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LE COMPROMIS DES NOBLES

L'apparente concession que le roi avait faite en signant Tordre de départ de Granvelle procura quelques instants de calme au pays, mais de ce calme qui précède la tempête. Les seigneurs du conseil d'État et la plupart des nobles firent publiquement éclater leur joie d'avoir renversé leur ennemi, bien que dans son exil il leur parût encore à craindre (1), et pensèrent peut-

(1) Du fond de la Bourgogne, Granvelle exerçait encore une influence notable sijk les uflaires lîe notre pays, et le 5 mai 1504, il écrivait de Besançon à la duchesse de Parme pour l'exhooter à ne pas consentir à la convocation (les états généraux, a II s'en fera, disait-il, à l'aulorilé de Sa Majesté une » playe sans remède, et dont Son Altesse aura, tant qu'elle sera au gouverne- )^ meiti, ressentement, et plus de (rente ans après ceux qui auront le gouverne- » menl depuis elle. Je sçay fort bien ce que je diz, njoulail-il, et me dcsplaira )) amèrement d'en être prophète. » Groen Van Prinsterer, Archives de la maison d'Orange, tome I, page 243.

être avoir ainsi mis un terme aux embarras de la situation; mais la pénétrante sagacité du prince d'Orange ne se laissa point tromper par cette trêve momentanée, et le 25 mars 1564, en annonçant au landgrave de Hesse la résolution prise à l'égard de Granvelle, il ajoutait : « Je ne sçay que discourir sur ce subit partement, sinon attendre ce que le temps nous apprendra; une chose me semble, que debvons toujours estre sur nostre guarde, et ne nous lesser tromper, car peut estre est-ce par bon semblant que l'on nous veult endormir, pour avoir après melieur moyen d'exécuter leurs desseings (1). » Ces mots, écrits quelques jours à peine après la chute du cardinal, témoignent de la rare intelligence de Guillaume, et ne permettent pas de douter que dès lors il ne fût préparé aux éventualités terribles qu'il pressentait dans un prochain avenir. Pour y parer, il eût fallu que Philippe eût consenti à ratifier le programme politique qu'avait alors formulé le prince aussitôt après le départ de Granvelle : la convocation des états généraux, l'abolition, ou du moins l'adoucissement des édits, et la suppression du conseil privé et du conseil des finances; mais ces mesures, les seules qui fussent propres à détourner l'orage, étaient précisément celles que l'obstination du roi devait surtout repousser. Tout en ne se faisant aucune illusion à cet égard, Guillaume assista avec le comte d'Egmont, dès le 48 mars, à la séance du conseil d'État, et, pour quelque temps, Marguerite, comptant sur leur concours et sur celui de la noblesse, put croire au succès de ses efforts et au rétablissement d'une autorité que Philippe était impatient de compromettre (2). Mais c'était un bien fragile appui que celui de ces nobles avides qui ne songeaient qu'à profiter de leur nouvelle influence pour obtenir

{{) Groen, Archives de la maison d'Orange, tome I, page 225, lettre

(2) La duchesse au roi, 12 juin 1564; Correspondance de Philippe H, tomel, page 203, n''215.

des commanderies et des bénéfices (1), et qui se souciaient assez peu des intérêts du pays, quand les leurs n'étaient pas en jeu. Marguerite ne tarda pas à en faire l'expérience.

Armenteros avait rapporté d'Espagne, comme on l'a vu précédemment, l'ordre de procéder sans pitié contre les hérétiques; la gouvernante, quelque répugnance qu'elle en eût, avait dû se conformer aux royales volontés, et les prisons s'étaient refermées sur une multitude d'infortunés, anabaptistes ou calvinistes, voués à une mort inévitable. Viglius lui-même, malgré son inaltérable dévouement à la cause du monarque, ne put échapper aux calomnies de l'inquisition. Par l'ordre exprès du roi, une instruction secrète fut dirigée contre lui, et le génie des inquisiteurs n'eut aucune peine à établir que ce serviteur intègre avait été successivement luthérien, sacramentaire, athée, pillard, faussaire et voleur. Heureux encore d'en avoir été quitte à ce prix, et de n'avoir reçu que l'injure et l'outrage en récompense de sa fidélité (2) !

Le peuple, témoin des rigueurs exercées contre des victimes sans défense, soulevé par ces spectacles horribles, sentait peu à peu naître et grandir en lui le désir de la vengeance. Le sang répandu sur les places publiques semblait d'ailleurs féconder la foi persécutée ; il ne fallait qu'une occasion pour faire éclater les haines qu'avait amassées contre elle une affreuse tyrannie.

(1) V. la lettre de la duchesse de Parme, datée du 29 mars iM^ {Correspondance de Philippe II), où elle informe le roi du mécontentement de Montigny, causé par le refus que lui a fait le monarque de la commanderie de Courrières. . ,

(2) On croirait volontiers sans doute à l'exagération de ces lignes : malheureusement, elles ne sont que la reproduction sommaire des accusations intentées à Viglius dans plusieurs pièces authentiques citées par M. Gaghard, Correspondance de Philippe IL V. entre autres : Informations fournies par un docteur et un ecclésiastique à la duchesse de Parme sur Viglius, page 519, n» 254-; Mémoire de Pierre Tilelmanus, inquisiteur de Planaire, sur le même sujet, page 520, n° 256; Mémoire de Fray Lorenço de Villavicencio et d'Aloiiso del Canto, page 520, n" 257.

Cette occasion se présenta bientôt : un carme nommé Christophe Fabricius, récemment revenu d'Angleterre où il s'était marié, avait été arrêté à Anvers, comme coupable d'avoir ouvertement enseigné les doctrines hérétiques (1). Condamné au bûcher par la justice inquisitoriale, il voyait déjà s'élever autour de lui les flammes qui devaient le dévorer, lorsque tout à coup le lieu de l'exécution retentit de confuses clameurs : une grêle de pierres lancées de tous les points de la place vint assaillir le bourreau, qui, impitoyable comme ceux dont il était le digne ministre, acheva de son glaive le malheureux que le bûcher n'avait encore consumé qu'à demi. Cette froide cruauté mit le comble à l'exaspération publique, et de mystérieux écrits, tracés en caractères de sang, et répandus dans toute la ville, annoncèrent au pays que Fabricius trouverait des vengeurs (2) ; redoutable prophétie qui ne devait pas tarder à s'accomplir.

La publication des décrets du concile de Trente vint à cette époque ajouter un nouvel embarras à tous ceux dont Marguerite se trouvait accablée. Philippe voulait que cette publication se fît sans qu'il y fût apporté aucune restriction ; mais les seigneurs du conseil d'Etat se montrèrent mécontents que le monarque voulût décider une question aussi grave sans les avoir consultés, et firent entendre qu'ils regardaient plusieurs des décrets du concile comme incompatibles avec les privilèges du pays (3). Ces nouveaux symptômes d'opposition ne laissèrent pas que d'alarmer Marguerite, qui, depuis ces derniers temps, avait suivi dans sa conduite les inspirations que lui avaient suggérées les seigneurs; ses inquiétudes devinrent plus vives encore lorsqu'elle leur entendit élever la prétention de concentrer dans le seul

(1) LeUre de la fliiclipsse à Gonzalo Perez, 21 juillet 1564; Correspondance de Philippe H, page 506, n° 218.

(2) Le roi à la duchesse de Parme, 25 novembre 1564 ; Correspondance, page 526, ii° 245.

(5) Granvelle au roi, 8 octobre 1564; Correspondance, page 521, n" 259.

conseil d'État, en augmentant le nombre de ses membres, les pouvoirs précédemment répartis entre les trois conseils institués par Charles-Quint. Toutefois, dominée par l'ascendant qu'elle leur avait laissé prendre et qu'elle était forcée de subir, elle consentit non-seulement à désigner à Philippe ceux qu'elle croyait dignes d'entrer au conseil d'État, et entre autres le marquis de Berghes, le comte de Meghem et le sieur de Montigny (1), mais encore à envoyer l'un d'eux en Espagne, pour transmettre leurs demandes au monarque, sous prétexte de lui représenter « les misères et les nécessités du pays (2).» Le comte d'Egmont avait surtout insisté sur l'utilité de cette mission, dont il désirait vivement être chargé, bien plus dans son propre intérêt, ce qui est fâcheux à dire, que dans celui de nos provinces (3). La duchesse crut devoir déférer à ce désir, qu'appuyaient d'ailleurs tous les autres membres du conseil d'État, et, après avoir essayé de détourner le comte de ce projet, ou tout au moins de retarder son départ, elle lui remit enfin, le 25 janvier 1565, les instructions dont il devait être porteur; elles contenaient un exposé sommaire de la situation des Pays- Bas « sous les rapports de la religion, delà justice et des finances. Marguerite chargeait en outre le comte d'Egmont d'insister auprès du roi sur la nécessité de sa venue aux Pays-Bas, et, pour le cas où le roi s'eirSxcuserait, de lui demander des instructions précises sur la conduite qu'elle aurait à tenir désormais (4). »

(1) La duchesse au roi, 29 novembre 1564; Correspondance, page 531, 11" 244.

(2) La duchesse au roi, 16 décembre 1564; Correspondance, p. 552, n*»246. (5) Dans celle nicme lellrc du 16 décembre, la duchesse mande au roi

(( qu'elle a compris, aux discours du comte d'Egmont, qu'il fonde de grandes )) prétentions sur ses services passés et présents. Il se plaint de n'avoir eu )> d'autre récompense qu'une ayiida de costa de 50,000 ducats, tandis qu'il » a huit filles et deux garçons cl des milliers de florins de délies. »

(4) Inslruclions données par la duchesse au comte d'Egmont; Correspondance, tome I, page 557, n" 255. — Meterkiv, liv. II, fol. 55.

Le comte partit au commencement du mois de février 1565, au grand regret de Philippe, qui aurait bien voulu ne pas voir s'effectuer ce voyage (1), mais qui n'en fit pas moins à d'Egmont l'accueil le plus flatteur. Celui-ci se laissa prendre au piège de cette insidieuse aff'abilité (2) ; comblé d'honneurs par le monarque, il oublia que celui dont il recherchait les faveurs était la cause de tous les maux de sa patrie. Ce fut là une des plus inexplicables erreurs de cet homme célèbre, et pourtant, parmi les épisodes de sa vie, il n'en est peut-être aucun que l'on ait plus vanté : longtemps on a cru qu'il avait chaleureusement défendu près de Philippe le principe de la liberté des consciences, mais aujourd'hui le doute même n'est plus permis en présence des documents authentiques qui révèlent le véritable caractère de la mission du comte en Espagne. Organe fidèle d'une aristocratie hautaine et ambitieuse, il s'efforça surtout d'obtenir du roi l'augmentation du nombre des conseillers d'État et de faire consacrer la supériorité de ce corps politique sur le conseil des finances et le conseil privé (3). Tel fut le but principal de son voyage; quant à la question religieuse, il s'en préoccupa beaucoup moins que du succès d'une combinaison qui aboutissait inévitablement à l'institution d'un gouvernement oligarchique, et de misérables questions d'argent lui parurent plus dignes de sa sollicitude que les vœux de tout un pays qui plaçait en lui son espérance, et qui avait salué son départ comme le présage de jours plus heureux.

Le 3 avril, admis par le monarque en audience de congé, le

(d) Le roi à la duchesse, o février 1563; Correspondance, page 359, n« 259.

(2) Voici en quels termes Armenteros parlait de d'Egmont à Gonzalo Ferez, le 24 février 1565 : « Il est homme bien intentionné et assez présomptueux; )) quoique Flamand, il se laisse aisément aller à tout ce que veulent les per- » sonnes qui ont du crédit auprès de lui... » Correspondance de Philippe II, page 345, n° 265.

(5) Le roi à la duchesse de Parme, 5 avril 1565, tome I, p. 346, n" 275.

comte reçut de sa main les instructions réclamées par la duchesse de Parme. Sur le point de la religion, Philippe déclarait qu'il ne pouvait consentir à ce qu'il y fût fait quelque changement; qu'il aimerait mieux perdre cent mille vies, s'il les avait; il permettait seulement que sa sœur réunît deux ou trois évêques, quelques théologiens et des conseillers en nombre non supérieur à celui des évêques, afin de discuter le meilleur mode à employer pour endoctriner le peuple, et d'examiner en outre s'il n'y aurait pas d'autres moyens que ceux dont on avait fait usage jusqu'alors pour châtier les hérétiques. Avant de nommer de nouveaux conseillers d'État, le roi demandait l'avis de la duchesse sur l'ordre et l'organisation à établir dans le conseil ; il terminait en promettant le prochain envoi d'une somme considérable pour suffire aux besoins de l'administration du pays (1).

On comprend difficilement que, porteur de pareils ordres, le comte d'Egmont ait pu, le 9 avril, après avoir admiré les splendeurs de l'Escurial et du bois de Ségovie, écrire au roi qu'il retournait en Flandre l'homme le plus satisfait du monde (2). Philippe, loin de laisser espérer la liberté de conscience, disait hautement qu'il aimait mieux mille fois mourir que de tolérer l'hérésie dans ses États ; à peine consentait-il, par une amère ironie, à ce que l'on recherchât de nouveaux moyens de châti-

(1) Correspondance de Philippe II, tome 1, page 346, n" 274. — « Quant )) à ce qui touche le faict de la religion, disait le roi, il sera traicté par ceux » qui seront appeliez, s'il convient d'introduire aultre forme de cliasloy des » hérétiques et desvoyez; non qu'ilz demeurent impuniz, mais que cela seu- » lement se voye s'il y a aultre manière de punition, par laquelle l'outrecui- » dance des hérétiques se puisse refréner, et le mal estre du tout poinct )) estaint, » Hopperus, 2* partie, chap. IV (tome IV, page 46 des Analecta

^Belgica de Hoynck Van Papendrecht).

(2) Lettre autographe du comte d'Egmont au roi ; Valladolid, 9 avril 1565. [page 349, n" 278. — « M. d'Egmont paraît être revenu très-content du roi,

» et très-disposé à servir ses desseins, particulièrement en ce qui louche la » religion. » Granvelle au roi, Baudoncourl, 19 juin 1565 ; Correspondance,, tome I, page 356, n" 293.

ment pour les coupables : et lui, comte d'Egmont, lui, le protecteur né des malheureux opprimés par un sombre fanatisme, il se déclarait satisfait ! Il est vrai qu'au moment du départ, le monarque lui avait fait don de 12,000 ducats (1), et qu'il avait doublé la valeur de ce royal présent par les insidieux éloges dont il l'avait accompagné ! Ce n'est pas sans une profonde tristesse que l'on est contraint de reprocher à un homme illustre à tant de titres un aveuglement aussi étrange , aussi désastreux que celui-là.

Fier de son dérisoire succès, d'Egmont revint à Bruxelles, où il arriva le 50 avril avec le fils de Marguerite, Alexandre Farnèse, que Philippe avait fait élever en Espagne, et il témoigna vivement la satisfaction qu'il éprouvait d'avoir été si bien traité par le monarque (2) . Mais le prince d'Orange ne fut pas la dupe des artifices du cabinet de Madrid ; déjà le 5 avril, en mandant à son frère Louis de Nassau la brillante réception faite au comte par le souverain, il avait laissé percer un soupçon qui n'était que trop bien fondé (3). « La fin démontrera le tout, » disait-il; et les événements firent bientôt voir qu'il ne s'était point trompé. Lorsque le crédule d'Egmont vint à son retour exalter devant lui les bontés du roi et son affection pour le pays, Guillaume n'eut pas de peine à deviner que l'amour-propre et l'intérêt personnel avaient seuls pu donner à son malheureux ami cette dangereuse sécurité, qui fit rapidement place au désappointement le plus complet (4).

Conformément aux instructions de Philippe, la gouvernante avait assemblé à Bruxelles un conseil d'évéques et de théologiens

(i) Le roi à la duchesse, 5 avril 1S63, page 348, n'= 276.

(2) ïomas Armenteros à Gonzalo Ferez, 5 mai 1564, tome I, page 553. n" 283.

(3) Groen Van Prinsterer, Archives de la maison d'Orayicje, tome I, page 368, lettre CV.

(4) Watson, Histoire de Philippe II, tome I, liv. VIL — Har^us, tome III, page 34.

qu'elle avait chargés d'examiner les moyens les plus efficaces pour réprihier et punir l'hérésie (1) ; ce conseil déclara qu'il n'y avait pas lieu de changer le mode de châtiment jusqu'alors adopté, et cet avis, qui répondait si bien aux désirs du monarque, lui fut envoyé le 22 du mois de juillet. Mais ce dernier n'avait pas attendu jusqu'alors pour manifester son implacable volonté : le 15 mai, dans une dépêche expédiée de Valladolid, il enjoignit à sa sœur de redoubler de rigueur envers les hérétiques, et désapprouva nettement le projet d'accroître l'autorité du conseil d'État. Lorsque les termes de cette dépêche furent connus à Bruxelles, les seigneurs exprimèrent un vif ressentiment de la conduite de Philippe à leur égard , disant qu'ils ne pouvaient plus se fier ni aux paroles ni aux promesses du roi ; le comte d'Egmont surtout ne dissimula point le dépit qu'il éprouvait de s'être montré si crédule, et se plaignit que l'on eût agi avec lui de manière à lui faire perdre son crédit et sa réputation. Il crut même devoir écrire au monarque, et, le 18 juillet 1565, il le pria instamment de consentir à ce qu'il lui avait proposé relativement au conseil d'État, en l'assurant que c'était le seul moyen de rétablir les affaires du pays (2). Chose bien remarquable, il n'y a pas dans cette lettre un seul mot qui se rapporte à la question religieuse, et ce serait là une nouvelle preuve,: :&'H en était besoin, de l'importance secondaire de ce point aux yeux de d'Egmont et

(1) Les membres de ce conseil étaient : Martin Rithove, évêque d'Ypres; Antoine-Joseph Havet , évêque de Namur ; Gérard d'Hemricourt, évêque de Saint-Omer; Jacques Martins, président de Flandre; Ilippolyte Persyn, président d'Utrecht; Meulenaere, conseiller; Judocus Tilelanus, Corneille Jansenius, théologiens; Volmar Bernaert, professeur de droit canon. V. Correspondance, tome I, page 553, n" 289.

(2) Lettre autographe du comte d'Egmont au roi, 18 juillet 1565 ; Correspondance, tome I, page 359, n" 298. V. aussi sa lettre du 9 octobre suivant, page 571, n° 316, dans laquelle il dit : « On attend toujours la réso- )) lulion de V. M. sur la forme du gouvernement des Pays-Bas; ce delay nuit )) beaucoup à vostre service, et les seigneurs à qui j'ai dit la bonne volonté ') que V. M. leur porte, pouronl penser que les ay voulu abuser. »

de ceux dont il avait été l'interprète. Néanmoins, à partir de ce moment, les seigneurs, déçus dans leur espoir et Sentant que l'appui du peuple leur était nécessaire, unirent leurs griefs à ceux de la nation irritée par les persécutions qui recommençaient de tous côtés, et se trouvèrent ainsi forcément amenés à se poser en défenseurs de la liberté religieuse, ce qu'ils n'eussent point fait si Philippe avait accédé à leurs demandes et avait consenti à leur accorder ce pouvoir qu'ils n'avaient arraché à Granvelle que pour s'en emparer à leur tour.

La duchesse de Parme, redoutant avec raison les suites déplorables que pouvait entraîner l'irritation générale, essaya de fléchir le souverain, en lui représentant l'état précaire du pays et en le suppliant d'accorder quelque satisfaction aux seigneurs et au peuple (1); mais c'était tenter l'impossible, et Philippe ne répondit à ces prières qu'en lançant, du bois de Ségovie (17 octobre), un arrêt de mort contre tous ceux qui désormais oseraient enfreindre les odieuses lois de l'inquisition. Dans cette dépêche honteusement célèbre, Philippe se montre enfin tel qu'il est et dédaigne de voiler plus longtemps ses. intentions par ces palliatifs qui, tout menteurs qu'ils étaient, n'en avaient pas moins fait supporter d'intolérables souffrances. Proclamant le droit divin des inquisiteurs, il ordonne de les protéger et de les seconder dans l'exercice de leur affreux ministère ; attribuant à l'indulgence des Juges les progrès constants de l'hérésie, il veut que l'on exécute rigoureusement les placards de Charles-Quint, et déclare qu'en agissant ainsi, il croit assurer le repos de nos provinces. « Croyez, dit-il en terminant, que ce que je vous respondz icy est ce qui convient au bien de la religion et de mesdictz pays de delà, qui ne vauldriont rien sans icelle. Et cecy est la voye pour les pouvoir conserver en justice, paix et tranquillité. Et puis doncques que vous voyés ce qu'il importe, je vous requiers

(4) La duchesse au roi, 22 juillet 1565, louie I, page 560, ii" 301.

derecliief de suyvre le chemin par où ce que je diz icy se puisse eifectuer (1). » Couvrir un pays de sang et de ruines pour lui rendre sa prospérité, voilà quelle devait être la conclusion nécessaire du système de Philippe II : semblable à ces Romains dont parle Tacite, il prenait pour la paix l'épouvantable solitude qu'il créait autour de lui (2).

Pour qu'il ne restât pas le moindre doute sur ion inébranlable résolution, le roi, par une autre lettre datée du 20 octobre, confirma à la duchesse sa sœur tout ce qu'il lui avait mandé trois jours auparavant. Tout en déclarant, ce qui était vrai au fond, que ses dernières instructions ne différaient nullement de celles qu'il avait remises au prince de Gavre, il ordonnait que l'on fît justice des anabaptistes précédemment arrêtés, et de tous ceux que l'on pourrait prendre à l'avenir. Il ajoutait enfin que les réclamations relatives à l'inquisition lui avaient extrêmement déplu, et que, croyant cette inquisition plus nécessaire que jamais, il ne pouvait souffrir qu'on s'efforçât de la discréditer (5). Après avoir vainement eu recours aux prières, il ne restait plus à Marguerite qu'un parti, celui de l'obéissance. Elle s'y décida, non sans prévoir les malheurs qui allaient fondre sur nos provinces, et, pendant que résonnait encore le bruit des fêtes destinées à célébrer le mariage de son fils (4), elle communiqua les dépêches de Philippe aux membres du conseil d'État. Une émotion profonde accueillit la lecture de ces lettres fatales : quels que fussent l'opinion et les secrets désirs des assistants, chacun comprit que l'on touchait à une crise suprême (5).

(1) Gachard, Correspondance de Philippe II, page CXXX.

(2) « Ubi soliludinem faciunl, pacem appellant. »

(3) Le roi à la duchesse, 20 octobre 1565. Correspondance, tome I, page 372, n"* 522.

(4) Alexandre Farnèse venait d'épouser Marie de Portugal, fille du prince Edouard et d'Isabelle de Bragance. Cette princesse était arrivée à Bruxelles le 11 novembre 1565.

(5) ... « Quœ cum supradictis dominis communicataî essenl, mirum in mo-

Viglius, rassemblant tout ce qu'il possédait de fermeté et de prudence, émit un avis dont l'adoption eût peut être retardé de quelques instants la crise terrible dont on était menacé : il demanda que l'on ajournât l'exécution des ordres du roi jusqu'à ce que Philippe eût été mieux informé de l'état du pays, mais les autres membres du conseil repoussèrent toute idée de temporisation, et Marguerite, se rangeant à leur opinion, transmit aux gouverneurs des provinces et aux consaux des villes l'ordre de remettre en vigueur tous les édits formulés contre les partisans des nouvelles doctrines.

Le prince d'Orange assistait à cette séance du conseil d'État, et, s'il faut en croire Viglius, il ne put s'empêcher de laisser percer sur ses lèvres le sourire du triomphe, et de dire à l'un de ceux qui s'y trouvaient avec lui que c'était là le commencement d'une grande tragédie. Les détracteurs de Guillaume ont cru trouver dans ce mot une arme contre lui : ils y ont vu un indice certain des trames ourdies contre l'autorité de Philippe II; ils ont même été jusqu'à lui reprocher d'avoir personnellement combattu le parti proposé par Viglius, et de s'être prononcé pour l'exécution immédiate des volontés du souverain (1). Il est peu

dura fremere cœperunt, et tamen, quoniam populi adversùs regem clamores incilari posse credebant, consuluere, ut Ducissa lilteris suis ad consilia magistratusque mandata régis perscriberet. Subodoratus aulem Prœses id quod futurum erat, suasit ut eee litlerae eô usque differrentur, donec 3Iajestas sua certior facta esset quam in partem id quod mandaveral acciperelur. Verùm alii in contrarium conlenderunt, mandalisque obsequendum duxerunt; ad quod Pracses respondit, periculum ejus in se ipsum recipere : sed nihil id profuit; Ducissâ eorum sentenlise assentiente, ac htteras mox expediri jubente. Quâ conclusione, accepta, princeps Auriacensis cuidam in aurem dixit (qui post id retulil) quasi iaetus gioriabundusque : visuros nos brevi egregiîB tragediae initium. {Vita Viglii, tome I des Analecta Belgica de Hoynck Van Papendrecht.)

(1) V. à ce sujet la note précédente; Viglius ne désigne pas plus le prince d'Orange que les autres seigneurs du conseil d'État (alii). V. aussi une lettre de Viglius à Granvelle, 30 novembre 1565, dans les Archives de la maison

rationnel de faire au prince un reproche de sa perspicacité, et quant à l'accusation d'avoir cherché à précipiter la chute d'un gouvernement tyrannique, elle ajoute à sa gloire, au lieu de la ternir. Pourquoi donc le prince d'Orange eût-il tenté d'inutiles efforts pour empêcher la lutte que Philippe semblait vouloir provoquer? Pouvait-il lui rester le moindre doute sur l'inflexible détermination du roi, et lui était-il possible de garder Tespoir fondé de détourner les dangers qui menaçaient le pays? Il valait bien mieux, tout en déplorant les funestes conséquences de tant d'erreurs, laisser aux événements leur libre cours, et, puisque Philippe voulait absolument se perdre, l'abandonner à son mauvais génie, sans se compromettre et tomber avec lui.

La publication des édits envoyés aux gouverneurs de province produisit tout l'effet qu'on en devait attendre. De toutes parts retentit un cri d'indignation auquel s'associèrent les gouverneurs eux-mêmes : mis en demeure de faire exécuter les placards, ils répondirent noblement qu'ils ne voulaient pas concourir à ce que l'on brûlât cinquante à soixante mille personnes (2). En outre, Marguerite, à qui répugnaient ces mesures odieuses, écrivit au roi qu'elle regrettait la résolution qu'il avait prise, et ne craignit pas de lui dire qu'il avait été mal conseillé. « Lorsque, disait-elle dans sa lettre du 9 janvier 1566, les franchises et les libertés dont jouissent ces provinces leur donnent déjà tant de pouvoirs, et mettent tout à leur merci, c'est un grand mal qu'elles aient une arme plus dangereuse encore dans l'établissement de l'inquisition, par laquelle le roi s'est aliéné l'amour du peuple et a donné occasion à d'autres de se le conci-

d'Orange, tome I, page M2. « Les seigneurs disent à tous propos que puisque » le roi le commande si expressément, qu'ils n'y veuillent contredire, mais que » la chose ne passera sans hazard ni inconvénient. »

(2) Lettre de la duchesse au roi, 9 janvier 1566 ; Correspondance, p. 586, n° 345.

lier, en se montrant hostiles à l'inquisition et défenseurs de la liberté publique. » Ces courageuses paroles ne trouvèrent point d'écho à la cour de Philippe, mais elles sont un titre de gloire pour la princesse qui osa protester contre les iniques abus de la force et élever la voix en faveur d'un peuple opprimé.

Alors s'ouvrit pour nos provinces cette ère d'avilissement et de décadence qui devait amener la ruine totale de leur prospérité. L'émigration commença, et avec elle toutes les calamités qu'elle traîne à sa suite : pour échapper aux supplices, plus de trente mille travailleurs s'expatrièrent, et, cherchant un sol plus hospitalier que celui qui les avait vus naître, allèrent enrichir l'Angleterre de leur patiente et féconde industrie (2). Le commerce cessa tout à coup ; l'agriculture manqua de bras dans nos campagnes dépeuplées, et la cherté des denrées alimentaires menaça des tortures de la faim les populations déjà décimées par l'exil et les bûchers.

Ému à la vue de tant de désastres, Guillaume comprit que le moment était venu pour lui de rompre ouvertement avec Philippe : sa lettre à la duchesse de Parme, datée de Bréda le 24 janvier 1566, inaugura dignement la carrière politique de ce grand homme (2). Le prince, en signalant à la gouvernante les périls de la rigoureuse exécution des placards, et l'impossibilité où il se trouvait de les faire appliquer dans les provinces de son gouvernement, offrit au roi par cette lettre la démission de toutes ses charges, et demanda qu'on le remplaçât par quelque autre plus habile « plutôt, disait-il, que d'encourir la note dont moi et les miens porrions estre souillés, si quelque inconvénient advint aux pays de mon governement, et durant ma

(1) Le conseiller d'Assonleville à Granvelle; Bruxelles, 15 janvier i56C; Correspoîidance, tome I, page 590, n° 351.

(2) Correspondance de Guillaume le Tacilurne, tome II, page 106, n» CCCLXXIV.

charge. » Cette conduite franche et loyale dégageait dès lors le Taciturne de tous ménagements ultérieurs envers le souverain ; c'est aussi à partir de ce moment qu'il abandonne le rôle d'observation dans lequel il s'était jusque-là prudemment renfermé, pour prendre une part plus active à un mouvement qu'il était appelé à diriger.

Les tentatives de résistance se multiplièrent bientôt et s'organisèrent dans tout le pays : les chefs-villes du Brabant (1) s'opposèrent avec énergie au maintien de l'inquisition, en alléguant que cela était contraire aux chartes et aux privilèges de cette province (2) ; les murmures populaires acquirent un caractère à la fois menaçant et unanime, et de cette effervescence redoutable sortit enfin l'un des actes les plus mémorables de nos annales, ce célèbre compromis, qui fit entendre au monarque irrité la voix solennelle d'une nation soulevée pour défendre contre lui la liberté de la pensée, désormais affranchie des entraves sous lesquelles on avait voulu l'étouffer.

Le compromis fut l'œuvre de la noblesse, non pas de cette noblesse ambitieuse du conseil d'État, qui avait un instant rêvé pour elle les avantages de l'oligarchie, mais de cette classe de gentilshommes plus rapprochés du peuple, dont ils comprenaient mieux les besoins et les misères, parce qu'ils partageaient ses croyances et ses désirs. Neuf jeunes hommes, tous dévoués, tous enthousiastes de leur cause, tous jusqu'alors obscurs et inconnus, furent les premiers signataires du compromis; Philippe de Marnix, seigneur de Sainte-Aldegonde (3), eut la gloire d'en être l'auteur, et illustra ainsi les débuts d'une carrière

(1) Bruxelles, Anvers, Louvain, Bois-le-Duc.

(2) HoppERus, 2* partie, chap. VIII {Analectes de Hoynck Van Papen- DRECHT, tome IV, page 64) ; ~ Har^cs, tome III, page 39.

(3) Né à Bruxelles en 1538, fils de Jacques de Marnix, baron de Poltes, seigneur de Toulouse, et de Marie de Ilaimericourt.

entièrement consacrée au bien de son pays (1), Inspiré par les chaleureux élans d'une âme ardente et généreuse, il peignit à grands traits dans ces pages éloquentes toutes les turpitudes de la domination espagnole, et ses compagnons rassemblés dans le château de Bréda jurèrent, électrisés par ce mâle langage, de s'unir à jamais pour la défense de la patrie et de résister de toutes leurs forces à l'établissement de l'inquisition, « comme mère et occasion de tout désordre et injustice. » Pour arriver à ce but, tout devait être commun entre eux, et, « se tenant la main l'un à l'autre, » ils se promirent en frères et compagnons fidèles une mutuelle assistance à laquelle ils engageaient leurs biens et leurs vies. Il n'y a guère dans nos fastes de spectacle plus sublime que celui de ces hommes prenant à témoin « le souverain Dieu, créateur du ciel et de la terre, juge et scrutateur des consciences et des pensées, » de leur ferme volonté de mourir plutôt que d'enfreindre ce serment solennel (2).

Expression fidèle des vœux de la nation entière, le compromis fut bientôt revêtu de nonlbreuses signatures. Sans y adhérer formellement, ce que sa position ne lui permettait pas encore, le prince d'Orange approuva les principes par lesquels il avait été dicté, et Louis de Nassau, qui suivait en tous points les conseils de son frère, joignit son nom à ceux des premiers confédérés. On vit même des princes étrangers, des hommes célèbres par leur naissance ou leur génie, regarder comme un honneur insigne le droit d'être admis dans les rangs des citoyens dont le courage venait de doter leur pays d'une charte immortelle.

Il fallait un chef à la confédération : on le trouva dans Henri de Brederode, descendant des comtes de Hollande, et l'un des

(1) M. Groen Van Prinsterer, tome II, page 15, croit devoir attribuer la rédaction du compromis à Jean de Marnix, seigneur de Toulouse ; cette assertion semble dénuée de fondement.

(2) V. le texte du compromis à la fin du volume, n" I des Documents historiques.

hommes les plus remarquables de cette grande époque (1). « C'était, dit Le Petit, un homme de haute et allègre stature, un peu rousselet, avec les cheveux crispus, hardi comme l'espée, soudain et cholere, résolu en ce qu'il designoit, libéral néanmoins et courtois. Il portoit en sa jeunesse pour devise : Peutestre (2). » Il possédait, on le voit, toutes les qualités exigées pour la mission aventureuse que lui donnaient les circonstances ; enfant perdu de la révolution, il se précipita tête baissée au milieu des dangers, et n'eut plus dès ce moment d'autre but que le succès de la commune entreprise. Intrépide et fougueux, il ne connaissait point d'obstacles ; sa parole de feu remuait les cœurs et lui donnait sur la multitude un empire dont il savait profiter. Malheureusement pour lui, l'intempérance et la colère obscurcirent parfois ces brillantes qualités ; mais il ne méritait pas les calomnies dont on s'est plu longtemps à l'accabler : précurseur audacieux d'un génie plus complet que le sien, il prépara les voies au prince d'Orange, qui avait su apprécier les ressources de cette vigoureuse nature, et alla terminer son existence agitée dans un exil dont ses services auraient dû le préser\^er.

Conduits par cet impétueux tribun, les confédérés purent concevoir de légitimes espérances , et le compromis, répandu à profusion dans toutes les parties du pays, obtint en peu de temps une immense popularité. Ce grand acte, en révélant à Philippe toute l'étendue de la faute qu'il avait commise en refusant à ses sujets la liberté de l'intelligence, ouvrit à la révolution une phase nouvelle; jusque-là, on n'avait encore eu recours qu'aux remon-

(1) Né à Bruxelles le 26 décembre 1351, de Renaud III, seigneur de Brederode et de Viane, vicomte d'Ulrecht, et de Philippine de la Marche. V. Historia et genealagia Breclerodioriim, illustrissimœ gentis Hollandiœy P. CoRNELii BocKENBERGii Goudaïii. — Paul Voet : Origines, progrès et gestes mémorables des seigneurs de Brederode.

(2) Chronique de Hollande et Zélande, tome H, liv. IX, page 139. — Strada, de Bello Belgico, lib. V. dec. I.

trances, et à la prière ; désormais la nation traitera avec le souverain de puissance à puissance, et ce sera les armes à la main que Brederode et ses compagnons remettront à Marguerite de Parme la requête fameuse qui leur valut le nom de Gueux. Période de combats, de déchirements et de souffrances, dans laquelle brillent d'un éclat sinistre le mousquet du soldat et le glaive du bourreau.

Que faisait alors le comte d'Egmont? Pendant que des hommes ignorés s'efforçaient de fonder la liberté de la patrie, il écrivait au roi pour l'avertir des progrès que les nouvelles sectes faisaient parmi la noblesse, et des intelligences que les hérétiques des Pays-Bas entretenaient avec ceux de France, d'Allemagne et d'Angleterre. On signait partout le compromis, et il ne croyait pas que l'on pût songer à une rébellion contre le souverain (1). Ces rapprochements suffisent : les faits parlent assez haut pour que l'on n'ait rien à ajouter à leur éloquence.

(1) Lettre du comte d'Egmont au roi, 16 mars 1566 ; Correspondance de Philippe II, tome I, page 597, n" 558.

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