‹ Histoire de la révolution du XVIme siècle dans les Pays-basChapitre 4 sur 23 · GRANVELLE · texte numérisé non relu

GRANVELLE

Plus de quatre mois s'étaient écoulés depuis le départ de Philippe, et rien n'annonçait que sa promesse de hâter l'embarquement des troupes espagnoles dût bientôt se réaliser. L'exaspération excitée par les cruautés de ces mercenaires croissait de jour en jour, et il devenait de plus en plus difficile de contenir le peuple indigné; les Zélandais surtout, chez qui les soldats étaient cantonnés, voulaient, dans l'excès d'une fureur légitime, se laisser submerger par l'Océan, pour que leurs oppresseurs fussent engloutis avec eux. Marguerite, à qui le roi mandait de différer autant que .possible l'exécution de l'engagement qu'il avait contracté, se trouvait dans une position fort embarrassante, vis-à-vis des plaintes unanimes qui lui parvenaient de tous les points du pays. Cependant, convaincue par elle-même de la nécessité de céder à l'opinion, elle écrivit à Philippe, de l'avis du conseil d'État, que l'on ne pouvait ajourner plus longtemps le départ des Espagnols, si l'on ne voulait occasionner les

plus graves désordres. L'assentiment du monarque arriva enfin, mais une année s'écoula encore avant que les vents contraires permissent à ces bandes indisciplinées d'aller chercher une autre proie; la flotte qui les portait ne put mettre à la voile qu'au commencement de 1561 (1).

C'était beaucoup pour le roi que cette concession faite à l'opposition nationale : ce n'était rien pour désarmer le génie révolutionnaire, et la tempête grondait sourdement de tous côtés. Tandis que le mécontentement gagnait les masses populaires, la création des évêchés indisposait les classes supérieures et les préparait à faire momentanément cause commune avec l'insurrection. Le temps n'était pas encore venu de s'en prendre au monarque, et ce fut sur Granvelle que retomba tout le poids de l'indignation publique. Pour le peuple, il était le ministre responsable d'un syst^ème abhorré, et d'ailleurs il ne cachait pas son regret de voir s'éloigner les troupes espagnoles ; vis-à-vis du clergé, il avait eu le tort irrémissible de suggérer au roi l'idée d'assigner les abbayes à la dotation des nouveaux évêchés (2), et depuis longtemps sa faveur et sa vanité, en excitant la jalousie et le dépit des grands, les avaient ligués contre lui. Tout se réunissait donc pour l'accabler; mais il faut se garder néanmoins de croire à une communauté sincère de sentiments et d'espérances dans cette ligue sous laquelle b cardinal finit par succomber. En s'attaquant à l'homme dont les uns convoitaient la fortune et qui compromettait les droits acquis des autres, les nobles et les abbés furent guidés par le soin de leurs intérêts personnels bien plus que par un vif amour du bien public. Renverser Granvelle pour satisfaire leur ambition et leur vengeance, tel fut le but de la plupart d'entre eux; ils ne songeaient pas à aller au delà, et c'est à peine si, le prince d'Orange excepté,

(1) Strada, de Bello Belgico, lib. III, dec. I.

(2) Granvelle au roi; Bruxelles, 15 mars 1S60. Gachard, Correspondance de Philippe II, tome I, page 188, n« 26.

ceux-là mêmes qui tenaient les fils de l'intrigue ourdie contre le ministre, comprirent où ce premier pas pouvait les mener. Mais derrière ces petites passions, derrière ces rivalités jalouses, grandissait lentement le courroux populaire, qui devait reprendre l'œuvre de la révolution au point où l'avaient laissée les partis et les castes, et accomplir la tâche devant laquelle reculait leur insuffisance. Attribuer à leur sagacité politique l'acharnement avec lequel ils poursuivirent Granvelle, ce serait leur accorder un honneur immérité : ils n'écoutèrent d'abord que la voix de leur égoïsme, et glissèrent ensuite irrésistiblement sur une pente dont ils n'avaient mesuré ni les dangers ni l'étendue.

L'année 1560 s'était écoulée tout entière au milieu des préoccupations auxquelles avaient donné lieu l'organisation des évêchés et le départ des soldats étrangers; rien n'accusait encore jusque-là, dans les relations qui existaient entre Granvelle et le prince d'Orange, la profonde inimitié qui allait bientôt éclater entre eux, lorsque l'élévation au cardinalat du ministre de Philippe II (26 février 4561) vint fournir un prétexte à la haine des grands en ajoutant un degré de plus à la morgue et à l'orgueil de leur antagoniste. « Jusque-là, il avait pris séance au conseil d'État avant Berlaymont, mais après le prince d'Orange et le comte d'Egmont : aussitôt qu'il eut reçu la barrette, il y précéda ces deux seigneurs (1). » Ce fut l'étincelle qui détermina l'explosion : le 25 juillet 1561, Guillaume et d'Egmont écrivirent au roi qu'il leur était impossible de tolérer plus longtemps la position que leur avait faite au conseil d'État le cardinal de Granvelle, puisqu'ils n'étaient appelés à délibérer que sur des points sans importance, tandis que les affaires majeures se traitaient à leur insu. Ne voulant point qu'on les rendît responsnbles des événements qui pourraient survenir, ils priaient le roi d'accepter leur démission, ou d'ordonner que toutes les affaires fussent dorénavant traitées et résolues en plein conseil

(1) Gachard, Corre^iondance de Guillaume le Taciturne, lomell, p. H.

(l'État (1). C'était se séparer à jamais du ministre et entrer franchement en guerre avec lui. La réponse du monarque fut évasive, conformément à ses habitudes : tout en remerciant les deux seigneurs de leur zèle pour son service, il remettait sa décision jusqu'au moment où le comte de Hornes, qui se trouvait alors en Espagne, pourrait la porter aux Pays-Bas (2). Cette promesse ne satisfît point ceux à qui elle était faite, et le cardinal n'en continua pas moins à diriger tout seul le conseil comme par le passé. Un ordre malencontreux, émané du cabinet de Madrid, vint à peu près en même temps accroître encore l'impopularité de Granvelle : la guerre civile s'était allumée en France entre les catholiques et les calvinistes, et le roi, pour favoriser les projets de Catherine de Médicis, ordonna d'envoyer de Flandre un secours de deux mille chevaux. Rien n'était plus propre à soulever le pays, qui devait voir dans cet envoi de troupes un nouvel acte de ce système d'oppression des consciences dont il cherchait à s'affranchir. Aussi, quoique Granvelle eût nettement blâmé cette mesure impolitique (5), il n'en porta pas moins toute la responsabilité, et sa position devint par là plus compliquée, plus pénible que jamais (4). De son côté, Marguerite, pour trouver une issue aux difficultés dont elle était entourée, et cédant aux pressantes instances des seigneurs, avait assemblé à Bruxelles les chevaliers de l'ordre de la Toison d'or (mai 1562). Ce fut pour eux une occasion favorable de faire entendre leurs plaintes contre le cardinal : ils l'accusèrent, ce qui était inexact, d'avoir écrit au roi qu'il fallait venir aux Pays-Bas à la tête d'une armée et couper une

(1) Correspondance de Philippe II, tome I, page 195.

(2) Le roi au prince d'Orange et au comte d'Egmont ; Madrid, 29 septembre 1361. Corresporidance de Philippe II, tome I, page 197.

(5) Granvelle à Gonzalo Ferez, secrétaire d'État; 12 mai 1562. Correspondance de Philippe II, tome I, page 201 .

(4) Au lieu de troupes, Marguerite envoya en France une somme de 50,000 écus. Voye% ses lettres au roi, 6 juillet et 4 août 1562. Correspondance^ tome I, page 206.

demi-douzaine de têtes pour pacifier le pays; le marquis de Berghes osa aller plus loin : il imputa ouvertement au roi le projet d'établir l'inquisition d'Espagne dans nos provinces et réclama énergiquement la convocation des états généraux (1). La gouvernante, alarmée par ces fâcheux symptômes, consentit à envoyer l'un des seigneurs en Espagne pour exposer au souverain les besoins et les vœux du pays ; son choix tomba sur Floris de Montmorency, seigneur de Montigny, gouverneur de Tournai et du Tournaisis, chevalier de la Toison d'or, qui partit pour Madrid le 27 juin 1562 (2).

A la réception des dépêches par lesquelles la duchesse lui faisait connaître ce qui s'était passé dans l'assemblée des chevaliers de la Toison d'or, Philippe laissa éclater son mécontentement et crut devoir le témoigner à sa sœur d'une manière officielle par sa lettre du 47 juillet 1562, que l'on doit considérer comme l'un des plus précieux monuments de cette période de notre histoire. Loin de céder aux représentations des seigneurs, le monarque s'y montrait irrité et scandalisé de leur ligue contre Granvelle, et, tout en déclarant que jamais ce dernier ne lui avait donné le conseil de couper une demi-douzaine de têtes pour assurer le repos des Pays-Bas, il ajoutait froidement « qu'il ne serait peut-être pas mal de recourir à ce moyen. » Il terminait en disant que le cardinal ne lui avait nullement proposé d'établir aux Pays-Bas l'inquisition espagnole, et que lui-même n'y avait jamais pensé, par la raison que l'inquisition des Pays- Bas était plus impitoyable que celle d'Espagne. Il recommandait enfin à la duchesse de tenir les seigneurs divisés entre eux et de s'opposer à leurs réunions ainsi qu'à celles des états (3). Ce

(1) La duchesse de Parme au roi, 14 juin 1SC2. Correspondance, lome I, page 202, n" 09.

(2) Monligny avait été désigné par la gouvernante le 7 mai précédent, en séance du conseil d'État.

(5) Correspondance de Philippe II, tome I, page 207, n" 76.

curieux document n'a pas besoin de commentaires : on pressent déjà le duc d'Albe et ses assassinats juridiques en lisant ces pages qui suffiraient à éterniser la honte de leur auteur, et qui nous révèlent Philippe fomentant la discorde, rêvant le despotisme, et méditant dès lors les avantages de la politique de l'échafaud.

Pendant que se jouait ainsi entre les seigneurs et Granvelle le prologue d'une sanglante tragédie, des faits de la plus haute gravité attestaient les incessants progrès de la réforme au sein même des provinces wallonnes les plus rapprochées de la France, et il est digne de remarque que ce furent précisément ces provinces, d'où était parti le signal de l'incendie, qui les premières eurent plus tard le triste courage de déserter et de trahir la cause nationale. Tournai et Valenciennes avaient reçu dans leurs murs plusieurs de ces ardents sectaires dont la voix éloquente soulevait les masses sur leur chemin, et la duchesse de Parme, pour arrêter leurs alarmants succès, avait ordonné de punir leur hardiesse d'un prompt et rigoureux châtiment. Mais elle avait compté sans la colère du peuple, et à Valenciennes, au mépris de l'ordre des magistrats, une foule furieuse renversa le' bûcher où allaient monter deux ministres de Calvin, qui durent à cette intervention la vie et même la liberté (1).

La situation se peignait dans cette fougueuse audace; aussi Granvelle, qui comprenait tout le péril des circonstances, ne cessait-il de réclamer instamment du roi qu'il vînt en personne pacifier le pays et y raffermir son autorité compromise (2). Ces conseils ne devaient pas être écoutés : c'était trop demander à Philippe que de vouloir l'exposer à un échec semblable à celui de 1559 ; le ministre dut donc se borner à faire usage de ses

(1) Strada, lib. III, dec. I. — Francisci Har^i, Annales ducum Brabantiœ. Anlwerpiae, ex officinâ Planlinianâ, 1625; tome III, page 14.

(2) V. ses lettres des 6, 23 et 31 août 1562. Correspondance de Philippe II, pages 211 et 215, n- 81 et 86.

propres ressources, et, pour combattre l'hérésie, il s'efforça d'installer au plus tôt les nouveaux dignitaires dans leurs sièges épiscopaux. Mais de semblables moyens ne pouvaient plus rien sur les populations déchaînées ; malgré les évéques et les édits, on vit en peu de temps Anvers se remplir de huguenots que les magistrats n'eussent pu mettre dehors « sans s'exposer à être lapidés (1). » Bientôt on osa s'en prendre publiquement au cardinal lui-même, et d'amères pasquinades achevèrent de le déconsidérer aux yeux de la nation entière (2).

Sur ces entrefaites, Montigny revint de Madrid (25 décembre 1562), apportant au nom du monarque l'assurance que jamais il n'avait eu l'idée d'établir aux Pays-Bas l'inquisition espagnole, et qu'il n'y avait rien de fondé dans tous les reproches que la noblesse adressait à Granvelle (5). Ce fut le 28 décembre qu'il fit rapport de sa mission en séance du conseil d'État ; mais le langage de Philippe ne parvint pas à calmer l'effervescence et l'irritation des seigneurs. « Les choses s'embrouillèrent plus que jamais (4), » et Marguerite elle-même, convaincue de l'inutilité d'une plus longue résistance, fit entendre au roi, quoique timidement encore, le conseil de rappeler le cardinal et de l'employer près de sa personne. Enhardis par l'influence croissante qu'ils acquéraient sur la duchesse, Guillaume, d'Egmont et de Bornes, ce triumvirat dont Guillaume était l'âme, résolurent de porter un coup décisif à leur adversaire, qui, de son côté, prévoyant le danger qui le menaçait, engageait Philippe à nommer le prince d'Orange à la vice-royauté de Sicile, espérant se débarrasser ainsi du plus redoutable de ses ennemis (5). Le 11 mars 1565, ils écrivirent au roi une lettre collective, à

(1) Granvelle au roi , 6 octobre 1562. Correspondance, page 206, n" 90,

(2) La duchesse de Parme au roi, dO octobre 1562, page 221, n** 95.

(3) Le roi à la duchesse, 23 décembre 1562, page 231, n° 107.

(4) La duchesse au roi, 13 janvier 1565, page 235, n° 109

(5) Granvelle au roi, 10 mars 1565, page 259, n" 116.

laquelle adhérèrent bientôt après presque tous les stathouders de province; ils insistaient plus fortement que jamais sur la nécessité du renvoi de Granvelle, en imputant à son administration la crise désastreuse dans laquelle était plongé le pays. « Désirons bien, y disaient-ils, que vostre majesté s'asseure que tant que le cardinal aura le maniement des affaires de par-deçà, jamais elles n'auront icy le succès que vostre majesté et nous désirons, pour estre si odieux à tant de gens... Et en cas que vostre majesté n'y remédie par la voye susdicte est apparente la ruyne de ses pays de par-deçà. » Enfin, et pour mettre le monarque dans une fâcheuse alternative, ils déclaraient qu'il leur serait impossible de reprendre désormais leur place au conseil d'État tant que le cardinal y siégerait avec eux (1).

Cette requête hardie, dans laquelle on ne peut s'empêcher de reconnaître l'œuvre de Guillaume d'Orange, fit sensation à Madrid; Philippe attendit trois mois pour y répondre, et, le 6 juin, il se décida à faire usage des moyens dilatoires qui lui étaient familiers, lorsqu'il voulait « traîner les choses en longueur. » Il répondit aux trois seigneurs en ces termes : Aïant bien considéré tout le contenu de vos dictes lettres, je ne vois que vous m'exprimiez aulcune cause particulière qui me pourroit mouvoir à estre d'advis que je deusse faire le changement que vous m'es-

(1) Correspondance de Guillaume le Taciturne, tome II, page 55, n° CCCXXXVI, — HARiEus, tome III, page 22. — Recueil et mémorial des troubles des Pays-Bas du Roi, par messire Joachim Hgppertjs, conseiller et guarde de seaulx du roi Philippe deuxiesme, pour les Pays-Bas ; chap. IV, page 26. (C. P. Hoynck Vatï Papendrecht archipresbyteri Mechliniensis Analecta Belgica; Hagœ comitum, apudGerardum Block, 1745, tome IV.) — M. BoRGNET, dans son ouvrage intitulé Philippe II et la Belgique, dit qu'Hopperus se trompe en donnant à cette lettre importante la date de 1562. Hopperus ne se trompe pas du tout, car la pièce est effectivement datée de 1562; mais à cette époque l'année civile commençait à Pâques, de façon que le 11 mars 1562 correspond exactement pour nous à la même date de 1565, nouveau style. C'est l'oubli de celte circonstance qui a fait commettre une erreur à M. Borgnef.

cripvez... Toutefois, ce me seroit plaisir que quelcung de vous trois se trouvast devers moy, pour me donner compte et raison particulière de ceste affaire. Car ce m'est ma coustume de sans cause grever aulcuns de mes ministres (1). »

En transmettant à la duchesse de Parme une copie de sa lettre aux seigneurs du conseil d'État, Philippe lui mandait qu'elle fît tous ses efforts pour envoyer à Madrid le comte d'Egmont, dont il connaissait la présomption et l'inexpérience (2), et qu'il espérait gagner plus facilement que tous les autres; mais la gouvernante ne put obtenir cette solution. En vain adressa-t-elle à d'Egmont les sollicitations les plus pressantes; il se borna à lui dire que, malgré son désir d'aller baiser les mains de Sa Majesté, il ne pouvait rien résoudre sans l'assentiment du comte de Bornes et du prince d'Orange (5). Ceux-ci, consultés par la duchesse sur le moyen d'accorder leurs différends avec Granvelle, répondirent qu'il n'y en avait aucun et que, d'un autre côté, l'état de leurs gouvernements ne leur permettait point de les abandonner pour entreprendre de longs voyages. Ils crurent devoir en avertir le roi le 29 juillet 1565, en protestant de leur zèle et de leur ferme volonté de rester fidèles à leurs devoirs et à leurs serments, mais en persistant néanmoins dans leur résolution de ne pas assister aux séances du conseil d'État tant que Philippe n'aurait pas pris une décision relativement au cardinal de Granvelle (4).

(1) Correspondance de Guillaume le Taciturne, tome II, page 41, n" CCCXXXVIII. — HoppERus, P« partie, chap. VII, page 32.

(2j Le 27 juin 1563, Granvelle écrivait à Gonzalo Ferez qu'il serait sage d'essayer de séduire le comte d'Egmont. « Il a, disait-il, de la présomption, et )) en lui accordant quelque faveur extraordinaire, signalée, que les autres » n'obtiendraient pas, on arriverait à ce double résultat, qu'on inspirerait de )) la jalousie à ceux-ci et qu'on se le rendrait favorable. » Correspondance de Philippe II, tome I, page 253, n" 139.

(3) La duchesse au roi, 15 juillet 1563, tome I, page 254, n" 141.

(4) Correspondance de Guillaume le Taciturne, tome II, page 42, n CCCXXXIX.

Cette opposition systématique porta bientôt ses fruits, et la gouvernante elle-même, incapable de défendre plus longtemps le ministre contre les attaques dont il était l'objet, se décida à demander positivement son renvoi. Le secrétaire Tomas de Armenteros fut chargé par elle de déclarer au roi que, malgré le dévouement et le mérite du cardinal, vouloir encore le maintenir aux Pays-Bas contre le gré des seigneurs, pourrait entraîner de grands inconvénients et provoquer même un soulèvement (1). Les instructions d'Armenteros portaient aussi sur la question religieuse : il devait informer le roi des progrès rapides de la secte de Calvin dans nos contrées. Déjà le 17 juin précédent, Granvelle, en écrivant au secrétaire d'État Gonzalo Ferez, avait signalé l'influence toujours croissante des calvinistes, qui étaient devenus les véritables maîtres de la ville d'Anvers, à ce point que depuis un an on n'en avait plus osé punir un seul, et il avait fait de nouvelles instances pour hâter la venue du roi aux Pays-Bas (2).

Comme on le voit, la mission d'Armenteros était importante à plus d'un titre; aussi Philippe, avant d'adopter un parti, voulut demander l'avis de ses principaux conseillers et pria même le duc d'Albe de lui exprimer ses sentiments à ce sujet (3). Le duc était alors à Huesca ; sa réponse fut prompte et telle qu'on devait l'attendre d'un pareil homme. « Chaque fois, disaitil au roi, que je vois des lettres de ces trois seigneurs de Flandre, elles me transportent de colère, au point que, si je ne m'efforçais de la maîtriser, je crois que mon opinion paraîtrait à Votre Majesté celle d'un frénétique. Retirer le cardinal comme ils l'ont osé écrire à Votre Majesté, aurait de grands incon-

(1) Instruction de la duchesse de Parme à Tomas de Armenteros, 12 août 1563. Correspondance de Philippe II, tome I, page 265, n" 157,

(2) Granvelle à Gonzalo Perez, 17 juin 1563, page 251, n° 137.

(3) Le roi au duc d'Albe, 12 octobre 1563. Correspondance, tome I, page 271, n" 166.

vénients; les châtier serait le parti le plus juste; mais comme il n'est pas praticable en ce moment, ce qui me semble le mieux, c'est d'employer tous les moyens possibles pour les diviser... Quant à ceux qui méritent qu'on leur coupe la tête, il faut dissimuler avec eux, jusqu'à ce que cela se puisse faire (1). » Alvarès de Tolède, en traçant ces lignes où respirent la cruauté et le fanatisme, semble avoir voulu donner l'idée la plus juste de son effroyable caractère; on essayerait en vain d'ajouter un seul trait au tableau. Philippe, malgré ses instincts et ses habitudes de despotisme, ne partagea point l'avis du duc d'Albe; s'il ne voulut modifier en rien ses principes, il crut devoir délibérer plus mûrement sur la décision à prendre en ce qui concernait Granvelle : ce fut pour ce motif qu'il retarda le retour d'Armenteros aux Pays-Bas.

Ce retour était pourtant impatiemment attendu : chaque jour rendait plus précaire la position du cardinal et de Marguerite ; les seigneurs, ne dissimulant plus leurs impressions, disaient tout haut que le souverain se souciait peu des intérêts du pays, et la nation entière, froissée de cet oubli, joignait sa voix redoutable aux clameurs des nobles irrités (2). Un incident, puéril en lui-même, vint porter le dernier coup à l'autorité du ministre (décembre 4S63). Granvelle était connu pour le faste de ses livrées : on entreprit de les tourner en ridicule, et, pour y parvenir, les seigneurs firent prendre à tous leurs valets un vêtement uniforme, dont la coupe rappelait celle du manteau que portait habituellement le cardinal (3). Des têtes humaines et d'autres

(1) Le duc d'Albe au roi, 21 octobre 1563. Correspondance de Philippe II, lome I, page 272, n° 169.

(2) La duchesse de Parme au roi, 5 janvier 1564, page 285, n" 190.

(3) II est fort difficile d'assigner une date précise à l'introduction de celte mode singulière. Strada, lib. IV, dec. I, indique l'époque du commencement de décembre 1563: M. Gachard, Corresponaance de Philippe II, page 35, semble croire, au contraire, qu'elle prit naissance fort peu de temps avnnf le départ de Granvelle; et Vigliis {Vila Viglii ab Aytta Znichemi, ab

emblèmes avaient été brodés sur cette étrange livrée; le peuple y vit une épigramme adressée à Granvelle et à ses partisans, et applaudit joyeusement à cette injure publique audacieusement jetée à la face d'un ministre détesté. Marguerite ne voulut point d'abord se préoccuper de ce qu'elle regardait comme une plaisanterie ; mais, mieux informée de la nature et de la gravité de cette singulière manifestation, elle ordonna qu'on fît disparaître les emblèmes dans lesquels on avait cru trouver une allusion blessante. En obéissant à cet ordre, les seigneurs remplacèrent les ornements prohibés par un faisceau de flèches étroitement unies, dont le sens séditieux ne parut un mystère à personne.

Tant d'orages conjurés contre lui n'avaient pu ébranler la tenace constance de Granvelle. Luttant contre le danger avec toutes les ressources de son actif et multiple génie, il ne désespérait pas encore de la victoire ; mais Philippe en avait autrement décidé : pour raffermir son pouvoir menacé, il venait de consentir à sacrifier Granvelle, bien résolu d'ailleurs à ne rien changer à sa politique. Le 22 janvier 1564, il écrivit secrètement au cardinal « qu'il serait très à propos qu'il abandonnât les Pays- » Bas pour quelques jours , et qu'il allât voir sa mère en » Bourgogne, avec la permission de la duchesse de Parme,

ipso Viglio scripta, tome I, page 38 des Analecta Belgica de Hoynck Van Papendrecht) fait au contraire de l'adoption de celle livrée l'un des motifs de l'envoi d'Armenleros en Espagne. Voici le passage de Viglius où il est question de ce fait : a Crevil autem adversùs cardinalem procerum nostrorum contentio, eô usque, ul undecimâ die Martis, Auriacensis, Egmondanus ac Hornensis mullû cum aliis habita communicatione,, ad Regem de eo ab senatu ac rerum administratione amovendo, si rempublicam salvam esse velit, scriberent... Post quod tempus, symbolo quodam manipuli sagittarum vestibus servitorum insuti, confoederationem deciaravere, ac eo rem adduxere, ut ipsa ducissa paulatim persuaderi sibi sit passa, ut voluntati eorum acquiesceret, Armenteriumque secretarium in Hispaniam ablegaret, ut Régi periculum quod cardinali imminebat, significaret. » — J'ai cru devoir adopter l'opinion deStrada.

» afin de sauvegarder ainsi sa réputation et l'autorité du souve- » rain (1). »

La destitution de Granvelle, en infligeant à celui-ci une disgrâce imméritée, puisqu'il n'avait fait qu'accomplir les volontés du roi, n'apportait aucun changement à la situation du pays, et l'on ne peut y voir qu'une preuve irrécusable de l'égoïste aveuglement d'un prince qui faisait si bon marché de ceux qui l'avaient servi. Les hommes n'étaient rien pour Philippe, même ceux qui avaient consenti à n'être que les dociles instruments de sa politique ténébreuse ; mais, en immolant sans regret son ministre, il resta fidèle aux coupables principes qui avaient donné naissance à son impopularité, et au nombre des instructions que le secrétaire Armenteros devait transmettre à la duchesse de Parme, se trouvaient l'ordre formel du châtiment rigoureux des hérétiques et celui d'éviter, par tous les moyens possibles, la convocation des états généraux (2). En consentant au renvoi de Granvelle, le roi commettait donc, au point de vue de son propre système, une erreur politique, puisqu'il découvrait son autorité, devenue dès ce moment le but de toutes les attaques, et qu'il jetait imprudemment loin de lui le bouclier qui l'avait jusqu'alors protégé.

Armenteros arriva à Bruxelles le 25 février 1564; il remit immédiatement au cardinal la lettre qui contenait les ordres du monarque. Quelque amer que fût son désappointement, Granvelle sut être assez maître de lui-même pour dissimuler jusqu'au bout et pour ne pas donner à ses ennemis la joie de lire dans ses traits le secret dépit dont son âme était rongée. Dans les premiers jours de mars (3), il annonça qu'il partirait prochainement pour la Bourgogne, et il sut faire croire à la spontanéité de cette subite résolution. Superbe jusque dans sa défaite, il descendit

(i) Le roi à GranweWe, ^2^ ianmer VàQi. Correspondance, p. 185, n" 189.

(2) Instructions du roi à Armenteros, 23 janvier 156i, page 285, n" 190.

(3) On ne connaît pas la date exacte de son départ, qui s'effectua cependant du 10 au 15 mars 15C4.

du pouvoir plutôt qu'il n'en tomba ; cachant sa souffrance sous un visage riant et calme, il en imposa même à l'histoire, qui crut longtemps à sa sincérité, et trois cents ans s'écoulèrent avant que l'on retrouvât sous la poussière des archives royales l'humiliante vérité qu'il avait enfouie dans son cœur.

Si l'on étudie maintenant avec soin le caractère de cette lutte acharnée dirigée contre Granvelle par la noblesse des Pays-Bas, on sera forcé de reconnaître qu'elle ne fut point inspirée par une véritable intelligence des besoins de l'époque, mais tout simplement par le désir de supplanter, de renverser un ministre dont le crédit faisait ombrage à de jalouses prétentions. Adroitement menés par le prince d'Orange, qui seul conduisit toute cette intrigue, les nobles firent, sans le savoir et sans le vouloir, les affaires de la révolution; le comte d'Egmont lui-même voyait si peu clair dans l'avenir, que, se trouvant un jour au conseil avec la duchesse, Viglius et Granvelle, il dit « qu'il lui paraîtrait tou- » jours bien que les édits sur la religion s'exécutassent (1). » Envieux les uns des autres, les grands seigneurs ne cherchaient que l'accroissement de leur importance personnelle, et c'était là, bien plus qu'une conviction profonde, la règle suprême de leur conduite politique ; il suffit pour le prouver de citer ce propos du duc d'Aerschot qui, sollicité par d'Egmont à faire partie de la ligue contre le cardinal, répliqua qu'il ne voulait avoir ni lui ni le prince d'Orange pour supérieur; qu'il était autant qu'eux et n'avait pas une suite moins nombreuse de nobles et d'amis (2). Mais bientôt va s'ouvrir un horizon plus vaste : à dater du départ de Granvelle, le cadre des événements s'élargit ; leur direction échappe à la haute noblesse, qui se sent entraîner par ce courant rapide ; on voit se dessiner plus nettement l'imposante figure du prince d'Orange, et le compromis, cette énergique protestation

(i) Granvelle à Gonzalo Perez, 5 juillet 1563, page 255, n° 140. f2) La duchesse de Parme au roi, 13 mars 1563. Correspondance de Philippe II, tome I, page 24-0, n" 119.

dictée par un sentiment profond des droits de la conscience opprimée, vient glorieusement terminer la première phase d'une révolution qui semblait ne promettre que des triomphes à la cause de la liberté, et qui devait expier ces éphémères succès par de longues et sanglantes catastrophes.

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