‹ Histoire de la révolution du XVIme siècle dans les Pays-basChapitre 9 sur 23 · LE CONSEIL D ETAT · texte numérisé non relu

LE CONSEIL D ETAT

La mort de Requesens relevait les espérances du parti national, en enlevant à l'Espagne la direction du pays momentanément placé, comme on l'a vu, sous l'autorité du conseil d'État. Philippe, duc d'Aerscliot, Ernest, comte de Mansfeld, Charles, comte de Berlaymont, Maximilien, baron de Rassenghien, Viglius d'Aytta, Arnault Sasbout, président du conseil privé, Christophe d'Assonleville, Louis del Rio et Geronimo de Roda composaient alors ce conseil, qui ne comptait par conséquent que deux Espagnols dans son sein (1). Il n'y avait pour les indigènes qui formaient la majorité de ce corps politique qu'un seul parti à prendre : celui d'assurer, avec l'indépendance de nos provinces, le triomphe des idées qui avaient fait éclore la révolution ; ils

(1) Joannis-Baptist* de T assis, Commenlaria de lumultibm Belgicis ■mi lemporis, livre ÏH (page 200, tome IV des Analectes Belgiques de HoYiycK Van Papendrecht).

eussent été secondés dans leurs efforts par le prince d'Orange, dont l'influence dans les provinces du nord augmentait de jour en jour, et qui, le 28 avril 1576, avait été investi par les états de Hollande et de Zélande de presque toutes les prérogatives jusqu'alors réservées aux souverains. Mais le cœur et l'intelligence leur manquèrent pour accomplir cette grande tâche : il dépendait d'eux d'illustrer leur administration en contribuant au succès d'une cause sainte; ils ne surent être qu'un gouvernement de hasard. Tiraillés en tous sens par des passions opposées, envieux surtout du prince d'Orange dont le crédit les eff'rayait, ils oublièrent le bien public dans la lutte de leurs propres intérêts : cette déplorable erreur ne tarda pas à porter ses fruits.

Après la prise de Zierikzee (2 juillet 1576), on avait vu se reproduire les scandaleux désordres qui avaient déjà suivi la victoire de Mook et la levée du siège de Leyde. Les soldats espagnols, enorgueillis des derniers avantages qu'ils venaient de remporter, et se croyant sûrs de l'impunité depuis la mort de Requesens, avaient refusé d'obéir plus longtemps à leur général Mondragone; abandonnant tout à fait Schouw^en et Duiveland, leurs nouvelles conquêtes, ils étaient entrés dans le Brabant où ils espéraient s'emparer par surprise de Malines et de Bruxelles. Leur approche répandit partout l'alarme, et le conseil d'État, cédant aux vœux des populations indignées, rendit un décret par lequel les Espagnols étaient mis hors la loi comme rebelles et ennemis du repos public. Les états du Brabant crurent devoir prendre des mesures encore plus efficaces : ils levèrent des troupes pour se défendre contre les étrangers ; le commandement en fut donné au baron de Heeze, gouverneur de Bruxelles, et à son lieutenant, le comte de Glimes, grand bailli de Brabant. Ce n'étaient là que de sages précautions, car dès le 25 juillet les Espagnols s'étaient emparés d'Alost, dont ils avaient fait le centre de leurs désastreuses opérations, et menaçaient à chaque instant de piller la contrée

d'alentour (1). Cependant le conseil d'État restait impuissant au milieu de cette confusion affreuse; sa position devint plus embarrassante que jamais par la défection de Sancho d'Avila, gouverneur de la citadelle d'Anvers, qui, au lieu de s'employer pour rétablir la discipline, envoya aux mutins d'Alost des vivres et des munitions. Les mercenaires révoltés avaient des intelligences au sein même du conseil, où Geronimo de Roda les favorisait en secret. Ces circonstances, connues du peuple, achevèrent de déconsidérer un pouvoir déjà affaibli ; l'arrivée de Charles de Croy, marquis d'Havre, qui revenait d'Espagne avec des lettres par lesquelles le roi informait les états de la nomination de don Juan d'Autriche au poste de gouverneur général, contint pour un moment encore une explosion désormais inévitable ; mais la prise du fort de Liedekerke, situé non loin de Bruxelles, fournit bientôt après un prétexte à l'indiguation populaire (2). Le prince d'Orange, vers qui se tournaient alors tous les yeux et que l'on regardait avec raison comme le seul capable de dominer une pareille crise, conçut le projet d'un hardi coup d'État dont il confia l'exécution au grand bailli de Brabant (5). Le 4 septembre, la salle des séances du conseil d'État fut envahie par les soldats du comte de Glimes, qui, au nom du baron de Heeze, gouverneur de Bruxelles, arrêta les conseillers présents en leur déclarant qu'ils étaient prisonniers. D'Aerschot et Viglius n'avaient pas assisté à la séance ce jour-là pour cause de maladie ; Rassenghien était parti depuis peu de temps pour l'Espagne ; quant à Geronimo de Roda, il se trouvait alors à Anvers où il s'était rendu pour communiquer avec les

(1) Histoire des guerres de Flandre, par don Bernardino de Mendoça, livre XVI, folio 331.

(2) Strada, de Dello Belgico, dec. I, lib. VIIL

(3) Lettre du prince d'Orange à Jean de Nassau, 9 septembre 1576. Archives de la maison d'Orange, tome V, page 405, n" DGX. M. Groen Van Prinsterer affirme que Guillaume fut le promoteur du coup d'État dont il est ici question. — Har^eus, tome III, page 253.

Espagnols mutinés. Mansfeld, Berlaymont, del Rio et d'Assonleville furent donc seuls arrêtés ; les deux premiers furent conduits au Broodhuys ; les autres furent provisoirement incarcérés dans une maison nommée le Petit Moulin (4) ; par une exception dont on ne connaît pas le motif, Arnauld Sasbout put se retirer chez lui en liberté.

Une semblable mesure était sans doute audacieuse, mais l'impuissance avérée du conseil l'avait rendu nécessaire ; un gouvernement comme celui-là ne pouvait que pousser le pays aux abîmes. Pour substituer le calme au désordre, l'unité aux tendances oligarchiques, il fallait supprimer l'obstacle qui s'opposait à cette transformation ; il fallait remplacer, par une autorité sérieuse et respectée, les éléments hétérogènes qui se heurtaient au sein du conseil d'État. Le prince d'Orange osa le faire; cette audace lui était commandée par le rôle dont il avait accepté la responsabilité. On lui en a fait un reproche, on l'a blâmé d'avoir conseillé l'emploi de la force pour se débarrasser d'un corps où siégeaient ses adversaires politiques; mais on oublie qu'antérieurement déjà à l'arrivée du duc d'Albe dans les Pays-Bas, Guillaume avait refusé le serment d'obéissance, qu'il était entré depuis lors en lutte ouverte et permanente avec le roi, et qu'il n'avait aucune espèce de ménagement à garder envers les dépositaires d'une autorité dont le renversement était le but de tous ses vœux. Il ne fit d'ailleurs qu'agir de concert avec les états du Brabant, dont les efforts, traversés par le conseil, tendaient à la convocation des états généraux; aussi le pays vit-il tomber avec indifférence les hommes qui s'étaient arrogé le droit de régir un pays sans avoir d'abord calculé l'étendue des devoirs que leur imposait une ambition inconsidérée. A partir de ce moment, le conseil d'État n'exista donc plus que de nom.

Quatre jours après l'arrestation des membres du conseil, les

(1) « In foro diversorio quod parvulam molam appellent. » De Tassis, Commentaire, livre III, page 207. De Tassis regarde comme un crime épouvantable l'arrestation des membres du conseil d'Étal.

étals du Brabant convoquèrent à Bruxelles les états généraux (1). C'était à eux, en effet, qu'il appartenait de décider du sort de nos provinces : quelque imparfaite que fût leur organisation, ils étaient néanmoins, eu égard à l'état des idées et des institutions politiques au xvi« siècle, l'émanation la plus complète, l'expression la plus légitime de la souveraineté nationale. Cette convocation répondait aux vœux de Guillaume, qui, bien loin de rêver pour lui seul un pouvoir sans contrôle, désirait vivement que toute l'autorité fût remise entre les mains des états généraux. Il signala dès lors la nécessité de « trouver et establir » quelque forme de liaison estroite et indissoluble par laquelle » il y eust une generalle obligation de maintenir et advancer » ceste cause par chacun, de tous ses moyens et force possibles ; » afin de soutenir la conservation et liberté de la patrie contre » la tyrannie des Espaignolz-et leurs adherens, et de parvenir » à la totalle expulsion desdictz Espaignolz et entière délivrance » du pays (2). » Pour obtenir ce résultat, il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de se rallier franchement au mouvement dont les provinces du nord avaient donné l'exemple ; le prince d'Orange espéra un instant que les états généraux seconderaient ses desseins.

Pendant que les députés arrivaient à Bruxelles, Geronimo de Roda, dont le départ pour Anvers avait précédé de quelques jours l'arrestation de ses collègues, s'efforçait de ressusciter à son profit l'autorité du conseil d'État. Le 15 septembre, après avoir appelé auprès de lui quelques chefs espagnols, parmi lesquels se trouvaient Julian Romero et Alonzo de Vargas, il avait adressé aux provinces une lettre par laquelle il se déclarait gouverneur et capitaine général du roi aux Pays-Bas. « Attendu,

(i) Henné et Wauters, Histoire de la ville de BruxeUeSy t. I, page Ail.

(2) Advis de Monseigneur le prince d'Orange sur les poinctz requis et nécessaires pour la conservation des pays de par-deça en tans presens. Archives de la maison d'Orange, tome V, page 456, n° DCXXII.

disait-il, que Sa Majesté avoit commis le gouvernement gênerai de ses pays de par-deça au conseil d'Estat, duquel à présent n'est demeuré en liberté aultre conseiller que moy seul, en quoy par ainsi (selon droit et raison) se conserve comme doibt estre conservé ledict gouvernement général, et l'aucthorité que y en despend, vous ay bien voulu avertir par ceste que ay prins mon logis en ce chasteau (d'Anvers), pour d'icy pourvoir, mander et ordonner toutes les choses et affaires du service de Sa Majesté (1). » Cette ridicule prétention n'excita que le mépris; néanmoins la défaite des troupes des états à Visenach, près de Tirlemont, dans les derniers jours de septembre, prouva qu'un danger sérieux menaçait encore le pays. Les Espagnols vainqueurs à Visenach firent leur jonction avec les rebelles qui, depuis le 25 juillet, s'étaient emparés d'Alost, et, réunis, ils se préparèrent à continuer leurs ravages. Dans cette situation pénible, les états assemblés à Bruxelles s'adressèrent à l'empereur Maximilien, le suppliant de défendre aux troupes allemandes qui servaient alors aux Pays-Bas de se joindre aux Espagnols pour opprimer les habitants; mais la maladie et la mort de Maximilien (12 octobre) rendirent cette requête inutile. Heureusement le prince d'Orange dont les états avaient aussi réclamé l'appui, venait à leur sollicitation d'envoyer à Gand de l'artillerie et huit enseignes d'infanterie sous la conduite du colonel Van den Tempel (26 septembre) ; presque en même temps Maestricht et Cambrai se déclarèrent en faveur des états, qui essayèrent de reprendre l'offensive et de se rendre maîtres des châteaux de Gand et d'Anvers (2). Mais Alonzo de

(1) Analectes Belgiques de Gachard, cahier de juin 1830, page 208. (Copiée par M. Gachard sur l'un des originaux.)

(2) Meteren, livre VI, folio 124. C'est à la même époque qu'eurent lieu les premières relations de Guillaume avec le duc d'Anjou, qui prit dans la suite une part si honteuse aux affaires des Pays-Bas. F. lettre du prince d'Orange au duc d'Anjou, 19 octobre 1576. Archives de la maison d'Orange, lome V, page 4-43, n» DCXXIV.

Vargas, après avoir surpris et saccagé Maastricht, joignit son corps d'armée à celui de Julian Romero, alors cantonné à Lierre, et les deux capitaines marchèrent de concert sur Anvers pour secourir Sancho d'Avila, gouverneur de la citadelle, vivement attaqué par les habitants et par les troupes du parti des états. Les mutins d'Alost avaient été invités à se réunir à leurs compatriotes pour délivrer d'Avila; ils répondirent à cet appel, et le 4 novembre ils entrèrent tous à Anvers. Le gouverneur Champagny et le marquis d'Havre, général des troupes des états, s'efforcèrent en vain de défendre la cité : ils durent s'enfuir sur les vaisseaux du prince d'Orange qui se tenaient à peu de distance dans l'Escaut (1).

Restés maîtres de la place, les Espagnols ne mirent plus de bornes à leur furie. Non contents de massacrer tout ce qui se trouvait sur leur passage, ils poursuivirent jusque dans l'hôtel de ville les bourgeois qui s'y étaient retranchés ; puis, voyant qu'ils ne pourraient les en déloger, ils mirent le feu à cet édifice, qui venait à peine d'être achevé et qui avait coûté deux cent mille ducats (2). Leur cruauté ne s'arrêta pas là : pendant trois jours entiers, ils n'épargnèrent aucun de ceux qui tombèrent en leur pouvoir ; plus de huit mille personnes furent les victimes de leur rage ; six cents maisons devinrent la proie des flammes, et ils ne renoncèrent au meurtre et à l'incendie que pour se livrer au pillage avec plus d'ardeur. On vit des soldats, gorgés de sang et de richesses, se faire fabriquer des corselets d'or avec le fruit de leur butin ; d'autres, dans l'ivresse de leur honteux triomphe, jouer dix mille écus sur un seul coup de dé (5) . « On évalua à huit millions de florins l'argent monnayé que les

(i) Meteren, livre VI, folio 123.

(2) Don Bernardino de Mendoça (livre XVII, folio 34-9) loue beaucoup les Espagnols de leur atroce conduite à Anvers et les regarde comme les instruments de la colère divine.

(5) Le Petit, Chronique de Hollande et Zélande, livre X, page 316.

» Espagnols emportèrent d'Anvers, outre une grande quantité » d'or et d'argent en lingots et en vaisselle, de meubles et » d'autres effets précieux, que ceux auxquels ils appartenaient » ne purent racheter. La perte occasionnée par l'incendie des » maisons et des édifices fut pour le moins aussi grande (1). » Cet irréparable désastre porta un coup terrible à la prospérité d'Anvers : jusqu'alors si puissante et si riche, cette ville s'achemina vers une rapide décadence ; elle perdit le rang élevé qu'elle avait conquis parmi les métropoles commerciales du monde, et il lui fallut trois siècles pour faire disparaître les traces de la furie espagnole. Il est vrai que Philippe IV acheva dignement ce que les soldats de Philippe II avaient commencé : la fermeture de l'Escaut, consentie par le traité de Munster (2), consomma la ruine d'Anvers et mit le comble aux bienfaits que répandirent sur la Belgique les glorieux descendants de Charles- Quint.

Il était temps enfin de mettre un terme à tant de crimes. Les états généraux, rassemblés depuis le 14 septembre, avaient dû céder à une nécessité plus forte que leurs secrets désirs ; dès les premiers jours d'octobre, ils avaient entamé des négociations avec le prince d'Orange pour établir entre toutes les provinces du nord et du midi cette « union indissoluble » que rêvait Guillaume et qui était le seul moyen de résister avec succès à d'odieux oppresseurs (3). Les députés des états généraux et ceux de la Hollande et de la Zélande se réunirent à Gand ; ils prirent pour base de leurs travaux les conditions du congrès de Bréda. Le sac d'Anvers hâta le cours des négociations : le 8 novembre, pendant

(1) Watson, Histoire de Philippe II, tome IV, livre XIV, page 21.

(2) Ce traité fut conclu le 50 janvier 1648; l'Espagne y reconnaissait l'indépendance des Provinces-Unies et consentait en même temps à fermer l'Escaut.

(3) Lettre du prince d'Orange à Jean de Nassau, Middelbourg, 1^*" novembre 1576. Archives de la maison d'Orange, t. V, page 470, n" DCXf..

que le canon des états battait les murs de la citadelle, la pacification deGand fut signée à l'hôtel de ville par les représentants de la Hollande, de la Zélande, d'Utreclit et de toutes les provinces méridionales, à l'exception du Luxembourg, où venait d'arriver don Juan d'Autriche, le nouveau gouverneur général. Cet acte fameux exerça une si grande influence sur la dernière époque de notre révolution, les clauses en furent si diversement interprétées, qu'il est indispensable d'en bien apprécier le caractère et la portée, afin de pouvoir décider avec certitude de quel côté furent alors la justice et la vérité (1).

En promettant d'entretenir entre toutes les provinces « une » ferme et inviolable paix, accord et amitié » et d'y employer corps et biens si cela était nécessaire, les signataires de la pacification de Gand remplaçaient par une solidarité féconde le déplorable système qui rendait toutes les provinces étrangères les unes aux autres et qui avait fait jusque-là toute la force des Espagnols. C'était un grand pas vers la centralisation et l'unité : on substituait une action puissante, homogène à tous ces essais partiels de résistance qui ne pouvaient avoir d'autre t'ésultat que d'épuiser les ressources du pays. Sans méconnaître encore l'autorité royale, ce qui est fort remarquable, on remettait aux états généraux, « convocqués en la forme et manière que se » feist au temps que feu de très-haulte mémoire l'empereur » Charles feist la cession et transport des Pays-Bas es mains » du roy, » le soin de mettre ordre à toutes' les affaires du pays. Cette clause était la consécration d'un principe nouveau, le droit de la nation à veiller elle-même sur ses propres intérêts et à remplacer par sa volonté l'arbitraire souverain ; plus tard cependant, après avoir juré de se conformer à la pacification de Gand, les représentants de Philippe voulurent exiger de nos

(1) V. le texte de la paciflcation à la fin du volume, n" II des documents historiques.

provinces r obéissance comme au temps de V empereur Charles- Quint.

La question religieuse surtout présentait des points délicats et d'une solution difficile. Pour les régler, les députés des deux parties contractantes déféraient d'abord aux états généraux le soin de décider sur « le fait et exercice de la religion reformée » es pays de Hollande, Zelande, Boramel et lieux séparés; » puis ils s'exprimaient en ces termes :

« Doresenavant, les inhabitans et subjectz d'ung costel et » d'aultre, de quel pays de par-deça, ou de quel estât, qualité ou » condition qu'ils soient, pourront partout hanter, fréquenter, » passer et repasser, demeurer et traficquer, marchandement et » aultrement, en toute liberté et seureté. Sien entendu quMl ne » sera loisible ny permis à ceulx de Hollande et Zelande, ni à » aultre de quel pays, qualité ou condition quil soit, de attenter » aucune chose par-deça, hors des dictz pays de Hollande et » Zelande et aultres lieux associez, contre le repos et paix » publicque, et signamment contre la religion catholicque ro- » maine et l'exercice d'icelle, à peine d'estre puniz comme per- » turbateurs du repos publicq (1). »

H est impossible de trouver la moindre équivoque dans ce langage : les auteurs de la pacification, jusqu'à la décision des états généraux, stipulaient la liberté de conscience pour tous, toléraient en Hollande et en Zelande l'exercice de la religion réformée, et protégeaient partout ailleurs le culte catholique, auquel ils accordaient une prépondérance marquée. Par une modération dont on ne peut s'empêcher d'être frappé, les provinces du culte réformé, suivant en cela les avis du prince d'Orange, se contentaient pour leur foi d'une tolérance restreinte, tandis que le catholicisme était pour ainsi dire considéré comme religion d'État. C'était faire preuve d'un bien grand

(l) An. IV de la pacification.

désir de concorde; Guillaume, avec sa sagacité habituelle, ne voulut pas élever des prétentions qui, toutes légitimes qu'elles eussent été, eussent pu entraver les négociations entamées ; mais on ne lui tint pas compte de cette prudente conduite.

Après avoir ainsi réglé les points fondamentaux de leur commune alliance, les députés des provinces décrétèrent par le même acte l'abolition de tous les placards relatifs à l'hérésie, le renvoi des soldats espagnols, le pardon de tous ceux qui avaient pris part aux troubles, le maintien du prince d'Orange dans les pouvoirs dont il était revêtu, l'élargissement de tous les prisonniers, la restitution de leurs biens à ceux qui en avaient été dépossédés, et la réintégration des prélats et des ecclésiastiques dans tous leurs bénéfices.

Telles furent les dispositions les plus importantes de ce pacte célèbre qui donnait une sanction solennelle aux principes de la révolution, et dont on ne peut méconnaître le caractère équitable et réparateur. En somme, la pacification promettait à nos provinces l'union, la tolérance et la liberté ; si l'on eût persisté dans cette voie, l'émancipation politique des Pays-Bas était assurée; mais il arriva que les états généraux, comme leur organisation devait le faire pressentir, donnèrent bientôt eux-mêmes le spectacle des plus tristes dissensions. Les partis, au lieu de déposer à la fois leurs ressentiments et leurs armes (1), voulurent se servir de la pacification contre ceux dont ils redoutaient la supériorité, après l'avoir signée dans un moment d'exaltation causée par l'imminence du péril commun. Les instincts de caste se réveillèrent plus puissants que jamais ; les seigneurs et surtout

(1) (( Fuit id omninô tempus, quo de rébus Belgicis benè sperare licuit, si cum armis et odia ponerentur. Sed mihi haec alliùs repetenti cerlissima malorum origo videlur procerum œmulatrix ambilio, et huic non dissimile populi vitium abruptus suœ religionis amor, nunquàm se intrà fœdera, nunquàm prœsentem intrà sortem tenens : liaec dùm manent, nec parles unquàm desunt nec instrumenta in libertatem. » Hcgo Grotius, livre II, page Ad.

ceux des provinces méridionales, excités par la jalousie qu'ils ressentaient contre le prince d'Orange, sacrifièrent l'intérêt public à leur amour-propre, et, de concert avec les membres du clergé, ils déchirèrent aussitôt qu'ils le purent un traité conclu sous l'empire de la terreur que leur inspiraient les hordes étrangères.

Trois jours après la signature de la pacification, les troupes des états s'emparèrent du château de Gand, que les Espagnols avaient jusqu'alors occupé (11 novembre 1576). Le lendemain 12, le comte de Renneberg s'empara, au nom des états, de la ville de Valenciennes ; peu de temps après (1), Groningue et la Frise se déclarèrent pour ce parti; Gaspard de Robles, sire de Billy , gouverneur de cette province pour l'Espagne, fut fait prisonnier et fut remplacé dans ses fonctions par le comte de Renneberg. Ces succès étaient d'un favorable augure pour la cause nationale, et si le prince d'Orange, dont la popularité augmentait chaque jour, eût pu déterminer les états à suivre ses conseils, la venue de don Juan n'eût probablement rien changé à la face des choses. Mais le génie de Guillaume offusquait ces intrigants obscurs qui ne voulaient pas reconnaître de pouvoir plus élevé qu'eux-mêmes et qui n'étaient pas assez forts pour jouer le rôle qu'ils enviaient à d'autres. Malgré toutes les garanties de dévouement et de loyauté que le prince avait données au pays, malgré l'éminent service par lequel il venait de se signaler en aidant de tout son crédit à la conclusion d'un traité qui rendait impossible toute idée ambitieuse de sa part, il ne put parvenir à vaincre l'inconcevable défiance des états et dut bientôt renoncer à l'espoir d'arracher tout le pays à la domination espagnole. A partir de la pacification de Gand, le mouvement révolutionnaire, dont la marche avait été jusqu'alors ascendante, entra dans sa période de décroissance; une pitoyable

(1) 24 novembre. F. Metbren, livre VI, folio li27.

anarchie paralysa les moyens de résistance que l'on eût pu opposer aux efforts de l'Espagne ; et tandis que l'union d'Utrecht affranchissait à jamais la Hollande, les succès militaires de don Juan et d'Alexandre Farnèse, joints à l'habileté politique de ce dernier, firent rentrer sous le joug les provinces méridionales, qui, moins heureuses que leurs voisines, virent une ère de malheurs et de servitude succéder à la trompeuse aurore d'un jour de liberté.

Page 1