‹ Histoire de la révolution du XVIme siècle dans les Pays-basChapitre 19 sur 23 · MORT DE DON JUAN D'AUTRICHE · texte numérisé non relu

MORT DE DON JUAN D'AUTRICHE

L'histoire nationale a été depuis vingt ans l'objet d'investigations patientes et assidues qui se sont portées sur toutes les époques où les travaux antérieurs avaient laissé des lacunes regrettables. Cependant on n'a pas réussi à éclaircir tous les doutes que renferment nos annales, et parmi les problèmes dont la solution est encore incertaine se trouve celui des véritables causes de la mort prématurée de don Juan d'Autriche, le brillant et infortuné capitaine nommé par Philippe II au gouvernement des Pays-Bas espagnols. Cette mort si rapide, si imprévue devait naturellement faire naître des soupçons que ne justifiaient que trop le caractère et la politique bien connue du prince qui régnait alors sur l'Espagne. C'est ce qui arriva, en effet, et presque tous les écrivains du xvi*et duxvir' siècle

accueillirent sans protestation ni réserve le bruit d'un empoisonnement dont Philippe II était publiquement accusé.

Toutefois, il y a vingt-cinq ans, un savant aussi éclairé que modeste, à qui la Belgique est redevable de la plupart des découvertes faites dans ces derniers temps sur cette période de son histoire, émit l'opinion suivante dans un recueil qu'il publiait alors (1) :

« Les historiens ont débité bien des versions différentes sur les » causes de la mort de don Juan. Les uns l'ont attribuée à un » chagrin que lui auraient donné des soupçons conçus contre lui » par Philippe II ; on n'a pas même craint d'affirmer qu'il avait » été empoisonné par ordre du roi. Avant d'émettre une assertion » de cette importance, et que l'on ne peut appuyer sur aucune » preuve, il eût été naturel de se demander quel intérêt aurait » porté Philippe à commettre un crime aussi atroce, alors qu'au » contraire le bien de son service exigeait qu'il conservât à la tête » de ses troupes un général renommé et qui avait la confiance des » gens de guerre. On a prêté des projets ambitieux à don Juan, » et prétendu qu'ils avaient éveillé la défiance du roi ; mais, dans » cette supposition toute gratuite, le roi n'était-il pas le maître de » rappeler son lieutenant? Avait-il besoin de recourir au poison? » Certes, don Juan eût résigné le commandement au premier » ordre que son souverain lui en eût intimé. Agir autrement lui » eût été impossible, quand même il en aurait eu la volonté ; car, » rebelle aux commandements du roi, il se serait bientôt vu aban- » donné de tous ceux qui l'avaient suivi. »

Dans une autre publication (2), le même écrivain, persévérant dans son opinion, se crut plus tard fondé à attribuer la mort de don Juan à une maladie contagieuse qui régnait dans les environs de Namur. Cette persistance de la part d'un homme aussi judicieux qu'instruit, jointe à l'absence de toute preuve matérielle du forfait imputé à Philippe, était sans doute de nature à convaincre les

(1) Gachard, Analectea beljjiques, cahier de décembre 1830, p. A-K).

(2) Collection de documenta inédita pour servir à Vhittoire de la Belgique, aiuiéc 1834.

incrédules. Cependant des historiens modernes n'hésitèrent pas à accueillir encore les soupçons d'empoisonnement accrédités par les contemporains. Peut-être le quatrième volume de la correspondance de Philippe II, recueillie avec tant de soin dans les archives de Simancas par les ordres du gouvernement belge, éclaircira-t-il ce sombre problème par la pubhcation des documents relatifs au gouvernement du fils naturel de Charles-Quint; mais, jusqu'ici du moins, l'histoire doute encore.

En attendant que la lumière se fasse d'une manière plus complète, il n'est peut-être pas sans intérêt d'examiner jusqu'à quel point sont fondées les considérations morales que l'on a fait valoir en faveur de Philippe, et quelles sont d'un autre côté les présomptions qui autoriseraient à lui attribuer un crime de plus. Parmi ces dernières, le témoignage de la plupart des auteurs du temps ne peut pas être dédaigné, et doit même, semble-t-il, être pris en sérieuse considération, puisqu'il constitue encore actuellement le seul moyen de preuve que l'on puisse administrer.

On a demandé quel intérêt aurait pu porter Philippe à se débarrasser de son frère : cette question n'est pas bien difficile à résoudre. Pendant toute sa vie, don Juan avait été pour le roi un grave sujet de jalousie et de crainte ; il avait toutes les brillantes qualités qui font aimer les princes : la valeur, la bienveillance, la générosité. Véritable héros d'épopée, dès le début de sa carrière il sort, malgré Philippe qui le destinait à l'état ecclésiastique, d'un vieux château perdu dans les forêts de la Castille, pour aller battre les Maures comme le Cid. Vainqueur à Guevar et à Orgiva, il voit son bouillant courage enchaîné par les soupçons d'un despote. L'intérêt de la chrétienté l'emporte cependant bientôt sur la défiance dur oi, et Lépante ajoute au nom de don Juan tous les prestiges de la gloire. Plus haï que jamais de son royal frère « qui le regardait comme un » rival (1), » mais de plus en plus assuré des sympathies de ceux

(1) Strada, livre III, 2' décade. — Pctri Burmaniii, Analecfa Belgica, p. XV, préface.

qui l'entourent, il rêve dans l'ombre d'aventureuses destinées, quand la volonté de Philippe le jette tout à coup, seul, sans argent et sans troupes, sur les frontières des Pays-Bas. Dans son égoïsme aveugle, Philippe n'avait rien trouvé de mieux, pour ruiner l'influence du vainqueur de Lépante, que de le séparer de ses partisans : il ne savait pas qu'au rebours des autres, les hommes supérieurs grandissent par l'éloignement. La défiance du roi le suit dans ses fonctions nouvelles ; en vain il réclame à Madrid des subsides et des soldats : on le laisse se consumer dans une impuissance calculée (1), dans un découragement facile â concevoir de la part d'une âme aussi ardente. Mais son esprit impatient lui suggère encore une nouvelle entreprise, dont la pensée grandit en lui à mesure que le dégoût l'abreuve. Son ambition lui montre une ennemie de l'Espagne à renverser, le trône d'Angleterre à conquérir, les fers de Marie Stuart à briser ; c'est là un projet bien autrement digne de lui que de faire rentrer dans l'obéissance des bourgeois indociles. Il le fait pressentir vaguement au roi, dans une lettre qu'il adresse à Antonio Perez le 7 avril 1577. « Il est très-nécessaire, lui dit-il, que » Sa Majesté me tire d'icy, car, ne le faisant, il adviendra que je » manquerai à toutes mes obligations. » Son secrétaire Escovedo est bien plus explicite encore : « Quant au seigneur don Juan, écrit-il » le même jour au roi, il a trente ans : je n'en promects rien à » Vostre Majesté, sinon que le plus certain sera, s'il voit que » Vostre Majesté ne l'assiste suivant ce qu'il représente avoir de » besoing, qiCil s'en ira là quand Vostre Majesté le pensera le » moins. Et puisque je viens jusques à là que de le dire, Vostre » Majesté le croye et y prévienne avecq temps. » Cette dernière phrase est au moins singulière ; et si l'on ne connaissait l'attachement d'Escovedo à son maître, elle suffirait à faire croire qu'il était l'espion de Philippe.

On voit donc que les projets ambitieux de don Juan n'étaient

(1) Strada, loco cit. — Mctcrcii, Hkfoire des Fa\fi-JBax, fol. IRJ.

nullement, comme on la dit, une supposition toute gratuite. M. Groen van Prinsterer, le savant éditeur des archives de la maison d'Orange, Rapin de Thoiras, Strada lui-même n'hésitent pas à considérer ces desseins comme suffisamment constatés. Ce n'est pas non plus une assertion sans fondement que celle qui consiste à dire que depuis longtemps Philippe nourrissait des soupçons jaloux contre son frère, et que sa défiance était plus surexcitée que jamais. Elle ne tarda pas à se manifester d'une façon terrible.

Avant de rien entreprendre, don Juan voulut encore une fois essayer d'obtenir du roi les secours qu'il réclamait inutilement depuis si longtemps. Il prit donc la résolution d'envoyer en Espagne ce même Escovedo qui donnait à Philippe de si judicieux avis et qui devait à la confiance royale le poste qu'il occupait auprès de don Juan. On sait ce qui advint de ce voyage : soit qu'Escovedo fût devenu gênant pour l'accomplissement des desseins du monarque, soit qu'il n'eût pas répondu à ce que l'on attendait de lui, il fut assassiné par l'ordre exprès de Philippe. Ce fut Antonio Perez, l'âme damnée du roi, qui se chargea de cette mission et obtint en récompense le protonotariat de Sicile, rapportant 12,000 ducats (1).

C'est peu de temps après ce crime que don Juan ressentit les premières atteintes du mal étrange qui devait l'emporter dans la tombe. Il est assez difificile de ne pas établir une corrélation pour ainsi dire involontaire entre ces deux faits si rapprochés et si inattendus, d'autant plus que les raisons qui avaient détermin é Philippe II à faire périr Escovedo pouvaient fort bien aussi l'exciter à se débarrasser d'un frère qu'il regardait comme un rival dangereux par sa naissance et son courage, et qu'il savait d'ailleurs froissé, mécontent, impatient d'un joug dont la première occasion le délivrerait sans doute. Par la mort de don Juan, Philippe mettait un terme à une défiance trop longtemps nourrie pour ne pas lui être devenue aussi insupportable qu'elle l'était à don Juan lui-même ; il n'avait plus

(1) Marliaui, Histoire de l'Espagne moderne. — Migiiet, Antonio Ferez et Fkilippe II.

rien à craindre pour son autorité, et il donnait en même temps satisfaction à la basse jalousie que lui avait toujours inspirée le mérite du fils naturel de Charles-Quint.

Il n'en fallait pas tant à Philippe pour le décider à commettre une action criminelle. Peut-être d'ailleurs, grâce à cette morale élastique qui a trouvé des défenseurs même parmi les historiens, ne croyait-il pas plus criminel de supprimer un obstacle qui le gênait dans ses desseins que de faire périr dans les cachots et sur les bûchers tous ceux qui ne partageaient pas sa croyance. L'homme qui faisait si peu de cas de la vie du marquis de Montigny, des comtes d'Egmont et de Hornes, d'Escovedo et de tant d'autres, devait se soucier médiocrement de celle d'un prince dans lequel il avait toujours cru voir un compétiteur dangereux.

S'il fallait une preuve de plus de la facilité avec laquelle le roi sacrifiait ceux-là mêmes qui lui avaient rendu le plus de services, dès qu'il ne les croyait plus utiles à l'accomplissement de ses volontés, on la trouverait dans les curieuses révélations que contient le rapport adressé à M. le ministre de l'intérieur, en tête du second volume de la correspondance de Philippe II (1), au sujet des sentiments que ce monarque éprouvait pour Alexandre Farnèse, le restaurateur de l'autorité espagnole dans nos provinces. Il faut citer ce passage : Philippe II y est peint de main de maître :

« Après tant et de si éminents services rendus par Farnèse à » Philippe II, croira-t-on que ce monarque avait résolu de le des- » tuer du gouvernement des Pays-Bas, sans qu'il eût souci du » jugement qu'aurait porté l'Europe d'un tel acte d'ingratitude, » ni de l'humiliation qui en aurait rejailli sur son neveu? Quels » étaient donc les torts du duc de Parme ?. . . Il ne suivait pas aveu- » glément les instructions qu'on lui transmettait de Madrid. Phi- » lippe trouvait que, dans les affaires de France, il n'avait pas mon- » tré assez d'activité et de résolution. Il s'était vu obligé ù plusieurs

(1) Pape LXXX et suivantes.

» reprises d'aller prendre les eaux de Spa pour le rétablissement de » sa santé : le roi n'admettait pas que cela fût nécessaire ; il y » voyait une preuve de peu de zèle pour son service et était mécon- » tent du retard que les affaires devaient en éprouver. Que sait-on ? » peut-être le puissant souverain de l'Espagne et des Indes était-il » jaloux de la gloire qu'un petit prince d'Italie, son lieutenant » dans les Pays-Bas, s'était acquise par ses hauts faits. Donc il » résolut de le déposer. »

La mort de Farnèse épargna cette nouvelle honte à Philippe, qui, en apprenant ce triste événement, « l'un de ceux que, sans doute, » à cette époque, il souhaitait le plus au monde, » eut l'hypocrisie d'écrire au comte de Fuentès qu'il en avait éprouvé beaucoup de regrets. Trouvera-t-on invraisemblable après cela que sa jalousie et sa haine, bien autrement surexcitées àTégard de don Juan, l'aient amené à prendre un parti terrible sans doute, mais parfaitement conforme à son caractère et à ses habitudes? C'est un crime atroce, dira-t-on. Soit ; mais la mémoire de Philippe est-elle donc si pure de taches du même genre, qu'il ne puisse pas être au moins suspecté d'un fratricide ?

La raison qui consiste à dire que le bien du service du roi exigeait qu'il conservât à la tête de ses troupes un général renommé et qui avait la confiance des gens de guerre, ne paraît avoir qu'une valeur tout à fait secondaire. Depuis huit mois, Alexandre Farnèse avait rejoint son oncle avec les vieilles bandes espagnoles du duc d'Albe, et il est plus que probable que dès lors Philippe avait jeté les yeux sur lui pour remplacer le gouverneur général, si les circonstances venaient à l'exiger. Autant que le vainqueur de Gembloux, il était aimé et respecté du soldat, et, lui présent, la mort de don Juan ne pouvait entraîner aucun dommage pour l'autorité du roi et le succès de ses armes.

Enfin l'argument tiré de ce que le roi n'avait pas besoin de recourir au poison, qu'il n'avait qu'à rappeler son lieutenant et que don Juan se fût hâté de résigner le gouvernement au premier ordre de

son souverain, n'est pas plus sérieux que le précédent. Oui, Philippe II pouvait rappeler don Juan ; mais qu'eût-il gagné à le voir revenir en Espagne où il le considérait, et non sans raison, comme beaucoup plus dangereux que partout ailleurs? Don Juan irrité, blessé de la défiance de son frère et du traitement qui lui aurait été infligé, aurait-il calmé les inquiétudes qu'inspirait don Juan insoucieux de tout, hormis de la gloire (1)?

Quant à l'empressement que le prince eût mis à résigner les fonctions dont il était revêtu, il est permis de le révoquer en doute. Lorsqu'il écrivait à Antonio Ferez qu'il « manquerait à tous ses » devoirs » si l'on ne mettait pas un terme à l'état d'abandon où on le laissait dans son gouvernement, et qu'il projetait, sans l'aveu du roi, qui bien certainement n'y eût pas consenti, sa romanesque expédition d'Angleterre, il tenait assurément peu de compte de cette obéissance empressée dont on a voulu lui faire honneur au profit de la justification de Philippe.

Quelle a donc été la mort de don Juan d'Autriche ?

Il n'est pas possible aujourd'hui de répondre catégoriquement à cette question ; il est douteux qu'on le puisse jamais. Si, comme beaucoup de gens l'ont pensé, un crime a été commis, il est peu probable que l'on en retrouve jamais la trace dans un document échappé à l'indiscrétion d'un confident ou d'un complice. Ce n'est pas, d'ailleurs, le seul fait du même genre que l'histoire ait enregistré sur des présomptions beaucoup moins précises : elle a, presque sans contestation, admis à charge de Louis XI l'empoisonnement de son frère de Guienne, à peu près pour cette seule raison que, sans la mort de ce dernier, la ligue des grands vassaux renversait le trône du roi de France. A la vérité, Louis, quand on le soupçonna d'avoir ordonné cette mort, ne montra ni surprise ni colère; et le duc de Bourgogne, en apprenant la mort de son allié, fît publier un manifeste dans lequel il accusait le roi d'avoir fait mourir le duc de

(1) II Si je connaissais, disait don Juan, quelqu'un qui aimât la gloire plus que moi, « j'irais à l'instant même me jeter par la fenêtre. »

Guienne par poisons, maléfices, sortilèges et invocations diaboliques. Mais ce ne sont pas là des preuves plus solides que celles qui résultent des considérations précédemment indiquées et de Topinion concordante émise par un grand nombre d'historiens sur la mort de don Juan.

Voici, au reste, le récit que nous a laissé de la mort du prince un témoin oculaire, son confesseur, chargé, comme on ie verra, par don Juan lui-même, de faire connaître au roi d'Espagne ses dernières volontés (1) : ^

« Par des lettres du prince de Parme et d'Octave de Gonzaga, V. M. aura appris l'affliction dans laquelle il a plu à Notre Seigneur de nous mettre par la mort du seigneur don Juan. Afin de remplir ses ordres et aussi pour alléger en partie la peine que V. M. en ressentira, je dirai dans cette lettre tout ce qu'il m'a chargé de supplier V. M. pour la décharge de son âme que non-seulement je crois, mais j'ose assurer qu'elle jouit déjà de la récompense et de la couronne réservées à ceux qui terminent leur vie dans la foi sainte et dans le service loyal de leur roi, et dont plusieurs n'auront pas essuyé autant de souffrances que ce seigneur trës-chretien et trèssoumis à Y. M.

» Tout le temps qu'il étoit au château de Namur, S. A. l'employoit à se réconcilier avec Dieu, et à donner l'ordre à ses affaires. Il m'a souvent recommandé de prier Dieu (puisqu'il n'avoit que sa personne à lui offrir) de vouloir bien l'employer à la défense de la religion chrétienne catholique, et de lui accorder de mourir, avant que de faire ou de souffrir qu'on fît la moindre chose qui l'offensât.

» Deux jours avant que le prince remporta la victoire de Gembloux, il me fit appeler et me dit que, bien qu'il pensoit de commencer une escarmouche, cependant les succès de la guerre étaient

(1) Lettre que le confiseur de S. A. don Juan écrivit à Sa Majesté des choses qui s'offrirent avant et après sa mort. Man' de 8 p. in-fol., aux archives du royaume, tome VII bis de la collection Eoutart.

si variables, qu'il vouloit faire une confession générale, ce qui lui étoit très -facile par la fréquentation des sacrements, dont il avoit l'habitude depuis son arrivée dans ce pays-ci. La nuit après qu'il eut fait cette confession générale, et qu'il eut fait des dispositions comme s'il alloit rendre compte à Dieu dans cet instant même, il dit en se promenant : « Mon père, afin que vous sachiez pour le pré- » sent et pour toujours quelle est ma volonté...., je recommande » mon âme à Dieu et à mon père ; quant à mon corps, j'entends » bien qu'il ne fait rien où il reposera jusqu'au jour du jugement; » mais je veux vous charger et vous prier de demander en mon » nom au roi mon frère que, vu la bonne volonté avec laquelle je » tâche de le servir, il m'accorde la grâce d'ordonner que mes os » seront inhumez auprès de ceux de mon seigneur et père ; c'est » ainsi que mes services se trouveront récompensés. Quant à mes » comptes, j'en ai très-peu, et puisque je suis fils de l'empereur et » que je meurs au service du roi, que S. M. dispose de mes vieux » haillons, comme appartenant non-seulement à un fils et frère, » mais encore à un sujet et esclave. Je ferois la même chose si tout » le monde m'appartenoit. »

» Il m'ordonna expressément de supplier V. M. de daigner lui pardonner s'il a profité des deniers de V. M. tant en Italie qu'ailleurs. Il me dit encore beaucoup d'autres choses à ce sujet, et, quoique je m'en souvienne, je n'en fais pas mention pour ne pas affliger davantage le cœur de V. M.

» Cette même nuit, S. A. se retira comme si c'eût été réellement la dernière de sa vie, désirant pouvoir recevoir le lendemain le viatique, ce qui ne fut possible que deux jours après cette célèbre et miraculeuse victoire. Le samedi du Saint-Esprit, la veille de la Pentecôte, étant près de Philippeville, je le priai de ne pas exposer sa personne qui étoit si nécessaire à l'Eglise et au service de son frère, car. Sire, non-seulement il aff'rontoit les périls, mais il enduroit des fatigues au-dessus de ses forces. Il me répondit : « Mon père, je » doi9 cela et plus encore à Dieu et au roi mon seigneur, à qui

)> (comme je l'ai déjà dit, et je le répète maintenant) je donne mes » os et tout le reste si je meurs ici dans ses États. »

» Le premier d'août, laissant plusieurs choses pour ne pas ennuyer V. M., la nuit avant que Son Altesse se rangeât pour aller contre l'ennemi qui s'étoit assemblé près de Malines, il se confessa et se prépara à recevoir le lendemain le Saint-Sacrement, qu'il reçut en effet. Après sa confession il dit que celui faisoit un bon testament qui offrôit son âme à Dieu et son corps à la compagnie qu'il aime le plus en cette vie, ce qui étoit son auguste père, et qu'il abandonnoit ses biens à celui qui s'en seroit le mieux servi pour les obligations qu'il pouvoit avoir à l'un et à l'autre, car il ne s'occupoit qu'à le servir. Plusieurs fois il me répéta : « Mon père, n'ou- » bliez pas les trois choses, puisque vous voiez le péril auquel je » vais m'exposer. »

» Il me dit dernièrement, le jour qu'il tomba malade, que, bien que les médecins disoient que son mal n'étoit pas dangereux, il se sentoit fort affligé et sans courage, et que ce qui le rendoit trèscontent étoit de se voir si pauvre, que rien sur la terre ne pourroit l'empêcher d'ajuster ses affaires avec Dieu, surtout ayant son père dans le ciel, et V. M. pour son Seigneur et frère sur la terre ; qu'il étoit très-sûr que, confiant ses affaires entre vos mains, elles auroient le succès qui convenoit à lui et à elles. Il me demanda ce jour-là de lui donner des détails sur la vertu du martyre, et me fît entendre plusieurs fois qu'il avoit prié Dieu d'y avoir une part.

» Jeudi suivant qui fut le 25 de septembre, il se confessa comme un élu de Dieu, me disant qu'il connaissoit qu'il avoit peu de jours à vivre, et que rien ne lui déplaisoit davantage sinon le peu de temps qu'il avoit employé au service de Dieu et de V. M. ; et qu'il vouloit faire connaître au monde entier que, si pendant sa vie il n'avoit pas eu le bonheur d'être religieux, c'étoit pour obéir à son père, mais qu'à sa mort il vouloit l'être autant que cela dépendoit de lui, et ne plus penser à ce qu'il possédoit sur la terre ; que cela appartenoit à son frère, à qui il recommandoit ses dômes-

tiques qu'il estimoit beaucoup parce qu'ils sont très-bons et trèsfidèles, et que plusieurs d'entre eux sont très-pauvres et ont ^abandonné leurs foyers pour le suivre tant en mer que sur le continent. N'ayant pas en ce moment un maravédis, il ne peut leur payer pas même leurs gages, qui leur sont dus depuis bien longtemps, tant par lui que par madame sa mère qu'il révéroit. Il me nomma d'autres personnes que je ferai connaître à V. M. si cela lui fait plaisir.

» Vendredi matin 26 que je suis entré pour lui faire une visite, il se plaignit de ce que les médecins l'avoient obligé de prendre un breuvage, et il en avoit beaucoup de regret parce qu'il croyoit que ce breuvage l'empêcheroit de communier; je lui dis que cela n'importoit en rien ; alors il m'ordonna de m'informer des médecins s'il risquoit en le remettant à un autre jour, ou en différant jusqu'au dimanche, jour qu'il pensoit gagner le jubilé ; les médecins dirent que la maladie permettoit ce délai. Ainsi il se réconcilia le dimanche matin avec tant de sentiment et de tendresse, que j'en eus la douleur et la peine que Dieu sçait en apprenant que sa maladie augmentoit, et, disant la messe dans sa chambre, il me demanda la face de son Dieu me disant « que l'on me mette à la face de mon » Dieu, » prononçant des paroles avec le très-saint Sacrement dignes d'une bouche aussi chrétienne, et lui disant s'il pouvoit et si c'étoit sa volonté étant nécessaire du Sacrement de l'extrême onction qui lui restoit à recevoir, il le demanda avec tant d'instance pour l'état où il étoit, comme un don très-précieux et fort désiré de lui. La messe finie, il nomma le lieu de sa sépulture jusqu'à ce que V. M. en eût ordonné autrement...

» Le lundi et le mardi se passèrent avec de très-grands travaux et un grand martyre, parce que tout son parler n'étoit que de pourvoir la tranchée et d'envoyer de la cavalerie et des munitions en disant presque à tous moments que cela étoit ce qui convenoit au service du roi.

» Le même mardi pendant la nuit je lui demandai s'il ne sou-

haitoit pas le sacrement de rextrême onction ; il me répondit tout comme s'il n'eût pas de mal : Oui, mon père, d'abord, d'abord, d'abord, et le reçut donnant des marques qu'il prioit, bien qu'on ne l'entendoit pas, parce qu'il parloit confusément.

» Le mercredi matin, qui fut le jour de son passage, une heure et demie avant qu'il mourut, je lui demandai s'il vouloit entendre la messe, et donnant des signes de la tête il fit entendre de si, et au temps de l'élévation, les cavaliers qui étoient à son chevet l'en avertirent, et bien qu'il avoit déjà les yeux serrés et qu'il étoit pour ainsi dire hors de lui-même, il quitta le bonnet qu'il avoit sur la tète avec empressement pour adorer dans son cœur son Dieu, le regardant des yeux de son âme, ne le pouvant plus voir de ceux de son corps.

» Le reste du temps jusqu'à sa mort, qui fut environ une heure de l'après-midi, se passa à l'assister et lui nommer et invoquer le saint nom de Jésus et de Marie. Et ainsi comme un oiseau du ciel il s'envola, sans le moindre mouvement du monde.

» Ce fut la fin, très-puissant seigneur, d'une si glorieuse vie de ce fils et sujet comme il se nommoit de V. M., et, selon que j'entends, dans trente et trois années, il accomplit la volonté de ses deux pères, de l'empereur notre seigneur de glorieuse mémoire, et de V. M. Il meurt comme un fils très-obéissant et sans aucuns biens, comme un religieux, même comme un pauvre soldat. Il n'avoit pas la moindre chose du monde à lui, et en cela il imitoit fort bien la pauvreté de Jésus-Christ, et quatre ou cinq mois avant qu'il mourut, il s'occupoit si sérieusement aux œuvres de miséricorde, de piété et d'humilité, qu'il me paroissoit très-souvent dans ce que je le voiois faire en ma présence un grand exemple d'édification à tous. Tout son contentement étoit d'assister les malades, dont il y avoit une grande quantité au camp, les allant voir dans leurs baraques, accompagnant le très-saint Sacrement, leur faisant l'aumône de sa main propre, les recevant avec des entrailles de père, leur cherchant des charrettes pour les conduire à l'hôpital. Il me

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recommandoit particulièrement radministration des sacrements aux malades, et que personne ne mourût sans les recevoir, ledit hôpital tenant à part les pestiférés, me chargeant aussi que ceux-ci ne mourussent sans les recevoir quand cela seroit possible. Il vouloit que je l'assistasse à bannir de cette armée les blasphèmes, les juremens et les péchés publics, principalement l'hérésie, me promettant que je le trouverois en cela, bien que ce fût contre son plus proche, toute la faveur du monde ; comme eftectivement il commençoit à faire, mettant l'armée dans un si bon ordre à la fin de trois mois qu'il étoit en campagne, qu'elle paroissoit un couvent de religieux. Et de telle manière se comportoit cet heureux prince, que, comme ses soldats le voyent mort à présent, ils ne peuvent pas croire qu'il n'ait eu un esprit de prophétie touchant sa mort jusqu'à dire qu'il ne paraît pas qu'il soit mort comme un homme, mais comme un ange il soit volé vers Dieu au ciel.

» Puisque, prince très-chrétien, des trois choses qu'il avoit le jour auparavant devant ses yeux, la première, qui est l'ame, pour sûr est à Dieu, et ses os, et ses domestiques, et ce peu dont il s'est servi jusqu'à présent, sur tout quoi nous attendons les ordres de V. M. que nous prions Dieu qu'il veuille conserver longtemps.

» De Namur, ce 3 octobre 1578 »

On remarquera sans doute que ce document, si complet et si précis à tous autres égards, garde un silence absolu sur la nature et les causes de la maladie de don Juan, ainsi que sur les symptômes qui la caractérisaient. Ce mal étrange, qui se manifeste pour la première fois le 22 ou le 23 septembre, n'est qualifié nulle part ; ce détail valait cependant bien la peine qu'on le mentionnât. Il est bien question du grand nombre de malades qu'il y avait alors au camp, et des pestiférés qui occupaient un hôpital particulier ; mais rien qui puisse faire penser que l'on doive attribuer à une maladie contagieuse la mort de don Juan.. Et cette observation semble acquérir d'autant plus de valeur, qu'il était plus naturel d'assigner

à ce funeste événement une cause qui eût dû être connue de toute l'armée. Mais parler des soins et des recommandations de don Juan à propos des pestiférés, et ne pas ajouter que c'est à son dévouement, à son abnégation qu'il dut de contracter la maladie dont il fut la victime, ce que vraisemblablement on n'eût pas manqué de faire s'il en eût été ainsi, c'est ouvrir un large champ aux conjectures, c'est presque légitimer le soupçon.

Toutefois, pour être impartial, il faut citer ici une annotation très-précise qui se trouve inscrite dans le Memorie-Boeli der stadt Ghent, sous l'année 1578, et dont voici la teneur ; « Item outrent » Ramesse starf don Juan van Oostenrijcke, 's conincx gouverneur » ende bastaerde broeder, binnen Gembloers, van de peste. » (Item vers la Saint- Remy don Juan d'Autriche, gouverneur et » frère bâtard du roi, mourut à Gembloux, de la peste.) » Mais on se souviendra que ces annotations, faites dans nos grandes communes par le chroniqueur quotidien du magistrat, n'ont de valeur historique que pour les faits dont la cité même a été le théâtre, ou qui ont un rapport direct avec ses intérêts. Il y a, d'ailleurs, dans ces quelques lignes une erreur de fait flagrante : don Juan n'est pas mort à Gembloux, mais à Bouges, près de Namur. N'estce pas une raison de plus de se tenir en garde contre une mention sommaire qui n'est, selon toute probabilité, que l'enregistrement d'un simple on dit?

Strada, dont l'excessive indulgence pour Philippe II est bien connue, et qui écrivait son histoire de Bello Belgico bien peu d'années après ces événements, se croit obligé, malgré toute sa i-éserve, de mentionner les bruits qui s'étaient accrédités sur l'empoisonnement de don Juan.

« Quand il apprit, dit -il, l'assassinat de son secrétaire Escovedo, » qu'il avait envoyé en Espagne pour obtenir un secours, se voyant » abandonné du roi, ce jeune prince, qui ne se souvenait que trop » qu'il était le fils d'un empereur, mourut enfin de déplaisir et de » tristesse. Si à cette mélancolie quelqu'un ajouta du poison,

» comme ceux qui virent le cadavre assurent en avoir reconnu les » traces non équivoques, cest ce qiteje ne 'puis affirmer (1). »

Ce témoignage, si prudent d'ailleurs, prend dans la bouche de Strada une importance extrême. Il est à remarquer que l'écrivain, en général exactement renseigné sur les événements dont il parle, ne dit pas un mot de la maladie contagieuse à laquelle on a attribué la mort de don Juan. Il eût cependant été plus naturel d'indiquer cette cause que le déplaisir et la tristesse, dont les effets ne sont pas d'ordinaire aussi funestes.

Moreri (2), dans son dictionnaire historique, se borne à dire que don Juan mourut de peste ou de poison. Brantôme, selon sa coutume, est beaucoup moins réservé ; voici comment il s'exprime dans ses Vies des Ca;pitaines illustres étrangers : « Don Juan mourut, » dit-on, de peste qu'il avoyt prise de madame la marquise d'Avré ; » mais tout le monde ne dit pas cela, même en Espagne, où l'on » tient qu'il mourut empoisonné par des bottines parfumées. » On se rappelle, en effet, qu'à l'époque où Brantôme écrivait ceci, Catherine de Médicis avait mis à la mode en France l'usage de ces poisons d'Italie que son parfumeur, le Florentin René, l'aidait à préparer.

Hugo Grotius(3), Mézerai (4), Watson (5) admettent tous, d'une façon plus ou moins explicite, la probabilité d'un empoisonnement. Grotius surtout, dont l'autorité est des plus respectables, exprime clairement qu'il croit à la réalité de ce crime. Meteren ne dit rien de positif sur les causes de la mort de don Juan (6), mais il insiste beaucoup sur les embarras de toute espèce que la jalousie du roi d'Espagne créa au jeune prince. Enfin, parmi les auteurs contempo-

(1) ri In defuncti corporis extitisse non obscura veneni vestigia affirmant, qui viderunt, « dit textuellement Sxbada. hib. X, dec. I.

(2) Tome III, page 315, neuvième édition.

(3) De Relus Belgicis, livre III, p. 75.

(4) Histoire de France, tome III, p. 348.

(5) Histoire de Philippe II, tome IV, liv. XIV, p. 105.

(6) P. 1G3. Il faut remarquer que Meteren, dans son ouvrage, est constamment injuste envers don Juan, qu'il accuse d'être hautain et téméraire, et de porter une haine secrète aux Pays-Bas.

rains, M. deMarliani, auteur d'une Histoire de VEs])agne moderne justement estimée, raconte ainsi (1) la mort de don Juan : « N'at- » tendant plus rien de l'avenir ni de son frère, sa santé s'altéra » tout à coup d'une manière si prompte, qu'il est resté peu de » doute que la même main qui avait poignardé Escovedo avait y> empoisonné don Juan : il expira dans les plus horribles convul- » sions. Son cadavre se couvrit immédiatement de taches noires et » livides, son corps se dessécha, et sa peau était roussie comme si » elle eût été brûlée. »

Que l'on compte ou que l'on pèse ces témoignages, on n'en arrivera pas moins à un total imposant et qui ne permet pas de considérer comme si dénuée de fondement l'accusation dirigée contre Phihppe IL En reconnaissant donc qu'elle n'est pas, selon le style du palais, démontrée à suffisance de droit, il faut avouer en même temps qu'il n'y a pas une seule bonne raison à donner pour la détruire.

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