CHAPITRE VII
REQUESBNS
C'était une pénible tâche que celle qui était imposée au successeur du duc d'Albe : il fallait, tout en persévérant dans le système politique adopté par Philippe, faire oublier à des populations exaspérées six années de persécutions et de guerre civile, les ramener à l'obéissance en leur refusant de légitimes libertés, en un mot, les obliger à rompre avec un passé déjà glorieux, à perdre le fruit de tant d'héroïques souffrances, en ne leur offrant en échange qu'un injurieux pardon et la servitude pour tout avenir. Quelque habile que fût don Louis de Requesens, il ne pouvait compter sur le succès dans une semblable entreprise ; le souvenir des cruautés commises par le duc d'Albe était trop récent encore pour que l'on crût à la modération et à la loyauté de l'Espagne. Le nouveau gouverneur, après avoir vainement essayé de calmer l'irritation publique en renversant de son piédestal l'orgueilleuse statue d'Alvarès de Tolède, se vit obligé
de continuer la guerre contre les provinces du nord. Dès le mois de janvier 4574, il fit équiper à Anvers une flotte considérable dans le but de délivrer Middelbourg, que les Espagnols occupaient encore, et que les Hollandais assiégeaient depuis longtemps (1). Le commandement de cette flotte fut donné à Julian Romero, brave capitaine, mais mauvais marin, qui fut battu par l'amiral de Hollande, Louis Boisot, le 29 janvier 1574 (2) . Les gens de Boisot firent preuve d'un rare courage : au plus fort du combat, un jeune matelot de Flessingue, Jasper Leynsen, s'élança sur le vaisseau amiral que montait Romero, et alla prendre au haut du grand mât le pavillon espagnol dont il se ceignit le corps. Avant l'action on avait promis un habit neuf à celui qui rapporterait le pavillon ennemi (5).
Instruit de la défaite de Romero, Christophe Mondragone, qui dirigeait la défense de Middelbourg avec une rare énergie, dut renoncer à tout espoir d'être secouru. Il consentit à capituler à des conditions très-honorables (19 février) : la liberté de Sainte-Aldegonde devint le prix de la sienne, et il lui fut permis de quitter la ville avec armes et bagages, emmenant avec lui les religieux et les ecclésiastiques de Middelbourg. Mais il dut abandonner l'argenterie et les .ornements des églises, ainsi qu'une énorme quantité de marchandises, telles que laines, sel, alun et cochenille, évaluées à plus de 300,000 écus. La capitulation fut
(1) Le 6 janvier 1574, le prince d'Orange écrivait de Flessingue à ses frères : « Les affaires sont reduictes en telle extrémité, que nous espérons que )) la ville ne pourra longuement se maintenir sans tomber entre nos mains. La )> famine et la disette de toutes choses y croist d'heure en heure, tellement » que hommes, femmes et enffants meurent de faim. » Archives de la maison d'Orange, tome IV, page 321, n« CDLXVIII.
(2) Bernardino de Mendoça rapporte que Julian Romero, après sa défaite, dit à Requeséns : « Vostre Excellence sçavoit bien que je n'estois pas mari- » nier, mais fantassin. Ne me baillez plus de flottes à conduire, car si vous » m'en donniez mille, il y auroit à craindre que je ne les perdisse toutes. » Histoire des guerres de Flandre, livre XI, page 245.*
(5) Meteren, livre V, folio 100.
ponctuellement observée par les assiégeants ; il n'en fut pas de même du côté de Requesens qui, dès le 24 février, écrivait au roi ce qui suit : « Je ne sais comment Mondragone pourra » accomplir son offre de mettre en liberté, dans les termes de » deux mois, Sainte-Aldegonde et les autres prisonniers, puis- » que cette offre est faite sans mon autorisation, et que j'ai déjà » promis lesdits prisonniers aux parents du comte de Boussu » pour sa rançon. Je ne consentirai d'ailleurs pas à ce qu'il aille » se constituer prisonnier, comme il l'a offert pour le cas où la » restitution de Sainte-Aldegonde et des autres n'aurait pas" » lieu. (1). » En effet, malgré les termes précis de la capitulation, Mondragone ne put pas tenir sa parole, et Sainte-Aldegonde ne fut pas immédiatement mis en liberté. Il fut, à la vérité, envoyé peu de temps après par Requesens vers le prince d'Orange pour traiter avec lui d'un accord entre le roi et les états ; mais ayant échoué dans sa misson, il vint reprendre ses fers, et ne fut définitivement relâché que le 15 octobre 1574.
Le siège de Middelbourg avait coûté à l'Espagne plus de sept millions de florins. Les sacrifices pécuniaires auxquels Philippe devait se résigner pour soutenir la lutte contre les provinces révoltées commençaient à lui paraître trop lourds ; ils compromettaient gravement la situation financière de ses États, mais son orgueil ne lui permettait pas de s'avouer vaincu par la persévérance de ceux qu'il regardait comme des rebelles. La victoire remportée à Mook par Requesens vint effacer la fâcheuse impression qu'avait produite la perte de Middelbourg et ranimer à la cour de Madrid l'espérance du triomphe. Le comte Louis de Nassau, avec un corps d'armée de dix mille hommes, s'était dirigé vers la Gueldre afin d'opérer sa jonction avec Guillaume et de tenter ensuite une vigoureuse attaque contre les provinces méridionales. Requesens ne lui laissa pas le temps
(4) Le grand commandeur au roi, Correspondance de Philippe II, t. Iir, page 2C, n" 1307.
d'exécuter ses desseins : il se porta rapidement à sa rencontre, et le 14 avril il le défit complètement dans les vastes plaines qui environnent Nimègue. Trente enseignes, trois drapeaux, deux canons, tous les bagages et trois mille hommes tués furent les trophées de la victoire ; Louis de Nassau, son jeune frère Henri, à peine âgé de vingt-quatre ans, et le prince Christophe, fils de l'électeur palatin, disparurent dans la mêlée, et l'on chercha vainement leurs cadavres sur le champ de bataille (1). Ce n'était pas la première fois que les princes de la maison de Nassau donnaient leur sang pour la liberté de la Hollande : des cinq glorieux frères qui s'étaient voués à cette œuvre immortelle, il ne resta plus, après la bataille de Mook, que Jean de Nassau et ce Guillaume qui, supérieur aux tempêtes, sut dompter la douleur dont son âme était pleine pour ne songer qu'à venger son pays (2).
Le succès que venaient d'obtenir les troupes espagnoles réveilla au cœur de ces soldats mercenaires leurs vieux instincts de pillage et de brutalité. Depuis longtemps, la pénurie du trésor n'avait pas permis de solder leur paye : rendus plus insolents par la victoire, ils se mutinèrent, et, méprisant la voix de leurs chefs, tirèrent de leurs rangs des élus chargés d'organiser leurs brigandages (3). Anvers offrait une riche proie à leur rapacité : ils marchèrent sur cette ville, y entrèrent malgré les efforts de Frédéric Perrenot, seigneur de Champagny, qui en était le gouverneur, et jetèrent la consternation parmi les habitants. Perrenot essaya inutilement de ramener ces forcenés au devoir : ils l'obligèrent à sortir d'Anvers, s'emparèrent des clefs de la
(1) Histoiredes guerres de Flandre, par Bernardino DEMENDoçAjIivreXI, folio 260. L'auteur, qui assistait à la bataille de Mook, s'y distingua particulièrement : ce fut lui qui mit en déroute la cavalerie hollandaise.
(2) Guillaume fut tellement affecté de la mort de ses frères, qu'il en fit une grave maladie. Lettre du secrétaire BrunynckàJeandeNassau,28aoiitl574; Archives de la maison d'Orange, tome V, page 43, iï" DVIIL
(o) Meteren, livre V, folio 102.
place, puis, tournant en dérision les conseils d'un jésuite espagnol qui les exhortait à l'obéissance, ils contraignirent les bourgeois k s'imposer, pour acquitter la solde arriérée, une contribution de quatre cent mille florins (1). Requesens lui-même dut engager sa vaisselle pour les apaiser et pour les déterminer à rejoindre sous les murs de Leyde les troupes qui avaient commencé le siège de cette ville importante.
Depuis les premiers jours du mois de décembre 1573, Leyde avait été cerné par les Espagnols ; mais, au début, les travaux avaient été mollement conduits et les habitants avaient pu se préparer à une résistance opiniâtre. L'arrivée des renforts envoyés par Requesens (24 mai 1574) donna une impulsion nouvelle aux efl'orts des troupes royales; mais l'admirable constance des citoyens de Leyde trompa l'attente des assaillants et fit de ce siège mémorable l'un des plus beaux épisodes de cette guerre féconde en nobles dévouements.
Requesens, qui avait confié à Francisco de Valdès le commandement des troupes réunies à Leyde, était resté à Bruxelles où le retenaient de graves intérêts. Le 10 mars précédent, Philippe lui avait fait parvenir de Madrid un pardon général dont il n'exceptait que le prince d'Orange et quelques autres ; il avait joint à ce pardon des lettres par lesquelles il promettait la suppression du conseil des troubles et le retrait des impôts du dixième et du vingtième denier, moyennant le vote par les états d'une subvention annuelle qui ne pourrait être moindre de deux millions de florins, pendant six ans (2). Le gouverneur
(1) (( Quand même les naturels, écrivait Requesens au roi, nous aime- » raient comme leurs enfants, et que la haine pour notre nation ne fût pas le » péché originel du pays, tant de mutineries dont ils sont les témoins, et les )) maux qu'ils en ressentent, ne suffiraient-ils pas pour nous faire abhorrer? » Correspondance de Philippe II, tome III, page 20i, n" 1427.
(2) Lettre du roi au grand commandeur, 10 mars 1574; Correspondance lie Philippe II, tome III, page 55, n" 1515.
espérait, à l'aide de ces concessions, se concilier la confiance des états généraux, convoqués par son ordre à Bruxelles ; il fit publier, le 6 juin, l'amnistie que Philippe daignait octroyer à ses sujets ; mais ce tardif retour à la clémence ne fut et ne pouvait être d'aucun effet. Philippe agissait toujours sans avoir égard aux progrès du mouvement révolutionnaire ; immobile dans le cercle funeste qu'il avait tracé à sa politique, il ne s'apercevait pas que tout marchait autour de lui et qu'il était distancé par les événements dont il se croyait le maître. Il ne suflisait plus de faire grâce atout un peuple qui refusait fièrement de reprendre un joug mal déguisé par l'amnistie : il fallait compter avec la révolution, et c'est ce que Philippe ne sut ou ne voulut jamais comprendre. Parler de pardon à des hommes qui s'essayaient à devenir libres était une maladresse ou une faute de plus. Aussi les états accueillirent par un concert de récriminations et de plaintes la demande de subsides que Requesens leur adressa au nom du roi; ils n'y répondirent qu'en réclamant le renvoi des soldats étrangers, le rétablissement de tous les privilèges, et « quelque accord de ceste guerre intestine, avec conservation » néanmoins de la foi catholicque, honneur et service de Sa » Majesté ; » c'est-à-dire la tolérance religieuse, seul moyen de rendre à l'Espagne les riches provinces qu'elle allait perdre à jamais. Le représentant de Philippe ne pouvait accepter de telles conditions ; il fallut bien s'en remettre au sort des armes pour vider la querelle entre un tyran obstiné et une nation justement irritée.
Au reste, le roi lui-même ne prenait guère au sérieux l'amnistie qu'il faisait proclamer avec tant de pompe ; pendant que Requesens délibérait avec les états, il se disposait à faire de l'incendie un moyen de pacification. Valdès lui avait donné ce conseil, et il s'accordait trop avec les vues de Philippe pour ne pas être admis. Aussi écrivit-il, le 22 octobre, au grand commandeur de Castille de donner ordre « à la première gelée,
» d'entrer avec les flammes dans le Waterland, et de brûler les » villages, ainsi que le plat pays. Avant de mettre la main à » l'œuvre, disait-il à Requesens, vous aurez soin de faire entrer » dans Amsterdam la plus grande quantité de victuailles possible » pour la troupe chargée de l'exécution. On calcule qu'il faudra dix » ou douze mille hommes, et l'on suppose qu'ils s'en chargeront » bien volontiers, à cause des profits qu'ils feront... Et si l'on » en vient à l'exécution, vous devrez faire commencer l'incendie » par le Waterland, et faire savoir par toute la Hollande que, » celui-là achevé, on brûlera le reste du pays. Ainsi peut-être la » crainte les fera-t-elle venir à résipiscence (1). » Mais Philippe, tout entier aux combinaisons de son implacable politique, ne savait pas à quels hommes il s'adressait, ni quels prodiges ils allaient accomplir.
C'était surtout vers Leyde que se tournaient tous les yeux; l'intérêt de la lutte s'était momentanément concentré sur ce coin de la Hollande, où brillaient de tout leur éclat les plus sublimes vertus (2). Vivement pressés par les soldats de Valdès, les assiégés supportaient depuis quatre mois, sans se plaindre, les plus aff'reuses privations : réduits à se nourrir d'aliments impurs qui leur firent bientôt défaut comme tout le reste (5), ils avaient répondu aux Espagnols, qui leur proposaient de se rendre, que, si les vivres venaient à leur manquer, ils se mangeraient le bras gauche, et garderaient le droit pour se défendre contre leurs
(1) Le roi au grand commandeur, 28 octobre 1574; Correspondance de Philippe II, tome III, page 174, n" 14-15.
(2) V. pour les détails du siège, Bernardino de Mendoça, Histoire des guerres de Flandre, livre XII, folio 277 à 291 ; Harjeus, t. III, pages 210 à 216 ; Le Petit, tome II, livre X, page 285.
(5) Le 19 août 1574, Requesens écrivait au roi que Leyde était si resserré, qu'on n'y distribuait plus qu'une demi-livre de pain de ration par bouche : « Malgré cela, ajoutail-il, les habitants n'on^fait aucune démonslra- » tion de vouloir se rendre. » Correspondance de Philippe II, t. III, page 134, n" 1582.
oppresseurs. Un instant toutefois ils sentirent défaillir- leur courage : exaspérés par la faim, ils menacèrent de leurs poignards leur bourgmestre Van der WerfF qui refusait de remettre les clefs de la ville aux ennemis ; mais la courageuse attitude de ce noble magistrat désarma les infortunés qui allaient commettre un crime inutile. Rappelés au sentiment de leur devoir par le mâle langage de leur bourgmestre, ils jurèrent de s'ensevelir sous les ruines de leur cité. Leur dévouement ne fut pas perdu : le prince d'Orange, qui depuis longtemps cherchait par tous moyens à venir en aide aux assiégés, obtint des états de Hollande l'autorisation de rompre les digues du Leck et de la Meuse, et d'inonder toute la contrée, afin d'obliger ainsi les Espagnols à se retirer. Ce hardi proj et ne pouvait s'exécuter qu'au prix de pertes immenses, mais toute autre considération disparut devant le salut dé la patrie. « C'est une chose étrange, écrivait à ce propos au roi le » grand commandeur de Castille, que ces gens-là préfèrent » mettre sous l'eau leurs personnes et leurs biens que de se » réduire à l'obéissance de leur roi et seigneur naturel (1). » Chose étrange en effet pour Requesens, qui ne comprenait rien aux séductions de la liberté.
On confia le soin de couper les digues à « huit cens matelots » de Zelande, gens rudes, austères et terribles à voir pour les » balafres et playes qu'ils avoyent reçues, et qui cependant » sçavoyent encores fort bien desfendre et faire de fort bons » services (2). » Le 5 octobre, les eaux, poussées par une marée extraordinaire, envahirent tout le territoire compris entre le cours du vieux Rhin et l'embouchure septentrionale de la Meuse ; les Espagnols, effrayés par la crue rapide et inattendue de l'inondation, levèrent le siège en toute hâte et abandonnèrent leur camp dans une confusion inexprimable, en laissant sous
(1) Correspondance de Philippe II, tome III, page 169, n" 14-11
(2) Meteren, livre V, folio 105.
les flots leur artillerie, leurs bagages et leurs munitions. Boisot entra le lendemain à Leyde avec ses matelots ; « Dieu sçait avec » quelle joye ils furent reçus. Il n'y eust cœur si dur qui ne se » fust esmeu de voir ces povres gens affamés dévorer le pain et » les harens cruds que les gens de l'admirai leur ruoyent de » leurs barques; dont aucuns qui mangèrent trop avidement » furent malades, et quelques-uns en moururent (1). » Ces souffrances furent bientôt oubliées, et la Hollande entière partagea l'ivresse des habitants de Leyde, rendus à la liberté après cinq mois de dangers et de misères.
Valdès, honteux de sa défaite, s'était retiré à la Haye où l'avaient suivi ses soldats. Ceux-ci ne tardèrent pas à recommencer leurs mutineries : sous prétexte qu'on refusait de payer leur solde, ils se révoltèrent contre leur chef et essayèrent successivement de s'introduire dans les villes de Haarlem, d'Amsterdam et d'Utrecht, mais ils trouvèrent les portes fermées de tous côtés. Réduits à l'impuissance du pillage, ils consentirent alors à écouter Juan Osorio de Ulloa, l'un de leurs capitaines, qui parvint enfin à les calmer, et qui les ramena à Herenthals et à Termonde, où ils prirent leurs quartiers d'hiver.
Ce revers inattendu déconcerta Requesens qui, depuis la victoire de Mook, avait compté sur un facile succès. Aux chances fâcheuses de la guerre vinrent encore s'ajouter des préoccupations d'un autre genre : l'insolence et l'insubordination des mercenaires allemands et espagnols, la débâcle du trésor et l'impossibilité de pourvoir aux nécessités financières. Les choses en étaient venues à ce point que, le 18 novembre 1574, Requesens écrivait au roi « qu'il ne voyait pas de moyen de se » procurer un seul réal (2) . »
Alors, accédant à l'offre qu'avait faite l'empereur Maximilien II de s'interposer comme médiateur entre les deux partis, il fit
(i) Le Petit, Chronique de Hollande et Zélande, livre VI, page 297. (2) Correspondance de Philippe II j lome III, page 196, n" 1423.
proposer aux états de Hollande d'ouvrir des conférences à Bréda pour régler les conditions de la paix. Quoique l'on ne pût guère espérer une issue favorable de négociations entamées avec un monarque dont les principes n'avaient point varié, le prince d'Orange engagea les états à envoyer de leur côté des députés à Bréda. Guillaume désirait sincèrement la paix; d'ailleurs, profondément attristé de l'opposition tracassière que lui faisaient alors ces mêmes états dont l'injurieuse défiance rendait pénible au stathouder l'exercice de ses fonctions, il leur avait offert, dès le 20 octobre 1574, la démission de ses charges, pour qu'il ne fût plus possible de suspecter ses intentions, tout en témoignant de sa volonté de sacrifier sa vie pour repousser la tyrannie étrangère. Mieux éclairés sur leurs vrais intérêts par la conduite du prince, les états avaient refusé d'accepter sa démission, et lui avaient même conféré des pouvoirs plus étendus que ceux dont il était précédemment investi ; mais Guillaume, poussant jusqu'au bout l'abnégation civique, n'en fut pas moins le premier à conseiller l'adhésion au congrès de Bréda, afin de tenter une dernière fois les voies de la conciliation. Philippe de Marnix, Paul Buys, le docteur Junius, Charles Boisot, Arent de Dorp, Guillaume Van Zuylen van Nyevelt et Jacques Van der Does furent chargés de représenter la Hollande à ce congrès ; l'Espagne y envoya comme plénipotentiaires le comte de la Boche, le sire de Bassenghien, Arnault Sasbout, chancelier de Gueldre, Corneille Suys, président de Hollande, et le docteur Elbertus Leoninus (1). L'empereur, dont la médiation avait été acceptée par les deux partis, avait désigné de son côté le comte de Schwarzembourg, beau-frère du prince d'Orange, sous la direction duquel les conférences s'ouvrirent à Bréda le 2 mars 1575. Les députés hollandais avaient reçu des instructions extrême-
(1) Meteren, livre V, folio dlO. Har^us, tome HI, page 219. — Commentaire de ÏAssis, livre H (tome IV, page 195 des Analecta Belgica de lîoYNCK Van Papendrecht).
ment remarquables qu'ils communiquèrent d'abord aux représentants de l'Espagne. « Tous les Espagnols, y était-il dit, et » la gendarmerie étrangère s'en iront; tous les privilèges » et contracts seront restablis en leur ancienne forme et » vigueur. Toutes les actions du duc d'Albe et de son conseil » des troubles seront déclarées estre nulles et faictes contre » droict et rayson. Les nouveaux evesques seront déposés. Tous » les placcarts faicts contre la religion reformée seront annulés, » et si on ne peut pas avoir partout la liberté de la religion, » que du moins les consciences puissent estre libres. L'hôtel de » Culembourg sera rebasti, et toutes les marques qu'on a érigées y> au déshonneur de ceux qui ont porté le^ armes et de ceux » de la religion reformée, seront démolies; les sieurs comtes » d'Egmont, de Bornes et autres seigneurs seront remis en leur » honneur et leurs biens rendus aux héritiers. La sentence pro- » noncée contre la ville de Naarden sera déclarée pour nulle et de » nulle valeur, et le roy fera rebastir les maysons et murailles de » la ville, si faire se peut, aux despens du duc d'Albe. » Il y a quelque chose d'imposant dans ces fières conditions dictées à l'Espagne par un peuple dont l'existence politique était bien précaire encore, mais qui trouvait la guerre plus avantageuse qu'une paix douteuse et déshonorante.
Le départ des mercenaires étrangers, la restitution des biens et des privilèges, le désaveu du duc d'Albe et de ses crimes, la tolérance religieuse, l'abolition des placards : tel était donc l'ultimatum des députés hollandais. Le 14 mars, les envoyés espagnols firent connaître leur réponse: le roi exigeait d'abord que les confédérés missent bas les armes ; puis il promettait le rétablissement des privilèges, la cassation des sentences de bannissement et utres, et la liberté de tous les prisonniers. Mais, quant à la religion, il refusait nettement d'accorder la liberté de conscience, au sujet de laquelle il s'exprimait en ces termes :« Bien entendu que » ceux qui doresnavant ne voudront pas vivre comme catho-
» licques, Sa Majesté leur accordera et permettra pour le plus » et pour ceste fois seulement, qu'ils se pourront retirer hors » du pays, et vendre les biens qu'ils ont en un certain temps » qui sera ordonné à cela, sans toutesfois pouvoir avoir quel- » que exercice durant le temps. » Après quinze années de discorde et de guerre civile, Philippe, bien loin de céder à la force des choses, se montrait aussi absolu que jamais et n'oifrait aux réformés que l'exil pour toute grâce, s'ils refusaient de renier leurs croyances ; à peine permettait-il aux malheureux que bannissait sa politique impitoyable de réaliser, à leur grand préjudice, les richesses qu'une vie de travail leur avait acquises. Dès ce jour, on put prévoir l'inutilité de tous les efforts du congrès, et le 21 mars 4575, Guillaume en avertit son frère Jean de Nassau. « Les ennemis, lui disait-il, mettent en avant conditions » plus dures et iniques que nous ne sçaurions jamais recepvoir » des plus grands tyrans du monde, et par où nostre condition » deviendroit pire que celle des esclaves ou des bestes brutes (1).» La veille (20 mars), les députés des confédérés avaient fait connaître aux plénipotentiaires de Philippe qu'ils persistaient dans leurs demandes, en laissant percer un profond sentiment d'amertume et de haine contre leurs persécuteurs. C'était surtout à propos de la question religieuse que leur langage acquérait une accablante énergie. « Est-il raysonnable, objectaient-ils aux » ambassadeurs espagnols, qu'un si grand nombre de gens qui » sont affectionnés à la religion reformée, soyent contraincts de » sortir du pays et d'abandonner leur chère patrie? Et à la » vérité ce seroit une chose beaucoup plus dure de forcer un si » grand nombre de bons et fidèles subjects de sa Majesté, avec » grande perte de leurs biens, à aller errer en pays estranger, » que de renvoyer trois ou quatre mille Espagnols de rechef
(1) Lettre du prince d'Orange à Jean de Nassau, 21 mars IST-i. Archives de la maison d'Orange, tome V, page ISO, n» DXLVL
» à la maison, qui avoyent assez fait leur profit (1). » Il n'y avait rien à répondre à ces raisons, mais les représentants de Philippe avaient ordre de ne rien entendre ; ils déclarèrent, le 1*^'' avril, qu'ils s'en tenaient à leurs premières instructions. Tel était chez les confédérés le désir de la paix, qu'ils firent un pas de plus et consentirent à s'en rapporter aux états généraux pour la décision de la question religieuse. Le conseil d'État, consulté par Requesens, était d'avis qu'il fallait traiter sur C€s bases avec les provinces insurgées ; la cour de Madrid repoussa néanmoins ce dernier essai de transaction . Le 24 juin, les députés de Hollande quittèrent Bréda, en protestant hautement de leurs bonnes intentions pour le maintien de la paix publique, et en rejetant sur qui de droit les conséquences de la rupture des négociations (2). C'est alors que les Hollandais firent frapper des médailles avec cette devise : Securius hélium pace dubiâ.
Ainsi se terminèrent ces conférences célèbres, dont l'importance historique ne peut être méconnue, car elles achèvent de légitimer l'insurrection des Pays-Bas contre un gouvernement assez aveugle pour ne pas tenir compte de ses propres intérêts, après avoir été assez coupable pour violer les lois de l'humanité. Au congrès de Bréda, toute la modération fut du côté des états, tout l'arbitraire du côté de l'Espagne ; les confédérés demandaient la tolérance religieuse : Philippe ne voulut point renoncer à l'oppression des consciences ; ils s'engageaient à rester fidèles au roi, pourvu qu'on ne les forçât point à abandonner leur patrie :
(1) V. cette pièce et celles qui précèdent dans Meteren, livre V, folio Idl et suivants.
(2) Le 11 juin 1575, Guillaume, qui avait répudié sa seconde femme,' Anne de Saxe, épousa, dans la ville de la Brielle, Charlotte de Bourbon, fille du duc de Monlpensier. M. Groen Van Prinsterer, tome V des Archives de la maison d'Orange^ donne un très-grand nombre de documents relatifs à ce mariage, dont le résultat politique fut de nuire aux intérêts du prince, en indisposant contre lui la plupart des princes allemands.
Ip monarque, sourd à cette touchante prière, ne leur laissa que le choix entre l'esclavage et l'exil.
La guerre était redevenue inévitable; pour la continuer avec avantage, Requesens fit faire des préparatifs aussi menaçants que rapides. Les états, eux aussi, s'étaient mis en mesure de soutenir l'attaque des Espagnols, et dès le 23 avril précédent, la Hollande et la Zélande avaient conclu un traité d'union pour la défense commune sous la direction du prince d'Orange (1) ; ils durent cependant comprendre qu'il leur serait presque impossible de résister seuls à leurs ennemis, et ils se décidèrent à réclamer la protection de la reine Elisabeth d'Angleterre, en lui offrant en échange la souveraineté des Pays-Bas. Guillaume approuva cette décision, et Philippe de Marnix fut envoyé à cet effet en Angleterre, avec Paul Buys, avocat de Hollande (décembre 1575) ; mais Elisabeth ne leur fit qu'une réponse dilatoire, sans néanmoins leur ôter toute espérance (2). Les états reconnurent bientôt qu'ils ne pouvaient compter que sur euxmêmes pour arrêter les Espagnols qui, depuis le mois de juin précédent, avaient recommencé les hostilités. Ils avaient d'abord attaqué et pris la ville d'Oudewater, et, dans ce siège meurtrier, ils avaient retrouvé la férocité brutale dont ils avaient déjà tant de fois donné des preuves. De tous les défenseurs de la cité, vingt à peine échappèrent à la rage des soldats de Requesens (3).
(1) Archives de la maison d'Orange, lome V, page 340.
(2) Meteren, livre V, folio lli. — Lettres du prince d'Orange à Jean de Nassau, 29 novembre 1575. Archives de la maison d'Orange, tome V, page 313, n^DLXXXIV.
(5) Histoire des guerres de Flandre de don Bernardino de Mendoça, livre XIV, folio 300. Requesens va plus loin encore : « Les Espagnols, » dit-il, ont coupé la tête à tous ceux qu'il y avait dans la ville, tant bour- )) geois que soldats. Quelques capitaines avaient sauvé la vie au gouverneur, )) à un capitaine wallon et au prédicant, dans l'espoir d'obtenir d'eux une » rançon, mais aussitôt que j'en ai été informé, j'ai donné l'ordre que les )) trois prisonniers fussent pendus. » Correspondance de Philippe II, t. III, page 352, n° 1500.
La cruauté des vainqueurs s'exerça jusque sur les êtres les plus faibles, et presque toutes les maisons furent livrées aux flammes. De là ils allèrent à Schoonlioven, qui se rendit sans combattre pour échapper au sort des malheureux habitants d'Oudewater (24 août). Ces heureux débuts suggérèrent à Requesens le plus audacieux projet dont fassent mention les fastes militaires de cette grande époque. Dans la nuit du 28 septembre, un corps de troupes espagnoles, fort de trois mille hommes environ, traversa, à la marée basse et sous le feu des batteries hollandaises, le bras de mer qui sépare l'île de Duiveland de l'île de Tholen. Douze cents hommes seulement atteignirent le rivage; les autres furent obligés de renoncer à l'entreprise ou périrent dans les flots sous les yeux de Requesens qui, de la côte de Tholen, suivait avec anxiété les progrès de ses soldats (1). Les Hollandais s'efi"orcèrent en vain de s'opposer à la marche victorieuse des troupes royales : après une lutte acharnée, elles passèrent à gué avec un égal succès le canal qui se trouve entre les îles de Duiveland et de Schouwen et parvinrent à forcer leurs adversaires à se renfermer dans la ville de Zierikzee. Cette place fut immédiatement cernée; les Espagnols poussèrent les travaux du siège avec une grande activité. Le prince d'Orange, appréciant la gravité de l'échec que venait de subir la cause nationale, attachait une grande importance à la conservation de Zierikzee; aussi résolut-il de mettre tout en usage pour la délivrer. Il chargea du soin de la ravitailler Louis de Roisot et le comte de Hohenlohe, qui attaquèrent résolument les Espagnols; mais le vaisseau qui portait Roisot vint échouer contre la digue de Romdam et fut coulé bas par les ennemis. Roisot se sauva sur une poutre ; mais, la nuit étant venue, il se noya. Ce désastre décida du sort de Zierikzee : la ville se rendit le 2 juillet 1576,
(1) Strada (lib. VIII, dec. I), en racontant celte remarquable expédition, ajoute sérieusement qu'au moment de la traversée on vit une flamme en forme de couronne planer sur la tête de Requesens.
après un siège de huit mois, et pour un instant les îles de Duiveland et de Schouw^en furent replacées sous la domination espagnole (1).
Le 5 mars précédent, Requesens était mort à Bruxelles, emporté par un mal violent et presque subit qui lui avait à peine laissé le temps de déléguer aux comtes de Berlaymont et de Mansfeldt les pouvoirs dont le roi l'avait investi. Il avait exercé les fonctions difficiles de gouverneur général pendant deux ans et quelques mois (2). Sa mort inattendue changea le cours des événements et fut fatale aux intérêts de l'Espagne : les états du Brabant refusèrent de reconnaître les deux seigneurs désignés par Requesens (3), en alléguant qu'aux termes des privilèges, le roi était tenu de confier l'administration suprême à un prince de sang royal; et le conseil d'État, ce corps politique dont la composition primitive avait été si profondément altérée par les vengeances du duc d'Albe, prit de sa propre autorité la direction des affaires du pays. L'embarras fut grand à Madrid lorsqu'on sut ce qui s'était passé, car depuis quelque temps la froide résolution de Philippe avait fait place à une incessante perplexité ; toujours le même dans ses desseins, il hésitait continuellement sur les moyens à employer pour parvenir à son but. Cependant, d'après l'avis du garde des sceaux JoachimHopperus, il se décida à confirmer provisoirement, par lettres datées de
(1) Histoire des guerres de Flandre, par don Bernardino de Mendoça, livre XVI, folio 325. — Meteren, livre V, folio 116. — Lettres du prince d'Orange à Jean de Nassau, 9 juin et 16 juillet 1576 ; Archives de la maison d'Orange, tome V, pages 567 et 569, n'' DXCVII et DCIII.
(2) Le grand commandeur semble avoir eu, du reste, le pressentiment de sa fin prochaine. « Je serais heureux de mourir bientôt, écrivait-il au roi )) le 50 janvier 1576, pour que d'autres que moi apprissent à V. M. la perte » des Pays-Bas. » Correspondance de Philippe II, tome III, page 426, no 1558.
(5) Lettre de Geronimo de Roda au roi, 10 mars 1576. Correspondance, tome III, page AM, n" 1547.
Madrid le 24 mars 1576, les pouvoirs que s'était arrogés le conseil d'État (1), jusqu'à ce qu'il lui fût possible d'envoyer aux Pays-Bas un prince de sa famille. Pour la première fois depuis le commencement de la révolution, un gouvernement composé en grande majorité d'indigènes fut appelé à veiller sur les destinées du pays. Certes, si ce gouvernement eût su s'élever à la hauteur des circonstances, il lui eût été bien facile d'achever l'œuvre de l'émancipation politique et religieuse de nos provinces ; mais, dès les premiers jours de son administration, le conseil d'État laissa deviner sa faiblesse et son incapacité. Au lieu de prendre une initiative énergique et de rallier tous les citoyens sous le drapeau de la tolérance et de la liberté, il vit bientôt son action paralysée, sa dignité compromise, et laissa échapper de ses mains impuissantes une autorité dont s'emparèrent les états généraux, qui, après avoir fait espérer au pays des jours plus prospères, perdirent eux-mêmes dans de longues dissensions l'occasion qui leur était offerte de fonder la nationalité de la Belgique.
(1) Lettre du roi aux gens de son conseil d'État des Pays-Bas; Correspondance j tome III, page 472, n" 1552. V. aussi Mbteren, livre V, folio 116.