ALEXANDRE FARNESE
Il reste bien peu de chose à ajouter au récit de tant de misères. Avec Guillaume le génie de la liberté avait abandonné notre patrie. Seul, cet homme extraordinaire avait pu contenir et diriger les éléments opposés qui se partageaient alors les Pays-Bas ; quand il partit, fatigué d'une lutte infructueuse, on vit arriver au comble la confusion et le désordre. Sans frein et sans guide, les défenseurs de l'indépendance nationale brisèrent les faibles liens de solidarité qui les unissaient encore; ils continuèrent à résister aux Espagnols, mais ces efforts isolés, dernières étincelles d'un feu qui devait bientôt s'éteindre, restèrent stériles et impuissants. Triste dénoûment de ce drame terrible, dont les acteurs, à l'exception d'un seul, ne voulurent pas comprendre que pour réussir il fallait renoncer franchement au passé et demander à d'autres dogmes la solution des crises du présent et le bonheur de l'avenir.
242 RÉVOLUTION DU XVl*^ SIÈCLE
Quelques jours avant le départ de d'Alençon, Farnèse, habile à profiter des embarras de ses adversaires, avait vaincu à Steinberg le maréchal de Biron, l'un des lieutenants du frère de Henri III (7 juin 1583). La prise de Diest, de Nieuport, de Dunkerque et de Dixmude suivit de près cette victoire, et, pour terminer la campagne d'une manière éclatante, le prince de Parme fit cerner par ses troupes .la ville d'Ypres, l'une des trois places les plus importantes de toute la Flandre. Alarmés par l'approche du gouverneur général, les Gantois, voyant que les états ne savaient à quel parti se résoudre, envoyèrent de leur propre mouvement des députés au comte palatin Jean Casimir, puis à Hembyze, en offrant à ce dernier de lui rendre les fonctions de premier échevin dont il avait été autrefois dépossédé. Hembyze accepta les propositions qui lui était faites, et son élection eut lieu le 14 août 1583. Guillaume, tout absent qu'il était, n'avait pas cessé de s'occuper activement des intérêts de nos provinces ; il ne vit pas sans inquiétude le retour du tribun gantois. Le 20 août, il écrivit à la régence de Gand pour l'exhorter à ne pas se séparer des états généraux, car il se rappelait les excès commis en 1578 et il craignait avec raison le caractère fougueux du nouveau bourgmestre (1). Malgré ces exhortations, les Gantois persistèrent à ne pas se réconcilier avec le duc d'Anjou, qui, retiré en France, tentait encore à cette époque de renouer des relations avec les états généraux, en témoignant un repentir profond de sa folle conduite (2). Ce fut en vain que le 8 janvier 1584
(1) Archives de la maison d'Orange, tome VIII, page 234-, n« MCXXV.
(2) Le 3 novembre 1583, le seigneur d'Espruneaux écrivit en ces termes aux étals généraux : « Une altération par evenemens non espérez enflamme » les humeurs des meilleurs pour les tourner à effects extraordinaires, mais )) le bon naturel est plus prompt à se recognoistre, voire quelque mal qui » advienne, pour s'en repentir et reprendre, par iceluy bon naturel, ung » prompt et sainct remède pour rabiller les choses mesadvenues... Il se » cognoyt donc assez clairement, messieurs, que Son Alteze a ung entier )) regret de ce qui est advenu. » Archives de la ynaison d'Orange, tome VIII, page 264, n" MGXXXIV.
Guillaume s'adressa de nouveau à Hembyze pour l'engager à agir de concert avec la généralité (1) ; il ne parvint pas à lui faire partager ses vues. Dès lors on put prévoir le jour où toutes les villes, séparées les unes des autres, tomberaient au pouvoir du prince de Parme.
Ypres succomba la première : le 10 avril 1584 elle se rendit aux Espagnols, après un blocus qui avait duré tout l'hiver. Ce fut ensuite le tour de Bruges, où commandait Charles de Croy, prince de Chimay et fils du duc d'Aerschot. Ce seigneur, dont le père était toujours resté fidèle à Philippe, avait feint d'abandonner le parti des Espagnols pour s'attacher à celui des états généraux. Fomentant la discorde au sein de la cité, excitant la haine des Flamands contre les Français, il réussit à donner le change sur ses secrets desseins et jeta enfin le masque en livrant Bruges et Damme aux troupes royales le 25 mai 1584. Gand et Termonde résistaient encore ; Hembyze, déshonorant sa vie entière, commit le crime de s'allier à ceux qu'il avait jusqu'alors combattus pour ouvrir au prince de Parme les portes de Termonde; mais il fut découvert, traduit en justice, condamné comme coupable de haute trahison et décapité le 4 août, aux applaudissements de la foule indignée. « C'estoit, dit Mereren, » un homme hautain et grave, qui s'estimoit comme comte de » Flandre et avoit amené la Flandre et la ville de Gand en plu- » sieurs difficultés par un zèle inconsidéré. »
Pendant que les Gantois élevaient l'échafaud de celui qui avait été leur idole, la Hollande en deuil conduisait au tombeau les restes mortels de son libérateur. Fidèle jusqu'à la fin de sa carrière aux principes qu'il avait toujours défendus, Guillaume avait accepté la couronne comtale que lui offraient les états de Hollande, de Zélande et de Frise, mais aux mêmes conditions qu'il avait tour à tour fait imposer à l'archiduc Mathias et au
(1) Archives, tome VHI, page 299, n" MGXLII.
duc d'Anjou, c'est-à-dire en protégeant les droits de tous les citoyens aux dépens de l'ambition que lui prêtaient ses ennemis. La sanction de tous les privilèges, le consentement nécessaire des états non-seulement pour les impôts, mais aussi pour les traités de paix, les déclarations de guerre et toutes les choses d'intérêt général ; la convocation annuelle des états à une époque déterminée et le droit de se réunir aussi souvent qu'ils le trouveraient bon; le droit de présentation aux principaux emplois réservé au parlement; la formation d'un conseil de douze membres chargé de régler, d'accord avec le comte, tout ce qui se rapporterait au bien-être ou à la défense du pays; enfin, le droit attribué aux états généraux de pourvoir au gouvernement comme ils l'entendraient pour le cas où le chef de l'État enfreindrait l'un de ces articles : telles étaient les limites posées à cette autorité dont on a cru que Guillaume était avide, comme si un semblable but eût été digne de tant de persévérance et de génie (1) . Au-dessus de tout cela il y avait pour le Taciturne la conscience d'un grand devoir accompli, et dans la dignité qu'on allait lui conférer il ne voyait qu'un nouveau moyen d'être utile à la Hollande. On allait procéder à son inauguration lorsqu'un infâme meurtrier soudoyé par Philippe vint plonger tout un peuple dans le désespoir et dans les larmes : le 10 juillet 4584, jour à jamais néfaste, le prince fut assassiné à Delft par un Franc-Comtois nommé Balthazar Gérard. Cette fois la balle avait frappé juste : Guillaume expira presque aussitôt entre les bras de sa sœur, la comtesse de Schv^artzembourg ; à peine eut-il le temps de proférer ces paroles : « Mon Dieu, je suis fort blessé; aye pitié de mon ame et de ce povre peuple (2)!» Sublime pensée dans laquelle
(i) Groen Van Prinsterer, Archives de la maisan d'Orange, tome VIII, page 410.
(2) Il est beau de voir les partisans de l'Espagne faire l'éloge de Balthazar Gérard et célébrer sa constance au milieu des supplices. Voici comment s'exprime De Tassis à ce sujet : u Ductus ad supplicium, quod diversis ac
DANS LES PAYS-BAS !2io
on le retrouve tout entier ; dernier vœu d'un grand cœur qui ne regrettait point la vie, si le peuple à qui cette vie avait été consacrée conservait sa puissance et sa liberté ! Dieu entendit la prière suprême du martyr : la nationalité batave, fécondée par ce noble sang versé pour la plus noble des causes, défendue par le digne héritier du Taciturne, triompha de tous les efforts de l'Espagne et la contraignit à s'avouer vaincue. Soixante ans plus tard, un autre descendant de Charles-Quint, dépouillé de ce prestige de gloire que l'empereur avait ajouté à sa couronne, signa à la face de l'Europe l'acte d'admission de la Hollande au rang des nations indépendantes en même temps que celui de l'avilissement de la monarchie espagnole.
Guillaume mort, les succès du prince de Parme furent rapides et décisifs. Il s'empara d'abord du fort de Liefkenshoek (10 juillet); puis il assiégea celui de Lillo, mais il ne put réussir à l'emporter d'assaut et dut se borner à empêcher la libre navigation de l'Escaut en établissant des batteries sur ses rives. Le 27 août, Termonde le reçut dans ses murs; les Gantois découragés se rendirent à leur tour le 17 septembre; les réformés n'obtinrent pour toute grâce qu'un délai de deux ans pour vendre leurs biens et abandonner la cité de leurs aïeux. Bruxelles et Malines durent quelque temps après accepter des conditions analogues, et l'on vit encore, comme au temps de Marguerite de Parme, des familles infortunées aller chercher au loin une autre patrie et des maîtres plus cléments.
Restait Anvers, ce dernier asile de la liberté dans nos provinces ; Anvers que défendait encore le vieil ami de Guillaume,
» exquisilis modis, immanique ac barbarà crudelilate per complures dies » (quo tarditale crucialus augerelur) de eo fuit sumplum tanlâ animi quiele et » constantiâ, vullùs serenilate, ergaque Deum affeclu ad finem usque populo » sese speclandum prœbuil, ut ipsosmel execulores, totamque turbam ac mul- » titudinem circumstantium hœrelicorum, in summam admirationem ac stu- » porem conjecerit. »
l'illustre et généreux Marnix de Sainte-Aldegonde, à qui le prince d'Orange, en partant, avait confié le gouvernement de la ville où siégeaient les états généraux. Si Anvers eût dû être sauvé, Marnix seul pouvait opérer ce prodige; mais il n'y avait pas dans la cité de pouvoir assez fermement constitué pour organiser une défense suffisante et pour résister aux puissants moyens d'attaque dont Farnèse disposait. Les colonels de la milice bourgeoise, les chefs de quartiers, les doyens des métiers et des confréries disputaient à Marnix une autorité nécessaire. Instruit de ces circonstances, le prince de Parme, exploitant la consternation qu'avait produite l'assassinat de Guillaume, adressa le 43 novembre des propositions de paix aux bourgeois, en accusant le prince d'Orange de n'avoir cherché « autre chose » que se rendre maistre du pays tant par la ruyne des provinces » que par le sang des innocents (1). » Cette insulte gratuite jetée à la mémoire d'un homme dont tous les bons citoyens pleuraient encore la perte, ne produisit pas l'effet que Farnèse en attendait : les Anversois repoussèrent énergiquement les offres qui leur étaient faites (25 novembre), et, rappelant les véritables causes de la guerre, déclarèrent qu'ils ne voulaient passe séparer de la généralité. Le gouverneur se vit donc obligé de continuer le siège; on sait les prodiges qui y furent accomplis. L'Escaut fermé par des travaux gigantesques construits sous le feu des défenseurs de la ville; les machines terribles inventées par les assiégés pour détruire les ouvrages de leurs adversaires; les digues transformées en champ de bataille où deux armées, disputant le terrain aux flots du fleuve courroucé, viennent entasser les cadavres de leurs meilleurs soldats, témoignent de l'héroïque acharnement des deux partis et font de ce siège mémorable le dernier chant d'une sombre épopée. Farnèse, qui ne cessa de donner des preuves de la plus haute capacité et d'une incontestable
(1) Meteren, livre XII, folio 243.
bravoure, faillit plus d'une fois perdre la vie, surtout le jour où le formidable navire de Giambelli jeta dans les rangs espagnols la dévastation et la terreur. Après quatorze mois d'une admirable résistance, Marnix dut enfin céder à la volonté du peuple affamé qui demandait à se rendre. La capitulation fut signée le 17 août 1585 ; le prince de Parme, en échange du pardon général qu'il accordait aux habitants, imposa aux réformés l'obligation de sortir de la ville si dans le délai de quatre ans ils ne se décidaient pas à abjurer leurs croyances et à vivre « en l'exercice » de la religion ancienne, catholicque, apostolique et romaine. » Il leur permit cependant de disposer librement de leurs biens « pour les transporter, vendre ou aliéner selon qu'ils trouveront » convenir, ou bien les faire régir, recevoir ou administrer par » tels qu'ils voudroyent députer. » D'autres clauses du traité stipulèrent en outre la reconstruction de toutes les églises qui avaient été démolies, l'élargissement des prisonniers à l'exception du seigneur de Téligny, la remise entre les mains du prince de l'artillerie, des munitions et des navires de guerre appartenant aux Anversois, ainsi que le payement d'une contribution de quatre cent mille florins (1).
Le 27 août, Farnèse entra triomphalement à Anvers ; autour de lui se pressaient le duc d'Aerschot, le prince de Chimay, le comte d'Egmont, le comte d'Arenberg, le marquis de Renti, transfuges blasonnés qui applaudissaient à l'humiliation de leurs frères. Le prince se rendit à la cathédrale pour adresser à Dieu des actions de grâces; quelques jours après, il ordonna le rétablissement des jésuites et la reconstruction de la citadelle que Guillaume avait fait détruire autrefois.
(l) Articles et conditions du traicté fait et conclu entre V Altesse du prince de Parme, Plaisance, etc., lieutenant, gouverneur et capitainegénéral es pays de par-deça au nom de Sa Majesté comme duc de Brabant et marquis du Saint-Empire d'une part et la ville d'Anvers d'aultre part; le XV IJ jour d'aoust l'an MDLXXXV. — Anvers, de l'imprimerie de Chrislophle Planlin. V. n" X des Notes et Documents historiques.
Pendant que la foule accourait sur le passage de Farnèse, un seul homme, triste et rêveur, se tenait à l'écart : c'était Marnix de Sainte-Aldegonde, qui venait de voir disparaître la dernière des illusions dont s'était nourrie sa jeunesse Une clause spéciale de la capitulation l'avait autorisé à se retirer où il voudrait, à la condition de ne pas porter les armes pendant un an contre l'Espagne. Banni du pays où il était né, puisque pour y rester il eût dû renoncer à sa religion et courber la tête sous le joug, il alla chercher un asile en Hollande, non sans jeter un douloureux regard sur les murs de la cité qu'il avait si longtemps défendue. Une amère déception l'attendait aux lieux qu'il avait choisis pour retraite : accusé d'avoir vendu Anvers à Farnèse, il vit ses services méconnus ; l'ingratitude et la calomnie furent la seule récompense du dernier soldat de la révolution.
Le temps a effacé la trace des souffrances de nos pères, ils ne nous ont légué que le souvenir de leurs fautes : c'est à nous d'y puiser de grandes et sévères leçons. Fils d'un siècle profondément remué par les plus vastes questions politiques et sociales que l'humanité ait encore eues à résoudre, c'est dans les graves enseignements de l'histoire que nous devons chercher la lumière pour nous guider aujourd'hui. Voyons ce qu'il en coûta à la Belgique d'avoir renié les principes qui avaient fait éclore le mouvement du xvi® siècle, principes incomplets sans doute, mais qui n'en étaient pas moins un immense progrès, puisqu'ils affranchissaient la pensée et la conscience humaines et ouvraient des voies plus larges aux sociétés transformées par l'espérance d'un sort plus heureux.
Après la prise d'Anvers, il ne resta plus rien de la révolution ; l'invincible Farnèse a rétabli partout le calme et l'intolérance ; la restauration du despotisme espagnol est désormais un fait accompli. Enchaînée à une puissance en décrépitude et qui s*est condamnée à un lent et ignominieux suicide, la Belgique, calme pendant quelques années sous l'administration trop vantée d'Albert et d'Isabelle, se voit de nouveau absorbée par l'Espagne dont elle partage l'abaissement et les désastres. L'Europe, soulevée par la guerre de trente ans, donne rendez-vous à ses armées dans nos fertiles plaines que l'on peut dévaster impunément; qu'importe, en effet, à Philippe IV que l'on ruine notre malheureux pays? Bientôt la paix est conclue à Munster : c'est encore la Belgique que Ton sacrifie et dont on anéantit le commerce par la fermeture de l'Escaut, tandis que la Hollande régénérée traite de puissance à puissance avec ses anciens oppresseurs. Philippe IV meurt en laissant un trône déshonoré à l'imbécile Charles II, dernier rejeton d'une race flétrie; nos provinces, jetées lambeau par lambeau en pâture à l'ambition de Louis XIV, subissent sans pouvoir se plaindre le plus honteux démembrement; et comme si ce n'était pas encore assez de payer les frais d'une guerre impie, c'est sur le sol belge que les rois d'Europe viennent vider leurs querelles. La dévastation de nos campagnes, le bombardement de nos cités, vingt batailles livrées pour donner au vainqueur le droit de nous charger de fers : voilà notre histoire au xivi^' siècle. Charles II était déjà de son vivant descendu -dans la tombe; il va rejoindre ses ancêtres sous les voûtes de l'Escurial : Louis XIV, qui épiait avidement le dernier soupir du monarque, pose la couronne d'Espagne sur la tête de son petit-fils, étend sa main puissante sur ce qui restait de la Belgique et dispute cette proie si longtemps convoitée aux souverains coalisés. Le traité d'Utrecht est enfin conclu; un congrès européen veut opposer une barrière aux envahissements de la France : d'un trait de plume, il impose
à nos villes des garnisons hollandaises; il enlève à Philippe V les Pays-Bas espagnols, et, sans consulter la volonté nationale, il les livre à l'empereur Charles VI. Mutilée, appauvrie, la Belgique, rivée à l'Autriche, veut redemander au commerce les richesses qu'on lui a ravies : un édit impérial ordonne la suppression de la compagnie d'Ostende dont la prospérité naissante excite la jalousie de la Hollande et de l'Angleterre. Le sage gouvernement de Marie-Thérèse fait oublier pour un instant que la patrie est soumise à l'étranger; mais trois révolutions séparaient encore la Belgique du jour où elle devait enfin prendre rang parmi les peuples libres.
Aujourd'hui les plaies de l'esclavage sont fermées, l'indépendance est reconquise, et de tant de souffrances il ne reste plus qu'un indélébile souvenir et la haine du joug étranger. C'est un précieux dépôt que nous avons reçu de nos pères ; mais, sans faire ici le procès à une époque qui compte tant de martyrs, elle aurait pu, à la condition de le vouloir énergiquement, nous léguer mieux encore : l'indépendance. Il eût été facile, sans rien sacrifier de la foi religieuse à laquelle nos populations étaient attachées, de constituer le pays sur les bases de la pacification de Gand et de fonder à la fois le règne de la tolérance et de la souveraineté nationale. L'étroit esprit d'opposition et de rivalité qui existait alors dans nos provinces, les injustes défiances qui poursuivirent le grand homme dont le génie pouvait seul conjurer les dangers d'une aussi vaste entreprise, et les artifices des lieutenants de Philippe II nous ramenèrent, décimés et ruinés, sous le joug espagnol. L'heure de la vie nationale avait sonné pour la Belgique ; nos ancêtres ne l'entendirent point : ce fut là leur faute. Il nous en coûta trois siècles de servitude de plus, et lorsque enfin nous pûmes encore une fois combattre pour notre indépendance, il nous fallut la conquérir aux dépens de ceux qui avaient été nos frères, frères par la race, par l'histoire et par le commun amour de la liberté.
Certes, en contemplant le majestueux édifice élevé par la Belgique de 1830, les institutions que nous avons fondées, l'essor inouï qui s'est produit dans la sphère des intérêts moraux comme dans celle des intérêts matériels, le respect admirable de ce peuple pour ses lois et pour une dynastie désormais unie au pays par des liens indissolubles, il est impossible de ne pas s'enorgueillir de ces œuvres fécondes. Mais quelle que soit la fortune présente et la gloire qui en rejaillit sur nous, l'historien n'a pas le droit d'oublier que la patrie eût pu être plus grande et plus prospère encore, et qu'elle l'eût été, en effet, sans l'erreur désastreuse qui sépara nos destinées de celles des provinces du Nord. Quand on voit au xvii^ siècle la république des Provinces- Unies opposer une résistance indomptable à ce Louis XIV devant lequel tremblait l'Europe, qui peut dire ce qui fût advenu si les fils des chevaliers du Hainaut et ceux des communiers du Brabant et de la Flandre eussent pu se joindre aux marins de De Ruyter?
Ainsi lancés dans des voies différentes, l'un grandissant par l'indépendance, l'autre s'amoindrissant sous le despotisme, les deux peuples sentirent bientôt se relâcher les liens qui les avaient unis et devinrent rapidement étrangers l'un à l'autre. La langue, une jusque-là pour toutes les populations de race thioise, s'altéra et se corrompit dans la Flandre espagnole ; le mouvement intellectuel, si vif au xvi« siècle, s'atrophia et fit place au marasme; de jour, en jour la ligne de démarcation entre le Nord et le Sud se creusa plus profonde. Aussi, lorsque en 4815 les remaniements de la carte d'Europe rapprochèrent ces deux tronçons d'un corps depuis longtemps morcelé, la diplomatie se trouva impuissante à reconstituer ce qu'avaient brisé nos ancêtres. C'est par 1585 qu'il faut expliquer 1830.
Aujourd'hui, le développement de la vie nationale et les attractions de la liberté ont fait ce que les protocoles n'avaient pu faire. On a compris, en Hollande comme en Belgique , que
la fraternité des deux peuples est la garantie la plus sérieuse de leur indépendance. Les anciens ressentiments ont disparu ; nous avons renoué la chaîne de nos traditions aux glorieux souvenirs du xvi« siècle, et jeté ainsi les bases d'une alliance indestructible entre deux nations maîtresses de leurs destinées. De toutes parts surgissent les plus généreux efforts : savants, artistes, hommes d'État travaillent avec ardeur de part et d'autre à cet heureux rapprochement fondé sur une estime réciproque et sur l'intelligence du rôle qui nous appartient dans la famille européenne. Déjà l'on peut marquer le jour où la Belgique et la Hollande marcheront de concert et du même pas à la conquête du progrès. Ce jour sera béni dans les annales de la patrie ; forts de notre mutuel appui, éclairés par les erreurs et les revers du passé, et toujours fidèles au vieil esprit de liberté qui nous a été transmis avec notre sang, nous retrouverons, pour notre prospérité commune, les traces qu'a bien pu faire perdre, mais que n'a pu effacer le despotisme. Nous n'avons rien à craindre de l'avenir.