‹ Histoire de la révolution du XVIme siècle dans les Pays-basChapitre 11 sur 23 · L ANARCHIE · texte numérisé non relu

L ANARCHIE

Conformément aux dernières volontés de don Juan d'Autriche, Alexandre Farnèse, aussitôt après la mort de son illustre parent, prit le commandement général de Tarmée espagnole des Pays- Bas. Ce prince, fils d'Octavio Farnèse, prince de Parme, et de cette Marguerite qui avait autrefois gouverné nos provinces, avait manifesté de bonne heure son penchant pour la carrière des armes. A Lépante, il avait combattu à côté de don Juan et avait pris à l'abordage la galère turque commandée par Mustapha- Pacha, sur laquelle se trouvait le trésor de l'armée ennemie (1). Arrivé aux Pays-Bas avec les vieilles bandes du duc d'Albe que don Juan avait rappelées peu de temps avant la bataille de Gem-

(1) Strada, de Bello Beîgico, lib. II, dec. II.

bloux, il s'était, lui aussi, fait chérir des soldats qui connaissaient sa bravoure et sa prudence, et qui se soumirent avec joie à son autorité. Politique aussi profond qu'habile capitaine, Farnèse était bien l'homme qu'il fallait pour mettre à profit les déplorables dissensions qui désolaient alors notre malheureuse patrie : sa grande science fut de savoir temporiser à propos et se servir des fautes de ses adversaires. Humain et clément, quoique ministre d'un souverain impitoyable, il sut rétablir la puissance espagnole dans un pays que les Espagnols avaient inondé de sang, tout en se conciliant l'estime de ceux qu'il avait vaincus. Défenseur d'une cause légitime, il n'eût mérité que des éloges; mais, en reconnaissant les grandes qualités de Farnèse, la Belgique ne peut pas oublier qu'il lui rendit des fers.

Le premier soin du prince de Parme, après avoir pris possession de sa charge, fut d'écrire aux états du Hainaut, de l'Artois ^ et du Tournaisis (1), pour leur annoncer la mort de don Juan et les engager à rentrer dans l'obéissance en leur promettant la confirmation des privilèges et le renvoi des soldats étrangers (10 octobre 1578). C'était agir avec adresse que de solliciter ainsi les états de ces provinces à se séparer de la généralité, car le parti des Malcontents, qui favorisait les projets de l'Espagne, recrutait chaque jour dans le Hainaut et l'Artois de nouveaux adhérents. A Valentin de Pardieu s'étaient joints Edouard de Bournonville, baron de Câpres, Guillaume de Horn, baron de Heez, le seigneur de Valhuon et un grand nombre d'autres gentilshommes. Leurs efforts réunis donnèrent rapidement une plus grande importance au parti dont ils étaient les chefs : dès lors ils ne dissimulèrent plus leur dessein de restaurer le pouvoir de Philippe et de protéger exclusivement le culte catholique. De leur côté, les Gantois, usant de représailles, s'étaient montrés tout

(1) Lettre du prince de Parme aux états du Hainaut, Artois, Lille, Douai, Orchies et Tournaisis, Gachard, Collection de documents inédits concernant l'histoire de Belgique, tome I, page 372.

aussi intolérants ; cependant, à la demande du prince d'Orange et des états qui réclamaient instamment la restitution dçs biens ecclésiastiques et le libre exercice de la religion catholique, ils répondirent le 27 octobre qu'ils le feraient aussitôt que l'on consentirait à accorder la même liberté aux partisans de la religion réformée dans les autres villes des Pays-Bas (1).

Les dangers de la situation s'accrurent encore de la rivalité qui existait entre le duc d'Anjou et Jean Casimir : ce dernier avait amené dans nos provinces un corps de troupes beaucoup plus considérable qu'on n'en était convenu et avait éveillé ainsi l'ambitieuse susceptibilité du prince français. Il s'en plaignit le 8 novembre aux états. Ceux-ci, le 23 du même mois, prièrent le duc de ne pas s'en émouvoir, promettant de lui transférer la souveraineté des Pays-Bas, si, avant le mois de mars prochain, ils n'étaient point parvenus à conclure une bonne paix avec le roi. Mais pendant ces pourparlers les soldats du duc d'Anjou, mal payés et avides de pillage, se joignirent aux Wallons que guidaient les Malcontents et firent à plusieurs reprises invasion sur le territoire de la Flandre. En revanche, Jean Casimir, mandé à Gand par Hembyze et Ryhove, y était arrivé avec ses troupes le 10 octobre et y avait été magnifiquement accueilli. Tout se réunissait donc pour rendre inévitables les déchirements qui menaçaient le pays. Les états essayèrent toutefois de conjurer le péril en s'adressant à la reine Elisabeth, qui avait favorisé l'intervention de Jean Casimir. Elle envoya, en effet, son ambassadeur Davidson à Gand pour faire en son nom des reproches au comte palatin qui, voulant se justifier, partit pour l'Angleterre où il arriva le 22 janvier 1579 (2). Ses soldats, abandonnés à eux-mêmes, sollicitèrent et obtinrent peu de temps après du prince de Parme l'autorisation de rentrer en Allemagne. Quant au duc d'Anjou, mécontent du rôle qu'on lui avait fait jouer, il

(1) Meteren, livre VIII, folio 461.

(2) Meteren, livre VIII, folio 163.

avait invité les états à le seconder pour mettre les Gantois à la raison, et, sur leur refus, il s'était retiré à Mons dont il comptait s'emparer; mais, réduit à ses seules resssources, il se vit obligé de licencier son armée après avoir engagé ses meubles et sa vaisselle. Il quitta le pays à la fin du mois de décembre 1578(1).

Pendant que le prince français hâtait les préparatifs de son départ, le Taciturne, qui voyait avec douleur s'évanouir ses espérances, revint à Gand pour exhorter Hembyze et Ryhove à renoncer aux mesures violentes et à donner leur assentiment à la paix de religion. Ses conseils furent entendus : les Gantois, cédant à l'influence que le prince exerçait sur eux, déclarèrent qu'ils n'avaient jamais voulu se séparer de l'union des états généraux; qu'ils étaient, au contraire, décidés à la maintenir intacte; que, du reste, en agissant comme ils l'avaient fait, ils avaient eu pour but de réprimer l'insolence des Wallons qui s'étaient rangés du côté de l'ennemi. Ils consentirent donc, le 16 décembre, à rétablir à Gand le culte catholique, et rendirent aux ecclésiastiques la possession de leurs cloîtres et de leurs biens (2). Si cet exemple de bon sens et de prudence, donné par des hommes que l'on a souvent regardés comme des factieux, eût été suivi par tous ceux qui fomentaient alors la discorde, il était temps encore d'arracher le pays à une ruine imminente ; il n'en fut malheureusement pas ainsi. La confusion qui régnait alors de toutes parts rendait facile l'exécution des projets des Malcontents ; un homme actif et rusé, Mathieu Moulart, évêque d'Arras, détermina le clergé des provinces wallonnes à faire cause commune avec les partisans de l'Espagne. Forts de l'appui de ces puissants auxiliaires et de celui d'Emmanuel de

(1) Lettre du prince d'Orange au sieur d'Espruneaux, Gand, 20 novembre 1S78, Archives de la maison d'Orange, tome VI, page 520, n» DGCLXVI.

(2) Meteren, livre IX, folio 166.

Lalaing, baron de Montigny, gouverneur du Hainaut, qui s'était aussi déclaré pour eux, ils ouvrirent des conférences dans la ville d'Arras où les états de l'Artois se trouvaient rassemblés, et le 7 janvier 1579 ils conclurent, de concert avec les députés du Hainaut et de la ville de Douai, la désastreuse confédération d'Arras (1). Par cet acte, que l'on avait sans pudeur intitulé confirmation de l'union générale, les représentants des provinces méridionales, en jurant « de persévérer et maintenir » la saincte foy catholicque, apostolicque et romaine, » à l'exclusion de toute autre, creusaient un abîme infranchissable entre eux et les réformés ; ils déchiraient le pacte solennel qui avait établi entre toutes les provinces la solidarité d'où devait sortir tôt ou tard une nationalité vivace ; ils brisaient d'un seul coup l'avenir de la patrie : criminelle erreur qu'il fallut chèrement expier !

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que les auteurs de ces attentats prétendaient agir au nom de la légalité et invoquaient, pour justifier leur détermination, les clauses mêmes de la pacification de Gand, dont ils dénaturaient le sens et la portée de la manière la plus flagrante. En effet, disaient-ils, « il avoit esté » expressément stipulé, promis et accordé de part et d'aultre, » que, èsdictes provinces de par-deça, au dehors de Hollande et » Zelande, ne seroit loisible et permis d'attenter quelque chose » contre le repos et paix publicque, signamment contre la reli- » gion catholicque romaine et l'exercice d'icelle. » Mais, à côté de cette sage protection accordée au culte catholique, la pacification avait inscrit le principe de la tolérance et avait confié aux états généraux le soin de régler définitivement cette question importante; ce qui avait été fait par la paix de religion. Or, cette paix de religion, les confédérés d'Arras avaient dès le début refusé de s'y soumettre, et même dans leur traité ils déclaraient

(1) Voir le texte de cet acte, n° VHI des Documents historiques.

encore qu'ils la regardaient « comme chose à vray dire tant » absurde, que c'estoit la seule voie et unicque moïen pour » accomplir la mesure des iniquitez. » Ils trahissaient donc la révolution en même temps qu'ils violaient les lois de la justice, puisqu'ils refusaient aux réformés les droits et la protection qu'ils réclamaient pour eux-mêmes. En vain aussi ils se fondaient sur les excès commis à Gand par Hembyze et Ryhove : on a vu que ces excès n'avaient été que la conséquence du refus fait par les nobles du Hainaut et de l'Artois d'accéder à la paix de religion; d'ailleurs, depuis le 10 décembre, les Gantois avaient réintégré les ecclésiastiques dans la possession de leurs biens et les avaient autorisés à pratiquer librement leur culte. Tout prétexte de discorde avait donc disparu;' rien ne pouvait plus motiver la funeste résolution prise par les confédérés. Enfin, en admettant qu'ils eussent de légitimes sujets de plainte, qu'était-ce que les fautes commises par les Gantois, comparées à toutes les atrocités dont s'étaient souillés les Espagnols? Appartenait-il à des hommes qui se disaient les défenseurs du bien public de rompre des liens sacrés en se joignant contre leurs frères égarés à leurs éternels oppresseurs? Le prince d'Orange les avait bien jugés, ces fauteurs du désordre et de la guerre civile, lorsque, se défendant lui-même contre d'odieuses accusations, il rappelait aux états leur conduite versatile et coupable. « Ils servent, disait-il, le duc d'Albe et le grand commendador » comme varlets et me font la guerre à toute oultrance ; peu » après ils traictent avec moi, ils se reconcilient : les voilà enne- » mis des Espaignols. Don Jean revient : ils le suyvent,ils le » servent, ils machinent ma ruyne. Don Jean fault à son entre- » prise du chasteau d'Anvers : ils le quittent incontinent, ils » m'appellent. Je ne suis pas si tost venu, contre leur serment, » sans en rien communiquer ni à vous ni à moy, ils appellent » Monseigneur l'archiduc Mathias. Est-il venu, ils voient qu'ils » ne peuvent venir à leur but : ils le laissent et sans l'advertir

DANS LES PAYS-BAS 2i:

» vont quérir Monseigneur le duc d'Anjou ; ils l'amènent et luy » promettent merveilles. Ils voient qu'ils ne le peuvent amener » au poinct de le rendre chef contre vous et ceux de la religion : « ils le délaissent et se joignent au prince de Parme. Y a-t-il » flots de la mer plus inconstants que les conseils de telles » gens (1) ? »

Le premier soin des confédérés après la conclusion du traité d'Arras fut de nouer des relations officielles avec Farnèse que Philippe avait confirmé dans ses fonctions de gouverneur général. Ils s'empressèrent de lui envoyer une copie de l'acte du 7 janvier, et y joignirent une lettre par laquelle ils exposaient que, « allant les affaires de jour à aultre en telle décadence que brief- » vement ils se verraient tous accablez et exterminez, » ils avaient cru devoir chercher à y porter remède. Ils terminaient par ces paroles bassement flatteuses : « Supliant Vostre Alteze » en toute humilité de vouloir interposer le crédit et auctorité » d'icelle à l'accomplissement des poinctz représentez. Ce sera » chose vrayement digne de sa grandeur et du rang qu'elle tient, » mesmement l'acquict et descharge de son propre serment, qui » rendra et nous et tous les habitans de ce pays tant plus obli- » gez à service (2). »

Une semblable trahison devait exciter l'indignation des provinces septentrionales, qui voyaient leurs justes prétentions méconnues, leurs croyances méprisées et leurs intérêts foulés aux pieds. A leur tour, elles durent songer à conclure entre elles une étroite alliance qui les mît à l'abri des dangers dont elles étaient menacées, en accordant d'efficaces garanties à leur religion et à leurs libertés. Telle fut l'origine de la célèbre union d'Utrecht, qui fut la première charte de la république batave et

(1) Apologie du prince d'Orange, page 99.

(2) Lettre des estats du pays et comté d'Arthoy et députez d'aullres provinces à Son Alteze Monseigneur le Prince de Parme. — Anvers, de l'imprimerie de Christophe Piantin, 1579.

dont Jean de Nassau,* frère «du prince d'Orange, fut le principal auteur. Le 23 janvier 1579, les représentants de la Hollande, de la Zélande, de la Gueldre, des Ommelandes et du pays d'Utreclit stipulèrent que les provinces contractantes ne formeraient plus désormais qu'un seul corps politique et renonçaient, dès lors pour toujours, au droit de se séparer les unes des autres, tout en se réservant les privilèges particuliers dont chacune d'elles avait joui par le passé. Elles s'engageaient en outre à se prêter un mutuel secours pour repousser les attaques des puissances étrangères et surtout les tentatives que le roi d'Espagne pourrait diriger contre elles, sous prétexte de rétablir la religion catholique ou pour quelque autre cause que ce fût. Le libre vote de l'impôt était attribué aux états généraux ; ils ne pouvaient néanmoins établir aucune taxe sans le concours de la majeure partie des provinces et des villes de l'union ; ce concours était aussi indispensable pour les déclarations de guerre et les traités de paix. De leur côté, les villes et les provinces ne pouvaient contracter alliance avec aucune puissance étrangère sans le consentement de la généralité. La question religieuse était réglée par la clause suivante :

« Quant au poinct de la religion, ceux de Hollande et de » Zelande s'y comporteront comme ils le trouveront bon. Et au )^ regard des aultres provinces de ceste union elles se pourront » gouverner en cela selon le placart de l'archiduc Mathias, gou- » verneur général des Païs-Bas, émané par l'advis du conseil » d'Estat et des estats généraux, touchant la liberté de religion; » ou bien elles pourront soit en gênerai ou en particulier y met- » tre tel ordre et règlement que pour le repos de leurs pro- » vinces, villes et membres particuliers, tant ecclésiastiques que » séculiers, et la conservation chacun de ses biens, droictz et » prérogatives ils trouveront mieux convenir. Sans que par » nulle aultre province leur puisse en cela estre faict ny donné » aucun empeschement, demeurant un chacun libre en sa reli-

» gion sans qu'à cause d'icelle personne en puisse eslre rechery> ché (1). »

Les articles suivants assuraient aux ecclésiastiques, aux couvents et aux églises la restitution de tous leurs biens, à l'exception de ceux qui étaient situés en Hollande et en Zélande; ils devaient être remplacés par des pensions payées aux prêtres catholiques partout où il leur plairait de résider.

Assurément on ne rencontre pas dans ces stipulations l'esprit de tolérance complète, illimitée, qu'il eût été beau d'y trouver ; la réforme, comme l'a fait observer un historien judicieux, se faisait la part du lion (2) ; mais il devait être bien difficile à des hommes que l'on avait en quelque sorte mis hors la loi de se montrer indulgents et modérés pour des adversaires qui n'avaient fait preuve ni de modération ni d'indulgence. Il y a loin, d'ailleurs, du dédaigneux langage des confédérés d'Arras, traitant de chose absurde et inique l'édit qui proclamait la liberté de conscience, h ce respect des droits et des propriétés, à ces pensions payées aux catholiques, à cette défense de rechercher personne pour cause religieuse, que consacraient les clauses de l'union d'Utrecht. A la vérité, le culte catholique, autorisé dans toutes les autres provinces, était interdit en Hollande et en Zélande; mais au fond ce n'était là que la reconnaissance d'un fait, car depuis longtemps presque tous les habitants de ces contrées avaient embrassé le protestantisme. Sans approuver donc en aucune manière les restrictions apportées à l'exercice de droits immuables, on peut dire qu'eu égard aux temps et aux circonstances, il y avait dans la conduite des provinces du nord une retenue dont les nobles du Hainaut et de l'Artois n'avaient pas donné l'exemple.

(1) Le Petit, livre XII, page 572. — Meteren, livre IX, folio 172. — De Tassis, livre V {Analecta Delgica de Hoyîvck Van Papendrbcht, t. IV,. page 5i0).

(2) M. BoRG>Eï, PkUippc 11 et la Belgique, page 132.

La conclusion de l'union d'Utrecht ne fut pas la seule conséquence du traité d'Arras. Les Gantois, irrités de la perfidie de leurs voisins du midi, prirent le parti d'adhérer aussi à l'union, ce qui eut lieu le 4 février 1579. Cette mesure était sage en ellemême, mais Hembyze et Ryhove eurent le tort de ne pas s'en contenter. Le 9 mars 1579, ils chassèrent de nouveau les ecclésiastiques catholiques de la ville, après leur avoir enlevé tout ce qu'ils possédaient (1). Le peuple, excité par ses chefs, se livra ensuite à de furieuses dévastations, à des actes de violence qui, loin de lui être avantageuses, compromirent gravement sa cause et ne firent que hâter la chute du pouvoir des deux tribuns. Ainsi tous les partis, également coupables, semblaient devoir donner tour à tour au pays le spectacle de leur fanatisme.

Cependant les états généraux, alors rassemblés à Anvers, avaient, immédiatement après avoir eu connaissance de la confédération d'Arras, adressé aux états de l'Artois de vifs reproches sur leur étrange conduite. Ceux-ci n'y avaient répondu qu'en se prétendant seuls observateurs fidèles de la pacification de Gand et en engageant les états généraux à rentrer comme eux sous l'obéissance du prince de Parme (23 février) ; ils écrivirent même le 26 février au gouverneur général pour le prier d'employer son influence afin de les amener aussi à soumission. Farnèse y consentit, quoique depuis quelque temps déjà il eût repris rofl"ensive; il fit connaître le 12 mars aux états d'Anvers « qu'ayant faict » traicter avec quelque bon nombre de provinces particulières » sur le faict de la reconciliation avec Sa Majesté, et les ayant » trouvées assez enclins d'y entendre, » il leur offrait au nom du roi « la ratification de la pacification de Gand, union depuis » ensuyvie et edict perpétuel, en tous leurs pointz, pourveu tou- » tefois et moïennant que le seul exercice de la religion catho- » licque romaine et l'accomplissement de la deue obéissance de

{\) Meteren, livre IX, folio 466.

y> Sa Majesté soient observez et maintenuz comme du temps de » feu l'empereur Charles de très haulte mémoire (1). » Cette condition annulait complètement la ratification à laquelle on feignait de consentir : aussi les états généraux, en répondant le 19 mars à Alexandre Farnèse, lui firent observer que c'était « chose entièrement contraire et destructive de ladicte pacifica- » tion, et mesme que tous les estats en gênerai avoient estimé » estre contraire au bien, repos et tranquillité du pays ; à cause » que du temps de l'empereur Charles les feuz et les placarts, » avec aultres rigueurs, estoient tellement en vigueur que les- » dictz estats generallement et d'un commun accord ont trouvé « nécessaire et du tout convenable de les surceoir et suspendre. y> Vostre Excellence peut considérer, ajoutaient-ils, quelle issue » nous debvons espérer de telles offres, non praticquables, » estant au reste bien marris qu'en chose de si grand poix et » importance on n'y procède d'aultre rondeur et discrétion. » Ils déclarèrent néanmoins , pour montrer combien ils désiraient la paix, qu'ils étaient prêts à entrer encore une fois en négociation avec le roi d'Espagne, pourvu qu'on leur fît des concessions « raisonnables et asseurées. » Farnèse qui achevait alors les préparatifs du siège de Maestricht, crut devoir, pour gagner du temps peut-être, accepter cette proposition. L'empereur Rodolphe, sollicité par les états de leur servir de médiateur auprès du monarque espagnol, ayant désigné pour le représenter le comte de Schwartzembourg et les électeurs de Cologne et de Trêves, des conférences s'ouvrirent à Cologne le 5 avril 1579 (2). Dès le premier jour, il fut facile de prévoir qu'elles n'aboutiraient à rien : Philippe, à qui vingt années de révolution n'avaient rien pu apprendre, avait donné pour instructions à son ambassadeur, le

(d) Lettre du prince de Parme aux Étals d'Anvers, du camp de Petresem, le 12 mars 1379. — Anvers, Christophie Plantin, 1579.

(2) Voir sur les conférences de Cologne de longs détails dans De Tassis, livre V, pages 540 à 28H. — Meteren, livre IX, folios 175 et 174.

duc de Terra-Nova, de maintenir exclusivement le culte catholique ; les états réclamaient hautement la liberté de conscience. C'en était assez pour rendre toutes les négociations inutiles, si, indépendamment de la question religieuse qui ne pouvait pas même être discutée, pas plus que celle de l'autorité inviolable et absolue du souverain, il ne se fût pas trou\;é dans les ordres transmis par le roi à son mandataire vingt autres points sur lesquels il était impossible de s'entendre. Il est curieux surtout de voir Philippe charger le duc de Terra-Nova d'offrir cent mille écus d'or au prince d'Orange pour se débarrasser de lui (1) ; ce trait seul peint l'homme qui croyait son adversaire capable de vendre à ce prix sa gloire et son honneur (2).

Il fut bientôt évident pour tout le monde que les négociations de Cologne n'auraient aucun résultat ; d'autre part, l'espérance d'amener à un rapprochement les confédérés d'Arras disparaissait de jour en jour. Les états généraux avaient une dernière fois essayé de les faire rougir de leur défection en leur représentant, le 8 avril, « que ceux qui se tiennent sur leurs » gardes, avec les armes en mains, obtiennent tousjours un » melieur appointement, accord et paix que ceux qui se séparent » légèrement de leurs alliés, et qui font des traités à part, dont » vient communément que pour punition de leur révolte, au

(i) Strada, lib. II, dec. II.

(2) Il est constant que les signataires de la confédération d'Arras n'écoulèrent que les conseils d'un sordide intérêt. « Évidemment, dit M. Borgnet » {Philippe II et la Belgique, page 136), ce ne fut pas un intérêt national )) qui guida les deux premiers ordres : le clergé eut uniquement en vue le )) rétablissement de sa suprématie; la noblesse, des avantages personnels. La )) conduite de la plupart des seigneurs qui traitèrent avec Farnèse offre un » triste spectacle : la Toison d'or, un commandement militaire, le gouverne- » ment d'une province, de l'argent même, tels sont les moyens honteux par » lesquels Philippe acheta leur soumission. » Témoin de tant de bassesse, le monarque, qui se connaissait peu en hommes, s'imagina probablement que, pour satisfaire le prince d'Orange, il suffisait de l'acheter un peu plus cher que les autres.

» lieu d'entrer en une paix, ils tombent en une misérable servi- » tude. » Ce prophétique avertissement ne fut pas écouté; l'inutilité de cette tentative décida le prince d'Orange à adhérer le 4 mai à l'union d'Utrecht. Anvers, Bruges, Bréda l'imitèrent bientôt après, ainsi que plusieurs autres villes (1). Pendant ce temps, les députés (Jes états de l'Artois et du Hainaut, qui s'étaient rendus au camp du prince de Parme, alors occupé à faire le siège de Maestricht, insistaient vivement près de lui pour qu'il consentît à ratifier le traité d'Arras et à se réconcilier avec les provinces wallonnes. Ils atteignirent enfin le but de leurs efforts : le 17 mai, Alexandre Farnèse leur octroya des lettres patentes par lesquelles il promettait au nom du roi l'observation entière de la pacification de Gand et de l'édit perpétuel, le pardon général, le départ des gens de guerre étrangers dans un délai de six semaines, la confirmation des privilèges et la restitution de tous les biens saisis ou confisqués (2). Mais, à côté de ces concessions, qui pour la plupart étaient illusoires ou le devinrent par la suite, était inscrite l'obligation imposée aux contrées soumises de maintenir exclusivement la religion catholique et l'obéissance due au roi comme au temps de l'empereur Charles-Quint, c'està-dire d'abjurer le passé et de couronner une lutte de vingt ans par la plus éclatante des apostasies. Ainsi fut rétablie dans les provinces méridionales l'autorité du monarque contre l'intolérance duquel ces mêmes provinces avaient été les premières à s'armer. Philippe dut à l'habileté de Farnèse un triomphe qui décida du sort de la Belgique.

(1) C'est alors que les étals généraux firent frapper des médailles qui portaient d'un côté les cadavres d'Egmont et de Homes avec leurs têtes fichées sur des pieux, et de l'autre cette fière devise : Prœstal pugnare piv patriâ qiiàm simulatâ pace decipi. Meterejï, livre IX, folio 169.

(2) Le Petit, livre XII, page 382.

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