CAUSES DE LA REVOLUTION
En transmettant à Philippe II ce sceptre devenu trop lourd pour ses mains vieillies, Charles-Quint lui avait en même temps légué une tâche pleine de dangers. Ses dernières paroles, ses suprêmes conseils en renonçant au trône, avaient été une exhortation à persévérer dans la voie où il était entré, malheureusement pour sa gloire et pour les destinées de sa race (1) : persistant jusqu'au bout dans une obstination fatale, il avait insisté sur le maintien exclusif de la foi catholique, et sur l'application rigoureuse des édits par lesquels il avait inaiguré en Belgique l'odieux système de l'inquisition. Singulier vertige, anachronisme étrange de la part d'un prince qu'une longue expérience
(1) V. dans Gachard, Analeclcs Belgiques, cahier d'avril 1850, p. 75 à i06, la relation de la cérémonie de l'abdication, ainsi que les discours du conseiller Philibert de Bruxelles, de l'Empereur, de Granvelle et de la reine Marie de Hongrie, gouvernante générale des Pays-Bas.
avait dû initier à l'art de régner, et qui pensait peut-être, en niant la lumière, parvenir à l'empêcher d'éclairer le monde. Doué d'une profonde sagacité, l'empereur avait compris sans doute que « réclamer la liberté du chrétien conduisait irrésisti- » blement à réclamer la liberté de l'homme (1) ; » défenseur ardent du principe d'autorité, c'était avec terreur qu'il l'avait vu frappé dans sa forme la plus respectée, et il s'était efforcé de le protéger; mais pouvait-il espérer que son fils triompherait où lui-même avait été vaincu , et n'y a-t-il pas quelque chose de providentiel dans cet aveuglement des pouvoirs qui s'écroulent et qui méconnaissent le péril même au bord du précipice qui les doit engloutir? Heureux dominateur de l'Europe, Charles- Quint avait pu, se reposant sur le prestige d'une victoire éphémère, fulminer impunément les peines les plus cruelles contre les partisans des nouvelles doctrines; nos populations, instruites par le châtiment infligé aux Gantois révoltés, avaient subi sans se plaindre les terribles placards qui vouaient au feu, au fer et à la fosse les audacieux dont la conscience refusait de se soumettre à ces lois qui prétendaient enchaîner la pensée (2). Cinquante mille têtes, livrées dans nos provinces à des bourreaux infatigables, avaient d'ailleurs retenu l'audace encore novice des réformateurs (5) ; ils ne se sentaient pas assez forts pour entrer
(i) L. Blanc, Introduction à l'histoire de la révolution française.
(2) On a quelquefois vanté l'administration de Charles-Quint ; il est pourtant difficile d'accorder une admiration légitime à l'auteur de l'épouvantable placard du 25 septembre 1550, qui infligeait les châtiments les plus horribles, non-seulementapx hérétiques, mais même à ceux qui les logeaient ou les recevaient chez eux; qui encourageait les délateurs en leur promettant la moitié des biens de leurs victimes, et qui annulait expressément tous les actes faits par des coupables, en y comprenant les aliénations et les testaments ! Ce placard n'était d'ailleurs que la confirmation amplifiée de ceux qui avaient été publiés en 1531, 1540, 1544, 1546 et 1549.
(5) Meteren, Histoire des Pays-Bas, livre I, évalue à 50,000 le nombre des personnes mises à mort pour cause de religion sous le règne de Charles- Quint. Grotius en porte le nombre à 100,000.
dans la lice ; mais, à l'avènement de Philippe II, les choses avaient changé de face : les croyances luthériennes avaient fait des progrès manifestes, et, dès les premiers jours de son règne, Philippe II vit se dresser devant lui, menaçant et redoutable, Je génie de la réforme, cause fondamentale de notre révolution du xvi^ siècle.
Il ne peut pas être question ici, on le comprend, du côté religieux de ce mouvement célèbre dont un moine obscur avait donné le signal et qui, parti de Wittemberg, semblait vouloir embrasser le continent tout entier, mais seulement de son caractère et de sa signification politiques. On a souvent affecté de confondre ces deux aspects, bien distincts pourtant, de la réforme ; on a feint de n'y voir qu'une insurrection contre le dogme, qu'une hérésie vulgaire, et de méconnaître l'idée nouvelle qui se révélait au monde. Aujourd'hui encore, au milieu d'un siècle qui doit sa grandeur à la liberté de la pensée, cette erreur volontaire n'a pas cessé d'avoir cours, et il ne manque pas d'écrivains qui persistent à regarder comme une querelle de moines la lutte qui portait la société moderne dans ses flancs. S'il ne se fût agi, dans la réforme, que de savoir qui l'emporterait du pontife de Rome ou du cénobite ignoré, l'œuvre de Luther eût passé inaperçue, car la conscience humaine n'eût fait aucune différence entre le bûcher de Jean Huss et celui de Michel Servet. Aux yeux de l'histoire, le luthéranisme n'a rien à reprocher, en fait d'intolérance, au catholicisme politique : comme lui, il manifesta l'intention de gouverner, de comprimer la pensée ; ce n'est donc pas à ce titre qu'il a droit à la gratitude de la postérité.
Mais l'élan réformateur accomplit, à son insu, on peut le dire, une rénovation bien autrement grande et majestueuse. Jusquelà, la pensée était en tutelle : il l'émancipa; elle était refoulée sur elle-même : il lui donna le monde à conquérir. En présence d'une société fondée sur le principe d'autorité étendu, dans son
application, à ce qui échappe par son essence intime à toute espèce de contrainte, il fît voir ce qu'il y avait d'injuste, d'impie dans une prétention semblable; et, reprenant l'œuvre interrompue des martyrs qui défiaient dans les cachots et les amphithéâtres la toute-puissance des empereurs, il attesta, même à son préjudice, le progrès incessant de l'humanité et la vanité des efforts tentés pour l'arrêter dans sa marche. Il réfuta par le mouvement le dogme de l'immobilisme : c'est là son honneur. Quant à la formule religieuse sous laquelle il s'est manifesté au vulgaire, l'historien n'a pas à l'apprécier.
Luther lui-même n'avait pas deviné et ne voulut pas avouer les inévitables conséquences de ses doctrines ; il s'aperçut, mais trop tard, « qu'apprendre aux peuples à discuter le pape, c'était » leur apprendre à discuter les rois (1) ; » il voulut s'arrêter alors, mais il n'était plus le maître de comprimer dans l'intelligence humaine « le besoin nouveau de penser, de juger libre- » ment pour son compte, avec ses seules forces, des faits et des » idées que jusque-là l'Europe recevait ou était tenue de rece- » voir des mains de l'autorité (2). » Un ardent désir d'affranchissement, un sentiment profond de leurs droits trop longtemps méprisés s'étaient éveillés au cœur des peuples, et l'émancipation proclamée par Luther, loin d'être circonscrite dans les bornes des croyances religieuses, s'étendit bientôt à toutes les autres sphères de la pensée (3).
(1) L. Blanc, Introduction à l'histoire de la révolution française. — «... Insilum est à natura hominibus aversari dominos atque œgrè imperia pati. Quid facient impulsi quotidianis declamationum flabris, ac tuti fidenlesque religionis objectu? )) Strada, de Bello Belgico, lib. 111, dec. 1.
(2) GuizoT, Histoire de la civilisation en Europe, VII'"'' leçon.
(3) M. Groen Van Prinsterer, éditeur de la Correspondance inédite de la maison d'Orange-Nassau (Leyde, Luchlmans, 1835-1848), a étrangement dénaturé le caractère historique de la réforme. II dit , tome 1 , page 175 :
(( La réforme sanctifia l'obéissance en sanctifiant le pouvoir; elle rendit » l'homme libre, non par le renversement de l'autorité, mais en lui faisant
Nos provinces ne pouvaient rester étrangères à ces tendances hardies ; plus que les autres pays, elles étaient préparées à en recevoir l'impression. Habituées à l'esprit de tolérance que devait nécessairement protéger, en l'encourageant, l'essor de leur commerce et de leur industrie; soumises d'ailleurs à un régime qui, malgré de notables imperfections, réunissait encore en définitive d'incontestables avantages, elles virent de bonne heure dans la réforme ce qui s'y trouvait en effet, une conquête nouvelle et précieuse , une liberté de plus à joindre à celles dont elles avaient depuis longtemps appris à jouir. L'imprudence et l'impopularité du nouveau souverain firent le reste.
On a vu que Charles-Quint, en publiant ses placards contre les hérétiques, y avait ajouté une sanction barbare par l'établissement aux Pays-Bas de l'inquisition, ce tribunal exécrable, dont l'Espagne connaissait déjà les horreurs (1). A maintes reprises cependant, les représentations pressantes et renouvelées de Marie de Hongrie avaient obtenu de lui que l'on mît un frein au zèle sauvage des suppôts de cette affreuse tyrannie; au lieu d'obéir textuellement aux dispositions des édits, on les laissait parfois sommeiller, et l'empereur, absorbé dans les préoccupa-
» voir qu'en obéissant au souverain légitime, il obéissait à Dieu, qui est le » maître aussi du souverain. Les principautés et les trônes, ébranlés par les )) doctrines démocralico- républicaines du xv^ et du xvi* siècle, furent » replacés sur leurs bases par le principe conservateur et par les doctrines » antirévolutionnaires du protestantisme chrétien. » Apprécier ainsi la réforme, c'est lui ôter toute sa grandeur.
(1) L'empereur nomma plusieurs inquisiteurs dans nos provinces, entre autres Ruard Tapper, François Sonnius, et notamment le conseiller François Vanderhulst, ù qui il donna le droit formel de procéder contre les dissidents « par inquisition, dénonciation et même par voie de torture. » Lettres de commission de F, Vanderhulst, données à Bruxelles, le 23 avril 1522, citées' par M. Gachard, p. CVI de son rapport à M. le ministre de l'intérieur, tome I, de la Correspondance de Philippe 11, recueillie aux archives de Simancas. — V. aussi De Neny, tome I, page 43.
tiens de la politique européenne, avait cessé par intervalles d'insister sur l'exécution formelle de ses sévères volontés. Mais de semblables tempéraments ne pouvaient convenir aux inflexibles convictions de Philippe; dès le début de son administration, il s'empressa de remettre en vigueur ce code terrible dont il comptait s'armer pour dompter la conscience de ses sujets (1). Ce fut là une faute capitale (2), car les temps avaient changé et les hommes aussi. Ce que l'on avait souff'ert de Charles-Quint, on ne voulut plus le tolérer de la part de Philippe, et quoique ce dernier n'eût fait que confirmer les édits de son père, la réprobation qu'ils excitaient s'accrut de toute la haine instinctive que l'on portait au monarque.
Quel était donc le caractère de ce prince qui possédait le triste privilège de s'attirer ainsi l'aversion de sujets jusqu'alors dévoués et fidèles? Né sur le sol de l'Espagne, Philippe y avait reçu de bonne heure des leçons d'orgueil et de despotisme ; cette éducation rendait plus sensibles encore sa morgue naturelle et ces manières hautaines qui froissaient les franches et expansives allures de nos aïeux (3). Aff'ectant par un maladroit et dédai-
(1) 20 août 1S56.
(2) « La prétention de forcer à croire, si on peut mettre ces deux mots ensemble, ou de punir matériellement la croyance, la persécution de l'hérésie, c'est-à-dire le mépris de la liberté légitime de la pensée humaine, c'est là l'erreur qui a coûté le plus cher à l'Église... Mais la force rencontrait là une résistance qu'elle ne pouvait vaincre. Pour peu qu'on leur laisse de mouvement et d'espace, la pensée et la liberté humaine réagissent énergiquement contre toute tentative de les assujettir, et forcent le despotisme qu'elles subissent à s'abdiquer lui-même à chaque instant. )) Guizot, Histoire de la civilisation en Europe, V leçon.
(3) « L'empereur, qui cognoissoit mieux que prince ni homme du monde la superbe et orgueilleuse nature des Espagnols, et peult-être l'inclination du roy son fils, d'aultre part Testai de ce pays, ce qui le pouvoit perdre ou conserver, advertit sérieusement le roy, si il ne retenoit cest orgueil d'Espaigne, qu'il prevoioit bien qu'il seroit la cause de la ruine entière de cest estât, lequel à la longue ne pourroit soufîrir cesle insolente domination que les Espaignols exercent partout où ils peuvent. El lui fist ceste remontrance en
gneux oubli des convenances de ne parler en Belgique que la langue espagnole, il rappelait à la nation par cette préférence injurieuse qu'elle avait cessé d'être elle-même et que désormais elle devait s'attendre à subir une domination justement détestée. Nourri dans les principes de la foi catholique, il portait le zèle religieux jusqu'au plus impitoyable fanatisme et voyait avec horreur les tentatives faites par l'esprit humain pour conquérir son indépendance. Soupçonneux comme tous les tyrans, et n'accordant sa confiance à personne, pas même à ceux qu'il élevait aux plus hautes fonctions de l'État et dont la fidélité avait été éprouvée par de longs services, il ne voulait s'en rapporter qu'à lui seul de la direction de toutes les affaires et consumait dans un travail fiévreux et stérile la remarquable intelligence, la prodigieuse activité dont l'avait doué la nature (1). Ces qualités précieuses, il semblait ne les avoir reçues que pour les faire servir au malheur de ceux que le hasard de la naissance avait soumis à ses lois; « la liberté des sujets et la liberté des consciences lui paraissaient également sacrilèges, et comme il se croyait le champion de Dieu en les détruisant sur la terre, tous les moyens lui étaient bons : aucun scrupule ne l'arrêtait, aucune cruauté, aucune perfidie ne répugnait à ses convictions (2). » Poursuivant avec une inébranlable résolution le but insensé de toute sa vie, la restauration de toutes les formes de l'absolutisme, il ruina volontairement de florissantes contrées plutôt que de faire fléchir les principes dont il avait entrepris la défense, et dans l'atrocité de sa logique il aima mieux régner sur des pays dévastés que d'être, comme il le disait lui-même, le souverain d'un peuple
présence de feu monsieur le comte de Boussu, moi et plusieurs aultres seigneurs de la chambre. » Apologie ou défense de très-illustre prince Guillaume d'Orange, comte de Nassau, etc. Leyde, Charles Sylvius, 1581, page 44.
(1) Gachard, Rapport à M. le ministre de l'intérieur, page XLVIII, tome I de la Correspondance de Philippe II.
(2) SiSiHo?îDE DE SisMONDi, lUstoirc des Français, tome XII, page 154.
d'hérétiques (1). Fils insoumis, époux coupable, père dénaturé, il mérita que l'histoire fît peser sur sa tombe le soupçon de l'assassinat de sa femme et de son fils, et le flétrît d'un stigmate indélébile en condamnant à jamais son nom aux gémonies de la postérité.
On a tenté de nos jours la réhabilitation de Philippe II; pour atténuer ce que l'histoire a le droit d'appeler ses crimes, on a allégué qu'il était sincère et de bonne foi dans sa conduite ; on a soutenu qu'en résistant aux irrésistibles vœux de son époque, il était dans son droit de fervent catholique et de monarque absolu (2). Il est certain que pour ceux aux yeux de qui l'émancipation de l'esprit humain est une calamité sociale, et qui profitent de la liberté présente pour rêver encore le retour du passé, le fils de Charles-Quint est l'incarnation la plus complète du principe dont ils sont les sectateurs attardés. Mais la légalité apparente dont ils veulent assurer le bénéfice à leur idole n'est qu'un mensonge, qu'un subterfuge dont il est impossible de se payer. Quand les derniers Césars jetaient en pâture aux bêtes fauves les disciples de l'homme-Dieu coupables d'avoir initié le monde à une foi nouvelle, ils avaient aussi pour eux la légalité. Avec eux était le droit public de leur époque : les révoltés, c'étaient les martyrs. Et pourtant la conscience universelle ne s'y est pas trompée : elle a flétri le droit barbare de la Rome païenne, elle a exalté les apôtres de l'égalité et de la fraternité. C'est qu'au-dessus du droit et de la légalité de convention imposés par un despote à son peuple, il y a les lois éternelles de la justice et de l'humanité ; ce sont elles
(1) Lettre de Philippe au grand commandeur de Caslille, d2 août 1566. Correspondance de Philippe II, p. 445.
(2) On a peine à comprendre que M. Groen Van Prinsterer {Archives de la maison d'Orange, tome I, page CLVIIÏ), puisse écrire ce qui suit : « En » refusant d'admettre l'exercice d'une autre religion que la sienne, le roi )) agissait conformément au droit public de son époque. Un le) refus était son )) droit. »
qui condamnent Philippe, et celui-là n'était pas digne de régner, qui, méconnaissant les devoirs sacrés imposés aux chefs des nations, luttait contre son siècle, au lieu de marcher avec lui.
Ainsi, d'une part, un peuple invinciblement entraîné par le courant des idées réformatrices, blessé dans son amour-propre national et soulevé par les cruautés inquisitoriales; de l'autre, un prince s'obstinant dans une erreur coupable, et décidé à tout perdre plutôt que de renoncer à son système, tels furent les premiers éléments de la révolution. D'autres causes, moins importantes peut-être, mais dont on ne peut contester l'influence, ne tardèrent pas à s'y joindre.
Les victoires de Saint-Quentin et de Gravelines (1), en contraignant la France humiliée à reconnaître encore une fois l'ascendant de l'Espagne, avaient hâté la conclusion d'une paix aussi ardemment désirée par Philippe II que par le fils de François P^ Le monarque espagnol attendait avec impatience le moment d'abandonner un pays où son despotisme se sentait mal à l'aise ; aussi, lorsque le traité de Câteau-Cambrésis, conclu le 3 avril 1559, eut consacré l'abaissement de la France en restituant à son heureuse rivale toutes les conquêtes faites pendant la durée de la guerre (2), et en stipulant le mariage de Philippe avec Elisabeth de France, fille de Henri II, le roi ne songea plus qu'à régler au plus tôt les affaires de l'administration des Pays- Bas et à abandonner pour toujours ces belles contrées dont il devait anéantir la prospérité. La paix avait rendu ses États à Philibert de Savoie, gouverneur général des Pays-Bas depuis
(1) 10 août 1537, 15 juillet 15S8. F. Meteren, Histoire des Pays-Bas, livre I, fol. 17 à 19. — Gachard, Analectes Belgiques, cahier d'avril 1830, page 106; bulletin de la bataille de Gravelines envoyé à Philippe II, extrait des archives du royaume.
(2) Par le traité de Càteau-Cambrésis, la France resliluail à l'Espagne les villes suivantes : Saint-Quentin, le Cûtelet, Hani, Thionville, Yvoi, Dampvilliers et Montmedy.
1555 ; Philippe confia les hautes fonctions que ce départ rendait vacantes à Marguerite, duchesse de Parme, fille naturelle de Charles-Quint. Cette princesse, née dans nos provinces (1), sans être douée de bien grandes capacités politiques, possédait cependant avec des qualités peu ordinaires chez une femme l'art de s'attirer falFection de ceux qu'elle devait gouverner (2). Joignant à une perspicacité rare un esprit ferme et prudent, elle sut au milieu des circonstances les plus difficiles concilier la dignité de sa charge avec les légitimes exigences du pays. Au lieu de persister aveuglément dans une politique dont chaque jour lui démontrait les dangers, elle eut le noble courage de conseiller une sage modération à Philippe et de mériter ainsi la disgrâce de ce prince, qui répondit à ces conseils par l'envoi d'un soldat assassin. Enfin, lorsqu'elle vit son pouvoir compromis par le choix du lieutenant que lui adjoignait la cour de Madrid, elle aima mieux résigner des fonctions qu'elle ne pouvait plus exercer avec honneur que de souiller son nom en l'accolant à celui du duc d'Albe. Il ne manquerait rien à sa renommée si, plus scrupuleuse à garder la foi promise, elle n'eût parfois donné des preuves d'une versatilité que ni les périls de sa position ni l'irrésolution naturelle à son sexe ne peuvent suffire à excuser (5).
En plaçant Marguerite de Parme à la tête de l'administration du pays, Philippe semblait accorder à cette princesse un écla-
(j) Elle était née à Audenarde en 1522, de Marguerite Van der Genst, et avait épousé en 1558 Octave Farnèse, duc de Parme et de Plaisance.
(2) «... Et verô aderat ei non modo animas muliebrem conditionem supergressus , sed etiam habitus quidam corporis incessusque , quo non tamen femina sortita viri spiritus, quam vir ementitus veste femina videretur. Quippè vires illi tantse, ut venari vel cervos mutatis ad cursum equis consuesset cujusmodi venatione homines perquàm robusti succumbunt. Nec deerat aliqua mento superiorique labello barbula : ex quâ virilis ei non magis species, quàm auctoritas, conciliabatur. » Strada, lib. I, dec. prima.
(5) F. Gachard, Correspondance de Philippe II, tome I, p. CLXIII.
tant témoignage de confiance et de sympathie; mais, fidèle à ses habitudes soupçonneuses, il avait pris soin en même temps d'amoindrir autant que possible l'autorité dont il l'avait investie, par l'organisation qu'il avait donnée au corps politique connu sous le nom de conseil d'État. Ce conseil se composait de deux fractions bien distinctes : dans l'une se rangeaient tous ceux dont le zèle et le dévouement aveugles étaient acquis au monarque; dans l'autre, les seigneurs qui représentaient le parti national, l'opposition légale et modérée aux prétentions d'un gouvernement absolu. A la tête des premiers se trouvait Antoine Perrenot, seigneur de Granvelle (1), d'abord évéque d'Arras, puis cardinal et primat des Pays-Bas : sous le titre modeste de conseiller d'État, lui seul en réalité gouvernait nos provinces. D'origine bourguignonne (2), Granvelle avait été dès sa jeunesse initié à ces secrètes intrigues dont la cour d'Espagne aimait à s'entourer ; éloquent, érudit, actif et habile, il n'avait pas tardé à se rendre nécessaire à un prince dont il flattait les impérieux désirs par une adroite déférence et par un esprit naturellement souple et courtisan. Comme intelligence, comme aptitude des affaires, il était évidemment de beaucoup supérieur à Marguerite et à Philippe lui-même, mais ces qualités, quelque brillantes qu'elles fussent en lui, manquaient de cette élévation qui est le privilège et le signe du génie ; on le vit bien quand il fallut lutter, dans le sein du conseil d'État, contre un homme dont les conceptions échappaient à la vulgaire sagacité du cardinal. Bien différent d'ailleurs de son redoutable maître, il n'eut, on
(1) Né à Ornans, près de Besançon en 1517, mort à Madrid en 1568. Il élail évêque d'Arras à 23 ans. V. pour les détails de sa vie, les Mémoires pour servir à l'histoire de Granvelle, par don Prosper Bouquet, religieux de la congrégation de Sainl-Vanne,2 vol. Paris, Guillaume Despretz, 1753.
(2) Meteren et Grolius se sont préoccupés de l'origine roturière de Granvelle ; Meteren surtout semble lui reprocher d'avoir eu pour aïeul « un homme de meslier » (livre II, folio 32). Si le ministre de Philippe II n'avait eu que de semblables torts, ils ajouteraient à sa gloire, au lieu de la ternir.
peut le dire, ni croyances politiques ni croyances religieuses ; flatteur jusqu'au servilisme, avide de plaisirs, d'honneurs et de puissance, il traîna trop souvent dans les débauches l'habit dont il était revêtu, et dont il ne sut pas respecter le sacré caractère ; n'obéissant dans sa conduite qu'à ce besoin de dominer, à cette insatiable ambition qui fut le mobile de toute sa vie, il n'eut pas même pour excuse ce fanatisme sincère que l'on a parfois invoqué pour la justification de Philippe. Détesté des grands qu'il se plaisait à rabaisser par son orgueil insupportable (1), odieux au peuple qui voyait en lui le satellite complaisant de l'étranger, il eut le pire de tous les défauts pour un homme d'État : celui de n'avoir d'autre passion qu'un immense égoïsme et d'avoir tout sacrifié à ses intérêts, jusqu'à sa gloire même. Sans être cruel par instinct, il fut le premier, après avoir suggéré à Philippe l'idée d'arracher un fils à son père au mépris des droits de la nature, à lui conseiller l'assassinat de l'homme illustre dont le génie fondait la liberté de la Hollande. Personne ne contestera ses grands talents et ses vastes connaissances ; mais s'il ne doit pas répondre de tous les crimes commis par le prince dont il était le ministre, s'il ne fut pas toujours l'instigateur des mesures iniques qui désolèrent notre patrie, il eut du moins le déplorable courage de s'y associer pour conserver sa faveur et son crédit. C'en est assez pour légitimer la haine qui s'attacha à son administration et qui le suivit jusque dans sa chute.
Tel était l'homme à qui Philippe avait commis le soin de nos destinées (2). Granvelle formait avec le comte de Berlaymont et
(4)(( Antonio PerenoUo haveva altezza d'inlendimento, ma non meno altezza di cuore : quanto per l'iina pari ad ogni vasto maneggio, tanto per l'altra più acconcio ad adminislrare un governo dispolico che civile ; si che quando gli locco di regger provincie aborrenti de l'uno et lenaci del altro, ne caglono la perdila al suo signore. » Pallavicini^Uv. XIII, ch. 15. — V. aussi Gachard, rapport au ministre de l'intérieur, tome I, page CLXXX de la Correspondance de Philippe II.
(2) Le Petit, Chronique de Hollande et Zélande, tome II; liv. 9, emporté
Viglius de Zuichem d'Aytta le conseil secret, appelé la consulte, auquel avait été exclusivement attribué le droit de conférer les emplois et les bénéfices. Cette préférence, injurieuse pour les autres membres du conseil d'État, blessante pour Marguerite ^ elle-même dont la consulte restreignait les pouvoirs, était motivée par le caractère bien connu de ceux à qui le roi l'avait accordée. Berlaymont, cœur droit et ferme, Viglius, jurisconsulte probe et expérimenté, étaient sincèrement attachés à la cause de Philippe, et n'eurent d'autre tort que de placer trop souvent leurs serments au monarque avant les devoirs que leur imposait le bien de leur pays.
Lamoral d'Egmont, prince de Gavre, figurait au premier rang
de cette autre fraction du conseil d'État qui représentait le parti
de l'opposition nationale. A ce nom qui, après trois siècles,
K . brille encore aujourd'hui de tout l'éclat d'une réputation sans
H^ tache et de la glorieuse auréole du martyre, l'histoire doit tout
^B le respect que commandent les grandes infortunes, mais elle lui
^Bdoit aussi la vérité; en proclamant les vertus privées et les
^H talents militaires de cette illustre victime, elle peut sans hésiter
^M lui adresser le grave reproche de n'avoir pas compris l'étendue
H[^des obligations que lui assignaient son influence et sa renommée.
^■Possesseur de biens immenses, il était aimé du peuple, qui,
^■séduit par la franchise et l'afiîibilité de ses manières, le regardait
^^ comme son défenseur le plus fidèle ; Gravelines et Saint-Quentin
avaient uni en lui le double prestige de la valeur et de la victoire
à celui de la richesse et de la popularité. S'il l'eût voulu, il
pouvait mieux que tout autre, en se plaçant résolument à la tête
du mouvement révolutionnaire, en assurer le succès et arracher
son pays à la tyrannie qui devait le frapper le premier ; mais au
moment décisif il manqua complètement de cette fermeté, de ce
tact politique qui distinguent les âmes d'élite à l'heure du
par son aversion pour Granvelle, va jusqu'à dire « qu'il esloit maître passé en magie et qu'il jeloil des sorts. »
danger. Inquiet, troublé, préoccupé de ses intérêts matériels, il ne put se décider à prendre un parti sage, et cette hésitation fut la cause de sa perte. Naturellement présomptueux et enclin à tirer vanité de son importance personnelle, séduit d'ailleurs par l'accueil et les promesses que Philippe lui avait faites lors de son voyage en Espagne, il eut l'imprudence de croire à la clémence et à l'affection d'un prince qui ne respectait pas même le souvenir des services rendus. Il fit plus encore : il poussa l'aveuglement jusqu'à renier pour un instant la cause qu'il avait d'abord embrassée, et se fit honneur près du monarque d'avoir contribué à châtier des rebelles dont il devait être le protecteur. En payant donc à sa mémoire un juste tribut d'éloges et de regrets, l'histoire dira de lui qu'il ne sut point s'élever à la hauteur de la mission que lui imposaient les circonstances, et que, pour être véritablement un grand homme, ce n'est pas assez que de savoir mourir (1).
Philippe de Montmorency, comte de Bornes, n'a guère d'autre titre à la gloire que d'avoir partagé le supplice du comte d'Egmont; sans cette éclatante communauté d'infortune, il est probable qu'il fût resté confondu dans cette foule de nobles martyrs qui portèrent leur tête aux échafauds dressés par le duc d'Albe, et desquels il ne se distingue ni par son courage ni par sa portée politique. Mais, à côté de ces deux hommes que leur malheur a rendus célèbres, s'en trouvait un troisième dont il est temps d'esquisser le portrait, et qui fut le héros et le promoteur de l'insurrection qui se préparait dans nos provinces.
(1) Les contemporains de d'Egmont l'avaient déjà apprécié à sa juste valeur. « Esamigo de humo, » disait de lui Granvelle. Pontus Payen, dans ses mémoires, en fait un portrait plus sévère encore : « Avide de l'admiration de tous, dit-il, il était en même temps hautain et présomptueux, visant à réunir le double caractère d'un magnat arrogant et d'un chef populaire, peu versé aux leUres, grossier et ignorant en matières d'État, police civile... etc. »
Guillaume de Nassau, prince d'Orange, fut un de ces rares génies dont le coup d'œil vaste et sûr, les conceptions hardies dominent et maîtrisent les événements de toute une époque, et dont la Providence semble marquer d'avance les hautes destinées (4). Élevé à la cour de Charles-Quint, dont il possédait la confiance et l'amitié, il avait étudié la politique à l'école de ce maître habile, et avait su profiter des expériences que l'empereur avait faites aux dépens de sa propre puissance. A un jugement sain et rapide, à une prudence excessive il joignait une âme grande et généreuse, une constance inébranlable dans ses desseins, et ce courage froid et réfléchi qui permet de mesurer et de mépriser. le danger. Ne hasardant point le combat quand il n'était pas sûr de la victoire, s'il n'entrevit pas d'abord toutes les suites du mouvement qu'il dirigeait, il posséda le difficile talent de saisir à propos les circonstances et de s'en faire une arme terrible contre ses ennemis. Profondément convaincu de l'inutilité des efforts impies dans lesquels s'épuisait le monarque
(1) (( Feruntque a parente (cui Gulielmo quoque nomen) consultum fuisse super liberorum fato Philippum Melanchtoiiem, qui Chaldaïcis ralionibus erudilus genelhliacum agebal, professione quàm scienliâ clariorem; confecto eorum tliemate, dixisse Gulielmum genesim haud sanè œquabilem habere : primum ad magnos honores slellisauligantibus perventurum, dein moliturum longé majora, sed ad exlremum infelici rerum exitu vilam conclusurum. » Strada, lib. II, dec. I.
Guillaume de Nassau, IX'' du nom, fils de Guillaume le Vieux et de Julienne de Stolberg, naquit en 1535. Ce prince épousa en premières noces Anne, comtesse de Buren, dont il eut Philippe-Guillaume, et Marie, qui épousa le comte de Hohenlohe. Sa seconde femme fut Anne, fille de Maurice, électeur de Saxe; de ce mariage naquirent Maurice de Nassau, Anne, femme de Guillaume-Louis, comte de Nassau, et Emilie, mariée en 1595 à Emmanuel, prince de Portugal et vice-roi des Indes. Il eut pour troisième épouse (10 juin 1574) Charlotte de Bourbon, fille de Louis de Bourbon, duc de Montpensier; de cette union naquirent six filles. Enfin, Guillaume prit une alliance avec Louise de Coligny , fille de Gaspard , amiral de France, et de Charlotte de Laval. Il en eut Frédéric-Henri et une fille nommée Renée, morte à la Rochelle. Dict. hist. de Moreri, tome IV.
espagnol, il sut s'emparer avec adresse de toutes les fautes de son rival pour les faire tourner au profit de sa propre cause. Sa mâle éloquence, son abord facile et gracieux lui gagnaient tous les cœurs, et lui valurent bientôt cette popularité que d'Egmont n'avait pas su mériter. Fort de l'appui du peuple et de la grandeur du but qu'il voulait atteindre, il se consacra tout entier à l'affranchissement religieux et politique du pays qui l'avait adopté, jusqu'au moment où, lâchement frappé par le bras dont Philippe avait dirigé les coups, il tomba en mêlant à son dernier soupir un dernier vœu pour le peuple à qui il avait donné sa vie. Étranger aux passions insensées des partis, il eut la gloire d'être le défenseur de ces principes de tolérance et de liberté que ne comprenaient alors ni les catholiques ni les calvinistes; ennemi de la tyrannie, il sut, malgré l'Espagne, jeter les bases d'une nationalité vivace dont ses descendants devaient à leur tour assurer le brillant avenir. S'il fut ambitieux, il eut le droit de l'être, car lui seul était capable de guider la Hollande dans les voies nouvelles que venait d'ouvrir sa main puissante et créatrice; et l'ambition s'élève au niveau de l'héroïsme quand elle inspire à celui qu'elle dirige le désir d'être le chef d'un peuple libre et la résolution sublime de verser tout son sang pour le bonheur de la.patrie.
Le progrès de la pensée méconnu et bravé, l'horreur qu'excitait une persécution aussi impolitique qu'odieuse, le caractère de Philippe, l'impopularité de son ministre, le génie du Taciturne, ce sont là les causes sérieuses de la révolution du xvi® siècle ; tout le reste ne fut qu'accidentel et ne fit que hâter l'explosion de ces orages que rien ne pouvait désormais conjurer. C'était sans contredit une imprudence de plus de la part du souverain que de froisser le clergé et la noblesse par l'institution des nouveaux évêchés (1); mais cette mesure, considérée en elle-même, n'avait
(1) Dans l'espoir d'arrêter les progrès de l'hérésie, Philippe avait sollicité du pape l'érecliou de quatorze évêchés dans les Pays-Bas, ce qui lui fut ac-
rien que de sage, puisqu'elle sauvegardait les intérêts religieux bien mieux que les tribunaux et les supplices de l'inquisition. D'ailleurs, sur ce point encore, Philippe ne faisait que réaliser avec plus d'extension le projet que Charles-Quint avait autrefois formé ; mais rien n'était plus maladroit et plus intempestif que de donner, en ressuscitant ce projet, d'unanimes sujets de plaintes aux seuls appuis de la domination espagnole dans les Pays-Bas. Les abbés et les anciens évéques, aux dépens desquels devaient être constituées les dotations des nouveaux sièges épiscopaux, firent entendre d'énergiques réclamations dont on ne tint aucun compte, et donnèrent ainsi le signal de la résistance aux volontés du monarque ; les nobles, qui craignaient de voir leur influence s'amoindrir par l'entrée aux états des nouveaux dignitaires, et qui se sentaient blessés dans leur amourpropre par la préférence que le roi témoignait à Granvelle et à ses sujets espagnols, joignirent leurs réclamations à celles des prélats (1). Ils attachèrent ainsi une grande valeur politique à cette institution des évêchés, que l'on ne peut nullement considérer comme une des causes déterminantes d'une catastrophe aussi peu désirée que prévue par la noblesse et le clergé des Pays-Bas.
Il en est de même en ce qui concerne le départ des troupes espagnoles que Philippe avait laissées dans nos provinces depuis la conclusion du traité de Câteau-Cambrésis. En reconnaissant
cordé par une bulle du 12 mai 15S9. Les nouveaux sièges épiscopaux furent Sainl-Omer, Namur, Anvers, Gand, Bruges, Ypres, Bois-le-Duc, Ruremonde, Harlem, Devenler, Leeuwarden, Groningue, Middelbourg et Malines, qui eut la primalie des Pays-Bas. Avant celte mesure, il n'y avait dans nos provirtces que cinq évêchés : Arras, Térouanne, Cambrai, Tournai et Ulrechl. — F. Gachard, Correspondance de Philippe II, tome II, page XCIII.
(1) « Nobilitas indigné ferebat episcopos abbatum loco comitia frequentaturos : quippè futuros longé quàm abbates (pro eo, quo essent gradu) polentiores, ideoque de nobilium non solùm aucloritate plurimùm delraclum iri, sed eliam de liberlate. » Strada, lib. II, dec. 1.
qu'il devait être insupportable au peuple d'être livré souvent à la merci de ces brigands enrégimentés dont les moindres forfaits étaient le rapt et le pillage, et qui par leur seule présence insultaient à la fierté d'une nation peu habituée au joug étranger, on ne peut pas chercher dans la légitime indignation qu'avaient soulevée les horreurs commises par quelques milliers de bandits la raison d'être d'une révolution que n'arrêta point leur départ, et qui ne devait se terminer qu'après trente ans de combats et de souffrances.
Tel était l'état des choses au mois de juillet 1559, lorsque Philippe se rendit à Gand pour y tenir solennellement le vingttroisième chapitre de l'ordre de la Toison d'or (1), et pour remettre le gouvernement général des provinces à Marguerite de Parme, en présence des états généraux assemblés (2). Cette importante session caractérise bien nettement la situation des partis, et les députés y laissèrent percer sans contrainte le mécontentement et la défiance que leur inspiraient le souverain et ses ministres. Le 7 août, Granvelle annonça formellement aux états que le départ de Philippe était prochain, et, après avoir rappelé dans son discours les grandes charges que le roi avait dû supporter, ainsi que le besoin pressant des subsides réclamés et qui devaient être employés au profit des provinces, il ajouta ces remarquables paroles : « En oultre, attendu que plusieurs républicques et pays voisins se trouvent fort traveillez par nouvelles sectes, dampnables et réprouvées, lesquelles tiennent iceulx
(1) 25, 24 et 25 juillet.
(2) Les statlîouders en fondions lors de Tavénement de Marguerite de Parme étaient : pour la Flandre et l'Artois, le comte d'Egmont ; pour la Hollande, la Zélande et le pays d'Ulrecht, le prince d'Orange ; pour la Gueidre et Zutphen, le comte de Meghem; pour la Frise, l'Over-Yssel et Groningue, le comte d'Aremberg; pour le Hainaut et Valenciennes, le marquis de Bergues ; pour le Tournaisis, le baron de Montigny ; pour Namur. le comte de Beriaymont; pour le Luxembourg, le comte de Mansfelt; pour Lille, Douai et Orchies, le baron de Courières.
pays en grands troubles et divisions, désirant sa dite Majesté de tout son povoir éviter en tous ses pays ung si grand mal, puisque, oultre le desservice que Dieu en reçoipt, rexpérience des choses passées monstre que le changement de religion ne se faict sans que joinctement se face changemeiit en la république. . . : désirant aussi sa dicte Majesté suyvre les vestiges de feu l'empereur son père au soustenement de nostre saincte foy et religion catholicque, elle a encliargé, sur toutes choses, à ladicte dame duchesse sa sœur gouvernante de faire tout debvoir et offices qui pourront servir pour maintenir les estats de par-deça en l'union catholicque, et de faire diligemment exécuter les editz faictz par feue sadicte Majesté impérialle, et renouvelez par sa dicte Majesté royalle, pour l'extirpation des erreurs (1). »
A ce langage catégorique les états répondirent en réclamant avec instance le départ des troupes espagnoles et l'administration du pays par les indigènes. Le ton de leur requête était pressant et énergique : Philippe céda, mais en frémissant; il prétendit qu'il avait cru rendre service aux états en leur laissant les Espagnols pour les protéger, mais que, puisque tel était leur désir, son intention était de faire partir toutes les troupes dans un délai de trois ou quatre mois (2). Dès ce moment, son aversion s'accrut encore pour un pays où Ton contestait l'exercice de sa puissance, et ses dernières paroles, en quittant cette terre où son pied ne devait plus se poser, furent des paroles de colère et de haine adressées à l'homme dont il redoutait déjà l'antagonisme et le génie, à ce prince d'Orange qu'il soupçonnait d'être l'instigateur de la résistance par laquelle les états avaient offensé son
(1) Gachard, Collection de documents inédits concernant l'histoire de Belgique, tome ï, page 514.
(2) Gachard, op. cit., page 322. — Le 8 du même mois d'aoûl 1559, Philippe adressa au grand conseil de Malines et aux conseils de justice des autres provinces les instructions les plus sévères contre les fauteurs de l'hérésie, en recommandant la stricte exécution des placards de Charles- Quint.
vindicatif orgueil (1). Il partit enfin de Flessingue le 26 août 1559, abandonnant pour jamais ce pays sur lequel il devait peser encore pendant tant d'années, et emportant, avec l'amer souvenir de son pouvoir outragé, le désir de se venger d'un peuple qui avait deviné en lui le plus implacable de ses oppresseurs. Bientôt il atteignit les rivages de l'Espagne, où l'attendaient des fêtes dignes de lui, les auto-da-fé que l'inquisition avait préparés pour sa bienvenue (2), et qui firent entendre à son oreille charmée les cris des malheureux expirant au milieu des tortures, et appelant sur la tête de leur bourreau l'éternelle malédiction des siècles à venir.
(1) « No, los estados, ma vos, vos. )) Ce propos est rapporté par Vander- VYNCKT, Histoire des troubles des Pays-Bas, édition de Tarte cadet, tome II, page 26.
(2) A son arrivée à Valladolid.