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MARGUERITE DE PARME

La gouvernante fut bientôt instruite des projets formés par les confédérés, et de leur intention de se rendre à Bruxelles dans les premiers jours d'avril 1566, pour lui présenter une requête contre l'inquisition et les placards (1) ; elle en avertit aussitôt le roi, en lui demandant quelles étaient ses intentions, et en lui exprimant toute la douleur qu'elle éprouvait d'être obligée de lui donner d'aussi alarmantes nouvelles (2). Pour parer autant

(i) Rapport fait par Andrelec, majordome de M. de Meghem, à la duchesse de Parme, le 24- mars 1566; Correspondance de Philippe II, tome I, page iOO, n" 564.

(2) La duchesse au roi, 25 mars 1566; Correspondance, p. 401, n" 365.

qu'il était en elle au danger dont elle était menacée, elle convoqua en toute hâte les membres du conseil d'État et les gouverneurs de province, pour leur communiquer ce qui se passait et prendre leur avis sur les mesures à adopter à l'égard des confédérés. Cette importante réunion eut lieu le 27 mars, et, malgré l'opposition de d'Aerschot et de Berlaymont, qui voulaient que l'on interdît aux confédérés l'entrée de la ville, il fut décidé que la duchesse les admettrait à son audience et recevrait leur pétition. Les seigneurs ne cherchèrent pas d'ailleurs à cacher leur mécontentement et leurs craintes; ils s'élevèrent vivement contre les rigueurs de l'inquisition ; le comte d'Hoogstraeten déclara même qu'il trouvait très-fondée et très-juste la demande des confédérés ; le comte de Mansfelt, au contraire, dont le fils avait l'un des premiers signé le compromis, dit qu'il regardait la confédération comme une chose blâmable et qu'il n'y donnerait jamais son assentiment. Toutefois, les membres du conseil qui connaissaient certains des confédérés convinrent de les engager à ne pas venir tous ensemble présenter leur requête (1); le prince d'Orange écrivit même à son frère Louis de Nassau, pour qu'il veillât à ce que ses compagnons arrivassent à Bruxelles sans armes, et conservassent du moins par là les apparences de la légalité (2).

Il n'en fut cependant pas ainsi,: le jour même où la duchesse priait de nouveau le roi de consentir à l'abolition de l'inquisition et à la modération des placards, Brederode et Louis de Nassau entrèrent à Bruxelles, accompagnés de deux cents chevaux ; chaque gentilhomme portait une paire de pistolets aux arçons de sa selle. jCe fut dans cet appareil menaçant et à la tête de cette redoutable escorte que les deux chefs traversèrent la ville pour se rendre à l'hôtel du prince d'Orange, où ils prirent leurs loge-

(i) La duchesse au roi, 8 avril 1566; Correspondance, tome I, p. 403, n« 366.

(2) Groen Van Prinsterer, Archives de la maison d'Orange, tome H, page 74, lettre CXXXVIIL

ments. Le lendemain arrivèrent les comtes Van den Berglie et de Culembourg avec un renfort considérable (1), et le 5 avril tous les confédérés, au nombre de trois ou quatre cents, sortirent en ordre de l'hôtel de Culembourg, où ils s'étaient rassemblés et se dirigèrent vers le palais de la gouvernante, au milieu des flots de la multitude empressée sur leur passage. Marguerite les attendait, non sans une anxiété profonde ; elle les reçut, entourée de tous les membres du conseil d'État et des chevaliers de l'ordre de la Toison d'or. Brederode, mettant un genou en terre en signe d'hommage et de soumission, présenta la requête avec toute l'humilité possible et parla en ces termes au nom de tous : « Madame, les gentilshommes présents, et autres de même qualité, qui pour des raisons ne sont pas maintenant icy, poussés de zèle et d'obéissance envers le roy et le bien du pays, ont résolu de présenter, avec respect et soumission, cette trèshumble requête à Votre Altesse, pour en disposer selon que son bon conseil luy dictera. Et d'autant, madame, que quelques-uns nous ont accusés, donnans faucement à entendre à Votre Altesse et autres de ses conseillers, que notre procédé n'avoit pour but que d'ouvrir et frayer le chemin aux factions, révoltes et divisions, conspirans avec des princes forains, et gens de guerre étrangers tant Allemans que François, à l'aide et faveur desquels nous nous étions unis et ligués ensemble. Chose à laquelle bien loin d'avoir travaillé, nous n'avons pas seulement songé, comme il paroît assés par la requête que nous luy présentons, qui justifie nos intentions, et fait voir à nud la fauceté de ces accusations. Nous supplions très-instamment Votre Altesse, et reputerons cette action à un singulier bienfait, de vouloir de sa grâce nommer et les accusateurs et les accusés, afin d'ôter le mal et le désordre par la punition de ceux qu'on trouvera coupables. Aussi nous asseurons-nous que Votre Altesse ne souffrira jamais

(i) Posl-scriplum à la lettre du 8 avril ; Correspondance, tome I, p. 406, ir 367.

qu'une troupe de noblesse si honorable, soit ainsi exposée à la calomnie des imposteurs (1). »

La requête remise par Brederode était conçue dans le même esprit que le compromis. Les confédérés, après avoir rappelé l'antique dévouement des peuples des Pays-Bas à leurs seigneurs et princes naturels, y exposaient que les ordonnances du roi concernant la stricte exécution des placards sur l'hérésie étaient de nature à exciter l'émeute et la sédition générales, et à enfanter la ruine du pays. « Voyant, ajoutaient-ils, que cependant le mal s'augmente de jour en jour, et que le danger de révolte et de sédition générale est à la porte ; avons estimé estre nostre debvoir suyvant le serment de fidélité et d'homaige, ensemble le bon zèle que avons à Sa Majesté et à la patrie, de supplier tres-humblement Vostre Alteze, comme de fait nous la suplions par la présente requeste d'y vouloir donner bon ordre ; et, pour l'importance de l'affaire, de vouloir le plus tost que possible sera, depescher vers Sa Majesté homme exprès et propre, pour l'en advertir, et la suplier tres-humblement de nostre part qu'il lui plaise y pourveoir tant pour le présent qu'à l'avenir. Et d'aultant que cela ne se pourra jamais faire en laissant les dictz placcars en leur vigueur, veu que de là despend la source et l'origine de tous inconveniens, qu'il luy plaise de vouloir entendre à l'abolition d'iceulx : laquelle se trouvera estre non seulement du tout nécessaire pour destourner la totalle ruyne et perte de tous ses pays de pardeça, mais aussi bien conforme à raison et justice... Suplions bien humblement Sa Majesté qu'il luy plaise de faire aultres ordonnances pour l'advis et consentement de tous les estatz generaulx assemblez, afin de pourveoir à ce que dessus , par aultres moyens plus propres et convenables, sans dangers si très evidens. » Ils réclamaient en outre que l'on sursît à toute exécution des placards en attendant la décision du roi, et protestaient

(1) P. VoET, Hùtoria et yenealogia Brederodiorum, p. 121.

des suites que pouvait entraîner leur application ultérieure. « En quoy, disaient-ils, nous prenons Dieu, le roy, Vostre Alteze et messieurs de son conseil ensemble, et nostre conscience en tesmoignage que nous y avons procédé comme à bons et loyaulx serviteurs du roy appartient, sans en rien excéder les limites de nostre debvoir (1). »

Marguerite, inquiète et préoccupée, écouta jusqu'au bout cette audacieuse supplique à laquelle l'attitude des confédérés donnait un imposant caractère, et le lendemain, 6 avril, elle la remit apostillée à ses auteurs. La duchesse déclarait dans cette apostille « qu'elle estoit bien délibérée d'envoyer devers Sa Majesté, pour faire devers icelle tous bons offices que Son Alteze adviseroit pouvoir servir à disposer et incliner sa dicte Majesté à condescendre à la réquisition des remonstrans, lesquels ne doibvent espérer sinon toute chose digne et conforme à sa bénignité naïfve et accoustumée. » Elle terminait en disant qu'il n'était pas en son pouvoir de suspendre l'exécution des placards, mais qu'elle donnerait ordre « que tant par les inquisiteurs que par les officiers respectivement fût procédé directement et modestement à l'endroit de leurs charges, de sorte quej'on n'ait cause de s'en plaindre. »

Bien qu'ils dussent savoir à quoi s'en tenir sur « la bénignité naïfve et accoustumée » de Philippe, les confédérés se retirèrent satisfaits du succès de leur démarche et se livrèrent sans réserve à la joie d'avoir réussi : un somptueux banquet préparé dans l'hôtel Culembourg les réunit le soir même, au nombre de trois cents ; à la fin du repas, Brederode, portant au cou la besace, adressa à tous ses compagnons de chaleureux remerciements pour l'appui qu'ils lui avaient prêté ; puis, faisant allusion à un

(1) Requeste présentée à la ducesse de Parme, régente, le cincquiesme jour d'avril XV cent soixante cincq, ensemble l'appostille donnée par Son Alteze sur la dicte requeste. — Imprimé à Bruxellos, par Michel de Hamonl, imprimeur juré, demeurant soubz la maison de cesle ville, 1 506.

propos injurieux qu'avait tenu le comte de Berlaymont, il but à la santé des Gueux. Ce surnom, que les événements rendirent célèbre, fut adopté d'enthousiasme par tous les convives : d'une voix unanime, ils renouvelèrent le serment de mourir pour la cause commune et la défense de leurs droits (1). Dès le lendemain, revêtus de grossiers vêtements de couleur grise, ils parcoururent Bruxelles, portant au cou une médaille sur laquelle était gravée cette devise : Fidèle au roi jusqu'à la besace ; ils s'enorgueillirent ainsi de ce titre de Gueux dont on avait voulu leur faire honte et dont leurs héroïques efforts devaient immortaliser le souvenir. Peu de jours après (10 avril), Brederode quitta Bruxelles, accompagné de cent cinquante chevaux ; il se rendit à Anvers, où l'accueillirent les acclamations de la foule, dont il était l'idole et qu'il put facilement diriger au gré de ses désirs.

Ces circonstances étaient assez graves pour plonger Marguerite dans une vive anxiété; aussi elle se décida à presser le départ pour l'Espagne du marquis de Berghes et du baron de Montigny, qui, à sa sollicitation, avaient consenti à porter au souverain l'expression des justes plaintes du pays (2). Un accident survenu au marquis de Berghes (3) retarda pour quelque temps ce voyage, car Montigny, comme s'il eût été poursuivi par un fatal pressentiment, ne voulut point d'abord partir seul pour accomplir cette mission qui devait leur coûter la vie à tous les deux. Il consentit enfin, après de longues hésitations, à se mettre en route avant de Berghes, qui n'était pas encore remis de sa blessure, et le 29 mai 1566 il reçut de la duchesse ses lettres de

(i) Relation en chiffres, envoyée par la duchesse de Parme au roi, avec sa dépêche du 13 avril 1S66; Correspondance, tome I, page 408, n" 570.

(2) La duchesse au roi, 13 avril 1566 ; Correspondance^ tome I, p. 407, n° 369.

(3) Il avait été blessé à la jambe en jouant au mail dans le parc de Bruxelles. V. lettre de la duchesse au roi, 4 mai 1566, p. 415, n" 583.

créance, par lesquelles elle le chargeait de demander au roi qu'il approuvât l'abolition de l'inquisition, la modération des placards proposées par le conseil d'État, et qu'il promît à tous les signataires du compromis et de la requête un pardon général et un complet oubli. De Berghes ne rejoignit que longtemps après (1) son infortuné collègue, qui arriva le 17 juin à Madrid.

Déjà le 12 mai précédent, Philippe, informé par sa sœur de ce qui s'était passé dans nos provinces depuis la présentation de la requête des confédérés, lui avait fait connaître qu'il ne pouvait tolérer ni la modération des placards ni l'assemblée des états généraux (2). De semblables dispositions rendaient inutile, dérisoire même, l'envoi de de Berghes et de Montigny en Espagne, puisque l'on était décidé d'avance à ne rien accorder à leurs demandes. Aussi, lorsque ce dernier, le lendemain de son arrivée, fut admis à l'audience royale, Philippe éluda les pressantes instances du délégué de Marguerite et se borna à lui répondre qu'il y réfléchirait, qu'il consulterait à cet égard ses principaux conseillers (3). Dès lors, Montigny, suspect au monarque, sentit se resserrer lentement autour de lui le cercle dans lequel l'enfermait une soupçonneuse surveillance et put regretter l'imprudence qu'il avait commise en venant se livrer à son ennemi.

Cependant la situation était loin de s'améliorer aux Pays-Bas : l'audace des réformés y croissait chaque jour et trouvait un nouvel aliment dans la conduite hardie des confédérés. De toutes parts dans les campagnes, de zélés prédicateurs, entraînant à leur suite une foule immense, répandaient avec leurs doctrines la haine contre l'Espagne et excitaient le peuple à s'armer pour

(1) Il partlllel" juillet 1566.

(2) LeUre autographe du roi à la duchesse, 12 mai 1566 ; Correspondance, tome I, page 415, n° 385.

(3) Lettre du baron de Montigny à la duchesse de Parme, 29 juin 1566 j Correspondance, tome I, page 426, n" 401.

la liberté (1). La persuasion et la force étaient également impuissantes à arrêter les progrès effrayants des croyances nouvelles ; Anvers surtout se faisait remarquer par la licence que s'y permettaient les calvinistes, encouragés par la présence de Brederode : telle était, au commencement de juin 1566, l'autorité qu'ils y exerçaient, que le magistrat s'adressa à la gouvernante pour qu'elle envoyât à Anvers deux ou trois chevaliers de la Toison d'or, afin de préserver la ville des dangers dont elle était menacée (2). Le prince d'Orange fut choisi à cet effet par Marguerite, sur l'instante demande du magistrat d'Anvers, que Louis de Nassau, émissaire de son frère, avait instigué à cette démarche, et le 13 juillet il arriva au milieu d'une population avide de contempler les traits de celui que l'on s'accoutumait déjà à regarder comme le défenseur des droits et des intérêts de tous. Plus de trente mille habitants d'Anvers, conduits par Brederode et par d'autres gentilshommes, allèrent à sa rencontre jusqu'à Berchem. Ce fut avec ce cortège triomphal qu'il fit son entrée dans la cité, aux cris mille fois répétés de vivent les Gueux (3) / Il y trouva la population tout entière dans un indicible état d'exaltation et ne put dissimuler à la gouvernante qu'il serait difficile, sinon impossible, d'empêcher les prêches calvinistes, auxquels le peuple assistait avec un zèle, une ardeur que rien ne pouvait comprimer (4).

La duchesse, déjà péniblement affectée par ce qu'elle savait des succès obtenus par les calvinistes dans les principales villes

(i) « Ce qu'ils prêchent, c'est la liberté, et que le peuple prenne les armes, » disait Alonzo del Canlo, en écrivant au roi 16 4- juillet i 566 ; p. 427, n» 404.

(2) Gachard, Correspondance de Guillaume le Taciturne, tome II, page XXXVI.

(3) Correspondance de Guillaume le Taciturne, tome II, page 136, leUre CCCXCVI, (le prince d'Orange à la duchesse de Parme, 14 juillet 1561).

(4) V. sa lettre à la duchesse du 15 juillet. Correspondance de Guillaume le Taciturne, tome II, page 141, lettre CCCC.

du pays, apprit alors avec consternation que les confédérés s'étaient de nouveau réunis à Saint-Trond, ville soumise à la juridiction de l'évêque de Liège, Gérard de Groisbeck, qui s'était en vain opposé (13 juillet) à ce qu'ils s'assemblassent dans ses États (1). Inquiets du retard que Philippe apportait à faire droit à leur requête et de certains avis qu'ils avaient reçus de France, par lesquels ils avaient été informés que Philippe demandait à Catherine de Médicis le libre passage par ce royaume d'un corps de troupes espagnoles (2), ils avaient cru devoir veiller à leur sûreté en cimentant leur union par une manifestation solennelle. Deux mille confédérés répondirent à l'appel qui leur avait été adressé : forts de l'appui du peuple, qui réclamait ouvertement leur efficace protection (3), ils résolurent de lui garantir la liberté religieuse, jusqu'à ce que les états généraux eussent pris à cet égard une décision à laquelle chacun serait tenu de se soumettre, et de se défendre au besoin par les armes si l'on osait attenter à leurs biens ou à leurs personnes (4).

Ces déclarations étaient de nature à redoubler les alarmes de Marguerite : aussi pria-t-elle le prince d'Orange et le comte d'Egmont de se rendre en son nom vers les confédérés pour les engager à s'opposer aux prêches calvinistes, leur promettant, s'ils cédaient sur ce point, de solliciter vivement du roi la convo-

(1) Instructions données le d6juilleH566, par Gérard de Groisbeck, évêque de Liège, au sieur Octavien de Palme, son écuyer, envoyé vers la gouvernante pour lui rendre raison de l'entrée du comte Louis de Nassau et d'autres seigneurs à Saint-Trond; Correspondance, tome I, page 431, n^^OO.

{2) GACHA.RD, Correspondance de Philippe II, tome I, page CXXXVI.

(3) V. Reqiieste présentée à la noblesse de Saint-Trond par les marchands et peuple de pardeça. Groen, Archives de la maison d'Orange, t. II, page 159. — Cette requête se trouve aussi dans Le Petit, tome III, liv. IX, page 106.

(i) Verbal du besoigné des gentilshommes à Saint-Trond, dans un manuscrit des archives du royaume, cité par M. Gachard; Correspondance de Philippe II, page CXXXVIII. — V. aussi Hopperus, IV partie, chap. 1, page 90 (tome IV des Analecles de Hoynck Van Papendrecfit.)

cation des états généraux (1). L'entrevue de ces deux seigneurs et de Brederode, délégué de l'assemblée de Saint-Trond, eut lieu à Duffel près d'Anvers, mais n'amena aucun résultat utile; les confédérés persistèrent dans leur intention d'envoyer quelquesuns des leurs à la duchesse pour lui présenter une seconde supplique, et le 50 juillet, Louis de Nassau, avec onze autres gentilshommes (2), vint réclamer de la gouvernante l'assurance que nul de ceux qui avaient présenté la requête ou signé le compromis ne serait inquiété ou molesté à ce sujet, jusqu'à ce que le roi eût pris un parti décisif. Marguerite, irritée de cette audacieuse demande, feignit pour gagner du temps de n'en pas comprendre la portée ; toutefois, sentant la nécessité de donner quelque satisfaction à l'opinion publique, elle renouvela près du roi les instances qu'elle avait déjà faites dans sa lettre du 7 juillet, pour obtenir son consentement à l'assemblée des états généraux. Mais Philippe était fermement décidé à ne pas céder sur ce point ; déjà le 2 août, il avait mandé à sa sœur que jamais il ne consentirait à la réunion des états, sachant fort bien, disait-il, ce qu'on entendait par là, en lui recommandant néanmoins de laisser croire que plus tard il pourrait en accorder l'autorisation (3). Le 9 août suivant, il lui fit connaître les résolutions qu'il avait prises à l'égard des différents points de la requête des confédérés, et, par une hypocrisie digne de son caractère, il révoqua secrètement les concessions à l'aide des-

(1) Lettre de la duchesse au prince d'Orange, 16 juillet 1566 ; Correspondance de Guillaume le Taciturne, tome II, page 148, W CCCCII. — V. aussi Gachard, Correspondance de Philippe 11, page CXXXVIII.

(2) Ces gentilshommes étaient : les seigneurs d'Esquerdes, de Waroux, de Louverval, de Noyelles, du Risoir, de Villers, d'Escaubecque, de Ghistelles, de Maelberg, de Haeften et d'Audrignies. — Liste des députés qui présentèrent la seconde requête à la gouvernante, le 30 juillet 1S66 ; Correspondance, tome I, page 437, n" 422.

(3) Le roi à la duchesse, 2 août 1566 ; Correspondance, tome I, p. 458 , n" 427.

quelles il espérait tromper la loyauté de ses sujets, en attendant qu'il pût assouvir sur eux ses cruelles vengeances. Il importe de bien connaître ce curieux épisode de notre histoire, car il suffit à lui seul pour justifier l'horreur qu'inspire le nom de Philippe.

Les confédérés avaient, on se le rappelle, insisté sur trois points principaux : l'abolition de l'inquisition, la modération des placards, et le pardon général de tous les auteurs, signataires et adhérents du compromis. Touchant le premier point, le roi répondit « qu'il était content que l'inquisition cessât, moyennant l'introduction des évêques dans toutes les provinces; » sur le second, tout en n'approuvant pas le projet de modération qui lui avait été soumis, il en transmit un autre à Marguerite, avec ordre de le faire examiner par le conseil d'État et par les chevaliers de la Toison d'or; sur le troisième enfin, il autorisa la duchesse à proclamer en son nom le pardon et l'oubli complet de tout ce qui s'était passé (1). Mais aussitôt après avoir envoyé la dépêche qui contenait ces officiels mensonges, il fit venir au bois de Ségovie un notaire auquel il déclara, en présence du duc d'Albe et d'autres conseillers, que « quoiqu'il eût autorisé la duchesse de Parme, à raison des circonstances, à accorder pardon à tous ceux qui s'étaient compromis durant les troubles des Pays-Bas, comme il ne l'avait pas fait librement ni spontanément, il n'entendait point être lié par cette autorisation, mais au contraire se réserver le droit de punir les coupables et principalement les auteurs et fauteurs de toutes ces séditions (2). » Les termes manquent pour flétrir une semblable conduite : ce n'était pas

(1) Lettre du roi au commandeur de Castille, son ambassadeur à Rome, le 12 août 156C, page MS, n» AAS.

(2) Instrument passé, le 9 août 1566, au Bois de Ségovie, par-devant le notaire Pedro de Hoyos, en présence du duc d'Albe, du licencié Francisco de Menchaça et du docteur Martin de Velasco; Correspondance , page 443, n° 440.

assez pour Philippe de ruiner un pays entier par son fanatisme ; il fallait encore que, joignant l'imposture à la cruauté, il outrageât par une violation flagrante des lois de la bonne foi et de la vérité la majesté royale et la religion dont il se prétendait le défenseur. Par une dérision sans égale, Philippe donnait les formes authentiques à un acte destiné à être enseveli dans le secret de ses papiers d'État. On n'a jamais poussé plus loin le génie de l'hypocrisie.

Trois jours après, le roi, pour faire taire apparemment les scrupules de sa conscience, chargea don Louis de Requesens, son ambassadeur à Rome, d'instruire îe pape de ce qu'il avait résolu à l'égard des confédérés et de lui dire que relativement à l'abolition de l'inquisition « il était peut-être mieux que Sa Sainteté n'eût pas été consultée à ce sujet, puisque l'abolition de l'inquisition ne pouvait avoir de force qu'autant que le pape y consentît. » Et, à propos du pardon général, « il priait Sa Sainteté de ne pas s'en scandaliser, parce que, lorsqu'on en viendrait là, il ne donnerait le pardon qu'en ce qui le touchait, et pour les choses relativement auxquelles il pouvait le donner. » C'est la restriction mentale appliquée à la politique : il ne manquait à Philippe II que d'être le rival d'Escobar.

Enfin, et pour achever de mettre dans tout son jour cette hideuse figure du tyran, il n'est pas permis de passer sous silence la fin de cette même lettre. « Vous assurerez Sa Sainteté, disait le roi à son ambassadeur, que je tâcherai d'arranger les choses de la religion aux Pays-Ras, si c'est possible, sans recourir à la force, parce que ce moyen entraînera la totale destruction du pays, mais que je suis déterminé à l'employer cependant, si je ne puis d'une autre manière régler le tout comme je le désire; et, en ce cas, je veux moi-même être l'exécuteur de mes intentions, sans que le péril que je puis courir, ni la ruine de ces provinces, ni celle des autres États qui me restent puissent m'empêcher d'accomplir ce qu'un prince

chrétien et craignant Dieu est tenu de faire pour son service et le maintien de sa foi catholique. » Il ne tint que trop bien sa promesse, et les coupables excès dont nos provinces furent le théâtre vinrent offrir un prétexte à ses fureurs. *

Alors commençaient en effet ces scandaleuses dévastations, commises par la tourbe du parti calviniste, grossie par une horde de gens sans aveu dont le pillage était la seule ressource. Profitant de l'exaltation des esprits, ainsi que de la situation périlleuse dans laquelle se trouvait le pays, ces misérables, dont le nombre était cependant bien insignifiant (1), s'enhardirent par l'impunité de leurs premiers méfaits, et désolèrent bientôt nos villes, qu'ils souillèrent par d'affreux brigandages. Ypres et Lille éprouvèrent tout d'abord les funestes effets de leur rage : les églises pillées, les couvents incendiés, les reliques des saints profanées, les pieuses richesses devenues la proie d'infâmes voleurs, telles furent les traces qui marquèrent leur passage dans ces populeuses cités (2). Rendus plus audacieux par ces faciles succès, les iconoclastes vinrent s'abattre sur Anvers, d'où le prince d'Orange était parti le 19 août pour aller assister à une assemblée des chevaliers de la Toison d'or, convoquée par la gouvernante au sujet de la seconde requête des gentilshommes confédérés; et le 21, favorisés par l'inconcevable faiblesse du magistrat, ils saccagèrent l'admirable basilique de Notre-Dame, où la piété des fidèles avait accumulé d'immenses

(i) HoppERus, dans son Mémorial, dit que les dévastations d'Anvers furent commises « par une centaine d'hommes, non plus, sans armes, toute )) canaille et de basse condition. » Voir aussi Le Petit, Chronique de Hollande et de Zélande, tome 111, liv. IX, page 119, et Strada, liv. V. dec. I, qui nous apprend que la gouvernante écrivit au roi quMls n'étaient pas plus de cent.

(2) La duchesse au roi, 18 août 1566; Correspondance de Philippe II, tome I, page M9, n" 455 ; Har«us, Annales Duciim Brabanfiœ, tome III, page AS et suiv. Il est à remarquer que le Hainaut, l'Artois, le Luxembourg, le comté de Namur et la plus grande partie du Brabant n'eurent point à subir les ravages des iconoclastes.

trésors. Rien ne fut à l'abri de leur furie sacrilège : les ciboires, les saintes huiles et jusqu'aux hosties consacrées servirent tour à tour de jouet à ces forcenés, qui, après avoir brisé tout ce que renfermait Notre-Dame, se répandirent dans les autres églises de la cité. Aucune ne put échapper à leur vandalisme ; dans la seule ville d'Anvers, les dégâts furent estimés à plus de quatre cent mille écus. Enfin, après deux jours d'une apathie sans excuse, le magistrat et les bourgeois sortirent de leur torpeur; dix ou douze pillards furent arrêtés, et les lieux qui avaient été témoins de leurs crimes le devinrent bientôt de leur supplice (1).

Comme il était facile de le prévoir, on fit retomber sur tous les calvinistes la responsabilité des ravages commis par les iconoclastes; et cependant, dès le 24 août, la plupart des membres de la religion réformée domiciliés à Anvers adressèrent au bourgmestre Jacob Van der Heyden une déclaration par laquelle « ils protestoyent devant Dieu que le brisement d'images estoit arrivé sans leur consentement et volonté, et qu'ils blamoyent et detestoyent le larcin, le pillage et les aultres insolences qui en estoyent ensuyvies ; qu'en outre, ceux de leur Église estoyent prests de se soubmettre en toute obéissance aux commandements des seigneurs, pour s'opposer à tous tels saccagements, violences et insolences (2). » Ces déplorables excès

(1) M. Groen Van Prinsterer, Archives de la maison d'Orange, tome II, page 218, cherche à excuser le bris des images. « II paraît, dit-il, que l'on » se borna à briser tout ce qui semblait déshonorer le temple de Dieu, sans » se rendre coupable d'autres excès... Il en fut du bris des images comme des )) prêches : ce fut un mouvement spontané et une conséquence nécessaire de )) la situation des esprits. Dans de pareils moments, une étincelle suffit : le )) peuple savait depuis longtemps que le culte des images était odieux à l'Éter- )) nel : il était aisé de prévoir qu'à la première occasion on éprouverait les )) effets d'un zèle irréfléchi. » En vérité, il faut être bien aveuglé par l'esprit de secte et de parti pour ne voir, au xix*' siècle, qu'un excès de zèle dans de pareilles turpitudes.

(2) Metereiv, livre II, folio ^3.

ne furent donc que l'œuvre d'une poignée de vils et obscurs coupables, écume fangeuse qui s'élève toujours à la surface du flot révolutionnaire, et non pas celle d'un parti dont tous les chefs, et Brederode lui-même (1), témoignèrent hautement toute la répugnance que leur inspiraient de telles horreurs.

Le 26 août, le prince d'Orange revint à Anvers ; il s'appliqua à y rétablir, le calme et la sécurité, mais il n'y parvint qu'en usant d'une sage tolérance envers les luthériens et les calvinistes et en leur accordant, à l'intérieur de la ville, des lieux désignés de commun accord pour y célébrer les cérémonies de leur religion. Cette conduite prudente indisposa contre lui Marguerite, qui, précisément à la même époque, se trouvait pourtant obligée de rechercher l'appui de ces mêmes confédérés de Saint-Trond qu'elle avait d'abord éconduits, et de souscrire aux conditions qu'ils lui avaient imposées. Pour un instant, cédant à la terreur, elle avait voulu fuir Bruxelles, afin de n'être pas témoin du pillage des églises dont cette ville était aussi menacée ; mais, arrêtée par l'opposition du magistrat et du peuple au moment où elle se disposait à partir pour Mons (2), elle avait dû renoncer à ce projet. Alors, tremblante et désespérée, elle consentit à tout ce que l'on voulut (3) : le 23 août, elle signa avec les délégués des confédérés de Saint-Trond un accord dont la clause principale était conçue en ces termes : « Son Alteze, voyant la force et la nécessité inévitable, laquelle règne maintenant, promect etasseure que, le peuple mettant bas les armes, es lieux où les prédications se font de faict, et évitant tous scandales et desreglemens, on ne leur fera aucune violence, et on ne procédera point contre eulx

(i) Groen Van Prinsterer, Archives de la maison d'Orange, tome II, page 231, lettre CXCIII. (Brederode à Louis de Nassau, 27 août 1S66.)

(2) V. HoppERus, Mémorial des troithles des Pays-Bas, IV™" partie, chap. IV (page 99, tome IV de Hoyngk van Papendrecht).

(o) Lettre de Marguerite de Parme à Gérard de Groisbeck, évêque de Liège, 26 août 1366, Analectes Belgiques, de Gachard, cahier de juin 1830, p. 178.

par voye de faict esdictz lieux, mais pourront aller et venir seurement, jusqu'à ce qu'il en soit ordonné aultrement par Sa Majesté, et avec l'advis des estats generaulx, à condition qu'ils n'empescheront en aucune façon la religion catholicque, ni l'exercice d'icelle (1). »

Cet accord fut immédiatement suivi d'un pacte de réconciliation conclu avec les nobles, en forme de lettres d'assurance (2) par lesquelles tout le passé était mis en oubli, l'inquisition suspendue, les placards déclarés susceptibles de révision, à condition que les nobles prêteraient appui à la gouvernante « pour que le commun peuple mît incontinent les armes bas, » et s'emploieraient à défendre l'autorité royale et l'intérêt de la religion. De leur côté, les nobles déclarèrent qu'ils tenaient leur compromis « comme nul et de nulle valeur aussi longtemps que la dicte promesse d'asseurance leur serait tenue par Son Alteze au nom de Sa Majesté. »

En agissant ainsi, Marguerite, comme elle s'empressa de l'écrire au roi, ne faisait que céder à la nécessité (5), et, ce qui est peu honorable pour elle, elle crut que le roi pourrait, quand le temps serait venu, révoquer ce qu'elle avait accordé. C'était bien aussi l'opinion de Philippe, qui, en apprenant les derniers événements des Pays-Bas, avait juré, dans un accès d'indignation furieuse, de tirer une vengeance terrible des attentats commis par les iconoclastes. Il continua cependant à dissimuler : tout en recommandant expressément à la duchesse de s'opposer à la réunion des états généraux (4), il lui fit espérer qu'il se ren-

(1) Meteren, Histoire des Pays-Bas, livre II, fol. 4S. — Mémorial des troubles des Pays-Bas, chap. IV (tome IV, page 102 des Analecta Belgica de HoYivcK TAN Papendrecht).

(2) F. Le Petit, Chronique de Hollande et de Zélande, tome II, liv. IX, page 120.

(3) Lettre de la duchesse au roi, 27 août 1566; Correspondance de Philippe II, tome I, p. 452, n« 463.

(4) Le roi à la duchesse, 22 septembre 1566, p. 465, n" 475.

drait sans tarder en personne aux Pays-Bas pour rétablir les affaires par sa présence, et il ordonna en effet tous les préparatifs de son départ.

Pendant que ces intrigues secrètes se menaient de Madrid à Bruxelles, le prince d'Orange et les comtes d'Egmont et de Bornes, aussi loyaux dans leur conduite que Philippe et Marguerite Tétaient peu, se mirent en devoir d'exécuter leurs engagements et de rétablir l'autorité royale partout où. elle avait été menacée dans les provinces dont ils étaient les gouverneurs. D'Egmont, toujours emporté au delà du but par sa fougue naturelle et son inconsistance politique, se distingua surtout dans cette croisade d'un genre nouveau et déploya contre les hérétiques des Flandres une rigueur quelque peu sanguinaire. Il alla même au delà de ce qui lui était demandé : il défendit les prêches même dans les lieux où ils étaient établis antérieurement à l'accord consenti par la duchesse. Le prince d'Orange, à Anvers, fut à la fois plus habile et plus heureux ; grâce à l'influence qu'il exerçait sur les hommes de toutes les croyances et de tous les partis, il parvint en peu de temps à rétablir l'ordre et la bonne harmonie entre les confessions diverses, en assignant à chacune d'elles des droits sérieusement garantis et en lui imposant le devoir de respecter la liberté des autres.

Mais cet exemple de tolérance et de bonne administration devait rester infructueux. Encouragée par les promesses secrètes de Philippe, la gouvernante ne tarda pas à donner l'ordre de lever des troupes et se mit en mesure de rompre ouvertement avec les confédérés. Le prince d'Orange n'eut pas de peine à deviner ce revirement de politique de la part de Marguerite et à en apprécier toutes les conséquences. Blessé de la manière dont la sœur de Philippe avait reconnu ses services à Anvers, instruit d'ailleurs par une correspondance secrète de la colère du roi et de ses projets de vengeance, il voulut tenter un dernier effort : il engagea d'Egmont, de Hornes, d'Hoogstraeten

et son frère Louis de Nassau à se réunir à lui pour délibérer sur les moyens de protéger et de sauver la patrie. L'entrevue eut lieu à Termonde le jeudi 5 octobre 1566; on y agita franchement la question de la résistance à main armée à l'autorité de Philippe IL (1). Pour tout homme doué de quelque prévoyance, ce seul parti restait en effet : aussi le prince d'Orange, son frère, le comte de Hoogstraeten et même le comte de Bornes se prononcèrent pour son adoption. Mais leur résolution commune vint échouer contre l'opposition du comte d'Egmont, dont l'acquiescement au plan proposé était indispensable « parce qu'il avait bien le plus d'authorité parmi la gendarmerie du pays, tellement que les autres ne pouvoyent pas beaucoup sans luy. » Il allégua « qu'on ne debvoit pas attribuer une telle rigueur au bon naturel du roi, et que ceux qui craignoyent cela se pouvoyent retirer, ce qu'il ne pouvoit pas faire, n'ayant pas de moyens pour vivre en quelque autre pays, selon son estât, avec ses enfants, partant qu'il estoit contrainct de dépendre entièrement du roi, sans la bonne volonté duquel il ne pouvoit rien. » Paralysée, réduite à l'impuissance par cette étrange conduite de l'homme qui seul, par son influence, était à même d'assurer le succès de l'entreprise, l'assemblée se sépara sans rien conclure, trompant ainsi les légitimes espérances du pays (2).

Guillaume ne pouvait, isolé, tenir tête à l'orage : après l'avortement des négociations de Termonde, il prit le chemin des provinces de Hollande et d'Utrecht, dont il était le gouverneur; les sectaires y avaient aussi depuis quelque temps gravement compromis l'ordre et la paix publique. Ses vues conciliantes, ses sages ordonnances rendirent le calme à ces populeuses contrées,

(1) Sur ces importantes conférences de Termonde, V. Watson, Histoire de Philippe II, tome I, livre VU, p. 296 ; Meteren, livre II, folio 47 ; Hugo Grotius, de rébus Belgicis.

(2) Gachard, Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, p. LXXX. — Lettre de la duchesse au roi, 15 octobre 1566 ; Correspondance de Philippe II, tome I, p. 475, n** 490.

dont les habitants lui témoignèrent leur reconnaissance en lui offrant un don de 50,000 florins qu'il refusa noblement, ne voulant pas que l'on pût attribuer ses services aux calculs d'un sordide intérêt (1). Il revint à Anvers le 4 février 1567, après avoir assuré la liberté des prêches partout où ils existaient de fait avant l'accord du 23 août, conclu par la gouvernante avec les confédérés. A son arrivée, il retrouva les provinces méridionales livrées aux désastres de la guerre civile. Marguerite, profitant de la terreur que faisait naître le bruit de la prochaine arrivée du roi à la tête d'une armée nombreuse et bien disciplinée, avait mis sur pied un corps de troupes dont elle avait confié le commandement à Philippe de Sainte-Aldegonde, seigneur de Noircarmes, avec mission d'aller assiéger Valenciennes, où les religionnaires dominaient , et qui avait refusé de recevoir garnison (2). Trois ou quatre mille sectaires, réunis aux environs de Tournai et formant un corps de onze enseignes d'infanterie, tentèrent de secourir la ville assiégée, mais Noircarmes, instruit de leurs projets par la duchesse, se porta à leur rencontre, en fit un carnage aôreux, puis entra en triomphateur à Tournai le 2 janvier 1567 (3). Il revint immédiatement après, accompagné du comte d'Egmont et du duc d'Aerschot (4), au siège de Valen-

(1) Gachard, Correspondance de Guillaume le Taciturne, tome II, page XGVI.

(2) Gachard, La duchesse de Parme au prince d'Orange, janvier 1567; Correspondance de Guillaume le Taciturne, t. II, p, 510, n^CGCCXXXV.

(3) La duchesse au roi, 5 janvier 1S67 ; Correspondance de Philippe II, tome I, page 499, n" 511.

(i) Il est fâcheux sans doute pour la gloire de d'Egmont que le vainqueur de Gravelines ait pu être, à un moment donné, le second de Noircarmes, mais il est avéré que le comte, dans sa fureur contre les hérétiques de Valenciennes, prit la peine de descendre, au risque de sa vie, dans les fossés de la ville assiégée pour indiquer à Noircarmes le point sur lequel la canonnade pourrail être le plus avantageusement dirigée. Il crut même devoir en informer le roi, et le féliciter à ce propos de ce que les prédicants fussent tous en fuite, la religion réformée éteinte et le peuple désarmé. V. Mémoires de Pontus Payen ; Correspondance de Philippe II, tome I, page 524.

ciennes, qui, investi par des forces supérieures, soutint cependant avec courage un siège meurtrier qui se prolongea jusqu'au 24 mars, et dont l'issue priva la ville de tous ses privilèges. Noircarmes, qui dès lors s'exerçait à devenir le valet du duc d'Albe , fit pendre ou décapiter les prédicateurs calvinistes et les principaux défenseurs de la cité.

Pendant que la duchesse poursuivait ainsi sans relâche le rétablissement de l'autorité royale, même au prix d'un sang précieux, Philippe mettait le comble à ses fautes en désignant le duc d'Albe comme capitaine général de l'armée qu'il envoyait aux Pays-Bas (1). Ce choix disait assez les intentions du monarque ; il vint profondément attrister la gouvernante, qui ne put s'empêcher d'en exprimer au roi son étonnement et son déplaisir (2), mais qui n'en continua pas moins l'œuvre qu'elle avait commencée, en s'attachant surtout à faire cesser de tous côtés les prêches calvinistes. C'était agir contrairement à ce qui avait été promis par l'accord du 23 août 1566; aussi Brederode, au nom des gentilshommes confédérés, envoya-t-il à la gouvernante une remontrance énergique (3) par laquelle il exposait que les nobles s'étaient fidèlement acquittés de leurs devoirs, et que, par conséquent, il y avait lieu de s'étonner que l'on voulût défendre les prédications par la force. Il suppliait Son Altesse de dire si son bon plaisir était de- maintenir le traité en permettant les prêches, comme il avait été convenu, afin d'éviter par là de grands malheurs au pays (8 février 1567).

Marguerite, dans cette circonstance, eut recours à un subterfuge indigne d'elle et de son honneur. Elle répondit, le 16 février, qu'elle ne comprenait rien aux plaintes des confédérés : qu'elle n'avait jamais permis l'exercice de la nouvelle religion, « veu

(1) Le roi à la duchesse de Parme, 31 décembre 1566; Correspondance, page 496, n" 509.

(2) La duchesse au roi, l*"' février 1567; Correspondance, page 505, n" 518.

(5) Meteren, livre II, folio 48.

qu'elle entendoit qu'elle avoit excepté cela expressément soubz ces mots de scandales et de désordres. » Cette interprétation peu loyale d'un pacte dont les termes ne pouvaient offrir le moindre doute, fît ouvrir les yeux aux confédérés, et Brederode n'hésita plus à s'opposer ouvertement à l'exécution des ordres de la gouvernante (1). Quoique le comte d'Egmont, sollicité à une nouvelle entrevue avec le prince d'Orange, Brederode, Hornes et Hoogstraeten, eût positivement refusé de s'y rendre, en déclarant que l'on ne devait pas compter sur lui pour défendre et conserver les libertés des provinces ; que même il traiterait en ennemis tous ceux qui ne se conduiraient pas comme de bons et fidèles vassaux du roi (2), Brederode, secrètement soutenu par Guillaume, résolut de tenter le sort des armes. Il leva des gens de guerre à Anvers; Louis de Nalfeau se rendit dans le même dessein en Allemagne, et par leurs soins combinés une expédition fut rapidement préparée contre l'île de Walcberen. La conduite de cette expédition avait été confiée au seigneur de Tholouse, Jean de Marnix, frère de l'illustre auteur du compromis des nobles. A la tête de sa fîottile, Marnix tenta d'abord d'opérer un débarquement sur un point quelconque de l'île, mais il n'y put réussir. Il prit alors la résolution de remonter l'Escaut jusqu'au village d'Austruweel, à une très-petite distance d'Anvers, et de s'y retrancher de façon à pouvoir défier toutes les attaques. Mais il avait compté sans l'habileté militaire du capitaine à qui la gouvernante avait confié la mission de jeter dans l'Escaut les soldats de Brederode. Le 15 mars, à sept heures du matin, Philippe de Lannoy, sire de Beauvoir, attaqua à l'improviste la petite armée du seigneur de Tholouse, la

(1) LcUre (lu secrétaire Prats à Granvelle, 23 février 1S67; Corresponilance, lome I, page 512, n" 526.

(2) Mémoire des points qu'Aionzo Lopez Gaiio communiquera au roi de la part de Madame, 16 février 1567 ; Correspondance de Philippe II, p. 510, II" 522.

mit en pleine déroute, et enleva ainsi aux confédérés tout espoir de lutter avec avantage contre le pouvoir de Philippe (1). L'infortuné Jean de Marnix perdit lui-même la vie dans la mêlée.

Du haut des murs d'Anvers, le prince d'Orange put voir la défaite de Marnix et de ses braves compagnons; il parvint, au péril de ses jours, à contenir l'eifervescence des calvinistes anversois, qui voulaient courir au combat et se joindre aux confédérés pour accabler les troupes royales ; cette fois encore, son attitude ferme et digne, et le courage dont il fit preuve, épargnèrent à Anvers d'incalculables malheurs. Puis, ne voulant pas conserver plus longtemps des charges qui l'obligeaient à protéger l'autorité royale, il pria de nouveau Philippe d'accepter enfin la démission qu'il lui avait déjà tant de fois offerte (2), en motivant son insistance sur l'impossibilité où il se voyait de prêter le nouveau serment exigé par Marguerite de tous les gouverneurs de province et des chevaliers de l'ordre de la Toison d'or. La gouvernante avait, en eff'et, adressé aux seigneurs une formule de serment par laquelle chacun d'entre eux devait attester qu'il était « déterminé et prest à servir Sa Majesté, et s'employer envers et contre tous, comme seroit ordonné de sa part, sans limitation ou restriction (5). » C'était de la part de Marguerite une adroite précaution qui lui faisait connaître à la fois ses adversaires et ceux sur le dévouement desquels elle pouvait compter. D'Egmont, après avoir quelque peu hésité, fit le serment qu'on lui demandait; mais le prince d'Orange fut inébranlable. En vain la duchesse lui envoya son secrétaire Berty pour l'engager à se soumettre : il répondit que ce serment

(1) LeUre de la duchesse de Parme au roi, 14 mars 15C7, p. 521, n** 540. — Strada, de Bello Belgico, lib. VI, dec. I.

(2) Gachard, Le prince d'Orange à Philippe II ; Correspondance de Guillaume le Taciturne, tome II, page 560, lellre DVI.

(3) Archives de la maison d'Orange, tome III, page 43, n" CCLXV.

était contraire à ses devoirs d'homme et de citoyen ; qu'il avait juré de maintenir les privilèges des provinces commises à son gouvernement, et qu'il ne pourrait obéir à des ordres qui violeraient ces privilèges; que, d'ailleurs, il ne voulait point être l'exécuteur des édits promulgués contre les hérétiques, puisqu'ils le forceraient à livrer sa propre femme au bourreau (1). D'Egmont et Mansfelt, qui étaient venus le trouver à Willebroeck, ne réussirent pas mieux que Berty; Guillaume résista à toutes leurs instances, et leur fit connaître sa détermination de se retirer en Allemagne pour y attendre des jours plus heureux. Ce ne fut pas sans une émotion profonde qu'il se sépara de l'infortuné comte d'Egmont : un pressentiment secret lui disait qu'il ne devait plus le revoir et que le comte serait la première victime de son aveugle confiance. Il le lui dit, mais d'Egmont resta sourd aux conseils de la sage amitié qui lui prophétisait sa destinée. Le prince d'Orange partit pour Bréda le 11 avril, après avoir informé la gouvernante de ses desseins; le 22, il quitta cette ville pour se rendre à Dillenbourg, dans son comté de Nassau : sa femme et sa maison l'y suivirent, et il ne sortit de cette paisible retraite que pour annoncera notre patrie l'instant de la vengeance, lorsque les cruautés du lieutenant de Philippe II eurent soulevé contre lui tous ceux qui avaient pu échapper au fer de ses satellites et dont le cœur battait encore au souvenir de la liberté.

Le départ du prince d'Orange fut le signal de la dissolution du parti des confédérés ; nul ne pouvait songer à continuer une lutte que ce grand homme reconnaissait impossible. Brederode lui-même, l'impétueux et ardent Brederode, resté le dernier sur la brèche, comme il avait été le premier à se précipiter au milieu des dangers, se vit enfin forcé de quitter le pays pour lequel il eût voulu donner son sang et sa vie. Seul et dépourvu de res-

(1) Gachard, Correspondance de Guillaume le Taciturne^ tome H, page CLVII.

sources, que pouvait-il désormais pour cette cause sacrée? 11 partit ; mais cet homme de bronze, inaccessible à la crainte, sentit son cœur se briser en abandonnant la patrie : il ne put supporter l'inaction et les douleurs de l'exil, et une mort prématurée fut la récompense de son audace et de ses exploits.

Privées de leurs défenseurs, les villes des provinces septentrionales qui avaient embrassé le parti des confédérés rentrèrent successivement sous l'autorité de Marguerite. Bois-le-Duc, Maestricht, Amsterdam, Utrecht reçurent les troupes royales dans leurs murs ; la gouvernante en personne entra le 28 avril à Anvers et prit, dès son arrivée, des mesures sévères pour y interdire l'exercice de la religion calviniste, interdiction qui fut bientôt étendue à toutes les autres parties du pays (1). De toutes parts, les temples des réformés furent détruits en aussi peu de temps qu'on en avait mis à les construire; les persécutions contre les religionnaires reprirent une nouvelle ardeur, « et il n'y eust si petite ville où on n'en fist mourir cinquante, cent, deux cens et trois cens, outre ceux qui furent exécutez sur le plat pays par les baillis, qui prindrent et pendirent tous ceux qu'ils trouvèrent estre suspectz (2). » A ce prix, l'ordre se rétablit dans toutes les provinces, et la duchesse crut pouvoir représenter au roi que, puisque les villes étaient soumises et les sujets réduits à l'obéissance, il n'était pas nécessaire que le duc d'Albe vînt avec une armée pour semer la terreur dans une contrée d'où le seul bruit de son arrivée faisait fuir des milliers d'habitants, à qui l'exil semblait plus doux que le poids des chaînes que traînait après lui ce suppôt de la tyrannie (5). Mais

(1) La duchesse au roi, 3 mai 4S67; Correspondance de Philippe II, p. 831, n» 567. Strada, lib. VI, dec. I.

(2) Metkren, livre II, folio 50.

(3) La duchesse au roi, 17 juin; Correspondance, p. 546, n" 596. La même à Montigny, 17 juin, n" 594. ~ Strada, lib. NI, dec. L

elle connaissait bien peu Philippe, pour croire qu'il renoncerait à un projet qui flattait à la fois son ressentiment et ses instincts de despotisme. Loin de céder aux représentations de la gouvernante, il l'informa qu'il avait donné pour instructions au duc d'Albe de casser les privilèges, de faire remplir les charges de magistrature par des officiers royaux, de construire des citadelles, de confisquer les biens, de lever des impôts, et de ne pardonner à aucun des coupables (1). La duchesse, saisie d'indignation à la lecture de ces. ordres terribles, comprit alors quel était le système politique auquel elle s'était inconsidérément associée : elle écrivit aussitôt au roi que son intention formelle était de renoncer dans le plus court délai possible au gouvernement des Pays-Bas, en ajoutant que le duc d'Albe était si odieux, qu'il suffirait à faire haïr toute la nation espagnole. Mais ces protestations tardives ne furent pas entendues à Madrid : le 8 août, le duc d'Albe arriva à Luxembourg, où l'attendaient le comte de Berlaymont et ce même Philippe de Noircarmes qui s'était essayé au meurtre lors du siège de Valenciennes, et qui avait hâte de connaître l'homme dont le nom et les forfaits forment la page la plus sanglante d'une histoire féconde en misères et en calamités.

Deux mois auparavant, le marquis de Berghes, auquel le roi avait refusé, ainsi qu'à Montigny, l'autorisation de revenir aux Pays-Bas, descendait, frappé d'un mal inconnu, dans la tombe, où Montigny ne devait pas tarder à le suivre. Fut-il, lui aussi, la victime de Philippe? Nul ne le sait (2), mais il est permis de douter que, sorti de l'Espagne, il eût échappé à l'implacable proscription qui dévasta nos provinces ; car, pour être coupable aux yeux du duc d'Albe, il lui suffisait d'avoir osé, quoique bien timidement encore, élever la voix en faveur de son pays.

(1) r.eUre de la duchesse au roi, 12 juillet 1507, p. 556, n° 611.

(2) Le Petit, t. HI, livre IV, p. UO, di( qu'on tint pour certain que le marquis de Berghes fut empoisonné.

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