroniüimtnt.

Le sergent du 169* betaillon fit relever Clément Thomas. Il était affreusement mutilé. 11 avait reçu près d’une quarantaioe de balles. On lui recouvrit la figure avec son chapeau.

Le général Lecomte avait été frappé en pleine poitrine; il n'était point défiguré, comme Clément Thomas. Il avait conservé son sabre au cûté.

Afin d’éviter que la foule ne vienne plus longtemps regarder les cadavres, le docteur Gouyon, qui arrivait, fit placer des ‘ factionnaires chargés de la contenir.

Les cadavres restèrent sur le lien de l’exécution jusque vers six heures; après quoi on les déposa dans une salle du rez-dechaussée, où ils furent laissés jusqu’à dix heures du soir. Alors, sous la direction du citoyen Clémenceau, on les transporta dans un caveau provisoire, au cimetière situé rue Saint- Vincent, sur le versant de la butte.

Le meurtre des généraux Clément Thomas et Lecomte a été Fobjet des récits les plus inexacts. Ainsi, entre autres, le Jo\imal offieiel du lendemain 19 mars, encore rédigé sous l’inspiration de M. Thiers, publiait ia note suivante :

Ce matin, vers midi, le général Lecomte, séparé de ses troupes, a été amené par une bande de forcenés rue des Rosiers, à Montmartre, devant quelques individus prenant le litre de Comité central. Des cris U A mort ! » se faisaient entendre.

Le général Clément Thomas, survenu peu de temps après, en habit de ville, a été reconnu. Un des assistants s'est écrié : « C’est le général Clément Thomas ; son affaire est faite! »

Le général Lecomte et le général Clément Thomas ont été poussés dans un Jardin, suivis par une centaine d’hommes. Ils ont été attachés et fusillés. Leurs cadavres ont été mutilés à coups de baïonnette.

Ce crime épouvantable, accompli sous les yeux du Comité central, donne la mesure des horreurs dont Paris est menacé, si les sauvages agitateurs qui troublent la cité et déshonorent la France pouvaient triompher.

Les deux aides de camp du général Lecomte allaient subir le même sort que leur général, quand ils ont été sauvés par l’intervention d’un jeune homme de dix-sept ans, qui s’est écrié que ce qui se pass.ait était horrible-, qu’après tout on no connaissait pas ceux qui prononçaient ces condamnations k mort. Il a réussi à faire épargner les deux jeunes officiers, menacés d’une mort affreuse.

Que la population de Paris, si indulgente jusqu’ici pour les fauteurs de désordres, comprenne enfin qu’elle doit se montrer énergique contre de pareils forfaits, sous peine d’en être complice I

Le rédacteur des lignes précédentes a commis autant d’inexactitudes que d’assertions. Il est visible qu’il ignorait absolument les faits survenus le 18.

Rendre le Comité central responsable des deux meurtres qui ont souillé Montmartre, c’est commettre plus qu’une grave erreur; c’est commettre une calomnie que la mauvaise foi et la crédulité contribuèrent à propager, de telle sorte que, par la suite, on ne désignera plus que par l’épithète A’oêsatsins ceux que les circonstances poussèrent au pouvoir dans la soirée du 18 mars.

• Le Comité central n’eut connaissance du fait qu’après son accomplissement. Ce n’est pas lui qui a pu le causer ou le provoquer.

L’opinion publique, très-mal renseignée par les journaux sur les faits survenus le 18 mars, a été amenée à faire des confusions regrettables. Elle n’a vu, dans les événements de cetle journée, que les effets d’une action occulte, préparée depuis longtemps par le Comité central. Rien n’est moins exact, rien n’est moins conforme à la réalité. Où il n’y eut qu’imprévu et spontanéité, on lui a fait entrevoir des desseins habilement concertés, des plans fidèlement exécutés.

D’abord, le Comité central n’avait pas, à Montmartre, le 18 mars, l’influence prépondérante; elle appartenait au comité de l’arrondissement, dont la direction était suivie par la garde nationale. Et pas plus que celui-ci, ce sous-comité ne peut être déclaré coupable de l’exécution de Clément Thomas et de Lecomte. Ce n’est pas lui qui l’a voulue, qui l’a ordonnée. Sa non participation à ces déplorables événements est attestée par le document suivant, publié quelques jours après le 18 mars; il contient quelques erreurs de fait que le récit précédent a rectifiées d’avance :

Le Comité du XVHI* arrondissement (Montmartre) proteste en ces termes contre les récits qui lui imputeraient une participation quelconque dans l’assassinat des généraux Clément Thomas et Lecomte :

Les récits les plus contradictoires se répètent sur l’exécution des généraux Clément Thomas et Lecomte. D’après ces bruits, le Comité se serait constitué en cour martiale et aurait prononcé la condamnation des deux généraux.

Le Comité du XVIII* arrondissement proteste énergiquement contre ces allégations.

La foule seule, excitée par les provocations de la matinée, a procédé à l'exécution sans aucun jugement.

Les membres du Comité siégeaient à la mairie au moment où l'on vint les avertir du danger que couraient les prisonniers .

Us se rendirent immédiatement sur les lieux pour empêcher un accident ; leur énergie se brisa contre la fureur populaire; leur protestation n’eut pour effet que d’irriter cette fureur, et ils ne purent que rester spectateurs passifs de cette exécution.

Le procès-verbal suivant, signé de cinq personnes retenues prisonnières pendant ces événements, qui ont assisté forcément à toutes les péripéties de ce drame, Justifiera complètement le comité.

Procèi-vtrbal (Mettant que let membre» du Comité ne tant pour rien

dan* le fait fut vient de t'accomplir dan» le jarMn de» Rotiert,

Les deux personnes désignées ont élé fusillées à quatre heures et demie, contre l’assentiment de tous les membres présents, qui ont fait ce qu’ils ont pu pour empêcher ces accidents, car les victimes de ce fait sont le général Lecomte et un individu en bourgeois désigné par la foule comme étant Clément Thomas.

Les personnes qui attestent ce qui est Ci-dessus désigné ont été amenées par cas d'arrestation.

Le fait a été accompli généralement par des soldats appartenant à la ligne, puis quelques mobiles et quelques gardes nationaux.

Les victimes étaient ou Chêteau-Rouge, et c'est en ramenant ces individus que la foule, en s'en emparant, a exécuté cet acte que nous répudions.

Montmartre, le 18 mars 1871 .

Signé : Lannes de Moxtebello (Napoléon-Camille), officier de marine démissionnaire, rue de la Beaume, 31.

DOOVU.LE DE Maillefih (Gaston) , officier de marine, démissionnaire, 33, rue Blanche.

Leol'c, serrurier, 17, rue Feudan.

Miradaire (Henri), employé, 6, rue Cbaron.

Léon Makin, 93, rue de Richelieu.

Dépotition du citoyen Du/il.

Le citoyen Dufîl (Alexandre), ayant exercé les fonctions de souslieutenant en second (3° escadron] dans le corps franc des cavalier* de la République, a assisté à l’exécution des deux accusés Clément Thomas et Lecomte, et affirme que le Comité de légion du X VIII” arrondissement a fait tout son possible pour que l’exécution n'ait pas lien ; mais malgré nos efforts, il nous a été impossible d'y remédier, même aux dépens de notre vie.

Signé: Defil (Alexandre).

19 mars 1871 .

Ont également signé les membres du Comité du XVIII* arrondissement.

Imputer, après ces explications, à un groupe quelconque, le meurtre des généraux Clément Thomas et Lecomte, serait injuste.

Il est le produit regrettable d’une rébellion militaire et d’une effer^ Tescence populaire. Le seul auteur du drame odieux qui a ensanglanté, le 18 mars, le jardin de la rue des Rosiers, c'est cette chose souvent abjecte et violente qu’on appelle la foule, qui n’est capable que d’exagérations, et se laisse plutôt eutratner par la passion qui irrite et envenime, que guider par la raison qui argumente et concilie.

De Montmartre le mouvement insurrectionnel avait rapidement gagné les autres quartiers de Paris où prédomine l’élément ouvrier. Sur divers points de La Chapelle, de La Villette, de Belleville, de Charonne, du faubourg Saint-Antoine, du faubourg du Temple, des Gobelins, de Montrouge, de Vaugirard, de Grenelle, des Batignolles, s’élevaient des barricades. Les plus importantes étaient garnies de canons ou de mitrailleuses. Ces travaux de défense, commencés dans l’après-midi, ne furent achevés qu’assez tard dihs la nuit.

Dans la journée, vers trois heures, les portes de la caserne du Prince-Eugène (place du Château-d’Eau) avaient été ouvertes de force par des gardes nationaux et des mobiles de la Seine. L’on allait et venait dans l’intérieur, malgré les efforts des officiers. Des gardes nationaux et des individus en bourgeois désarmaient les soldats qui y étaient casemés et s’en allaient avec les chassepots soustraits à la troupe.

Sur l’ordre de l’autorité militaire, les diverses casernes de la capitale étaient évacuées.

Que prévoyait donc le gouvernement? que faisait-11? quels étaient ses desseins?

Réuni pendant toute cette journée au ministère des affaires étrangères, quai d’Orsay, le gouvernement y recevait de fréquentes déiégations. La plupart avaient pour objet de l’informer exactement de la gravité du mouvement qui se propageait, et de proposer, d’urgence, à son adoption, les mesures jugées nécessaires pour le contenir et le modérer.

C’est ainsi que les délégués choisis par la réunion qui avait eu lieu à deux heures à la mairie du XVIIP arrondissement firent part à M. Picard, ministre de l’intérieur, des demandes qu’on les avait dhargés de transmettre au gouvernement. M. Picard, se trouvant alors éloigné de scs collègues, ne crut pas devoir y faire une réponse formelle. U déclara que le conseil des ministres serait probablement d’avis de remplacer le général Vinoy, de substituer

le général Faidherbe au général d’Aurelles de Paladines; toutefois, il ne concéderait point l’élection du commandant en chef de la garde nationale.

Mais l’importance, la gravité du soulèvement populaire, qui s’accentuaient d’heure en heure, devaient modifier les intentions gouvernementales.

Les municipalités n’étaient pas restées spectatrices passives de l’agitation de Paris. Par leur constitution même, parleurs rapports constants avec la population, elles pouvaient, elles devaient connaître ses aspirations et ses désirs. Aussi se réunirent-elles plusieurs fois dans cette journée.

Une première réunion se tint vers trois heures à la mairie du IP arrondissement. Les maires et adjoints y avaient été convoqués par le cit. Bonvalet, maire du IIP arrondissement, et les députés de Paris par le cit. Tolain, adjoint au XP arrondissegient et représentant du peuple.

Quoique la situation fut jugée très-grave, l’assemblée, avant de prendre des résolutions, voulut avoir de plus amples renseignements sur les événements survenus depuis le matin, et connaître l’avis du gouvernement. A cet effet, une députation fut envoyée auprès de M. Thiers pendant que MM. Bonvalet et Tirard se rendaient chez le général d’Aurelles de Paladines. M. Thiers n’étant pas visible, on s’adressa à M. Picard, qui répondit ne pouvoir prendre aucune décision sans l’assentiment de ses collègues. Quant au général d’Aurelles, il fit quelques déclarations importantes à consigner. Il se serait tout d’abord disculpé complètement de toute responsabilité pour l’attaque de la nuit. Puis il aurait ajouté : « Ce sont les avocats qui l’ont voulue. Cependant je leur « avais bien dit que cela se terminerait ainsi. Ils ont cru pouvoir « compter sur l’armée, et l’armée fraternise avec l’émeute. Réu- « nissez-vous. Messieurs, et décidez. Le sort de Paris, que dis-je, « le sort de la France, est entre vos mains. »

Voilà une indication précieuse à conserver. Ce sont messieurs les avocats du gouvernement, et en disant cela, le général d’Aurelles a voulu très-vraisemblablement désigner MM. Picard et Jules Favre, qui, d’accord avec le général Vinoy, ont conseillé la tentative de la nuit.

A six heures eut lieu, à la mairie du P' arrondissement, une autre réunion des municipalités et des députés de Paris. R y fut

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— innommé une délégation de douze membres chargés d’aller demander au gouvernement :

1° La nomination du colonel Langlois, représentant de Paris, comme commandant en chef de la garde nationale. L’assemblée pensait que cette nomination satisferait la majeure partie de la garde nationale dans laquelle le cit. Langlois s’était acquis de nombreuses sympathies par sa courageuse conduite pendant le siège; '

2° La nomination du cit. Dorian comme maire de Paris ;

3“ Les élections municipales immédiates;

4° L’assurance que la garde nationale ne serait pas désarmée.

Après des pourparlers avec M. Hendlé, secrétaire de M. Jules Favre, cette délégation fut reçue par le ministre des affaires étrangères. Il commença par demander si la nouvelle de l’exécution de Clément Thomas et de Lecomte était authentique. On lui répondit affirmativement. — « Alors, il n’est plus possible, dit-il, de faire aucune concession. Demain nous ferons appel à la garde nationale ; nous nous mettrons à sa tète et essaierons de maîtriser cette insurrection. » Il fut impossible d’argumenter, de raisonner avec lui. Les maires déclarèrent formellement qu’ils croyaient qu’il y avait encore des issues possibles à une situation que chaque heure aggravait. M. Jules Favre ne voulut rien entendre. En terminant l^nlrevue, il annonça qu’il soumettrait à ses collègues les propositions des municipalités.

« On ne discute pas, on ne parlemente pas avec l’émeute; on ne traite pas avec des assassins! » Nous entendrons fréquemment répéter ces paroles dans les jours qui vont suivre. Hélas ! ce n’est pas par des phrases toutes faites, à l’usage de tous les gouvernements qui ont eu à compter avec les emportements populaires, ce n’est pas par des lamentations sur l’iniquité des hommes que l’on fait œuvre d’homme politique, que l’on parvient à concilier les intérêts, à apaiser les passions que l’on a imprudemment excitées. M. Jules Favre aurait dû se souvenir que lorsqu’on remplit les fonctions de ministre, on doit être, avant tout, un homme d’Etat; c’est-à-dire rechercher, sans se laisser dominer par scs sentiments personnels, toutes les combinaisons qui, par leur immédiate application, peuvent calmer les esprits, faire cesser le trouble.

Vers neuf heures, M. Jules Mahias, secrétaire de la mairie de Paris sous la direction de H. Jules Ferry, vint avertir la réunion

des maires, restée en permanence, que rHôtel-de-Vllle était désert. Sur l’ordre du général Vinoy, les troupes qui roccupaient venaient de l’évacuer. M. Jules Mabias supplia les maires d’aller en prendre possession. Une délégation fut nommée à cet effet. Elle arrivait à l’Hôtel-de-Ville vers onze heures et demie, lorsque des bataillons de garde nationale aux ordres du Comité central y pénétraient. Les délégués firent connaître aux gardes nationaux l’objet de leur venue. On leur répondit que la garde nationale saurait maintenir l’ordro dans l’Hôtel-de-Yille, que ce soin ne regardait pas les maires.

Quelques membres du Comité central, qui suivaient presque immédiatement les bataillons, confirmèrent leur déclaration et ajoutèrent que le maintien de l’ordre dans l’Hôtel-de-Ville les concernait exclusivement.

La délégation des maires vint rendre compte de sa mission à la mairie du !«'■ arrondissement, où M. Jules Ferry s’était réfugié après avoir quitté l’un des derniers l’Hôtel-de-Ville.

Le Comité central ayant été prévenu de ce fait envoya un détachement de gardes nationaux cerner cette mairie. En en sortant chacun donnait son nom. M. Jules Ferry put échapper à cette formalité et se dérober aux recherches des gardes nationaux, en fuyant par une petite porte donnant accès sur la cour située entre la mairie et l’église Saint-Germain l’Auxerrois. On avait omis de faire garder cette issue.

Les municipalités et les députés de Paris se transportèrent alors à la mairie du II® arrondissement, où M. Labiche, secrétaire du ministre de l’intérieur, leur apporta, vers minuit et demi, la réponse du gouvernement à leurs propositions. Il leur transmit la nomination du colonel Langlois au commandement en chef de la garde nationale, signée par le chef du pouvoir exécutif, M. Thiersj la promesse de la nomination du citoyen Dorian à la mairie de Paris, et celle de faire procéder prochainement à l’élection d’un conseil municipal.

Ces concessions du gouvernement, qui auraient dû être faites à la nécessité des choses depuis plusieurs heures, ne donnaient pas complète satisfaction aux désirs des maires; mais, au moins, elles manifestaient un sens politique et pratique, dont M. Jules Favre s’était montré bien dénué. Accordées plus tôt, vers le milieu de la journée, elles eussent prohablement empêché l’effervescence populaire de produire une révolution.

Cet elermoiement du pouvoir, qui se détermine à consentir, incomplètement et trop tard, aux mesures exigées par la situation, est l’étemelle histoire des gouvernements en France. Ne sachant pas se mettre en communication avec le peuple, ils ignorent ses besoins et ses tendances. Lorsque survient une crise, le pouvoir, n’étant pas éclairé sur ses véritables causes, croit devoir opposer sa force d’inertie aux réclamations faites. Alors, au lieu d’un dénouement pacifique et progressif, le mouvement évolutif suscite des catastrophes violentes préjudiciables ii la société, et aussi au gouvernement, qui en est souvent la première victime.

Immédiatement après avoir appris sa nomination, le citoyen Langlois rédigea un ordre du jour adressé à la garde nationale. 111e soumit à ses collègues et se rendit à l’Hétel-de-Viile, où il Informa les membres du Comité des décisions du gouvernement. Le Comité central lui demanda qui l’avait nommé. — a M. Thlers, « dit-il. » — « Nous no reconnaissons pas son autorité; nous « nommerons nous-mêmes notre chef, » lui répliqua le Comité.

En présence de semblables prétentions, le citoyen Langlois, qui n’avait pas à les discuter, revint à la Mairie du II* arrondissement. 11 apprit à la réunion de quelle façon les concessions du gouvernement étaient accueillies par le Comité central. « De ce K conflit de pouvoirs va surgir une lutte, dit-il. Je ne puis accepte ter de diriger la guerre civile; je ne veux pas être le général de « la réaction. » El le citoyen Langlois s’empressa d’aller reprendre au Journal officitl son onlre du jour qui, déjà composé, devait paraître le lendemain matin.

Le gouvernement avait donné aux troupes l’ordre d’évacuer les casernes. Dans l’après-midi et dans la nuit on dirigea les régiments sur Versailles. Il est remarquable que la garde nationale ne se soit pas opposée ù leur sortie; et cependant quelques-uns d’entre eux, pour quitter Paris, franchirent des quartiers trèspopuleux, où des bataillons de gardes nationaux, adhérents à la Fédération, étaient sur pied. Il eût été très-facile de retenir la plupart des régiments dans la capitale. On aurait ainsi soustrait au gouvernement des ressources très-utiles, ce qui lui eût occasionné, au moins an début, de nouveaux embarras. Pourquoi la garde nationale insurgée ne le fit-elle pas? C’est qu’elle manquait de direction; c’est que, pendant celle journée du 18 mars, son mouvement fut tout spontané. 11 fut provoqué, dans chacun des quartiers excenlriqnes, par le comité d’arrondissement. Ces comi-

tés ne se concertèrent pas pour une action commune; à peine échangèrent-ils entre eux quelques correspondances. Ceci explique pourquoi, dans certains arrondissements, les mouvements de la garde nationale paraissaient si mal ordonnés. Beaucoup de bataillons étaient en marche, suivis de canons, mais leur promenade n’avait pas de but déterminé. Cette démonstration de forces était, en fait, plus apparente que réelle. Imposante par le nombre, elle n’eût pas été capable de soutenir une lutte un peu sérieuse. Beaucoup de bataillons n’avaient pas de cartouches à leur disposition ; on ne s'était pas encore emparé des poudrières, et l'on ne possédait pas de munitions pour les canons et les mitrailleuses.

A Montmartre et à Belleville, l’organisation était cependant meilleure. Le commandement, mieux entendu, dirigeait des forces susceptibles de soutenir une résistance prévue. La disposition des lieux lui était beaucoup plus favorable qu’ailleurs. On avait une assez grande quantité de cartouches et de munitions.

Le manque de direction générale, de coordination dans les mouvements de la garde nationale, provenait de l’impossibilité où se trouvait le Comité central de se réunir au complet. Les trois membres par arrondissement, dont l’ensemble le constituait, étaient retenus, occupés, dans leurs quartiers respectifs. Il n’y avait donc pas moyen de prendre une résolution en commun. Chacun agissait, dans son arrondissement, d’après sa propre inspiration.

Dans la nuit du 17 au 18 mars, il y avait bien eu réunion du Comité central; mais aucun plan militaire, aucune mesure, n’avaient été adoptés en prévision d’une provocation du gouvernement. On la pressentait, mais on ne la croyait pas prochaine, imminente. Cependant, quelques membres du Comité parvinrent à se réunir en divers groupes ; ils siégèrent rue de l’Entrepôt, chaussée Clignancourt et rue Basfroy.

Le gouvernement faisait insensiblement ses préparatifs de départ, et il donnait en conséquence, dans les divers postes encore occupés par la garde nationale d’ordre, la consigne de ne pas opposer de résistance à la garde nationale révolutionnaire si elle se présentait pour en prendre possession.

C’est ainsi que vers neuf heures du soir, un bataillon de gardes nationaux venant de Montmartre, et commandé par les citoyens Bergeret et Arnold, s’empara de la place Vendôme, gardée alors par des détachements du 1°'' bataillon, sans que celui-ci tentât de s’y opposer. U se replia en bon ordre, laissant au pouvoir des nou-

veaux arrivants le Ministère de la Justice, la place de Paris, déserte depuis quelque temps déjà, et l’état-major de la garde nationale.

Un bataillon adhérant à la Fédération avait envahi, vers cinq heures, la gare du chemin de fer d’Orléans. A l’arrivée des trains, il procédait à leur visite. On découvrit dans l’un d’eux le général Chanzy, qui venait de Tours. 11 fut immédiatement arrêté. M. Turquet, député de l’Aisne, qui arrivait par le même train, fit entendre des protestations contre celte arrestation, qui ne lui paraissait pas légitime. On l’arrêta. Entourés par un peloton de gardes nationaux, tous deux furent environnés par une foule furieuse, qui aurait peut-être maltraité le général Chanzy, si le citoyen Léo Meillet, adjoint au XIV® arrondissement, n’était courageusement intervenu. Grâce à son influence, il parvint, non sans difficultés, à les dérober aux vociférations de la foule. Les deux ' prisonniers furent envoyés à la prison de la Santé.

Pendant la nuit, la plupart des ministères et l’Imprimerie nationale furent occupés par la garde nationale insurgée.

Nous avons dit que l’Hôtel-de-Ville avait été envahi, vers onze heures et demie, par plusieurs hataillons, et que, bientôt après, quelques membres du Comité central y pénétraient; mais ils n’étaient pas assez nombreux pour pouvoir se constituer et délibérer. Ce n’est que le dimanche matin, de très-bonne heure, que tous les membres du Comité furent invités, par estafette, à se rendre à l’Hôtel-de- Ville.

Quelques membres du gouvernement restèrent jusqu’à une heure avancée de la nuit, au ministère des affaires étrangères. Puis, toutes les dispositions étant prises, l'armée étant sortie de Paris, ils se dirigèrent sur Versailles.

Cette conduite fut sévèrement jugée par la classe bourgeoise lorsqu’elle se trouva, le lendemain, livrée à ses seules forces, abandonnée par le gouvernement, en présence d’une insurrection provoquée par sa maladresse et victorieuse par suite de sa faiblesse. Elle appela cette retraite subite une désertion.

Dans la journée du 18 mars, le gouvernement fit preuve d’ignorance et d’inhabileté.

Il fut coupable d’ignorance, car il ne connaissait pas quelle était la puissance du Comité central, quelle était sa force d’organisation. Il ne savaitpas à quel point les esprits étaient surexcités; il n’était pas renseigné sur l’état de l’opinion; il ne se doutait

point dei conséqudDceB que son projet intempestif allait peut-être provoquer.

Le gouvernement fut coupable d’inhabileté, car après avoir commencé si maladroitement l’action de reprise des canons, il devait, ou la continuer jusqu'à complète réussite, conformément à l’engagement pris dans sa proclamation du matin, ou faire droit, à temps, aux légitimes réclamations de la population, de façon à calmer son effervescence, en obtenant, par un arrangement amiable, la reddition des canons, objets du conflit.

Le gouvernement ne sut prendre ni l’un ni l’autre de ces partis.

li présuma que les bataillons de garde nationale, dont le Comité central était la représentation, étaient tous disposés à une résistance qu’il serait difflcile de vaincre; qu’ils étaient capables d’une action persistante dont l’anéantissement exigerait de longs efforts. Le gouvernement se trompait.

Il ne sut pas comprendre ce qu’il y avait de légitime et d'immédiatement réalisable dans les besoins manifestés par la population parisienne qui, ce jour-là, était très-indécise, très-peu fixée sur les moyens à employer pour faire prévaloir ses vagues aspirations. Une seule chose était nette dans l’esprit des Parisiens : leur ardent désir de conserver la République, leur inébranlable résolution de s’opposer à sa destruction. Eh bieni le gouvernement aurait pu, s’il l’avait voulu, donner satisfaction, au moins provisoirement, à ces tendances, et éviter ainsi l’insurrection. Il préféra quitter Paris et se déclarer vaincu, ou mieux, impuissant et incapable, car il n’y avait pas eu, en réalité, de collision décisive.

Dans la séance de l’Assemblée nationale du 21 mars, M. Thiers a cherché à justifier cette fuite du gouvernement. Elle aurait eu pour but de ne pas le séparer de l’Assemblée dont il est issu; de ramener l’armée sur la rive gauche de la Seine; de la dérober à l’influence funeste du milieu parisien pour procéder à sa réorganisation, de façon à constituer à l’Assemblée une « garde fidèle, > qui assurât la liberté de ses délibérations.

Pour produire ces résultats, il n’était pas nécessaire que le gouvernement abandonnât Paris, ce qui laissait le champ libre à l’insurrection. Celle-ci a été admirablement favorisée par les circonstances.

Le Comité, central qui, d’après les statuts de la Fédération,

« avail pour mission de veiller au maintien de l’armement de tous « les corps spéciaux et autres de la garde nationale, et de préve- « nir toute tentative qui aurait pour but le renversement de la ( République, > était, en effet, poussé par la force des choses, à se transporter à l’Hôtel-de-Ville pour essayer d’y suppléer le gouvernement évanoui, — prétention qu’il n’avait certes point, la veille au soir.

L’impression générale fut qtNt dans cette fltfte du gouvernement, il y eut autant de pusillanimité que de prétendue prudence.

Dlmnnche !• m»rs 1S91

Le dimanche 19, au malin, le Journal officiel, encore aux mains du Gouvernement, publiait les proclamations suivantes :

Le Gouvernement, voulant éviter une collision, a usé de patience et de temporisation envers des hommes qu'il espérait par là ramener au bon sens et au devoir. Ces hommes, se plaçant en révolte ouverte contre la loi, s'étaient constitués en comité insurrectionnel, ordonnant à la garde nationale de désobéir à ses chefs légitimes. C’est à leur action qu’a été due la résistance opposée à la reprise des canons que l'autorité militaire voulait replacer dans leurs arsenaux, sous la garde de la garde nationale et de l’armée. La ville entière s’était émue de l’établissement de redoutes sur les hauteurs de Montmartre et des buttes Chaumont, et tout homme d’un peu de bon sens comprenait combien il était à la fois ridicule et criminel de déployer contre Paris cet attirail menaçant.

Tant qu’un pareil état de choses se prolongeait, la reprise du travail était impossible, la province s’éloignait de la capitale, et toute espérance de crédit et de prospérité était indéfiniment ajournée. Après avoir épuisé toutes les voies de conciliation, le Gouvernement a senti qu’il était de son devoir de faire respecter la loi et de rendre à la garde nationale son autorité légale. Ce matin, à la pointe du jour, les hauteurs ont été enlevées, les canons allaient être reconduits aux arsenaux sous l’escorte de la troupe, lorsque des gardes nationaux armés et d’autres sans armes, excitant et entraînant la foule, se sont jetés sur nos soldats et leur ont arraché leurs armes. Plusieurs bataillons ont été cernés, d’autres forcés de SC replier. A partir de ce moment, l’émeute a été maîtresse du terrain. Nous racontons plus bas comment scs criminels artisans ont mis en arrestation le général Lecomte et le général Clément Thomas, qui se trouvaient dans la mélée, et comment ces deux captifs ont été lâchement assassinés.

La journée s'est terminée dans le désordre sans qne la garde nationale, convoquée, cependant, dès le matin par le rappel, parût en nombre suffisant pour le réprimer sur le théâtre où il se développait. Ce soir, l’insurrection a envahi l’état-major de la garde nationale. On sc demande avec une douloureuse stupeur quel peut être le but de ce coupable attentat ; des malveillants n’ont pas craint de répandre le bruit que le Gouvernement préparait un coup d’État, que plusieurs républicains étaient arrêtés. Ce sont d’odieuses calomnies. Le Gouvernement, issu d’une Assemblée nommée par le suffrage universel , a plusieurs fois déclaré qu’il voulait fonder la République. Ceux qui veulent la renverser sont les hommes de désordre, les assassins qui ne craignent pas de semer l’épouvante et la mort dans une cité qui ne peut se sauver que par le calme, le respect des lois. Ces hommes ne peuvent être que les stipendiés de l’ennemi ou du despotisme. Leurs crimes, nous l'espérons, soulèveront la juste indignation de la population de Paris, qui sera debout pour leur infliger le châtiment qu’ils méritent.

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