CHAPITRE IX
DON JUAN DAUTRICHE
Pendant que les populations de nos provinces s'abandonnaient à l'espoir qu'avait fait naître la pacification de Gand, le nouveau gouverneur général que Philippe avait investi des pouvoirs provisoirement délégués au conseil d'État, arrivait à Luxembourg, sans escorte et sans suite, après avoir traversé la France au moyen d'un déguisement. Par une coïncidence étrange, il avait mis le pied sur le sol belge le jour fatal où Anvers subissait les terribles effets de la furie espagnole. Fils naturel de Charles- Quint (1), don Juan d'Autriche avait dès ses jeunes années donné
(1) Il était né à Ratisbonne le 24- février 1543. Sa mère, d'après Slrada, ^e nommait Barbe Blomberg.
des preuves éclatantes de ce courage aventureux qui le distingua pendant toute sa vie. Élevé à la cour d'Espagne avec don Carlos et Alexandre Farnèse, ses neveux, qui étaient à peu près du même âge que lui, il s'était illustré de bonne heure en combattant avec succès les Maures de Grenade révoltés contre la tyrannie de Philippe. Choisi plus tard par les princes chrétiens pour commander l'expédition dirigée contre les Turcs qui infestaient la Méditerranée, il avait remporté sur la flotte ottomane la célèbre bataille de Lépante, qui l'avait placé au premier rang parmi les plus grands hommes de guerre de son époque. Il rêvait déjà un empire conquis dans ces lointains parages aux dépens des infidèles, mais ses exploits avaient alarmé la soupçonneuse jalousie du monarque espagnol (1) qui, craignant de rencontrer dans son frère un rival redoutable, l'arracha brusquement aux lieux témoins de sa gloire et l'envoya aux Pays-Bas comme dans un exil où devaient s'anéantir ces splendides espérances. On conçoit quel dut être le désappointement de don Juan d'Autriche lorsque, violemment jeté par la volonté de Philippe au milieu d'un peuple justement irrité, il vit surgir autour de lui des difficultés insurmontables et qu'il se trouva forcé de lutter sans cesse contre un sentiment de défiance d'ailleurs trop légitime. Bouillant et chevaleresque, peu habile à déguiser sa pensée, le rôle de négociateur ne convenait point à son caractère; aigri par l'injurieuse conduite du roi à son égard, il s'irrita des obstacles que lui opposait l'ombrageuse susceptibilité des états et de la nation entière : la patience lui manqua; il eut recours à son épée pour terminer un différend qui en réalité n'avait pas
(1) Pierre Burmann, dans la préface de ses Analecta Belgica, page XV, dit en parlant de Philippe et de don Juan : « Sed, ut ad illud potentiee fasti- » gium fratrem hune eveheret, non patiebaluripsius Philippi ambitio, timens, » ne si Austriacus beliicoso ingenio voti fieret compos, ipse instar Massi- » nissee ab hoc Jugurlha, fratre suo spurio, regno spoiiarelur, quod exemplo )) etiam domeslico cavere jubebatur. »
d'autre solution possible. Les uns ont fait un traître du frère de Philippe ; d'autres ont exalté sa modération et sa bonne foi : ce ne fut qu'un guerrier aventureux, passionné pour les choses extraordinaires, trop impétueux pour temporiser et pour feindre longtemps avec adresse (1), un vrai chevalier aimant à frapper d'estoc et de taille, mais peu fait pour les orages et les intrigues politiques. S'il n'eût fallu que combattre, il eût toujours été le héros de Lépante, et il le prouva bien à Gembloux ; mais, consumé par ce besoin d'activité auquel il ne trouvait point d'aliment dans la mission dont il était chargé, il s'éteignit à la fleur de l'âge, laissant à un génie plus complet et moins fougueux que le sien le soin de pacifier ou plutôt de soumettre nos malheureuses provinces.
En arrivant aux Pays-Bas, don Juan s'empressa de déclarer aux états que ses intentions étaient conciliatrices et qu'il désirait vivement rétablir l'union entre le peuple et son souverain. Quelle que fût la loyauté du jeune prince, la réalisation de ce désir était impossible ; Guillaume ne s'y laissa pas tromper : il donna dès le 9 novembre aux états le conseil de s'assurer de la personne de don Juan, qui était entré dans nos provinces sans être porteur d'un sauf-conduit (2). C'était bien certainement le plus sûr moyen de mettre un terme aux embarras de toute nature qu'allait susciter la venue du nouveau gouverneur général, mais la pusillanimité ordinaire des états les fit reculer devant une mesure qui, toute sage et toute légitime qu'elle était, les eifrayait par sa hardiesse, et ils se montrèrent disposés à entrer en négociations avec don Juan. Ils ne voulurent toutefois pas le faire sans consulter le prince d'Orange,^ dont la popularité était alors
(1) « Toute la différence entre don Jan, le duc d'AIbe et Louys de Reque- )) sens estoit qu'il esloit plus jeune et plus sot que les aullres, et qu'il ne » pouvoit pas si longtemps cacher son venin et dissimuler ses charges. » Apologie du prince d'Orange, page 90.
(2) Archives de la maison d'Orange, tome V, page iOA, n" DCXLVIII.
à son comble, sur les garanties à réclamer dans l'intérêt du pays. Guillaume se trouvait alors à Middelbourg ; le 50 novembre il fit connaître aux états son avis sur la situation présente et sur les conditions à imposer à don Juan. Ces conditions étaient de n'entamer aucune négociation avant le départ des troupes espagnoles, d'exiger la ratification de la pacification de Gand, la confirmation de tous les privilèges, ainsi que l'assemblée fréquente et régulière des états généraux. Cette remarquable lettre, où brillent de tout leur éclat la prudence et la sagacité politiques du prince d'Orange, se terminait par ces mots : « Je vous supplye prendre » en bonne part cest advis, comme de celui qui exposera tous » ses moyens jusques à la dernière goutte de son sang pour le » salut et le repoz de nostre commune patrie et de vous aultres, » Messieurs, en particulier, comme je désire vous rendre par » effect tous les tesmoignages qu'il me sera possible de ma » droicte et sincère afl'ection en cest endroict (1). » Ce noble langage ne parvint pas à désarmer les passions haineuses : les principaux chefs de la noblesse, que l'envie excitait contre Guillaume, étaient décidés à paralyser l'effet de ces sages conseils ; ils résolurent de se rendre à Namur pour s'entendre avec le nouveau gouverneur, comme il les y avait invités. Mais lorsqu'ils y furent arrivés avec les membres du conseil d'État, don Juan, préoccupé du soin de sa sûreté personnelle, refusa de quitter Luxembourg pour venir assister aux conférences qu'il avait luimême provoquées. Les députés des états se virent donc obligés de revenir à Bruxelles sans avoir retiré aucun fruit de leur démarche.
Ce fut alors que, sentant toute la nécessité de cette union compromise chaque jour cependant par la jalousie et l'égoïsme, quelques députés des états généraux conçurent le projet d'un nouveau pacte fédéral qui, en confirmant les clauses de la paci-
(1) Gachard, Analectes helgiques, cahier d'août 1830, page 301.
fication de Gand, pûl convaincre don Juan de la ferme intention du pays de ne pas reconnaître son autorité s'il n'accédait pas aux conditions qu'on lui avait soumises. L'union de Bruxelles fut le fruit de leurs efforts (1) : le 9 janvier 1577, les représentants de toutes les provinces, le Luxembourg seul excepté, s'engagèrent solennellement « à tenir et entretenir inviolablement et à jamais » leur association, et ce pour la conservation de la saincte foy » et religion catholicque romaine, accomplissement de la paci- » fication, conjointement pour l'expulsion des Espaignolz et » leurs adherens et la deue obéissance de Sa Majesté, pour le » bien et repos de la patrie, ensemble pour le maintiennement » de tous et chascuns des privilèges, droictz, franchizes, statutz, » coustumes et usances anciennes. » Cette ferme déclaration faite non-seulement par les états généraux, mais encore par les principaux seigneurs, qui se virent contraints d'y adhérer sous peine d'être regardés comme traîtres et ennemis de la patrie, fit réfléchir sérieusement don Juan et ne contribua pas peu à le faire céder, momentanément du moins, aux vœux du pays; toutefois il faut reconnaître que, sur le point capital de la question religieuse, l'esprit de l'union de Bruxelles différait essentiellement de la pensée généreuse qui avait inspiré les signataires de la pacification de Gand. En effet, au lieu de réserver la décision de cette question importante et de proclamer le principe de la tolérance, les auteurs de l'union de Bruxelles se bornaient à dire que leur association avait pour but « la conser- « vation de la saincte foy catholicque romaine, » sans ajouter un mot de plus relativement à la protection à accorder aux dissidents. C'était évidemment faire un pas en arrière et renoncer de plein gré à une partie des avantages que devait assurer la pacification ; c'était compromettre l'union des provinces et faire naître de sérieuses défiances chez tous les partisans de la religion
(1) V. le texte de cet acte important à la fin du volume n" III des Documents historiques.
réformée ; en un mot, c'était déserter les vrais principes de la révolution pour se rapprocher de don Juan et de l'Espagne (1). Ces tendances de l'union de Bruxelles n'échappèrent point aux députés des provinces septentrionales; ils ne consentirent à signer le nouveau pacte qu'avec des restrictions formelles en ce qui concernait la religion. L'acte du 9 janvier 1577 ne fut donc pas un triomphe de plus pour la cause de la liberté, et si, d'une part, il exerça quelque influence sur la conduite politique de don Juan d'Autriche, de l'autre, il eut le funeste résultat de faire encore une fois germer la division entre des hommes qui, pour adorer Dieu de diverses façons, n'en étaient pas moins des concitoyens et des frères. On vit bientôt la plupart de ces nobles qui avaient juré de rester dévoués aux intérêts communs oublier leurs devoirs et leurs serments et passer dans les rangs de l'Espagne, écoutant ainsi les conseils d'une ambition froissée bien plus que la voix de la patrie.
Sur ces entrefaites, don Juan avait quitté Luxembourg et s'était avancé jusqu'à Marche-en-Famenne, où des députations envoyées par les états généraux étaient venues à plusieurs reprises le presser de souscrire aux conditions qu'ils lui avaient proposées. Il hésitait encore néanmoins à ratifier la pacification de Gand, lorsqu'il reçut des états plusieurs attestations par lesquelles les évêques et les abbés des Pays-Bas, les docteurs des facultés de théologie et de droit de l'université de Louvain et les membres du conseil d'État déclaraient que la pacification « ne contenoit rien qui fust préjudiciable à la saincte foy et » religion catholicque, ains au contraire en advantage d'icelle, » et semblablement aucune chose préjudiciable à la supériorité, » auctorité et obéissance deue au roi par lesditz Pays-Bas. » Rien n'était moins sincère que ces attestations ; le texte même
(1) Sur l'union de Bruxelles, V. De Unie van Brussel des jaars i577, naar het oorspronkelijke uitgegeven, door M. J. C. de Jonge, substitimtarchivarius van het Rijk, 's Gravenhage, 1825.
du traité d'aillance du 8 novembre suflisait pour leur donner un éclatant démenti ; il n'est donc pas possible d'admettre que don Juan ait pu les prendre au sérieux, mais il y vit avec raison un symptôme de faiblesse de la part des états, qui semblaient reculer devant leur propre ouvrage et vouloir, en reniant leurs actions et leurs paroles, se faire pardonner d'avoir été si audacieux. Dès ce moment, ses hésitations cessèrent; l'édit perpétuel fut signé à Marche-en-Famenne le 12 février 1577 (1). Par cet édit célèbre, le gouverneur général accordait au nom du roi une amnistie complète à tous ceux qui avaient pris part aux troubles des Pays-Bas ; il ratifiait, sur la foi des déclarations délivrées par les évêques et le conseil d'État, tous les articles de la pacification de Gand et ordonnait en conséquence la convocation des états généraux; il consentait au renvoi définitif des troupes étrangères et stipulait l'élargissement des prisonniers, en y comprenant le fils du prince d'Orange, ainsi que la confirmation de tous les privilèges. Mais l'article XI rendait illusoires les concessions accordées par don Juan d'Autriche : par cet article, les états généraux promettaient « sur leurs consciences, foy et « honneur, devant Dieu et tous hommes, de maintenir en tout « et partout la foy catholique, apostolique et romaine, et l'auc- « torité et obéissance deue au roy et de jamais n'y contrevenir. » Que devenaient les espérances des partisans de la liberté religieuse en présence d'un engagement semblable, d'une violation aussi flagrante de la foi des traités? Tel était l'inconcevable empressement des états à se réconcilier avec don Juan, qu'ils n'attendirent pas même pour adhérer à l'édit perpétuel que le prince d'Orange eût répondu à la communication qui lui avait été faite de l'état des négociations. Quant à don Juan, sa résolution subite et inattendue d'accepter la pacification de Gand, qu'il avait d'abord ouvertement blâmée, et de se rappro-
(1) V. le texte de l'édit, n" IV des Documents historiques.
cher de ces mêmes états pour lesquels il avait à son arrivée manifesté une défiance tellement grande, qu'une garde de trois mille hommes lui paraissait à peine suffisante pour le protéger, ne parut étrange qu'aux moins clairvoyants (1). Le prince, témoin de l'humiliant servilisme des députés, dut naturellement compter sur leur concours pour rétablir à l'exclusion de toute autre la religion catholique, sauf à recourir à la force si, comme l'on devait s'y attendre, le prince d'Orange et les siens refusaient en ce cas de se soumettre à la décision des états généraux (2). L'édit de Marche-en-Famenne ne servit donc qu'à compromettre le succès de la révolution en étouffant les semences de concorde et de progrès que renfermait la pacification de Gand. Il était à peine publié, que le prince d'Orange et les états de la Hollande et de la Zélande protestèrent par un acte daté de Middelbourg le 19 février 1577 contre certains articles de ce traité et spécialement contre celui qui restreignait la faculté d'assembler les états généraux. Quant à la religion, ils disaient « que la » pacification de Gand n'estoit pas approuvée simplement, mais » couvertement et finement, par des paroUes sur lesquelles on » pouvoit faire des interprétations incertaines et trouver des » subterfuges frauduleux semblables à ceux de madame de » Parme, qui avoyent esté cause de tant d'effusion de sang (3). » Ils ajoutaient que l'édit ne contenait aucune garantie pour la
(4) « Obtupescebant omnes ad subitam hanc elinexpectatam JoannisAustriaci, à nalurâ elati et superbi, mutationem qui nuper Pacifîcalionem Gandavensem adprobare negaveral, qui ad ordines venire dedignalus eral, nisi obsidibus è prima nobililate dalis. et numeroso ad corporis custodiam satel- Htio stipatus, adeôque mirabantur cuncli, eumdem illum Auslriacum nunc tàm facilem et obsequenlem ultrô sine comitatu isto fœdus concordise cum ordinibus conlrahere et ut Thuanus dicit, aliam repente personam induere. Sed vel ideô prudentioribus suspectior erat.nP. Bdrmanni, AnalectaBelgica, tome 1, page XXIV.
(2) Groen Van Prinsterer, Archives de la maison d'Orange, tome VI, page I.
(3) Meteretî, Histoire des Pays-Bas, Uvre VJ, folio iM.
Hollande et la Zélande, et refusaient de reconnaître don Juan pour gouverneur aussi longtemps qu'il n'aurait pas fait droit à leurs réclamations. Dès lors aussi, le prince d'Orange, prévoyant qu'une nouvelle collision était inévitable, se mit sur ses gardes et fit hâter l'achèvement des fortifications de Haarlem et de Sparendam.
Cependant don Juan, en exécution des promesses qu'il avait faites, avait ordonné le départ des soldats espagnols. Après avoir reçu des états la somme de trois cent mille livres pour la moitié de ce qui leur était dû, ils quittèrent le pays sous la conduite de Pierre-Ernest, comte de Mansfeldt. Une clause spéciale de l'édit de Marche-en-Famenne avait également mis à la charge des états le payement des troupes allemandes au service de l'Espagne dans les Pays-Bas; il avait en outre été stipulé « que » jusqu'à ce que à iceulx Allemans fust donnée la satisfaction » que dict est, ils pourroient demeurer paisiblement es dictz » Pays-Bas, en protection et asseurance des estats. » Les ressources financières étaient épuisées ; on n'avait complété qu'à grand'peine la somme que l'on s'était engagé à payer immédiatement aux Espagnols ; il fallut donc bien tolérer le séjour des régiments allemands dans nos provinces et renoncer ainsi de fait au bénéfice de l'édit perpétuel, qui avait accordé le renvoi de tous les étrangers.
Ce fut dans ces circonstances que don Juan fit son entrée à Bruxelles, le 1^'' mai 1577, en qualité de gouverneur général. Un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes l'accompagnaient, mais il n'avait pour toute garde que quatrevingts arquebusiers que lui avaient donnés les états. Son premier soin fut de mettre le prince d'Orange en demeure d'adhérer à l'édit perpétuel, tant pour lui que pour les pays de Hollande et de Zélande. Déjà, le 8 mars précédent, il avait chargé le docleur Elbertus Leoninus d'une mission pour Guillaume : Leoninus, qui était aussi porteur d'une lettre du duc d'Aerschot, devait
engager le prince à accepter les conditions faites par don Juan aux autres princes et avait offert de lui donner toutes les sûretés désirables pour la restitution de son fils et de ses biens. Après avoir mûrement réfléchi, le prince répondit le 13 mars à Leoninus qu'il ne pouvait rien faire sans l'assentiment des états de la Hollande etdelaZélande et qu'il n'espérait pas d'ailleurs que l'on pût parvenir à s'entendre. Il consentit toutefois, sur l'invitation de don Juan, à envoyer des députés aux conférences de Gertrudenberg qui s'ouvrirent le 13 mai ; mais cette tentative fut aussi inutile que toutes les autres, et les députés se séparèrent sans avoir rien pu conclure, comme le prince d'Orange l'avait prévu.
Ce premier échec irrita don Juan ; dès le 7 avril précédent , il avait écrit au roi « qu'on ne pouvoit remédier au corps des » Pays-Bas qu'en retrenchant ce qui estoit malade, et qu'on » le debvoit faire incontinent, sans quoy tout estoit perdu. » Son impatience s'accrut encore lorsqu'il eut à lutter contre les diflicultés de toute nature dont l'entouraient les états, qui n'avaient consenti à reconnaître don Juan que dans l'espérance de partager le pouvoir avec lui. En outre, le peuple de Bruxelles, dévoué au prince d'Orange, saisissait avec empressement toutes les occasions de témoigner sa haine pour les Espagnols et pour tous ceux qui appartenaient à ce parti. Un jour même, le gouverneur s'était [rendu à l'hôtel de ville « pour y veoir passer la procession solennelle de la dedi- » casse ; » la foule attaqua les gens de son escorte et les poursuivit jusqu'au palais en les accablant d'injures et en les appelant « espaignolisez (1). » Don Juan n'était pas de caractère à sup-
(1) Véritable récit des choses passées es Pats-Bas depuis la venue du seigneur don Jehan d'Austrice, lieutenant, gouverneur et capitaine-general pour le Roi en iceulx. — Avec solution des objets contenus au discours non véritable mis en lumière par les eslats desdiclz Pais, etc. A Louvain, chez Pierre Zangre et Jehan Macs, imprimeurs jurez, 1578.
porter longtemps ces outrages faits à son autorité; les négociations, les discussions qui se renouvelaient à chaque instant, déplaisaient à un homme habitué à ne pas reconnaître d'autre droit que celui de son épée. « S'il faut suyvre le vieux style au » gouvernement, écrivait-il le 7 avril 1577 à Antonio Ferez, » conseiller du roi d'Espagne, la douceur d'une femme ou d'un » enfant sera sans comparaison plus à propos que celle que je » pourray user. » Et plus bas il ajoutait : « Ny ma condition » ny mon âge ne sont pour l'oysiveté de ce gouvernement, ny » pour souffrir ce qu'il y faudra endurer sans fruict; il est très » nécessaire que Sa Majesté me tire d'icy, car, ne le faisant, il » adviendra que je manqueray à toutes mes obligations. » L'explication de toute la conduite de don Juan se trouve dans ces quelques lignes ; il se sentait à l'étroit dans le cercle que Philippe lui avait tracé, et il chercha par tous moyens à en sortir. Mécontent de n'avoir pu obtenir l'assentiment de la Hollande et de la Zélande à l'édit de Marche-en-Famenne et de l'immense popularité dont le prince d'Orange jouissait à Bruxelles, il songea à quitter cette ville pour se retirer à Malines. De leur côté, les seigneurs, adversaires constants et implacables de Guillaume, lui attribuèrent d'odieux projets et réveillèrent ainsi chez le gouverneur le soupçon qu'on en voulait à sa vie.
Don Juan lui-même a pris le soin de constater, dans une
curieuse lettre adressée de Namur aux états généraux, le
24 août 1577, les manœuvres employées pour le circonvenir et
le pousser, par crainte de Guillaume, à quelque parti violent et
» décisif. « Nous estions à Malines, dit-il dans cette lettre, se
» pourmenant le duc d'Aerschot avec nous, au mois de juing
» dernier, entre autres propos que dismes, fust ccste devise
)> principale, qu'il nous dict que tout alloit de mal en pis, et
que nous et ceulx de nostre suite n'étions point asseurés,
pour ce qu'il sçavoit fort certainement qu'il se faisoit ligues,
et traictoit choses contre nous et ceulx de nostre dicte
186 RÉVOLUTION DU X\l^ SIÈCLE
» suite : et que partant nous faisoit savoir que l'intention pre- » miere du prince d'Orange, de se saisir de nostre personne, » duroit encore ; mesmes par avant nostre réception du gouver- » nement, avoit escript une lettre aux estats, de laquelle il » disoit avoir copie, par où les preadvisoit que, entretant que » ne serions prins, l'on ne pourroit consuivir la fin à laquelle » ils taschoient, et partant convenoit de mettre nostre personne » en seureté.
« A quoy demandasmes en ces termes : Et quoy, monsieur » le duc, où seroit la parolle? Il nous respondit cliquant les » doigts qu'il n'y avoit plus de parolle, ou chose en substance ; » et replicquant à quelle intention ils nous vouloient saisir, » respondit, pour nous faire signer tout ce qu'ils vouloient ; et » l'interrogeant que seroit ce qu'ils vouldroient, respondit, » liberté en tout, ou choses "telles. A quoy nous dismes que si » ne voulions signer, quelles choses ils nous feroient : lors » respondit qu'il nous adviendroit ce qu'estoit autrefois advenu » à certain duc ou prince de ces estats duquel n'avons sceu » retenir le nom, à sçavoir qu'après nous avoir forcé à faire leur » volonté, nous rueroient et tous nos gens par les fenestres, en » nous recevans sur leurs picques (1).
Ces avertissements perfides mirent le comble à l'irritation de don Juan. Les régiments allemands commandés par les colonels Foucker et Fronsberg n'avaient pas encore pu être congédiés, faute d'argent pour payer leur arriéré de solde, et ne demandaient pas mieux que de se prêter à un coup de main : don Juan entretint avec ces colonels de secrètes intelligences; il leur transmit l'ordre de se préparer à marcher sur Anvers (2). D'un autre côté, Berlaymont, gouverneur de Namur, était tout dévoué à la cause espagnole; le frère de Philippe II, mettant ce zèle à profit, saisit adroitement le prétexte que lui offrait le séjour à
(d) Véritable récit, etc.
(2) Meteren, livre VII, folio 138.
Spa de Marguerite de Valois, reine de Navarre et sœur du roi de France, pour se rendre à Namur, d'où il fit parvenir le 23 juillet à Foucker et à Frondsberg les dernières instructions relatives à l'accomplissement de ses desseins. « Puisque la » chance est desja jettée sans la pouvoir rappeler, leur disait-il, » il est nécessaire d'enclieminer le dez pour le bien faire courrir, » et ce qui importe est la brièveté et diligence dans l'accom- » plissement de ce qui a esté convenu (4). » Le lendemain, rendu à lui-même par ces conceptions aventureuses, don Juan s'empara par surprise de la citadelle de Namur et y établit son quartier général. Il ne fut pas aussi heureux dans l'entreprise dirigée en même temps contre Anvers : non -seulement les colonels allemands échouèrent dans leur attaque contre la ville, mais ils furent forcés d'évacuer la citadelle qu'ils avaient occupée jusqu'alors. Instruit de cet échec, don Juan ordonna à toutes les troupes royales qui se trouvaient encore aux Pays-Bas de se concentrer dans les environs de Namur; il se vit bientôt ainsi à la tête d'une armée aguerrie et prête à le seconder.
Un sentiment inexprimable d'étonnement et d'indignation accueillit à Bruxelles et dans tout le pays la nouvelle de ces événements, qui rendaient encore une fois la guerre inévitable. On put voir alors combien le prince d'Orange avait raison lorsque, appréciant l'impossibilité de toute transaction entre les principes de la révolution et ceux du despote espagnol, il donnait aux états de sages conseils que l'on n'avait pas daigné suivre. Don Juan, revenu de son premier enthousiasme, comprit probablement aussi qu'il s'était laissé entraîner trop loin (2); car, le jour même de la prise de la citadelle de Namur, il écrivit aux
(1) Sommier discours des justes causes et raisons qu'ont constrainct les estais generaulx des Païs-Bas de pourvoir à leur deffence contre le seigneur don Jehan d'Austrice. Anvers, Guillaume Sylvius, imprimeur du Roy, 1577.
(2) Archives de la maison d'Orange, tome VI, page 127.
états, pour justifier sa conduite, qu'il n'avait eu d'autre but que de veiller à sa sûreté personnelle. « Vous asseurant de rechef, » ajoutait-il, que de la part de sa dicte Majesté et la nostre vous » sera maintenu et gardé tout ce qui vous a esté promis et juré » et qu'il n'est présentement question que de faire obéir ceulx » qui troublent le bien et repos public, comme sçavons estre la » raison et le désir de vous tous (1). » Ce langage conciliant s'accordait mal avec les actes du jeune prince ; aussi les états généraux, furieux d'avoir été joués, accueillirent fort mal les propositions que don Juan leur fit faire le 27 juillet par les sieurs de Rassenghien et de Grobbendonck. Don Juan y demandait en substance qu'on lui accordât une garde suffisante pour veiller à sa sûreté et pour maintenir la dignité de son rang ; qu'il lui fût permis de conférer les offices et les charges, dans les limites de la pacification et des privilèges du pays ; qu'on lui soumît la liste des membres des états pour en rayer « les personnes suspectes » de faire mauvais office ; » enfin, qu'on prît l'engagement de se joindre à lui pour forcer le prince d'Orange et les états de la Hollande et de la Zélande à adhérer à l'édit perpétuel (2). Ces propositions étaient accompagnées d'une nouvelle lettre dans laquelle le général espagnol protestait de la pureté de ses intentions, de son désir d'oublier le passé et d'observer la pacification « comme autant vray amy et bon patriote et plus qu'aultres se » vantant de l'estre. »
Les états ne répondirent à ces avances qu'en accusant don Juan de trahison et en lui reprochant, pièces en main, d'avoir écrit au roi d'Espagne pour l'engager à agir avec rigueur contre
(1) V. cette lettre à la fin du volume, n° V des Documents historiques.
(2) Poinctz exhibez par les sieurs de Rassenghien et de Grobbendonck^ de la part de Son Alteze aux estais, 27 juillet 1377. Véritable récit, etc. — Sur les négociations entre don Juan et les états jusqu'à la déclaration de guerre du 25 janvier 1578. F. Gaspari Schbti, Commentanum ineditum de pace inter Joannem Austriacum et ordines Belgicos {Analecta Belgica de Blrmann, tome II).
les Pays-Bas. Un incident singulier venait de prouver, en effet, aux plus incrédules que l'on ne pouvait ajouter foi à toutes les promesses faites au nom de l'Espagne. Le roi de Navarre, que des liens d'amitié unissaient depuis longtemps au prince d'Orange, avait réussi à intercepter une partie de la corresponpondance de don Juan et de son secrétaire Escovedo avec le monarque espagnol ; il avait immédiatement envoyé à Guillaume les lettres dont il s'était emparé. Elles étaient écrites en chiffres, mais Marnix de Sainte-Aldegonde parvint, après de patientes recherches, à en découvrir le secret (1). Le prince d'Orange, qui jusqu'alors avait tenu en réserve ces précieux documents, crut que le moment était venu d'en faire usage : il en donna communication aux états généraux. Trois de ces lettres étaient de don Juan ; trois autres émanaient d'Escovedo : toutes avaient rapport à la situation politique des Pays-Bas. La première de celles de don Juan était datée de Louvain le 7 avril 1577 ; le gouverneur général s'y exprimait en ces termes : « Si patience doibt » curer la playe, icelle guarira, si jà, pour forcer tant ma condi- » tion, je ne deviens malade, ou que l'inclination naturelle de » l'homme ne me force à autre chose. Mais je voy que jusques » ores ceste médecine fait peu d'eifect, et j'ignore celui qu'elle » fera plus avant.» Dans la deuxième, qui portait la même date, il donnait au roi le conseil de retrancher ce qui était malade du corps des Pays-Bas. La troisième, adressée à Antonio Perez, contenait, comme on l'a vu, un de ces épanchements qui laissent échapper la pensée tout entière. Quant aux lettres d'Escovedo, elles avaient un caractère bien différent; l'une d'elles, écrite d'Anvers le 2o mars 4577, renfermait les lignes suivantes : « Enfin, sire, ils veulent demeurer libres et vivre comme il leur » plaira, et pour cecy ils seront contens que le Turc vienne à » estre seigneur du pays. Et selon le chemin qu'ils tiennent, le
(1) LeUre de Sainle-Aldegonde à Jean de Nassau, Bruxelles, 28 juill, 1577; Archives de la maison d'Orange, lome VI, page 115, n" DCGXXXIX.
» prince d'Orange le sera, qui est tout le même. » Les deux autres, plus confidentielles encore, étaient datées d'Anvers le 6 avril 1577. « Pour le seigneur don Juan, y disait Escovedo, » il a trente ans : je n'en promectz rien à Vostre Majesté, sinon » que le plus certain sera, s'il voit que Vostre Majesté ne l'as- » siste suyvant ce qu'il représente avoir de besoing, qu'il s'en » ira là quand Vostre Majesté le pensera le moins. Et puisque » je viens jusques à là que de le dire. Votre Majesté le croye et » y prévienne avecq temps. »
On comprend aisément la sensation que dut produire la publication de ces pièces, dont il n'était pas possible de contester l'authenticité (1). Le gouverneur général essaya vainement de se disculper et de décliner la responsabilité des lettres d'Escovedo ; il fut obligé de convenir qu'il avait retardé à dessein le départ des troupes allemandes, en alléguant toutefois qu'il ne l'avait fait que pour se défendre contre les menées du prince d'Orange (2). L'opinion publique à Bruxelles et dans les autres villes se déclara hautement en faveur de ce dernier, et les états, cédant quoique à regret à l'expression de la volonté populaire, invitèrent le 6 septembre Guillaume à se rendre à Bruxelles (3). Le prince s'empressa d'accéder à leur demande : il arriva le 25 du même mois dans cette ville, où l'accueillirent les acclamations enthousiastes de la multitude : dès ce moment ce fut lui qui, de fait, dirigea les négociations entamées avec don Juan. Ces négociations avaient fait un grand pas depuis que le gouverneur, comprenant l'irrégularité de sa position, avait consenti à- remettre entre les mains des états les villes et châteaux de Namur, de Charlemont, de Marienbourg, de Sampson et de
(1) Le texte de ces lettres se trouve rapporté à la fin de l'opuscule intitulé : Sommier discours des justes causes et raisons, etc., cité plus haut.
(2) Véritable récit des choses passées es Pa:is-Bas, etc. Lettre de don Juan aux états généraux ; Namur, 24 août 4577.
(5) Archives de la maison d'Orange, tome VI, page 4K).
Thiry. Il s'était engagé à solliciter lui-même son remplacement et son rappel (1); mais la venue du prince d'Orange changea encore une fois la face des choses. Au lieu de se borner aux timides conditions proposées par les états, Guillaume, après avoir ordonné la démolition des citadelles de Gand et d'Anvers, demanda que les seigneurs de la suite de don Juan fussent exclus de toutes fonctions publiques, et que l'on instituât un conseil d'État chargé du soin de gérer les affaires pendant l'absence de don Juan et jusqu'à l'arrivée de son successeur. Cet audacieux ultimatum fut transmis à la fin du mois de septembre 1577 au gouverneur général, qui y répondit le 2 octobre par un refus formel (2), en annonçant sa résolution de se retirer à Luxembourg pour y attendre les ordres ultérieurs du roi. Ce départ, en compromettant gravement le succès des conférences ouvertes entre don Juan et les états, laissait le prince d'Orange seul maître de la situation. Secondé par la confiance du peuple, il était alors tout-puissant (5), et son autorité morale grandissait encore par l'incapacité des hommes qui l'avaient appelé h leur secours. Au nombre de ces adversaires incorrigibles qui ne subissaient qu'en frémissant la protection qu'ils avaient sollicitée, se trouvaient le duc d'Aerschot, le marquis d'Havre, son frère, le comte de Lalaing, Montigny, le jeune
(1) Le 24 août précédent, les états avaient écrit au roi pour le supplier de remplacer don Juan par quelque autre prince de sa famille. V. celte lettre dans une brochure intitulée : liesponce véritable aux lettres patentes et persuasions abusives de don Jehan d'Austrice, données à Hevre le XV de febvrier MDLXXVIII, par laquelle se voit ouvertement la bonne intention des estais generaulx, et le grand tort qui leur est faict, ensemble à tout le Pais-Bas, par les sinistres interprétations et detorsions du vray sens de leurs lettres et actions que le dict don Jehan et ses adherens mettent en avant pour décevoir les moins advisez et le pauvre peuple. — A Anvers, de l'imprimerie de Christophle Plantin, MDLXXVIH.
(2) V. cette lettre à la fin du volume, n° Vï des Documents historiques.
(3) V. à ce sujet Henue et Wauters, Histoire de la ville de BruxelleSy, tome I, page 4-70.
comte d'Egmont, que le sort de son père n'avait pu éclairer sur ses devoirs, Villerval, Champagny, Rassenghien (1) et la plupart des chefs de cette noblesse, qui depuis les débuts de la révolution avait, comme on l'a vu, tout sacrifié à un malencontreux égoïsme. Trop inhabiles pour être dignes de leur époque, ils étaient en même temps trop orgueilleux pour accepter de plein gré la supériorité que les événements attribuaient à Guillaume, et ils cherchèrent à lui opposer un rival d'une naissance illustre, croyant ruiner ainsi la fortune de celui que dans leur aveuglement ils regardaient comme un ennemi. Déjà depuis le 26 août un des leurs, le sire de Maelstede, était parti pour Vienne dans le but d'engager l'archiduc Mathias, frère de l'empereur Rodolphe et neveu de Philippe, à venir prendre le gouvernement des Pays- Bas (2). Le jeune archiduc, à peine âgé de dix-neuf ans, se laissa tenter par l*appât du pouvoir ; le 5 octobre il quitta furtivement Vienne pour se rendre dans nos provinces, sans même en avertir l'empereur son frère. En même temps, pour contre-balancer l'influence que Guillaume exerçait sur la population de Bruxelles, le duc d'Aerschot se fit nommer gouverneur de la Flandre et s'empressa d'aller prendre possession de sa nouvelle charge (20 octobre 1577).
Le parti démocratique dominait alors à Gand. Il y avait pour chefs deux hommes célèbres qui, s'ils ne furent pas toujours exempts de reproche, surent du moins dans ces circonstances difiiciles faire preuve d'intelligence et de dévouement. Jean de Hembyze et François de la Kétulle, seigneur de Ryhove, étaient tous les deux issus de familles patriciennes et avaient su répudier les préjugés de caste pour ne prendre conseil que des intérêts communs. Hembyze surtout avait toutes les qualités d'un chef de parti ; « naturellement éloquent et persuasif, doué d'un esprit » orné par l'étude, souvent employé dans la magistrature, bien
(1) Meteren, livre VII, folio 142.
(2) Archives de la maison d'Orange, tome VI, |)age 191.
» informé de l'état de la province, mieux instruit que personne » des vertus et des faiblesses de ses compatriotes (d), » il disposait à son gré du peuple de Gand, parmi lequel la foi calviniste s'était depuis longtemps propagée et qui voyait en lui le restaurateur et le soutien des anciens privilèges de la cité. Des relations actives existaient entre les deux tribuns et le prince d'Orange, qui les favorisait secrètement et dirigeait leur conduite. L'arrivée du duc d'Aerschot eut pour effet immédiat de partager la ville en deux camps ennemis. Le duc, après avoir promis aux Gantois que toutes leurs franchises leur seraient rendues, eut l'imprudence de faire exclure de l'administration tous les partisans du prince d'Orange, ainsi que ceux qui ne cachaient pas leurs sympathies pour la religion réformée. Cet abus de pouvoir lui devint funeste : le peuple, excité par Hembyze et Ryhove, réclama hautement ses privilèges. Le duc d'Aerschot ayant menacé les plus hardis de les faire pendre, l'exaspération générale ne connut bientôt plus de bornes. Encouragés par Guillaume qui avait donné son assentiment à leurs desseins (2), les deux chefs gantois firent arrêter d'Aerschot dans son hôtel (28 octobre), et avec lui les principaux seigneurs de son parti, Rassenghien, Swewegem et les évéques de Bruges et d'Ypres.
Le premier soin de Hembyze et de Ryhove, après ce hardi coup de main, fut de réorganiser la commune gantoise et de rendre aux corps de métiers leur part d'influence dans les affaires de la cité. Un conseil de dix-huit membres choisis dans les rangs du peuple et de la bourgeoisie fut investi d'une partie des attributions jusqu'alors réservées au corps des échevins; grâce à ces
(1) Vandervynckt, Histoire des troubles des Pays-Bas, tome II, livre IV. — J'ai cité de préférence cet auteur, parce qu'il s'attache à rendre odieux Hembyze et Ryhove; on peut donc ajouter foi aux éloges qu'il leur accorde.
(2) Archives de la maison d'Orange, tome VI, page 23. — Meteren, livre VU, folio 142.
institutions, les deux tribuns devinrent tellement chers à leurs concitoyens qu'ils ne comptèrent plus que des adhérents et que les Gantois se déclarèrent prêts à les seconder dans leurs projets.
L'appel adressé à l'archiduc Mathias et la nomination du duc d'Aerschot aux fonctions de gouverneur de la Flandre avaient profondément irrité le peuple, qui, voyant les intrigues de la noblesse, fit manifestement éclater son courroux. Les états, intimidés par la réprobation que soulevaient de toutes parts les mesures qu'ils avaient prises, cédèrent àla pression exercée sur eux par le mécontentement général et résolurent d'élever Guillaume à la dignité de ruwaerd de Brabant, espérant qu'il verrait dans l'offre de cette charge importante une réparation des injurieuses menées que l'on avait dirigées contre lui (1). Son élection eut effectivement lieu le 22 octobre, et le prince, devenu plus puissant par les intrigues de ses ennemis, força les états mêmes à subir l'ascendant de son génie. Pour détourner autant qu'il était en lui le coup que l'on avait voulu porter à la cause révolutionnaire en faisant venir le jeune archiduc, il usa de sa position pour faire décréter le renouvellement de l'acte d'union entre les provinces. Le 10 décembre 1577, les députés réunis dans la grande salle de l'hôtel de ville de Bruxelles signèrent un nouveau pacte qui, tout en confirmant le premier, contenait en outre une promesse réciproque de bienveillance et de protection entre les catholiques et les réformés. Cet acte important et trop peu connu consacrait les vrais principes de la politique de Guillaume, il faisait triompher la tolérance tout en resserrant les liens qui devaient unir les diverses parties du pays (2). Le
(1) M. Groen Van Prinsterer {Archives de la maison d'Orange, t. VI, page 191) fait observer avec raison que ce serait un anachronisme d'admettre que la démarche de la noblesse près de l'archiduc Mathias fût le résultat de la nomination du prince comme ruwaerd de Brabant.
(2) Archives de la maison d'Orange, tome VI, page 2S7. — IIeîvivk et Wautbrs, Histoire de la ville de Bruxelles, tome I, page 474.
Taciturne ne s'en tint pas là : avant de reconnaître solennellement en qualité de gouverneur général l'archiduc Mathias qui était arrivé à Anvers le 21 novembre précédent, il parvint à lui faire imposer des conditions qui restreignaient toutes les prérogatives de la souveraineté. L'archiduc, avant d'entrer en fon€tions, devait jurer d'observer en tous points la pacification de Gand ; de ne faire « chose d'importance et qui concerne la » généralité, à sçavoir aydes et levées de deniers, romptures de » guerre ou de paix, alliances et confédération avec peuples » estrangiers, sans consentement des estais generaulx ; de réta- » blir tous les privilèges et coutumes que l'on pourrait monstrer » avoir esté enfraincts, violez, ou par force et violence tolluz et » aboliz; » de permettre aux états généraux de s'assembler « toutes et quantes fois qu'il leur plairoit (1). » Enfin, pour assurer mieux .encore le succès de ses desseins, il se fit nommer lieutenant de l'archiduc qui, réduit ainsi à la possession d'un vain titre, fut le 20 janvier 1578 pompeusement reçu à Bruxelles comme gouverneur général des Pays-Bas.
Il y avait dans tous ces plans conçus par le prince d'Orange une grandeur, un patriotisme qui ne peuvent échapper à personne. On l'avait accusé de vouloir confisquer la révolution à son profit : il ne répondait qu'en constituant sur de solides bases la souveraineté nationale représentée par les états généraux; autour de lui retentissaient les clameurs des partis préoccupés de leurs seuls intérêts : lui seul, supérieur à ces ambitions coupables, proclamait l'union et protégeait la liberté.
Pendant que ces faits s'accomplissaient à Bruxelles et que, sous la vivifiante influence de Guillaume, l'espoir se ranimait au cœur de tous les vrais citoyens, don Juan, retiré à Luxembourg, se préparait à reprendre les armes pour recouvrer son autorité. Le 14 octobre, il avait donné communication aux états d'une
(1) Poinctz et articles accordez sur la réception de l'archiduc Mathias. — A Anvers, de rimprimerie de Gliristophle Plantin, 1579.
lettre de Madrid par laquelle Philippe faisait connaître les conditions qu'il voulait imposer à nos provinces. Ces conditions étaient le maintien exclusif de la religion catholique et de l'obéissance due au roi, l'expulsion du prince d'Orange et de ses partisans, la destitution des fonctionnaires nommés par les états au gouvernement de nos villes et la mise en liberté des prisonniers (1). Quelque temps après (janvier 1578), le baron de Selles, frère de Philippe de Noircarmes, remit aussi aux états de la part du roi une lettre en réponse à celle qu'ils avaient adressée au monarque le 24 août précédent pour le supplier de pourvoir au remplacement de don Juan. La lettre dont le baron de Selles était porteur était datée de Madrid le 18 décembre 1577. Le roi n'y parlait point du tout de don Juan; il insistait fortement pour qu'on rétablît la religion catholique sur le pied où elle se trouvait au temps de l'empereur Charles-Quint, prétendant que les états s'y étaient engagés par l'acceptation de l'édit de Marcheen-Famenne (2). Les états protestèrent contre cette interprétation de leurs promesses, en faisant observer qu'ils n'avaient pu vouloir enfreindre les clauses de la pacification de Gand et que celle-ci « permettoit aux Hollandois, Zelandois et autres retirez » de la dicte religion catholicque romaine, de librement » retourner, venir, hanter, converser et demeurer en ces Païs- » Bas; moyennant que ce soit sans rien attenter contre la » religion catholicque romaine ou l'exercice d'icelle, ni empes- » cher, irriter, injurier ou scandaliser ceux qui la suivent et » maintiennent, ce qui du temps de feu l'empereur Charles » n'estoit nullement licite, ains étroitement deffendu (3). » Ils refusèrent donc d'accepter ces offres dérisoires, et don Juan,
(i) LeUre de don Juan aux étals; Luxembourg, 14 octobre 1577. Yeritable récit, etc.
(2) Archives de la maison d'Orange, tome VI, page 285.
(3) Responce véritable aux lettres patentes et persuasions abusives de don Jehan d'Austrice, etc., page 18.
froissé de la venue de l'archiduc Mathias, leur déclara ouvertement la guerre le 25 janvier 1578. De grands préparatifs de défense se firent alors des deux côtés ; mais tandis que l'armée de don Juan se renforçait de ces terribles soldats du duc d'Albe qui, après avoir été momentanément expulsés du pays, revenaient conduits par Alexandre Farnèse et prêts à venger cruellement l'affront qu'on leur avait fait subir, les états confiaient le commandement de troupes inexpérimentées à des généraux incapables, insouciants et livrés à leurs plaisirs. Au lieu de prendre résolument l'offensive, comme le conseillait le prince d'Orange, ils perdirent un temps précieux et laissèrent don Juan s'avancer jusqu'à Gembloux, presqu'au centre du pays. Il fallut bien accepter la bataille, quoique la plupart des chefs de l'armée des états, au nombre desquels se trouvaient le comte de Lalaing et le vicomte de Gand, fussent alors chez eux ou aux noces du sire de Berzeele. L'issue du combat ne fut pas un seul instant douteuse : les Espagnols , dont l'intrépidité naturelle était doublée par l'exaltation fanatique qu'avait excitée en eux la bulle du 18 janvier, par laquelle le pape Grégoire XIII leur avait accordé la rémission de tous leurs péchés (1), eurent bientôt mis en déroute les troupes nationales, qui s'enfuirent dans une confusion inexprimable, en laissant aux mains des ennemis leur artillerie, leur bagage et leurs drapeaux (51 janvier 1578). La nouvelle de ce désastre plongea les états dans une affreuse perplexité. L'armée victorieuse de don Juan menaçait déjà Bruxelles et se signalait chaque jour par d'éclatants succès. Louvain, Tirlemont, Diest, Sichem surtout, dont le siège avait rappelé les atrocités commises par le duc d'Albe, avaient dû se soumettre aux Espagnols, et don Juan, chez qui l'ivresse de la victoire éveillait l'instinct de la cruauté, avait souillé l'honneur de ses armes en autorisant des massacres horribles. La prise
(i) Meteren, livre VIH, folio ioO.
d'Amsterdam, qui jusqu'alors était resté fidèle au roi et qui s'était rendu le 8 février aux soldats du prince d'Orange, avait néanmoins compensé ces revers; mais les états, sous l'empire de la terreur qu'ils éprouvaient, ne tinrent point compte de la présence de l'arcliiduc Mathias qui s'était réfugié à Anvers, et pendant que les calvinistes exclusifs, soutenus par la reine d'Angleterre Elisabeth, engageaient le comte palatin Jean Casimir à venir les défendre contre don Juan d'Autriche, ils réclamèrent le secours du duc d'Anjou, frère de Henri III, roi de France, qui leur avait offert ses services après la journée de Gembloux (1). L'un et l'autre de ces princes répondirent à l'appel qui leur était fait : tandis que Jean Casimir pénétrait jusque dans la Flandre, les soldats du duc d'Anjou franchirent les frontières de l'Artois et du Hainaut. Ces renforts ranimèrent la confiance des états ; il eût sans doute été facile de résister à l'oppression étrangère, si l'on eût voulu oublier les discordes, les haines politiques et religieuses, pour réunir en un seul faisceau toutes les forces du pays. Le prince d'Orange crut que le moment était venu de tenter cette réconciliation des partis en consacrant par un acte solennel et définitif le principe de tolérance que contenaient en germe la pacification de Gand et l'union de Bruxelles du 10 décembre 1577. Il espérait qu'en face du péril commun tous les citoyens comprendraient la nécessité d'une étroite alliance, basée sur le respect des droits et des croyances de chacun. Le nombre des réformés s'était d'ailleurs considérablement accru depuis quelques années, et à plusieurs reprises déjà ils avaient adressé aux états de vives réclamations en faveur de la liberté de conscience (2). Ce fut encore au
(1) Le prince d'Orange était d'ailleurs favorable au due d'Anjou. « Je » sçay, écrivait-il le 26 avril 1578 au seigneur d'Espruneaux, qu'il n'y a » prince en la chrestienlé que nous y peull tant ayder que Monseigneur » d'Alençon. »
{'2) Archives de la maison d'Orange, lome VI, page 588.
prince d'Orange qu'échut la gloire de prendre l'initiative de cette grande mesure : il fit adopter le 22 juillet 4578, par l'archiduc Mathias et par les états généraux, l'acte célèbre connu sous le nom de paix de religion, et dont les principaux articles étaient conçus en ces termes :
« Chacun peut demeurer libre et franc, et selon qu'il en veut » respondre devant Dieu, touchant les deux religions, en telle » sorte que l'on ne se pourra irriter l'un l'autre. Mais un chacun, » soit ecclésiastique ou séculier, pourra posséder et retenir ses » biens en paix et en repos, et servir Dieu selon la cognoissance » qui luy en a esté donnée et selon qu'il en voudra respondre au » jour du jugement.
» Afin que la liberté de la religion soit réglée de part et » d'aultre, a esté ordonné que la religion catholicque romaine » sera restablie, tant es villes de Hollande et Zelande, qu'es » aultres villes et places de par-deça où l'on a quitté ladicte » religion, afin d'y estre exercée paisiblement et librement » pour ceux qui le demanderont, excepté qu'ils ne soyent point » moins de cent mesnages en chasque grande ville ou village, » qu'ils y ayent esté continuellement et pour le moins l'espace » d'un an.
» Semblablement, ladicte religion reformée pourra estre » exercée publiquement en toutes les villes et places des pais de » par-deça, et que le mesme soit requis par les habitants, en » mesme nombre que dessus.
» Ceux de la religion reformée hors de Hollande et Zelande se- » ront tenus de garder et observer les jours de festes, lesquelles » on observe en l'église catholicque romaine. Et ne pourront » point travailler, vendre ni tenir boutiques ouvertes lesdicts » jours (1). »
Jamais encore, au milieu des tempêtes qui avaient si violem-
(1) Meterew, livre VHI, folio 160. — IIar/eus, tome III, page 270. — Archives de la maison d'Orange, tome VI, page 588.
ment agité le xvi""« siècle, on n'avait entendu un langage aussi élevé. Séparer la foi de la politique, reconnaître à tout homme le droit imprescriptible et sacré de servir Dieu selon sa conscience, consacrer l'égalité des cultes, admettre sans distinction catholiques et réformés à l'exercice de tous les emplois, substituer aux haines religieuses une loi de tolérance et d'amour, voilà ce que voulut le prince d'Orange. En présence de ces sublimes conceptions du génie, l'envie reste impuissante et désarmée ; il n'y a de place que pour l'admiration de l'histoire et la reconnaissance de la postérité.
Malheureusement, Guillaume n'avait autour de lui que des hommes chez qui l'esprit de parti avait étouffé tout autre sentiment. Lorsque les stipulations de la paix de religion furent connues, les nobles du Hainaut et de l'Artois s'empressèrent de protester contre un acte qui, selon eux, était contraire aux clauses de la pacification de Gand. Ce traité avait cependant chargé les états généraux de régler définitivement la question religieuse : il était donc évident qu'ils n'avaient fait qu'user de leur droit en approuvant la paix de religion. D'ailleurs, l'intérêt général, le salut de la patrie ordonnaient impérieusement d'adopter une politique conciliatrice si l'on voulait faire triompher la révolution. Tout cela ne fut d'aucun poids pour les ennemis du prince d'Orange et de la liberté. On vit naître dès lors cette rivalité funeste qui devait bientôt amener la scission de nos provinces. Valentin de Pardieu, seigneur de la Motte, fut le premier qui, traître à ses devoirs et à son pays, chercha à se réconcilier avec l'Espagne : il reçut de Philippe des lettres de grâce le 11 septembre 1578 et devint l'un des principaux chefs de ce parti des Malcontents qui se recruta dans le Hainaut et dans l'Artois de tous les hommes avides d'esclavage et de honte (1). Leur conduite provoqua de terribles repré-
(1) METEREN,livre VIII, folio 160.
sailles : Hembyze et Ryhove, qui dirigeaient à Gand le parti calviniste, firent chasser de cette ville les ecclésiastiques catholiques romains, confisquèrent leurs biens malgré les protestations de Sainte-Aldegonde, firent fondre les cloches pour en faire du canon et remirent toute l'autorité entre les mains des conseils de la commune (1). Dès ce moment, on put regarder la séparation comme un fait accompli; ce déplorable résultat, fruit de l'intolérance des partis, devint pour les provinces méridionales une source inépuisable de malheurs.
Cependant don Juan continuait le cours de ses succès militaires. Nivelles, Limbourg, Daelhem, ainsi qu'un grand nombre de places moins importantes, avaient successivement reconnu son autorité, et parmi ces malheureuses villes plusieurs avaient encore été le théâtre de forfaits inouïs. Ces crimes ranimèrent au cœur des populations toute l'horreur qu'excitait jadis le nom espagnol; d'énergiques écrits vinrent augmenter l'indignation du peuple en rappelant toutes les fautes commises par don Juan. « S'il y a une seule goutte du sang de nos ancestres dans nos » veines, disait l'auteur inconnu de l'un de ces écrits, ou une » petite étincelle d'honneur en nos cœurs, choisissons plustot » une mort honorable, s'il est besoin, qu'une si infâme et si » ignominieuse servitude. Si nous voulons seulement nous » resouldre à défendre vertueusement nostre liberté, je ne fay » nul doubte que Dieu aura bientôt brisé l'orgueil et fière » outre-cuidance de ces tyrans qui nous font une cruelle et san- » glante guerre, comme si nous n'estions nés sinon pour servir » de proye à leurs insatiables cupiditez et de marchepied à » leur orgueil. Le Dieu qui résiste aux superbes ne nous aban- » donnera point dans notre juste querelle ; il tient seulement à » nous que nous prenions courage, et ne nous laissions non plus
(1) Meteren, livre VIII, folio 4G0.
» amadouer de leurs fausses persuasions que opprimer de leurs » sanglantes et ravissantes mains (1). » Un tel langage devait rendre le courage aux plus timides; aussi le l^^"" août l'armée des états, commandée par Maximilien de Hennin, comte de Boussu, ayant rencontré à Rymenan, entre Malines et Aerscliot, l'armée espagnole qui lui était cependant bien supérieure en nombre, lui fit éprouver un sanglant échec et força don Juan étonné de cette résistance inattendue à se replier sur Namur. Peu de jours après cet important fait d'armes, le duc d'Anjou, qui le 15 juillet précédent était arrivé dans nos provinces, reçut à Anvers le titre de protecteur de la liberté belgique et conclut avec les états un accord par lequel il s'engageait à leur fournir un corps de dix mille hommes d'infanterie et de deux mille de cavalerie, snns exiger pour cela aucune participation au gouvernement civil du pays, qui restait entre les mains des états. Seulement, ceux-ci promettaient, s'il fallait changer de souverain, de donner la préférence au frère du roi de France (2). C'étaient là sans doute des conditions fort satisfaisantes ; mais le mécontentement d'Elisabeth, qui voyait avec dépit l'intervention de la France dans les affaires des Pays-Bas, la coupable ambition du duc d'Anjou et la rivalité qui s'élevait entre les provinces, les rendirent inutiles et * soulevèrent de nouvelles difficultés. On vit alors les états, l'archiduc Mathias, le duc d'Anjou et Jean Casimir se disputer les lambeaux d'un pouvoir qu'ils auraient dû protéger tous ensemble et plonger ainsi le pays dans la plus pitoyable anarchie.
(1) Responce à un petit livret nagueres publié et intitulé Déclaration de l'intention du seigneur don Jehan d'Austrice. — En laquelle la vraye intention dudit don Jehan est manifestement descouverte à l'origine des présentes guerres et troubles de par-deça bien clairement et à la vérité exposée. — Anvers, de l'imprimerie de Christophie Plantin, MDLXXVIII. Brochure in-^" de AQ pages.
(2) Groen Van Prinsterer, Archives de la maison d'Orange, tome Vï, page 405.
Quant à don Juan, il s'était, comme on sait, retiré à Namur après l'échec de Rymenam, et il avait envoyé en Espagne son secrétaire Escovedo pour réclamer du roi qu'il envoyât du secours aux Pays-Bas. Il adressa cependant de nouvelles propositions de paix aux états, mais ceux-ci ne consentirent à traiter que sur les bases suivantes : l'archiduc Mathias conserverait les fonctions de gouverneur général; Jean Casimir et d'Anjou seraient compris dans le traité de paix, et l'on remettrait aux états avant la fin du mois d'août la province de Limbourg et toutes les conquêtes des Espagnols dans le Brabant et le Hainaut. Don Juan repoussa ces prétentions, qui lui paraissaient inacceptables, et se résigna à attendre qu'il plût au roi d'Espagne d^envoyer les renforts nécessaires pour continuer la guerre. L'inaction à laquelle il se trouvait réduit minait sensiblement ce fougueux capitaine ; toujours obsédé par d'aventureux désirs, il songeait à abandonner nos provinces où il se consumait en efforts stériles, pour aller attaquer la reine Elisabeth, briser les fers de Marie Stuart, la captive de Fotheringay, et monter avec elle sur le trône d'Angleterre (1). De tels rêves plaisaient à son âme ardente et charmaient les ennuis de sa situation ; mais lorsqu'il apprit que l'implacable Philippe avait fait assassiner Escovedo, au lieu d'envoyer les secours demandés; quand il se vit l'objet des soupçons du sombre tyran qui régnait à Madrid et qui semblait vouloir l'abandonner à luimême au milieu d'un pays révolté, il tomba dans une langueur profonde qui épuisa en quelques jours le reste de ses forces. Le 28 septembre 1578, sentant la mort s'approcher, il commit Alexandre Farnèse, prince de Parme, pour signer les dépêches en son remplacement. Le lendemain, il désigna, pour le cas où il viendrait à mourir, son neveu comme devant lui succéder dans le commandement de l'armée et dans le gouver-
(1) M. Groen van Prinstercr n'hésite pas à trouver ce dessein de don Juan suflisainiTKMil constaté.
nement général du pays, et, deux jours après (l'^'" octobre), il termina dans son camp de Bouges, près de Namur, sa courte et brillante carrière. Ses funérailles, ordonnées par Farnèse luimême, furent célébrées le 4 octobre dans l'église de Saint- Aubain à Namur, avec toute la pompe due au rang illustre du défunt. L'armée, qui l'aimait, y assista en deuil ; les coins du poêle étaient tenus par Ernest de Mansfelt, maréchal de camp, Octavio Gonzague, colonel de cavalerie, Pierre de Tolède, marquis de Villefranche, et Jean de Croy, comte de Rœulx (1). Après la cérémonie funèbre, le corps de don Juan fut provisoirement déposé dans le caveau de l'église de Saint- Aubain (2).
Doué des qualités qui font les conquérants, don Juan n'avait pas l'habileté politique qu'exigeait la mission dont il avait été chargé. Il s'accommodait peu de ces temporisations, de ces ruses dont sut faire usage son successeur. Sur une scène plus vaste et plus propre à donner carrière à son ambition, il eût peut-être été l'un de ces hommes exceptionnels à qui la Providence réserve l'honneur de fonder un empire ; réduit à un rôle impossible par la politique de Philippe II, il mourut à trente ans, dévoré par le chagrin de n'avoir pas réussi, s'il est vrai que le poison de l'Espagne n'ait pas contribué à abréger ses jours (5).
Le 4 février 1579, les restes mortels de don Juan furent
(1) Strada, de Bello Belgico, lib. III, dec. secund.
(2) L'épitaphe suivante fui placée sur sa tombe :
D. 0. M. S. — Sereniss. Principi Joanni Austriaco D. Caroli V imp. f. PoslMauros in Bœticâ rebellantes subjugalos Turcarumq. maximam classem apud Patras eo duce funditus fugatam deletamq. cum in Belgio proregem ageret in castris Bougranis continua febre in ipso juventutis flore sublato avunculo amantiss. Alexander Farnesius Parmae Placentiaeque princeps in imperio successor, ex mandato D. Philippi Hisp. ac Indiarum régis potenliss. hanc altaris tabulam cenotaphii loco P. C.-M. D. LXXVIIL
(3) V. n" VII des Notes et Documents historiques, l'examen des diverses opinions émises par les historiens sur la mort prématurée de don Juan d'Autriche.
exhumés, par l'ordre de Philippe, en présence du mestre de camp don Gabriel Geronimo de Çuniga, qui avait autrefois rempli les fondions de grand écuyer du jeune prince. Il s'agissait de transporter en Espagne ces reliques précieuses, et il n'est pas douteux que la popularité de don Juan n'eût fait à sa dépouille un splendide cortège depuis la frontière espagnole jusqu'aux caveaux de l'Escurial. Mais Philippe trouva le moyen de ravir à la mort ce triomphe suprême. Sous le prétexte « d'épargner les grandes dépenses et d'éviter les contestations » qui s'élèvent d'ordinaire entre les magistrats et les prêtres à » l'entrée des villes, dans le passage des princes morts ou » vivants (1), » il ne recula pas devant la plus odieuse des profanations, et fit dépecer ce glorieux cadavre avec l'impudeur d'un valet d'amphithéâtre. Le cœur se soulève de dégoût à ajouter que tous les membres furent séparés du corps, et que tous les ossements des bras, des cuisses, des jambes, et la tête même, dont on avait retiré la cervelle, furent entassés pêle-mêle dans trois caisses que l'on attacha furtivement, honteusement, à la selle d'un cheval de bagage, ni plus ni moins que s'il se fût agi du butin d'un contrebandier.
Ce fut ainsi que Geronimo de Çuniga ramena en Espagne ce que la tombe avait gardé du vainqueur de Lépante. La majesté du trône n'avait pas su respecter la majesté de la mort.
(1) Strada, de Bello Belgico, lib. X, dec. L