LE DUC D ALPE
Il y a dans l'histoire des époques néfastes que Ton n'aborde qu'avec horreur, et qui ne retracent à l'imagination épouvantée que des tableaux de deuil et de désespoir. Tous les peuples gardent dans leurs annales le funèbre souvenir dès souffrances par lesquelles ils durent expier le crime d'avoir osé chercher la liberté ; mais, parmi tous leurs oppresseurs, il n'en est point dont le nom soit plus tristement célèbre que celui du duc d'Albe, ce soldat qui s'abaissa jusqu'à devenir un bourreau. Il n'est pas de spectacle plus repoussant que celui de l'administration de cet homme exécrable « foullant arrogamment aux pieds nos libertés et franchises anciennes, et tout ce qu'il y avoit en nous restant de la splendeur de nos ancêtres (1) ; » mais il faut savoir vaincre cette répugnance, car le récit de nos malheurs offre un ensci-
(4) Apologie du prince d'Orange, page 83.
gnement utile. D'ailleurs, si c'est un devoir sacré de payer aux grands hommes un juste tribut de reconnaissance, c'en est un aussi, et non moins inviolable, d'assurer aux grands criminels la popularité de leur infamie.
Ferdinand Alvarès de Tolède, duc d'Albe, avait depuis longtemps fait ses preuves dans l'art de la guerre et s'était acquis la réputation d'un des plus redoutables capitaines de son siècle (1). Les longues luttes qui avaient marqué tout le règne de Charles- Quint et auxquelles il avait pris une part brillante, l'avaient initié à tous les secrets de la tactique militaire ; aussi, lorsque Philippe, à peine monté sur le trône, eut déclaré la guerre au pape Paul IV qui s'était ligué contre lui avec le roi de France Henri II, ce fut au duc d'Albe qu'il confia le commandement de ses troupes en Italie, et le choix qu'il avait fait fut ratifié par d'éclatants succès. Mais dès lors le duc d'Albe laissa percer les barbares instincts dont l'avait si richement doté la nature : à la prise de Frassinetto, petite ville située sur le Pô, il fit pendre le gouverneur de la place, ordonna de passer au fil de l'épée les soldats italiens et d'attacher les Français à la chaîne des galères pour inspirer la terreur à ses ennemis par cette froide cruauté (2). Un tel lieutenant devait plaire à Philippe ; aussi le duc d'Albe fut bientôt en faveur dans le conseil : ce fut lui que le roi désigna pour le représenter aux célèbres conférences de Bayonne, où s'était rendue de son côté Catherine de Médicis, et dans les-
(1) (( C'esloit, dit Meleren, un homme de grande stature, maigre, droict et » long de visage, ayant les yeux enfoncés, la mine rude et sévère, le cœur » grand et hautain, bien expérimenté es simulations de cour; avoit de bons » dons de nature, bon entendement et grande expérience. Il n'estoit ni avari- » cieux, ni libéral, mais fort magnifique et somptueux en sa mayson. Il esloil » haï et envié de tout le monde en gênerai, pour ce qu'il estoit trop rude, )) rigoureux et orgueilleux envers ses moindres et egaulx, faisant trop estât » de soy-même. »
(2) SisMONDE DE SisMONDi, tome XI, page U. — De Thou, livre XV, page 332.
quelles le duc d'Albe conseilla à la reine mère d'user de la plus grande rigueur envers les chefs du parti huguenot, disant que dix mille grenouilles ne valaient pas la tête d'un saumon (1). L'homme qui donnait de semblables conseils était bien celui qu'il fallait au monarque ; le serviteur était digne du maître : à peine investi du gouvernement, le duc se révéla tout entier par ses premiers actes. Hautain et superbe jusqu'à l'insolence, impitoyable par caractère, incapable de clémence et de générosité, il mit toute sa gloire à être l'exécuteur des hautes-œuvres de Philippe, dont il mérita de partager l'opprobre et le déshonneur.
Le duc d'Albe avait amené dans nos provinces une armée formidable, non pas tant par le nombre que par l'austère discipline des troupes qui la composaient (2) . Ces vieux soldats de Charles- Quint, rompus aux périls et à la fatigue, avaient à leur tête des chefs expérimentés; guidés par l'espoir d'un facile butin, ils attendaient avec impatience l'occasion de satisfaire leur rapacité et de recommencer ces pillages qui les avaient autrefois rendus si odieux à la nation; aussi, lorsqu'ils virent, à leur arrivée, le pays tranquille et pacifié, ils laissèrent éclater leur mécontentement et « donnèrent au diable » celui qui leur avait fait quitter l'Italie (3). Telles étaient leurs dispositions, lorsque le duc entra
(1) De Thou, livre XXXVH. — d'Aueigné, livre IV, chap. 5. — Mezerai, tome III, page 272. ^
(2) Voici quelle en élail la composition : 3,000 hommes de pied, Espagnols, qu'Alfonso d'Uiioa venait de tirer des garnisons du royaume de Napies; le régiment de Milan, fort de 1,200 hommes, sous les ordres de Sanche de Lodrono; 1,C00 Siciliens, commandés par Julian Romero, et pareil nombre d'Espagnols, qui obéissaient à Gonzalve de Bracamonte; plus quatre brigades de nouveaux soldats. La cavalerie se composait de 1,200 hommes, commandés par Ferdinand de Tolède, fils naturel du duc et grand prieur de Castille. Au nombre des chefs de l'armée se trouvaient aussi Chiappino Vitelli, marquis de Cetone, maréchal de camp; Serbelloni, général de l'artillerie; don César d'Avalos, don Bernardino de Mendoça, gentilshommes de la chambre de Philippe; Christophe Mondragone ; Sanche d'Avila, gouverneur de Pavie,etc.
(5) Lettre d'Alonzo de Laloo, secrétaire du comte de Hornes, au baron
le 22 août à Bruxelles, suivi du régiment de Sicile. Il se rendit au palais de la gouvernante, qui le reçut avejj sévérité et qui ne fit pas même un pas pour s'avancer à sa rencontre (1). Le duc lui remit les pouvoirs qui lui avaient été conférés par le roi et par lesquels il était autorisé, comme on l'a vu précédemment, à châtier les prétendus coupables, à bâtir des citadelles, à casser les gouverneurs de province, en un mot à se saisir de la direction suprême des affaires du pays. Marguerite, dissimulant son ressentiment, demanda au duc d'Albe s'il n'avait pas d'autres instructions à lui communiquer; il répondit qu'en effet, il y avait encore quelques autres points que le roi lui avait recommandés, mais qu'il ne pourrait en instruire la gouvernante que lorsque le temps serait venu (2). C'était faire à Marguerite une insulte à laquelle elle se montra sensible. Le 29 août, elle écrivit au roi pour obtenir sa démission immédiate d'une charge dont elle n'avait plus que le titre, en se plaignant amèrement de ce qu'on la mît en parangon avec le duc d'Albe, qui seul possédait toute l'autorité, tandis que sa volonté était méconnue (3). Elle renouvela ses instances dans une autre lettre du 8 septembre suivant, en rappelant que pendant neuf années elle n'avait cessé de com-
de Montigny, 17 août 1567 ; Correspondance de Philippe II, tome I, p. 565, n" 625.
(1) Lettre du contador Mendivil au roi, 29 août 1567; Correspondance de Philippe II, page 567, n" 631. ^
(2) HarjEus, Annales ducum Brabantiœ, tome III, page 79, dit que le roi avait donné au duc d'Albe plein pouvoir pour tout ce qui se rapportait à la guerre et aux matières de religion. Il ajoute : « ... tàm ad appréhendas personas cujuscumque qualitatis, quàm ad easdem castigandas, vel in gratiam recipiendas, cum facultate privandi officiis et bonis, vel gratiam faciendi, uti de patrimonio regio. Ad hoc epistolam Parmensi Albanus Iradit propria régis manu scriptam, quà declarabat rex , jussisse se Aibano certa negolia, qua loco et lempore Parmensi aperiret. Ubi cum Parmensis interrogaret qusenam ea essent negolia, respondit Albanus, non satis nunc se eorum recordari; postea ubi plenius occurrissent, se ea Parmensi declaraturum. »
(3) Lettre de la duchesse au roi, 29 août 1567 ; Correspondance, p. 567, n" 630.
promettre sa santé et sa vie pour le service du roi. Une catastrophe inattendue vint encore ajouter à l'amertume de ses déceptions et lui faire mieux connaître l'homme que Philippe lui donnait pour successeur.
Depuis longtemps la perte des comtes d'Egmont et de Homes était résolue; le roi, qui les regardait comme les fauteurs et les complices de tous les prétendus crimes qu'il voulait punir, les avait désignés au duc d'Albe avant son départ de l'Espagne comme devant être frappés les premiers. C'était là sans nul doute l'un de ces points secrets que le duc avait refusé de révéler à Marguerite, parce que le moment n'était pas encore arrivé d'exécuter ses projets ; mais le 9 septembre, après avoir assuré le succès de ses desseins par des précautions perfides, il convoqua le conseil d'État, sous prétexte d'examiner les plans des fortifications de Thionville et de Luxembourg. D'Egmont et de Hornes se rendirent, comme les autres membres du conseil, à l'hôtel de Culembourg où le duc s'était logé, et, au sortir de la séance, d'Egmont fut arrêté par Sancho d'Avila, capitaine des gardes, pendant que Jérôme Salinas, châtelain de Port-Hercule, faisait de Hornes prisonnier. Ces arrestations furent immédiatement suivies de celles de Jean Katsembroot, seigneur de Backerzeele, secrétaire du comte d'Egmont, d'Alonzo de Laloo, secrétaire du comte de Hornes, et d'Antoine Van Straelen, bourgmestre d'Anvers, l'un des plus dévoués partisans du prince d'Orange (1).
Ces actes arbitraires jetèrent la consternation et la terreur dans tout le pays. La duchesse de Parme, qui n'avait été informée des mesures prises par le duc d'Albe que par la rumeur publique, s'en montra vivement offensée et ne chercha pas à cacher l'indignation que lui inspirait une semblable conduite.
(1) Lettre du duc d'Albe au roi, 9 septembre 1567; Correspondance de Philippe II, page 572, n" 037. Relation de l'arrestation des comtes d'Egmont et de Hornes, n'* 638. — Histoire des guerres de Flandre, par don Ber- NARDiNo i>E Meivdoça, livrc II, folio 28.
Mais le duc d'Albe n'était pas homme à se laisser émouvoir par la réprobation que faisait naître sa politique ; il prit au contraire à tâche de la braver, en instituant un nouveau tribunal auquel il donna le nom de conseil des troubles et que le peuple flétrit aussitôt de l'énergique appellation de conseil de sang (1). Ce tribunal indigne, dont les juges, nommés par le duc, consentirent à n'être dans ses mains que des instruments de meurtre, n'eut d'autre but que de donner une apparence de légalité aux iniques condamnations prononcées par lelieutenant de Philippe II. Créé au mépris de toutes les constitutions nationales, et sans que le d'Albe eût même cru devoir demander à ce sujet aucune lettre patente du roi, il fut dès l'origine, comme l'a fait remarquer un historien célèbre, un véritable club révolutionnaire sans existence légale, une sorte de comité de salut public destiné à organiser la terreur au profit du despotisme espagnol. On livra, dès le début, au conseil de sang, comme coupables de crimes de trahison, tous les habitants du pays convaincus ou soupçonnés d'avoir coopéré, soit de fait, soit d'abstention, à la présentation de la requête reçue par la gouvernante ; d'avoir fait circuler ou signer des pétitions contre les nouveaux évêchés, l'inquisition ou les édits royaux; d'avoir toléré les prêches publics ; de n'avoir point opposé de résistance aux prêches en plein champ et aux briseurs d'images ; d'avoir déclaré que le roi n'avait pas le droit de dépouiller les provinces de leurs libertés, et d'avoir soutenu que le conseil fût astreint à respecter aucune coutume ou charte. Plus tard, on eut recours à un procédé plus expéditif encore : le 16 février 1568, une sentence du saint-office condamna à mort, comme hérétiques, tous les habitants des Pays-Bas (2).
(1) JoANNis Baptiste de Tassis, Coinmentaria de tumuUibiis Belgicis sui temporis, lib. IV (tome IV, page 14-1 des Analecta Belgica de Hoyisgk Van Papendrecht).
(2) BoR, t. IV, p. 226; Hooft, t. IV, p. 158; Meteren, p. 49.
Tout cet appareil judiciaire n'était en réalité qu'un éclatant déni de justice, une violation audacieuse de tous les privilèges, puisqu'il enlevait les citoyens à leur juridiction naturelle et que ses attributions le plaçaient même au-dessus des conseils souverains du pays. Le duc d'Albe se réserva, avec la présidence, le droit exclusif de juger les accusés, n'accordant aux autres conseillers que voix consultative ; il choisit pour vice-président du conseil un Espagnol, nommé Juan de Vargas, homme grossier et stupide, chez qui l'ignorance le disputait à la férocité. Berlaymont, qui jusque-là avait su garder son blason pur de toute souillure, n'eut pas honte de consentir aussi à faire partie du conseil, et son nom figura à côté de ceux de Yargas et de Philippe de Noircarmes sur la liste des sicaires choisis par le duc d'Albe pour sanctionner ses attentats (1).
Après avoir, au mépris des constitutions de l'ordre de la Toison d'or, fait transférer au château de Gand les comtes d'Egmont et de Bornes (22 septembre), le duc d'Albe fit décréter (9 octobre) par le conseil des troubles que tous les biens du prince d'Orange seraient séquestrés (2), en attendant qu'un jugement rendu contre le prince lui-même prononçât leur confiscation définitive. Pendant qu'il exécutait ainsi fidèlement les ordres que lui avait donnés Philippe, celui-ci faisait jeter le baron de Montigny dans la tour de Ségovie (20 septembre) et chargeait Ruy Gomez d'informer Marguerite de Parme qu'il lui accordait son congé (5). La duchesse, à qui le âéjour des Pays-
(1) Lettre du duc d'Albe au roi, 10 septembre 4567 ; Correspondance de Philippe II, page 574-, n" 640. — Les autres membres du conseil étaient, outre Vargas, Berlaymont et Noircarmes, Adrien Nicolaï, chancelier de Gueidre ; Jacques Martensen, président du conseil de Flandre ; Pierre Arset, président du conseil d'Artois; le docteur Louis Del Rio; Jacques Ilessels ; Jacques de Blasere, conseiller de Malines ; le conseiller Belin Biese ; l'avocat fiscal Du Bois et l'Espagnol Geronimo de Roda.
(2) Lettre du duc d'Albe au roi, 9 octobre 1567, p. 583, n" 660.
(5) Lettre du roi au duc d'Albe, 16 octobre 1567; Correspondance,
Bas était devenu insupportable depuis l'arrivée du duc d'Albe, reçut avec joie la dépêche qui lui rendait la liberté ; après avoir une dernière fois recommandé au roi d'user de clémence et de miséricorde envers ses sujets (1), elle partit pour l'Italie à la fin du mois de décembre 1567, emportant l'affection et les regrets d'un peuple désormais livré sans défense aux fureurs d'un soldat sanguinaire.
A peine, en effet, eut-elle quitté le pays, que le duc d'Albe, perdant toute retenue, fit sommer le prince d'Orange, son frère Louis de Nassau et les seigneurs qui avaient suivi leur exemple, de se présenter devant le conseil des troubles pour y être jugés. Guillaume invoqua les privilèges de l'ordre de la Toison d'or, qui attribuaient aux chevaliers le droit de n'être jugés que par leurs frères, mais ce fut en vain : le duc, en vertu des instructions qui lui avaient été données de vive voix par le monarque et qui lui furent confirmées plus tard par écrit (2), fit procéder par contumace contre le prince et ses compagnons, qu'il condamna tous à la peine capitale ainsi qu'à la confiscation de leurs biens. De plus, il ordonna à Vargas, malgré les privilèges de l'université de Louvain, de s'emparer du comte de Buren, fils du prince d'Orange, à peine âgé de treize ans, assouvissant ainsi sur un
page 587, n" 666. Ruy Gomez à Marguerite, 6 octobre 1567, page 585, 11° 658.
(1) « Je supplie Votre Majesté de considérer que plus les rois sont grands, )) et plus ils approchent de Dieu, plus aussi ils doivent être imitateurs de la )) bonté et de la clémence divines ; que tous les princes quelconques qui ont » régné sur ces pays se sont toujours contentés de châtier les chefs des sédi- )) tions ; qu'ils pardonnaient au reste de la multitude, en disant que le repentir » qu'elle témoignait de ses fautes leur suffisait. )) — La duchesse au roi, 22 novembre 1567 ; Correspondance, page 611, n" 701.
(2) V. lettre du duc d'Albe au roi, 9 octobre 1567, page 585; n" 660, leUre du roi au duc d'Albe, 20 décembre 1567, page 612, n" 704 ; pouvoirs donnés par Philippe au duc d'Albe à l'effet de procéder Contre tous ceux qui avaient pris part aux troubles, et même contre les chevaliers de la Toison d'or, sans égard aux constitutions dudit ordre; 15 avril 1567.
faible enfant la haine qu'il avait conçue contre le père (1). Il ne s'arrêta pas là : non content de remettre en vigueur tous les édits de l'inquisition et d'envoyer chaque jour au supplice des victimes inofFensives, il fit ra^er de fond en comble l'hôtel de Culembourg, où les gueux s'étaient rassemblés après avoir remis leur requête à Marguerite. Une pompeuse inscription (2), gravée sur une colonne que l'on éleva au lieu même où. l'hôtel était bâti, témoigna de l'orgueil insensé de ce guerrier fanatique, qui mettait la destruction et le meurtre au nombre de ses exploits.
Alors les proscriptions recommencèrent de toutes parts et prirent un caractère plus atroce que jamais : on vit des citoyens qui n'avaient assisté qu'une fois aux assemblées des réformés, et qui protestaient de leur dévouement à l'Église romaine, condamnés à être pendus ou noyés ; ceux qui s'avouaient réformés, et qui refusaient d'abjurer leurs croyances, étaient appliqués à la torture, puis écartelés en place publique ; enfin, quand leur vie s'était éteinte au milieu des supplices, on jetait leurs corps aux bûchers (5). Du fond de sa retraite, le prince d'Orange entendit les gémissements de la patrie opprimée; n'écoutant qu'une
(1) C'était Granvelle qui avait suggéré au roi cette idée que le duc d'Albc s'empressa d'adopter. V. lettre du duc d'Albe, 18 décembre 15C7; Correspondance, page 611, n" 701.
(2) Régnante Philippe II, Catliol. Hispan. Rege, in Iiis suis inferioris Germaniee regionibus gubernante vero ejus nomine Ferdinando Alvares de Toledo, Alva duce, etc. Florentis de Pallanl comitis Culemburg, quondam domum solo sequari sancitum est, ob execrandam memoriam repetilse in eâ conjurationis adversùs religionem Eccles. Cathol. Rom. regiam raajestatem et ipsas regiones. Anno à salut. MDLXVIII, quinto kalend. Junii.
(5) C'est à la suite de ces persécutions que s'organisèrent dans la Flandre occidentale les bandes de gueux sauvages ou gueux des bois. « Ils se ven- » geoyenl sur les prestres et moynes, quand ils les pouvoyenl attraper de » nuit, prenant tous leurs biens, et leur coupant le nés et les oreilles. » Ce fut en vain que, par un placard du 12 janvier 1568, le duc d'Albe rendit les paroissiens responsables de la vie de leurs pasteurs ; il ne parvint pas à mettre un terme aux terribles vengeances des gueux des bois. (F. Metbben, livre III, folio 55.)
généreuse indignation, il reprit les armes, après s'être assuré de l'appui des princes protestants d'Allemagne et des huguenots français, et lança sur nos provinces les bataillons qu'il avait organisés. Le commandement en était confié à Louis de Nassau. Ce prince pénétra dans le pays par la Frise ; tandis que le comte de Lumay, avec un autre corps de troupes, tentait une diversion dans le duché de.Gueldre, il s'avança rapidement jusqu'à Heyligerlée, à peu de distance de la ville de Groningue. Le duc d'Albe, instruit de son approche, envoya à sa rencontre le duc d'Arenberg, avec trois régiments d'Allemands et d'Espagnols. Dans cette première bataille, livrée le 24 mai 1568, la fortune se rangea du côté de Louis de Nassau. D'Arenberg, qui avait le désavantage de la position, fut forcé de céder aux exigences de ses soldats, qui voulurent absolument combattre, et qui s'embourbèrent misérablement dans les marécages dont ils étaient entourés. « Quant à lui, il combatit jusques à luy estre le cheval » tué soubz luy; et lors se trouvant à pied, sans pouvoir marcher, » tant pour la pesanteur de ses armes, comme pour estre fort » navré, s'appuya contre une porte d'un pré qui estoit sur le » chemin; là où survenans grand nombre d'ennemys, et luy » croissant le courage à mesure que l'adversité luy survenoit, il » combatit avec le coutelas, monstrant autant de valeur comme » il avoit toujours faict , jusques à estre tué par lesditcz » rebelles (1). »
Lorsque la nouvelle de cet échec parvint au duc d'Albe, il résolut, pour venger l'affront fait à ses armes, de marcher en personne contre son redoutable ennemi ; mais, avant de quitter les provinces méridionales, il voulut les terrifier par un nouveau crime, afin qu'on ne doutât plus de sa détermination de tout oser pour parvenir à son but. Depuis huit mois, les comtes d'Egmont et de Hornes languissaient dans une pénible captivité; le duc
(1) Histoire des guerres de Flandre, par don Bernardino de Mbndoça, livre III, folio 46.
DANS LES PAYS-BAS V2o
les en tira pour les faire monter sur Téchafaud. Un simulacre de procès instruit pardevant le conseil des troubles, ne servit qu'à prouver à tout le monde que ces deux infortunés étaient condamnés d'avance. Accusés d'avoir voulu ôter au roi la domination des Pays-Bas pour les partager ensuite avec le prince d'Orange, d'avoir pris part à la conspiration ourdie par les confédérés , de s'être déclarés leurs protecteurs , de ne s'être point opposés aux entreprises des gueux et d'avoir accordé aux réformés la tolérance et la liberté des prêches (1), les deux comtes essayèrent en vain de désarmer des juges sans conscience et sans honneur qui ne connaissaient d'autres lois que celles que leur dictait le duc d'Albe. Déclarés coupables de lèse-majesté, ils furent condamnés à la peine capitale, et, le 4 juin, on les transféra de Gand à Bruxelles où l'exécution devait avoir lieu. Le lendemain, l'échafaud s'élevait sur la place de l'Hôtel de Ville : ils y montèrent avec fermeté; d'Egmont livra le premier sa tête au bourreau, de Hornes le suivit de près. Leurs têtes, fichées au bout de pieux plantés à côté de l'échafaud, restèrent pendant deux heures exposées aux regards d'un peuple immense qui venait rendre un dernier hommage de respect et de vénération à ceux qu'il s'était habitué à regarder comme ses zélés défenseurs. Ainsi se trouvèrent réalisées les prédictions du prince d'Orange; et c'est un bien grave sujet de méditations que le sort de ce comte d'Egmont à qui la gloire des armes et l'amour du peuple avaient ouvert une si brillante carrière, périssant par l'ordre du monarque qu'il avait préféré à sa patrie, condamné comme traître et coupable de lèse-majesté après avoir tout sacrifié à un sentiment exagéré de ses devoirs envers l'autorité royale. Ce fut un martyr sans doute, mais un martyr inintelligent et involontaire, et s'il mourut pour la cause de la liberté, on peut dire qu'il avait compromis cette cause sacrée au lieu de la défendre. Au reste,
(1) STRADA,lib. VII, dec. I.
ce double assassinat, qui avait été précédé de l'exécution de Katsembroot, de Van Straelen et de dix-huit autres gentilshommes parmi lesqjuels se trouvaient les deux comtes de Battembourg, fut inutile au duc d'Albe comme à l'Espagne et ne servit qu'à creuser plus profondément l'abîme qui séparait un peuple de ses oppresseurs.
Profitant de la consternation que ses forfaits avaient répandue dans le pays, le duc d'Albe se dirigea avec son armée vers la Frise pour en chasser Louis de Nassau. Il l'atteignit près du village de Gemminghen, où il remporta sur lui une victoire qui répara amplement la défaite d'Heyligerlée (1). Sept mille hommes de l'armée du comte Louis restèrent sur le champ de bataille, et le comte lui-même ne dut son salut qu'à la fuite (15 juillet). Les soldats espagnols, voulant tout à la fois célébrer leur triomphe et venger la mort du duc d'Arenberg, mirent le feu à un grand nombre de villages de la Frise qu'ils désolèrent par leurs sanglantes dévastations (2); puis ils revinrent dans les provinces méridionales, où le prince d'Orange les attendait avec vingt mille hommes d'infanterie et neuf mille cavaliers (5). Cette fois le duc d'Albe, changeant de tactique, se borna à surveiller les mouvements de son adversaire, qui avait passé le Rhin et la Meuse avec une habileté, une promptitude incroyables, et refusa obstinément d'engager une action décisive, espérant ainsi décourager les troupes ennemies qui, mal payées et fatiguées de leurs manœuvres inutiles, finiraient par se débander. L'événement ne tarda pas à justifier ses prévisions : le prince d'Orange, après avoir en vain essayé de forcer le général espagnol à combattre,
(1) Histoire des guerres de Flandre, par don Bernardino de Mendoça, livre III, folio 73. L'auteur assista en personne à cette bataille.
(2) Strada, de Bello Belgico, lib. VU, dec. I.
(5) Le prince avait entamé avec Coligny des négociations à l'effet d'obtenir une entière liberté de conscience en France et dans les Pays-Bas. V. dans les Archives de la maison d'Orange, tome III, page 283, n" CCCXXI, un projet d'alliance qui se rapporte à ces négociations.
se vit forcé de licencier son armée pour repasser en Allemagne, sans avoir recueilli le fruit de sa constance et de son courage (1). L'heureuse issue de cette campagne mit le comble à la renommée militaire et à la vanité du duc d'Albe : comblé d'éloges et de bénédictions par le pape Pie V, qui lui avait envoyé une toque et une épée enrichies de pierres précieuses, en lui exprimant toute la joie qu'il ressentait de voir l'autorité de la religion et du roi se rétablir par ses soins, il poussa la démence jusqu'à se décerner les honneurs du triomphe, en se faisant ériger, au milieu de la citadelle d'Anvers, une statue, « monument de sa tyrannie, tesmoignage de son orgueil (2) . » Le bronze pris à Gemminghen servit à cette statue, qui représentait le duc foulant aux pieds les rebelles et insultant au malheur de ceux qu'il avait terrassés (3). Une insolente inscription, gravée sur le piédestal
(1) Quelque temps auparavant (26 juillet 1568), Philippe avait informé le duc d'Albe de la mort de l'infant don Carlos. « Il a faict, disait le roi, une )) fin tant chreslienne, et avecque telle repentance et contrition, que ce m'a » esté beaucoup de consolation et d'allégement en ce travail. » {Archives de la maison d'Orange, supplément, page 84-.) Il est permis de douter que Philippe eût besoin de consolations à ce sujet quand on se rappelle que, malgré les prières de plusieurs souverains de l'Europe, il retint son fils dans une dure captivité pendant plus de six mois, et que l'infortuné don Carlos mourut de la manière la plus étrange, la plus mystérieuse, dans la prison oii son père l'avait fait jeter. Strada lui-même, l'intrépide panégyriste de Philippe et du duc d'Albe, n'ose pas affirmer que la mort de don Carlos ne fut pas violente (lib. VII, dec. I). Mezerai (tome III, page 281); Sully, dans ses Mémoires; Brantôme {vie de Philippe II), sont moins réservés : ils accusent hautement le roi d'un horrible assassinat. Simonde de Sismondi (tome XI) partage cet avis et cite à l'appui l'assertion de de Thou (livre XLIII, page 68), de d'Aubigné (livre V, chap. 26, page o37); de Tavannes, etc. V. aussi IIcGo Grotius (lib. XI, page 30) et Meteren (livre III, folio 56).
(2) Apologie du prince d'Orange, page 83.
(3) (( Nec non Albanus lantâ vanitate ob fœlices successus elatus est, ut ipsi sibi, quod nullus forsan unquàm anteà, statuam ex œre, variis figuris, atque enigmatibus crimen Belgarum exprinientibus, conflalam, ad perpetuam rei memoriam, publiée in medio arcis Anlwerpiensis erexerit. » {Commentaire de ÏAssis, liv. I, page 141.)
du monument, énuméraitles titres de gloire du ministre, en l'appelant le restaurateur de la religion, le soutien de la justice et le fondateur de la paix du pays (1) !
Enivré par les hommages qu'il se rendait à lui-même, le duc pensa que le moment était favorable pour mettre à exécution les idées qu'il avait depuis longtemps en matière d'impôts et pour achever la ruine des Pays-Bas en tarissant les sources de leur prospérité. L'établissement des impôts du lO"'*', du 20"^*^ et du 100™'' denier restera comme une des plus effroyables conceptions qu'ait jamais pu suggérer le génie de la fiscalité et du despotisme. Le centième denier était une contribution extraordinaire, exigible pour une fois seulement, et qui attribuait au trésor le centième de la valeur de tous les biens, meubles et immeubles. Les impôts du dixième et du vingtième étaient bien autrement onéreux : chaque fois que s'opérait la vente d'un objet mobilier ou immobilier, on devait payer au prince le dixième ou le vingtième de la valeur de l'objet vendu. C'était l'extinction du commerce et de l'industrie, en même temps qu'un dernier coup porté aux privilèges des états des provinces, auxquels on enlevait le droit de voter les impôts, leur plus efficace garantie contre l'absolutisme des souverains. Le conseil d'État, assemblé par le duc d'Albe pour délibérer sur ce projet, fut d'avis qu'il fallait renoncer à l'impôt du dixième denier, dont la perception serait presque impossible et occasionnerait d'inextricables embarras (2). Il était facile de comprendre que rien ne pouvait être plus funeste aux transactions commerciales. L'augmentation
(1) Ferdlnando Alvares à Toledo, Albœ duci, Philippi II, Hispaniarum régis, apud Belgas praefecto ; quod extinctâ sedilione, rel^ellibus pulsis, religione procuratâ, juslitiâ cullâ, provinciis pacem firmaverit, régis optimi ministro fidelissiino positum.
(2) Viglii ah Aytta Zuichemi Commentariiis rerum actarum tempore ducis Albanœ super nova impositione seu vecligali decimi denarii reriim venditarmn (tome I, page 288 des Analecta Belgica de Hoynck van Papendrecht).
immédiate de toutes les denrées et l'interruption du commerce avec les nations voisines étaient les moins fâcheux résultats de ce désastreux impôt, car il devait nécessairement arriver dans bien des cas que la taxe du dixième, perçue sur toutes les ventes successives d'un même objet passant entre des mains diverses avant d'être livré à la consommation, finirait par en absorber presque toute la valeur (1). En outre, comme le firent trèssensément observer plusieurs membres du conseil d'État, et Viglius entre autres, des impôts aussi exorbitants que ceux-là ne manqueraient pas de donner carrière à la fraude et de rendre par conséquent inévitables d'énormes frais de perception. Quelque fondées que fussent ces observations, le duc d'Albe, se croyant sûr de l'approbation de son maître, s'obstina, et prétendit qu'il n'y avait rien de plus juste que ce qu'il proposait; que de semblables impôts existaient dans sa ville d'Albe, et qu'il en retirait annuellement quarante à cinquante mille ducats. Ce n'était là qu'un argument ridicule, car nos riches provinces pouvaient -elles être comparées à un coin ignoré de l'Espagne, dépourvu de commerce, d'industrie et de ces relations qui faisaient notre prospérité? Il exigea donc des états l'établissement des institutions nouvelles, mais ils opposèrent la plus vive résistance à des édits qui les dépouillaient de leur plus belle prérogative ; ils consentirent cependant sans trop de difficultés à accorder pour une fois le centième denier (2), mais il n'en fut pas de même en ce qui concernait le dixième, et, pour s'en libérer, ils olfrirent de payer une somme de deux millions de florins. Prières, menaces, le duc mit tout en œuvre pour les amener à céder à ses volontés ; il essaya même d'obtenir par la ruse le consentement de quelques provinces. Par son ordre, Berlaymont et Noircarmes engagèrent secrètement les états du Hainaut, de l'Artois et de Namur à voter le dixième
(1) Meterepî, livre IV, folio 69.
(2) Meteren, livre IV, folio 70.
denier, en leur prometttant « qu'ils n'en seroient pas chargés et » que c'estoit seulement pour entraîner les autres (1). » A cette condition, les états de ces provinces firent ce qui leur était demandé, et le duc, qui tenait depuis longtemps en réserve une amnistie accordée par Philippe à tous ceux qui avaient pris part aux troubles, crut y trouver un moyen d'amener le peuple à se soumettre aux sacrifices qu'il réclamait de lui : il la publia donc pompeusement à Anvers le 46 juin 1570. Mais les innombrables restrictions dont cette amnistie était pleine la rendaient tout à fait illusoire : le roi en exceptait les ministres réformés, ceux qui les avaient reçus ou logés en leurs maisons, les iconoclastes, les signataires du compromis et de la requête des nobles, tous ceux qui avaient pris les armes avec les rebelles, tous les magistrats, gouverneurs, etc., qui auraient négligé de punir les transgresseurs, enfin tous ceux qui adhéraient en quelque façon que ce fût aux hérétiques (2). Il était facile de voir que ce n'était qu'un nouveau leurre, et l'exaspération qu'avaient soulevée les nouveaux impôts s'accrut de l'indignation que l'on éprouvait d'avoir été encore une fois trompé. Le duc n'en persista pas moins dans ses projets; au commencement de l'année 1571, il renouvela les-édits par lesquels il avait précédemment ordonné la perception du dixième et du vingtième denier. En vain les états lui représentèrent que les émigrations recommençaient déjà et que la ruine du pays était imminente ; en vain Viglius lui-même, dont le dévouement au roi ne pouvait être suspect, déclara-t-il que l'impôt du dixième était odieux au peuple et que vouloir l'exiger était aussi impossible que de lutter contre le
(i) {( ...Apud alios slalus, ut Hannonios, Artesienses, ac Namurcenses, quibus taie aliquid objici non poterat, per Berlaymontium ac Noircarmium blandiùs egit, promisitque litteris ad hoc ad dictum Noircarmium scriptis, ne se difficiles in consenliendo prœberent; neque enim làm se prœlendere executionem decimi denarii, quàm observantiam obedientiamque ob reputationem Regise Majestatiseum requirere. » {Viglii Commentarius, p. 292.)
(2) Meteren, livre III, folio (53.
courant du fleuve (1) : le duc s'emporta jusqu'à menacer grossièrement le fidèle conseiller de le dénoncer à la vengeance de Philippe (2). « Alors il n'y eut plus ni ménagement ni retenue » dans les provinces; les ecclésiastiques mêmes y mêlèrent la con- » science, et un jésuite de Courtray refusa ouvertement l'absolu- « tion au collecteur du dixième (5). » Chaque jour naissaient de nouvelles difficultés ; de toutes parts les protestations se multipliaient, et les états, puisant dans l'excès de la misère publique un courage qui ne leur était pas habituel, trompèrent la surveillance du duc d'Albe en envoyant à Madrid des députés chargés de supplier le roi de renoncer à la perception du dixième et du vingtième denier. Cette démarche fournit un nouvel aliment à la colère du duc, qui, furieux de ce que l'on osât résister à ses volontés, eut de nouveau recours aux supplices. Les brasseurs et les bouchers de Bruxelles avaient positivement refusé d'exercer plus longtemps leur industrie, disant qu'ils aimaient mieux mourir que de payer l'impôt : le duc fit élever dix-sept potences en face des maisons de ceux qui s'étaient le plus fait remarquer
(1) «... Praeses (Viglius) dicebal, jàm anleà innotuisse quàm odiosa cunclo populo foret decimi denarii exaclio, vox autem populi vox Del : undè sœpè dixerat : illum veJle exigere, non aliud esse quàm adverso flumine natare. » {Viglii Commentarius, page 302.) — V. aussi ses lettres à Hopperus, n° CI, CXXIII, CXXIV, CXLIII ; tome II des Analecta Belgica de Hoynck
VAN PaPETÎDRECHT.
(2) Viglius s'est chargé de nous conserver la réponse qu'il fil aux menaces du duc d'Albe; la voici telle qu'elle est consignée à la page 308 de son Commentaire: « Respondit Prseses (Viglius) : ...ex juramento teneri in consilio ea dicere, quse conscientiœ suœ servitioque Régis convenire sibi videntur. Itù eum prœsente Imperatore, Reginâ, Rege et aliis gubernatoribus fecisse, neque illos id œgrè tulisse; nec nunc esse quod cano capiti timeat, sperareque Regem alteram ipso aurem quoque prsestiturum. » Si Viglius n'en a pas imposé à l'histoire, on ne peut que regretter qu'il n'ait pas toujours montré le même courage,
(5) De Neny, Mémoires historiques et politiques sur les Pays-Bas autrichiens, tome I, page 49.
parleur résistance; les bourreaux étaient prêts (1), lorsque la nouvelle de la prise de la Brielle par les gueux de mer, commandés par Guillaume de la Marck (2), changea subitement la direction des affaires et arracha à une mort inévitable les malheureux que le duc allait immoler à son courroux (l^*" avril 1572).
Les hommes intrépides qui venaient d'opérer cette heureuse diversion et de jeter les premières bases d'une nationalité puissante, étaient des exilés qui, d'abord réfugiés en Angleterre où la reine Elisabeth leur avait accordé un asile, avaient équipé de légers navires, avec l'autorisation du prince d'Orange qu'ils regardaient comme leur chef. Croisant dans la mer du Nord et dans la Manche, ils attaquaient les vaisseaux espagnols et faisaient au commerce de cette nation un tort considérable. Le duc d'Albe avait d'abord affecté de les mépriser ; mais ils s'étaient rendus si redoutables, qu'il avait formellement demandé à la reine d'Angleterre de les expulser de ses États. Elisabeth ne voulut pas rompre tout à fait avec la cour d'Espagne, quoiqu'elle saisît toutes les occasions de lui nuire et de favoriser ses ennemis : elle donna aux gueux de mer l'ordre de sortir des ports anglais. Privés de leur retraite, ces hardis corsaires firent voile vers les côtes de la Hollande et s'emparèrent à l'improviste de la Brielle, qui devint ainsi le berceau de la république des Provinces-Unies.
Ce ne fut là que le prélude de succès plus importants : peu de temps après, la ville de Flessingue se révolta contre les Espagnols, les chassa, et les habitants, après avoir fait pendre le commandant Pedro Pacheco, qui était parent du duc d'Albe,
(1) Apologie du prince d'Orange, page 87.
(2) Voici comment de Tassis {Commentaire , livre I, page 146) dépeint le comte de La Marck : « Virum génère ciarum et quamvis scienlige militaris rudem, superbum tamen alque inquiet! animi, adque hoc civile bellum admodùm propensum in vindictam (ut ferebal) comitis Egmontani, cujus eral affinis. »
choisirent pour leur amiral un brave marin nommé Ewout Pietersen Worst. Guidés par, lui, ils se joignirent aux gueux de mer; leurs efforts concertés firent tomber entre leurs mains un grand nombre de vaisseaux ennemis, et, entre autres, quatre navires de la flotte du duc de Medina-Celi que le roi venait d'envoyer aux Pays-Bas pour remplacer le duc d'Albe dans le gouvernement de nos provinces (1). Pour un instant, en effet, après l'échec éprouvé par le prince d'Orange, le duc, croyant avoir dompté ses ennemis, avait offert au roi sa démission ; mais à l'arrivée du duc de Medina-Celi les choses avaient changé de face et la position était plus critique que jamais. D'Albe refusa donc de se dessaisir de l'autorité, et le duc de Medina-Celi « voyant » Testât du pays autre qu'il ne s'estoit attendu, et que le duc » d'Albe ne v^uloit point lui transporter le pouvoir qu'il n'eust » recouvré ses pertes, fut enfin, h sa requeste, excusé et déchargé » du gouvernement (2). »
Jamais encore, en réalité, la situation n'avait été plus alarmante pour l'Espagne qu'à cette époque. Toutes les villes de la Hollande, sauf Amsterdam et Middelbourg, se soumettaient aux gueux avec une effrayante rapidité; en outre, pendant que les héroïques défenseurs de ces contrées conquéraient ainsi pied à pied le sol de la patrie, un adroit stratagème livrait Mons à Louis de Nassau (24 mai 1572), et préparait dans le midi le triomphe de la cause nationale. Entré dans la ville avec soixante arquebusiers et quatre-vingts chevaux pour toute escorte (3), le frère du prince d'Orange parvint, malgré l'opposition du magistrat, à soulever les habitants contre la tyrannie espagnole ; il fit même entrer dans Mons un corps assez considérable de huguenots français. Le duc d'Albe n'avait rien prévu de tout cela ; aussi,
(1) Gachard; Correspondance de Philippe II, lome II. p. 203, n" 1055.
(2) Meteren, livre IV, folio 75.
(3) Histoire des guerres de Flandre, par don Bernardino de Mendoça, livre V, folio 127.
lorsqu'on lui annonça la prise de Mons, il ne put contenir les élans de sa colère et conçut d'affreux projets de vengeance qu'il ne tarda pas à mettre à exécution. Ce fut d'abord vers le Hainaut qu'il tourna l'effort de ses armes : il chargea son fils, Frédéric de Tolède, digne héritier d'un nom abhorré, d'investir la ville défendue par Louis de Nassau et d'en commencer le siège (1). Ce plan de campagne donnait aux révoltés du nord le temps de consolider ce qu'ils avaient fondé, mais la fureur du duc ne le laissait pas maître de calculer les conséquences de sa conduite (2). Il vint bientôt en personne rejoindre son fils sous les murs de Mons; sa présence imprima une nouvelle activité aux travaux des assiégeants. La défaite essuyée près de Saint-Ghislain par le baron de Genlis, que Coligny avait envoyé avec sept mille hommes au secours de Louis de Nassau, et qui fut fait prisonnier par Frédéric de Tolède, redoubla la confiance et l'ardeur des soldats espagnols. Tout espoir n'était pourtant pas perdu pour les défenseurs de la ville : cinq cents fantassins et cent cinquante chevaux échappés à la déroute de Genlis avaient réussi à pénétrer dans la place (5) ; d'un autre côté, le prince d'Orange, qui avait rassemblé en Allemagne une armée de dix-huit mille hommes, venait de passer encore une fois le Rhin et la Meuse, et, soumettant sur son passage Ruremonde, Tirlemont, Malines, Nivelles, Termonde et Audenarde, il s'avançait à marches forcées vers Mons pour contraindre le duc d'Albe à la retraite ou au combat. Mais le massacre de la Saint-Barthélémy (26 août 1572), en enlevant à Guillaume l'appui des calvinistes français, jeta le découragement dans son armée et rendit au duc d'Albe une par-
(1) Frédéric établit son quartier général à l'abbaye de Bélian, et fit occuper par des arquebusiers le chemin des moulins d'Hyon. (F.Bernardino de Men- DoçA, livre VI, fol. 141, 158 et 167.)
(2) V, DE Tassis, Commentaire j livre I, page 157.
(3) Lettre du prince d'Orange au comte Jean de Nassau, Ruremonde, 5 août 1572. Archives de la maison d'Orange, tome III, page 479, n» CCCLXXXIÎ.
tie de ses avantages. Des feux de joie et des salves de mousqueterie (1) accueillirent dans le camp espagnol la nouvelle de cette boucherie bien faite aussi pour réjouir le fanatisme sauvage de Philippe ; la satisfaction que ce monarque en éprouva fut, en effet, si vive, que le 12 septembre suivant Saint-Goard, ambassadeur de France à Madrid, écrivit en ces termes à son maître : La nouvelle des evenemens du jour Saint-Barthelemi est arrivée au roi catholique ; il en a monstre contre son naturel et coustume tant d'allegrie, qu'il la fait plus magnifeste que de toutes les bonnes adventures et fortunes qui lui vindrent jamais. De manière que je le fus trouver dimanche matin à Saint-Hieronime, et estant arrivé auprès de luy, il se prist à rire, et avec démonstration d'un extrême plaisir et contentement commença à louer Vostre Majesté (2). » Il n'appartenait qu'à Philippe II de faire l'éloge de Charles IX et de rire en pensant à la Saint-Barthélémy.
Le prince d'Orange, forcé de renoncer à l'espoir de secourir la ville assiégée et ne pouvant réussir à faire sortir le duc d'Albe de ses retranchements, se retira vers les provinces septentrionales, après avoir licencié la plus grande partie de ses troupes (5). Louis de Nassau, convaincu de l'inutilité d'une plus longue résistance, capitula à des conditions honorables : le 21 septembre, le duc d'Albe entra dans Mons en vainqueur irrité. Son premier soin fut de suspendre ou de révoquer les franchises communales; puis il installa, sous la présidence de Philippe de Noircarmes, une commission des troubles chargée de punir tous ceux que l'on soupçonnait d'avoir pris part aux derniers événements. Noircarmes prouva qu'il méritait toute la confiance du duc d'Albe:
(1) Strada, lib. VII, dec. I, approuve tout naturellement la Saint- Barlhélemy, qu'il appelle « un digne supplice de celte faction insolente qui » se faisait contre le roi. » '
(2) Archives de la maison d'Orange, supplément, page 125.
(3) Lettre du prince d'Orange à Jean de Nassau ; Geel, 24 septembre 1572. — Archives delà maison d'Orange, tome III, p. 510, n" CCCLXXXVII.
« les actes de cet effroyable tribunal renseignent soixante-douze » condamnations dont soixante-neuf à mort, par le glaive, le » fer ou la corde, du 15 décembre 1572 au 27 août 1575, » contre vingt- neuf manufacturiers de drap et de serge, et » quarante nobles, orfèvres, artisans et ouvriers. Leurs biens » furent confisqués et vendus, leurs veuves et leurs enfants » bannis des Pays-Bas. Lorsque Requesens remplaça le duc » d'Albe, il y avait encore dans les prisons de Mons soixante- » quinze détenus destinés à l'échafaud (1). »
Victorieux au midi, le duc d'Albe se préparait à tourner ses armes contre la Hollande révoltée, lorsqu'une dépêche reçue de Madrid vint lui faire éprouver une cruelle mortification. Ébranlé par les sollicitations pressantes des députés des états, Philippe avait consenti, le 27 juin d572, à l'abolition du dixième et du vingtième denier, et le 26 août, les états de Brabant, de Flandre, de Hainaut et d'Artois furent officiellement informés de la décision du souverain (2). Mais le duc refusa de tenir compte des ordres de son maître, et n'en prétendit pas moins imposer aux provinces l'acceptation des impôts abolis. En réponse à cette folle prétention, les états de Hollande, réunis à Dordrecht (octobre 1572), reconnurent le prince d'Orange comme gouverneur et lieutenant général du roi pour la Hollande, la Zélande, la West-Frise et le pays d'Utrecht (5). Bien que l'autorité du monarque ne fût pas formellement méconnue par cet acte, ce n'en était pas moins un audacieux défi lancé au duc d'Albe, qui s'avança rapidement vers le nord en semant partout sur sa route le pillage, le meurtre et l'incendie. Malines subit la première
(1) Recherches sur le paupérisme en Hainaut, par A. Lacroix, archiviste de la ville de Mons, page 29.
(2) Meteren, livre IV, folio 79. Lettre du roi au duc d'Albe, Madrid, 29 juin 1572; Correspondance de Philippe 77, tome II, page 204, nM158.
(3) Groen van Prinsterer, Archives de la maison d'Orange, tome IV, page 1.
les effets de sa rage : pendant trois jours et trois nuits les soldats espagnols s'y livrèrent aux plus horribles excès; leur brutalité, ne respectant ni le sexe ni l'âge, s'exerça même sur les choses sacrées, dont ils firent un infâme butin (1). De là Frédéric de Tolède se dirigea vers Zutphen, où se reproduisirent les scènes de carnage dont Malines avait été le théâtre. Puis vint * le tour de Naarden, et dans cette malheureuse ville s'accomplirent des forfaits inouïs, dont le souvenir seul fait frissonner d'indignation et de dégoût. Après avoir promis la vie sauve aux habitants qui offraient de se soumettre, Frédéric fit rassembler tous les hommes sur une place et les fit tuer jusqu'au dernier à coups d'épée et d'arquebuse. Les femmes et même les filles de douze et de treize ans furent livrées aux honteux plaisirs de ces vainqueurs atroces, qui, pour achever leur fête, mirent le feu à toutes les maisons (2). « Une femme, nommée Marguerite Nicolas, laquelle n'avoit été qu'un jour et une nuict en couches, fust chassée sans chaussures et sans souliers hors de la ville, avec un enfant d'un jour et un d'un an et demy. Au village de Bussem, ils tuèrent une femme grosse, après en avoir fait leur plaisir, et luy tirèrent l'enfant hors du corps, prétendans qu'il pourroit encore vivre (3). » Par un dernier raflinement de bar-
(i) « Tribus conlinuis diebus ac noctibus in utrumque sexum, omnemque conditionem, nuUo non libidinis ac sœvitiœ génère est grassatum : sacra profanaque in praidam versa, cùmque obvia, seris effractis, essenl direpta, homines ut abdila defossaque detegerent per immania tormenta detegere. » HARiïius, Annales duciim Brabanliœ, lome III, page ÏM. — Lettres CLXXXIV et CLXXXV de Viglius à Joachim Hopperus ; tome II, page 713 et suiv. des Analecta Belgica de Hoynck Van Papendrecht. Le duc d'Albe au roi, Malines, 2 octobre 1572; Correspondance, tome II, page 282, n*» 1165.
(2) Histoire des guerres de Flandre par Beunardino de Meivdoça, livre III, folio 185. Lettre du duc d'Albe au roi, Nimègue, 18 décembre 1572; Correspondance, tome II, page 500, n" 11«G. Le duc se réjouit des massacres de Naarden et écrivit au roi qu'il les regardait comme une punition de Dieu.
(3) Mrterkn, livre IV, folio 88.
barie, ils défendirent aux femmes d'ensevelir les cadavres de leurs époux, et pendant vingt jours les chiens et les oiseaux de proie.se disputèrent les lambeaux des victimes du duc d'Albe.
L'armée espagnole arriva enfin sous les murs de Haarlem, qui s'était, comme presque toutes les autres villes de Hollande, soumise à l'autorité de Guillaume et où commandait en son nom un vaillant capitaine, nommé Wibalt de Riperda (décembre 4572) . La place avait été récemment avitaillée et se trouvait en mesure de soutenir un long siège; Frédéric de Tolède la fit investir par ses troupes, mais il ne parvint cependant pas à empêcher toute communication entre les assiégés et le prince d'Orange (1), qui soutenait leur courage en leur promettant d'épuiser tous les moyens pour venir à leur secours. Forts de cette promesse, les défenseurs de la cité mirent tout en usage pour résister aux ennemis ; les femmes elles-mêmes, enflammées d'un saint zèle, voulurent partager les périls de leurs époux et se joignirent à eux sur la brèche pour repousser les efforts des assaillants. Les ruses les plus ingénieuses furent tour à tour employées pour prolonger cette lutte admirable à laquelle il ne manqua que la consécration du triomphe : tantôt des pigeons adroitement dressés portaient aux frères du dehors des billets qui les instruisaient de l'état de la ville; tantôt les Hollandais, sillonnant de leurs patins la vaste surface du lac de Haarlem, se dérobaient rapidement à la poursuite des Espagnols, et apportaient des vivres et des munitions à leurs compagnons assiégés (2). Déconcerté par une si longue résistance, Frédéric écrivit au duc
(1) Lettre de Guillaume à Wibalt de Riperda; Delft, 18 janvier 1573. Archives de la maison d'Orange, tome IV, page 47, n" CD.
(2) Bernardino de Mendoça donne de longs détails sur le siège de Haarlem (livre Vni, folio 189), et il décrit d'une manière fort naïve et fort curieuse l'habileté des Hollandais à se servir du patin, qu'il appelle soulier de bois. (( Lors, dit-il, il n'y a cheval qui coure plus vistement qu'ils font, leur )) vitesse est si grande qu'ils volent. »
(lAlbe, alors retenu par la goutte à Bruxelles, que son intention était de lever le siège ; le duc fut tellenrient irrité de ce message, qu'il envoya don Bernardino de Mendoça, l'un de ses officiers, dire à son fils qu'il ferait venir d'Espagne la duchesse d'Albe pour continuer le siège de Haarlem (1). Frédéric de Tolède, humilié par la réponse de son père, reprit avec ardeur les travaux commencés et réduisit bientôt la ville à la dernière extrémité. En effet, les secours promis n'arrivaient pas, malgré les actives démarches du prince n'Orange (2), et la famine était venue joindre ses souffrances aux fatigues et aux périls qu'endurait depuis cinq mois une population héroïque. Après avoir supporté pendant longtemps encore les tortures de la faim, il fallut bien céder â l'impérieuse nécessité : la ville capitula, sur la promesse qu'avait faite Frédéric de Tolède d'accorder leur pardon à tous les habitants (15 juillet 1S75.) Mais c'était un frein impuissant que la foi jurée pour le fils du duc d'Albe : à peine entré dans Haarlem, Frédéric se fit un jeu de sa parole. Par son ordre, plus de quinze cents soldats et bourgeois, parmi lesquels se trouvait Wibalt de Riperda, furent envoyés au supplice. Les uns furent décapités, les autres pendus; d'autres enfin, garrottés deux à deux, furent précipités dans le lac de Haarlem, et ceux que n'avait pas désignés le féroce capitaine durent, pour échapper à la mort, payer une contribution de 240,000 florins (5).
Le duc d'Albe se trouvait alors à Nimègue; il crut devoir profiter de l'impression produite par les exploits de son fils
(1) Bernarditîo de Mendoça, livre IX, folio 206.
(2) V. sa leUre à Louis de Nassau, 15 avril 1573, Archives de la maison (ÏOrange, tome IV, page 83, n° CDXI. Quelque temps auparavant, il écrivait à ses frères : « Vous savez assez que mon intention n'a jamais esté, et )) n'est encore de chercher tant peu que ce soil mon particulier; ainsi j'ai » seulement aspiré et prétendu à la liberté du pays, tant au faicl de la con- » science comme de la police, que les estrangiers ont tasché d'opprimer. »
(3) Meteren, livre IV, folio 90.
pour adresser, le 26 juillet, à toutes les villes de Hollande un placard dans lequel il leur promettait le pardon du roi si elles consentaient à se soumettre, disant « que le roy vouloit les » rassembler comme une poulie faict ses poulins (1). » Mais les Hollandais avaient appris, à Naarden et à Haarlem, à connaître la valeur des serments de leurs ennemis; les hypocrites paroles du duc d'Albe ne firent qu'ajouter un degré de plus à leur indignation et à leur courage. Le siège d'Alkmaar, entrepris par les Espagnols après celui de Haarlem, donna à Frédéric de Tolède la mesure de la haine qu'il s'était attirée. Les habitants se défendirent avec cet héroïsme qu'inspirent les suprêmes dangers; » les femmes et les filles, dit Meteren, avoyent appresté aux » Espagnols de terribles potages, leur jetant du haut des » murailles de la poix ou gouildron tout allumé, de l'eau chaude » et des pierres. » Cette fois, la fortune se déclara pour la bonne cause : Frédéric de Tolède, après un assaut infructueux et meurtrier, leva le siège le 10 octobre 1573.
L'étoile du duc d'Albe pâlissait, et le moment approchait enfin oii nos provinces allaient être délivrées de ce monstre; un échec plus signalé encore que celui d'Alkmaar acheva presque en même temps (2) de ruiner la puissance espagnole dans le nord des Pays-Bas. Louis de Boisot, amiral de Hollande, détruisit dans le Zuiderzee une flotte ennemie commandée par le comte de Boussu, qui fut même fait prisonnier et qui devint un précieux otage entre les mains des Hollandais (3). Quelques jours après en effet, Philippe de Marnix tomba au pouvoir des Espagnols (4), et le prince d'Orange fit déclarer aux ennemis que le comte de
(1) Meteren, livre IV, folio 94.
(2) 12 octobre.
(3) Chronique de Hollande et Zélande, par Le Petit, tome H, livre X, page 274. — LeUre du prince d'Orange à ses frères, 31 octobre 1575; Archives de la maison d'Orange, tome IV, page 226, n" CDXLV.
(A) Lettre de Guillaume à Louis de Nassau ; Delft, 5 novembre 1573; Archives, tome IV, page 251, n'' CDXLVI.
DANS LES PAYS-BAS Ui
Boussu lui serait garant de la vie et de la liberté de son vieux compagnon d'armes.
Atterré par ces derniers revers et reconnaissant enfin, non sans rage, l'inutilité des atroces moyens qu'il avait employés pour soumettre le pays, le duc d'Albe, prétextant des motifs de santé (1), pria le roi de lui donner un successeur dans le gouvernement de nos provinces. Philippe, à qui l'orgueil du duc avait déplu et qui n'était pas fâché de trouver l'occasion de l'humilier, accepta sa démission, et nomma pour le remplacer don Louis de Zuniga, marquis de Requesens et grand commandeur de Castille. Quel que fût d'ailleurs le despotisme du monarque, l'évidence lui avait démontré l'impossibilité du système de terreur adopté par le duc d'Albe; aussi Requesens arriva-t-il aux Pays-Bas avec des instructions, sinon moins absolues, du moins plus pacifiques. Il n'en faut pas faire honneur à Philippe, car on verra plus tard que sa politique ne s'était nullement modifiée; mais il vit qu'il s'était trompé dans le choix des moyens, et s'il renonça aux supplices, ce ne fut que par calcul, non par humanité.
Peu de temps après l'arrivée de son successeur, le duc d'Albe quitta le pays qu'il avait pendant six années épouvanté par ses crimes et par sa funeste présence <18 décembre 1573). La disgrâce qui l'atteignait n'abattit point son indomptable orgueil ; il resta calme et superbe en face de tout un peuple qui l'accablait du poids de sa réprobation et de sa haine. Et, chose étrange et que l'on ne peut expliquer que par une monstrueuse aberration du fanatisme, il se fit honneur, à son lit de mort, du sang qu'il avait répandu, comme ce maréchal de Tavannes qui mettait au nombre de ses actions les plus méritoires la part qu'il avait prise à la Saint-Barthélémy. Au reste, qu'Alvarès de Tolède ait ou non entendu s'élever en lui le cri de la conscience, il n'en laissera pas
(4) V. Bernardino de Mendoça, livre X, folio 2iO. — Viglii Epistolœ politicœ historicœ ad Joachimum Hoppenim, n" CCXV (lome II, des Analectcs de IIoynck van Papendrecht).
moins à la postérité le souvenir d'une de ces exceptions hideuses qui, n'ayant de l'homme que le nom, souillent parfois les fastes de l'histoire et prennent une place sanglante à côté des Néron et des Caligula.