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GUILLAUME LE TACITURNE

Depuis la fin du mois de raars, Alexandre Farnèse, dont les négociations n'avaient pas ralenti l'ardeur militaire, avait, comme on l'a vu, investi la ville de Maestricht après avoir été défier les troupes des états jusque sous le canon de la place d'Anvers. Déjà plusieurs assauts infructueux avaient été livrés ; les habitants, dirigés par Sébastien Tapin, ingénieur célèbre que Guillaume avait chargé de défendre la cité, opposaient aux efforts des Espagnols une résistance infatigable. Les femmes mêmes, à l'exemple de celles de Haarlem qui jadis avaient défendu leurs murs contre les soldats du duc d'Albe, avaient formé trois compagnies et se livraient avec ardeur aux pénibles travaux des mines (1). Pendant longtemps les courageux citoyens de Maestricht bravèrent tout à la fois les horreurs de la guerre et celles de la faim ; mais,

(i) Stradà, de Bello Belgico, dec. II, lib. IIL

décimés par les combats et les maladies, ils durent enfin succomber. Le 29 juin, une surprise livra la ville aux Espagnols; profitant de l'absence de Farnèse retenu dans sa tente par une grave maladie, ils se livrèrent pendant trois jours aux plus épouvantables excès. Huit mille cadavres et un pillage évalué par les plus modérés à un million de florins, tels furent les trophées de cette victoire. A peine resta-t-il dans Maestricht ruiné et dépeuplé quatre cents infortunés pour pleurer sur des débris.

Les excès des partis servaient Farnèse aussi bien que sa fortune : il semblait que tout fût conjuré pour nuire à la cause nationale. Le jour de l'Ascension, les Anversois, irrités contre les catholiques, avaient dispersé à main armée une procession à laquelle assistait l'archiduc Mathias ; le 4 juin suivant, le comte Philippe d'Egmont, qui s'était récemment joint aux Malcontents, tenta de s'emparer de Bruxelles à la tête du régiment qu'il commandait. Il parvint à s'avancer jusqu'au marché, mais les bourgeois, revenus de leur premier étonnement, enveloppèrent de toutes parts les assaillants et adressèrent au jeune comte les plus sanglants reproches, « luy monstrans la place sur ledit » marché où son père onze ans auparavant avait eu la teste » trenchée par les Espaignols qu'il servoit à ceste heure, et que » si on despavoit un caillou ou deux, il y verroit encore le sang » de sondit père. Dont il eut tel despit et crève-cœur qu'il en » pleura à grosses larmes et se retira hors la ville plein de » honte et avec grand deshonneur (1). »

De plus graves événements se passaient en même temps en Flandre. Depuis le 6 mars précédent, Hembyze, qui exerçait à Gand une véritable dictature et dont le but secret était « la confu- » sion et extermination de la bourgeoisie pour amener le règne » du peuple, » s'était rendu odieux aux principaux citoyens par les arrestations, les exécutions arbitraires qu'il avait ordonnées.

(1) Le Petit, Chronique de Hollande et Zelande, livre XII, page 381 .

Les mécontents s'efforcèrent de séparer Ryliove de son ancien collègue, de renouveler le magistrat et de déposer le tribun. Ryhove consentit à se prêter à leurs projets : il invita Hembyze à se rendre chez lui ; celui-ci y vint sans défiance et y fut arrêté par ceux dont Ryhove s'était fait le complice. Mais le peuple, instruit du piège dans lequel était tombé son bourgmestre, vint attaquer avec fureur la maison dans laquelle il était retenu et le remit en liberté.

Echappé à ce danger, Hembyze, retrouvant toute son audace, fit publier un écrit dans lequel il expliquait sa conduite. Il y disait que, s'il avait fait changer le magistrat et s'était fait nommer premier échevin sans observer les formes légales, c'était dans l'intérêt de la commune, qui, de fait, était plus florissante qu'auparavant, puisqu'elle avait hérité de la souveraineté des comtes de Flandre. Il ne parvint cependant pas à calmer l'irritation générale. Ses ennemis réclamèrent le secours du prince d'Orange et le supplièrent de se rendre à Gand. Hembyze employa tout ce qui lui restait de crédit pour s'opposer à la venue de Guillaume et au rétablissement de la paix de religion, soit qu'il craignît de voir son autorité amoindrie, soit qu'il conçût une défiance exagérée de tout ce qui lui semblait pouvoir porter atteinte aux droits du peuple. Ryhove et les bourgeois l'emportèrent néanmoins : le prince d'Orange arriva à Gand le 18 août 1579; il renouvela le magistrat, nomma le sieur d'Uytenhove premier échevin et dépouilla Hembyze de toutes ses fonctions. Ce dernier ne tarda pas à s'éloigner de Gand : il alla rejoindre en Allemagne le comte palatin, son ancien allié, et ne quitta cette retraite que quatre ans après, pour venir chercher la mort dans ces mêmes murs qui avaient été témoins de sa puissance (1).

(1) Archives de la maison d'Orange, tome VIT, page 59, lettre CMXVII. — Meteren, livre IX, folio 179. Ce fut aussi vers cette époque (août 1579) que Marguerite de Parme, appelée une seconde fois par Philippe au gouver-

L'autorité des états généraux se trouva donc rétablie à Gand par les soins de Guillaume dont rien ne pouvait ralentir le zèle et l'activité. On apprit bientôt que les conférences de Cologne avaient été closes le 17 novembre sans que l'on eût pu s'accorder sur les points capitaux. Le prince d'Orange crut devoir à ce sujet appeler l'attention des états sur la nécessité de pourvoir à la défense générale du pays et à l'organisation d'un pouvoir central chargé de la direction des affaires. Cela était, en effet, de la plus haute importance, car il ne suffisait pas de la vaine autorité de l'archiduc Mathias pour résister au prince de Parme, qui, secondé par les nobles des provinces méridionales, faisait chaque jour de rapides progrès, bien qu'il eût été contraint de renvoyer les troupes étrangères et de lever une armée exclusivement composée de nationaux. Guillaume, quoiqu'il eût peu d'estimie pour le caractère du duc d'Anjou, ne voyait pas d'autre secours possible que celui du prince français (1), dont il appuyait la candidature, et qui, en abandonnant nos provinces, n'avait point renoncé à ses prétentions. Tout espoir d'accommodement avec l'Espagne ayant donc disparu, les états généraux furent appelés à se prononcer le 13 janvier 1580 sur « le changement du sei- » gneur du païs, afin qu'ils en fissent rapport à leurs maistres et » qu'on les convoquast de nouveau pour décider la ques- » tion (2). » En conseillant l'élection du duc d'Anjou, Guillaume insista néanmoins pour que l'on imposât au nouveau souverain l'obligation de garantir la liberté religieuse, de rétablir inviola-

nement des Pays-Bas, arriva à Namur pour prendre possession de sa charge. Alexandre Farnèse, à qui ceUe combinaison ne laissait plus que le commandement général des troupes, en manifesta un vif mécontentement, et Marguerite se joignit à lui pour obtenir du roi qu'il maintînt les choses comme par le passé. Philippe y consentit, et Farnèse resta seul investi du gouvernement général des Pays-Bas.

(1) Lettre du prince d'Orange à Lazare de Schwendi, 27 février 1380; Archives, tome VII, page 229, n° CMLX.

(2) Meterisn, livre X, folio 190,

lablement tous les privilèges et de n'employer que des indigènes dans l'administration du pays. Les états hésitèrent longtemps avant de prendre cette grave détermination ; malgré toutes les fautes de Philippe, ils n'osaient encore s'affranchir du respect séculaire qu'ils avaient voué aux descendants de la maison de Bourgogne. Les moments étaient cependant précieux : entourés d'ennemis de toutes parts, privés de l'appui des princes protestants d'Allemagne dont Guillaume avait inutilement invoqué les sympathies, éconduits par Elisabeth qui ne pouvait pas se décider à rompre avec la France et l'Espagne, vivement pressés par Alexandre Farnèse, les défenseurs de la liberté nationale devaient regarder le duc d'Anjou comme leur dernière espérance, et ils firent tous leurs efforts pour assurer son élection. Enfin, après six mois de tergiversations et de craintes, les états décidèrent, le 12 juillet, qu'une députation serait envoyée au frère du roi de France pour lui offrir la souveraineté des Pays-Bas. Les délégués, à la tête desquels on remarquait Marnix de Sainte-Aldegonde, partirent d'Anvers le 2 août 1580 et arrivèrent quelques jours après au château de Plessis-les-Tours, résidence du futur seigneur de nos provinces.

Si le duc d'Anjou eût conservé au milieu de ses débauches quelque peu de cœur et d'intelligence, une admirable occasion s'off'rait à lui de conquérir la renommée et de consolider entre ses mains le pouvoir qu'on venait lui offrir. Élu d'un peuple libre, il pouvait, en le défendant contre la tyrannie espagnole, assurer à sa race la reconnaissance éternelle de ses nouveaux sujets. Mais la patrie n'avait pas encore subi toutes les épreuves qui lui étaient réservées. François d'Alençon était en tous points un digne descendant des Valois. « Tandis que les plus nobles » sentiments qui puissent fermenter dans les sociétés humaines, » la religion et l'amour de la liberté, soutenaient les Belges et » les Bataves dans une lutte terrible, les princes de la maison de

» Valois n'avaient vu dans ces effroyables combats qu'une occa- » sion de placer un des leurs sur un nouveau trône. Leur poli- « tique était plus égoïste encore et plus mesquine que celle de » Philippe II. Cette sanglante guerre, le dévouement et l'héy> roïsme de tout un peuple, leur parurent offrir des chances » pour leur faire gagner une couronne. Monsieur veillait depuis » longtemps sur l'agonie de la Belgique, se flattant que dans )> leur désespoir les opprimés se jetteraient dans ses bras (1). » Il accueillit donc avec bienveillance les députés des états, et le 29 septembre il conclut avec eux un traité par lequel il acceptait la souveraineté qui lui était offerte. Il s'engageait par ce traité à respecter les privilèges, à convoquer au moins une fois par an les états généraux qui se réservaient en outre le droit de se réunir quand ils le jugeraient convenable, à assurer la liberté religieuse et à ne nommer aux principaux emplois que sur la présentation des états. L'infraction de l'une ou l'autre de ces clauses par le prince déliait de plein droit les états de leur serment de fidélité (2). Un article spécial du traité fut destiné à protéger la position particulière dans laquelle la Hollande et la Zélande se trouvaient à l'égard du prince d'Orange ; il fut stipulé qu'elles demeureraient dans le même état, « nommément au » fait de la religion et aultrement, » tout en conservant l'obligation de se soumettre à la généralité pour tout ce qui concernerait la paix, la guerre, les impôts et les relations avec les autres pays. Des lettres reversales, données par le duc d'Anjou immédiatement après la signature du traité, confirmèrent aussi tous les pouvoirs de Guillaume dans les deux provinces qu'il gouvernait depuis si longtemps et qui s'étaient accoutumées à ne pas reconnaître d'autre autorité que la sienne. D'Anjou ne fit aucune difficulté d'accepter ces conditions qui amoindrissaient son pouvoir; il avait probablement déjà conçu le projet de sa camisade.

(1) SiMONDK DE SisMONDi, Histoive dcs Français, tome XII, page 111.

(2) Archives de la maison d'Orange, lome VII, page 400.

Ambitieux et perfide, il se vit à peine investi du rang suprême, qu'il mit sa gloire à rivaliser de despotisme avec Philippe. L'avenir lui destinait, comme une leçon terrible, d'échouer misérablement dans ses coupables tentatives, et de devenir un objet d'exécration et de mépris pour le pays dont il voulut trahir la cause.

En apprenant que les états réunis à Anvers songeaient à se dégager de l'obéissance qu'ils lui avaient promise, Philippe reconnut sans peine la main du prince d'Orange dans le nouveau coup dirigé contre lui. Emporté par une fièvre de vengeance, il n'attendit point la conclusion du traité de Plessis-les-Tours pour éclater contre son ennemi : il signa le 15 mars un édit de proscription qui est peut-être l'acte le plus honteux d'un règne rempli de turpitudes et de crimes. Depuis longtemps déjà il méditait la perte de Guillaume, mais il n'avait pas encore eu jusque-là le cynisme de préconiser ouvertement l'assassinat. Ce dernier genre d'infamie ne devait pas lui faire défaut. Alexandre Farnèse publia, le 15 juin 1580, le ban de proscription par lequel le prince d'Orange, déclaré « trahistre et meschant, ennemi du » roi et païs, » était dépouillé de tous ses biens, et qui permettait d'attenter à sa vie comme à celle d'un ennemi du g«nre humain. « Et afin mesmes, ajoutait le roi, que la chose puisse estre » effectuée tant plus promptement, et pourtant plus tost délivrer » nostre dict peuple de ceste opression et tyrannie, vueillant » appremier la vertu et chastier le crime, promettons en parolle » de Roy et comme ministre de Dieu que s'il se trouve quel- » qu'un soit de nos subjectz ou estrangers si genereus de cœur » et désireux de nostre service publicq, qui sache moïen d'effec- » tuer nostre dicte ordonnance et de se faire quicte de ceste » dicte peste, le nous délivrant mort ou vif, ou bien lui ostant » la vie, nous lui ferons donner et fournir pour lui et ses hoirs, » incontinent après la chose effectuée, la somme de vingt-cinq )> mille écus d'or ; et s'il a commis quelque delict ou fourfaict.

» quelque grief qu'il soit, nous lui promectons pardonner et dès » maintenant nous lui pardonnons ; mesmes s'il ne fust noble, » l'anoblissons pour sa valeur. »

Voilà Philippe tout entier : pour lui, le plus lâche assassinat n'est qu'une chose qu'il faut faire effectuer au plus tôt ; prostituant sa parole royale, c'est au nom de Dieu lui-même qu'il ordonne de verser le sang; non content de prodiguer l'or à l'exécuteur de ses volontés, il s'engage à lui pardonner ses crimes, quels qu'ils puissent être, et, pour couronner dignement cet assemblage d'horreurs, il promet au meurtrier de Guillaume des parchemins ramassés dans le sang de sa victime et un blason conquis à la pointe du stylet.

Justement indigné, Guillaume répondit à Philippe par la publication de son Apologie (1). Cet écrit immortel, en retraçant tous les forfaits du tyran espagnol, renversa l'absurde système d'accusations à l'aide duquel Philippe avait voulu justifier sa conduite. Il suffit, pour connaître les deux hommes et les deux causes, de comparer le style véhément et chaleureux de V Apologie aux allégations mensongères, aux perfidies accumulées par le monarque dans son édit de proscription. C'est au nom des sentiments les plus élevés que le prince d'Orange exhorte les états à persévérer dans leur résistance. « Pourquoi, » dit-il en terminant sa justification, pourquoi est-ce que j'ai » exposé tous mes biens? Est-ce pour m'enrichir? Pourquoi ai- » je perdu mes propres frères que j'aimois plus que ma vie? Est- » ce pour en trouver d'aultres? Pourquoi ai-je laissé mon fils si » longtemps prisonnier, mon fils que je dois tant désirer si je » suis père? M'en pouvez-vous donner un aultre ou me le pouvez » vous restituer? Pourquoi ai-je mis ma vie si souvent en danger, » sinon pour vous acquérir et acheter s'il est besoing au prix » de mon sang une liberté?. . . Allons doncq ensemble de mesmes

(i) Imprimée à Leyde, chez Charles Sylvius, en 1381. Le texte du ban de proscription se trouve à la fin de l'apologie.

» cœur et volunté, embrassons ensemble la défense de ce bon » peuple, et ce faisant, si encores vous me continuez ceste » faveur que vous m'avez portée par ci-devant, j'espère, moïen- » nant vostre aide et la grâce de Dieu que ce qui sera par vous » résolu pour le bien et conservation de vous, vos femmes et » enfants, toutes choses sainctes et sacrées, je le maintien- » dray. »

Les états, à qui ces nobles paroles étaient adressées, reconnurent par une lettre du 17 décembre 1580 que Guillaume méritait toute leur reconnaissance et lui offrirent « une cornette de » cavalerie pour garde du corps et plus grande asseurance de » sa personne. » Inutiles précautions : une première fois, l'heureuse étoile du prince déjoua les complots tramés contre lui ; mais lorsque, deux ans plus tard, il tomba sous les coups d'un vil fanatique, on vit que rien ne pouvait apaiser la haine de celui qui avait armé le bras de Jauregui.

Affranchis désormais de toute retenue envers un souverain qui s'était couvert d'un opprobre ineffaçable, les états généraux assemblés à La Haye proclamèrent solennellement la déchéance de Philippe (26 juillet 1581), quatre mois après le retour des députés qui avaient été chargés de traiter avec le duc d'Anjou. Ils n'eurent pas de peine à convaincre le monarque de trahison et de tyrannie, et, au nom de ce principe que les rois sont faits pour les peuples et non pas les peuples pour les rois, ils déclarèrent à la face de l'Europe qu'ils ne voulaient plus obéir à leur oppresseur. « Desesperans totallement, disaient-ils, de tout » moïen de reconciliation, et nous trouvans destituez de tout » aultre remède et secours, nous avons, suyvant la loi de » nature, pour la tuition et défense de nous et des aultres habi- » tans, de nos droictz, privilèges, anciennes coustumes et liberté » de nostre patrie, de la vie et de l'honneur de nos femmes, » enfants et successeurs, afin qu'ils ne vinssent tomber dans la » servitude des Espagnols, esté contraincts de quitter le roi

>» d'Espagne. Sçavoir faisons que, considéré ce que dessus, » nous avons d'un commun accord, délibération et consen- » tement, déclaré et déclarons par ceste le roi d'Espagne » decheu, ipso jure, de la souveraineté, droict et heritaige de » ces païs (1). » Trop heureux si cette fière déclaration eût été entendue de tout le pays et si les provinces méridionales eussent écouté la voix de ceux qui voulaient les arracher à la ruine et à l'esclavage !

L'attitude énergique des états rendit à la lutte une nouvelle ardeur. Farnèse, qui venait de remporter de grands succès en Frise et dans le Brabant septentrional, où ses troupes avaient pris possession de Bréda, se dirigea vers le midi pour s'emparer de quelques villes qui résistaient encore à ses armes. Il vint mettre le siège devant Cambrai et bloqua si étroitement cette place qu'il la réduisit en peu de temps aux plus cruelles extrémités. Heureusement le duc d'Anjou, qui venait d'organiser une armée pour entrer dans ses nouveaux domaines, se hâta de venir au secours de Cambrai. Le prince de Parme, en présence de forces beaucoup plus considérables que les siennes, fut obligé de se retirer (17 août 4o81) et alla investir Tournai qui était défendu par Christine de Lalaing, princesse d'Épinoy, nièce de l'infortuné comte de Bornes. Le prince d'Épinoy servait alors sous les drapeaux du Taciturne; il n'avait laissé à Tournai qu'une garnison peu nombreuse. La courageuse princesse, loin de songer à se rendre, donna à ses soldats l'exemple de la fermeté et dirigea si habilement la défense de la place, qu'elle parvint à résister pendant trois mois à son redoutable adversaire. Elle dut pourtant consentir à capituler le 30 novembre 1581 (2), mais ce ne fut qu'aux conditions les plus honorables : la garnison entière

(1) Meteren, livre X, folio 209, publie lextuellernenl celle pièce imporlante.

(2) V. le texte de la capitulation dans les Analectes belgiques de Al. Gachard, cahiers d'octobre et de décembre 4830, page 569.

put sortir de la ville avec armes et bagages. Quant aux habitants, ils échappèrent au pillage moyennant une contribution de 200,000 florins.

Si le duc d'Anjou l'eût voulu, il lui eût été facile de délivrer Tournai ; mais, peu soucieux des intérêts du pays, il ne crut pas à propos de joindre ses troupes à celles du prince d'Orange, « persuadé qu'il convenait à sa propre cause de tenir les Fla- » mands dans une situation critique et de leur faire éprouver » toutes les calamités de la guerre, afin qu'ils fussent plus sou- » pies avec lui et qu'ils s'empressassent davantage à lui sacrifier » leurs libertés. » Aux instances de Guillaume qui l'engageait à pénétrer plus avant dans le pays, il répondit que les volontaires dont se composait son armée refusaient de le suivre; que, d'ailleurs, il était dépourvu d'argent et que des affaires importantes l'appelaient en Angleterre. Il partit, en eff'et, après avoir donné le gouvernement de Cambrai à Balagny, l'une de ses créatures, et arriva à Londres au mois de novembre, peu de temps avant la capitulation de Tournai. L'espoir d'obtenir la main de la reine Elisabeth était ce qui l'avait déterminé à entreprendre ce voyage ; on put croire pour un instant au succès de cette démarche lorsque Elisabeth, en présence de toute sa cour, tira de son doigt un anneau et le mit à celui du prince français. Mais le comte de Leicester, qui jusqu'alors avait été le favori d'Elisabeth et dont ce mariage renversait les espérances, s'efforça de recouvrer l'influence qu'il avait momentanément perdue. Secondé par le mécontentement de la nation anglaise qui voyait avec déplaisir un étranger s'asseoir à côté du trône, il réussit à faire revenir Elisabeth sur sa détermination. Au moment où le duc d'Anjou se croyait sûr du triomphe, il fut adroitement congédié par la reine, qui, sans rompre tout à fait avec lui, l'engagea à retourner en Flandre en lui prêtant une somme de cent mille écus.

Le duc n'eut pas de peine à comprendre qu'il avait été joué;

il se promit de prendre sa revanche aux dépens de la liberté de nos provinces. Le 10 février 1582 il arriva à Flessingue : le prince d'Orange l'y attendait et l'y reçut au nom des états. De là il se rendit à Anvers, où devait avoir lieu l'inauguration solennelle du nouveau duc de Brabant. Cette cérémonie s'accomplit le 19 février avec la plus grande magnificence; elle fut suivie de fêtes splendides à l'aide desquelles le duc d'Anjou espérait acquérir la popularité qui lui manquait. Mais ces fêtes n'étaient pas encore terminées qu'un horrible attentat vint réveiller toutes les défiances dont ce prince était l'objet. Les vingt-cinq mille écus promis par Philippe à l'assassin du Taciturne avaient tenté la cupidité de tous les misérables perdus de fortune et d'honneur. Il se trouvait alors à Anvers un négociant espagnol, Jean de Isuncha, originaire de la Biscaye, avec lequel le roi d'Espagne entretenait de secrètes relations. L'associé de Isuncha, Gaspar Anastro, avait essuyé de grandes pertes dans le commerce : ce fut sur lui que l'émissaire de Philippe jeta d'abord les yeux pour exécuter le crime; il lui promit au nom du monarque « quatre-vingt mille ducats, une croix de Saint- » Jacques et d'autres honorables états ou oflTices. » Anastro, effrayé, n'osa pas s'en charger directement et s'adressa d'abord à son caissier Antonio Venero, puis à l'un de ses domestiques, jeune homme de vingt-trois ans, nommé Jean Jauregui. Ce dernier, moitié'par fanatisme, moitié par l'appât de la récompense promise, consentit à ce qu'on lui demandait (1).

Le dimanche 18 mars avait été fixé pour la perpétration du crime. Par mesure de précaution, Anastro s'était enfui à Dunkerque, où il attendait les événements. De son côté, Jauregui s'était confessé le vendredi à un moine jacobin nommé Antoine

(1) De Tassis s'intéresse à Jauregui et cherche à le justifier. Voici comment il parle de lui: « Eratadolescens religion! Calholicaesummoperèaddiclus, )) jdeôque credibile est fervent! religionis zelo eô fuisse adductum, » Commentaire, livre VI.

Timnierman, qui Tavait encouragé dans son dessein et lui avait donné l'absolution. Laissons à un chroniqueur contemporain le soin de nous raconter les détails de l'attentat (1).

« Monseigneur le prince d'Orange, après avoir ouy la predi- » cation en l'église le dimenclie xviij de mars 1582, se retira « en sa maison au lieu ou fust le chasteau d'Anuers, accom- » paigné de plusieurs seigneurs et gentils-hommes dont aucuns » demeurèrent a disner avec luy. Peu après, il disna public- » quement , comme il souloit , en la grand'salle de ladicte » maison, et lui faisoient compagnie messieurs les comtes de » Laual, messieurs ses enfans et deux de ses nepueux, enfans » de monsieur le conte Jean de Nassau, les sieurs de Bonniuet, » des Pruneaux et autres gentilshommes. Le disner se passa en » plusieurs honnestes propos et deuis : et entr'autres fust parlé » des cruautez commises es pais de par deçà par les Espaignols. » Peu après disnés ledit seigneur prince marcha vers son anti- » chambre pour entrer en sa chambre auec lesdits seigneurs et » gentilshommes, et en passant leur monstroit une pièce de » tappisserie où estoyent représentez des soldats espaignols. A » l'instant un jeune homme de basse stature luy tire un coup de )) pistoUet chargé d'une balle seule, et l'attainct au dessoubs de » l'oreille droicte, le perce de part en part, passant la balle par » le palais et sortant par la joue senestre près la mâchoire de » dessus. Ledit seigneur, comme depuis il a dit plusieurs fois, » ne sçavoit que c'estoit, et pensoit qu'il y eust quelque ruine » d'une partie de sa maison; car il ne sentoit point estre -> frappé : toutesfois sa veiie fust esblouie quelque temps. » A l'instant aucuns des seigneurs et gentilshommes , qui ) estoyent plus près de luy pour lors, donnèrent audit jeune » homme deux ou trois coups d'espée dedans le corps ; et les

(1) Brief recueil de l'assassinat commis en la personne de très-illustre prince de Nassau, marquis delà Vere, etc., par Jean Jauregiii, espagnol. — A Anvers, en l'imprimerie de Christoplile Plantin, 1582.

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» liallebardiers dudit sieur prince approchant, l'achevèrent à » coups de hallebarde. Cependant estant adverti ledit seigneur » de ce qui estoit advenu, et mesmes le sentant par le feu qui » estoit à ses cheveux, et oyant le bruict autour de l'assassina- » teur, s'escria : « Ne le tuez point. Je luy pardonn-e ma mort. » » et, se tournant vers aucuns seigneurs françois, leur disoit : « 0 que Son Alteze perd un fidèle serviteur. » Et incontinent » fust mené en sa chambre, soustenu soubs les deux bras, car y> il pouvoit marcher et n'étoit point tumbé du coup. »

La nouvelle de l'attentat fut bientôt connue de toute la ville, et les soupçons du peuple se portèrent d'abord sur les Français que Ton regardait comme les complices de l'assassin. Déjà une foule furieuse avait envahi les rues en criant : Voici des nopces de Paris; allons tuer les massacreurs (1); mais les papiers trouvés sur le corps de Jauregui prouvèrent que le coup n'était point parti de là. Ces papiers, écrits en espagnol, donnèrent connaissance des relations qui existaient entre Anastro, Venero, Timmerman et Jauregui. Anastro s'étant enfui, Venero et Timmerman purent seuls être mis en jugement. Ils furent condamnés le 27 mars à la peine capitale (2). Le prince d'Orange « ayant » entendu qu'on vouloit procéder à donner sentence définitive, » donna charge par escript au sieur de Sainte-Aldegonde de y> prier le magistrat qu'on les chastiast de la mort la plus douce » que faire se pourroit (3). Ce qui fut faict, car par sentence du

(1) Lk Petit, Chronique de Hollande et Zelande, livre XIIl, page 446. Ce propos est aussi rapporté par Sully, dans ses Mémoires.

(2) Voir les pièces de cette procédure, n° IX des Documents historiques. Je les ai déjà publiées dans la Belgique judiciaire, n" du dimanche 16 février 1845.

(5) Voici la lettre qu'il écrivit à Marnix à ce sujet :

« Monsieur de Sainte-Aldegonde, j'ay entendu que l'on doibl demain faire )) justice des deux prisonniers, estant complices de celuy qui m'a tiré le coup. » De ma part, je leur pardonne très-volontiers de ce qu'ils me peuvent avoir » offensé; et si ils ont, peut-estre, mérité un chastoy grand et rigoureux, je

» magistrat, le mercredi 28 du dit mois, furent mis à l'estache » sur un eschauffaut devant la maison de ville au milieu du » grand marché, et par l'exécuteur de justice estranglez au » garrot, leurs corps mis en quartiers et pendus sur les princi- » pales portes de la ville, leurs testes mises sur deux des » grands boulevards qui faisoyent par cy-devant partie du chas- » teau (1). »

Le bruit s'était d'abord répandu que le prince avait succombé à sa blessure ; les partisans de l'Espagne témoignèrent hautement la joie qu'ils éprouvaient d'être débarrassés de leur ennemi. Granvelle, qui était alors à Madrid, fut l'un des premiers à s'en réjouir (2). Alexandre Farnèse lui-même, trompé par le rapport erroné d'Anastro, crut devoir écrire à la plupart des villes révoltées que, puisqu'elles avaient perdu le chef de leur rébellion, elles devaient prendre le parti de se soumettre au roi. « J'espère, » mandait-il aux échevins d'Anvers, que Dieu vous aura osté de » devant les yeux le bandeau qui vous empeschoit de cognoistre » les ruses, cautelles et inventions par lesquelles il nourrissoit » la dissidence et perpetuoit vos misères pour sa convoitise et ') ambition particulière;... vous ayant bien voulu advertir et » asseurer qu'en cas que veuilliez vous prévaloir de l'occasion ■> que Dieu vous présente, ne trouverez personne qui vous y » aide avec plus de sincérité que je feray; vous offrant à cest » effect tout ce que je puis en vertu de l'authorité que j'en ay » de Sa Majesté, de laquelle je suis très certain que vous ne

)) vous prie vouloir tenir la main devers Messieurs du magistrat qu'ils ne les )) veuillent faire soulTrir grand tormenl et se contenter, s'ils l'ont mérité, 1} d'une courte mort. Sur ce, vous diray le bonsoir.

» Voslre bien bon aniy à vous faire service. « G'"'' de Nassau. »

(i) Brief recueil, etc.

(2) Lettre de Granvelle à M. de Bellefontaine; Archives de la maison d'Orange, tome VIII, page 76, n" MLXVI. « Les nouvelles, écrivit-il alors, » qui arrivent de la mort du prince d'Orange ne sont pas mauvaises et fussent » été melieures s'il fusl mort vingt ans devant. »

» recepvrez moindre grâce et faveur ni traictement pire qu'ont » esprouvé ceux qui se confiant en la naturelle douceur dont » icelle est douée, se sont si volontairement jectés es bras de sa » royalle clémence. » Nos villes se soucièrent peu de faire à leurs dépens l'épreuve de la « naturelle douceur » du roi d'Espagne; elles répondirent par un refus formel aux ouvertures du gouverneur général. La guerre recommença donc avec plus d'activité, et Farnèse se signala d'abord par la prise d'Audenarde (2 juillet 1582). Les forces dont il disposait s'étaient récemment accrues des régiments espagnols qu'il avait dû renvoyer pour se conformer aux clauses du traité d'Arras, et dont les nobles wallons, qui craignaient l'intervention d'une armée française, avaient eux-mêmes sollicité le rappel après la prise de Cambrai et l'inauguration du duc d'Anjou (i). Avec ce puissant secours, qui portait son infanterie à cinquante-six mille hommes et sa cavalerie à trois mille cinq cents chevaux, il lui fut aisé de maintenir sa supériorité. Le duc d'Anjou s'était depuis quelque temps emparé de plusieurs places peu importantes; mais cet avantage ne fut que passager, et bientôt Cambrai, Ninove et Gaesbeek retombèrent au pouvoir des Espagnols.

Irrité de ces échecs et mécontent du rôle secondaire que lui assignait l'influence de Guillaume, fatigué d'ailleurs des restrictions que les privilèges du pays mettaient à l'exercice de son autorité, le duc d'Anjou, mal conseillé par les courtisans qui l'entouraient, prit un parti qui devait lui devenir funeste (2).

(d) Lettre de Granvelle à M. de Bellefontaine ; Madrid, 28 février 4o82. Archives, tome VIII, page 70, n" MLXIII.

(2) « Dux gallus lassus et impatiens, diutiùs sub Auriaei virgà, ac ex jussu vel nutu populi turbulenti vitam degerere, cernens satis sibi virium ad manus esse, secreto sese tantâ indignitate alque opprobrio eximere, totumque imperium sibi soli vindicare constituit.» De Tassis, Commentaire, livre VI, page 434.

Fervaques, Rochepot, dont il écoutait les avis bien plus volontiers que ceux de Sully qui l'avait aussi accompagné, l'exhortèrent à s'emparer par force des principales places du pays et à s'y établir en maître absolu, au mépris des lois qu'il avait juré d'observer. Il se trouvait alors à Anvers et avait concentré autour de cette ville un corps d'armée assez considérable. Ces précautions éveillèrent les soupçons du prince d'Orange, qui dit un jour à Sully, en parlant du duc et de ses favoris : « Ces » gens-là ont des desseins pernicieux et pour eux et pour nous, » où, à mon advis, ils ne trouveront pas leur compte ; je vous » prie, monsieur, de ne pas vous éloigner de mon logis (1). » De leur côté, les bourgeois, qui se défiaient des Français, se tinrent sur leurs gardes et se mirent à l'abri d'une surprise en tendant les chaînes qui protégeaient l'entrée de leurs rues plus tôt qu'on ne le faisait auparavant. On arriva ainsi au 17 janvier 1585; ce jour-là, d'Anjou annonça son intention de sortir de la ville sous prétexte d'aller passer en revue son armée qui était cantonnée dans les faubourgs. Arrivé à la porte de Kipdorp, une querelle simulée s'engagea entre des gentilshommes de son escorte; ils feignirent de tirer l'épée, et les bourgeois qui gardaient la porte ayant voulu interposer leur médiation, le comte de Rochepot plongea son poignard dans le corps de l'un d'entre eux. Une mêlée affreuse s'engagea alors entre les Français et les Anversois, qui, trop peu nombreux pour résister, succombèrent presque tous. Sur ces entrefaites, l'armée du duc d'Anjou s'était avancée vers la ville; déjà quinze bannières d'infanterie et dix cornettes de cavalerie y avaient pénétré en poussant des cris de joie et de victoire, lorsque quelques bourgeois, profitant du tumulte, se glissèrent vers la porte, parvinrent à détacher la herse, et, coupant ainsi la retraite aux assaillants, empêchèrent le gros de l'armée de se joindre à ceux qui étaient

( \ ) Mém oires de Sv lly ; ch a p . XVII.

déjà entrés. Les rues devinrent alors le théâtre d'un combat acharné entre les habitants exaspérés et les soldats français qui, cernés de toutes parts, essayèrent d'échapper par la fuite au sort qui les attendait. Réduits à se précipiter du haut des remparts pour se dérober à la fureur des Anversois, ceux qui avaient survécu aux massacres de la rue trouvèrent pour la plupart la mort dans les fossés qui ceignaient la ville (1).

Le duc d'Anjou assistait de l'extérieur à ces scènes de carnage; il crut d'abord au triomphe de ses soldats, mais bientôt, cruellement désabusé, il se vit contraint de fuir pour assurer son salut. Il alla se réfugier à ïermonde où il apprit que les villes de Bruges, d'Ostende et de Nieuport avaient repoussé les tentatives dirigées contre elles. A la vérité, le coup de main avait réussi à Termonde, à Alost et à Dunkerque, mais ces succès partiels n'apportèrent aucun remède à la position précaire dans laquelle il s'était placé en compromettant son honneur et son autorité.

Les Malcontents et le prince de Parme s'empressèrent de mettre à profit les criminelles entreprises du prince français ; ils écrivirent aux états généraux pour les engager de nouveau à se joindre à eux. Mais les états repoussèrent ces suggestions et demandèrent avis au prince d'Orange, qui, le 7 février, leur répondit qu'ils avaient trois partis à prendre : se défendre euxmêmes, se soumettre à l'Espagne, ou se réconcilier avec le duc d'Anjou. De ces trois partis, disait Guillaume, le premier était évidemment le meilleur, mais il n'était guère praticable ; le plus

(1) Voir dans Le Petit, livre XIII, page ^58, un écrit du temps intitulé : Briefve déclaration faite par les Bourghmaistres, Echevins et Conseillers de la ville d'Anvers sur ce qui est arrivé en ceste ville, le il de janvier 1583, et dans Gachard, Analectes belgiques, cahier d'août 1830, page 312, une lettre du sieur d'Espruneaux, ambassadeur du duc d'Anjou aux Pays-Bas, au sieur de Bellièvre, en date du 26 janvier 1583. — Har.ïus, tome III, page 545; Metbrbn, livre XI, folio 223; De Tassis, livre VI, page 454; Mezerai, tome IH, page 564; Simonde de Sismondi, tome XII, page 171.

sûr était d'oublier les fautes du duc, qu'il valait mieux avoir pour soutien que pour ennemi, et qui seul pouvait encore être utile aux états (1). Ce conseil dicté par une politique intelligente fut suivi par les états ; ils envoyèrent des députés à d'Alençon, et le 25 mars 1585 il fut arrêté que le duc se rendrait pour un certain temps à Dunkerque, afin de faire oublier le fâcheux souvenir de sa camisade ; qu'il évacuerait Termonde et Dixmude, et que ses gens entreraient au service des états. A ces conditions tout devait être oublié; mais, par une de ces inexplicables bizarreries dont on trouve parfois des exemples dans l'histoire, on fît un crime à Guillaume d'avoir défendu le duc d'Alençon. Les accusations les plus contradictoires et les plus fausses furent dirigées contre lui : on prétendit qu'il s'était entendu avec les Français pour surprendre Anvers; on alla jusqu'à lui reprocher le mariage qu'il venait de contracter avec Louise de Coligny, fille du fameux amiral, et qui prouvait, au dire de ses ennemis, ses sympathies pour la domination française. Ces accusations injustes, Guillaume eut à les subir jusque dans sa famille : Jean de Nassau, son frère, lui reprocha son alliance avec les Français, et l'histoire, il est fâcheux de le dire, a souvent tenu le même langage. Si l'on veut savoir à quoi s'en tenir sur cette prétendue trahison du Taciturne, il faut lire la lettre qu'il adressa de Delft à son frère le 18 mars 1584. La grande âme du libérateur de la Hollande s'indigne de l'étroitesse de vues de ses accusateurs. « On » dit que je me doibs défier du parti de France, y écrit-il. Les » dangiers qu'il y a de ce costé ne me sont incogneus, ains » peut-être mieux cogneus qu'à ceulx qui en parlent, et me » touchent de plus près qu'à nul aultre : à qui doncq veult-on » que je me fie? Les princes d'Allemagne ont esté si souvent

(1) Meteren, livre XI, folio 227. Le Petit, livre XIII, page 4-70. Il est à remarquer qu'après la camisade, Jean de Nassau déconseilla vivement à son frère de se réconcilier avec le prince français. Archives de la maison. d'Orange, tome VIII, page 148.

» sollicitez et nous n'en avons receu aulcun secours ny appa- » rence. » D'ailleurs, ajoute-t-il, il faut s'en prendre aux villes, qui veulent à tout prix finir la guerre. Telle était alors, en effet, la situation du pays. Quoi qu'il en soit, Guillaume, froissé de l'injustice du peuple, dont l'ingratitude oubliait en un seul jour trente ans d'abnégation et d'héroïsme, quitta Anvers le 22 juillet 1583 et alla habiter la Hollande où devait l'atteindre encore le fer des assassins.

Quant au duc d'Anjou, il ne tarda pas à comprendre tout ce que sa position avait d'équivoque. Désespérant de regagner jamais la confiance des états, exposé à la haine et au mépris de la nation entière, il reprit le chemin de la France un mois avant le départ du prince d'Orange, et se retira à Château-Thierry, où il termina bientôt ses jours. Il mourut empoisonné, dit-on, par l'une des victimes de ses infâmes plaisirs (1), après avoir acquis, suivant l'énergique expression de d'Aubigné, autant d'ennemis qu'il y avait de gens qui le connussent (2).

(1) De Thou, livre LXXVIII,

(2) Il légua au roi de France ses titres sur les Pays-Bas et sur Cambrai. Henri III céda cette ville à Catherine de Médicis, qui la garda en garantie de ses droits sur le Portugal.

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