LIVRE SIXIÈME
Durant le mois de pluviôse, les partis avaient conti- -— Dué de s'agiter, selon qa'ils cherchaient à détruire, à exagérer ou à maintenir le régime de la Terreur: autour d'eux, et spectateur passionné de leurs intrigues, le peuple voyait croître chaque jour sa misère et HMra. ses souffrances; les denrées de première nécessité avaient atteint le prix le plus exorbitant; le peu d'aliments qui restaient à consommer étaient achetés pour le compte des riches; la viande et les légumes manqDsient; et la commune, réduite aux derniers expédients, venait de décider que, pour subvenir aux besoins des sans-culottes, on labourerait les jardins de Paris, et qu'on y planterait des pommes de terre. CependantHébert.Ronsin, Vincent, Momoro, Chaumetle, el leurs acotyles, allaient partout imputant à la convention et aux modérés l'origine et la cause de la misère publique. La peur qu'ils inspiraient augmentait la po- ^iimoinn pularité de Camille el ralliait autour de Danton tous les •<» v^i'-*républicains fatigués ou alarmés. Les hommes de ce parti se disaient qu'il était bien temps de jouir des conquêtes de la révolution et de confier à la force vitale
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ICa RÉVOLUTION FltANÇAISE.
iwTvm. de la république, et non au bourreau, le soin de garantir h tous le repos et la liberté. Placé enlrcles deux factions, cl investi d'un pouvoir encore mal assuré, le comité de salut public hésitait à commencer l'allaque. S'il dirigeait SCS premiers coups contre Danton et les indulgents, il fortinait outre mesure la popularité des ullrarévolutionnaires, et il travaillait pour Hébert; s'il essayait, au contraire, de venir à bout de ce dernier cl de ses complices, il avait à craindre de donner plus d'énergie et de puissance aux idées de Danton, d'accepter la responsabilité du journal réactionnaire de Camille, et de faire rétrograder la révolution jusqu'aux idées de la Gironde. De là ses perplexités et ses précautions.
.la \^- ^^ héberlistes prirent l'initiative le 14 ventôse. L'an Mberti'.w( d'entre eux, l'affreux Carrier, était présent à la séance inwl^'oV ^^^ cordeliers : il obtint la parole, et tonna contre la iri'^ faction des indulgenis. « Les monstresl s'écria-t-il ; ils *" """'' « voudraient briser les écbafaudsl Mais ne l'oublions « jamais, ceux-là ne veulent point de guillotine, qui se « sentent dignes de la guillotine. » L'orateur approuva ensuite le projet qu'avaient les cordeliers de fonder un journal moraliste ; mais il déclara qu'on devait avoir recours à des moyens plus efficaces, c'est-à-dire, à l'inturrection, à la sainte insttrreclion. Au milieu de l'émotion que produisaient ces paroles, Hébert mcoita à la tribune, et désigna clairement les ennemis qu'il s'agissait de combattre et de détruire. I,e3 uns étaient les modérés, tels que Danton; les autres, les voleurs, tels que Chabot et Fabre d'E^gtantlnc. A l'égard de ces derniers, Hébert, autrefois escroc, se montrait plus in-
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COSVESnON SATIOMAIE. 103
dulgeot : « Les voleurs, disail-il naïvement, ne sont non iiu tt pas les plus à craindre. » Quant aux modérés, Hébert leur reprochait de vouloir empêcher la mise en juge~ ment et le supplice des soixante et itn députés du cAlé droit dont la convention avait naguère suspendu les pouvoirs et qu'elle avait fait incarcérer comme suspects. Personne n'ignorait que Danton, Phelippeaux, Bourdon de l'Oise, Âmar, Robespierre lui-même, s'opposaient ù cette inutile boucherie. Hébert se gardait bien de les nommer-, mais on ne pouvait se méprendre sur te sens de ses accusations dirigées contre « les ambitieux, ces hommes qui mettaient tous tes autres en avant, et se tenaient derrière la toile; qui, plus ils avaient de pouvoir, plus ils étaient insatiables; qui voulaient régner. » A ces traits, chacun reportait sa pensée sur Robespierre, et sur plusieurs de ses collègues du comité de salut public. Cependant Boulanger, Vincent, Momoro, interrompaient le père Duchesne, et lui reprochaient de mettre dans ses attaques trop de ménagements et de réticences. Encouragé par leurs avertissements, Hébert se montra plus hardi : il accusa Camille d'âtre un agent de Pitt et de Cobourg; i) fit allusion à Robespierre, qu'il se borna à désigner en l'appelant un homme égaré; il se plaignit de tous les ministres, à l'exception de Boucbotle; il insista pour que tes soixante et un députés détenus tombassent sous le glaive; puis il s'écria en terminant : « L'insur- « rectionl oui, l'insurrection! et les cordeiiers ne se- « root pas les derniers à donner le signal qui doit frap- « per à mort les oppresseurs. »
A la suite de ces provocations à la révolte, te club
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IM RÉVOUmOS FRANÇAISE.
rïïëT des cordeliers osa se laisser aller à l'exallation la plus délirante : il fit voiler d'un crêpe la Déclaration des droits de l'homme et ta statue de la Liberté, et soudain les conspirateurs en appelèrent à la force. Or, si l'émeute était dans la salle du club, aucune agitation sérieuse ne se montrait au dehors. Les cordeliers, en franchissant le seuil de la porte, purent s'apercevoir que le peuple les laissait faire et ne comi^'onait rien n leurs alarmes, à leurs excitations furieuses : ils réclamèrent le concours des jacobins; mais Collot-d'Herbois, qui était jaloux de Robespierre et méprisait Hébert, ne jugea point l'insurrection opportune, et parla adroitement de la nécessité de se rallier au comité de salut public. Les jacobins, retenus dans cette prudente réserve par l'exeinple de leur pn^sidcnt, s'abslinrenl de prêter la main à la tentative insensée du pnrli d'Hébert; de telle sorte que les cordeliers, froidement accueillis par la multitude, se retirèrent en silence, ou s'arrangèrent pour désavouer leur essai d'insurrection. Trois jours après {17 ventôse — 7 mars), il ne restait rien de cette manifestation sans cause; les jacobins et les cordeliers fraternisèrent, par les conseils de Collotd'Ilerbois; et le voile qui, chez les cordeliers, couvrait encore la Déclaration des droits de l'homme, fut déchiré et remis aux jacobins, en signe de fraternité.
Pendant quelques jours le parti d'Hébert consentit h de nouveaux désaveux, et des témoignages de confiance réciproque furent écliangcs entre les cordeliers et les jacobins ; mais ces palinodies étaient tardives, et le comité de salut public, ayant le pressentiment de sa force, jugea que le moment était venu de délivrer la révoliition
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COH\EN'nON SATIOHALE.
de cette poignée d'agitateurs et de scélérats qui voii- N*n ilM. laient prendre d'assaut le pouvoir. I,e 25 ventôse uwmiu (13 mars). Saint-Jusl parut à ia tribune de la conven- "'"poUit lion, et dénonça l'existence d'une faction soudoyée par |,^J^,io., l'Europe pour avilir la représentation nationale et dés- héb^,i^, honorer la république : « Je vous annonce, dit-il, qu'il « existe une conjuralion conduite par l'étranger, qui « prépare au peuple la famine et de nouveaux fers. » Le reste du discours de Saint-Just n'était qu'un long échafaudage d'accusations et d'inductions à l'aide desquelles il cherchait à établir la double complicité des énergumènes de la façon d'Hébert, et des corrompus tels que Chabot et Fabre : il signalait les uns et les autres comme autant de suppôts de la Prusse et de l'Angleterre; il stigmatisait, sans les désigner plus clairement, ceux d'entre eux qui s'aiïublaicntde noms empruntés h l'histoire des républiques de l'antiquité; et leur affectation à renoncer au nom de leur père était, i'i SCS yeux, l'indice certain d'autant de conscicnet's vendues. Ainsi il rangeait dans la classe des agents de l'étranger Anacbarm Clootz et AïKiragoras Chaumelte, et personne ne s'y trompa. En terminant, Sainl-Just demanda que, sans retard, on livrSt à la fois au tribunal révolutionnaire « etcctte faction drs indulgents, qui voulait sauver les criminels, et cette faction de l'étranger, qui cherchait à faire périr les patriotes, qui toutes deux paraissaient vouloir se combattre, mais qui se rapprochaient clandestinement pour étouffer la liberté entre deux rrtvies. »
A la suite de ce rapport, la convention rendit un décret par lequel étaient déclarés traîtres à la patrie, et
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Mon 1794. dignes de mort, les iDdividus convaiDcus d'avoir cherché à corrompre les citoyens et à détruire les pouvoirs publics : elle ordonna que l'on punirait du dernier supplice quiconque attenterait directement ou indirectement à la puissance de la convention, et, avec lui, quiconque résisterait au gouvernement révolutionnaire. À peine le comité de salut public se Irouva-t-il armé des pouvoirs nécessaires à sa conservation ou à ses vengeances, qu'il se hâta d'en faire usage. Dans la nuit du *<f5'éïirt° -25 ^" 24 venldse, Ronsin, Vincent, Hébert, Momoro, Je
^^'Jpii,,^ général Laumur, et quelques autres anarchistes du même ordre, furent mis en arrestation, et jetés dans les cachots de la Conciergerie.' Peu de jours après, ou arrêta Clootz, Chaumette, Cobel, Oesfieus, Proly, Dubuisson, Péreyra. Ces mesures produisirent parmi les cordelicrs la plus vive irritation; mais l'attitude éncrgique des comités et le silence de la commune déconcertèrent les amis d'Hébert et les admirateurs de Clootz. Un moment donc on se crut entré à pleines voiles dans la réaction indulgente, et l'espérance pénétra dans les prisons : bientôt on Tut détrompé en apprenant l'incarcération d'Hérault de Sécbclles et de Simond, deux modérés du parti de Danton. De leur côté, Danton, Ca- .mille Desmoulins, Fbelippeaux, sévirent placés sous la menace de la même destinée. Parmi ces hommes qui passaient si promptement de l'exercice de l'autoritéà la triste condition de proscrits, Hébert se montra la plus lâche et le plu» méprisable; Ronsin et Clootz, au contraire, firent preuve de présence d'esprit et de courage: « La liberté est perdue, » disait Hébert, en cherchant h agrandir sa cause; mais Ronsin lui répliqua : « La
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COHÏEHTIOF NATIOBAIE. 167
« liberté ne peut mainteDant se détruire : le parti qui Htm i7M. « nous envoie à la mort y marchera à son tour, et le « temps n'est pas loin. » 11 ne se trompait guère.
On f!t plusieurs catégoricsd'accusés, et l'on imagina trois conspirations dilTércntes, sous la prévention desquelles ils durent comparaître devant le tribunal révolutionnaire diins l'ordre suivant : les anarchistes, les indulgents, les athées.
Le {"germinal (21 mars), Hébert, CloolJt, Péreyra, '^^ Dubuisson, Ancar,Ducroquet,Kocke, Vincent, Bonsin, i**^""- Deslwux, Proly, Descombes, Momoro, et plusieurs de leurs amis, en tout vingt accusés, eureoL d'abord à répondre « de leurs tentatives pour avilir la république au profit des polices étrangères, en poussant le peuple à tous les attentats indignes des nations civilisées. » L'accusateur public leur imputait en outre d'avoir travaillé, sous les dehors spécieux du patriotisme, à rétablir la tyrannie'en affamant le peuple et en préparant le massacre de ses représentants les plus énergiques et les plus fidèles. Les débats ne donnèrent lieu à aucun incident digne d'intérêt; la plupart des griefs articulés par Fouquier-Tinville n'étaient assis que sur des preuves sans valeur, et il ne fut guère faeile d'établir la prétendue conspiration de l'étranger autrement que par de misérables inductions. A plusieurs iHi reprochait des propos violents oo sanguinaires; on inculpait les autres d'une modération artificieuse et calculée : on demandait compte à Hébert de son journal obscène ; è Kocke, de ses repas fastueux; â Momoro, du voile jeté sur la Déclaration des droits de l'homme; à quelques accusés plus obscurs, de divers actes de pillage ou de
iM RÉVOLUTION FRA^tÇAlSE
Tttrs 11M. corruption. L'audition des témoins durait depuis trois jours. Les jurés profitèrent du décret qui avait perdu les girondins en leur enlevant le droit de se défendre : ils se déclarèrent sullisamment instruits, et les débats fkrent clos (étrange procédure!) par vn discours du préiidenl, fort énergique, contre les conspirateurs'. Sur vingt accusés, dix-neuf furent condamnés à mort. Un nommé Laboureau, agent secret, qu'on avait mêlé à ce procès par une manœuvre de police, fut déclaré non coupable : l'exécution des autres eut lieu le 4 germinal i-«" (24 mars), sur la place de la Révolution. Pendant le trajet de la prison à la guillotine, la plupart des condamnés montrèrent quelque audace; et CI00I2, se faisant une chaire de son tombereau, demeura fidèle à son rôle, en exhortant le peuple à professer l'athéisme et en blasphémant Jésus-Christ. Pour Hébert, terrifié sous le poids de son opprobre et de sa peur, il était plus mort que vif, et le peuple insultait à son agonie en proférant autour de lui les infâmes plaisanteries que le Père Ducliesne avait si longLemps répétées. Ainsi périrent les brigands révolutionnaires et un petit nombre d'insensés. Le comité de salut public les sacrifia pélemèle au besoin d'atteindre l'anarchie et de subjuguer la commune de Paris : la plupart avaient trempé dans tous les attentais populaires; mais quelques-uns y étaient demeurés étrangers, et succombaient on ne sait pourquoi : peut-être parce que, nés en Hollande ou en Belgique, il était plus facile de les atteindre comme les émissaires dePilt.
' Bulletin du tribunal r(-volulioiJ:i::iri'.
bigiti.rJMyGOOglC
COMVESTIOH SATIO.N.ILE. IM
Le comité de salut public triompbait : il avait fait "«r» 17m. décréter par la convention que la vertu et la iirubilé ^ ^^'"<'' étaient à l'ordre du jour; il eut la jouissance de voir la r^JS^Ôtiin. commune de Paris, avilie par la peur, venir se présenter à la barre et remercier l'assemblée de lavoir puriliée des traîtres qu'elle comptait parmi ses membres. Le maire Pache, complice moral d'Hébert, et que les cordeliers avaient voulu investir des fonctions dictatoriales, sous le^ titre de granit juge, fut épargné comme un être nul el peu dangereux.
Cependant le supplice d'Hébert el des cordclîers ■* 'JJ""* avait enflé les espérances du parti de Danton : il im- '^''J^^uï^ portait dès lors au comité de saliit public d'avertir i™^^ l'opinion, si disposée à iaclémence, que le gouvernement de la Terreur durait encore : et d'ailleurs, Dillaud- Vareones, Collot-d'Herbois, Fouché, Carrier, ces hommes atroces qu'on n'avait point osé frapper, de peur de condamner avec eux la Montagne, complice de leurs fureurs, exerçaient alors sur la convention, les comités et les jacobins, une influence que nul n'osait contredire, et qui consolidait l'écliafaud.
Uillaud-Varcnnes demanda qu'on mît enfm Danton dans l'impuissance d'arrêter le mouvement révolutionnaire et de solliciter le peuple en faveur des conspirateurs et des Lrnîtrcs. Robespierre avait protégé Danton aux jacobins; il afTecfa de prendre son parti dans le comité de salut public; mais Saint-Just insista pour que l'on sévit contre le cbef des indulgents, et Robespierre, secrètement heureux de se voir délivré d'un rival, cessa de s'opposer aux rigueurs provoquées par fitllaud-Varennes. Les avertissements ne manquaient
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170 HËVOIUTION rRANQAISE.
Mm 1794. P**^ ^ Danton, dans sa voluptueuse retraite de Sèvres : « Le tyran l'attaquera bientôt, lui disaient ses amis, — « Il n'oserait, o répondait-il. Et, plongé dans le sybaritisine grossier qui convenait à sa nature de bêle fauve assouvie, il comptait sur la puissance de sa renommée et de ses services. Parfois il disait à ses courtisans et à ses compagnons : « J'aime mieux être guillotiné que a guillotineur. D'ailleurs, l'humanité m'ennuie; et la « vie ne vaut pas la peine qu'on la défende. » A ceut qui lui conseillaient de fuir il répondait, avec le dédain d'un homme dont la délermination est prise : o Vous voulez que je parte !... Mais emporle-t-on la pa- « trie à la semelle de ses souliers î » Et, en ce peu de mots, il manifestait encore la seule passion politique dont il eût jamais été animé au milieu de sa vie infâme et sanglante : l'amour de la France exulté jusqu'aux dernières limites du fanatisme.
Il semblait qu'aucune main révolutionnaire n'oserait se lever contre cet homme; mais Coilot-d'Hcrbois annonça aux jacobins que le comité de salut public était à la veille de faire tomber la foudre sur les indulgents et sur leurs complices. Le lendemain, 10 germinal (50 mars), les trois comités de salut public, de législation cl de sûreté générale se. ré unirent, et, après une séance de quelques heures, se mirent d'accord sur la nécessité de frapper un grand coup. L'arrestation de wsiiiion Danton, de Camille Desmoulins, de Lacroix et de Phe-
•'^'J*'^^'|«''lippcaux, fut donc prescrite, et s'opéra dans la nuit, sans résistance. Au lever du jour, Paris était plon^ dans une sorte de stupeur; mais les nombreux amis des accusés refoulaient au fond de leurs flmes des sym-
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eONVENnON NATIONALE. lîl
pathies qui pouvaient èlve réputées crimes de lèse- lu» 17h. majesté; les membres de la conTention partageaient le commun efrroi, et gardaient un pénible silence : les uns ne voyaient pas qui pouvait être cru innocent, lorsque Danton était mis au rang des traîtres; les autres (et ce douloureux sentiment retentissait dans les familles et dans les prisons) envisageaient avec épour vante la justice condamnée au silence, la modération mise au rang des attentats, et le règne du bourreau encore affermi.
Insensiblement les députés arrivèrent, et Legendre, ""uK"*' ami de Danton, mais protégé par son obscurité, jg. **'**«"^manda la parole: «Citoyens, dit-il, quatre membres « de cette assemblée ont été arrêtés cette nuit ; je sais « que Danton en est un, j'ignore le nom des autres, a Qu'importent leurs noms, s'ils sont coupables? Mais, «( quels qu'ils soient, je demande qu'ils comparaissent « à celte barre ; ils seront du moins accusés ou absous A par vous... Citoyens, je déclare, je crois Danton « aussi pur que moi, et je ne mérite aucun reproche. " Je n'attaquerai aucun membre des comités de salul V public ou de sûreté générale, mais j'ai le droit de u craindre que des haines particulières et des passions (< individuelles n'arrachent à la liberté des hommes « qui lui ont rendu les plus grands, les plus utiles ser- « vices. Il m'appartient de dire cela de l'homme qui, u en 1792, lit lever la France entière, par les mesures « énergiques dont il se servit pour ébranler le peuple ; . « de l'homme qui lit décréter la peine de mort contre u quiconque ne contribuerait pas à frapper l'ennemi... .« L'ennemi était alors aux portes de Paris; Danton
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m BÈÏOLDTION PRASÇAISB.
M.r, ii3t. « vint, et il sauva la patrie. Je ne puis aujourd'hui le ft croire coupable... Il est dans les fers depuis celte « nuil: je demande que les députés incarcérés soient « conduits à celle barre, et qu'on les entende. » La convention allait céder au vœu de Legendre el à ses propres émotions ; mais Robespierre, qui pouvait désor- Ripuqu. mais lever le masque, paria ainsi : « A ce trouble
R«b.i''pitm. « longtemps inconnu qui règne dans celte assemblée, « aux agitations qu'ont produites les premières paro- « les de celui qui a parlé avant le dernier opinant, il « est aisé de s'apercevoir, en effet, qu'il s'agit ici d'un M grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si quelques hom- « mes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie. « Quel est donc ce changement qui paraît se mani- « fesler dans les principes des membres de cette as- « seitibléc, deceuK surtout qui siègent dans un côlé « qui s'honore d'avoir été l'asile des plus intrépides « défenseurs de la liberté? Pourquoi une doctrine qui tt paraissait naguère criminelle cl méprisable est-elle « reproduite aujourd'hui? Pourquoi «'lie motion, re- « jetée quand elle fut proposée par Danton pour Ba- « zire, Chabot el Fabre d'Ëglanline, a-l-elle été ac- « cueillie tout à l'heure par une portion des membres «de cette assemblée? Pourquoi? Parce qu'il s'agit « aujourd'hui de savoir si l'intérêt do quelques hypo- V criies ambitieux doit l'emporter sur rintérét du « peuple français. (Applaudissements.) Legendre patt rail ignorer les noms de ccui qui sont ari'êlés ; toute « la convention les sait. Son ami Lacroix esl du nom- « bre de ces détenus. Poui-quoi feint-il de l'ignorerT « Parce qu'il sait bieu qu'on ne peut sans impudeur dë-
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tONïEMtOS NATIONALE. «3
« fendre Lacroix. II a parléde Danton, parce qu'il croit i «sans doute qu'à cenomeslatlauhéun prifilége : non, «nous n'en voulons point de privilège; non, nous « n'en voulons point d'idoles. » (De nouveaux applaudissements éclatèrent dans l'asscmblce; Robespierre poursuivit en ces termes:) « Nous verrons dans ce jour « si la convention saura briser une prétendue idole « pourrie depuis 1ongten(ti>s, ou si, duns sa chute, elle « écrasera la convention et le peuple français. Ce n qu'on a dit de Danton ne |iouvait-il pas s'appliquer à <c Brissot, à Pétliion, à Chabot, à Hébert même, et à « tant d'autres qui ont rempli la France du bruit fas- « tucux (le leur faux patriotisme? Q»o] privilégi- « aurait-il donc? En quoi Danton est-il sitjiérieur îi « SOS colIègui>s, à ce Fabre d'Ilglanline, son ami et son « confident, dont i! a été l'ardent défenseurî l'Iiis il a « trompé les patriotes, plus il doit éprouver la sévé- « rite di'S amis de la liberté.
(I Citoyens, ce qu'on a dit présage la ruine de la « liberté et la décad^'nce des principes... On cherche à « vous faire craindre les abus du pouvoir... Maisqu'a* « vez-vous fait que vous n'ayez fait librement, qui n'ait « sauvé la république?... On craint que les détenus « ne soi{>nt opprinjés : on se défie donc de la justice « nationale, des hommes qui ont obtenu la confiance « de la convention : on se défie de la convention, qui « leur a donné celle confiance, de l'opinion publique, «qui l'a sanctionnée. Je disque quiconque trouible « en ce moment est coupable, car jamais l'innocence « ne redoute la lumière. » En écoutant ces paroles, qui furent lâchement applaudies par coni-Ià mêmes
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ITf RÉVOLUTION FRANÇAISE.
ntn 1794. <iui avaient peur, on aurait pu se croire présent à l'une des séances du sénat de Tibère. L'orateur ajouta : K Et à moi aussi on a voulu inspirer des terreurs; on « a voulu me faire croire qu'en ;ipprochant de Danton « le danger pouvait arriver jusqu'à moi. On m'a écrit, n tes amis de Danton m'ont obsédé de leurs discours; « ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison, « qu'une foi antique dans de fausses vertus, me délcr- 0 mineraient h ralentir mon zèle et ma passion pour « la liberté. ïùh bien, je déclare qu'aucun de ces mo- R tifs n'a effleure mon âme... Que m'importent les « dangers î Ma vie est à la patrie, mon cœur est exempt « de crainte; et si je mourais, ce serait sans reproche « et sans ignominie. (On applaudit.) Et moi aussi j'ai « été ami de Féthion : dès qu'il s'est d émasqué, je l'ai « combattu. J'ai eu aussi des liaisons avec Roland : il « a trahi, je l'ai dénoncé. Danton veut prendre leur « place : il n'est plus à mes yeux qu'un ennemi de la <:< patrie. (On applaudit.) Les âmes vulgaires ou les « hommes coupables craignent toujours de voir tomber « leurs semblables, parce que, n'ayant plus devant a eux une barrière de coupables, ils restent plus ex- « posés au jour de la vérité. Mais s'il existe des &mes « vulgaires, il en est d'héroïques dans cette assemblée, « puisqu'elle dirige tes destinées de la terre et qu'elle « anéantit toutes les factions. » Robespierre, après avoir prémuni de la sorte les timides et les lâches contre l'opprobre de leurs craintes, chercha h les relever et à agrandir leur rôle, puis il les rassura, en annonçant que le nombre des coupables n'était pas grand, et qu'on ne frapperait que les chefs de parti. II termina
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COSVESTfOS NATIONALE. 175
ainsi : « La discussion qui vient de s'engager est un JùiTTis
«danger pour la pairie; dëjii elle est une atteinte cou-
« pable portée à la liberté, car c'est avoir outragé la
« liberté que d'avoir mis en question s'il falhut donner
« plus de faveur h un citoyen qu'à un autre. Tenter de
« rompre ainsi celle égalité, c'est censurer indirec-
« ment les décrets salutaires que vous avez portés
« en plusieurs circonstances, les jugements que vous
« avez rendus contre les conspirateurs, c'est défen-
« dre aussi indirectement ces conspirateurs qu'on
« veut soustraire au glaive de la justice, parce qu'on
« a avec eux un intérêt commun; c'est rompre l'éga-
« lilé. »
I^gendre comprit la portée de ces paroles menaçaotes, et, tout consterné par le silence de l'assemblée, il se hàu de désavouer sa proposition et ses discours. Ce fut ensuite le tour de Saint-Just; le jeune séide de Robespierre monta à la tribune, et donna lecture du rapport qu'au nom des comités de salut public et de sûreté générale il avait rédigé contre Danton et son parti. Ce document, l'un de ceux dont les annales de la révolution ont conservé le souvenir, était écrit avec emphase, mais avec adresse. L'orateur commençait par faire appel à l'amour de la pairie, ce sentiment qui pousse à tous les sacrifices; et il fallait en effet que le danger fût bien avéré, ou la peur bien vive, pour que la république osât envoyer devant le bourreau plusieurs de ses fondateurs ou de ses chefs les plus accrédités. Il rappelait ensuite toutes les conspirations récemment déjouées, tous les partisans déclarés ou cachés du gouremâmenl royal, Mirabeau, d'Orléans, Dumouriez,
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176 nÉvon:T[0:( |■|;A^^\|SE.
Avril ITM. Brissot, Hébert lui-même : Danton était ensuite représente comme leur agentoa leur complice; on inculpait sa vénnlitc, ses actes, ses discours, son silence, tout enfin, jusqu'à son vote ambigu dans te procès de Louis XVI. Fabre d'Églantine était signalé comme le principal instrument de toutes ses trahisons; Camille Desmoulins et Chelippeaux, comme ayant été d'abord dupes et ensuite complices de ces deux hommes. Il n'en fallait pas tant pour convaincre la convention, i-'MMmué* déjà terrifiée : cette assemblée décréta d'accusation i-tca^tioB Danton, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, <iiiiigni>te>. Phelippeaux, Lacroix; elle ordonna i|n'ils seraient mis en jugement avec Fabre d'Églantine, comme ayant conspiré avec d'Orléans et Dumouriez pour détruire la représentation nalionnle et le gonvtrncmcnl républicain. La frayeur de la convention élait telle, que, malgré les remords du plus grand nombre des volants, le décret fut rendu à l'unanimité et au milieu des acclamations les plus vives.
^b^oa Uuatre jours après," car la justice républicaine raard( w'iim». *''"^''' ^'^*^' '''^ acLUsés comparurent devant le tribunal révolutionnaire; on leur avait adjoint Chabot, Bazire, et Delaunay d'Angers, récemment arrêtés à la suite du décret falsifié : Fabre d'Eglantine était à la fois incnminé de conspiralion et de vol. Parmi leurs coaccusés figuraient l'Espagnol Gusman, l'abbé d'Espagnac, intrigant et fournisseur révolutionnaire; les deux banquiers Junius et Emmanuel Frcy, beaux-frères de Chabot, et le général Weslcrmann, récemment revenu de la Vendée, qu'il avait épunvanléo par ses crimes. Depuis le procè.s des girondin:?, la foule ne s'était jamais portée
C05ÏESTI0N HATI0S4LF. HT
an tribunal révolutionnaire avec un tel empressement. Atrii ru. Danton et Lacroix alTectaient un visage joyeux; Pbelippeanx était calme ; Camille Desmoulins rêveur et afiligé; Delaanay baissait les yeux ; Fabre d'Ëgtantine, malade, pouvait à peine^se soutenir; Bazire était pâle; la belle figure d'Hérault de Séchelles conservait l'empreinte de la dignité. Dans les prisons, on faisait des vœux ardents pour Camille Desmoulins; dans la salle des séances judiciaires, le peuple, fatigué d'émotions, demeurait silencieux.
Le président Hermann ayant demandé aux accusés de faire connaître leurs noms^ leur âge, le lieu de leur domicile, Danton répondit: « Je "Suis Danton, assez « connu dans la révolution ; j'ai trente-cinq ans ; ma « demeure sera bientôt le néant, et mon nom vivra « dans le Panthéon de l'histoire. » Comme il parlait aux siens, on entendit ces paroles : « C'est à pareil « jourque j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire ; « j'en demande pardon à Dieu et aux bommes : ce « n'était pas pour qu'il fût le Qéau de l'humanité. » Camille Desmoulins, interrogé à son tour, déclara qu'il avait trente-trois ans, et il ^outa: « L'âge du sam- « culotte Jésus-Christ, l'âge fatal aux révolutionnai- « res. » La plupart des autres accusés étaient aussi ' dans la force de la jeunesse et de la vie. Ceux que l'on inculpait de faux, de vols ou de fournitures infidèles, cherchaient à se disculper au moyen d'arguties souvent adroites; mais Danton, Hérault de Séchelles et Lacroix parlaient avec énergie et sans ménagements ; ils demandaient à être confrontés avec Robespierre et Billaud-Varennes. « Danton, dit le président, la con-
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tn {lËTOLUIION FRANÇAISE.
Arrii 17D4. « veQlioD nationale vous accuse d'avoir favorisé Dua mouriez, et d'avoir. pAPlagé ses. projets liberlicides. R — Ma voix, qui tant de fois s'est fiait entendre, v répondit Danton, pour la cause et les intérêts du « peuple, n'aura pas de peine à repousser la calomnie. a — Danton, reprit Hennann, l'audace est le propre a du crime, et le calme, celui de l'innocence. — L'an* « dace individuelle, répondit Danton, est sans doute « blâmaj>le; mais l'audace nationale, dont j'ai tant de « fois donné l'exemple, dont j'ai tant de fois servi la « chose publique, ce genre d'audace m'est permis; il « est même nécessaire en révolution, et c'est de cette « aiidape dont je m'honore. » Rappelé de nouveau h l'ordre et aux convenances, J'indomptable accusé s'éeria: « Eh I suis-je le maître de commander au senti- « ment d'indignation qui me soulève?... Est-ce d'un n révolutionnaire comme moi qu'il faut attendre une « défense froide? Les hommesde ma trempe sont rares; « c'est sur leur front qu'est imprimé, eu caractères « ineffaçables, le sceau de la liberté, le génie républi- « cain : et c'est moi qu'on accuse d'avoir rampé aux « pieds des despotes, d'avoir conspiré avec Dumouriez et Mirabeau?... » La voix de l'accusé était tonnante; elle retentissait des fenêtres du palais de justice jusqu'à l'autre bord de la Seine, et le peuple, que tant de fois elle avait ému, donnait déjà des marques significatives d'émotion. Vainement Hermann agitait sa sonnette, el invitait l'accusé à respecter la dignité de l'audience: a Président, lui cria Danton, ta voix d'un « homme qui défend sa vie ne sera pas étouffée par le u vain bruit de ta sonnette. » Alors il raconta son
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CONVENnON KinONALE. 17tt
passé ; il évoqua le souvenir des services qu'il avait Avril im. rendus, son courage aa 10 août, sa lutte contre les girondins, la défense du territoire assurée par ses excitations et ses fureurs. Sous prétexte de lui donner HD peu de repos, on suspendît son interrogatoire, et l'on passa à d'autres accusés. Camille Desmoulins s'indigna de ce qu'on osait l'accoler à des fripons tels que Delaunay, Fabre d'Églantine el Chabot. Hérault de Sécheltes, soupçonné d'avoir livré aux cabinets étrangers les secrets de la diplomatie républicaine, se défendit en niant avecénergie les faits mis à sa cbarge. Ancien noble, il chercha à donner la mesure de son patriotisme en rappelant qu'il avait rédigé la constitution de 1795; mais on ne lui tint nul compte de ce travail révolutionnaire. Lacroix et Weslermann essayèrent vainement de se justifier, en démentant l'accusateur public, el en l'invitant à faire comparaitre des témoins choisis dans les rangs de ta convention Dationale.
Les débats ayant duré deux jours, l'cmotion popu- i^cidint. laire commençait à se manifester; on plaignait Danton et Camille ; des mui'mures circulaient dans la foule, et Fouquier-Tinville voyait avec une sorte de terreur ces symptômes d'agitation ou de pitié. Le comité de aûrelé générale était d'ailleurs bien informé de ce qui se passait au tribunal; trois de ses membres, Amar, Vouland, Vadier, suivaient les débals, et rapportaient à leurs collègues les inquiétudes dont ils se sentaient déjà pénétrés. Robespierre aflectail de garder le silence; mais Billaud-Varennes et Saint-Just insistaient pour qu'on refusât aux accusés de (aire comparaître,
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tSO RËVOUmON FRAKÇA1SE,
ATrii nu. comme témoins à décharge, les membres les plus accrédités de la conventiou, et pour qu'on se h&tât de clore les débats, dès que les délais exigés par la loi seraient expirés. On parlait d'ailleurs d'une conspiration tramée dans les prisons et au dehors, pour déli- Trer les accusés et mettre à mort les membres des comités, les jurés et les juges. Ces bruits ne reposaient guère que sur de vaines forfanteries ou sur des propos tenus dans l'ivressej mais le comité de salut public feignait de les prendre au sérieux et de croire à l'existence d'un grand danger. Sainl-Just parut à la Uribune de la convention, et demanda à l'assemblée d'en fmir avec Catilina et de consolider pour jamais la liberté menacée. I.a convention, sommée d'intervenir, rendit un décret qui permettait de mettre hors des débats et de juger, quoique absent, tout accusé qui par ses clameurs, sa résistance ou ses menées, chercherait à entraver le cours de la justice. Sur4e-champ ce décret fut porté à Fouquier par Voulaod et Amar, et l'accusateur public en donna lecture. Les prévenus et le peuple Grent éclater des marques de mécontentement et d'indignation; mais peu importait aux juges, qui, pour mettre On au tumulte, levèrent ta séance. *''%mT^ Le lendemain, 16 germinal (5 avril), les jurés se dé- T'ii?ar!!'* durèrent sufQsamment instruits, et les accusés furrat ainsi privés du droit de se défendre : c'était l'usage passé en force de loi, depuis le sinistre procès des girondins. A peine cette décision inique leur fut-elle connue, que les malheureux dont on voulait étouffer la voix éclatèrent en cris violents, protestant, avec l'accent de la fureur, contre l'injustice et la tjrannie
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COHVEHTIOR HITIONILE. 1S1
de ceux qui rerusaient de les entendre. Camille Des- imi im. moulins jeta à la tête des juges un papier froissé sur lequel il avait inscrit des noies, et il se livra à de tels accès de fureur, qu'on fut obligé de l'éloigner de l'audience. Lacroix s'écriait : « Nous avons assez vécu pour R la gloire : qu'on nous conduise à l'échafaudl » Banton, pendant cette scène affreuse, passait de l'emportement à l'ironie; tantôt il mugissait comme un tau- . reau, el tantôt il jetait avec mépris de la mie de pain à la face des jurés.
Le jugement qui les condamnait à mort leur fut si- ^Jj^ gniûé è la Conciergerie : à quatre heures de l'après- " midi, on~ les ût monter »ur des charrettes, et on les conduisit sur la place des exécutions. Comme il se trouve toujours une populace prête à toutes les lâchetés, des hordes d'hommes en bonnet rouge et de furies de la guillotine leur prodiguèrent, durant le trajet, t'outrage et l'insulte. Chabot pleurait; Danton, agité par des mouvements convulsifs, s'efforçait de paraître calme; l'abbé d'Ëspagnac affectait de rire, et Camille, l'oeil hagard, la bouche entr'ouverte pour le désespoir el la menace, s'agitait et criait. Dans cette terrible agonie, le malheureux, à demi nu, perdant tout sentiment de dignité, répondait aux huées de la multitude par des injures; Danton le lit taire, en lui disant : « Laisse là cette vile canaille. » Quand ils arrivèrent au pied de l'échafaud, Danton, perdant un peu de son stoïcisme de parade, se sentit intérieurement ému, et dit en soupirant : 0 ma femme I A mes ena fantsl je ne vous verrai donc plust »Se fortifiant ensuite contre ce triste retour : « Du courage, Danton I
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m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
rii HM. « se dit-il; soDge que tu es un homme. » Sur la plateforme de t'échafaud, Camille frappa du pied la planche, et s'écria eu gémissant : « Voilà donc le pi'ix réser?é an premier martyr de la liberté! » Danton voulut embrasser Hérault de Séchelles, mais le bourreau s'y opposa : K Misérable, lui cria-t-il, tu peux doDc être plus cruel « que la mort! Va, tu n'empêcheras pas nos deux têtes u de se baiser tout à l'heure dans le panier. » Quand ce fut à son tour (il périt le dernier), il recommanda au bourreau de montrer sa tôte au peuple, parce qu'elle en valait bien la peine. Son vœu fut rempli, et la multitude, à l'aspect de ce trophée hideux et sanglant, fit entendre ie cri de vice la r^ubUqnel... U république continuait à accomplir la prédiction de Vergniaud : elle dévorait ses Hls premiers-nés. "•^ Les factions rivales du comité de salut public vodî°côbii!' orient d'être terrassées et privées de leurs chefs; rtiais • q^qnei *"«« Comptaient encore quelques enfants perdus ou des M^wugM. meneurs subalternes, que le bourreau dut atteindre : on les confondit péle-méle, ultra-révolutionnaires et induljcnls-, on leur associa aussi l'infortunée Lucite Duplessis, veuve de Camille. Depuis trois jours, errante autour des prisons, cette jenne femrae invoqnait le peuple contre les juges de son mari, et sollicitait la mort comme une grâce : elle n'était âgée que de vingttrois ans ; on ne pouvait lui reprocher que ses laimes. La .veuve d'Hébert eut le.même sort ; on lui imputait d'avoir pris une part active aux manœuvres de son mari. On leur adjoignit encore Cbaumetle et l'apostat Gohel, tous deux accusés des mêmes crimes, el, en OQtre, du. complot qui tendait à pervertir le peuple
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COSVETITIOR HATIOHALE. ItO
par l'athéisme. Le général Beysser, qui avait défendu Ami un. Nantes contre les Vendéens, le général Arthur Dillon, et le député du Mont-Blanc Philippe Simon, furent traduits sur les mêmes bancs comme œmplices de la neuvede Camille, et provocateurs d'une prétendue tentative de massacres organiséedansIesprisonS'Contrela convention et les patriotes. L'intâme Grammont, qui avait conduit Harie-Antolnelte au supplice et lui avait prodigué l'insulte devant l'église Saint-Roeh^ Itit compromis dans la m£me affaire, en même temps que son fila et thi' certain nombre d'agents obscurs du parti èe Ronsin et d'Hébert. Au bout de trois jours, l'audition des témoins étant à peine terminée, et les phidoieriés des avocats n'étant pas encore commencées, les jurés se déclarèrent convaincos, et prononcèrent une sentence de mort. Elle fut exécutée le 24 germinal (13 avril), k six heures du soir. On ignore si quelques-uns des condamnés eurent la pensée de demander à Dieu le pardon suprême, et si la veuve d'Hébert, ancienne religieuse, sentit réveiller en son cœur une dernière inspiration de foi : on sait néanmoins, et l'histoire doit le dire, que le malheureux Gobel, deui fois traître, se repentit de ses crimes, et qu'avant d'aller au supplice il envoya à l'un de ses anciens vicaires son humble rétractation, le priant de venir lui donner l'absolution à la porte de la Conciergerie.
La révolution marchait : k la suite d'un rapport de noii«iio> Saint-Jusl sur la police générale, la convention rendit rfroi»"'™plusieurslois qui consolidaient ou régularisaieulencore le régime de la Terreur. Aux termes de ces décrets, que nul n'osa entreprendre de repousser, les prévenus de
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BÉVOLUTION FRANÇAISE.
inii 17M. conspiration devaient, à l'avenir, être traduits, de loua les points de la république, devant le tribunal révolulioDDaire de Paris. Aucun ci-devant noble, aucun étranger né dans les pajs avec lesquels ta république était en guerre, ne pouvait désormais habiter Paris, ni les places fortes, ni les places maritimes : on exceptaitde ces dispositions tes ouvriers employés à la fabrication des armes, les étrangères qui avaient épousé des patriotes français, les femmes nobles qui auraient épousé des citoyens non nobles, les enfants au-dessous de qainze ans et les vieillards septuagénaires. La peine de la déportation h la Guyane était prononcée contre tout individu âgé de moins de soixante ans, et oisif, qui se serait plaint de la révolution française : ces sortes de crimes devaient être fioumis au jugement de plusieurs commissions populaires. La loi assimilait aux nobles, et punissait commetels, tous les individus qui, sans qualité, avaient usurpé des titres ou des privilèges de noblesse. Se trouvaient exceptés de ces mesures de haute proscription ceux qui n'avnienl été anoblis qu'en achetant des charges; les veuves de nobles, nées ellcs-niémes roturières, les femmes de nobles qui auraient déjà divorcé, et les citoyens qui avaient pris la qualiGcalion d'écuyers. Un délai de faveur était accordé aux femmes enceintes parvenues au septième mois de leur grossesse : les Belges, les Liégeois, les Mayençais et les citoyens des villes hanséatiques étaient également affranchis des mesures de rigueur adoptées contre les étrangers; pareille exception était consentie en faveur des descendants des religionnaires exilés de France après la révocation de r^tttftfiVonfet. Ces lois augmentaient
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COKTEtmON KAHOSALE. 181
encore la puissance du comité de salut public; elles iuriTÏTiiï. lui permettaient de concentrer à l*aris toutes les vengeances de la république, et tous les partis qui avaient successivement relevé la tête étaient en même temps courbés par la peur et par l'échafaud. De ce moment J*^^ data la plénitude de la puissance de ce comité, car les ««•i«jf*»im! sourdes divisions qui le travaillaient ne se manifestaient ■• t*"*"'point au dehors. Legendre, toujours atterré sous le poids du blâme de Robespierre, allait partout reniant Danton, et maudissant la mémoire de ce traître, dont il avait été dupe. L'exemple de sa lâcheté devenait contagieux : à la convention, aucun n'osait rompre le silence, sinon pour applaudir aux discours de Barrère, de Itillaud-Varennes, de Saint-Just, de Robespierre et de Couthon; la société des cordeliers, épouvantée de son histoire récente et veuve de ses chefs, opérait dans ses rangs des épurations dont le comité de salut public Idî tenait à peine compte : elle s'efTavait de son mieux, et disparaissait peu à peu de la scène politique ; la so* ciété des jacobins, naguère si formidable, était entièrement à la dévotion de Robespierre et de Collotd'Herbois, qui avaient su adroitement l'amoindrir; la commune, vaincue et décimée, osait h peine se préoccuper des questions municipales, et ne cherchait plus à disputer le gouvernement aux mains qui s'en étaient saisies; l'armée révolutionnaire, complice des attentats de Ronsin, de Vincent et de Fouché, fui licenciée par le comité de salut public; les comités révolutionnaires qui s'étaient organi<:cs dans chaque commune, et, i Paris, dans les quaranlc-huil sections, furent supprimés, conune pouvant créer autant de foyers d'agitation
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ISe RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Atrii iiu. et de résislance; enfin, les ministères, faisant en quelque sorte double emploi avec le comité de salut public, de sûreté générale et de police, furent à leur tour abolis et remplacés par douze commissions adminisIraliTes placées sous la direction immédiate du comité dé salut public, et qui ne formaient en réalité qu'autant de bureaux, utiles au service, mais privés d'initiative. Ainsi se constituait vigoureusement, et par l'abaissement de tous les pouvoirs rivaux, la dictature conliée à Robespierre et à ses collègues; et, tnndis qu'ils iiti* primaient aux armées et aux généraux une énergie sans égale, ils continuaient à se montrer implacables et cruels à l'égard de tous les mécontents, et des multitudes de suspects qu'ils laissaient en arrière. Le sang qui coulait par fleuves, sous le tranchant de là guillotine, les enivrait, les étourdissait; et le bruit de la hache retentissant chaque jour à leurs oreilles, au milieu du désespoir des familles et de la silencieuse agonie des victimes, continuait à les familiariser avec la mort comme avec le principe naturel et légitime du gouvernement républicain.
''S^ A la suite des événements du 51 mai,' la convention "Tiol" avait envoyé dans la plupart dés départèmenlè' de la
lu d^mc- , , ,. '' , , ..il 1 . . ji
mMi». république des représentants du peuple charges a activer la fermentation révolutionnaire, et de détruire, d'urgence, tous les éléments d'opposition et de résistance, tout ce qui pouvait encore subsister du fédéralisme et du. fanatisme, de la monarchie et du parti feuillant. Kn général, ces missions avaient été confiées aux plus hardis montagnards; et ces hommes à passions sanguinaires et à étroite intelligence avaient en
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COSÏEKnOS NAnOMALE. 187
quelque sorte été saisis de vertige en se voyant revêtus vvni I70t. ie% pouvoirs illimités du proconsulat. La convention tout entière, par les applaudissements et les mentions honorables qu'elle prodiguait à ses délégués, assumait sur elle la responsabilité de leurs crimes et la complicité de leur déshonneur. Tanldt elle battait des mains en apprenant le pillage et la dévastation des maisons rojales; tanlôt-etle sanctionnait, de ses décrets, ta spoliation des églises et les lentes tortures infligées aux prêtres. Alors même qu'à Paris elle sentait la nécessité de sévir contre l'iofôme Hébert et les athées, elle voyait, avec un lamentable enthousiasme, des brigands sortis de son sein, et revêtus de son mandai, arborer dans les provinces le drapeau de l'anarchie et du sacrilège. A Rouen, les représentants du peuple Siblot et Guimbertaut faisaient incarcérer les prêtres qui refusaient de se marier et d'apostasier, et mettaient le «omble à leurs excès en renouvelant, dans la vieille basilique de cette grande cite, les profanations impies que Chaumette avait provoquées h Notre-Dame. Duquesnoy promenait la mort et le deuil dans Arras, Cambrai, -Douai et Déthune. A Iteims, le représentant du peuple Rhull brisait, de ses mains, la sainte ampoule. Un de ses collègues, en mission dans l'un des départements de la Bourgogne, mandait h son tour : « Je vais donner une tragédie : aujourd'hui, pour le <( premier acte, on en expédiera trois; demain, cinq; « puis, quand on y sera accoutumé, il faut qu'il tombe « une lêle dans chaque famille. » Léonard Bourdon, en mission à Orléans, y avait été iiisulté pendant une lixc; il avait aflecté de croire à une tentative de meur-
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IHII ItÉVOLimOn FRANÇAISE.
Ire dirigée contre sa personne : la malheureuse ville d'Orléans expia ce crime par le supplice d'un grand nombre de ses habilanls. Vainement les parents des condamnes vinrent-ils en masse se présenter à la convention, demander grâce à genoux et se répandre en plaintes déchirantes; l'assemblée passa froidement h l'ordre du jour, et le bourreau eut sa proie. Dans les départements de la Manche, d'Ille-et- Vilaine et des Cûles-du-Nord, le représentant du peuple Lecarpentier, autrefois huissier à Valognes, Qt couler beaucoup de sang, et eut la sacrilège satisfaction d'enterrer le dimancke. Non loin de Poitiers, h Avranches, les hôpitaux regorgeaient de Vendéens malades, et qui n'avaient pu suivre la retraite : h l'arrivée du conventionnel Lecarpentier, ces malheureux furent envoyés à la mort : « La vengeance nationale s'est exercée sur eux, n écrivit le proconsul, el il n'en est plus question. » Maure, dans le département de l'Yonne; Forestier, dans l'Allier; Mallarmé, dans les départements de la Moselle, de la Meurthe et de la Meuse, se signalèrent par des actes de réaction sanglante, el propagèrent de tout leur pouvoir l'athéisme, l'immoralité et la terreur. A Nancy, parmi les victimes, on vit, avec autant d'horreur que d'épouvante, figurer un vieillard aveugle, âgé de quatre-vingt-douze ans. Ce malheureux se nommait Schmilt. Sa jeune fille, qui le conduisait par la main, fut guillotinée après lui. Beaucoup d'autres furent mis à mort pour avoir fait passer des secours à leurs pères ou à leurs enfants émigrés : tout ce que les hommes appellent pitié était alors réputé crime. Cinquante mille Alsaciens avaient émigré pour se sous-
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COIfVEimOR NATIONALE. IBQ
traire à l'échafaud que Schneider promenait dans ks campagnes. A Brest, où les victimes furent nombreuses, on vit figurer parmi les suppliciés un vieillard appelé Horeau, dont le fils, géucral illustre, combattait alors sous les drapeaux de la république. A Bennes, le représentant Dubois-Grancé, pour inspirer de bonne heure aux citoyens la haine de la royauté, fit fusiller, par des enfants de douze ans, des vieillards condamnés à mort pour crime de contre-révolution : les tyrans dont Borne impériale nous a légué le souvenir ne s'étaient point avisés de cette atrocité. Dans le département de la Vendée, le représentant du peuple Lequinio se montra plus féroce encore : « Je viens, écrivait-il à « la convention, de donner ordre que quatre mille cinq « cents brigands (les paysans royalistes) qui encom- « braient les prisons de Fonlenay-Ie-Peuple soient fu- « sillés : ces prisonniers voulaient faire quelque mou- « vement, j'ai brûlé la cervelle au plus audacieux. » Le régicide Chaudron-Rousseau , envoyé en mission dans (es déparlemcnls de la Haute-Garonne, de l'Aube, de t'Ariége et des Pyrénées-Orientales, livra au fer et au feu les malheureuses contrées qu'il eut h traverser ; et ce Tut lui qui eut la sacrilège barbarie d'obliger, sous peine de mort, les enfants et les femmes d'approdier, en qualité de témoins, des bûchers où l'on brûlait les saintes images et les ornements arrachés aux églises. Cinq cents victimes furent emprisonnées an Puy, et les jeunes filles des détenus ne pouvaient por^ ter des aliments à leurs pères qu'après avoir foulé aux pieds le truciGx étendu sur le seuil de la porte. Lanot, en mission dans la Corrèze, fut accusé de s'être fait
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tn RÉvoirnoN paarçare.
~ précéder a Brives par la guillotine et deux bourreaux ; d'avoir provoqué la dévaslalioD et dévasté lui-même ; cnrm, d'avoir fait exposer sur la guillotine le cada- Trc'd'un vieillard, pare de onze enfants, qui avait été exécuté. Lalcrreur escorla le représentant du peuple Poullicr dans le département du Gard, et Borie, dans le département de la Lozère. Par les soins du conventioBuel Bo, {a petite ville de Caussade fournit dix>sept victimes; mais les fnreui's de ce régicide furent de b\m loin dépassées par Taîllefer, en mission à Cahors: ce dernier, joignant la dérision à la cruauté, fit jouer en fdce du peuple une sorte de parade, durant laquelle il contraignit des malheureux à danser enx-mémes sur l'échafaud- Le sang inonda les départements des Basses-Pyrénées et des l-andes. A Tarbes, le représentant du peuple Monesiicr. prêtre apostat, fit périrdes enfants qui avaient sollicité la grâce de leur père ; et, à son tour, il ajouta à cette tyrannique infamie l'opprobre d'organiser des danses autour de l'échafaud. Une commission militaire avait été instituée à - Orange par le député Maignet, en mission dans le ''• département de Vaucïuse : elle se montra digne des bravei brigaïuU et des égorgeurs de la Glacière. Le village de Bédoin possédait un arbre de la liberté qui fut coupé, pendant la nuit, par des hommes dont les noms demeurèrent inconnus; Maignet .voulut tirer de celte provocation une terrible vengeance: il fil occuper le village par des troupes; les principaux habitants furent incarcérés, jugés, et condamnés à mort ; et leur supplice était à peine accompli, que, par l'or^ dre du farouche proconsul, Bédoin était livré aux
CONVEKTIUN NirtONAU. lUI
Oaminea et réduil en cendres. Quand cette nouvelle ïVôir parvint i la convention, l'assemblée cclaUi à deux reprises en applaudissements prolongés.
Le comité de salut public avait mandé au représcn- HiMi.... tant du peuple Joseph LeboD,<en mission à Ârras : i»»i>h'<<i'< « Secouez sur les traîtres le flambeau et le glaive. » Janiais sentence d'extermination ne fui mieux comprise. Lebon, comme Fouché, était unoratorien apostat. Ce monstre parcourait les déparlements du Nord, traînant à sa suite un tribunal révolutionnaire et une guillotine: il avait traverse Salnl-Pol, Saint-Omer, Bétfaune, Bapaume, Aire, et d'autres villes important tes, et partout il avait signalé sa présence par des létes coupées; à Cambrai, it Ht couler des torrents de sang: mais ce fui surtout àArrasque, pour se reposer de ses fatigues, il multiplia les proscriptions et les Tictimes. Un jour, il fit saisir les premiers négociants de la ville et les riches laboureurs des campagnes voisines, disant que, s'ils n'avaient point ouvertement conspiré, ils n'en étaient pas moins secrètement contre-révolutionnaires ; et il les fit périr pour la plupart. Un gentilhomme émigré ayant été conduit au supplice, J(Hepb Lebon suspendit l'exécution de ce malheureux pour lui faire donner lecture d'un bulletin annonçant les nouvelles victoires de la république, et, la lecture terminée, il ordonna de laisser tomber le couteau. Une femme éplorée osa suivre son mari, condamné à morl, jusque sur la place où l'échafaud était dressé: pour la punir de cette action, Lebon fit attacher la misérable veuve sous la hache, qui, pendant une heure, laissa retomber sur elle, goutte à
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les nËTOLOTtOK FRANÇAISE.
~ goutte, le sang ilu supplicié. La soif sanguinaire qai dévorait Lebon était si conoue, que, le jour même de son installation, l'un de ses courtisans (il en avait) proposa aux juges de faire couper quatre têtes, et de les lui présenter à titre d'hommage.
Joseph Lebon assistait lui-même aux exécutions, et souvent, pendant ses repas, il se donnait ce plaisir féroce; souvent, il faisait résonner des fanfares à mesure que tombaient les tètes de ses victimes. Ainsi tes ~ prisons étaient encombrées, la guillotine restait en permanence. Lebon faisait asseoir le bourreau à sa table, et vivait splendidement au milieu de la misère publique. Il avait fait écrire sur sa porte: a Ceux a qui entreront ici pour demander l'élargissement des « détenus n'en sortiront que pour se rendre dans les « maisons d'arrêt. » El personne n'osait solliciter le tyran en faveur d'un époux ou d'un frère. Vainement le conventionnel Guffroy et quelques citoyens d'Arras se hasardèrent-ils à dénoncer à la convenlion nationale les sanglantes iniquités dont nous abrégeons le tableau : le comité de salut public ne voulut pas désavouer Lebon; il craignit de condamner la révolution française en même temps que les crimes commis pour sa cause, e( il se borna h écrire au proconsul : i> Gon- « linue de faire le bien, et fais-le avec la sagesse et la o dignité qui ne laissent point prise aux calomnies de « l'aristocratie. » Peu de jours après, le rapporteur du comité, l'hypocrite Barrère, ne craignit pas de dire à la convention : a Nous avons recherché les mo- « tifs de la conduite de Lebon: ces motifs sont-ils « purs? Tje résultalen est-il i la révolution? profile-t-il
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COSVENTIOS NATIONALE 495
« h la liberté? I^s plaintes sont-elles récrimina toi rcs, 170 t. « ou ne sont-elles que les cris vindicatifs de l'aristo- B cratie î C'est ce que le comité a vu dans cette afîaire. « Des formes un peu acerbes ont été employées ; mais H ces formes ont détruit les pièges de l'arislocratie. U « comité a pu sans doute les improuver; mais Lebon « a complètement battu les aristocrates et sauvé Cam- « brai. D'ailleurs^ que n'est<il pas permis à la haine « d'un républicain contre l'aristocratie? De combien « de sentiments généreux un patriote ne irouve-l-il pas « à couvrir ce qu'il peut y avoir d'acrimonieux dans R la poursuite des ennemis du peuple! 11 ne faut par- « 1er de la révolution qu'avec, respect, des mesures « révolutionnaires qu'avec égard. La liberté est une « vierge dont il est coupable de soulever le voile. »
Cette étrange apologie fui pour Lebon un triomphe de plus, et la malheureuse population d'Arras se vit réduite, sous le couteau, à attendre des jours moins mauvais.
À Bordeaux, le régime de ta Terreur avait continué u r«rie. de sévir: cette ville avait été le théâtre de manifesta- lo^L», tiens fédéralistes très-énergiques, el il importait à la Uontagne d'écraser le parti girondin dans sa métropole et dans son berceau. Les représentants du peuple TaU (ien et Isnbeau, auxquels fut momentanément associé leur collègue Beaudol, avaient été chargés d'assurer le châtiment des Bordelais ; ils s'étaient fait suivre de quelques hordes composées de jacobins de la campagne et de divers détachements de l'armée révolutionnaire ; el toutefois, ces forces ne leur paraissant pas suflisantes pour venir à bout d'une grande ville, ils
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104 RËVOLOTIOH FRANÇAISE.
"" avaient assez longtemps attendu à la Réole, en compagnie des frères Fancher, deux ardents républicains, que la soumission et la peur eussent entièrement assoupi et désarmé le Tédérali^ne.
Bordeaux comptait encore une puissante bourgeoisie favorable à cette cause, et généreusement exdtée par le souvenir des girondins Guadet, Ducos, Fonfrède, Vergniaud lui-même. Cette bourgeoisie reconnaissait pour chef Sers, homme recommanda ble, riche et considéré : quant i la jeunesse, elle était ooaduite et exhortée parRavez, orateur âgé de dix-neuf ans, dont l'éloquence était déjà populaire. Au fond, pour la plupart des Bordelais, ' jeunes ou avances en âge, le £kléralisme n'était qu'anmot sous le prétexte duquel se cachait un sincère et pieux royalisme: il en était de même à Toulouse et dans la plupart des grands centres du Languedoc. A ces partisans dévoués mais cachés de la monarchie, il ne manqua, pour triompher, que d'oser accepter les ouvertures qui leur venaient de la Vendée.
Bordeaux ayant préféré se rendi-e sans combattre, les représentants du peuple firent leur entrée dans cette ville le 50 vendémiaire an II. Les sans-culottes se portèrent en foule h leur rencontre, des branches de laurier à ta main, et en criant: Vive la république! vfrn In Mnntagve! Le premier acte des conventionnels ftitd'opérer le désarmement de la ville, et de frapper les riches d'une contribution énorme. Ils instituèrent ensuite une commission militaire, chargée d'envoyer i(!s rédéralistos à la guillotine : le président de ce sanglant tribunal fui un nommé Lacombe, hébortisk> féroce, qui exerçait à Bordeaux la profession de maître
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coimnnoN nationale. iqs
d'école. La commission miliUiro ne (arda pas à sévir; ~~ elle livra successivement à réchafaud une portion notable des habitants riches; parmi lesquels ûgurait l'ancien maire. « Nous nous attachons, mandaieal les o proconsuls, à faire tomber la télé des meneurs, à « saigner fortement la bourse des riches égoïstes, et « h faire jouir des bienfaits de l'indulgence nationale « les saas-:culoUes trompés par les scélérats, u Cette indulgence n'était point k signe de la justice et de la pitié ; on ne tarda pas à apprendre, par les courageuses déclarations d'un citoyen, M. de Martignac, que la commission présidée par Lacombe vendait à prix comptant, à certains accusés, leur grflce ou leur vie. En général, les juges se montraient implacables à l'égard des prêtres et des religieuses.
Bientdt Bcaudot fut envoyé en mission dans un département éloigné; Isabeau, habilement encensé par la population bordelaise, se laissa prendre à cet enthousiasme, el se montra disposé à épargner des victimes; Tallien, le complice des hommes de septembre, écouta les conseils d'une femme dont la beauté l'avait séduit, cl qui, persécuU'e ou soupçonnée ellemême, n'en persistait pas moins à détourner son amant de l'accompUssement de ses resolutions sanglantes. Elit; y parvint peu à peu ; mais le comité de salul public, indigné de la mollesse de Tallien, le rappela à Paris, et iit emprisonner comme suspecte la citoyenne Cabarrus, femme divorcée de M. de Fontenay. On se proposait de lui faire payer de sa tête celles de tant de victimes dont elle avait sauvé tes joui's. En attendant, on chargea JuUien (de Paris),
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hèïoldtioh francise.
m*, fanatique âgé de vingt aos , et conBdent intime de Robespierre, de reprendre à Bordeaux l'oeuvre de vengeance que Tallien, le nouveau Danton, avait laissée inachevée: le jeune énergumène se montra digne de celle tâche, et te hourreau continua sa moisson, "'dî** ^ toutes les villes de la république, celle de Nantes i'mIm*. 3^B>t BU ^ déplorer le plus grand nombre de victimes. L'afTreui Carrier y avait été envoyé, dès le mois d'octobre 1 795, pour exécuter tes décrets de la convention contre 1^ royalistes de la Vendée : à Nantes, ce misérable n'avait affaire qu'à des prisonniers, à. des hommes désarmés, à des gens paisibles ; cependant, à tout prix il lui fallait des tètes, et il s'indignait de ce que la commission révolutionnaire, instituée pour en faire tomber, s'avilît jusqu'à se préoccuper de formes judiciaires et de preuves. Gomme ce César imbécile qui, d'un seul coup, aurait voulu décapiter le genre humain, le représentant du peuple Carrier ne savait par ' quelle vaste extermination venir plus promptement à bout de sa tâche. Près de quinze mille malheureux, entassés dans les prisons de Nantes, et parliculièremenl à VEntrepôl, périrent successivement par ordr« de ce tyran en délire. Il avait organisé, sous le commandement d'un petit nombre de scélérats, ses «)naplices, des bandes de pillards et de sicaîres qui parcouraient la ville et les contrées voisines, se livrant impunément à mille horreurs, ran^-onnant, emprisonnant, égorgeant: les femmes étaient tuées ou deshonorées, les prêtres chassés comme des bêtes fauves, les vieillards assommés ou massacrés; les enfants euxmêmes périssaient sous les coups de ces monstres, et
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COIO'ENTrON HiTIONilLE. IflT
leurs petits corps sanglants étaient portes à la pointe ' des baTonoetlcs au milieu des populations épouvantées. DeuT allidës de Carrier, Fouquet et Umbertje, avaient reçu de lui le droit de vie et de mort, et ils en usaient avec une abominable impunité. Pour Carrier, entouré de ses gardes et de ses complices, armé d'un grand sabre, le blasphème ou le Juron obscène à la bouche, lantôl il jouissait du hideux spectacle de ses vengeances, et tantôt, entouré de femmes perdues, et joignant la débauche au crime, il insultait à tout un peuple mourant de faim, par le scandale de ses banquets et de ses orgies. Cependant le typhus contagieux sévissait contre les prisonniers, et le nombre de ces malheureux était si grand, surtout après la déroute de Savenay, qu'on n'avait plus le temps de les juger ou de tes entendre. Carrier Ht construire de grands bateaux à soupapes, dans lesquels on les faisait monter, pour être conduits en pleine Loire. Là, on ouvrait les soupapes, et les victimes étalent submei^ées. Celles d'entre elles qui essayaient de fuir à la nage étaient tuées à coups de fusil ; et quand elles cherchaient à se cramponner aux funestes bateaux, les agents de Carrier les sabraient sans pitié, ou en poussant d'effroyables éclats de rire. Ivre de joie en apprenant ces horribles détails, l'infâme proconsul, dans ses lettres à la convention, appelait la Loire un torrent révolutiotinaire. Néron du moins, quand il eut la première idée de ces navires à soupapes, quand il essaya le pai^ ricide dont, selon l'expression de Tacite, les dieux refusèrent la complicité, Néron n'osa point se vanter de ses attentais, et il n'en augmenta pas l'horreur par
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" SCS raiileries. Mais les tyrans poussés au pouvoir par la révolution française laissaient bien loin en arrière les souvenirs de Tibère et de Narcisse. Carrier eut une idée qu'aucun souvenir des nborainattons antiques ne lui avail suggérée : il faisait lier face à face un homme •et une femme, une prosliluée et un prêtre; et, après les avoir fait longtemps balancer en l'air, attachés tous deux à la mémo corde, il les faisait jeter dans la Loire, pour y périr ; c'est ce qu'il appelait des mariagei'répubUcaim. Un jour, le président de la commission militaire ayant refusé d'obtempérer à ses ordres et de faire fusiller des prisonniers sans jugement, Carrier le fit mander, et lui dit: «C'est donc toi, vieux coquin, « qui veux juger I Juge doncl Mais si dans deux heures « tout VEntrepôt n'est pas vide, je le fais fusiller toi « et tes collègues ! » On dit que, peu de jours après, celui à qui ces paroles étaient adressées mourut de frayeur; bienliôt la Loire rejeta les cadavres, et les corps des victimes, tombant en pourriture, causèrent une maladie contagieuse.
La convention avail pris connaissance des rapports de Carrier, et, bien^ue ce monstre ne fît parade que d'une partie de ses crimes, ce qu'il en disait aurait dû suffire pour exciter dans l'assemblée un long cri de réprobation et d'horreur. La convention garda le silence ; disons m6me, à sa honte, qu'elle approuva les attentais dont Carrier osait se vanter. Cependant le comité de salut public jugea convenable de rappeler à Paris cet homme atroce. Il y vint, demeura libre, et continua de voler des lois.
Au milieu de ces jours d'angoisses, la France, toute
COHTEimOK KinONALE. 199
parsemée d'échafauds, présentait, sous le point de 1794. vue de la société, des mœurs et des arts, le spectacle le E^niiu plus étrange : entre les hommes qui tenaient la hache ii^iM et ceux qui courbaient la tête (et c'étaient là deux clas- "dM.""»»"
1 ' pubh<iii«».
ses importantes de la société], il existait une population inquiète, nombreuse, menacée ou souffrante, qui cherchait à vivre, à Be faire oublier, à Uaserscr, s'il était possible, les mauvais jours de la révolution, sans être broyée par le char del'idole. Plusieurs espéraie'ut désarmer la guillotine en lui donnant des gages^ ^ déjà la crainte de la mort et des coafiscatjons engendrait l'espionnage : des fîls dénonçaient leurs pères ; des frères, invoquant le nom du tyrannicide Brutus, livraient leurs propres frères à l'accusateur public, et s'en faisaient gloire. L'amitié devenait soupçonneuse Qt défiante, les liens de la famille étaient relâchés: on s'isolait, de peur de se compromettre; on redoutait les fêtes domestiques, parce que les épanchementsde l'intimité pouvaient donner lieu à de redoutables confidences. Parfois, sur la provocation des jacobins, on affectait au dehors une joie expansive qui n'existait point dans tes coeurs ; à l'imitation des républicains antiques, on se faisait une gloire de manger daDS les rues, de fraterniser en public, de partager avec le sans-culotte pauvre le morceau de pain et la livre de viande qu'on avait pu se procurer à prix d'argent; mais ces parades, imaginées par les terroristes, DC trompaient qu'un petit nombre d'ignorants ctde rêveurs.
La société parisienne avait ses occupations et ses ^i^jjjj^ fêtes : des corvées patriotiques, organisées sur un vastfr
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M RËTOLUTIOn FRANÇAISE.
~pied, remplaçaient la corvée TÏIIageoise tant de fois maudite : les citoyens -étaient tour h tour mis en réquisition pour aller, au dehors de la ville, creuser des fossés, conslruire des redoutes et élever des retraocliements; d'autres, embrigadés à cet effet, passaient les nuits et les jours à faire du salpêtre dans les caves humides ou dans les vieux cimetières de l'aris : ces travaux pénibles, ordinairement conCés à des gardes nationaux et k des fils de famille, n'étaient égayés que par la Carmagnole et le Ça ira : trop heureux encore les individus qu'aurait pu atteindre la loi des suspects, et qui, en s'enrâlant parmi les ouvriers employés au camp ou à la fabrication du salpêtre, pan'cnaientà se cacher ou à se couvrir d'un masque de pali'iolisme!
L'institution des certificats de civisme poui-suivait encore les anciens royalistes et les suspects de toutes nuances jusque dans les baraques et dans les souterrains où ils allaient remuer la terre à coups de pioche. Sous peine d'être incarcéré ou de ne trouver ni logement, ni abri, ni le moindre asile, chacun devait être muni d'une carte civique délivrée à sa section ; la carte civique était indispensable pour contracter, pour toucher des fonds, pour échanger des assignats contre des espèces monnayées ; il fallait en outre être pourvu de certificats de non-èmigration et de résidence, et les comités révolutionnaires, chargés do délivrer ces papiers de sûreté, se montraient inquiets et soupçonneux. Personne ne pouvait impunément circuler dans les rues sans être muni de sa carte civique, et l'on était fréquemment dans la nécessité de la montrer en passant devant les scntiaellus et les corps de garde. Parmi
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COHTENTION HAnOItALE. S»
ceui que le pouvoir révolutionnaire cherchait surtout à ~ atteindre, iîguraient beaucoup de jeunes gens ayant appartenu au commerce ou à la basoche, et qui avaient généralement réussi à se soustraire au service militaire; ils se montraient frondeurs, adroits et insolents, et 00 les qualifiait du nom de muKadint : c'étaient les petits-maîtres de l'époque, et il existait entre eux et les jacobins une guerre sourde, mais opiniâtre. Les réquisitoires de Chaumelte et les décrets de la convention n'avaient point réussi à détruire cet élément d'opposi* tion et de résistance. Les muscadins conservaient, pour protestation contre la domination jacobine, des habitudes de propreté et un reste d'élégante qui les signalaient à la dangereuse hainede leurs ennemis : tout ce luxe consistait néanmoins à porter du linge blanc, un pantalon de nankin et une veste de la même étofîe. Les cordeliers, les jacobins et l'immense majorité des habitants, qui avaient peur d'être soupçonnés d'aristocratie, avaient adopté un costume ignoble et dégoûtant de malpropreté : ils portaient, sous un énorme bonnet rouge, les cheveux gras, plats et coupés en brosse; sur leur poitrine à demi nue s'étalait une chemise grossière et sale; la lourde carmagnole et le pantalon de drap commun ou de loile écrue complétaient cetac<»utrement républicain. La plupart des membres de la convention faisaient eux-mêmes parade de ces habits et de ce cynisme. De leur côté, les femmes, quoique plus proprement vêtues, affectaient soigneusement les modes simples et rustiques; elles choisissaient de préFérence les étoffes de coton ou de bure; mais à une certaine élégance, plus naturelle que volontaire, on remarquait
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«H RËTOUinON PRAKÇAISB.'
~ encore, sous leur obscur déguisement, les dames d'orifpne noble, les' femmes qui étaient plutdt résignées h renoncer à la vie qu'aux traditions du bon goût. Pour se conformer à la loi, chaque citoyenne attachait une cocarde tricolore à sa coîfTe, et plusieurs n'avaient pas eu honte de s'affubler d'un bonnet rouge : à la suite d'un réquisitoire de Chaumette, elles avaient dû re-' noncer à cette hideuse parure. Un grand nombre de femmes, par fanatisme politique ou par curiosité, suivaient avec assiduité les séances des comités, des clubs et de la convention; et comme, pour échapper au reproche de paresse, elles s'occupaient pour la plupart d'ouvragesd'aiguille, on les désignait sous le nom de triœleuses : celles qui accompagnaient de leurs applaudissements ou de leurs cris de joie la charrette des suppliciés étaient appelées furies de la guillotine.
e. La guillotine jouait un râle si important dans le régime de la Terreur, qu'elle était devenue un objet de mode, une sorte d'amulelle révolutionnaire : les femmes la portaient suspendue à leur cou ou en boucle^ d'oreilles; les jouets d'enfants étaient souvent de petites guillotines fort bien imitées; des fonctionnaires élevés, des membres de la convention, faisaient apporter sur leur table des guillotines d'acajou, et s'en servaient, à la grande satisfaction des convives, pour décapiter la volaille ou le gibier. Ces hommages ridicules et honteux rendus à l'instrument de mort étaient rares sans doute, et l'imagination s'est plu à les généraliser, en haine des souvenirs du jacobinisme; mais on ne peut nier qu'ils n'aient déshonoré quelques salons et quelques hommes. Une loi, rendue le 31 septem-
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CONVENTIOM NATIONALE.
bre 1795, avait d'ailleurs interdit aui galériens de ïtôï! porter désormais le bonnet rouge, emblème de la liberté : les mœurs ne lardèrent pas à réagir et à se montrer plus fortes que cette loi. En attendant, les modes, par les nouveaux noms qu'elles avaient adoptés, Caisaiententrer la révolution dans tous' les détails de la vie privée : l'état de domesticité avait été aboli comme dégradant, mais les serviteurs à gages s'appelaient o/jïcietfxettuioyaienlleurs maîtres; le nom de monsieur était systématiquement réservé aux suspects; dans les usages du monde comme dans les actes publics, on ne s'appelait point autrement que citoyen.
Lob liens de la famille, si souvent affaiblis depuis la Lt^miua révolution, étaient abandonnés au caprice de l'immora- r*«>iiitM». lité ou des passions; l'autorité du magistrat avait été, en quelque sorte, substituée à la puissance paternelle, et aucun frein ne comprimait les emportements d'une adolescence vicieuse : les enfants n'étaient plus confiés à la vigilante sollicitude de leurs mères qu'autant qu'ils coDsenlaient à subir ce joug; la loi ne voyait en eui que de petits citoyens qui avaient leurs droits ; elle substituait la patrie à la famille. Pour le mariage, cette base nécessaire de toute société civilisée, il était en réalité détruit par le divorce; les époux étaient toujours mailres de rompre leur union, de se séparer, de contracter séparément de nouveaux mariages, et il leur suffisait d'alléguer l'incompatibilité de leur humeur. Les peuples sauvages eux-mêmes ont presque toujours redouté d'abolir ainsi le lien légitime, en dehors duquel il n'existe point de famille; mais la révolution, dans ses entraînements aveugles vers la liberté et la nature,
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301 nËvoLunoH française.
ÏÏÏC n'availvoulu respecter aucune règle préesistanle. A ce scandale la loi en ajoutait un autre plus déplorable : elle donnait une prime h l'inconstance ou au vice, en accordant, à titre d'indemnité et de secours, une pension aux filles mères qui ne renonçaient pas à nourrir le fruit de leur faute. Ainsi Chaumette croyait laisser bien loin de lui saint Vincent de l'aul, ce héros de la chanté chrétienne, qui s'était borné à recueillir dans des hospices les enfants abandonnés. <^'' Les temples catholiques étaient demeurés fermés ou J^i^Jj^, profanés par le schisme, et aucun prêtre n'osait pai> T?^. raîlre revêtu des signes extérieurs de son ministère. Les prêtres, dépouillés de leurs biens, traités en suspects, emprisonnés, déportes, menacés de mort, se cachaient et se voyaient réduits, comme les martyrs et les confesseurs des premiers siècles, h oITrir le saint sacrifice dans des retraites reculées et obscures. D'autres erraient dans les campagnes; et plusieurs de ceux à qui une courageuse hospitalité avait été offerte n'osaient compter sur la liberté pour le lendemain. Cependant de généreux chrétiens bravaient encore les écliafauds et se réunissaient, par petits groupes, pour entendre la messe et participer à l'eucharistie. La mort eût été le prix de leur courage; mais Dieu veillait sur ce troupeau dispersé et sans pasteur. Ce n'était qu'après de patientes épreuves qu'on arrivait à faire bénir les unions nuptiales, et la presque totalité des citoyens se bornait au mariage civil. Pour le baptême, on l'administrait dans des chambres; mais les parents différaient ordinairement de réclamer pour tes nouveaux-nés le sacrement qui fait les chrétiens, et on ne saurait dire
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GoiranmoR katiouaui. sos
combien d'enfanls furent ainsi retenus en dehors de la ~ communion catholique. Depuis longtemps on se dispensait d'ofîrir aux condamnés h mort lu ministère d'un confesseur, et d'ailleurs la loi n'approuvait que les prêtres interdits et apostats. Parmi ceux qui étaient restés fidèles, il s'en trouvait d'assez généreux pour suivre dans la foule la charrette des suppliciés, et pour stationner au pied de la guillotine, en donnant, sous condition et dans les limites que l'Ëglise a déterminées, l'absolution aux malheureux qu'on attachait à la planche fatale. Même après le supplice d'Hébert, la sépulture était donnée aux morts sans appareil religieux; les cimetières, nus et vides, n'avaient pour ornement que la statue symbolique du Silence, et le peuple aurait pu dire, avec ses magistrats municipaux et ses philosopha, que la mort est un tonmteil pour l'éternité : cette pensée consolait et fortlGait les tyrans, mais l'innocence n'avait point encore désappris à espérer en Dieu.
On célébrait la décade, et le repos du septième jour ci. n'était observé que dans le silence de la solitude : le tribunal révolutionnaire attendait quiconque aurait osé fermer boutique le dimanche. Les niveleurs avaient poussé la stupidité de leur zèle jusqu'à proscrire le nom des saints; on disait la rue Honoré^ le faubourg Aittoine, le boulevard Denis : tout autre langage eût désigné -un homme suspect. Ceux qui s'appelaient Leprince, Leroi, Leduc, etc., avaient renoncé à ces noms flétrit, pour en prendre qui eussent appartenu aux républiques antiques. Les enfants recevaient pour prénoms, h l'impérissable ridicule de cette époque, les
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«ffi RËVOLUTIOn FRAltÇAISE.
~ noms historiques de Manlius, de Brutm, de Seétola : il était prudent de choisir Marat pour patron des nouveau-nés. Quant aux villes et aux communes telles que Saint-Denis, Bourg-la-Beine,Fontcnay-le-Coin te, et autres, on changeait leur dénomination en celles de Franàade, Bourg-tifirc, Fontenay-Ie- Pewp/e; et, bien souvent, le nom de Harat prenait place dans la nomenclature géographique. Sur la porte de chaque maison, des mains prévoyantes avaient tracé, en gros caractères, ces mots : Liberté, égalité, fraternité, od la Mort; et l'on espérait que l'exterminateur républicain, en faisant sa ronde, ne ferait pas descendre le deuil sur des foyers domestiques ainsi protégés.
Comme gages de la fortune publique, les assignats avaient beau reposer sur les biens nalionauxet sur le produit des confiscations, ils perdaient de leur valeur dans une proportion énorme, el n'étaient plus que des signes frappés d'impuissance. La convention déiM'éla la peine de mort contre quiconque oserait refuser de prendra le papier-monnaie au pair, et cette loi fut exécutée. L'effet en fut momentanément terrible; !e numéraire continua à se cacher, l'assignat fi circuler dans le commerce. Cependant les habitants des campagnes s'obstinèrent à nn point livrer leurs denrées en échange de cette valeur fictive, et la crainte d'être ruiné l'emporta plusd'unc fois, même dans les villes, sur la peur d'être tué. Les biens des individus condamnés pour crime de contre-révolution étant acquis à la république, c'était là pour les gouvernants une ressource précieuse qu'ils se gardaient bien de négliger : aussi l'un d'eux (c'était ce même Barrère, qu'on appelait l'Anacréon de
GOHVENnO» NATIONALE. joi
de la guillotine} osait-il féliciter la patrie de battre mon- ~ naie sur la place de la HéDolulion.
Au milieu de tant de misères et de tant de têtes coupées, jamais il n'y avait eu à Paris un plus grand nombre de bals publics et de représentations théâtrales. Les aristocrates et les suspects encore non incarcérés s'y trouvaient en masse, soit pour échapper aux regards scrutateurs, à l'aide du plaisir, soit pour se voir et se reconDaitre.
Les théâtres avaient été remplis durant les fatales journées de septembre, et le ballet de l'Opéra avait donné au public les danses voluptueuses du Jugement de Paris : la foule s'y était portée le 21 janvier, le 1 6 octobre, et chacun des autres jours marqués par de sanglantes immolations. Le ^ombre des théâtres de Hiusique s'augmentait; il y avait des hommes de lettres chargés de composer des pièces pour l'amusement des sans-culottes, des acteurs qui inventaient des lazzi destinés à jeter l'opprobre sur des victimes, ou à dérider le visage des juges. Cependant, au milieu de farces bouffonnes ou impics qui soulevaient les rires obscènes de la multitude, ce qu'on aimait lo plus à voir, c'étaient les pièces du répertoire seutinienUtI, y Honnête Criviinel, le Philinte de Molière^ le Bon l'ère et beaucoup d'autres œuvres scéniques où l'on étalait les vertus primitives de l'âge d'or. Les jacobins et les membres du comité de salut public venaient le soir se délasser à de pareils spectacles ; ils y parlaient avec eDlhousiasme nature, fraternité, sensibilité; parfois -aussi ils s'y trouvaient émus jusqu'au! larmes; elle lendemain, aussi implacables que la veille, ils conti-
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308 RfiTOLUnOH FRANÇAESE.
~ nuaient à accroître le nombre des veuves, à faire couler les pleurs des orphelins el le sang des victimes. Peu de pièces de théâtre composées durant ces jours terribles ont survécu à la popularité d'un morncnl qui les accueillit; on citerait à peine Épichari$ el Néron, tragédie de Legouvé ; l'Intrigue épistolaire, de Fabre d'Églantine, et un Tort petit nombre d'opéras sauvés de l'oubli par la musique de Héhul. I>a plupart des autres compositions dramatiques de cette époque, si on osait les exhumer, ne serviraient qu'à tléshorîorer la révolution, par le cynisme et l'infamie dont elles furent empreinles. Les unes (et puisse l'opprobre de ce sacrilège ne point retomber sur notre malheureuse patrie!) livraient aui sarcasmes des faubourgs l'Homme-Dieu, le Saint des saints; les autres représentaient des papes aux enfers, et rappelaient involoQtairement, après cinq siècles, ce pieux gémissement de baule : Je vois le Chritl captif en son vicaire, je le vois moqué, etc. En général, on aimait à choisir pour sujet de ces ignobles pièces des prêtres se glorifiant de leur nposla^^ie, ili's moines jetant le froc et se livrant à la (lébaucho, dos pénilL'iiti's victimes de la confession, et des religieuses enchaînées à l'autel malgré elles ou languissant dans les souterrains de leurs cloîtres. Quelques dramaturges réhabilitaient l'échafaud, et le théâtre des Sans-Culottes (ci-devant Molière) donnait au public la Cinllotine (Vtimour; d'autres (et parmi eux on remarquait l'odieux Sylvain Maréchal) faisaient servir la comédie et le vaudeville à propager l'athéisme et le culte de la raison. Cependant la portion honnête de la société, lorsque parfois elle hantait
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CONVBHTrOH -NATIONALE. SOS
certains Ihdâlres, suivait de préférence les pièces de rm. l'nncien répcrloire; et alors, retrouvant un courage vague et des traditions de vertu el de pudeur, elle applaudissait à quelques seatiments honorables encore exprimés sur ta scène, elle saisissait avec une malice attentive toutes les allusions qui pouvaient laisser entrevoirsa haine contre les jacobins: aussi le parti qui tenait la hache voyait-il partout des conspirations et des dangers. Quand le nom de roi se rencontrait dans une comédie ou dans un couplet, il ordonnait qu'on j substituât celui de loi ; et le bon sens s'arrangeait tant bien que mal de ce ridicule changement. L'exempt qui venait arrêter Tartufe, au dernier acte, se gardait bien de parler avec Holière de son prince ennemi de la fravde; il annonçait, en vers détestables, que le fourbe allait être traduit au tribunal révolutionnaire. On se fatiguerait à relever ces souvenirs d'un républicanisme puéril et indigne de l'histoire; mais l'on ne doit point perdre de vue que ces absurdes vexations émanaient de gens qui avaient encore sur les lèvres leurs anciens anathèmes contre les censeurs royaux.
La poésie, défigurée et asservie par ces précautions uiuntan. subalternes, ne s'était point entièrement éteinte; elle p»^revivait dans quelques hymnes républicains, tandis que jf„viiiahf d'un autre côté le génie littéraire de la nation cherchait encore à se manifester par l'éloquence de la tribune. Ce qu'on a dit des poèmes de Tyrtée redevenait croyable, lorsqu'on entendait parler des victoires remportées par les années de la république, au chant de la Marseillaine. Vainement les assassins de septembre et les courtisans de la guillotine avaient-ils cher-
tiTcn. rtaç. — cunv. »t, ii. H
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210 nËVOLUTION PHAIfÇil^.
" ché à déshonorer cet hymne de guerre, en le mêlant aux exécutions et aux massacres; nos soldats et nos généraux s'étaient obstinés à l'adopter, à le faire retentir au milieu des batailles, et plus haut que le bruit du canon. Fallait-il aborder de ftt»nl des batteries," des redoutes hérissées d'artillerie et de palissades ; nos bataillons, écrasés sous une pluie de mitraille, commençaient-ils k s'ébranler et à lâcher pied; un représentant du peuple, ceint d'une écharpe tricolore, un général, élevant son chapeau militaire à la pointe d'un sabre, se présentait au premier raug, et entonnait d'une voix vibrante cette strophe si connue : Allons, enfants de la peUrrie, etc., ou celle qui commence par ces vers:
Amnur sacré de la patrie,
Conduis, Eoutieosnos bns Tcngcur^...
et les soldais, ralliés et Torlifiés par un sauvage enthousiasme, répétaient à leur tour le refrain; puis ils emportaient à la baïonnette, et léte baissée, les retranchements de l'ennemi.
Un hymne républicain que la ManeUlaise ne fera point oublier avait été composé par Marie-Joseph Ghénier, membre de la convention nationale; c'était h Chant du ticiparl: à l'imitation des odes antiques, il se composait de strophes et d'autistrophes, et le chœur répétait ensuite ce refrain accoutumé : La répubUqite nous appelle, etc. Ce souvenir ne s'effacera jamais de l'esprit de ceux qui furent acteurs dans ces terribles scènes. Or, tandis que Mario-Joseph Gbénier composait ces chdnls révolutionnaires, qui faisaient fermenter
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CONVBNnOW NATI0SAL8. Itl
renlhousiasme et l'amour du sacrifice dans beaucoup 1794. de cœurs, son frère André Chénier alteodait, dam l'obscurité d'une prison, l'arrêt qui devait décider de son sort : ce jeune poète charmait les tristesses de son sort par des compositions mélancoliques dont nous ne devons pas oublier dementionner le souvenir. Le talent d'André Chénier n'était point encore parvenu à sa maturité, il avait besoin, pour éclore, d'un peu plus de soleil et de quelques aonées tranquilles ; qui sait même (si la révolution eàt laissé vivre le jeune poëte), qui sait s'il n'eût pas erCacé.psrmi&es' œuvres un trop grand nombre de pièces dans lesquelles respire le sentiment païen, à l'aide desquelles la volupté travaille à séduire, à amollir le cœur? C'est un malbeur pour sa mémoire qu'il ait si souvent mis l'art au servicade l'amour. Hais le talent d'André Cbéoier, incomplet, sans cbasteté, tel qu'il était encore, opprimé, enchaîné, proscrit, n'en restera pas moins comme le monument le plus poétique de cette époque, comme une source de regrets, lorsqu'on songe i l'échafaud au pied duquel vint se briser cette harpe, dont les aocents manquèrent d'ailleurs trop souvent de chasteté. La littérature française compte peu de souvenirs aussi cruels, et bien peu des monuments qu'elle nous a transmis pour modèles sont dignes d'être comparés à la Je^me Captive, cette touchante élégie qu'André Chénier composa dans »a prison.
L'histoire ne descendra pas jusqu'à citer les noms rcci^^. obscurs des versificateurs sans génie et sans convictions qui se firent alors, avec lâcheté, les thuriféraires de l'anarchie, de l'athéisme el du couteau: nous laisse-
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Sfî BÉVOLOTCOK FRAKÇAISE.
704, rons dans l'opprobre de l'oubli leurs poèmes sans nom, qui eurent le triste honneur d'être admirés par les cordeliers. Ces misérables avaient trouvé le secret d'une litLéralure que, dans leur jargon, ils appelaient sans-culottide, et que, par pudeur, nous ne chercherons pas à exhumer. Gardons-nous toutefois de con-
bfuo. fondre avec eux le poète T^ebrun, dont les odes; trop souventempreintesde pensées odieuses ou sanguinaires,
!iue étincellent çà et là de béantes inattendues. DeliUe gardait le silence; il était secrètement du parti des vaincus, en voyant â l'œuvre les philosophes , ses maîtres. Un jour, les dominateurs républicains osèrent lui demander un chanl de circonstance ; et il ne répondit à leur vœu qu'en leur livrant ce célèbre dithyrambe sur l'immortalilé de l'âme, qui doit être pour les oppresseurs
Linrp*. une cause permanente d'effroi, La Harpe, autre disciple de Voltaire, avait été entraîné par la peur dans la voie des excès démagogiques, et il avait eu, dans les affreuses journées de septembre, le malheur de prononcer, dans une séance du Lycée, et le bonne! rouge sur la tête, un liymne à la liberté qui aime la mort; depuis, il avait applaudi aux sanglantes réactions révolutionnaires, et on avait pu le croire pour jamais engagé dans cette route funeste : c'était une erreur. Quelques critiques dirigées contre le talent oratoire de Robespierre venaient de le rendre suspect, et il était maintenant dans la prison du Luxemboui^ à attendre l'expiation de ses fautes. On sait que Dieu toucha son cœur, et que, dans cet asile misérable, la Harpe, en proie à de sincères remords, revint à la religion, qu'il avait tant de fois méconnue ou blasphémée. Vers
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le même temps, le chevalier de Floriaft, qui s'élail mt. réfugié à Sceaux, venait à son tour d'être arrêté et Fioriu. incarcéré dans la maison de la Bourbe, alors désignée sous le nom de Port-lJbre. Il ne s'y convertit pas, mais il y subit à ce point les émotions de la peur, que, peu de temps après sa liberté rendue, il mourut d'une maladie lente. Plus heureux, le jeune Lacretelle, son LKMeit*. ami, trouvait momentanément son salut dans les armées. Quant à Roucher, l'auteur du poëme des Mo**, Boucher. et l'ancien collaborateur d'André Chénier et de Charles Lacretelle, il était en prison, et. ne devait en sortir que sur la charrette des suppliciés. D'autres poêles, Saint-Ange, Laya, Parseval de Grandmaison, Fontanes, Ducis, se reposaient, attendaient, ou s'eflbrçaient de se Taire oublier. Parmi les noms de ceux qui ne craignaient pas de solliciter l'attention publique figurait Arnault, déjà célèbre par ses tragédies de Lucrèce et de in>>aii. Marius. Nous ne parlerions guère de François de Pnoçou Neufchâteau, si l'une de ses comédies, Paméla, imi- NeufcMtean. lation assez heureuse de Goldoni, n'avait eu, à cette époque, une sorte de retentissement politique. L'auteur y montrait un noble qui épousait sa servante ; mais il avait la maladresse de prêter à ce gentilhomme des sentiments généreux et des vertus, et la république n'avait pas coutume de tolérer de pareils scandales. Les représentations de Paméla furent promptement interdites , et les acteurs du Théâtre-Français, suspects d'incivisme, renfermés dans une prison, •dont les portes ne s'ouvrirent pour eux qu'après dix mois.
La république avait supprimé toutes les académies et vundiUuiM.
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su RËVOLUTtON FRANÇAISE.
~ les anciennes compositions littéraires ; sur presque tous les points du territoire, on avait livré aux flam" mes, comme titres féodaux 00 souvenirs de l'esclavage, les papiers, les parchemins, les manuscrits entassés dans les archives ; et ces incendies, allumés par des mains ineptes, avaient dévoré de précieux, documents nécessaires à l'histoire naliooale. Le célèbre chimiste
. Lavoisier, l'un des hommes doBt la France s'honore à juste titre, ayant été condamné à mort sous prétexte .de :Conspi ration, sollicita un délai de quelques jours, qa'il voulait consacrer à terminer une expérience utile ^x progrès de la science. L'accusateur public refusa de laisser vivre pendant ce court intervalle l'auteur de la Nouvelle Théorie chimique, l'émule de Laplace, de Lagrange et de Fourcroy. «.La république n'a pas « hesoin de savants, » avait dit Fuuquier-Tinville en faisant conduire à la mort cet homme illustre; et Lagrange, en apprenant le supplice de son ami, s'écria douloureusement : « Il ne leur a fallu qu'un moment « pour faire tomber cette léte, et cent années, peat- «étre, ne suffiront pas pour eu reproduire une sem- <f blable I »
Bientôt les pourvoyeurs d'échafaud eurent seuls la parole au milieu de la société épouvantée , et silencieuse. Sur toute la France, des comités révolution-
. naires, composés de grossiers jacobins et de sans-culottes illettrés, faisaient poursuivre, arrêter, incarcérer les hommes dont la position sociale avait excité leur grossière jalousie : personne n'était sOr de coucher* jusqu'au matin dans son lit, et, selon l'expression de fiarrère, chacun se trouvait au pied de la >guillotine.
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COtiTEimO» NATIONALE. S15
Aussi l'instinct de la vie semblait éteint dans quelques ^^^^ âmes, et remplacé par la résignation inintelligente du sectaire oriental, qui se soumet à l'inévitable fatalité. Le supplice était devenu pour le peuple français un genre de mort naturel : on s'y préparait, on le préférait même aux angoisses inséparables d'une détention trop longue; en d'autres termes, la multitude tendait la gorge au bourreau, et toute idée d'opposition et de résistance disparaissait devant cette certitude de l'impuissance ou de la mort. Or, comme il est impossible que la vie et l'énergie abandonnent une grande nation telle que la France, tout ce que le cœur du pays perdait en résolution et en courage se reportait aux extrémités. L'existence était devenue pour les individus un bien de peu de valeur, une possession précaire ; mais le peuple tenait avec une ardeur incroyable à sa nationalité, à sa gloire; et plus l'on se taisait autour de t'échafaud et dans le prétoire de Fouquier-Tin ville, plus l'on retrouvait d'audace et de dévouement sous le canon de l'étranger et aux frontières. Les camps, au moins, étaient purs de guillotine et de délation , et la plus grande ressource pour écbapper au couteau consistait h vaincre.
L'Europe, attentive à de tels spectacles comme à des duposiudi luttes de gladiateurs, cause d'émotions sans cesse re- rEnrt^s, naissantes, cherchait à se rendre compte d'un résultat qui l'épouvantait. Après tout, la France lui apparaissait gouvernéeetvictorieuse : aussi les germes de lassitude et de découragement qui existaient dans plusieurs cabinets continuaient-ils à se développer et à fortifier, à l'étranger, le parti de la non-intervention et de la paix.
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S16 RËVÛLUnOK FRANÇAISE.
L'Aulidche avait été malheureuse dans la dernière campagne, et, quoique résolue à ne point laisser impunis les meurtriers de Ma rie- Antoinette, elle trouvait le fardeau de la guerre bien lourd et fort onéreux; la Prusse, qui, dans la ruine de la république française, voyait l'Aulriche agrandie de l'Alsace, de la Lorraine et de la Franche-Comté, tandis qu'il lui fallait, pour sa part, renoncer à l'espoir de ces riches dépouilles, conti- ' nuait à se demander si elle n'était pas dupe de ses sentiments chevaleresques, et s'il ne valait.pas mieux consacrer toutes ses ressources militaires à tenter des conquêtes du câté de la Pologne. Les puissances secondaires craignaient ou hésitaient, la Russie gardait toujours l'expectative. Seule, parmi les grandes puissances, l'Angleterre poussait à la guerre et sollicitait l'Europe entière à ne se point rebuter devant la nécessité des sacrifices. De concert avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, le ministère que présidait M.Pittétaitoccupéàréchauffer la Prusse, à stimuler l'Autriche; mais il avait beaucoup de peine à (aire oublier les revers de la campagne de 1793, et tant de pertes en trésors, en hommes, en positions stratégiques; malheurs et défaites dont le duc de Brunswick et le général Wurmser. la Prusse et l'Autriche, se renvoyaient réciproquement la responsabilité.
L'Angleterre obtint de la czarine qu'on ferait à la Prusse, dans les dépouilles de la Pologne, une très-belle part, si la Prusse ne renonçait pas à batailler sur le Rhin contre la république française. L'Autriche fut en quelque sorte satisfaite par la démission du duc de Brunswick; elle y vit une réparation, et aussi l'aveu
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CONVENTION HATlONAtJ. !17
des fautes commises. L'Angleterre et la Russie ne négli- Janv. i?9i. gèrent rien pour la maintenir et l'encourager dans la politique de la guerre : elles lui représentèrent que si la dernière campagne était perdue comme opération stratégique, il n'en était pas moins vrai qu'elle n'avait point diminué la puissance et les ressources de l'Europe; et que du moment où la l'russe consentait à rentrer en ligne et à agir, celte fois, avec vigueur et sans arrièrepensée, tout indiquait pour l'Âulriche et pour les armées de la coalition l'éventualité d'une belle revanche.
L'Angleterre, en suivant cette marche, obéissait aux instincts de sa grandeur; elle gardait la seule attitude qui fût compatible avec ses intérêts présents et à venir; mais les passions et les ambitions qui disputaient à Filt le gouvernement de la Grande-Bretagne jugeaient autrement les questions, et ne négligeaient rien pour contrarier la politique de la guerre.
La session du parlement anglais fut ouverte le 21 jan- Aniiucie vîer 1 794, jour anniversaire de la mort de Louis XVI; J«» ^ et le discours de la couronne, dans lequel on fit un ex- "s'*''posé inûdèle et incomplet de la situation, sollicita vivement les deux chambres à sanctionner la durée de la guerre : « Milords et Messieurs, dit le roi, nous a sommes engagés dans une lutte de l'issue de laquelle a dépend le maintien de notre constitution, de nos lois, « de notre religion, et ta sécurité de la société. » Ces paroles furent vivement applaudies par les majorités ministérielles, dans les deux chambres ; mais l'opposition, s'inquiétant moins de la gloire de l'Angleterre que de la chute de Pitt, demanda que des négociations
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!1S HÉVOLUTIOR FRANÇAISE.
F«v.i79i. fussent ouvertes pour amener une paix honorable. M. Fox se montra éloquent et passionné en exposant le tableau des' fautes de détail et d'ensemble qu'il reprodiait à H. Piit. La réponse du minisire fut éloquente et digne : après avoir rappelé que l'Angleterre était obligée de faire la guerre tant qu'elle ne recevrait pas satisraction pour le passé et sécurité pour l'avenir, il ajouta : « Si l'on suppose que nous ayons éprouvé dés « difficultés et des malheurs dans le cours de celte « guerre, ce n'est qu'une raison de plus pour redoubler « d'elTorls!... Hais, m'a-l-on dit, vous ne ferez donc a jamais la paix avec lesjacobins? 11 m'est extrêmement « diflicile de répondre à une telle question, et il ne « serait ni prudent ni raisonnable d'y donner une « réponse définitive dans le moment actuel. C'est une a question dont la solution doit dépendre des événea menls. Comme les circonstances peuvent changer, il H faudra nécessairement suivre difîérentes lignes de « conduite, et je n'aurai pas l'indiscrétion de me laisser « engager à un seul système. Quant aux circonstances « présentes, je n'hésite pas à déclarer que j'aimerais « mieux persévérer dans la guerre, même au milieu « des plus grands malheurs, et que je regarderais cette « conduite comme beaucoup plus sûre et plus honoraMe « que de faire la païx avec les meneurs de France dans « leur étal actuel... On a dit que le rétablissement de « la royauté n'apporterait aucune sûreté additionnelle « à la solidité de la paix, et que les Français seraient « encore également formidables pour ce pap. Mais « c'est une assertion étrange et dénuée de fondement. « La monarchie française, dépouillée comme elle le
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CONVENTION KjITIONALIS. Ï19
« terail d'une partie de sa puissance et affaiblie dans Téi. i79t. « ses revenus, ne pourrail être aussi formidable qu'un « système qui s'est montré plus dangereux que la « monarchie dans la plénitude de son pouvoir et au
«sommet de sa grandeur Dans cet état de choses,
« qu'a?ons-nous de mieux k faire qu'à leur résister «jusqu'au temps où la Providence, bénissant nos « efforts, nous aura as&uré l'indépendance de notre « pays, à laquelle se trouve lié l'iatérét général de 0 l'Europe? » Ce discours oonquil la niajoriLé; la chambre des communes, par un vote presque unanime, adhéra à la politique du ministère et lui accorda l'argentet les hommes dont il avait besoin : la chambre des lords n'hésita pas à s'associer à cette résoluLion.
Les trois grandes puissances qui avaient jusqu'alors "i'P^'^'J""" supporté le principal fardeau de la coalition se trou- 'ôm»^"" vaient prêtes à rentrer en ligne ; et le ministre anglais, de »«t. fort de l'appui du parlement, cherchait h rallier toutes les Torces de l'Europe contre la France. En attendant que l'empereur d'Allemagne pût venir en personne • dans 363 provinces de Belgique stimuler le zèle aHaibli des populations, le soin de diriger les opérations militaires fut confié au général Mack, récemment nommé dief d'état-raajor de l'armée autrichienne. C'était un homme de guerre aventureux, assez capable de mettre en avant des combinaisons neuves et hardies, mais qui, dans l'exécution de ses plans, était ordinairement fort au-dessuus de sa propre renommée. Mack partit de Vienne dans le courant de janvier; il se rendit successi- Teoient en Belgique et à Londres, pour communiquer ses plans au prince de Cobourg et au gouvernement
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n» RÉVOLUTION FRANÇAISE.
anglais. En passant à Bruxelles, il y reçut tes honneurs qu'il est d'usage de réserver aux illustres capitaines, aux sauv.eurs des empires; à Londres, il représenta que tout le système !>tralégique de la prochaine campagne devait consister à marcher droit sur Paris par la route de Guise et de I>aon, et à s'ouvrir ce chemin en emportant Landrecies, qui tenait encore au centre de la ligne française. Pour assurer le flanc droit de l'armée d'invasion, Mack proposait d'inonder la Flandre marilime; du côté de la gauche, il maintenait les troupes en observation vers Maubeuge, Givet et PhilippeviUe ; il couvrait la Meuse en appelant sur ce point lecontlogent armé de la Prusse; enfin, comme moyen de diversion, il demandait qu'on opérât un débarquement sur les côtes de la Vendée et de la Bretagne. Ce plan paraissait habile: mais il eût fallu, pour le faire réussir, te mettre vigoureusement à exécution dès l'origine de la guerre. Au moment où Mack le faisait adopter par M. Pitt, la convention en était venue à opposer à ses ennemis une nation aimée, et on ne pouvait désormais espérer do vaincre la France républicaine par une marche auda- • cieuse sur Paris. Le spirituel Rivarol, alors émigré à Bruxelles, jugea le système de Mack en ce peu de mots : « Les coalisés sont toujours en retard d'une idée, d'une « année et d'une armée. » Cette raillerie cachait ua sens profond.
Cependant le comité de salut public, bien qu'il n'eûl
[ point une exacte connaissance de ces détails, ne mettait
nullement en doute la nécessité de préparer le pajs à
une résistance sérieuse. Il envoya d'abord des agents à
Maycnce et les chargea d'une mission diplomatique
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COSÏERTIOS SATIOHALE. Î21
clandestine, qai, sous le prétexte de l'échange des pri- "m^ sonniers, tendait à détacher la Prusse de la coalition et à obtenir la neutralité de cette puissance. La Prusse parut disposée à écouter les propositions qui lui furent faites, et elle se laissa promettre, sans faire parade d'une grande indignation, la possession des évôchés de Wurlzbourg, de Bamherg, de Spire, de Worms et de Mayence. Les agents du comité de salut public allèrent même jusqu'à promettre, au nom de la république française, qu'elle s'abstiendrait d'intervenir pour empêcher le partage de la Pologne. Le cabinet de Berlin montra de l'bésilation; mais les envoyés de H. Pitl rappelèrent le roi de Prusse à une politique plus loyale : ils firent plus ; ils stipulèrent, au nom de l'Angleterre et de la Hollande, que ces deux nations payeraient à la Prusse d'énormes subsides qui lui permettraient de faire face aux frais de la guerre. Il est vrai qu'en revanche le cabinet anglais se réserva de diriger lui-même les mouvements de l'armée prussienne. La Prusse, en acceptant cette politique mercenaire, épargna ses trésors; mais elle descendit, aux yeux des peuples, du rang oà l'avait élevée le génie de Frédéric. On en était là de part et d'autre, lorsque la grande insurrection des patriotes polonais opéra, en faveur de la France, une diversion qui ne fut pas inutile.
Tant que la conduite des affaires extérieures avait été laissée aux girondins, la politique de la France avait eu pour base, dans la lutte engagée contre l'Europe, l'éventualité d'une insurrection en Pologne. Brissot et les hommes d'État de cette^école faisaient entrer dans
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2fi RËVOLtmON FUiNÇAISE.
iirii 1791. leurs calculs les embarras immenses qu'une guerre nationale, entreprise sur la Vistule, occasionaerait k nos ennemis, el ils n'avaient rien négligé pour encourager Kosciusko, Mostowsky et les autres cliefs polonais qui élitient venus réclamer l'appui de la France. Robespierre et le comité de salut public se montrèrent beaucoup moins empressés à venir en aide à la Pologne et à engager ta France dans cette cause. Ils ne renooçaient jamais à l'idée de conclare une paix séparée avec la Prusse; mais, pour en arriver à de telles fins, il était nécessaire d'abandonner la Pologne à ses destinées, et do ne donner sous ce rapport, au cabinet de Berlin, aucun sujet d'inquiétudes. Us révolutions et les cours, quelque soi l leur drapeau, ne sont que trop souvent portées à adopter la même diplomatie; et le comité de salut public, à l'égard de la Pologne, ne faisait que suivre, à son insu, le système de Louis XV. -^t^iude Quoi qu'il en soit, l'insurrection polonaise, tst écla-
puti^^ tant, au mois d'avril 1794, sur les frontières de la Prusse et de l'Autriche, préoccupa l'atteotion de ces deux puissances et les contraignit à diviser leurs elTorts ou leur action. En même temps, ce mouvement national ne permit point à la Russie d'agir par elle-même contre la France, et ce fut pour la convuition une ctrconslance très-heurense. L'empereur d'Allemagne, qui s'était rendu dans les Pays-Bas autricbiens pour surveiller par lui-même les opérations de ses lieutenants, commença à se dire qu'il était temps de revenir h Vienne et d'observer de ses propres yeux ce qui se passerait en Gallicie : or, pendant son séjour en Belgique, il ne dut pas se méprendre sur les dispositions de
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COSVEKTION HAnONALB. 2K
ce pays à l'égard de la dominalion autrichienne. L'An- Airii iTSi. glelcrre, en ce qui concernait la Pologne, dont elle avait autrefois embrassé la cause, suivit l'exemple du comité de salut public et de Robespierre. Elle laissa tranquillement la Bussie, la Prusse et l'Autricbe se partager ce royaume malheureux : en présence de la nécessité d'écraser la France, elle dédaigna la politique de principes et de sentiments. La Suisse, la Suède et le Danemark continuèrent de demeurer neutres; la Turquie rompit tout rapport avec la république française et refusa de reconnaître ses ambassadeurs'. En Italie, le roi de Naples, se trouvant dans l'impuissance de prendre une part active à la coalitioD, ajourna le départ de ses troupes el rappela ses flottes : la république de Gênes ne témoigna à la France que des sympathies stériles, et les Hottes anglaises vinrent jusque dans ses ports attaquer le commerce français et abattre notre pavillon; la Toscane consentit à renvoyer le chargé d' affaires républicain, mais elle refusa d'enU'er dans les hostilités; le roi de Sardaigne persista énergiquement dans sa lutte contre la France; et la république de Venise (elle existait encore), se faisant illusion sur sa faiblesse, mais exallée par les souvenirs du temps où son doge épousait la mer, eut l'imprudence de lever des troupes, d'armer des vaisseaux et d'entrer dans la coalition : quant à l'Espagne, les victoires de Ricardos et les événements de la dernière campagne lui conseillaient de redoubler d'efforts et de persévérer dans la guerre. Telle était la situation politique de l'Europe au commencement du printemps de 1 794.
Les armées coalisées, qui entouraient encore notre
221 EÈVOr.UTION FHANÇAISE.
H(E 1191. frontière du nord comme une ceinture de camps, pou- SiiuitioD vaient être ainsi numériquement évaluées : sur la ligne dct!?^! du Rhin, de Manlieim à Bàle, le duc de Sa^ce-Tcschen commandait les Autrichiens et les émigrés, formant ainsi une masse de soixante mille hommes ; du cdté de Mayence, étaient rassemblés soixante-cinq mille combattants, tant Prussiens que soldats recrutés dans les autres parties de l'Allemagne ; le général autrichien fieaulieu, avec un corps de vingt mille hommes, couvrait le Luxembourg; elle général Blankcnstein, ayant sous ses ordres des forces égales, défendait le pays de Trêves. Le prince de Kaunilz, avec une division de dix-huit mille hommes, campait sur la Sambrc, devant Namur et Charleroi; enlin, l'armée principale, forte de cent vingt mille combattants, Autrichiens, Anglais, Ilanovriens et Hollandais, se trouvait resserrée entre le Quesnoy et l'Escaut : cette armée obéissait, du moins en apparence, au prince de Cobourg, sous les ordres duquel le général Clairfayt commandait l'aile droite.
La France opposai ta ses ennemis des foiccsau moins égiiles : c'était le moment où la république, par les soins du comité de salut public et surtout de Carnot, avait organisé pour sa défense, du nord au midi et de l'Océan au Var, onze armées, dont l'effectif, en y comprenant les garnisons, s'élevait à près de huit cent mille hommes. La plus considérable de ces armées, celle du Nord, était commandée par le général Picbegru, et comptait cent cinquante-quatre mille combattants, alors répartis dans plusieurs camps et places fortes qui s'étendaient de D'inkerque à Avesnes. L'armée de la Moselle, celle des Ardonnes et celle du Rhin,
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CÛKVEimOB NATIONALE. W5
complétaient la garde des fronlières, depuis le Hai- lUi i7M. □aul jusqu'à Bâie; leur effectif, en y joignant les garnisons, s'élevait à près de deux cent quarante mille hommes.
Sur les mers, l'Angleterre, qui venait d'accroître ses forces au moyen de subsides extraordinaires votés par le parlement, couvrait la Méditerranée et l'Océan de ses nombreuses escadres : et comme si la supériorité incontestable de ses armements ne l'avait pas sufCsamment rassurée, elle avait eu la pensée, jusqu'alors inouïe, Ae mettre la France entière en état de blocus et d'interdire aux nations demeurées neutres le droit de commercer avec la république et de faire entrer des marchandises dans ses ports. La Russie et les États d'Allemagne, en hostilité ouverte contre la France, n'avaient point cherché à combattre cette prétention par des motifs tirés du droit des gens; la Hollande, que la question intéressait autrement, avait été forcée par son prince souverain, Guillaume d'Orange, l'humble vassal et le protégé de Pilt, d'accepter le droit maritime inauguré par le cabinet de Saint-James, et d'employer, au besoin, ses flottes et ses ressources maritimes à écraser la France. La Suède et le Danemark continuèrent seuls à protester contre la prétention de l'Angleterre : ces deux puissances, nonobstant les représentations et les menaces du ministère britannique, persislÂrent, aussi bien que les États-Unis, h transporter dans les villes maritimes de la France leurs denrées, leur bois deconstruction, le fer, le chanvre, les produits de leur industrie ou de leur sol ; el la république trouva ainsi les moyens de s'approvisionner et de réparer ses pertes.
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2Î6 RÉVOLUTION FRASÇABE.
Hai 17M, Quanl & la Suisse, dont la neutralité bienveillante était toujours respectée, elle offrait à la France un marché commode et précieux, sur lequel la république pouvait à la fois s'approvisionner et écouler ses propres marchandises.
^^^^ Depuis la conquête de la Savoie et le siège de Lyon,
j<i4ip«. l'année des Alpes ne s'était guère signalée que par sa patience à supporter les fatigues d'une guerre de montagnes assez obscure. Successivement commandée par Hontesquiou et Kellermann, l'un émigré, l'autre emprisonné comme suspect, cette armée était placée, en 1794, sous les ordres du général Dumas, homme de couleur, militaire brave et dévoué. Le 4 germinal an II (24 mars 1794), nos soldats dirigèrent une attaque infructueuse contre le mont Genis. Vers le milieu de floréal, ils effacèrent généreusement le souvenir de cet échec, en se rendant maîtres, au prix de mille dangers, du petit Saint-Bernard et du mont Valaisan, que l'ennemi avait fortifiés, avec des peines iuGnies, par des retranchements creusés dans le roc, et armés de bouches à feu transportées à force de iH'as. Traite pièces de canon, plusieurs obusiers, des objets d'armement de toute nature, furent le fruit de cette vie* loire ; el l'ennemi fut rejeté, à travers les glaces cl les neiges, sur le revers oriental des Alpes savoisiennes. Le 25 floréal (14 mai), le général Dumas, ayant formé son armée sur trois colonnes, manœuvra pour s'em-
c«n^t parer des hauteurs du mont Cenis : celte triple alta-
wMt ccnii. que , énergiquement conduite, fut heureuse; des
sommets réputés inaccessibles furent emportés à la
baïonnette par les troupes répuUicaines, malgré la
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COMVEOTIOM JlJlTIONALE.
résistance des Austro-Sardes et d'une poignée d'émi- Mai noi. grés français, chargés de la défense. Les Austro-Sardes se retirèrent; mais le petit corps d'émigrés, cerné de toutes parts et entouré de précipices, rappela, par l'étrange dévouement de ceux qui le composaient, les exemples des combats antiques. Les royalistes, près de tomber entre les mains des républicains, qui ne pou- ' valent que les envoyer h l'échafaud, aimèrent mieux périr que de se rendre. Us brisèrent leurs armes, s'embrassèrent avec enthousiasme, et se précipitèrent, au cri de Vive le roi I dans les abîmes dont ils étaient environnés. Les avantages que l'armée des Alpes venait de remporter promettaient une brillante campa^e; mais, les armées de la république ayant subi quelques revers du cdté du Rhin, le comité de salut public ordonna au général Dumas de détacher dix mille hommes de ses troupes, et de les envoyer en Alsace : Dumas obéit, et, trop faible ensuite pour marcher en avant, il se borna à mettre l'armée sur la défensive; puis il ne tarda pas à être appelé dans la Vendée.
On a vu que l'armée d'Italie, occupée à combattre Opériiioni dans les Alpes maritimes, avait été confiée aux soins *iii*>i«du vieux général Dumerbion, sous les ordres duquel commandaient Bonaparte et Hasséna : à l'ouverture de la campagne de l'an II, cette armée appuyait sa droite àHenlon, sur la Méditerranée, et sa gauche à Ëolrevaux, dans les Basses-Alpes. Les ducs d'Âoste, de Hontferrat et de Chablais, et le lieutenant général Colli,' commandaient, entre le Pd et la Méditerranée, les divers corps de l'armée austro-sarde, forte d'environ cinquante-trois mille hommes, dont huit mille Au-
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tts névoLunoN française.
iit7W, trichiens et quarante-cinq mille Piéraontais. Sur ce nombre, dix-huit mille combattants défendaienl la redoutable |)osition de Saorgio, devant laquelle les Français avaient échoué l'année précédente. Le comité de salut public ordonnait de forcer celte position ; mais le général d'artillerie Bonaparte conseillait de la tourner par la gauche, et de contraindre l'ennemi à l'abandonner lui-même. Le 27 germinal (6 avril), Masséna fut chargé de cette opération, et se mit en mouvement avec un corps de vingt mille hommes, marchant sur trois colonnes commandées par les généraux Hamel, Houretet Laharpe. Le lendemain, Mourct s'empara de la ville et de la vallée d'Oneîlle; les jours suivants, Masséna occupa Ponte-di-Nave, Ormea et Garessio ; un combat meurtrier le rendit maître des redoutes de Col-Ardente. Ces succès rapides, joints aux manœuvres habiles de Dumerbion, assurèrent la prise des retranchements de Saorgio, qui furent attaqués de front et sur les derrières, et que l'ennemi n'osa défendre. Ces avantages portèrent leurs fruits. Belvédère, Ilocabiglière et Saint-Martin, trois positions importantes, tombèrent au pouvoir des Français , et, peu de jours après, les généraux divisionnaires Garnicr et Macquart s'emparèrent des cols de Feneslre et de Tende. Le résultat (le ces combats heureux fut d'assurer l'occupation du comté de Nice, el d'établir une ligne de communication entre l'armée d'Italie et celle des Alpes. Les portes de l'Italie étaient ouvertes aux Français, el toutefois leur armée, se trouvant réduite, par les maladies et In garde des villes, à un etTectif de trente-cinq mille combattants, se vil, |iendant quelques mois, hors
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COSÏKNTION flATIORALE.
A'élal de conlinuer sa marche victorieuse, et obligée fiv. 17m. de garder l'oRensive.
Jusqu'à ce jour, les événements militaires avaient É./T,en,«iu été d'une faible importance sur la frontière desPyré- ,, (^"^^j^ nées occidentales. Réorganisée pendant l'hiver, l'ar- pj/i^iet mée, qui sur ce point défendait le territoire de la p^ **'""'"'"■ publique, était commandée par le général Muller, ayant sous ses ordres Moncey, Frégeville. Laborde, Marbot, et quarante bataillons, répartis en trois divisions principales. Ces forces, tournées vers le Guipuscoa cl la Navarre, occupaient la tête des vallées qui conduisent en France, depuis le Seiston et la haute Nive jusqu'à Saint-Jean-de-Luz. Vingt-cinq mille Espagnols, distribués en trois corps, et commandés, sous les ordres de don Ventura Caro, par les généraux d'Os- 3una, Gil et Urrutia, étendaient leurs lignes de la vallée de Bastan jusqu'à Burguette. Le front des deux armées était protégé par des redoutes. En avant de Saint-Jean-de-Luz, les Français gardaient une position importante, que, selon le vocabulaire républicain, ils appelaient le Cflinp (/es Sans-Culottes. Le 17 pluviôse /J'^^;;,' (5 février), quinze mille Espagnols attaquèrent ce s,„j^^|^u^ camp: l'entreprise était hardie; la position des sansculottes était couverte par trois formidables redoutes hérissées d'artillerie ; en avant, lesrépublicainsavaient des épaulements en retraite, et qui formaient ainsi une défense par échelons. T^es ennemis, rangés sur quatre colonnes, eurent d'abord l'avantage, et forcèrent les lignes françaises de se replier ; mais lorsqu'il s'agit d'enlever la redoute de la Ubertc, puissamment fortifiée, les Espagnols, arrêtés et écrasés parle feu de
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RËvoLunon française.
iitni794. l'artillerie, furent obligés de battre en retraite. Les Français, sortant de leurs retranchements, poursuivirent l'ennemi, et lui tuèrent un grand nombre d'hommes. Après cette tentative infructueuse des Espagnols, les deux armées restèrent quelque temps sur la défensive. Quelques engagements obscurs eurent lieu durant les mois de ventôse et de germinal ; mais le général Muller reçut du comité de salut public l'ordre d'entrer en Espagne, et, après beaucoup d'hésitations, motivées sur l 'insuffisance de ses forces, il se détermina à obéir. Le 15 prairial (5 juin), l'armée des Pyrénées occidentales s'empara des cols de Maja, d'Ispégny et de Berderilz ; dans les journées des 28 et 29 du même mois, elle (^assa les Espagnols des positions qu'ils avaient prises sur les montagnes de Handale, du Diamant et de mont Vert; te 5 messidor (23 juin), le général Caro essaya vainement de reprendre ces hauteurs : il fut repoussé, et perdit sept k huit cents hommes. A la suite de ce combat malheureux, la cour d'Espagne disgracia Caro, et le remplaça par le comte de Colomera, vieillard sans talents et sans énergie. Peu de jours après, un corps d'Espagnols et d'émigrés français fut attaqué par le général Moncey à Arquin- 2un, sur la gauche de Berderitz; après une courageuse défense, les émigrés se virent forcés dans leurs positions, et réduits à se replier sur Urouïta. 0p<nUgDs A l'autre extrémité de la frontière d'Espagne, l'arfj^ mée des Pyrénées orientales se préparait à effacer par onenuies. jgg victoires Ic souveuir des revers qui avaient marqué sa dernière campagne. Au mois de nivdse an II, celte armée, décimée par les fatigues de la gueire.
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COHTBNTION KATIOMiLE. 25i
parles privations et les maladies, complaît un peu mmTÏÏmT plus de treote mille hommes, parmi lesquels un grand nombre gisaient dans les hôpitaux: Le vieux Dagobert avait repris le commandement du corps de Cerdagne, à Puycerda ; sa gauche s'appuyait sur la Tet et le Canigou, son centre était à Villefranche, sa ligne droite se prolongeait sur le territoire espagnol, de BeWer jusqu'au col de Temere. Sur c«s entrefaites, Dugommier, qui venait de soumettre Toulon, avait reça ordre de se porter sur les Pyrénées orientales, et d'y prendre le commandement de l'année française: par ses soins, les cadres se reformèrent, les troupes furent organisées ponr une gueire de montagnes, la discipline reprit son autorité, et toute la côte fut mise en état de défense. De leur cdté, tes généraux espagnols prenaient toutes les dispositions que réclamaient les besoins de la guerre ; leur année, affaiblie et démoralisée, recevait des encouragements et des renforts: couverte par le Tech depuis le camp de Boulou jusqu'à la mer, elle s'adossait aux Pyrénées et à une' chaîne de collines hérissées de retranchements et de redoutes.
Dagobert voulait tourner l'armée ennemie, enlever Girone par un coup de main, et placer le général espagnol Las Amarillas dans un triangle formé par les deux divisions de l'armée française, et dont la base se serait appuyée sur la mer. Dugommier cherchait au contraire à forcer le col de Porteil et la route de Bellegarde, afin de pénétrer en Catalogne par cette communication. Bien qne ce plan fût loin d'être le meilleur, m sa qualité de général en chef Dngommier le fit
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Kii 1704. prévaloir, et Dagobcrt eut ordre de se tenir en observation. Ce vieux général, que le repos indignait, ne se conforma pas entièrement aux volontés de son chef hiérarchique ; il tenta une expédition contre la Seu d'Urgel, alors défendue par le général Saint- Hilaire. Cette expédition réussit; mais, faute d'artillerie, elle ne fut qu'un coup de main heureux et sans résultat. Ce fut la dernière action militaire de Dagobert, qui, atteint de la fièvre, mourut pauvre et dévoué comme un soldat'de l'ancienne Rome. 11 fallut se cotiser dans l'armée pour subvenir aux frais de ses funérailles.
La cour d'Espagne, reprochant à Las Âmarillas ses lenteurs et ses fausses mesures, confia au général La Union le commandement de l'année destinée à agir dans le Roussillon. La Union, voyant avec déplaisir les troupes espagnoles éparpillées sur un territoire accidenté, et où il était facile d'isoler les corps l'un de l'autre, opéra un mouvement de concentration, et se retrancha sur le Tech, dans la plaine Boulou, à l'abri de batteries et de redoutes établies sur des hauteurs qui dominent cette position. La gauche des Espagnols s'étendait encore depuis Céret jusqu'à 0ms, et leur droite s'appuyait sur Collioure et Port-Vendre.
Le 9 floréal (28 avril), l'aile gauche du comte La Union fut attaquée et mise en déroute par les Français; le 11, l'attaque fut générale sur toule'la ligne. Ce jour-là, le général Férignon, à la tête d'une division de l'armée républicaine, enleva successivement à l'eanemi les deux redoutes de la Trompette el de Montesquîou, qui furent courageusement défendues. Le lendemain 12 (1" mai), les Français, marchant sur
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CONVENTtOS NATrONALE. 95Ô
lesdeux rives du Tech, attaquèrent simultanément les s» 1191. deux ailes du camp de Boulou. A ta vue de leurs en- tiuque Demis, les Espagnols, jusque-là si braves, furent d« bouIou. saisis d'une inquiétude vague, qui se changea en panique, du moment où ils se virent coupés du côté de la route de Bellegarde. L'abandon du camp fut préci< pitamment décidé, et les troupes, cernées de toutes parts, commencèrent l'une des retraites les plus désastreuses dont l'histoire de nos guerres fasse mention : les divers corps de l'armée d'Espagne se jetèrent pêlemêle avec leurs bagages, et au milieu de la plus horrible confusion, vers l'étroit passage de Porteil, qui fut bientôt encombré de cadavres, de chevaux, de caissons et de fugitifs, «xposés à la mousqueterie et sabrés par la cavalerie. Cent quarante pièces de canon, huit cents mulets, des effets de campement pour une armée, et deux mille prisonniers, demeurèrent au pouvoir des Français. Le comte de La Union ne parvint à rallier ses troupes que quelques jours après, sous les murs de Figuières.
Le 18 lloréal, le général Augereau, l'un des lieutenants de Dugommicr, enleva aux Espagnols le village de Saint-Laurent de la Muga, qui renfermait des fal)riques de drap et des magasins bien approvisionnés : ce fut pour les Français une précieuse ressource, car ils étaient à demi nus et manquaient de tout, sinon de munitions et d'armes de guerre. Grâce à la déroute des Espagnols, Saint-EInc, Port-Vendre et Collioure, trois places françaises alors occupées par des garnisons ennemies, furent successivement investies et prises par les troupes de la république. Cependant la
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2îi RÉTOLUnO» PRiNÇAISE.
AvriiiTM. division de Dagobert, étant alors commandée par le général Doppet, se porta sur les. derrières de l'ennemi, et chercha à tourner l'armée espagnole par sa gauche. Cette expédition, assez mai dirigée, se réduisit au pillage et à l'incendie de quelques bourgs. Le 7 messidor (25 juin), une division espagnole, ayant pris l'offensive contre le corps français qui occupait la Gerdagne, attaqua Puycerde, et fut repoussée avec perte.
Sl^rrîS ^^^^ c'était sur la frontière de Flandre que se por^ du Nord taient alors le plus considérable effort de la coalition et la principale résistance de la république : de Dankerquc à Maubeuge et de Lille à Namur, près de trois cent mille hommes, rassemblés pour envahir ou pour défendre le territoire français, étaient déjà en présence, et attendaient l'ordre d'agir. On louchait aux premiers jours de germinal.
Le plan de l'ennemi, d'après les conseils de Hack, consistait à s'emparer de Landrecies, et à marcher sur Paris : Pichegru, qui avait deviné en partie cette détermination, avait ordre de secourir la place assiégée, et de faire échouer les projets de la coalition anglogermanique. L'armée française était composée, en grande partie, de paysans sans habitude de la guerre, et de nouvelles recrues révolutionnaires : pour les former à la discipline et les accoutumer au feu, Pichegru livra divers combats d'avant-posles et quelques escarmouches, dont le résultat fut favorable à l'ennemi.
La ville de liandrecles avait jadis arrêté Charles- Quint; elle était sans doute, et grâce aui souvenirs
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COHTBflTIOH HAnOIULE. 835
lÙBloriques, une jdace réputée importante dans les an- hû im. nales de l'Empire; mais la France la considérait à peine comme un des points fortifiés de la frontière du Nord : on se préoccupait assez peu à Paris de la destinée de Landrecies, et, dans l'opinion des gens de f^erre les plus graves, c'était une faute pour les alliés que de porter toute leur attention sur une place très- ^ secondaire, et dont la possession était loin de leur ouvrir les routes de Paris. Le 27 germinal (16 avril], l'empereur d'Allemagne passa en revue quatre-vingtdix mille hommes dans la plaine de Gâteau. Le lendemain, cette armée, qui, en agissant par masse, pouvait détruire facilement, et l'une après l'autre, les divisions françaises, alors dispersées, fut répartie par le prince de Cobourg en huit colonnes, destinées à agir sûrement et dans des direcdons divergentes. Ainsi, dès les premiers jours, l'inintelligence des chefs ennemis compromettait le sort de la campagne, et ne permettait d'attendre aucun résultat décisif.
f..'armée française, mieux dirigée, aurait pu mettre k profit les fautes de ses adversaires. Si le comité de salut public eût compris les nécessités de la situation, il eût dcHtné jt Pichegru l'ordre de concentrer ses forces et de marcher en avant sur Namur : c'était là le champ de bataille naturel où l'on pouvait battre utilement les Autrichiens, et leur enlever les Pays-Bas par une seule riclmre. Au lieu d'adopter ce système, Camot pensait qo'il y avait lieu d'agir de Guise sur le centre des coalisés, et d'opérer une double diversion, en lançant . deux corps d'armée.de8tiné8 à manœuvrer sûrement, . l'un sur la Lja, l'antre sur la Sambre. Les représentants
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230 RÉVOLCTION FRANÇAISE.
Hii 17U. du peuple Saint-Just el l^ebas, en mission à l'armée du Nord, veillaient à ce que ce plan fût ponctuellement suivi.
Les troupes françaises, réparties en sept colonnes, se mirent en mouvement vers le commencement de florëal; mais leurs attaques, mal combinées, échouèrent presque toutes; et l'une des colonnes, formée de la division du général Ghappuîs, essuya un sanglant revers devant les redoutes de Troisville, défendues par le duc d'York. Cette défaite parlieile coûta aux républicains quatre mille hommes mis hors de combat et trente-cinq pièces de canon. Les Français rentrèrent donc de nouveau dans leurs positions; mais ils restèrent victorieux, vers leur aile gauche, en Wesl-Flandre. Le mouvement qu'ils opéraient sur ce point donna de l'inquiétude au prince de Gobourg et ne permit pas à ce général d'oser tirer parti de sa victoire. Le 10 floréal (29 avril), les républicains firent une nouvelle tentative pour délivrer Landrecies, mais elle fut malheureuse.
L'expédition des Français dans la West-Flandre était dirigée par les généraux Moreau et Souham : le premier, à la tête de vingt mille hommes, investit Menin ; l'autre, qui avait sous ses ordres trente mille combattants, réussit à s'emparer de Courtray. Cependant le général Clairfayl manœuvrait pour protéger le territoire, menacé par la gauche de l'armée française; mais il avait besoin de renforts, et il en réclamait en vain du prince de Cobourg. Béduit à des forces insuffisantes, il prit position à Moêscroën et aux moulins de Castel, où il ne tarda pas à être attaqué par les troupes françaises.
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CO.NVKNTJOS HATEOKALE. 237
Un corps de dix-huit mille coalisés, malgré le courage mi it94. et )a science militaire de Glairfayt, ne pouvait opposer une longue résistance à une armée de cinquante mille hommes. Le 10 Ooréal, le général Souham commença t'attaque; et, après quatre heures de combat, il emporta à la baïonnette les retranchements et les hauteurs de Gaslel. Le même jour, Moreau battit à Moëscroën une division hanovrienne; quelques heures après, il reparut devant les remparts de Menin. Cette place, alors assié- I^S^' gée et bombardée par les Français, refusait de se rendre, et les grenadiers républicains demandaient qu'on donnât le signal de l'assaut. Le général Vandamme, qui dirigeait le siège, fît remarquer à ses soldais la profondeur des fossés et la hauteur des murailles : «Ehl qu'importe? répondirent-ils; laissez-nous com- « mencer l'attaque; nos cadavres serviront de fascines « à nos camarades pour escalader les remparts. » Cependant, le lendemain, la garnison de Menia, composée d'Autrichiens et d'émigrés, désespérant d'être secourue, s'ouvrit un passage à travers la ligne française, et opéra courageusement sa retraite sur Bruges : alors la ville de Hcnin, abandonnée à ses propres ressources, prit le parti d'ouvrir ses portes aux troupes républicaines. Cet avantage, dont la division de Moreau était fière, futcompensé par des revers du côté de la Sambre. Sur ce point, en effet, après avoir soutenu avec un vrai courage les horreurs d'un siège ctd'un bombardement, la population de Landrecies se résigna enfin à capituler, et les armées coalisées entrèrent triomphantes dans cett« ville en ruine.
Le général Mack persistait à demander qu'on mar-
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23g RËTOLUTIOn FRANÇAISE.
Hoj' t7M. chât sur Paris; et, afin que l'armée d'invasion fûl couverte sur ses ailes et sur ses derrières, il ccmseillait d'inonder la West-Flandre, et d'appeler l'armée prussienne entre la Sambre et la Meuse. Ce plan fut rejeté ou paralysé par la résistance timide et envieuse du prince de Cobourg; les alliés restèrent dans l'indécision, air milieu des dangers d'une défensive faible et incohérente : c'était d'ailleurs le moment où l'altention do l'empereur et de son conseil se détournait des affaires delà France, pour se reporter sur les événements dont la Pologne était le théâtre. La campagne était ouverte ■ depuis six semaines, et aucun acte décisif ne l'avait encore signalée.
Bientôt Carnot et ses collègues, éclairés par les premiers résultats de cette campagne, changèrent de plan et tracèrent aux généraux nn nouveau système d'opérations. Jourdan, qui commandait alors l'armée de la Moselle, reçut l'ordre de se porter avec quarante-cinq mille hommes du côté des Ârdennes, et d'opérer sa > jonction avec le corps de l'armée du Nord, qui manœuvrait sur ta Sambre, et qui, jusqu'alors, n'avait pu réussir à chasser de ses positions l'armée du prince de Kaunitz. Le comité de salut public prescrivait à Jourdan de s'emparer de Charleroi, et de poursuivre ses avantages. dï'crurtî.î! '^**"' paraissait concourir à l'exécution de ce plan. Le prince de Cobourg, maître de Landrecies, s'était enfin décidé è sortir de son inaction ; mais, au lieu de se jeter sur les routes de Paris, il avait fait un mouvement sur la droite des opérations pour secourir et dégager l'armée de Clairfayt, et sauver la Flandre
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occidentale. Ce mouvemeQl, s'il eût été exécuté avec HûTmT vigueur et intelligence, aurait pu amener des résultats importants; car il était encore possible aux alliés, réunis sur ce point au nombre de quatre-vingt-dix mille * hommes, de couper ta gauche de l'armée de Pichegru du côté de Lille, et de forcer cette armée de combattre avec la mer du Nord à dos, ce qui l'etit mise dans un péril imminent. Sur ces entrefaites, le général Clairûiyt faisait de nouveaux etTorts pour s'emparer de Courlray, et déjà il occupait un fauboui^ situé à la porte de Bruges. Le 22 floréal (1 1 mai), il fut attaqué par les républicains, et, après un combat opiniâtre qui dura jusqu'à la nuit, il fut forcé de se replier.
Les Français avaient compris le danger dont les menaçait le nouveau plan de l'ennemi; les généraux Souham et Horeau se hâtèrent de marcher sur Tur- Going pour assurer leurs communications avec Lille, et ils rëuasirenl à arriver assez à temps pour s'établir dans cette position. Du part et d'autre les années opérèrent un mouvement de concentration sur Turcoing, et tout annonça une bataille prochaine.
Le 28 Ooréal (17 mai], en l'absence de Pichegru, qui s'était porté sur la Sambre pour y réparer lea échecs subis par l'aile droite, l'armée de la république se trouvait commandée par Souham et Horeau. Tandis que Moreau manœuvrait pour contenir le corps de Qairfayt, et l'empêcher d'opérer sa jonction avec le gros de l'armée ennemie, Souham, avec quarante-cinq mille hommes, marcha sur Turcoing, et y attendit le général Bonnaud, qui, de Lille, devait lui amener un renfort de vingt mille combattants. De petits déiache-
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a» IlÉÎOLniOB FRANÇAISE.
H>i 1791. meols furent envoyés à l' extrême gauche et du côte de Saint-Amand, pour contenir le corps de l'arcliiduc Charles: ce prince n'amenait d'ailleurs à sa suite que des troupes épuisées.
Une colonne hanovrienne, coramaudée par le général de Busch, attaqua la position de Hoëscroën, oit les Français étaient retranchés; mais les républicains lui opposèrent une résistance opiniâtre, et doDuèrent fi la division de Souham le temps d'arriver i leur secours. Une autre colonne ennemie, aux ordres du général Otto, s'empara de Turcoing; mais s'élant vue dans la nécessité de soutenir le corps hanovrien, déjà mis en fuite, celte colonne se morcela, et ne put laisser ' dans la Ville des forces assez considérables pour la défendre. Le duc d'York ajouta aux inconvénients de celte situation, en disséminant ses forces sur une ligne beaucoup trop éLendue. Les autres colonnes ennemies commirent la même faute; et toutefois, dans la soirée, le corps de l'archiduc (Charles obtint un léger . avantage, en refoulant au-Jevant de lui une division de l'armée française.
■ic^mnrnt. Lc 29 fioréal, la balaille s'engagea dès le point du jour. La ville de Turcoing, faiblement défendue par l'ennemi, fut emportée par des forces bien supérieun-s en nombre, et, de ce côté, la déroute des coalisés fut complète: tandis que le corps de Souham se signalait ainsi, le corps du général Bonnaud, fort de seize mille hommes, attaqua vigoureusement les Anglais, qui se croyaient à couvert, et qui se défendirent avec énergie dans leurs positions de Mouvaux et de Roubaix : ils en furent chaàsés, et se rejetèrent en désordre sur
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COHTEimOR HATrONiU. SU
ta route de Tournai : le dac d'York courut les plus "^nuT grands dangers en fuyant, et faillit tomber au pouvoir des Français. £□ quelques heures, la confusion devint générale chez les coalisés; et les deux divisions de gauche, commandées par l'archiduc Charles et le général Kinsky, restèrent dans une inaction inconcevable, sans tenter un mouvement pour disputer la victoire à un ennemi inférieur en nombre. De son cdté, le général Clairfayt, arrêté vers la Lys par une division française, se retira après avoir pris auit Français quelques pièces de canon. Le reste de l'armée ennemie fuyait en désordre. Soixante mille Français, profilant des fautes et de l'incapacité des généraux de la coalition, avaient battu et mis en déroute un& armée de quatre-vingt-dix mille hommes. La bataille de Tnrcoing Gt évanouir le fameux plan de dettruction imaginé par Hack, et sauva de l'invasion ennemie le territoire de la Flandre française. La perte des alliés se borna du reste à trois mille hommes mis hors de combat, et à soixante pièces de canon. L'eflel moral produit par celte arpaire aurait dépassé de beaucoup ces résultats matériels, si Piubegru se fût mis en devoir de tirer parti de la victoire de ses lieutenants ; mais il demeura trois jours dans l'Inaction, et l'armée ennemie eut le temps de réparer ses pertes et de reformer sa ligne de bataille. 1^ 4 prairial (25 mai), co^^t l'armée ennemie se trouvant appuyée sur l'Escaut, un p»'*-*-"»'"' combat imprévu et meurtrier fut livré .à Fonl-à-Ghin: ■ sept ou huit mille hommes périrent de part et d'autre, elles Français furent obligés de renoncer à l'attaque; de leur côté, les Impériaux, mal dirigés, et fatigués
Y.troL. ru^. — toxv. Bai. ii. 10
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RËfOLUTIOK FRANÇAISE.
lutn iTot. d'une bataille de douze heures, ne tirèrent aucun parti de leur avantage, et se bornèrent à demeurer sur la défensive, devant Tournai, '"'«"r" ^^ corps. d'armiie de Clairfajt était retranché k "ï^r Thielt. Afin d'attirer ce général hors de ces positions, Pichegni ordonna à Morcau de se porter sur Ypres: malgré cette démonstration, Clairfayt ne voulut point quitter ses retranchements; mais les Français se déterminèrent à convertir l'attaque d'Yprcs en un siège régulier. Vers le même temps, les Autrichiens envoyèrent un renfort de vingt mille hommes sur laSamhre. Cependant les travaux du siège d'Ypres furent dirigés d'abord avec lenteur, et bientôt poussés avec activité par le commandant Dejean: le 23 prairial, la ville d'Ypres étant menacée par dix batteries, el une première parallèle étant ouverte, Morcau fit sommer la garnison de se rendre: sur le refus du commandant ennemi, la ville fut bombardée. Clairfayt essaya de la dégager; mais le corps de trente mille hommes qu'il employa à cette expédition fut tenu en échec et repoussé par les Français, bien inférieurs en nombre; et Clairfajt se vit contraint de se replier sur son camp de Thielt. Le 50 prairial {18 juin), In ville d'Ypres ouvrit ses portes à la division de Moreau, et la garnison de six mille hommes que renfermait cette place fut envoyée prisonnière dans l'intérieur de la France: les républicains trouvèrent dans la ville cent pièces de canon et des approvisionnements considérables.
Pendant que Pichegru poursuivait ses opérations sur la Lys et l'Escaut, les événements n'étaient pas moins importants du côté des Ârdennes, où se ras-
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COBVESTICH NATIONALE. 213
semblait la grande armée de Sambre et-Meuse, dont juin 1794. le commandement venait d'être donné à Jourdan. Ce ^U;^' général n'était point encore arrivé à son poste, et ses ,j g^bt^ soldais, rassemblés derrière la Sambre, avaient trois fois, mais sans succès, essayé de franchir celle rivière. Ces tentatives réitérées avaient pour objet de faire tomber Gharleroi au pouvoir des républicains, et de permettre à ces derniers du s'établir dans le comté de Namur. Chaque jour les Français et leurs ennemis en venaient aux mains sur un front de bataille de quarante lieues d'étendue, oit tous les postes étaicnl occupés: du sort de Gharleroi paraissait dépendre le résultat de la campagne, parce qu'une victoire sur la Sambre, en opérant une diversion, pouvait seule assu< rer le succès des tentatives de Pichegru dans la Flandre autrichienne.
Le 10 prairial (29 mai), l'armée des Ardcnnes avait i^^^SH^^' réussi à investir Gharleroi et à commencer le bombar- 't^té^ dément de cette ville ; le 14, les Autrichiens, comman- *^'"'^"^dés par le prince d'Orange, et combattant sous les yeux de l'empereur, dégagèrent la place et repoussèrent les Français sur la rive droite de la rivière: mais en peu de joars l'arrivée de Jourdan et de ses renforts, qui élevaient à soixanle-seize mille hommes l'armée de Sambre-et-Meiisc, lit pressentir de la part des Français une vigoureuse revanche. Cependant les .\atrichiens, abandonnés h leurs propres forces, appelaient vainement à leur aide le contingent promis par la Prusse. L'arrivée des Prussiens et du maréchal MdfilIcndorfFsur h Meuse eût en effet changé subitement la face des choses; mais ce général, docile aux
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su RËVOLCTIOR FRANÇAISE.
rïmT inspirations qui lui venaient de Berlin, préféra se tenir jusqu'au bout dans l'inaction, entre le Rliin et la Moselle. Par suite de ce refus de concours, justement qualiGé de défection, les troupes impériales et les divisions anglaises se trouvaient resserrées entre l'armcc de Pichegru et celle de Jourdan; et le prince de Cobourg, ne sachant comment parer, avec cent trente-cinq mille hommes, au double danger dont le menagaicnt sur ses ailes les cent mille combattants de l'armée du Nord et quatre-viogt-dix-mille soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse, hésitait h préserver la Flandre, ou h couvrir Ciiarleroi. Sur ces entrefaites, pendant qu'il balançait, et que l'empereur, découragé, se résignait enfin à reprendre le chemin de Vienne, l'opiniAlre Saint-Just, armé de tous les pouvoirs du comité de salut public, enjoignit à Jourdan de tenter, pour la quatrième fois, le passage de la Sambre, et de recommencer le siège de Gharleroi. Le 24 prairial, à la pointe du jour, ce mouvement fut effectué ; et l'ennemi, chassé de ses positions, se vit réduit à se réfugier dans la place, ou à s'établir en arrière. La division du général Halry reçut ordre de rester devant Gharleroi, et d'en faire le siège; les travaux, conGés au chef de bataillon du génie Marescot, furent entrepris sur-le-champ, et, dans la nuit du 26 au 27, les parallèles furent ouvertes. Le 2S, le piince d'Orange, général intrépide et dévoué, attaqua résolument les divisions françaises, échelonnées mal à propos sur un espace de trois lieues, et, malgré l'infériorité numérique de ses troupes, il accabla l'une après l'autre les colonnes républicaines. C'était le moment pour le
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COKTEKTION NAnONALB. 319
prince de Cobourg de compléter la victoire du prince /uid i7»l d'Orange, et d'en finir avec l'armée de Sambre^l- Meuse ; maïs il préféra perdre du temps en des manœuvres stériles dont le but était de dégager l'armée de Clairfayt, toujours menacée par Pichegru.
Le 50 prairial, l'armée de Sambre^t-Meuse, cédant aux injonctions de Saint'Just, franchit une cinquième fois ta Sambre, reprit l'offensive sur la rive gauche, et jeta des bombes dans Charleroi. Les travaux du siège furent de nouveau poursuivis avec énergie. A la nouvelle de ces mouvements, le prince de Cobourg parut enfin comprendre la nécessité de se porter sur la Sambre, et d'abandonner aux forces anglaises et hanovriennes, commandées par le duc d'York, le soin de venir en aide à Clairfayt. Il partit donc de Tournai, se rendit à Ath, et arriva i Nivelles, où il se réunit à son aile gauche, aux ordres du prince d'Orange. Quatre jours furent encore perdus en hésitations -, mais le prince d'Orange, qui s'indignait de ces retards, ne cessait d'insister pour qu'on se portftt en toute hâte au secours de Charleroi. On était au 7 messidor (25 juin), j, ^%tai. et depuis vingt-quatre heures le canon de Charleroi avait cessé de se faire entendre. Ce jour-là un parlementaire, envoyé par le commandant supérieur de la ville, s'était présenté au quartier général de Jourdan ; il était venu remettre les articles d'une capitulation honorable; mais Saint- Just, présent à l'entrevue, avait refusé d'entrer en pourparlers : « Ce n'est point « un chiffon de papier, avait-il dit, c'est la place que « je demande. » Le soir même, Charieroi avait ouvert ses portes.
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su RÉVOUITIOK FRAKÇàlSE.
r AU moinenl où la gaiiiison défilait sur les glacis, on entendit dans le lointain le bruit du canon: l'armée de Sambre-et-Meuse et l'armée du prince de Cobourg étaient enûn aux prises près du village de Fleurus, non loin de la plaine oik le prince d'Orange avait vaincu les Français dans la journée du 28 prairial, sur ce champ de bataille trois fois couvert de nos ossements, et que, vers la fiu du dernier siècle, le marécbal de Luxembourg avait illustré par une grande • victoire.
Le S messidor, au point du jour, la bataille s'engagea sur toute la ligne. L'armée du prince de Gobourg était forte de soixante et dix mille hommes ; celle de Jourdan en comptait h peine soixante mille: de plus, comme elle avait à dos la Sambre, et qu'elle occupait une ligne démesurée, elle avait tout à craindre d'un ennemi supérieur en nombre, pour peu qu'il eût voulu en venir à un efîbrt vigoureux contre l'une de ses exlrcmilés. l£ prince de Gobourg ne sut point profiter de cette faute. Aussi bien que Jourdan, il donna un développement de dix lieues au front de son armée; puis, après avoir formé cinq corps, subdivisés en neuf colonnes d'attaque, il prit la résolution d'aborder l'arméefrançaiscsur tous les points à la fois: c'était la manie de celle époque, et le général Lascy avait le premier donné l'exemple de cette méthode vicieuse.
L'armée française était rangée en demi-cercle, en avant de Charleroi : ses deux ailes s'appuyaient sur la Sambre, le ccnli'e s'avançait jusqu'à Gosselies etFleums; les généraux de division Marceau, Lefebvre, Championnct, Morlot, Kléber, Monlaigu, Daurier,
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COKVESnOS NAIIOSAIE. ÎH
Hatry et Duboi>, commandaient chacun, sous les or- Juin i7Bi. dres de Jourdan, des colonnes d'ïnfanlerie ou de cavalerie : lout le fronl de l'armée française était défendu par des retranchements et des redoutes. De son côté, l'armée ennemie faisait face h nos troupes, manoBuvrant, sur toute la ligne, pour les culbuter et les déborder. Dans ce but, elle appuyait sa gauche sur les hauteurs de Beignée, de Tongrin et du Poini-du-Joui- ; son centre était adossé à la chaussée des Romains, sa droite s'étendait depuis Herlaymont jusqu'à Ândertues : les cinq corps principaux, dont la direction suprême appartenait au prince de Cobourg, avaient pour chefs secondaires le prince d'Orange, les généraux Latour et Quasdanowich, le comte de Kaunitz, l'archiduc Charles et le général BeauHcu. La cavalerie autrichienne était plus nombreuse et mieux aguerrie que la cavalerie française ; en revanche, Jourdan disposait d'une artillerie mieux servie et plus formidable. Le but de la bataille, du côté de l'ennemi, était d'opérer la délivrance de Charleroi, dont (circonstance incroyable!) le prince de Cobourg ignorait la prise. On a dit, pour justifier le généralissime autrichien, qu'il était secrète- . ment instruit de l'entrée des Français à Charleroi ; et qu'an lieu d'engager la bataille il voulait se borner h de simples démonstrations, destinées h masquer un mouvement rétrograde. Cette explication est peut-être fondée; elle s'accorde, dans tous tes cas, avec le caractère bien connu et avec les antécédents militaires du prince de Cobourg. Quoi qu'il en soit, les colonnes d'attaque prirent la bataille an sérieux.
Sur l'aile droite de l'armée ennemie, l'intrépide
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94S BÊTOUmON FBAKÇAISE.
■"iw*. prince d'Orange obUnt d'abord l'avantage: à la tôle de la première colonne du premier corps, il s'empara da caJTaire d'Anderlues, de Fontaine-l'Évéque, et du château de Vespe. La division Danrier, qui défendait ces positions, allait se retirer en désordre derrière la Sambre, lorsqu'elle fut très à propos secourue par la division Honlaigu, et le prince d'Orange fut r^etë sur Forchies. Vers le même temps, deux autres colonnes du premier corps ennemi, commandées par le général Latour, avaient débouché par les plateaux de Montà-Gouyel de Trasegnies, et chassé les avant-postes républicains de leurs positions. La division Moniaigu avait même été contrainte de se replier au delà de Harchienne-au-Pont, et les troupes autrichieimes s'étaient vues un moment maîtresses de cette ville. Par malheur pour elles, l'écbec subi par le prince d'Orange découvrit le Ûanc droit des colonnes du général Latour; et Ktéber, en dirigeant contre l'ennemi deux corps commandés par Duhesme et fiernadotle, dégagea la division Hontaigu, et força le général Latour de battre en retraite. Ainsi les Français l'emportaient sur leur gaucfae: du côté du centre, leur résistance vigoureuse faisait complètement échouer une attaque conduite par le générât Quasdanowich ; ce général se borna alors à engager une canonnade qui, de part et d'autre, se prolongea jusqu'au soir. Mais les efforts les plus considérables de l'ennemi se portaient sur la droite des Français, que l'aile gauche des Impériaux cherchait vainement à forcer. Tandis que le comte de Kaunilz, crai^ant le succès des manœuvres hardies de Cbampionnet, se voyait réduit à imiter la prudence
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COHTBHnON MATIONAU.
de (joasdaaowich et à canonner de loin Dotre ligne, ima i7u. lo général Beaulieu, qui commandait le cinquième corps de l'armée alliée, avait d'abord réussi à chasser les tirailteure de Marceau de leurs positions, et à s'emparer de Baulet et du bois de Velaine, sur la droite du village de Fleurus. Les troupes de Marceau, obligées de céder le terrain après un combat opiniâtre, se relièrent derrière les retranchements qu'elles avaient élevés dans les boîs de Copiau. Attaquées de nouveau, culbutées, mises en déroute, elles se rejetèrent en partie sur la rive droite de la Sambre, tandis qu'une autre partie, soutenue par la voix et l'exemple de Marceau, s'arrêta dans le village de Lambusart, et entreprit de disputer à l'ennemi cette position, sur laquelle s'appuyait notre extrême droite. Il importait de conserver ce poste. Le général Lefebvre, qui était placé à Vaqué, en arrière de Fleurus, détacha une partie de ses troupes, et les dirigea sur Lambusart, pour soutenir la résistance de Marceau. Beaulieu, qui se vit arrêté dans sa marche ofTensive, prit le parti d'appeler à lui des renforts; mais Jourdan donna l'ordre à sa réserve de se porter en toute hâte sur le même point, et tout l'effort de la bataille fnt concentré autour de Lambusart. De part et d'autre on se ballait avec un acharnement é^al, et l'on avait parfois à manœuvrer sur un terrain livré aux flammes: c'était le temps des moissons, et l'incendie dévorait les blés. La victoire appartenait i l'ennemi, si le prince de Cobonrg,' renonçant h combattre en même temps sur tonte la ligne, avait opéré sur la gauche un monvement de concentration qui lui aurait permis d'agir
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2» ItÉTOLimOM FBARÇAKB.
Juin 17M. avec vigueur, et d'emporter Lambusart. Beautieu le comprenait sans peine; aussi mandait-il à Kaunilz et à l'arcliidnc Charles de soutenir ses efforts, en dirigéant de leur cdté, contre les Français, une attaque vigoureuse. Mais Jourdan n'épargnait rien pour tenir les Impériaux en échec sur sa droite : présent à tous les * mouvements de ces généraux divisionnaires, il donnait sur tous les points des ordres utiles ; il encourageait et réprimandait, selon les nécessités du combat; et, aa milieu de la confusion apparente qui régnait sur ce vaste champ de bataille, résolu à vaincre ou à mourir, il défendait, sous peine de trahison, qu'on parlât de retraite.
En ce moment, dans les rangs de nos ennemis circula le bruit de la prise de Charleroi, et bientdt les Impériaux se lassèrent de leurs eflbrts el de leurs sacrifices. Il était six heures du soir. Le prince deCoboarg donna l'ordre de se replier, et tous les corps placés sous ses ordres abandonnèrent aux Français une victoire qu'avec moins d'indécision et plus de persévérance l'ennemi aurait encore pu remjKtrter. Les alliés se retirèrent en bon ordre sur Nivelles , et l'armée française rentra dans ses positions ; elle n'en sortit que le lendemain, en découvrant que le prince de Cobourg était en pleine retraite. Durant ta bataille, le général Jourdan avait cherché h s'assurer des mouvements de l'ennemi, en mettant à profit l'invention alors récente des aérostats. Cette affaire, si opiniâtrement disputée, coûta à l'année républicaine six mille hommes tués ou blessés: l'armée coalisée en perdit phis de dix mille.
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CONVUITICW NATIONALE. S3I '
Telle fut la célèbre bataille de Fleurus, sujet d'or- immiiu. gueil de l'armée de Sambre-et-Meuse, et cause de aalul pour la république. Cette victoire, importante par ses résultats, assura uoe seconde fois aux Français la cooquêle de la JBelgique ; elle répara les malheurs de Dumouriez à Nerwinden. I^e marquis de Gornwallis, au nom de l'Angleterre, et le prince d'Orange, pour la Hollande, insistèrent vainement auprès du prince de Gobourg pour qu'on ne désespérât pas de l'issue de la campagne. Vainement ils demandèrent qu'on essayât de se maintenir en Belgique: le prince de Cobourg déclara qu'il était ioipossible de résister aux masses de la coaTeotion, et il annonça franchement sa détermination de se retirer sur la Uense: c'était en quelque sorte séparer l'Autriche de l'Angleterre et de la Hollande, comme déjà la Prusse, par son inaction, s'était séparée de l'Autriche.
Dès ce moment, les deux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse manœuvrèrent de concert, et sans rencontrer de sérieux obstacles. Vers le milieu du mois de messidor, elles s'emparèrent successivement de Mons, de Gand, de Tournai, d'Oudenarde, de Sombref, et enfin de Bruxelles, où elles opérèrent leur jonction dans la journée du 25 messidor (11 juillet). Quelques jours après, Louvain, Maliues et Namur tombaient à leur tour au pouvoir des Français, et le drapeau de la république flottait de nouveau à Landrecies.
Tandis que les Autrichiens, fuyant devant nos armées, se rapprochaient de Cologne et de Cobleatz, pour y maintenir au moins leurs communications avec l'Allfflnagne, le duc d'York et le prince d'Orange cher-
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RÉVOLCnON FRiRÇlISE.
Jaiiieti79i. cbaieDt à protéger la Hollande contre riavasion dont la menaçait Picbegru. Ce général et son collègue Jourdan reçurent alors du comité de salut public l'ordre de suq»endre la poursuite de l'ennemi, jusqu'au jour oit ta France aurait repris aux alliés les places du Quesnoy, de Gondé et de Valenctennes, doat ils s'étaient reodus
*îat^n maîtres. Ds obéirent. Depuis l'ouverture de la campala Rhin gne, les armées du Rhin et de la Moselle n'avaient
]i NowUe. remporté aucune victoire décisive ; elles avaient même subi un échec à Kaiserslautem, et, trop faibles numériquement pour se porter en avant, elles étaient restées sur la défensive, l'une derrière ses retranchements de ta Queich, l'antre sur Bliescastel et Hornbacb. Il est vrai que, de son côté, le général prussien HœllendorfT, établi sur la créle des Vosges, demeuraildans l'inaction et laissait en repos ses ennemis. Celte situation changea enfin, lorsqu'on apprit les victoires des armées du Nord et de Sambre-et-Meuse ; les armées du Rhin et de la Moselle reçurent des renforts, et le comité de salut public leur prescrivit de reprendre l'offensive, et d'entrer dans le Falatinal. L'armée du Rhin était commandée par Hicbaud ; l'armée de la Moselle, par Moreaux, qu'il ne faut pas confondre avec le lieutenant de Pichegru, dont te nom était à peu près semblable. Pendant que ces deux armées s'ébraalaientsimultanémentle 14 messidor (2 juillet), et chassaient les Prussiens des formidables positions qu'ils occupaient k Plalzberg et à Tripstadt , la république française, fière des travaux de ses fils, et victorieuse sur toutes ses frontières, applaudissait au comité de salut public, lorsque Barrère, résumant ainsi les évé-
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COHTEBTIO» NATIOHAll. 255
Déments qite nous Tenons de raconter, disait à la tri- 1, bunc: « Depuis l'Océan jusqu'an Rhin, il règne un o accord universel. On dirait qu'il n'y a qu'un général « qui commande et qu'une armée qui se bai; ou dirait « qu'il n'y a qu'un triomphe: lel est le résultat de Tu- « nité du peuple français ! »
La république était moins heureuse dans la Méditerranée et sur l'Océan. Cette marine française, naguère si forte, cl qui, dans la guerre de l'indépendance américaine, avait pu balancer, dans les deux mondes, la puissance du paTÎHon anglais, était à la fois déchue deson importance et de sa gloire, depuis que l'émigration avait affaibli ses cadres, et entraîné ses officiers sons d'autres drapeaux. Le commerce d'outre-mer étant presque délniil, les équipages pouvaient à peine être recrutés par cette population de matelots que forment les voyages de long cours. Les cliefe, substitués jk ta hâte aux ofliciers nobles, manquaient de science et d'expérience. Les anciens commandants qui étaient restés i!n France, et dont le ministre Monge avait judicieusement voulu utiliser les services, avaient Gni par devenir eux-mêmes suspects d'aristocratie et de royalisme. Enfin, le comité de salut public n'avait cessé lui-même d'aggraver cette situation, en appliquant aveuglément h la marine le système révolutionnaire, qui consistait à se servir toujours d'hommes nouveaux et d'hommes jeunes. L'Angleteire, dont les traditions en pareille matière ne sauraient être impunément dédaignées, suit jusqu'à l'excès le principe contraire: ses Hottes sont presque toujours dirigées par de vieux olBciers, et son conseil d'amirauté ne se compose ha-
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ftfiTOUmOH FRANÇAISE.
li lîw" bitueltement que de marins éprouvas ii tx guerre, mais avancés en âge. La France ne devait pas tarder à recueillir le fruit des fautes que nous sijfttalons; elle allait voir ses escadres et ses flottes dirigées par de jeunes hommes que la révolution avait poussés subitement aux premiers grades, et qui, trop souvent dépourvus d'expérience et de savoir, devaient compromettre la fortune maritime du pays par l'impatience d'un courage sans frein.
A l'époque de la création du gouvernement républicain, les forces maritimes de la Grande-Bretagne étaient de six cent soixante navires, dont cent soixante et dix vaisseaux de guerre et deux cent dix frégates. La France, avant l'émigration, aurait pu mettre ea ligne quatre-vingt-un vaisseaux de guerre, soixante-neuf irégates, cent quarante bâtiments de moindre importance, tels que corvettes, flûtos et avisos; mais ces forces navales, dont l'énumération semblait toujours imposante, étaient pnralysées par l'inexpérience des chefs et le vide des cadres: elles n'étaient plus, en quelque sorte, qu'une immense réserve, un vaste matériel convoité par l'Angleterre.
A défaut de la France, la Russie aurait pu encore maintenir le privilège des neutres, et soustraire, jusqu'au bout, les navires de celte classe au droit de visite cl à la haute surveillance maritime que s'attribuait l'Angleterre. Catherine II, toujours préoccupée de ses agrandissements du cdté de la Pologne, ne demeura nullement (idèle aux principes qui garantissent à chaque pays l'indépendance de son pavillon. De tout temps, les neutres avaient pu commercer librement
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GOHVBKHON HiriONALE. 255
avec les nations en état de guerre : on n'avait songé à agi i7!)4. leur interdire que les marchandises' de contrebande, celles qui peuvent servir à l'ennemi pour l'attaque et la déremse. En 1793, l'amiraulé anglaise posa des maximes plus absolues : la contrebande de guerre dut s'étendre aux vivres et au blé. Ainsi la lutte engagée entre la France et l'Angleterre fournissait à cette dernière puissance tous les prétextes d'usurpation marilime dont elle avait besoin pour asseoir sa souveraineté ou sa tyrannie sur des précédents. Les navires danois et suédois qui apportaient à la France du blé, du chanvre et du fer, furent arrêtés et saisis par les escadres anglaises, comme s'ils eussent navigué sous le pavillon républicain. A ces abus de la force, la France répondit par une extension démesurée donnée au droit de course maritime. Un décret de la convention permit à tous les citoyens d'armer en course : la même loi enjoignit au ministre de la marine de délivrer des lettres de marque ou des permissions en blanc pour accélérer ces armements. Ce fut, pour de hardis aventuriers, un signal qu'ils saisirent avec ardeur: et bientôt, à la tyrannie maritime exercée par l'Angleterre, la France opposa une sorte de piraterie légale, dont elle relira d'ailleurs le plus utile concours. Les corsaires français, montés sur de petites embarcations, échappaient aux redoutables croisières anglaises, et allaient capturer sur toutes les mers, à coups de canon ou à l'abordage, les bâtiments de commerce des nations ennemies, les galions espagnols, et les navires appartenant k la compagnie des Indes. L'Angleterre usait éoergtquement de représailles; mais, moins heureuse
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3se nÊvoMinon française.
'litE iTM. dans la guerre de détail, ellevisaït à t'accomplissement de desseins plus vastes et plus dangereux. Préparée à la guerre depuis trois ans, elle avait assigné & ses escadres une double deslination. Tandis qu'une moitié des vaisseaux anglais, distribués sur toutes les mers lointaines, enlevaient ou menaçaient nos colonies de l'Amérique et de l'Inde, les autres, répartis en deux grandes flottes, bloquaient nos rivages de l'Océan, et cherchaient à détruire les établissements français de la Méditerranée, des mers du Levant et de la cale d'Afrique. Tout récemment, un vote du parlement anglais avilit assuré le succès de ce système, en ordonnant la levée de quarante-cinq mille nouveaux matelots.
Si les Anglais avaient été chassés de Toulon, ils n'en avaient pas moins capturé ou incendié une portion considérable de la grande flotte française concentrée dans la rade de cette ville. Vers le même temps, une autre flotte républicaine était fort innUlement en croisière dans l'Océan, entre Groix et Belle-Ile, souslecomman-dement du vice-amiral Morard de Galles et du contreamiral Linois. Deux autres flottes, moins importantes, croisaient sur la Méditerranée, aux ordres du contreamiral Trugnel. Elles avaient tenté sans succès des attaques contre la Sardaigne et le long de la rivière de Géncs. T>a flotte de l'Océan était exposée à tous les inconvénients qui naissent de l'inexpérience des chels et de l'indiscipline des soldats : ceux-ci, alléguant un faux prétexte de trahison, se mutinèrent, et demandèrent à rentrer à Brest: trois commissaires de la convention, Jean-Bon Saint-André, Prieur (de la Marne), etThéhouard, vinrent dans ce port, prirent au sérieux les
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COHVEIÎTION BATIOHiLE. «67
griefs des rëvollës, et révolutionnèrent la flotte. Mo- N>i i7oi. rard de Galles fut destitué, et remplacé par le capitaine Yillaret-Joyeuse ; le contre-amiral Linois n'échappa à la mort qu'en simulant la folie. Tandis qu'on changeait l'état-major de la flotte, les noms historiques qui appartenaient aux vaisseaux furent également changés, et on leur substitua des dénominations plus patriotiques, telles que : la Montagne, le Bépubticain, le Brutus, la Convention, le Jacobin, le Vengeur. Ces • navires de haut bord étaient au nombre de vingt-six.
Vers les derniers jours de floréal, la flotte de Brest Biuinc reçut l'ordre de se mettre en course, et de sortir du „ ^"^.i port. Le but de cette expédition était d'aller au-devant d'un convoi de deux cents navires chargés de blé, qai arrivaient des États-Unis. L'alTreuse disette qui désolait la république faisait considérer comme d'une haute importance l'entrée de ces grains dans nos ports. La flotte quitta la rade de Brest, ayant en tête le vaisseau amiral la Montagne, à bord duquel se trouvaient Villaret-Joyeuse et le représentant du peuple Jean- Bon Saint-André, aux ordres duquel tout était soumis. La tloltti avait ordre d'éviter tout engagement avec l'ennemi, jusqu'au moment où le convoi de grains serait en sûreté : elle faisait voile vers les lies Goves et Flores. Le 9 prairial, avant midi, les gabiers signalèrent des bâtiments au loin sous le vent; et bientôt on reconnut la flotte anglaise, qui, sous les ordres de l'amiral Hovre, cinglait sur les câtcs de Normandie et do Bretagne. A cette vue, un immense cri de joie retentit ît bord des vaisseaux français, et tes marins dcmardèrenl le combat. Yitlaret - Joyeuse, fidèle à ses ïn-
■tiM.. f»i"'ç. — eoïv. mr o, 17
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ISS RÉVOLUTION rRADÇALEE.
Jun iT»f. stracUons, voulait éviter un engagement et continoer sa route; mais le représeotant du peuple, entraîné par ua patriotisnie vaniteux, ordonna de livrer bataille. L'ami* rai anglais manœuvra poar gagner le vent, et, dans ce but, il feignit de vouloir éviter le combat. Le même jour et le lendenmiQ, il y eut de part et d'aulre quelques affaires d'avast-garde et d'arrîère-garde : du eAté des Français, le Révolutionnaire et le Vengeur, du côté des Anglais, le Léviathan et le Beltéropbon, furent avariés et maltraités. Cependant une Itrume épaisse, qui dura deux jours, enveloppa les deux flottes et retarda la bataille. L'amiral eimemi en proûta pour rallier placeurs vaisseaux qui étaient restés en arrière. Le 13 prairial (l^juin), au point du jour, lebrouii* lard se dissipa, et les Français reconnurent que la 0olte anglaise avait réussi à se placer sur le vent. Un moment après, l'amiral Howe se porta en ordre oblique à travers les Fran{ais, pour percer leur ligne, et pour accabler la gauche de leur flotte sous des masses considérables, tandis que la droite, retenue par le vent, serait condamnée à demeurer spectatrice impuissante de la lutte. Le vaisseau amiral anglais la Reine- CkarloUe commençsi le feu en canonnantla Montagne. £n quelques heures, t'hahile manœuvre de Howe avait porté ses fruits ; le centre et la gauche de la flotte française étaient écrasés par des forces incontestablement supérieures ; cependant Villaret-Joyeuse et l'équipage de la Montagne, tenant tête à cinq vaisseaux ennemis, donnèrent aux marins de la république l'exemple du dévouement et de l'intrépidité. La mêlée. était horrible; de part et d'autre on se battait av«c un
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CDHTEKTIDR NiTlOIfALS. £59
Bchantementégal; sur les parillons français on voyail juiniTSi. reluire, à travers la fumée, ces mots, écrits en lettres d'or: la victoire ou la mort! et les Français, fidèles h cette généreuse devise, combattaient et mouraient avec enthousiasme, sous une effroyable pluie de fer el de feo. Au milieu de ce courage unanime, un seul homme faisait déftiut, et le sort de la journée dépendait de lui. 1^ repr&entaùt dupeupleJean-BonSaint-André s'était réfugié dans la première batterie du vaisseau la M<Mtagne, et ne devait en sortir que pour donner Tordre de battre en retraite.
L'b^ïsme des marins de la Montagne fut égalé et ^^^^ peut-être surpassé par l'équipage du Vengeur, que ^Jl^r commandait le capitaine Renaudin : ce vaisseau, qui, deui jours auparavant, avait eu le tort de s'écarter de la ligne, voulait à tout prix réparer sa faute, et il réussit à la faire oublier à force de gloire. Attaqué de front par le Brunswick et par deux autres vaisseaux anglais, il combattit jusqu'au dernier moment, faisant feu de toutes parts, ayant sa mâture abattue, ses Qancs criblés de boulets, ses planches et ses batteries couvertes de cadavres, ses marins décimés, blessés, foudroyés sans espérance. Un instant leur restait encore, au m<Hnent*où le navire, coulant bas et faisant eau, allait disparaître dans la mer :• les républicains le mirent à profit pour clouer sur le mât leur pavillon tricolore et pour envoyer à l'ennemi une dernière bordée ; puis, se rassemblant sur le pont, les bras enlacés, leurs chapeaux et leurs bonnets élevés vers le ciel, ils s'abîmèrent dans les flots, aux cris mille fois répétés de Vive ta France I vive la république!
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HO BerOLOnON FBiRÇAI».
7 Cependant la droite de la flotte française pouvait encore combattre, etVillarelJoyeuse voulait la rallier, et recommencer la bataille. Jean-Bon Saint-Âodrë sortit de la retraite où il avait cherché nn refage, et îl donna l'ordre de rentrer à Brest: il fallut obéir, et abandonner à l'enDemi les six vaisseaux de l'arnire, qui, démâtés et rasés comme des pontons, tombèrent au pouvoir de la flotte anglaise. Celle-ci avait été cruellement maltraitée durant le combat, et elle se vit hors d'état de poursuivre les équipages français. Villaret- Joyeuse fit voile du côte de Berlhaume, oik sa flotte trouva nn refuge, pendant que, de sou côté, l'ennemi gagnait la haute mer. Par l'effet de circonstances heureuses, le convoi de grains dont on avait voulu protéger l'arrivage réussit à aborder sans encombre les côtes de France. Jean-Bon SaiQl-Â.ndré tira parU de cet événement pour représenter, dans son rapport à la convention, le désastreux combat du i3 prairial comme une victoire signalée : il osa dire que les vaisseaux perdus pour la France, et dont il cachait la ruine, avaient été envoyés à la poursuite de l'ennemi ; et la convention, soit ignorance, soit calcul, affecta de se laisser tromper.
La Méditerranée avait été le théâtre d'événements
, malheureux pour la république. Chassés de Toulon, les Anglais s'étaient de nouveau portés sur la Corse, où ils essayaient d'exploiter, au profit de leur domination, la révolte de l'île et le concours de Paoli. La Corse est. avec Halte et les Baléares, l'une des positions les pins importantes de la Méditerranée; maîtres de cette île, de ses ports et de ses mouillages, les Anglais pouvaieat
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COKVEimOll ItAnOMAlS. Mi
bloquer la Provence et toutes les côtes occidentales de A«ai it94. l'Italie. Au commencement de l'année i794, la révolte des habitants étant devenue générale, les villes do Bastia et de Gaivi demeuraient seules fidèles à la France. Les autres points étaient occupés par les rebelles; les Anglais bloquaient les ports et opéraient des débarquements. La ville de BasUa soutint un siège de deux mois, et ne se rendit à l'ennemi, dans la journée du 5 prairial (22 mai), qu'an moment où toute résistance eût été reconnue impossible. Galvi, encouragée par la présence du représentant du peuple Lacombc Saint-Michel, tint jusqu'au 14 thermidor (1" août); et sa garnison s'embarqua pour Toulon, après avoir obtenu les honneurs de la guerre. Ainsi la domination de la France fut abolie en Corse; cette ile fut érigée en royaume, et, trompée jusqu'au bout par les Anglais, sa population, qui n'avait cru prendre les armes que pour assurer son indépendance, se vit réduite à reconnaître pour son souverain George III, roi d'Angleterre, d'Ecosse, d'Irlande, et de Corse. Pour la consoler, on lui permit d'avoir un parlement et un iantâme de représentation nationale. Ce fut pour la Corse et pour Paoli une cause de regrets et de repentirs qui ne demenrèrent pas longtemps stériles.
Dans les départemrats de l'Ouesl la guerre civile avait cwrre continué sans éclat, mais sans nen perdre de son caractère opiniâtre. Les épouvantables excès commis par les colonnes infernales du général Turreau, digne héritier de Rossignol et de Westermann, avaient amené le résultat qu'on pouvait se promettre de ce système affreux. Les paysans, las de la guerre, consternés par
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MI BiTOLUnON FRANÇUSB.
1794. le souvenir de leurs désastres d'outre-Loire, épuisés par la faim, les maladies et la misère, avaioit de toutes parts repris les armes contre les incendiaires et les bourreaux dont leur malheureux pays était inondé. In* sensiblement, ils s'étaient groupe autour de ceux. de leurs chds qui vivaient encore, et ils avaîelit^ constitué
chontiuudi]. souvent des bandes et quelquefois des armées^ iDe leur côté, les royalistes de Bretagne avaient continué de former des rassemblements, et d'organiser,' contre les agents et les soldats républicains, une guerre de buissons, de surprises et d'embûches, qui, sans avoir jamais le caractère héroïque de la grande insurrection vendéenne, n'en fut pas moins une protestation vigoureuse et teoace contre le gouvernement républicain, l'une de ces extrêmes ressources que les nationalités et les partis réduits aa désespoir emploient contre leurs ennemis ou leurs maîtres. Du nom des quatre frères Chouan, qui se distinguèrent dans ces escarmouches et ces embuscades politiques, l'insurrection royalisteprit en Bretagne te nom de ckouannerie.
^^M™ Charetle continuait à soutenir le poids de la guerre vi^é? dans la basse Vendée : partisan infatigable, il savait i propos harceler l'ennemi , éviter sa poursuite, surprendre les convois et les postés mal gardés, multiplier les campements, dérober au vainqueur la trace de sa marclie et le secret de sa fuile. Henri de la Rochejaquelein et Stoffiet parcouraient la haute Vendée, et ralliaient à eux les débris de leurs troupes. Pierre Cathelineau, qui portait noblement ce nom glorieux, vint les r^oindre avec douze cents hommes. Marigny , saavé à son tour de ta déroute de Savenay, ne tarda pas
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COHÏEHTIOM KlTIONàLE. «5
iles rejoindre. Henri delà Bochejaquelein etCharettese' disputaient l'honneur, devenu d'ailleurs si dangereux, de porter le titre de généralissime ; et, comme l'orgueil deCharette ne s'était résigné à aucune concession, les deux chefs agissaient séparément, et sans espoir.
Le 22 pluviôse {10 février), les Vendéens, commandés parCharette, furent battus à Saint-Colombin. Le j 14 ventôse {4 mars), HenridelaRochejaquelein fut attaqué par les républicains près de la forêt de Vezins, au village de Trémentine : il soutint courageusement les efforts de l'ennemi, et, après quelques heures de combat, il força les bleus de battre en retraite. Deux fuyards républicainss'étaient cachés dans les buissons; Henri de la Rùchejaquelein les fit entourer, et leur cria : « Rendez-vous, je vous fais grâce. » Pour toute réponse, l'un des républicains déchargea son fiisil à bout portant sur son généreux ennemi, et M. de la Rochejaquelein tomba roide' mort. Ainsi périt dans une obscure rencontre, et à l'âge de vingt-deux ans, l'un des plus magnanimes chefs dont la Vendée royaliste ait retenu le nom. Sa courte vie et sa belle mort suffiront pour le peindre; il étaitde cette race héroïque de guerriers, dont le type semblait perdu depuis Gaston de FoixetBayard.
Après sa mort, le commandement général échut à StofDet, l'ancien garde-chasse, qui inaugura dignement son pouvoir en s'emparant de ChoUet (20 ventôse). Qnelques jours après, il se vit forcé d'abandonner cette ville ; mais il ne cessa de tenir en. respect les colonnes républicaines acharnées h sa perte. Le 5 germinal, secondé de Bernard de Harigny, il prit Hortagne, qu'il
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8H RtVOLtlTIOlt raARÇUSI.
~ dut également abandonner, après l'avoir complètement démantelée. Le 29 ventôse, Charette attaqua près de la Roche-sur- Yod, à Venanreau, une division républicaine, commandée par l'intrépide général Haxo. Ce dernier fut vaincu et bié, mais il emporta avec lui les regrets de la république et l'estime de Charette. StofQet, Charette, et Sapinaud, l'un des chefs vendéens les plus accrédités, comprirent la nécessité d'unir leurs efforts et d'opérer arec ensemble. Us résolurent de se concerter dans une entrevue qui dut avoir lieu à Jallais, et à laquelle ils convoquèrent Bernard de Harigny. Celui-ci, laissant ses troupes dans le camp de Cerisaie, s'empressa de se rendre auprès de ses collègues ; et tons ensemble se promirent, en engageant leur propre vie pour garant de leur loyauté, d'agir ensemble, et de ne point se séparer avant d'avoir rejeté les républicains au delà de la Loire. Les soldats de Marigny ne ratifièrent pas l'engagement de leur chef: quelque effort qu'il fît pour les rallier, ils se dispersèrent ; et les autres généraux vendéens, au lieu de rendre justice à sa loyauté, l'accusèrent d'être le complice de ses propres troupes. Un conseil de guerre fut assemblé; Charette conclut à la peine de moii, et les juges militaires prononcèrent cette inique sentence. Marigny était absent; mais, ne pouvant croire à cette rigueur imméritée, il cherchait à peine à se garantir de la mort. Au milieu de l'armée vendéenne, et parmi les prêtres, qui l'exhortaient à combattre, figurait encore i'abbé Dernier, curé de Saint-Laud d'Angers, boroine rusé et ambitieux, toujours avide de se faire un nom et d'asseoir son influence. L'abbé Beniier avait voué
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cmnimon n&noiuu. -isa
un ressentiment personnel h Uari^y, dont il se savail i^et. bien connu ; aussi a'épargna-t-il rien pour disposer Stûfllet à ordonner le supplice de ce chef: ses suggestions ne furent que trop éroutées, et Uarigny périt victime de la jalousie et de l'intrigue.
Gharette, SlofDet et Sapinaud se réunirent pour attaquer Saint-Florent, mais ils ne parvinrent pas à s'en rendre maîtres. Après cette affaire, malheureuse pour l'année royale, les chefs commencèrent de nouveau i agir séparément; mais H. de Sapinaud demeura placé sous les ordres de Gharelte. Vers le même temps, M. de Tinténiac, émigré français, reparut au milieu des Vendéens: il était encore porteur des offres de secours de l'Angleterre, et il annonçait l'arrivée prochaine d'un corps d'émigrés, en tète desquels marcherait un prince de la famille des Bourbons. Hais ces espérances devaient être bien tardivement réalisées, et la guerre civile se prolongea longtemps encore sans donner lieu à des résultats décisifs.
Ainsi, pendant que la république contenait, sur la "^J,"" rive gauche de la Loire, les tentatives généreuses, mais 'ffÎTsi" impuissantes de la Vendée; tandis que, sur les mers, quoique vaincue, elle s'illustrait encore par le courage de ses matelots et par le sang de ses ofQciers, sur tous les autres champs de bataille, de la Bidassoa à l'extrémité de la chaîne des Pyrénées, du Var au Rhin, de la Moselle à la mer du Nord, ses généraux et ses armées biomphaient des efforts de l'Europe et de la haine des rois. La coalition était arrêtée à Turcoing, la Belgique était reconquise à Fleunis, la Hollande s'épouvantait aux approches de Pichegni, l'armée prussienne s'airé-
i.K:,i.Mh,C.OOglc
me RÉVDLonoH frakçaise.
tait inquiète au pied des Vosges, les doubles cOQtlngents de l'Autriche el du Piémont nous disputaient à grand'peine les Tallëes des Alpes maritimes, te territoire espagnol était deux fois eolamé. C'était l'heure où la convention et le comité de salut public, étonnés de leurs victoires et baignés jusques au coude dans le sang de leurs victimes, glorifiaient plus que jamais la politique de la Terreur, et insultaient à Dieu éo le remerciant d'être le protecteur de leurs crimes. Dieu, qui a pour lui l'éternité, laissait passer cette joie, et il attendait les bourreaux à l'heure marquée. Toujours plein de miséricorde pour la France, il soufflait au cœur de ses enfants le dévouement et l'enthousiasme intrépide qui les poussaient à vaincre ; car il ne voulait pas que la France fût efTaoée du rang des nations, et que son beau territoire, promis à tant de grandeur, devint la dépouille et la proie de l'étranger. Terrible envers cette vieille monarchie qui s'était rendue »)upable de trop d'orgueil, envers cette société des derniers âècles qu'avaient souillée l'incrédulité et la débauche, il permettait que nos expiations fussent complètes ; il abandonnait rois et nobles, enfants et prêtres, innocents ou coupables, à la bâche des extermi- Dateurs démagogues : il attendait enGn que son Ëglise fût purifiée jusqu'au bout par le martyre, et il souffrait que l'impiété moissonnât à pleines m^ns dans le champ qu'elle avait semé, afin que la leçon fût complète et les enseignements assez terribles pour n'être jamais oubliés. Adorons ses desseins sans oser autrement les comprendre.
Dépositaire de ce pouvoir absolu dont la convention
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CORVEimOtl NATIONALE.
ravait investi en abdiquant la moitié de ses privilèges, IÛTïtmT le cotnité de salut public, alors dirigé par Robespierre, Robapicm CoutboD et Saint-Just, cberchait à jeter les bases d'un * ^•^f gouTeroement qui fût durable, et qui cependant eût ^^^ pour appui et pour ressort les classes pauvres, le peu- "''■'™»»pie ignorant , la multitude avec seS' instincts , ses besoins, «t, disona-le aussi, avec ce qu'elle a de dévouement et de vertu. Ces législateurs homicides voulurent aussi, selon l'exemple antique, prendre pour point de départ de leur théorie constitutionnelle l'idée si redou- • table pour eux-mêmes de l'existence et de ia toutepuissance de Dieu. L'entreprise n'était point sans péril: on avait à craindre tout ce mouvement athée et impie dont Hébert et Chaumette n'avaient été t|ue les apdtres délirants, mais qni remontait, en réalité, à Voltaire et A son école : il fallait parler de Dieu, et professer une sorte de spiritualisme, en face de cette cohvention qui avait dansé la Carmagnole derrière Gobel, et adoré, SOT les autdis profanés de Notre-Dame, les idolœ Tivanles de la Philosophie et de la Raison. Or l'initiative de celle mission échut à Robe^ierre. Dans la séance du 18 Qoréal (7 mai), cet homme vint imposer i la convention un système politique el religieux ; ce jour-là donc, débitant à la tribune un discours qui n'était pas de lui', mais dont il acceptait la responsabilité: « Citoyens, dit-il, nous venons aujourd'hui sou- f»^^" a mettre à votre méditation des vérités profondes qui I'<''«»p'«^ u importent au boùbeur des hommes, el vous proposer
■ Le dûcoursde Robespierre avait été composé par l'abbo Porquet ijui, Mincu par )a peur, mit dans cette circonsUnce aa rédacUoD au tervioedu dicr d« b m
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Rtl(H«nOII FR&nçAIaE.
Kti 1794. a des mesures qui en découlent naturellenient. Le « monde moral, beaucoup plus encore que le ipoade « physique, est plein de contrastes et d'énigmes. La « nature nous dit que l'homme est né pour la libwlé, « et l'expérienoe des siècles nous montre l'homme a esclave; ses droits sont écrits dans son cœur, et son «humiliation dans l'histoire; le genre humain res- « pecle Galon, et se courbe sous le joug de César; la « postérité honore la vertu de Brutus, mais elle ne la ■ a permet que dans l'histoire ancienne ; les siècles et la « terre sont le partage du crime et de la tyrannie ; la « liberté et la vertu se sont à peine reposées un instant a sur quelques points du globe : Sparte brille comme a un éclair dans des ténèbres immenses.
« Ne dis pas, d Brutus, que la vertu est un Fantdmel a et vous, fondateurs de la république française, gar- « dez-vous de désespérer de l'humanité I
Robespierre tra^a ensuite un tableau rapide des grands progrès de la civilisation dans les arts et dans les sciences. « La raison de l'homme, dit-il, ressemble « au globe qu'il habite; la moitié est plongée dans les « ténèbres, quand l'autre est éclairée. »
Robespierre voulait disposer favorablement son auditoire à un système nouveau : dans ce but, il employa près d'une henre à des déclamations banales contre les monarchies, contre la Fayette, Brissot, Danton, et leurs adeptes ; il étala les ba$seuei et let forfaits de Pitt ; il déclara que le vice et la vertu faisaient les destins de la terre, que la morale était l'unique fondement de la société civile ; et 11 proclama ce principe : L'immoraiUé eit ta bote du detpotûme, comme ta
rmn-n-.;GoOg\c
CONÏENTIOR HATIONALB. ÏW
vertu est l'e»$ence de la république. Robespierre s'éleva v« i?h.
ensuite contre les prêtres, qu'il accusa de tendre à
l'asservissement des peuples, de complicité avec les
tyrans; enfin, il se retourna contre les athées, et sa
parole devint éloquente :« Qui t'a donné, s'écria-t-il,
« la mission d'annoncer au peuple que la Divinité
« n'existe pas, & toi qui te passionnes pour cette aride
a doctrine, et qui ne te passionnes jamais pour la pa-
« trie? Quel avantage trouves-tu à persuader à l'homme
« qu'une force aveugle préside à ses destinées , et frappe
a au hasard le crime et la vertu ; que son âme n'est
a qu'un sonftle léger qui s'éteint aux portes du tom-
« beau ? — L'idée de son néant lui inspirera-t-elle des
« sentiments plus purs et plus élevés que celle de son
« immortalité? lui inspirera-t-elle plus de respect pour
« ses semblables et pour lui-même, plus de dévoue-
«ment pour la palne, plus d'audace à braver la
« Ijrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la
a voluptéT vous qui regrettez un ami vertueux, vous
« aimez à penser que la plus belle partie de lui-même
8 a écbappé au trépas ! Vous qui pleurez sur le cercueil
«d'un fils ou d'une éponse, éles-vous consolés par
« celui qui vous dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une
a vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups
« d'un assassin, votre dernier soupir est un appel à la
«justice étemelle I L'innocence $ur Pédiajmd fait
« pâUr le tyran sur ton char de triomphe : aurait-elle
« cet ascendant, si le tombeau égalait l'oppresseur et
«c l'opprimé?... Ahl si l'existence de Dieu, si l'immor-
a talité de l'âme, n'étaient que des songes, elles seraient
« encore In plus belle de toutes les conceptions de
S30 ,HtWUmOII FRUIÇAISE.
x«> iiM. ^ l'esprit humain... L'idée de l'Être suprême et de a l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à I« « justice, elle est donc sociale et républicaine I »
A ces mots, la convention, qui avait été complice de Gbaumette et d'Hébert, se sentit émue, et fit entendre des applaudissements; l'oratrur continua: a Si je me a trompe, c'est avec tous ceux que le monde révère. «Interrogeons l'histoire ; remarquez comment les « hommes qui ontinfiuésurla desîinéedesÉtats furent « déterminés vers l'un ou l'autre des deux systèmes « opposés, par leur caractère personnel et par la nature « m£me de leurs vues politiques. Voyet-vous avec quel â art profond César, plaidant dans le sénat romain en « faveur des complices de Catilina, s'égare dans une a digression contre le dogme de l'immortalité de l'Âme, a tant ses idées lui paraissent propres à éteindre dans a le cœur des juges l'énergie de la vertu, tant la cause « du crime lui parait liée à celle de l'athéisme? Cicé- 8 ron, au contraire, Invoquait contre les traîtres et le « glaive des lois et la foudre des dieux. Socrate mourant « entretient ses amis de l'immortalité de l'âme; Léo- « nidas, aux Thermopyles, soupant avec ses compagnons « d'armes au moment d'exécuter le dessein le plus hé- « roïque que la vertu humaine ait jamais conçu, les « invite pour le lendemain â un autre banquet dans « une vie nouvelle. Il y a loin de Socrate à Gbaumette, « et de Léonidas au père Duchesne... Gaton ne balança a point entre Ëpicure et Zenon. Brutus et les illustres a conjurés qui partagèrent ses périls et sa gloire appar- « tenaient aussi à cette secte sublime des stoïciens, qui « eut des idées si hautes de la dignité de l'homme, qui
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«poussa si loin, renthousiasme de la verla, et qal iuii79f. « n'oalra que i'béroïsme : le stoïcisme enfanta des « émules de Brutus et de Caton, jusque dans les siècles. « affreux qui suivirent la perle de la liberté romaine ; « le stoïcisme sauva Thonneur de la uature humaine, « dégradée par les vices des successeurs de César, et ce surtout par la patience des peuples. » Robespierre attaqua ensuite la secte d'Ëpicure, dont il flétrit le souvenir et les doctrines. Ce retour vers la philosophie des jours antiques lui fournit une transition naturelle pour dire ce qu'il pensait de la philosophie du xviii* siècle et de l'école eucyclopédiste : « Cette secte, dit-il, ren- « fiarmait quelques hommes estimables, et un plus grand a nombre de charlatans ambitieux ; plusieurs de ses ce chefs étaient devenus des personnages considérables a dans l'État : quiconque ignorerait son influence et sa o politique n'aurait pas une idée complète de la pré- «t face de la révolution. Cette secte, en matière de a politique, resta toujours au-dessous des droits du a peuple ; en matière de morale, elle alla beaucoup au « delà de la destruction des préjugés religieux. Ses « coryphées déclamaient quelquefois contre le despoa tisme, et ils étaient pensionnés par les despotes ; ils « faisaient tantôt des livres contre la cour, et tanldt a des dédicaces aux rois, des discours' pour les courtio sans et des madrigaux pour les courtisanes ; ils « étaient fiers dans leurs écrits, et rampants dans les ' a antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup o de xèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut parmi w les grands et parmi les beaux esprits ; on lui doit . o en grande partie cette espèce de philcsophie pratique >
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S7S BÂTOLUTIOn FBASÇAISK.
017047 « qui,rédtiisaQtrégoîsmeensystème,regardolasociélë « humaiDecommeuneguerre de ruse; lesuccès, comme « la règle du juste et de l'injuste ; la probiti, comme o une affaire de goût ou de bienséance ; le monde, « comme le patrimoine des fripons adroits, n Et comme la convention, étonnée de ce langage nouveau, demenrail silencieuse, Robespierre se hâta d'aller au-devanl des inquiétudes de l'assemblée, et de jeter la pierre aux fanatique» et aux prêtres : « Laissons les prêtres, « s'écria-t-il ensuite, et retournons à la Divinité... Le « véritable prêtre de l'Être suprême, c'est la nature ; « son temple, l'univers; son culte, la vertu ; ses fêtes, « la joie d'un grand peuple rassemblé sous ses yeux « pour resserrer les doux nœuds de la fraternité uni- « verselle, et pour lui présenter l'hommage des cœurs « sensibles et purs... »
Ainsi Robespierre n'allait point au deli du simple déisme ; il ne tenait compte de la religion chrétienne que pour dédaigner ses doctrines et écarter ses mystères. Ainsi notre France, aulrefois le glorieux inslrnment de Dieu et le levier de l'Église , se trouvait déchue à ce point, qu'au milieu des ruines sacrilèges entassées par les philosophes la théorie du déisme, séparée de l'idée du culte et de celle de la rédemption, apparaissait encore comme un progrès. Robespierre termina ainsi : « Malheur à celui qui cherche à ctour- « fer par de désolantes doctrines cet instinct moral du a peuple, qui est le principe du toutes les grandes ac- « tions 1 Hais quelle est donc la dépravation dont nous a étions entourés, s'il nous a fallu du courage pour «proclamer la doctrine de l'existence de Dicuf La
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GOnTEimON NAnONALE. VS
« poslérîté pourra-t-elle croire qae les factions vaîocues ~ « avaient porté l'audace jusqu'à dous accuser de mo- «déranlisme et d'aristocratie, pour avoir rappelé «l'idée de la Divinité et de ta morale? Croira-t-elle « qa'oD ait osé dire, jusque dans celle enceinte, que a nous avions par là reculé la raison humaine de plu- « sieurs siècles?... Hais ne nous étonnons pas si tant 6 de scélérats ligués contre vous semblent vouloir nous « préparer la ciguë : avant de la boire, nous sauverons « la palriel... » Des applaudissements prolongés éclatèrent à plusieurs reprises, et la convention rendit à rooaoimité le décret suivant :
« Art. I". Le peuple français reconnaît l'existence « de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme.
a Art. II. Il reconnaît que le culte digne de l'Être « suprême est la pratique des devoirs de l'homme.
« Art. m. Il met au premier rang de ces devoirs de a détester la mauvaise foi et la tyrannie,, de punir les « tyrans et les traîtres, de secourir les malheureux, de a respecter les faibles, de défendre les opprimés, de « faire aux autres tout le bien qu'on peut, et de n'être e injuste envers personne.
a Art. IV. 11 sera institué des fêtes pour rappeler a l'homme à la pensée de la Divinité et à la dignité de « son être. »
La convention' appela ensuite tous les talents poéliqoes et musicaux à concourir à rétablissement de ces fêtes par des hymnes et des chants civiques, et elle chargea le comité de salut public de juger du mérite desonvrages; elle déclara que la liberté des cultes serait maintenue; enfin, elle annonça pour le 20 prai-
Utol. nui{. — miT, ut. ii. IS
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374 RÊTOLtITION FRANÇiISB.
mi 1704. rial une fôte solennelle en l'honneur de l'Être snpràne et elle en confia le plan au peintre David.
Le discours de Robespierre fut lu aux jacobins dans la soirée, et applaudi avec une sorte d'enthousiasme. Cette société, dont ta puissance avait d'ailleurs fléchi devant le comité de salut public, envoya à la convention une députation nombreuse pour la féliciter de son décret. De toutes parts les amis et les afGdés de Robespierre provoquèrent des manifestations de ce genre; et la commune de Paris, encore déshonorée par le souvenir d'Hébert et des saturnales de Chaumetle, statua que sur tous les temples destinés aux fêtes publiques on efTacerait ces mots. Temple comacré à la rai$on, pour y substituer cette inscription : a l'être suprëhb. Enfin, les sections de Paris suivirent ce mouvement, et vinrent tour à tour à la barre de la convention remercier la Montagne sainte, le bienfaisant Sinai, d'avoir consolé lîi France en lui rappelant l'idée d'un Dieu rémunérateur, et d'avoir « contraint le monstre de o l'athéisme à rentrer dans les ténèbres. »
Ei^cuiioDf Mais, tandis qu'on préparait à grands frais la fête de rûm. l'Etre suprême, le sang mnocent versé par les pontifes du nouveau culte continuait à crier vengeance: on touchait presque à l'apogée du gouvernement de la Terreur, et chaque jour était marqué par des supplices. Préoccupés du soin de rendre compte des procès importants qui débarrassèrent successivement le comité de salut public et la Montagne de leurs rivaux les plus dangereux, nous avons dû négliger de transcrire les listes funèbres que l'accusateur public dressait le malin, et que le bourreau scellait, dans l'aprè»*
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COSTENTION NATIONALE. 275
midi, sor la place de la Révolution. Aucun livre his- hûitm. torique ne pourrait, d'ailleurs, charger ses pages de tant de noms; etooas sommes de nouveau réduits à choisir, presque au hasard, les moins obscurs, à mentionner les sentences les plus significatives. Nous citerons donc à la hâte quelques victimes, parmi celles qui furent envoyées à la morl :
L'abbé Van Glemputt, prêtre de la paroisse Saint-Nicolas des Champs, convaincu d'avoir célébré en secret le sacrifice de la messe ; les demoiselles More et Goulet, coupables d'avoir donné asile à ce prêtre;
L'abbé de Champagne, chanoine delà cathédrale de Troyes, accusé de fanatisme et de royalisme ; madame Narret, âgée de trente-deux ans, convaincue de lui avoir procuré une retraite ;
Le ûls du général Custine, dont le seul crime était d'avoir porté le deuil de son père ;
Le maréchal Luckner, faussement accusé d'avoir trahi la république ;
Adrien Lamourette, ancien député à l'assemblée législative-, et évéque schismatique du département de Sadne-et-Loire: c'élait lui qui avait provoqué l'étrange réconciliation politique à laquelle on donna le titre de baiser Lamourette. Au moment où sa condamnation fut prononcée, ce malheureux Ot le signe de la croix : emprisonné depuis quelques mois à Paris, il avait puisé dans les exhortations de l'abbé Ëmery, son compagnon de captivité, le courage du repentir et la force de protester contre ses apostasies ;
Le P. Venance Oougados, ancien capucin, connu par
iM,Googlc
are RfirouinoN nuitçiisB.
7 Les capitaines de vaisseau Duplessip de Greaedan, et de Caëtnempren :
L'abbé Pierre Rejtz, convaincu d'avoir rétracté son serment;
M. Augier de Baulmy, coupable d'avoir favorisé les armes de l'ennemi en permettant à son fils, âgé de quatorze ans, de sortir de France ;
La marquise de Marbœuf, coupable d'avoir voulu affamer le peuple en faisant temer de ta luzerne dont te$ domainet, au lieu de blés;
JeanCapo deFeuillide, réputé complice de la comtesse de Harboeuf;
La baronne de Vaxence, convaincue d'avoir correspondu avec un émigré ;
L'abbé Nicolas Martin, chanoine de Verdun, émigré, réintégré dans son canonicat par le tyran de Pruae ;
L'abbé Bloquin, supérieur du séminaire de Saïnt- Sulpice, accusé d'avoir entretenu des intelligences avec la Vendée; les dames Barberou, sœurs institutrices, coupables d'avoir donné un asile à ce prêtre ;
Figullé, imprimeur, coupable d'avoir publié un écrit intitulé ffe/otion des mngtr(fatAre heuret d'aïufottm qai ont précédé la mort de Louis XVI ; ThoioasLevigneur, l'un des auteurs de ce livre ;
Adélaïde Leclerc de Glatigny, religieuse de l'ordre de la Visitation, convaincue d'avoir conservé chez elle des livres et des objets de piété, et d'avoir donné asile k un prêtre réfraclaîre ;
Le général Quétineau, coupable de n'avoir pas combattu avec assez d'éuefgie les royalistes de la Vendée ;
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coi^Bimoa BâTioKALi. an
sa veuve, qui osa écrire à Fouqnier-TinTille une lettre mmUiva. chargée d'imprécations ;
L'abbé Gouttes, évëque schismalique de Sadne^t- Loire, et l'un des promoteurs de la constitution civile * in clergé : on le punissait de s'être repenti ;
Madame de Cbamborand, religieuse carmélite;
Dom Gourtin, octogénaire, supérieur de l'ordre de Cluny; dom Adam et dom Meffres, religieux bénédictins;
Le comte deBarbotan, ancien député du Gers à l'assemblée constituante ;
H. Lavergne de Gbamplorier, ancien commandant de place à Longwy: au moment où son jugement fut prononcé, le cri de Vive le roi! énergtquement proféré, retentit dans la salle du tribunal. C'était madame de Ghamplot'ier, qui ambitionnait le sanglant honnenr de mourir avec son mari : elle fut satisfaite ;
H. de Sallaberry, ancien président de la chambre des comptes de Paris ;
M. Beaujour, d'Angers, ancien avocat du roi, et ancien membre de l'assemblée constituante ;
Le comte de Diensic, son collègue à la même assemblée.
Noire plume se fatiguerait à tracer tant d'autres LMTkiinui noms, à tenir note des têtes que la révolution fauchait fMa.n.<xé ■ par grandes coupes ; mais les registres du sanglant tri- >»•» lutn. bunal font foi du nombre des victimes, et suppléent à notre silence. Chaque jour, la charrette du bourreau venait sous les guichets de la Conciergerie, et ne se retirait que pour conduire à l'écbafaud des fournées d'hommes, de femmes, de vieillardset de prêtres voués
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ns RfiTOumoK frakçu».
iiTM. à la mort, et qu'escortaient de leurs outrages et de chants les hideuses furies de ta gaiDotioe. La population les voyait passer avec effroi et pitié : les fenêtres demeuraient fermées à l'heure où Von entendait le bruit des charrettes et du cortège. Cependant les vie- times de tout âge et de tout sexe donnaient l'exemple d'un courage inouï: les unes se livraient aux doux entretiens de l'amitié, les autres gardaient an visage serein ; plusieurs priaient avec conûance. On vit un jour un grand nombre de religieuses conduites à Véehar faud : jusqu'au moment où tomba la dnrnière tête, ces gâoéreuses femmes chantèrent en chœur le Sake regitM et les psaumes de ta pénitence. Devant lesjiigeSf la fermeté des accusés ne se démentait pas davantage. Soupçonnée d'avoir assisté la famille royale pendant les premiers jours de sa captivité, la duchesse de Grammont ne voyait s'élever contre etleaueun témoignage. Smi défenseur lui conseillait de nier : « Non, dit-elle, « je ne rachèterai pas ma vie par le mensonge. » En sortant de la prison, le vieux maréchal de Mailly répondait à ceux qui l'exhortaient à prendre courage : « À quinxe ans, j'ai monté à l'assaut pour mon roi ; « à quatre-vingt ans, je monterai à l'échafaud pour sa « cause. » M. Angrand d'Allerai répondit à ceux qui, par pitié pour son infortune, l'engageaient à désavouer des lettres royalistes émanées de lui : « Arrivé au bord 0. de la tombe, je ne souillerai pas tes restes d'une vie PnMte « que j'ai voulu rendre chrétienne. » Le jour étant venu »fî*^' (lù les anciens magistrats du parlement de Paris com- ■rtemeitti. parureot eu masse devant le tribunal, Fouquier-Tinville OM dire à l'un d'enU% eux, M. Isabeau : « Reconnais-
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COHVUmON HATIONALE. STB
« sez-vous cette salle? — Oui, répondit-il, je la recon- "ï^'mîr «nais; c'est ici que j'ai to quarante ans la justice « épouvanter te crime, et c'est ici que je vois maintec< nant le crime égorger la vertu. » Sublime parole, qui rappelait Achille de Harilay en face des satellites de la Ligue. M. de Laborde, ancien banquier de la cour, et possesseur autrefois d'une fortune de vingt'huit millions, comparut sur les mêmes bancs, et fut envoyé à la mort. Les anciens fermiers généraux ne tardèrent pas à l'y suivre : on leur imputait d'avoir mêlé de l'eauau tabac, afin d'en augmenter le poids. Lee magistrats du parlement de Toulouse périrent à leur tour sur l'échafaud. Quand M. de Malesfaerbes (et lui aussi!) fut jug«n>ait amené en prison, tous les détenus, saisis d'émotion et iur^ee de respect, se pressèrent devant ses pas, et s'étonnèrent iiii»WbM. de oe qu'on eût osé menacer une tête blanchie par quab^-vingts ans de vertu : « Que voul^-vous? dit en « souriant l'aimable vieillard ; je me suis avisé, à mon a âge, d'être un mauvais siyet, et l'on m'a mis en pria son. a Lorsqu'on lui eut signifié l'acte d'accusation, rédigé par Fouquier-Tinville, et dans lequel il était inculpé d'avoir, de concert avec sa iille, son gendre, st petite-fille (M. et madame de Chateaubriand), une jeune princesse polonaise, la duchesse de Grammont, la duchesse du Ghàtelet et quelques autres, préparé la chute de la république à l'aide de la corruption, de la violence et de l'assassinat, il se borna à dire en souriant: « Je crois qu'on aurait pu y mettre un peu plus « de vraisemblance. » Peu de jours après, il comparut avec ses prétendus complices devant le tribunal de mort. Ayant foit un iaux pas sur le seuil de la porte :
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MO KfiTMiinVHI ntUÇAISB.
~ a Voilà, dit-il, qui est de mauvais augure; un Ro- « maÎD serait rentré chez lai. » Le tribunal, présidé parHennann, prononça une sentence de mort contre les illustres accusés. Avant de mourir, iU s'embrassèrent étroitement ; et madame de Rosambo, Glle de Malesberbes, dit à mademoiselle de Sombreuil, qui fondait en larmes : « Vous avez eu le bonheur de sauver a votre père ; et moi j'ai la consolation de mourir avec « le mien. » Hais l'infortuné Sombreuil, dont la vie avait été si durement achetée dans les journées de septembre, ne tarda pas aussi à être envoyé à la mort. Avec M. de Malesherbes et sa famille périrent Thouret et le Chapelier, l'un et l'autre anciens membres du cdté gauche de l'assemblée constituante. La même hache les confondit, dans la mort, avec leur collègue Duval d'Ësprémenil. Ce sont les jeux accoutumés des révolutions. Dans le cours de ces sanglantes orgies, on vit tour à tour monter sur l'échafaud tes rejetons les plus renommés des vieilles familles parlementaires ou féodales : les Mole, les Anjorrand, les Pasquier, les d'Ormesson, les Gilbert de Voisins, tes Montmorency, les Rohan, les la Trémouille, les Béthune-Charost, les Talaru, lesSaint-SimoD, lesdeGuicfae, lesLatour-du-Hn, les Crussol d'Amboise, tous ceux dont les ancêtres avaient versé pour la France le plus pur de leur sang, ou qui, immobiles sur leurs sièges fleurdelisés, avaiuil héréditairement rendu la justice au peuple. Un trèsgrand nombre de femmes, de toot fige et de toute condition, eurent la place d'honneur parmi ces victimes ; et, si la Torce nous manque pour accroître ces listes funèbres, nous ne négligerons pas néanmoins de m«a-
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COKVBimOIl RATtOIUU. Ml
tionoer eoeore madame de Hoachy, la maréchale de 11,11704. BiroD, la princesse de Chimay, la maréchale d'Armenlières, la comtesse de Boi^etin, la duchesse de Saint-Aignan, la maréchale de Lévy, la princesse de Monaco, la duchesse d'Ageiif la comtesse d'Hautefort, la maréchale de Noailles. La noblesse de France était représentée sur la plate-forme de la guillotine aussi bien que dans l'exil et sur les champs de bataille de la Vendée-, autour des cadavres de Louis XVl et de Harie- Antoinette, la révolution rangeait une foule sublime de courtisans décapités : elle imitait ces nations antiques qui jugeaient leurs rois, et les faisaient suivre, dans la mort, par un vaste cortège d'amis et de compagnons.
Une tête auguste et sainte attendait encore le coup rncèt fatal. Madame Elisabeth, sœur de Louis XVI, n'avait ^^"^^ cessé d'être renfermée dans l'étroite prison du Temple, et de servir de mère à madame Royale, trop jeune alors pour qu'on osât la livrer au bourreau, et assez avancée dans la vie pour comprendre et souffrir ses longues misères et les étonnantes calamités de sa famille. Madame Elisabeth avait veillé sur ce précieux dépêt, le seul héritage qu'elle eût recueilli après le supplice de Marie-Antoinette : mais elle n'avait pu prodiguer ses soins au Gis de Louis XVI, à ce royal orphelin qui, séparé de sa tante et de sa sœur, languissait alors dans une atmosphère de souillures et d'outrages. Les deux princesses étaient soumises aux plus ignobles vexations, et toute consolation leui' était soigneusement refusée. Un jour d'abstinence, madame Elisabeth demanda qu'on voulût bien leur faire servir
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Stt BiTMJmM FIUnÇAtSE.
Û17M. des aliments maigres : « Citoyenne, lui dit bniialemenl un gardien de la prison, tu ne sais donc pas ce qui se passe (cet homme faisait allusion aux saturnales de la déesse Raison) ? il n'y a plus que les sots qui croient à tout cela. » Tous les jours, les royales prisonnières étaient fouillées trois ou quatre fois, et souvent par des hommes ivres. L'infâme Simon les accusa de fabri^er de faux assignais ; à force de coups, il contraignit le jeune Louis XVU à faire et à signer une dénonciation contre sa sœur et sa tante. Les misérables qui étaient pnéposés à la garde des princesses les tutoyaient grossièrement, et leur adressaient des plaisanteries obscènes : on iyouta à leurs privations celle de leur interdire l'usage de la chandelle, et de leur refuser les remèdes nécessaires à leur santé; elles faisaient elles-mêmes leur lit et leur chambre. Cependant la plupart des membres du comité de salut public, et Robespierre lui-même, n'osaient pas aller plus avant dans ces persécutions criminelles. Souventdc féroces montagnards, et le plus sanguinaire de tous, Billaud-Varennes, demandaient qu'on se hâtât d'envoyer au tribunal révolutionnaire la iœur de Capet; m^is Bobeapierre gardait le silence, comme s'il eût voulu, en conservant les jours de madame Elisabeth, se réserver les moyens de faire plus sûrement la paix avec les rois : cette résistance calculée eut un terme, et Robespierre, déjà soup- (onné, abandonna madame Elisabeth i son sort.
Le 20 floréal (9 mai), des agents de Fouquier-Tinvilte se présentèrent à la tour du Temple : « Elisabeth « Capet, dirent-ils à la sœur de Louis XVI, tu es man- « dée àcompartdtre devant le tribunal révoluûonnaire,
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comsimos nationale.
« pour être jugée sur tes crimes. Pars, suis-nous; le lu mm. « fiacre t'attend dans la cour ; tu n'as besoin àe rien ; « nous ne pouvons te laisser un moment. » Et comme la princesse s'babiUait, les huissiers du tribunal lai dirent brutalement ; « Citoyenne, veux-tu bien descen- « dre t — Et ma nièceî r«>ondit-elle. — On s'en occncc pera après. » Madame Elisabeth embrassa la fille de Louis XVI, l'engagea à se calmer, lui promit de revenir : a Non, citoyenne, reprit un agent, tu ne remonte- « ras pas : prends ton bonnet, et descends. » On l'accabla d'injures et d'outrages, tandis que, calme et courageuse, elle donnait à sa nièce de pieux conseils. Les juges qui instruisirent ce lamentable procès voulurent donner au peuple une idée des progrès de l'égalité républicaine : ils ne firent pas à madame Elisabeth l'honneur de la juger seule, ils lui adjoignirent vingtqnatre coaccusés ou prétendus complices, parmi lesqueb il s'en trouvait de fort obscurs. L'auguste princesse, digne des rois ses ancêtres, répondit avec toute la majesté du trône et de la vertu. Marie-Antoinette el Louis XVI n'avaient pas à ce point bravé leurs juges. « Qui étes-vous? » dit le président Dumas ; elle répondit : « Je suis Elisabeth de France, sœur de Louis XVI et tante de Louis XVII, votre roi. » Le président conti- ' nna : « Àvez-vous, avec le dernier tyran, conspiré contre la sûreté et la liberté du peuplet — J'ignore à qoi vous donnez ce litre ; mais je n'ai jamais désiré que ie bonheur des Français. — Lors de la fuite du tyran votre frère, à Varennes, ne l'avez-vous pas accompagné?— Tout m'ordonnait de suivre mon frère, et je m'en suis Eait un devoir. — Où éties-TOus dans la jonr-
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W RfiTOLUnOIl FRAfiÇAISB.
iii7U. née du 10 aoAtT — An château des Tuileries, ma résidence. — La femme Capet a déclaré que vous l'aviez soutenue dans ses craintes el dans ses alarmes. Vous avex mâché les balles des satellites de la tyrannie ; vous avez donné des encouragements de tout genre aux assassins de la patrie. — Tous les faits qui me sont imputés sont autant d'indignités dont je ne me suis pas souillée. — Vous avez pansé les blessures des assassins envoyés par votre frère contre les Marseillais. — L'humanité seule a pu me conduire à panser leurs blessures. Je ne m'en fais pas un mérite, et je ne crois pas que l'on paisse m'en faire un crime. — "Vous n'êtes humaine que pour les assassins du peuple, et vous avez la férocité des animaux les plus sanguinaires pour les défenseurs de la liberté j... N'avez-vous pas fait espérer au petit Capet qu'il succéderait à son père? — Je causais avec cet infortuné, qui m'est cher à plus d'un titre, et je lui administrais les consolations qui me paraissaient capables de le dédommager de la perle de ses parents. — C'est convenir, en d'autres termes, que vous nourrissiez le petit Capet des projets de vengeance que vous et les vdlres n'avez cessé de former. »
On la comdamna à mort, elle et ses prétendus complices. Rentrée à la Conciergerie, madame Elisabeth se 6t conduire dans la chambre de ceux qui devaient périr avec elle ; elle les exhorta tous avec une présence d'esprit et une élévation d'âme admirable : sur la char^ retle, elle conserva le même calme et la même sérénité ; et tous ses compagnons d'infortune oubliaient leur propre misère, tant ils étaient émus de la pensée de voir confondue dans leurs rangs la petîte-ûlle de
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CONVENTION KATIOHAU. U5
Henri IV et de Louis le Grand. Toutes les femmes, en nn 1794. descendant de la charrette, la saluaient, et lui demandaient la permission de l'embrasser : elle fut guillotinée la dernière.
Ainsi périt, le 21 floréal an H (10 mai 1794), Harie-Philippine-Élisabeth-Hélène, sœur de Louis XVI : à peine âgée de trente ans, elle était remarquable par les grâces de son esprit, par sa beauté, et plus encore par sa piété angélique. Jusqu'au dernier moment, elle plaignit le peuple et pria pour lui.
Hais déjà se dessinaient chaque jour davantage les Tenuun haines des chefs politiques, et, en même temps, la '*'"b^ fureur ou la désespoir des partis. Dans la nuit du 4 fs-^»**prairial (22 mai), un nommé Ladmiral, figé de cinquante ans, ancien garçon de bureau, ruiné par la suppression de la loterie, tenta d'assassiner Robespierre : n'ayant pu rencontrer ce député, il résolut de diriger sa colère contre Coilot d'Herbois, et tira inutilement sur ce dernier deux coups de pistolet. Un moment après, grâce à quelques citoyens, dont l'un, le serrurier Geoffroy, fut blessé à l'épaule, l'assassin était arrêté et mis au cachot. Dans la matinée, tout Paris était plongé dans la stupeur : on s'épouvantait des vengeances dont ce crime allait devenir le prétexte. La convention se crut menacée comme au jour où Marat était mort sous le poignard de Charlotte Corday. Barrère renvoya aux rois de l'Europe la complicité de l'assassinat, et Gouthon s'écria, en feignant l'enthousiasme : « Voilà donc le résultat de la politique des « rois et des prêtres 1 C'est en payant de vils assassins, « en exhumant de l'enfer Ions les crimes, qu'ils pré-
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sae ' R^ouTioN françaisb.
« tuideot détruire une révolulion inspirée et soutenoe « sans doute par la Divinité... Qu'ils tremblent, les a infâmes 1 leur décret de mort est porté, et la liberté, « qu'ils détestent, vivra éternellement, parce que la <c liberté est un présent du ciel, que le ciel ne retire « pas aux hommes vertueux. » Des acclamations prolongées avaient accueilli le rapport de Barrerez les apostrophes de Gouthon ; elles éclatèrent avec plus de force à la vue de Gollot d'Herbois, qui venait d'entrer dans la salle : « Citoyens, dit-il avec émotion, il esl e glorieux de se trouver placé sur !a liste de proscrip- « tion faite par les tyrans ; il est doux de mourir pour « la patrie. Je me suis dit hier, au moment où je ne « pouvais sans miracle conserva ma vie : J'ai fait mon « devoir ; j'emporlerai les regrets et l'estime de mes a concitoyens. » La société des jac(^ins ne resta point eu arrière de ces d^oostratlons : elle décerna une ovation fraternelle à Collet d'Herbois, et elle décida qu'un dipidme de jacobin serait adressé, séance tenante, an serrurier Geoffroy, blessé par Ladmiral.
Le même jour, une jeune tille âgée de dix-neuf ans, Cécile Renaud, fille d'un marchand papetier, se pré- ^^'^u?^'" ^û** ^^^^ ^* menuisier Duplay, l'hôte de Robespierre, '' et demanda si ce dernier était visible. Quel était son projet? Voulait-eile sérieusement donner la mort à Robespierre? Ne cherchait-elle qu'à l'exhorter à la clémence? C'est ce qui n'a jamais été éclairci, car l'imagination exaltée de Cécile se prêtait à tontes les suppositions. Ce qui est certain, c'e^ qu'interrogée sur le motif de sa démarche elle répondit aux filles du menuisier Uuplay de mani^ à éveiller leurs soupçon» ou
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COHfBmOH lUnOHALB. »I
leurs inquiétudes. Cécile Renaud, en effet, se borna à luiiiet dire quelle avait vmda voir comment était fait un tyran. Elle fut arrêtée et fouillée, et l'on trouva sur elle deux petits couteaux ; en même temps elle portait sous le bras un paquet de linge, comme si elle s'attendait à être conduile en prison. La convention apprit, par un rapport de Barrère, que la vie de Robespierre avait couru de graves dangers ; et, dès le 5 prairial, ui mOm* l'afFwre s'instruisit par les soins de Fonquier-Tinville. "^^ . Sur ces eatrefaiies, la convention, feignant d'imputer à Pitt et au gouvernemeat anglais les tentatives dirigées contre les deux représentants du peuple, décréta que la Grande-Bretagne et ses armées seraient mises au ban des peuples, et qu'on ne ferait point grâce de la vie aux prisonniers de guerre anglais et hanovriens. Cette infime loi fut envoyée aux armées, qui refusèrent *
de l'exécuter : mais ce n'était rien auprès des ven* geances exercées au dedans de la république.
Cécile Renaud et Ladmiral, l'une, jeune entbou* Pnc^ siasie, l'autre, fanatique à demi fou, furent impliqués ' <i*
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dans une conspiration dite de l étranger, et on leur . "^^i adjoignit soixante personnes, parmi lesquelles figu- oi^om. raient le père, les parents et les amis de Cécile Renaud, et un grand nombre d'accusés complètement inconnus d'elle et de Ladmiral. Dans ce nombre on remarquait madame de Sainte-Amaranthe et sa fille Emilie, mariée k M. de Sartine ; c'étaient deux aventurières, de réputation équivoque, mois distinguées par leur beauté et leurs talents. On se disait tout bas que Robespierre ne les envoyait à la mort que parce que, dans les épandiements de la joie ou de l'ivresse, il
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■ii7H. avait laissé surprendre par ces deux femmes les importants secrets de son orgueil et de sa politique. Parmi ces accusés si étrangement rassemblés, on pouvait encore citer le prince de Laval-Montmorency, le duc de . Rohan-Rochefort, l'ofGcier municipal Hichonis, qui avait voulu sauver la reine, ta veuve de Dnval d'Esprémenil, M. de Sarline, l'actrice Grandmaison, le prince de Saint-Maurice, MM. de Sombreuil, le jeune Louis de Saînle-Amaranthe, âgé de seize ans, enfin les portiers de la maison voisine de celle où Ladmiral avait attenté aux jours de Collot : on leur imputait de titre rendus complices du crime, en ne faitanl pat éclater leur joie lorique l'attaitin avait été arrêté. Tous ces prévenus dirent à peine interrogés ; ils purent à peine balbutier quelques mots de justiBcalion : on les condamna à mort, et ils furent conduits à l'échafaud, revêtosdela diemise rouge réservée aux assassins vulgaires. Ce sinistre vêtement faisait ressortir la beauté touchante de fdosieurs d'entre les vicljmes.
Collot d'Berbois et Robespierre, bien que secrètement jaloux l'un de l'autre, tiraient habilement parti de ces circonstances pour accroître leur popularité et leur puissance. Plusieurs tyrans dont parle l'histoire eurent le secret de mettre à proGt les dangers réds ou imaginaires auxquels ils furent en butte, et Pisistrate n'est pas le seul auquel de pareils moyens livrèrent le trAne. Les ennemis de Robespierre colportaient ces réfleiions, sans oser nommer celui contre lequel elles étaient dirigées : tout révélait an dehors des symptômes de luttes prochaines.
On était au 20 prairial (8 juin), jour fixé pour la
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fête décrétée en l'honneur de l'Être suprême. Un vole jum iiu. ananime de la convention avait décerné à liobespicrre yfte
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la présidence de I assemblée : ses amis et ses ennemis »iiHimt. voulaient également qu'il fût le pontife de lu fête; les uns cherchant à lui dresser un piédestal, les autres, un cchafaudi I* peintre David, l'ordonnateur obligé do toutes les pompes de cette époque, avait lui-même rédigé le programme. La population entière avait été conviée à s'associer aux cérémonies de la journée. Dès te matin, et par un éclatant soleil, les hommes et les jeunes gens parurent dans les rues, une épée dans une main, un rameau de chêne dans l'autre ; les mères portaient des roses, et leurs (ïttes, vêtues de blanc, des corbeilles de fleurs; toutes les maisons étaient pavoisées de drapeaux et de guirlandes : te rendez-vous était indiqué au Jardin ttalional (le jardin des Tuileries) ; là, un vaste amphithèâlre avait été dressé, et la convention y prit place. Autour d'elle, sous des portiques de feuillage, se rangèrent les sections, les magistrats, les corps constitués, et, dans le lieu le plus apparent, le sinistre tribunal réyolulionnaire. Le bourreau avait été oublié dans le programme; mais il était présent à la pensée de tous. Au bas de l'amphithéâtre, était un monument destiné aux flammes ; on y voyait Ggnrer l'image de l'Athéisme, et, autour du monstre, l'Ambition, l'Ëgoïsme, la Discorde, et la fausse Simplicité. Sur le front de ces figures on lisait ces mots : Seul etpoir de f étranger. Toutes ces effigies cachaient celle de la Sagesse. Autour de la convention étaient groupées des masses de citoyens, distribués selon leur Âge. L'Enfance, ornée de violettes ; VAdoleicence, de
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9W RÊTOLUnOn FRAKÇAISE.
n i7»f. myrte ; la Virilité, de chêne ; la Vieillme, de cheveux blancs, de pampre et d'oliviers chaque député tenait à la main unbouquetd'épis de blé, de fruits et de fleurs; un char, trainé par quatre vigoureux taureaux, était couvert des emblèmes de l'industrie et de l'agriculture nationale. Le cortège, après avoir stationné aux Tuileries et chanté des hymnes, se dirigea vers le champ de Mars, au milieu duquel on avait dressé l'autel de la patrie. Là, au bruit du canon, au retentissement de la musique et des odes, les guerriers prêtèrent le serment patriotique ; les jeunes filles lancèrent dans les airs une pluie de roses, et leurs hommages, commandés par la loi ou par la peur, montèrent vers le ciel comme l'encens. Robespierre se fit attendre ; soit oubli, soit calcul, il n'arriva que le dernier : à chaque sladoo, il prononça un discours en l'honneur de l'Être suprême, qui, « en gravant dans le cœur de l'homme le code de a la justice et de l'égalité, y avait tracé la sentence de a mort des tyrans. » Au pied de l'estrade où siégeait la convention, Robespierre mit lui-même le feu au groupe de l'Athéisme et des monstres dont cette idole était entourée ; et la flamme, e^ consumant ces effigies, laissa subsister, quoique enfumée et noircie, la statue de la Sagesse. Sur toute la route, Robespierre, se considérant comme le héros de ce jour extraordinaire, affecta ou conserva, à son insu, des allures orgueilleuses qui accrurent le nombre et la jalousie de ses ennemis : il se tint à vingt pas en avant dn cortège, le sourire à la bouche, la joie dans le regard ; et la convention,- étonnée de ce spectacle, ressemblait au sénat de César, également prêt h décerner à son chef
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CORVENTIOH NATIONALE. Ml
la dictature ou la mort. Aussi le triomphe de Robes- jub mi'. pierre fut-il constamment troublé par des sarcasmes ou des menaces : les uns parlaient à cet homme de leur haine, les autres l'accusaient de faire le dieu; de mieux avisés lui faisaient entendre que la roche Tarpëienne n'avait point cessé d'avoisiner le Capitole. Aussi, quand la nuit vint mettre un terme à cette étrange cérémonie imaginée par le déisme, et qui ne fut qu'un pompeux blasphème, Robespierre, le cœur ulcéré, ses rivaux, en proie à une sourde fureur, cherchèrent silencieusement )es moyens d'accomplir leur vengeance mutuelle. Ici se révélaient encore les symptômes d'une lutte dont l'issue allait gravement réagir sur les destinées de la révolution.
Alors même que le régime de la Terreur venait d'ac- '^^^^ quérir son plus large développement, on ne pouvait aiMota parvenir à réaliseî' cette unité de vues et d'actions que kit^îlét. le gouvernement révolutionnaire se proposait d'atteindre: le comité de salut public rencontrait plus d'un obstacle dans l'existence du comité de sûreté générale, et chacun des deux comités était secrètement partagé entre plusieurs volontés rivales ou ennemies, dont les efforts, pour ne point manifester leurs tendances aux regards de la foule, n'en étaient pas moins contraires et réciproquement hostiles. L'homme le plus puissant de ces comités était Robespierre ; mais celui-ci tirait toute sa force de la domination qu'il exerçait sur la convention et sur les jacobins ; la convention avait peur de lui, les jacobins se sentaient stimulés et entraînés, et Robespierre, par voie d'intimidation ou de conseil, obtenait leur adhésion ou leurs hypocrites sympathies.
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SDS RËVOlimOH FRANÇAISE.
f Oui aurait osé s'attaquer à lui? Les girondins étaient morts à la peine, après eux Hébert, puis Danton, et tant d'autres dont la destinée épouvantait les plus hardis. Robespierre avait derrière lui toute la portion vraiment révolutionnaire du peuple; son renom d'austérité inspirait une estime vague et involontaire à la tourbe de ses rivaux corrompus; ceux qui jugent d'après le costume se sentaient pris d'un respect mêlé de crainte, en considérant ses allures froides et sévères : on l'avait toujours vu vainqueur; sa haine luail; jusqu'à son silence, tout en lui semblait redoutable, et chacun, bon gré mal gré, se pliait sous le joug. Mais, dans le sein des comités, Robespierre rencontrait des obstacles plus sérieux. Là, i) voyait son parti en minorité, et il n'obtenait que difficilement la prépondérance ; bien souvent ses propositions étaient écartées ou repoussées ; parmi ses collègues, les uns, en affectant pour lui toutes les' apparences du zèle, le compromettaient habilement, à force de l'honorer et de lui abandonner une sorte de dictature ; les autres, moins souples, mais toujours habiles, se contentaient de critiquer ses idées, de combattre ses propositions, d'être sévères quand il était indulgent, pitoyables quand il se montrait inflexible: ceux-là regrettaient Danton, et continuaient à faire de Maral un dieu, afm que Robespierre demeurât comme eux un homme ; ils se disaient que Robespierre n'adoptait pas, sans arrière- pensée, le jargon mystique et le râle de prophète ; ils cherchaient à démêler en lui l'astuce puritaine de Cromwell ou le ridicule enthousiasme d Omar. Au dehors, ces railleries ou ces menées porlatent des fruits, et créaient des
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soupçons ou des inîmiliés jusque dans le sein de la Vi>d Montagne. Dans le comité de salut, public, Robespierre ii-» n'avait pour amis déroués que Saint-Just etCoulhon, tous deux épris de ses doctrines, el voués en séides à sa fortune; Billaud-Varennes et Collot d'Herbois délestaient son influence, et ils luttaient contre lui lorsqu'ils croyaient pouvoir le faire sans danger. Carnot, Prieur, Lindet, étaient des hommes spéciaux, plus attachés à la république qu'à l'amitié ou à la haine ; Barrère allait de l'un à l'autre, cherchant où était la force, et ne trahissant ses collègues qu'autant qu'il pouvait trouver le moyen de dérober la trace de ses trahisons. Dans le comité de sûreté générale, Vadier, Amar, Jagot, Txiuis (du Bas-Rhin), semblaient avoir hérité de l'atrocité d'Hébert et de la corruption paresseuse de Danton ; c'étaient des misérables, avides de sang et de voluptés, qui, à la joie des exécutions capitales, mêlaient volontiers les jouissances de la débauche ; Moïse Bayle, Lavicomterie, Ëlie Lacoste et Dubarran, quoique sanguinaires et corrompus, ne l'étaient pas au même degré; Lebas, leur collègue, était un partisan chaleureux de Robespierre ; le peintre David, animé des mêmes sentiments, en donnait une preuve assez honteuse en espionnant ses collègues, et en rendant compte à Robespierre de leurs faits et de leurs gestes. Le comité de sûreté générale avait ta police dans ses attributions ; mais Robespierre, pour ne point laisser à d'autres mains cette arme dangereuse, avait fait établir, pour le service du comité de salut public, im bureau de police générale, qu'il dirigeait par luimême. De là, des jalousies et des conflits : l'une des
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W RtTOLUnOR FURÇA^.
Juir)i7i!4. deux polices faisant arrêter ou élargir de prétendus suspects, selon que l'autre avait voulu en disposer contrairement i Vadier faisant surveiller Robespierre par ' un intrigant nommé Taschereau, et celui-ci, plus attaché à Robespierre qu'à Vadier, jouant avec perfidie un double rdie. Un anarchiste de bas éta^e, Héron, était te principal agent de la police du comité de sûreté générale; il avait pour acolyte le nommé Sénart, et tous deux rendaient compte à Robespierre de leurs missions secrètes.
En dehors des comités, mais redoutables par leurs nntécédents révolutionnaires et leur influeuce, figuraient Bourdon (de l'Oise), Fouché (de Nantes), Tallien, Carrier, Léonard Bourdon, Thuriot, Duboia- Crancé, Delmas ; les uns. avaient trop marqué par le crime pour espérer grâce dans un ordre' de choses régulier; les autres avaient soif de voluptés et d'argent, et le sort de Danton les intimidait à peine. Le jeune Tallien, autrefois l'un des plus cruels, avait rapporté de Bordeaux, où il s'était teint de sang, un amour exalté pour cette même dona Theresia de Fonlenay (madame de Cabarrus), dont nous avons déjà mentionnélenom; et c'est à cette passion qu'on devait la lassitude de meurtre et les élans de pitié qu'il laissait ' entrevoir: madame de Cabarrus était d'ailleurs, pour la seconde fois, emprisonnée par les^soins de Robespierre; et Tallien, retiré à l'écart, avide de précautions ou de vengeances, cherchait les moyens de sauver une tète si chère.
'^d.ïfnuB'' ^'*"'" ** convention, à suivre ses séances, plus remaii..c°iioii. pl>^ de choses que de disconrs, on l'aurait crue entiè-
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rement ëtraogère à ces intrigues; on n'aurait vu en Juin M«i. elle qu'un conseil destiné à enregistrer passivement les volontés du comité de salut public. Cette assemblée, la plus puissante, après le sénat de Borne, de toutes celles qui ont agi sur le monde, était alors réduite à l'impassibilité de la peur; ses membres ne savaient comment se faire oublier , il en avait trop coûté aux uns d'exagérer le jacobinisme, à d'autres de prononcer les mots de justice ou d'indulgence: quel était celui qui, en jouant un rôle, ne s'exposerait pas à tomber dans les abîmes où avaient tour à tour glissé les girondins » Anacharsts Clootz et Camille? L'ombre de Daalon apparaissait à tous les yeux comme une legon et une menace ; et cependant la convention ne se résignait qu'en apparence à subir un joug si dur, des craintes si fréquentes: elle adulait Robespierre, parce qu'elle n'osait se révolter contre lui ; presque entièrement vouée à l'athéisme, elle ne subissait qu'avec répugnance le spiritualisme vrai ou hypocrite du maître ; composée, en majorité, d'esprits vaniteux et de rhéteurs avides de renommée, elle ne se soumettait à l'oubli que parce que trop de bruit réveillait le bourreau. Or, au milieu du mouvement impétueux imprimé aux idées et aux choses, cette situation ne pouvait durer; il fallait en sortir ; et Robespierre, plus que tout autre, songeait h tenter contre ses rivaux un effort décisif, et qui serait le dernier.
Au fond, les circonstances avaient conàdérablement ^^^ agrandi le rWe de cet homme : elles avaient appris à "<*•*?!«'•■ Robespierre à ne plus se renfermer dans de vagues théories, et dans la contemplation de sa vanité satis-
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tm nËVOLUTION fk&nçaise.
n 170*. faite. A mesure que l'échafaud et la mort déblayaient le sol autour de lui, et que plusieurs ressorts du goaverDement se trouvaient réunis en ses mains, on voyait croître son talent et sa force, et en même temps la haine de ses ennemis et l'enthousiasme de ses partisans. On ne pouvait nier qu'il ne fût l'homme d'État le plus capable de terminer l'anarchie en l'exploitant : de lu aussi beaucoup d'espérances, et plus de jalousies encore. Il le sentait, et il jugeait que le moment était venu de donner au pouvoir plus d'unité, sans rien lui faire perdre de sa sauvage énergie. La main qui avait tenu la bâche de destruction osait vouloir reconstruire la société; et jamais Robespierre ne se crut plus mailre d'atteindre ce but que le jour où, se pavanant en avant delà convention nationale, il avait approché la torche du bûcher de l'Athéisme. Se crut-il à la fois roi et pontife? C'est ce dont il est permis de douter, malgré ses ennemis. On a dît qu'il avait poussé l'ambilion jusqu'à prétendre à la main de l'orpbeline du Temple, afin de se réconcilier ainsi avec les monarchies : mais ce sont \h de ces accusations que la haine invente, parce que tout lui semble bon, et que l'histoire dédaigne de recueillir. Robespierre voulait garder le pouvoir, et exercer une autorité dictatoriale ; c'est ce qui nous semble hors de doute : il cherchait même à appliquer à la société des principes radicaux, une forme de gouvernement plus favorable à l'égalité qu'à la liberté, une fraternité impossible, dont le prolétaire aurait recueilli les fruits, et qui eût été l'oppression de l'homme intelligent et de l'homme riche; mais de là au rétablissement du trdne et h la fondation d'une
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GONnimOH NATIONALE. SOI
nouvelle dynastie, il y avait un abîme que Robespierre jmd iim. ne pouvait vouloir franchir.
Cependant Robespierre trouvait dans l'histoire des précédents qui l'encourageaient à convoiter le pouvoir, alors même qu'il avait présidé aux proscriptions républicaines. César, il est vrai, avait été mis à mort dans le sénat; mais Octave, quoique sanguinaire et souillé d'une multitude de meurtres, s'était montré plus adroit et plus heureux : bien plus, il avait eu ta force d'être clément, et de faire oublier, sous le nom d'Âuguate, les exécutions cruelles accomplies durant . les premières années de sa carrière politique. Robespierre aspirait h des destinées analogues ; mais, écrasé par ses antécédents ou dominé par des convictions républicaines, on peut croire que jusqu'au bout, même en usurpant, il aurait cherché à faire prévaloir son radicalisme, à constituer réellement la société sur des bases nouvelles, en dehors de la transmission héréditaire des biens, et comme une grande association de travailleurs. Robespierre n'était point communiste dans l'acception actuelle du mot, mais il penchait à considérer la propriété comme un privilège; il tendait à substituer l'Ëtat à la famille, à absorber tontes les volontés individuelles dans une volonté publique : l'insensé cherchait h constituer la société sur le sacrifice, et il ne voyait pa3 qu'en dehors de la foi chrétienne, qui élève nos ambitions vers les biens du ciel, qui nous donne Dieu, et lui seul, pour but, pour amour et pour patrie, la doctrine du sacrifice continu est une impossibilité chimérique; que la fraternité, mise à la place de la chanté, n'est plus qu'un non-sens et un raEBnement de tyrannie.
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m RtroLunoii ntAHç&iss.
Robespierre ne révélait à Goathon, & Saint-Jnst, h Lebas et ses amis, que la moitié de son secret et de sa politique; l'autre moitié était presque devinée par CoUot d'Herbms, Billaud-Varennes, Barrère el leurs acolytes. Ces gens-là sentaient bien que te premier pas & ftire pour s'arrêter dans la voie de la Terreur devait élre marqué par leurs cadavres, et ils ne voulaient pas servir de piédestal à Haximilien 1". L'attaquer de froul eût été dangereux : ils en étaient réduits à imiter L^ndre, ce lâche ami de Danton, qui, à la nouvelle de l'arrestation de Cécile Renaud, remerciait le Dieu de l'irmoeenee de ce qu'il avait détarmé le crime; il leur fallait suivre l'exemple de cette commune qui, en apprenant la conservation des jours de GoUot d'Herboîs, mandait à la convention qu'enBn elle cetsait de douter de l'existence de l'Être tuprême : aussi allaientils attribuant les victoires et les vengeances de la république k Robespierre, parlant des armées de Robesjnerre, de sa sagesse, de sa puissance; et l'opinion publiqne, sans absoudre de pareils hommes, n'imputait qu'à Robespierre le sang versé à Paris, à Lyon, à Toulon et à Nantes; elle ne faisait remonter qu'à lui seul la responsabilité de la Terreur, des supplices, des arrestations et de tous les crimes de la révolution. Certes, Robespierre en avait sa grande part, il en était coupable et complice ; mais CoUot d'Herbois, Fouché, Tallien, Carrier, Fréron, Billaud-Varennes, mais les ^rgeurs de septembre, les artisans des noyades, des mitraillades, et de toutes les proscriptions que nous avons décrites, avaient-ils bien le droit de se décharger sur lai de leur fardeau d'exécration et de tyrannie?
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Leurs sentiments avaient éclaté le 20 prairial, pen- IJânrnT dant que Robespierre s'enivrait d'encens, et remplissait tes orgueilleuses fonctions de pontife : auâsi, quand la fête de l'Ëlre suprême se fut terminée au bruit du canon, Robespierre n'éprouva-t-il d'autre '*'^££J" besoin que celui de se venger, et de détruire ce qu'il .^Îb^'Û. appelait le reste impur de la faction de Danton, les intrigants et les corrompus. Or, comment y arriver? On n'en était pas encore venu à tuer ses ennemis sans formes juridiques, et on ne pouvait livrer au tribunal révoludonnaire un membre de ta convention sans avoir obtenu l'assentiment de cette assemblée : que d'obsti^cles lorsqu'il s'agissait de détruire! Robespierre ■j pourvut. Persuadé que l'avantage resterait au plus hardi, il résolut de commencer l'attaque, et de demander à la loi de nouvelles armes. De. concert avec Couthon, il rédigea un décret qui, sous prétexte de réorga- " ^^'* niser l'odieui tribunal, enlevait^ aux accusés toutes *''^,["'' garanties, toute protection de justice, et permettait de traduire devant le jury un représentant du peuple, sans que sa mise en accusation eût été décrétée. La loi portait que le tribunal révolutionnaire était institué pour punir les ennemii du peuple : elle réputait dignes de ce nom ceux qui cherchaient à anéantir la liberté publique, soit par la force, soit par la ruse; les partisans de la royauté, les traîtres, tes colporteurs de nouvelles fausses et dangereuses, les fauteurs de l'aristocratie, les persécuteurs du patriotisme, les corrupteurs de la représentation, les interprètes perfides des lois ou mesures gouvernementales, les fournisseurs infidèles, les dilapidatewrs de la fortune pubUque, les fonc-
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RtTOlUTtOn PRAItÇAI^.
B 1194. lionnaires oppresseurs, tous ceux qui par écrit, ou par d'autres machinations, s'efforcaieut d'égarer l'opinion, d'empêcher l'instruction du peuple, de dépraver les mœurs et de corrompre la conscience publique, d'altérer l'énergie et la pureté des principes républicains, ou d'en arrêter les progrès. On sent que ces dénominations étaient vagues, et qu'en les interprétant avec un peu d'adresse il était facile de faire de la loi nouvelle un vaste réseau dans lequel on prendrait, pour le perdre, quiconque aurait porté ombrage. Ajoutons que la seule peine légalement applicable était la mort, et que les jurés ne devaient prendre d'autre règle de conscience que l'amour de la pairie ; que chacun aurait le droit de traduire un suspect devant le tribunal révolutionnaire; que, si l'on croyait avoir acquis des preuves matérielles ou morales, les juges pouvaient se dispenser d'entendre des témoins ; qu'enfin, pour couronner celte œuvre sanglante, « la loi donnait pour défenseur, aux patriotes calomniés, des jurés patriotes; qu'elle n'en accordait point aux conspirateurs. » Celait supprimer jusqu'au dernier vestige de protection ou de justice. Quand celte loi de tyrannie et de mort fui proposée à la convention dans la séance du 22 prairial, cette assemblée fut saisie d'inquiétude et d'épouvante : elle comprit que c'était \h l'abdication de ses pouvoirs, et la sanction donnée aux caprices les plus illimités du bourreau. Aussi, parmi les députés, quelques-uns proposèrent l'ajournement ; ils alléguèrent, en balbutiant, que la toi était parfois obscure et d'une application difGcile. L'un d'eux, nommé Ruamps, déclara que, si tous ces articles étaient votés, il ne reste-
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GONVEKnOH NAnORALE. 3lH
fait plus aux bommes libres d'autre ressource que de juiâini ae brûler la cervelle. Lecoinlrc (de Versailles) insista pour qu'où examinât avant d'approuver. Robespierre prit alors la parole, et, de la voix qui avait justifié l'arrestation de Danton et de Camille, il fit (aire toutes les résistances, et la loi Tut volée sans désemparer : immédiatement après, la convention, mise en demeure par GoutboD, renouvela les pouvoirs du comité de salut public.
Mais, jusque dans le sein de ce comité, la loi du 22 prairial avait rencontré une opposition violente : c'était là un germe de division, un moyen de lutte que les députés menacés ne laissèrent point échapper. Dans la nuit, on tint des conciliabules; et le lendemain, 23 prairial, Bourdon {de l'Oise} demanda à .Sympt*»*, la convention quelques explications sur le salutaire rt»""". décret de la veille; avait-on voulu, ou non, décider qu'à l'avenir les députés pourraient être mis en accusation sans la permission de l'assemblée? — Non, mml s'écria-t-on de toutes parts. « Je m'attendais à ces heu- « reux murmures, reprit Bourdon (del'Oise) ; ils m'an- « nonceotque la liberté est impérissable. » Cependant ta question était plus que douteuse, et il importail qu'une décision claire fût promptement rendue. Merlin (de Douai), proposa un amendement dans le sens de la réclamation de Bourdon, et cet amendement fut adopté. Ce premier avantage, obtenu par les modérés, encouragea d'autres protestations : un député demanda ce qu'il fallait entendre, dans la langue politique, parle délit qui consistait à dépraver les mœurs. Il obtint qu'on aviserait à introduire dans la loi du 22 prairial
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Juin 1764. une rédaction moins vague; Mallarmé, encouragé par ce vote, désira connailre le sens de l'article qui accordait pour défenseurs, aux accusés patriotes, des jurés patriotes. Les amis de Robespierre intervinrent, et la convention passa à l'ordre du jour sur les réclamations de Mallarmé. Coulhon prit à son tour la parole, et se plaignit de ce qu'on avait audacieusement révoqué en doute la pureté des intentions du comité ; il incrimina amèrement Bourdon (de l'Oise), parce qu'il avait exprimé l'espoir que la liberté ne périrait pas. N'étaitce pas une insulte gratuite à l'adresse des rédacteurs du projet de loi? Bourdon (de l'Oise) ne parlail-îl pas, ft son insu, le langage de Pitt et de Cobourg? Bourdon essaya de répondre, et il le Gt en rendant bommage aus vertus de Coutbon et aux intentions des comités. Hais Robespierre ne fut point entièrement satisfait de celte tardive amende honorable : il prit la parole, et s'en servit adroitement pour exalter ta Montagne, et pour la rassurer en lui décernant les louanges les plus pompeuses. H dit que la Montagne et les comités ne faisaient qu'un ; il ajouta que l'opinion contraire ne pouvait être soutenue que par des scélérats, des hypocrites, des assassins du peuple : et, comme Bourdon se récriait, Robespierre dit, avec un sourire hautain : « Je « n'ai point nommé Bourdon (de l'Oise) : malheur à <( qui se nomme lui-même 1 » Ces paroles renfermaient un avertissement sinistre, que tout le monde comprit. Robespierre poursuivit, et se plaignit des procédés de Tallien, qu'il rangea parmi les aviH$seur$de la convention. Tallien s'élança à la tribune pour répondre; et Robespierre, répliquant à son tour, lui jeta au visage
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CONTBNTiOn KATlOIfAUE.
l'épithète d'imposteur. La convention était saisie de Juin iiH. stupear. Merlin (de Douai), qui partageait l'épouTante commune, s'empressa de désavouer son amendement de la veille : a Mon esprit a pu errer, dit-il humble- « ment; mais mon cœur est pur. » Alors la convention revint sur son vote, et donna en apparence toute satisfaction à Coulhon et à Robespierre. Ceux-ci ne triomphèrent que par la forme ; ils reconnurent, au fond, que la convention verrait avec déplaisir qu'on osât airÀter un de ses membres sans la consulter; et ils s'interdirent d'user à cet égard de la faculté que paraissait laisser aux comités la funeste loi.
Robespierre, n'ayant pu obtenir, au moins selon 1^^ l'appétit de ses vengeances, l'arme qui lui permettrait nJ^pîm. de se défaire successivement et sans fatigue de ses ri- &u7ku. vaux et des montagnards qui lui faisaient ombrage, se promit d'attendre, et de parvenir à ses fins par d'autres voies. Ce qu'il avait demandé à la toi du 22 prairial, c'était un moyen de terrasser la convention et les deux comités: on s'était borné à lui permettre de faucher librement toutes les autres têtes, et il n'avait que faire, désormais, d'un sang inutile. Il adopta donc une marche nouvelle, dont il est nécessaire de suivre les progrès.
Robespierre se dît que Billaud-Varennes et ses acolytes, emportés par la soif des massacres, ne manqueraient pas d'user avec une si atroce complaisance de la loi du 33 prairial, que le régime de ta Terreur, transformé en exécrable tyrannie, ne tarderait pas à choir de lui-même et à les envelopper dans sa raine. Pour lui, il se [uromit de se tenir à l'écart, de s'isoler,
ft£VOUITION PRAUÇAISB.
Juin 17M. de profiter ttu délire des assassios sans paraître leur complice; puis, quand viendrait le jour où l'opinion publique épouvantée réagirait avec violence, quand de tous les points de la république on maudirait la Terreur, alors il cesserait de bouder, il sortirait de sa lente, il rallierait à lui les hommes las de la tyrannie des comités, et il provoquerait la mise en accusation et la mort des nouveaux Héberts et des nouveaux Dantons: ce serait alors une dernière extermination, à la suite de laquelle les corrompus et les bourreaux élanl morts, Robespierre osait se promettre d'inaugurer la clémence, et de se faire bénir en ouvrant les prisons, et en terminant le règne de Ia,Terreur. Dès ce moment, commencerait un pouvoir plus doux et la nouvelle ère de sa vie politique. Ce plan était plus vaste qu'habile; il dépassait la portée du génie de Robespierre. Robespierre supposait d'ailleurs ses ennemis trop peu clairvoyants, en admettant qu'ils assumeraient volontiers la responsabilité de la haine publique, qu'ils souflriraient patiemment son éloignement et sou refus de concours : plus quejamais, au contraire, Rillaud-Varennes, Collot d'Herbois, Vadier, Vouland, Âmar, Tallien, et leurs complices, s'attachaient à mettre eu avant le nom de Robespierre, à se cacher derrière, à le représenter comme la clef de voûte de la Terreur. En même temps ils cherchaient à battre en brèche sa réputation d'austérité, à déverser sur lui le ridicule, autant d'ailleurs qu'il était possible de s'en prendre avec impunité à ce formidable ennemi, de îiïi^i (^aUierine Théot, une folle, âgée de soiiante-huit TMM. am, et ancienne ûUe de service, se persuada qu'elle
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était la mère de Dieu, la nouvelle Eve jtromite ati getire Juin iwi. humain. Un ancien membre de l'Assemblée constituante, l'ex-chartreux dom Gerle, s'élant rangé au nombre de ses adeptes, une vieille marquise alteinte d'aliénation mentale, une femme Âmblard, veuve Godefroy, et quelques autres dupes ou sectaires, composèrent avec lui le personnel de la religion nouvelle. Ces étranges illuminés tenaient des réunions dans un local situé rue Contrescarpe, près de l'Estrapade. Catherine Théot, soit peur, soit délire, padail avec éloges de Kobespierre, et, par l'entremise de ce même personnage, dom Gerle avait obtenu un certificat de civisme. Le comité de sûreté générale chargea Sénart, l'un de ses agents, de pénétrer les mystères de ces couciliabules; et il ne tarda pas à apprendre que tes assemblées de la rue Contrescarpe étaient beaucoup plus ridicules que dangereuses pour la république. On y lisait l'Apocalypse, on y chantait en chœur, en s* adressant à Catherine Théot :
Ni culte, ni pritre. ni roi !
Car la nouvelle Ëra, c'est toi.
On y commentait des livres de sorcellerie et les prophéties de Nostradamus : sur le front de la prophétessc, un bandeau blanc portait en caractères hébraïques le nom du Créateur; le costume des initiés se composait d'une tunique blanche, revêtue d'un petit manteau blanc; sur la poitrine ils portaient un miroir, i droite un poignard ; les illuminés se donnaient le titre à'amii de Dieu; ils psalmodiaient en l'honneur de Gaihcrine Théot quelques-uns des passages de la Bible
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3« nfivDLirnoN françuss.
Sxinim. que l'Ëglise applique h la sainle Vierge. Dans tonte société régulière, cette tourbe de sectaires eût subi le trailemeut réservé aux fons : les comités, proGlaot habilement de l'absence de Robespierre, essayèrent de tirer parti de ce singulier incident. On avait découvert, par leurs soins, une lettre vraie ou supposée adressée à Robespierre au nom de Catherine Théot, et non par elle-même, car la prophélesse ne savait pas écrire : dans cette épitre, Robespierre était appelé le fils de l'Être suprême, le Verbe éternel, le Bèdempteitr dit genre humain, le Metsie désigné par lei Écritures : cette circonstance, rapprochée du certificat obtenu par dom Gerle et des prétentions pontificales de Robespierre, permettait de livrer ce puissant ennemi au rire et aux moqueries de la convention et du public. Vadier lut h l'assemblée un long rapport sur celte affaire; Rarrère avait en secret rédigé ce document avec une perfidie calculée : l'un et l'autre, pour hire plus d'effet, avaient changé le nom de Théoi en celui de Thén, qui signifie divinité, et cette fraude avait réussi. Cependant Robespierre n'était point nommé dans le rapport de Vadier; l'audace des comités n'allait pas jusque-là : on s'était borné à des insinuations sourdes qui n'échappèrent à personne. La convention, après s'être longtemps égayée en entendant le récit des puérilités recueillies par Vadier, renvoya Catherine Théot, dom Gerle et trois de leurs af&dés. devant le tribunal révolutionnaire. Robespierre avait cherché i étouffer cette affaire, si désagréable pour sa renommée; mais la majorité du comité de salut public, excitée par Bil- ]aud-Varenoes et Collot-d'Heriwis, l'avait forcé de subir
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ÇOHVBNnON HiTIONiLE,
jusqu'au bout celle humiliation calculée. De là une jain I79f. recrudescence de haine. Aveuglé par l'instinct de sa vanité, et faible en présence des obstacles, Robespierre ne s'obstina que davaniage à demeurer à l'écart : QD homme plus forlement trempé eût accepté la lutte; mais Robespierre commençait à se perdre par l'excès de son orgueil, comme Danton s'était perdu par sa paresse.
On était arrivé au plus haut degré d'exaltation de la u TmniT Terreur, el les épreuves que jusque-là on avait traver- ^p|J,ij«, sées n'étaient rien auprès de celles qu'autorisait l'in- d«ul{^. iâme loi de prairial. D6sle jour où cette arme avaitété remise en leurs mains, les deux comités de salut public et de sûreté générale s'étaient faâlés de mander Fouquier-Tiuville et de lui donner des instructions. La séance se prolongea bien avant dans la nuit, et les résolutions qu'on y prit de part et d'autre fui-cnl si cruelles, que Fouquier-Tin ville lui-mâme, le pourvoyeur ordinaire* de l'échafaud, se sentit saisi de stupeur ; « Gomme je rentrais chez moi, dit-il en rendant « compte de ses impressions, j'avais l'esprit tout plein «c de ce que j'avais entendu, et il me sembla que la a rivière roulait du sang. » Cependant la loi avait prévu les retards qui pourraient naître des remords ou des fatigues de Fouquier-Tinville : elle avait distribué k tribunal révolutionnaire en quatre sections, jugeant à part et condamnant sans appel : le nombre des juges et des jurés avait été considérablement augmenté, et Robespierre lui-même avait soumis à la convention la liste des jurés, choisis avec soin parmi ses partisans et SCS séides. Quoique éloigné des comités, Robespierre
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3P8 RËVOLUnOn FRANÇAISE.
Juin I70i. était loin de demeurer étranger à la dernière el h la plus terrible phase de la Terreur : d'une part, il indiquait souvent lui-même à Foiiquier-Tîn ville la liste des accusés à poursuivre ; de l'autre, s'il ne se montrait plus à la convention, il n'avait cesse d'être assidu aux jacobins, el de rallier à lui ce club, la commune de Paris et les classes inférieures de la populatjoo. Là^ lanlôt en public et tantôt en secret, il se plaignait avec amertume des manœuvres de ses adversaires, et il s'cnivrail plus que jamais des surnoms accoutumés de vertueux et iHncorruptihIc.
'^'™"'" ^^^ prisons de Paris regorgeaient de détenus ; aux Il Terreur, nombreuses maisons d'arrêt qui existaient déjà pour le service de la justice criminelle on en avait ajouté d'autres que la guillotine ne parvenait pas à vider. Ces prisons étaient le dépâl de l'hôtet de ville, la Force, les Madelonnettcs, Port-Libre (la Bourbe), Saint- Lazare, la maison d'arrêt de la rue de Sèvres, les Carmes, le collège du Plessis, l'hôtel Talaru, Picpus, Sainte-Pélagie, le Luxembourg, et ta Conciergerie. Dans quelques-unes on renfermait les suspects ; d'au- .ires étaient destinées aux individus décrétés d'accusation ; la Conciergerie renfermait, en général, les prévenus qui étaient à la veille de comparaître devant le tribunal révolutionnaire. Presque partout les prisonniers étaient entasses, exposés à une police inquîsitoriale et brutale, privés de soins hygiéniques, soumis aux plus dures vexations. Cependant la communaulé d'opinions ou de souffrances, l'argent, les ressources de l'éducation, le commerce du monde, l'humanité de quelques geôliers, plus fréquemment leurs habitudes
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COSVENTrOK KATIOKALE.
vénales, et enfin la pîlié du dehors, adoucissaient ou luin ii'm tempéraient l'Iiorreur de cette captivité, de cette halte au pied de l'échafaud. Aux Hadelonaetles, où l'on avait renfermé les comédiens du Théâtre-Français, suspecte d'aristocratie et de royalisme, on abrégeait la longueur des heures en faisant de la musi(]ue ; .à Port- Libre (la Bourbe], oii, parmi tes détenus, figurèrent longtemps les receveurs el les fermiers généraux, les prisonniers se rassemblaient le soir dans une vaste salle commune, et là, hommes et femmes, financiers et poètes, nobles et artistes, tous essayaient de se consoler par le charme de ces conversations et de ces causeries dont la société française a seule le seerct, et qui, à celle époque, ne se rencontraient plus que sous les verrous. On faisait des bouts-rimés, on lisait des vers ; on prêtait l'oreille aux sons de la viole ; «quand l'aiguille marquait neuf heures, chacun rentrait dans sa cellule, avecl'espoir de revenir le lendemain, espoir que trop souvent déjouait Fouqoier-Tin ville. Aux Carmes, on composait moins de madrigaux, et rien ne faisait oublier les horreurs inséparables de la détention ; même situation au collège du Plessis. L'bôtel Talaru, dans la me de Richelieu, était soumis, comme prison, à un régime beaucoup moins sévère : hommes et femmes, condamnés à vivre sous te même toit, pouvaient se rendre des visites, et recevoir celles de leurs parents ou de leurs amis du dehors. Cette demi-liberté existait également à Picpus : à Sainte-Pélagie, les prisonniers, quoique renfermés plus sévèrement, avaient réussi à former un centre de réunion dont faisait par- Ue quiconque n'était ni faux témoin ni fabricateur
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Juin tiM d'assignats. Là se trouvaient conrondus des hébertistes el des royalistes, des gens de la condition la plus humble avec des princes et des chefs de races féodales. La plus étrange familiarité unissait ces prisonniers, menacés par le même bourreau. Au Luxembourg, on vait renfermé les soiTaote-treize députés suspendus de leurs fonctions pour cause de fédéralisme; bientôt on y amena des Anglais, des Anglaises, les uns et les autres arrêtés comme otage, et, successivement, beaucoup de personnes de toute condition el de toutsexe. L'on y vivait dans la plus étroite union; chacun balayait sa chambre, faisait sa cuisine, allait puiser de l'eau. Les frais de l'alimenlation étaient mis en communj beaucoup de détenus révolutionnaires étant pauvres el sans ressources, leurs charitables compagnons de captivité fournissaient leur quote-part; et il y avait cela de plaisant, que les nobles estimaient leur valeur réciproque dans la maison par te nombre de sans-culottes que chacun d'eux nourrissait, comme ils faisaient jadis dans le monde par le nombre de leurs laquais, de leurs chevaux et de leurs chiens. Dans toutes les prisons, les -distinctions nobiliaires, si rigoureusement proscrites au dehors, étaient soigneusement réhabilitées et maintenues; on se disait ; Monsieur le prince, monsieur le duc, madame la marquise, et l'on disputait méthodiquement sur les préséances et les visites. Ces habitudes amusaient beaucoup les prisonniers républicains. La maison d'arrêt de la rue de Sèvres* renfermait
' Le comité rèvolutioniuire de la sectioii du Bonnel-Houge svail inél.imorphosé en prison la maison des Oiseaux, Tnsle holel conrtruil p*r Fignlle, i l'extrémi[£ de I* nie dcSivres. C'est aujourd'hui un coarant
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CONVENTION NATIOHAI^. 311
un aHsez grand nombre de suspects ; mais ta beauté du "j jardin, le voisinage du boulevard, et la liberté de la vie intérieure, y faisaient passer assez rapidement les heures. A ta Conciergerie, oi^ l'on était plus rapproché de la guillotine, le régime était plus dur et plus sombre, les porte-clefs plus inflexibles et plus rébarbatifs ; mais In aussi les prisonniers cherchaient à embellir les derniers loisirs de leur vie, et les victimes s'y faisaient remarquer par un sublime mépris de la mort. Ajoutons, si déjà l'on nenous a pas suffisamment compris, que quelques prisonniers déshonoraient leur malheur en se laissant aller k une vie licencieuse, à de coupables et fugitives liaisons que le voisinage du bourreau ne parvenait pas à épouvanter. Ce n'étaient I& (}ue de déplorables exceptions : elles contrastaient avec les salutaires repentirs de cette société du dix-huitième siècle placée sous la hache.
Chaque jour, une sinistre cérémonie venait accroître les inquiétudes de ces infortunés : c'était lorsque l'huissier du tribunal révolutionnaire venait proclamer la liste de ceux qui allaient comparaître devant les juges. Alors toutes les voix se taisaient; les prisonniers, saisis de stupeur, se groupaient autour de l'émissairedeFouquîer-Tinville; ils prêtaient une oreille avide à chaque nom : les jeunes filles se serraient autour de leur mère; la femme tremblait poar son Diari,'les vieillards pour leurs fils, chacun pour soi. Les victimes désignées descendaient lentement; elles recevaient de derniers serrements de main, des élreia-
j'iatL'inenl renommé, aâ les religieuses augustiaes He Li ctHigrégatioD de Kotre-Damc élËrent de noiiibreiises pensionnaires.
DK:,iP,.-jM,G00glc
Juin 17U. tes coDvulsives et mêlées de pleurs ; puis, l'appel ëlaat lerminé, le gardien annoDçait que tous les autres détenus pouvaient aller te toucha-; et, comme ceux qu'on épargnait, peut-être pour un seul jour, avaient hâte d'oublier ce moment d'effroi, ils rentraient bruyamment dans les salles communes, et recommençaient les jeux. L'un des moyens de distraction auxquels ils avaient parfois recours était de jouer à la guillotine : on figurait un tribunal, un accusateur public, des prévenus, et les condamnés devaient s'étendre sur une chaise; puis, à un mouvement de bascule qui figurait le jeu de la fatale planche, la victime devait choir avec grâce et se relever avec adresse : c'était en cela que consistaient tes principales difGcultésde ce triste jea. •£^^1 Mais, la loi du 22 prairial portant ses fruits, le *«pri»«"- bruit du couteau couvrit à la fois les plaintes el les rires, et la Terreur glaça toutes les veines du corps social. On en vint à imaginer ou du moins à rendre journalières les exécutions en masse qui répandaient au loin l'horreur. Les accusateurs ne se mirent plus en peine de construire un échafaudage de griefs vrais ou faux, les accusés n'eurent plus la permission de se * défendre ; on se moqua de ceux qui parlaient de justice ou de preuves. Comme il, fallait un prétexte pour égorger ces multitudes d'innocents choisis au hasard, désignés par Robespierre ou par les comités, on eut recours à une invention atroce qui déjà avait coûté la vie à l'infortunée veuve de Camille Desmoulins : on imagina des conspirations de prison, et voici commeot on procédait : un petit nombre de scélérats, apostés par Fouquier-Tinville el les comités, étaient incarcérés
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dans les maisons de détention et mêlés aux victimes j '<^ *w*. leur rote consistait à épier une plainte, un regret, une raillerie, et à faire, de tous ceux qui s'étaient rendus coupables de ces protestations ou de ces soupirs, lea complices d'une même conspiration destinée à égorger les patriotes, à avilir la convention, à rétablir le r^e de la tyrannie. Les espions chargés de cette mission infâme étaient désignés, par les prisonniers, sous le nom de moulons; mais on avait beau se déûer d'eux et les tenir à l'écart, ils n'en parvenaient pas moins à dresser leur liste et à marquer leurs victimes. I^e tribunal voulait-il des preuves plus précises, les numtons étaient cités à comparaître comme témoins, et ils déposaient à haute voix de toutes les horreurs que leur avait suggérées Fouquier-Tinville.
Venait ensuite le moment de l'interrogatoire des mv>iu accusés, et c'était l'heure où l'iniquilé des jurés et (J juges éclatait dans tout son jour. — u Votre nom? » disait le président à l'un des accusés. Celui-ci répondait, et le président daignait ajouter : « Vous êtes prévenu de conspiration. » L'accusé niait. « Il est tout simple que vous teniez ce langage ; » ou bien : « Tout mauvais cas est niable, » tgoutait le juge atroce, et il passait à un autre ; et quand l'accusé insistait, on lui interdisait la parole, sous prétexte que la conscience du jury était déjà éclairée ; ensuite le président demandait à l'accusé le plus voisin : « N'êles-vous pas exnoble? — Oui. — Vous n'avez plus la parole. » 11 se retournait vers un autre : « Ks-tu noble ? — Je suis fils de laboureur. » À un autre : « Êtes-vous prêtre? — Oui. — Cela suffît. » A un quatrième : « N'avei-
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34t RËTOUmOH FRANÇAISE.
n nu7 VOUS pas été domestique d'un tel, ex-constittiant? — Oui. — C'est bien, n A son coaccusé; « N'éttez-vous pas garde du corpsT — Oui, mais je fus chasse en avril i789. — C'est bon, » El tout se réduisait à ces formules, quand, ce qui arrivait quelquefois, on n'y joignait pas des outrages ou d'ignobles plaisanteries. Un maître d'armes venait d'être condamné à mort: Pare celle botte l lui dit le président Cof&nhal . Madame de Noailles, âgée de plus de quatre-vingts ans, ne paraissait pas entendre les questions : « Elle est sourde, » dit l'un des juges: « Eh bien, reprît Dumas, elle a conspiré ftourd^menl. » Interrogé sur son âge, unjeane homme répondait: « Je n'ai que saxe ans. » Dumas lui imposa silence en s'écriant:« Tu as qualre^ingls ans pour le crime. » Un jour que le procès avait duré jusqu'à quatre heures, l'un des principaux jurés,
' nommé Villate, dit à ses collègues : « Les accnsés sont doublement convaincus ; ils ont conspiré contre mon ventre. » D'autres fois, lorsque les juges réclamuent du jury une condamnation prompte et unamaie, ils montraient les accusés, et se bornaient à dire d'une manière signiGcative : Feu de ^le. « Gela va bien, disait Fouquier; les têtes tombent comme lea ardoises; » puis il exprimait le désir que la procfaaioe décade fat signalée par quatre cent cinquante condamnations capitales, tin individu suspect, mais traduit par erreur devant le tribunal, releva cette méprise des juges : « Je ne suis pas accusé, dit-il ; mon nom n'est pas sur votre liste. — Ehl qu'importe, répondit F(Hiquier, donne-le vite. » Le malheureux fut guillo> Une. Il y avait au Luxembourg deox dames du nom de
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CONVEimO» NATIONALE. SIS
Biron : l'une d'elles comparut à la place de l'aulro; jum noi. mais, lorsqu'il s'agit de réparer ce malenlendu, le tribunal, allant au plus pressé, envoya les deux veuves à la mort. Un vieillard ne pouvait parler, ayant l'organe de la parole atteint de paralysie : « Oh ! dit le présî- « dent Dumas, ce n'est pas la langue qu'il nous faut, « c'est la tête. » La précipitation de Feuquier et de ses complices était portée fi r« point, que, bien souvent, la même personne était à la fois mise en accusation, jugée, condamnée et exécutée le même jour; qu'enfin, par l'effet de l'impatiente avidité du tribunal, des personnes encore non jugées étaient envoyées à la place de condamnés qu'on laissait vivre. Personne n'ignore que la guillotine, les charrettes et les jugements, tout était prêt d'avance. L'histoire retiendra le nom de Loisefolles : ce vieillard septuagénaire, entendant appeler son jeune ftls par l'huissier du tribunal, comparut volontairement à la place du véritable accusé, et fut condamné & mort, sans que lesjugeset les jurés se missent en peine de découvrir la sublime ruse et d'établir une différence entre un homme à iéte blanchie et un adolescent au début de la vie; mais qu'importait h l'accusateur et à ses complices? La duchesse de Maillé ayant été citée devant le tribunal, on amena par erreur, h sa place, une dame Maillet : averti de cette méprise, Fooqnier-Tinville se bonia i dire, en proférant un juron grossier : « Que ce soit aujourd'hui ou demain, « il faudra qu'elle y passe; qu'importe donc? » Et la dame Maillet fut exécutée. Un officier corse, d'un âge très-avancé, fut mandé à son tour : il ne répondit pas. Un jeune homme de dix-sept ans, qui jouait dans la
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ItÉVOLimuN FIlASÇAt^.
Juin 1794. couF, etdont le nom avait quelque analogie avec celui du Corse, se présenta, et fut conduit devant les juges. On le guillotina le soir mâme. Un suspect, qui se sentait innocent, écrivit à Fouquier pour lui demander de mettre un terme à sa détention : « Âh ! dit Fouquier, « ce monsieur est pressé ? Qu'on le satisfasse. » Et, après l'avoir fait juger immédiatement, il eut l'infamiede l'envoyer à l'écliafaud, revêtu d'une chemise rouge. Ce monstre osa plusieurs fois faire exécuter des femmes qui s'étaient déclarées enceintes, et dont la déclaration, par lui méprisée, pouvait être vraie.
K^^ Les prétextes tes plus insensés étaient sans cesse mis en avant par les espions et les juges. A l'occasion d'une prétendue conspiration des prisons, on envoya h la mort d'anciens généraux couverts de blessures, des magistrats, des prêtres, des femmes paralytiques, de jeunes femmes, tous accusés et convaincus d'avoir voulu s'emparer de la force armée, des membres de la convention et des comités, aGn de les faire mourir dans det tonneaux garnis de pointes. Alors périrent sous ta bâche, en moins de cinq décades, treize à quatorze cents victimes, dont ces pages étroites ne contiendront pas les noms. Dans leurs rangs, et au miliea d'une foule que le malheur n'a pu tirer de l'obscurité, nous citerions, comme au hasard, les représentants de l'ancienne noblesse d'épée et de rot)e, et ces races inépuisables des Montmorency, des Laval, des Rohan, des Monlesquiou, des d'Aguesseau, des Hontalembert, que nous retrouvons à toutes les périodes de la gloire nationale. Les bourreaux, sans se lasser, les frappèrent coup sur coup, et leur adjoignirent d'illustres compa-
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COSTEimOH KinOIfiLE. 317
gnoDs : les BoufDers, les Boisgelio, les Narbonne, les JûiietiTU. Villeroi, les la Tour-du-Pin , les Lévls-Mirepoix, les Halezy, les Grammont, les Satoi-Kirbourg, les Gouy d'Arcy, les la Ghalotais, les Roquelaure, les Crussol d'Amboise, les Périgord, les Karkadec, les Grimaldi, les Nicolaï, les Monlrevel, et tant d'autres entre lesquels notre plume hésite avant de choisir. Avec eux moururent des hommes qui avaient droit d'atlendre mieux de la révolution. L'avocat Linguet Tut de ce nombre, et, après lui, le général Beauharnais, ancien membre de l'assemblée constituante. Le vénérable abbé de Fénelon, dont la vie avaitété consacréeà élever et à tirer de la misère de pauvres enfants de la Savoie, fut traduit devant le tribunal et puni de mort, sans qu'il fât possible de connaître ses crimes : vainement les malheureux enfants dont il était le soutien et l'ange consolateur apportèrent-ils en sa faveur à la convention une pétition touchante, la terrible assemblée se borna à voter un dédaigneux ordre du jour. On commençait, au milieu de la stupeur populaire, à ne plus trouver de place pour dresser l'échafaud : on s'avisa d'ériger la guillotine à la barrière du Trône, ipais te faubourg Saint-Antoine eut horreur de ce spectacle. Et d'ailleurs la terre elle-même semblait se refuser à boire le sang. Les victimes, conduites. l'une après l'autre, ne pouvaient plus monter, sans appui, les degrés de la guillotine, devenus glissants et humides. Une mare sanglante s'était formée sur la place des exécutions. Les décemvirs inquiets, sans être fatigués, parlaient de faire creuser un égout de la place de la Révolution à la Seine, et l'on allait jusqu'à mettre au concours la
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318 RÊVOUtTlOS HtUiÇAISE.
H 1794. fabricatiQH d'une guillotine à plusieurs trauchanis. Un jour, le tribunal envoya à la mort les Temmes et les jeunes lilles de Verdun qui avaient osé, en 1793, présenter des corbeilles de Qeurs aux princes émigrés momentanément rentrés dans cette ville. Quand elles furent arracbécs de la Conciergerie pour n'y plus revenir, la prison demeura plongée dans la tristesse; « elle parut, dit RioufTe, un parterre dégarni de « fleurs. » Ces condamnées allèrent h l'échafaud, vêtues de blanc et cbantant des cantiques, tin fils de Buffon, pour se justifier devant ses juges, nomma son père. Les républiques de l'ancienne Grèce se fussent contentées d'une si noble défense; elles eussent renvoyé l'accusé absous. L'agent de la Terreur se borna h dire : « Eh 1 que nous importe son père 7 » La fille du peintre Vernet ne fut pas davantage protégée par la gloire de sa famille. Le poëte Roucber, Tauleiir dos iloti, fut à son tour jugé et condamné. Quelques heures ^avant de mourir, il envoya à ses enfants son portrait, qu'on venait de finir, et au bas duquel il écrivit ces vers si connus :
Hc vous étonni:! pas, obji^U cfi;imiuiU et iloui. Si quelque airde Irisleiie ob$curdt mon Tis-ngc ; Lorsqu'un utant crayon dessidnit cette imign, Oii drettait Vétbaîand, et je pentab k toui.
Sur la fatale charrette, il fut placé auprès d'un poëte bien autrement célèbre, le jeune André Cbénier, l'une des plus lamentables victimes de la révolution : quand les deux amis se virent réunis pour la mort, ils s'embrassèrent, et répétèrent, dit-on, en allant au supplice, les premiers passages de la tragédie d'Amlromaque.
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CONVENTION ISiTfONiLB. 3»
Tous deux périreot daos la journée du 7 thermidor louietiioi. (25 juillet); deux jours après, la hache de la Terreur allait être eufin brisée.
Robespierre, Toloulairemeot éloigné des séances de la convention et des comités, n'était pas resté oisif : ^£^'1^ pendant que ses rivaux s'enivraient de sang, pendant qu'ils oubliaient, le soir, dans leurs débauches dignes du tyran de Caprée, les assassinats commis par Fouquier-Tinville, lui, dévoré de jalousie et d'ambition, ne prenait aucune part à leurs orgies, et ne cherchait qu'à les envelopper tous ensemble dans une vaste vengeance. Il avait, sans relâche, entretenu sa popularité dans le club des jacobins, et disposé ces sectaires et la commune à l'appuyer quand l'heure serait venue : tanidt il osait prendre à partie Fouché, le complice des fureurs de Cotlot-d'Herbois, tantôt il dénouait sourdement Lecointre (de Vereailles), Billaud- Va rennes, Legendre, Fréron, Bourdon (de l'Oise), Barras, Dumont, Rovère, Vadier, Vouland, Thuriot, surtout Tallien. C'étaient là les chefs et les grands coupables qu'il voulait atteindre et renverser, aûn d'asseoir sur leurs cadavres l'édifice de son pouvoir et de ses espérances. Hais Dieu ne devait pas pcrmetU-e qu'une main souillée de tant de meurtres gouvernât un jour par l'indulgence, ni qu'elle osât écrire de nouveau le mot de justice sur le livre de la loi : un grand enseignement était réservé aux hommes de cette époque, et si, He leurs luttes, allait naître la ruine de la Terreur et des écbafauds, ce résultat inespéré ne devait profiter à aucun de ceux qui prendraient place dans cette bataille.
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RÉÏOLUnOS FBAKÇAia.
Jtùiieti794. Robespierre avait rappelé Sainl-Just, alors en mission à l'armée du Nord : tous deux s'adjoignirent leur collègue Goulhon; puis ils préparèrent, de concert, une dénonciation solennelle qui ne devait pas tarder à être portée h la tribune de la convention : le but de cette démarche était de signaler à la république les montagnards dont nous venons d'indiquer les noms, et de provoquer contre eux un décret d'accusation, à l'aide duquel on pourrait obtenir successivement et sans résistance la mise en jugement et la mort des ennemis de Robespierre. Ceux-ci, avertis par le sentiment de leurs dangers, comprenaient que pour- eux-mêmes te temps était aussi venu d'agir et de combattre : ils se liguaient clandestinement, en épiant une occasion favorable et en surveillant d'un œil jaloux et inquiet les actes de SaintJusl et de Robespierre : l'entreprise leur semblait à la fois hardie et d'une exécution impossible. Aussi, tout en ne rien négligeant de ce qui pouvait servir leur haine, avaient-ils soin de ne point laisser transpirer au dehors le secret de leurs prochaines luttes. La plupart prenaient des précautions réclamées par les circonstances : ils évitaient de se montrer en public durant le jour; la nuit, ils couchaient hors de leurs domiciles : dans leur action politique, ils semblaient obéir h une impulsion commune ; ils faisaient fonctionner le gouvernement et la guillotine, sans paraître retardés ou inquiets. De toutes parts, on pressentait vaguement que la Terreur ne pouvait durer, et nul ne pouvait dire comment elle allait finir. Chose étrange si l'on consulte le passé de chacun des acteurs de ce drame, mais bien naturelle si l'on se rend compte des
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CONTEimOIt NATIONALE. 331
nécessités du cœur humain, les deux factions monta- Juiii. tii»' goardes qui allaient s'entre-dévorer nourrissaient chacune isolément la pensée de mettre un terme aux saturnales de l'écharaud : Robespierre le voulait ainsi, parce qu'il cherchait à organiser un gouvernement stable et possible ; ses rivaux, parce que leurs propres périls les épouvantaient, et parce que, pour frapper Robespierre et la commune au milieu de reflVoi universel, il était nécessaire de faire alliance avec les députés de la Plaine si longlemps muets, avec le parti le plus modéré, et, en apparence, le plus menacé de la convention nationale. Un seul homme peut-être, parmi ces rivaux et ces conjurés, était poussé par un sentiment sincère de pitié; c'était Tallien, le bourreau des Bordelais, et qui, plus tard, devait à son tour provoqner l'effusion de nouveaux fleuves de sang ; en ce moment, la femme courageuse qu'il aimait, prisonnière et à demi proscrite, lui faisait parvenir, du fond de son cachot, des lettres qui l'excitaient à renverser la tyrannie, ou à mourir.
Robespierre engagea Ini-même le combat: le 8 ther- g*^b!llï^. midor, il vint lire à la convention une sorte de manifeste en forme de discours, que depuis longtemps il avait avec soin élaboré, et dont, depuis six semaines, le club des jacobins avait, sous toutes les formes, entendu tes prémisses. Appuyé par les jacobins et la commune, Robespierre se sentait assez fort pour dîo ter ses ordres à la convenUon, et pour opérer moralement, contre ses adversaires, une sorte de 51 mai. Il po,uvait y parvenir de haute lutte, en étalant sous les yeux de l'assemblée les périls vrais ou imaginaires de
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322 RÉVOLUTIOK FRAWÇAISE.
~ la patrie, et en exigeant, au nom du salut public, la mise en accusation des députés perfides ou traîtres. Ceui-ci se seraient peut-être défendus ; mais la convention, encore dominée par la peur, aurait obéi, et consenti au sacrifice de quelques membres. Robespierre voulut être plus habile que hardi, et il se trompa, n se présenta comme jaloux de défendre l'autorité de la convention elle-même, de celte assemblée « que n'im- H porlunaient pas les cris de l'innocence outragée. » Et, après avoir parlé des persécutions dirigées contre l'innocence, il se plaignit longuement des calomnies dirigées contre lui, du système à l'aide duquel on cherchait à le perdre, en lui imputant l'arrière-pensée de visera la dictature; il ajouta: « En développant cette « accusation, misti à l'ordre du jour par les tyrans, on « s'est attaché à me charger de toutes leurs iniquités, o de tous les torts de la fortune, ou de toutes les ri- « gueurs commandées par le salut de la patrie . On di- « sait aux nobles ; C'est lui seul qui vous a proscrits. « On disait en même temps aux patriotes : Il veut saua ver tes nobles. On disait aux prêtres : C'est lui seul a qui vous poursuit -, sans lui, vous seriez paisibles et n triomphants. On disait aux fanatiques : C'est lui qui « détruit la religion. On disait aux patriotes persécute tés: C'est lui qui l'a ordonné, ou qui ne veut pas « l'empêcher. On me renvoyait toutes les plaintes dont «je ne pouvais faire cesser les causes, eu disant: « Votre sort dépend de lui seul. Des hommes, apostés <( dans les lieux publics, propageaient chaque jour ce a système; il y en avait dans le lieu des séances du (t tribunal révolutionnaire, dans les lieux où tes enne-
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CONVESTLON NATIONALE. Sjj
« mis de la pairie expient leurs forfaits ; ils disaient : jil^i'7! «Voilà des malheureux condamnés; qui en est la a cause? Robespien'c. Us m'appellent tyran! Si je t'é- « tais, ils ramperaient à mes pieds ; je les gorgerais d'or, « je leur assurerais le droit de commettre tous les cri- « mes, et ils seraient reconnaissants : si je l'étais, les « rois que qous avons vaincus, loin de me dénoncer, o me prêteraient leur coupable appui ; je transigerai^
«avec eux Qui osera jamais servir la patrie,
« quand je suis obligé de répondre ici à de telles ca- « lomniesT Ils citent comme la preuve d'un dessein o ambitieux tes effets les plus naturels du civisme et « de la liberté ! L'influence morale des anciens atblè- «f tes de la révolution est aujourd'hui assimilée par « eux à la tyrannie. Vous êtes vous-mêmes les plus « lâches de tous les tyrans, vous qui calomniez la puis- « sance de la vérité. Que prétendez-vous, vous qui vouc< lez que la vérité soit sans force dans la bouche des « représentants du peuple français? La vérité, sans « doute, a sa puissance: elle a sa colère, son despote tisme; elle a des accents touchants, terribles, qui re- « tentissent avec force dans les cœurs purs comme dans « les consciences coupables, et qu'il n'est pas plus donné o au mensonge d'imiter qu'à Satmonée d'imiter les « foudres du ciel: mais accusez-en la nature; accusez-' a en le peuple qui la sent et qui l'aime... Qui suis>je, « moi qu'on accuse? Un esclave de la liberté, un mar- « tyr vivant de la république, la victime autant que a l'ennemi du crime... Otez-moi ma conscience, je suis « le plus malheureux de tous les hommes ; je ne jouis o pas même des droits de citoyen; que dis-je 1 il no
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RËVOLtmON FRÂHÇ&ISE.
■ n-Ji. « m'esl pas même permis de remplir les devoirs d'un « représentant du peuple. » Et, pour justifier ces plaintes inattendues, il parla des outrages dirigés contre lut le jour de la fêle de l'Être suprême, et des insinuations sourdes dont il avait été l'objet à roccasion de l'afTaire de Catherine Théot, la ridicule prophétesse.
11 parla ensuite des factions qui poussaient à la tyrannie par l'excès du crime, des hommes corrompus qui cherchaient à perpétuer l'anarchie pour se gorger d'or et de dépouilles ; il rappela aux amis de firissot qu'on avait voulu le pousser à faire périr les soixantetreize députés suspendus comme suspects, mais qu'il s'y était courageusement refusé; it se plaignit des mauvais effets du maximum; il lança une diatribe contre l'immoralité des agents du comité de sârcté générale ; il déclara qu'une conspiration existait, dont les auteurs, pour la plupart membres des deux comités, voulaient détruire la liberté publique ; il demanda que ces comités et ces bureaux fussent soumis à une épuration, et que l'unité du gouvernemenl, débarrassée de ces rouages, fût reconstituée sous l'autorité suprême de la convention nationale. H ajouta, avec un regret mêlé d'amertume : « Que peut-on objecter h un homme « qui a raison, et qui sait mourir ptfïir son paysT Je « suis fait pour combattre le crime, et non pour le « gouverner. Le temps n'est point arrivé où les hom- « mes de bien peuvent impunément servir la patrie; « les défenseurs de la liberté ne seront que des pro- K scrils, tant que la horde des fripons dominera. » l.a convention écoutait, et gardait le silence : au
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COW?ESnON NATIONALE. 3»
milieu de tous les Artifices oratoires de ce discours luiu im. plein d'bomma^es pour elle, ce qu'elle cherchait avant i»F"»>>n tout, ce qu'elle commençait à entrevoir, c'est que Ro- "■^'«<>""bespierre n'était point aussi fort et aussi redoutable qu'on le supposait. On pouvait donc lui résister, puisqu'il se plaignait d'être persécuté et victime; on pouvait donc le détruire, puisqu'il parlait lui-même de sa . ruine, et réhabilitait toute la puissance morale de l'assemblée. Ce qu'il aurait obtenu en prenant l'attitude de la menace, on espérait bien être en mesure de le lui refuser, si l'on était réellement libre: ce fut donc poi^r Robespierre une grande faute, que de prendre les faux airs d'un Pisistrate entouré d'ennemis, d'un Gromwell souple et versant des larmes. Pour la première fois, on s'abstint d'applaudir, l'assemblée demeura froide etdénuéede sympathie: elle redoutait) d'ailleurs, de voir retomber sur elle-même les terribles pouvoirs qu'elle avait légalisés le 22 prairial. Enfin, Lecointre (de Versailles), qui avait peur, prit la parole, et demanda l'impression du discours ; Bourdon (de l'Oise) osa combattre cette proposition, et fut applaudi ; l'assemblée hésitait: mais Barrère, toujours prêt à appuyer et à trahir les partis contraires, fit observer que faire imprimer un discours n'était pas en accepter la responsabilité entière; et l'impression fut votée, parée qw, dans unpaj/i lUire, tout devait élre publié.
Cependant Vadier et Gambon, qui se trouvaient désignés d'une façon malveillante dans le discours de Robespierre, montèrent k la tribune, et firent entendre des rédamalions : leurs paroles agitaient l'assemblée ; Billaud-Varennes et Panis profitèrent de celte
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RÉVOLUTION FRASÇAISE.
J"iii. 179*. émoUon favorable pour incrimioer quelques passages de la harangue de leur collègue; FréroQ demanda que .la convention supprimât les comités et gouvernât ellemême : c'était une proposition prématurée, elle fut écartéo; mais la convention, revenant sur le décret qu'elle venait de rendre, défendit de livrer à l'impression le discours de Robespierre. Cet incident termina la séance, et ût pressentir pour le lendemain des débals plus graves encore. De part et d'autre on se sépara, au cri de Vive la république!
i)«b»|.UfTB Le soir, tons les partisans de Robespierre s'étaient .Mvuija. rendus aux jacobins, pour venger leur idole de ce premier échec ; Robespierre fut prié de donner une seconde lecture de son discours, et, celle fois, il fut applaudi avec un enthousiasme frénétique. Robespierre, que les acclamations de ses amis parvenaient k peine à consoler, se prit alors à dire : « Le discours que « vous venez d'entendre est mon testament de mort. Je a l'ai vu aujourd'hui : la ligue des méchants est telle- « ment forte, que je ne puis pas espérer de leur écbap- « per. Je succombe sans regret; je vous laisse ma mé- « moire ; elle vous sera , chère, et vous la défendrez. » Ces derniers mots ayant soulevé des transports, Robespierre fit appel aux héros du 51 mai et au brave Henriot : « Uarchez, dit-il, sauvez encore la liberté! n Si, malgré tant d'efforts, il faut encore succomber, « rh bien I frères et amis, vous me verrez, toujours « calme, boire la ciguë ! . . . — Je la boirai avec toi ! » s'écria le peintre David. Un moment après, arrivèrent Collot-d'Herbois et Rillaud-Yarennes.; mais on les chassa de la salle, et on se mit à préparer les moyens
COBTEHTION KATIOSAIE.
de détruire les comités, et de faire plier sous la force luiii. un. la majoiité de la convention, le moment était favorable pour frapper un grand coup : Robespierre préféra renvoyer au lendemain, et il laissa à ses ennemis le temps de se reconnaître.
La nuit fut agitée : Collot-d'Herbois essaya auprès ,hïi.'„^"oï de Robespierre une tentative de réconciliation qui fut durement repoussée ; Saint-Just, qui, à l'instigation de Robespierre, venait de rédiger une partie de l'acte d'accusation de ses coMëgues, fut injurié et menacé par ceux-ci : on le força de montrer ses notes, on le traita de dénonciateur, et il sortit furieux. Au dehors, Tallien et Rourdon (de l'Oise) se mirent secrètement d'accord avec le c6té droit et le Marais, et firent des avances aux députés las de peur et de supplices. Les rôles furent distribués, et, parmi les conjurés, Tallien sollicita et obtint l'honneur de porter les premiers coups. Sous l'empire de ces sentiments divers, fut ouverte la séance du 9 thermidor.
Saint-Just monta à la tribune, et, d'une voix sévère'* jusqu'à l'affectation, il essaya d'articuler les griefs de ^ Robespierreetde son parti contre leurs ennemis corn- ' muns. Comme il parlait, écouté avec impatience, Tallien demanda à faire une motion d'ordre : « Aucun bon « citoyen, dit-il, ne peut retenir ses larmes sur le sort « malheureux auquel la chose publique est abandonnée . « Partout on ne voit que division. Hier, un membre du R gouvernement s'en est isolé, a prononcé un discours « en son nom particulier ; aujourd'hui, un autre fait « la raéme chose. On vient encore s'attaquer, aggraver « les maux de la patrie, la précipiter dans l'abîme. Je
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3tt RËVOLimON FHAHÇMSE.
~ « demande que le rideau soit entièrement déchiré. » A ces mots, de vifs applaudissements s'élevèrent, et se répétèrent jusqu'à trois fois ; Talllen, qu'ils enhardissaient encore, dénonça la conspiration eL la tyrannie du parti de Robespierre. Biliaud-Varennes demanda à son tour la parole ; il raconta ce qui s'était passé la veille an ctuh des jacobins, les violences qu'on s'j était permises contre la convention ; puis, s'interrompant : « Je « vois, ajoula-t-il, sur la Montagne un de ces hommes « qui menaçaient les représentants du peuple. Le « voilà... — Arrêtez! arrêtez! » s'écria-t-on de toutes parts. On se saisit de l'individu qu'il désignait, et on l'enlralna hors de la salle, au milieu des acdamatious. Billaud-Varennes continua : « Le moment de dire la
« vérité est arrivé Je m'étonne de voir SaintJust
« à la tribune, après ce qui s'est passé. Il avait promis « aux deux comités de leur soumettre son discours « avant de le lire à la convention, et même de le sup- « primer s'il leur semblait dangereux. L'assemblée « jugerait mal les événements et la position dans lait quelle elle se trouve, si elle se dissimulait qu'elle est a entre deux égorgements. Elle périra, si elle »t « faible. — Non! non! » répondit-on sur tous les bancs. Les chapeaux s'agitèrent, les spectateurs battirent des mains, et crièrent : Vive ta conventwnl vive le comité de talut public I Le député Lebas, l'un des plus chauds amis de Robespierre, voulut parler ; mais on lui ordonna de laisser la parole à Bitlaud-Varennes: comme il insistait, on le menaça de l'envoyer à l'Abbaye. Billaud-Varennes poursuivit ; il s'attacha à établir que le plan des conjurés était de mutiler la convention
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COHÏEHTION KATIOBAIB. SKI
et de la détruire. En ce moment Robespierre, anime juin. nvi. par la fureur, s'élança à la tribune ; mais, (le plusieurs points de la salle, on entendit retentir ce eri : A bat, à bas le tyran! Tallien parvint alors à se faire entendre : « Je demandais tout à Tbeure, s'écria-t-il, a^l^'^nlil;. «qu'on déchirât le voile... Je m'aperçois qu'il est o déchiré, que les conspirateurs sont démasqués, qu'ils « seront bientôt anéantis, et que la liberté triomphera. a Tout annonce que l'ennemi de la représentation na< a tionale va' tomber ^us ses coups. Nous donnons à « notre république naissante une preuve de notre « loyauté républicaine. Je me suis imposé jusqu'ici le « silence, parce que je savais d'un homme qui appro- « chait le tyran de la France, qu'il avait formé une « liste de proscription. Je n'ai pas voulu récriminer: « mais j'ai vu hier la séance des jacobins ; j'ai frémi R pour la patrie; j'ai vu se former l'armée du nou- « veau Gromnell, et je me suis armé d'un poignard « pour lut percer le sein, si la convention n'avait pas « le courage de le décréter d'accusation ; » et il montra son poignard. Les applaudissements éclatèrent de nouveau avec transport. Tallien en profita pour de- P^rowre. mander que la convention se déclarât en permanence, //J^^,fS, « et qu'elle décrétât d'arrestation le misérable Henriot, commandant de la force armée. Ces deui propositions furent adoptées d'enthousiasme. Biltaud-Varennés fit ensuite rendre un autre décretd'arrestaUoncontre Dumas, le président du tribunal révolutionnaire ; et contre Boulanger et Dufraisse, deux fougueux jacobins. Cependant Barrère demanda la parole : on dit qu'il avait rédigé d'avance deux proclamations, selon
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s» RftTOLUnOH FHiNÇAISE.
Jniii. 1191. que l'un OU l'antre des deux partis l'emporterait; il donna lecture d'un rapport et d'une proclamation favorables au mouTement que provoquaient Tallien et Billaud-Varennes, et, à sa demande, la convention rendit un décret par lequel elle se pla<;ait sous la protection des sections de Paris. Vadier monta ensuite à la tribune, et, préoccupé de ce qu'avait dit Robespierre au sujet de Catherine Théot, il parla de cette affaire, et Gt perdre un temps précieux à l'assemblée : a Ne détournons pas la queslion de son objet, dit Tal-
"ùl'lntaïî * * ''®°' — ^^ saurai l'y ramener, » s'écria Robespierre ; et, comme il montait à la tribune, les clameurs de ses ennemis redoublèrent, et couvrirent sa voix : on avait peur qu'il ne se fît entendre de ta Plaine et de la droite, et qu'il ne triomphât de nouveau. Robespierre luttait vainement contre ces vociférations de l'assemblée ; les cris répétés de A ba$ le tyran I étoufTaient ses protestations et sa colère. Se tournant alors vers Tburiot, qui présidait la convention, il lui dit: « Pour la « dernière fois, président des assassins, je te demande o la parole ; » mais Thuriot ne répondit qu'en agitant sa sonnette.. Pâle et furieux, abandonné des tribunes et de la Montagne, Robespierre se tourna vers le cdié droit, et s'écria-: « Hommes purs, hommes vertueux, « c'est à TOUS que je m'adresse, et non pas aux bria gands I ...» Ces mots suscitèrent d'épouvantables dameurs, au milieu desquelles on distingua cette terrible apostrophe : « C'est le sang de Danton qui t' étouffe. » Ce jour-là, en effet, commengait la vengeance de Danton ; et l'ombre de ce grand coupable semblait montrer à Robespierre t!échalaud dressé dans le lointain.
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CONVENTIOR NATIONALE. 3St
Collot-d'Herbois fut appelé au fauteuil, et présida juin, i7u. l'assemblée dans ce moment décisif. Dès qu'il fut pos- nateipiern aible de se faire entendre, un député demanda la .'•«iit.iion. mise en accusation de Robespierre, et la convention rendit un décret conforme à ce voeu ; par un autre décxetf elle ordonna l'arrestation de cet bomme, qui, la veille encore, avait paru environné de tant de puissance: « Je suis aussi coupable que mon frère, dit o alors tiobespierre le jeune ; j'ai partagé ses vertus, et « jo demande à partager son sort. 9 La convention, l'écoutant à peine, satisfit à sa prière. Cependant Robespierre s'eibalait en menaces: « Président, dit « Charles Duval, est-ce qu'un homme sera le maître i «de la convention? — Ah! dit à son tour Fréron, m « qu'un tyran est dur à abattre I — La république est « perdue I s'écria alors Robespierre; elle fât perdue 1 « les brigands triomphent. » Un moment après, le député Lebas déclara que, ne voulant pas partager l'opprobre des décrets rendus en ce jour par l'assemblée, il demandait aussi à être arrêté. La convention accueillit sa demande : en même temps elle ordonna queCouthonetSainl-Just partageraient le sort des deux Robespierre, et bientôt après les accusés descendirent à la barre, au bruit des acclamations de l'assemblée. Il était cinq heures du soir ; les prisonniers furent traduits au comité de sûreté générale pour y subir un premier interrogatoire, et l'on suspendit la séance jusqu'à sept heures.
Cependant la commune de Paris était en pleine ré- ■ volte contre l'autorité de la convention. Assemblée dans ' le lieu de ses séances, elle avait été successivement in-
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sn RftToumoN fhançaisk.
jiiiii. 1701. formée du décret lancé contre Hunriot, et de celui qui plaçait la représentation nationale sous la garde des aeclions armées; mais, à aucune époque, elle n'avait paru moins disposée à obéir. Tandis que le ^néral Uenriot, ivre dès le matin, parcourait les rues le sabre b la main, proférant d'ignobles jurements, et menaçant les ennemis de Robespierre, Fleuriot, maire de Paris, et Payan, l'agent national de la commune, poussaient les autorités municipales et le conseil général à des protestations hardies. A leur instigation, la commune adopta et ût afScher une proclamation virulente qui conviait le peuple à défendre Robespierre, Saint- Just, Coutbon etLebas, ces citoyens vertueux et ces titres de la vertu, qu'opprimait une poignée de $célérab : puis, comme aux jours des grandes insurrecUons, la commune fit fermer les barrières de Paris, et ordonna que toutes les autorités constituées viendraient prêter serment dans son sein.
Ei«'j<^^ En ce moment, une lamentable tragédie émut le itiiimM. peuple. Les charrettes des exécuteurs traversaient le faubourg Saint-Antoine, conduisant à la mort quatrevingts malheureux condamnés le jour même par le tribunal révolutionnaire. Des citoyens, enhardis par l'espérance de la chute de Robespierre, entreprirent de faire rétrograder le fatal convoi. Déjà ils étaient près de réussir, lorsque survint Henriot; et, par les ordres de ce misérable, les victimes, qui s'étaient crues sauvées, furent traînées & l'échafaud et mises à mort. Telle était la puissance que conservait encore Henriot, proscrit par la convention, et appuyé par la commune. Cependant, comme il revenait triomphant, et frappant
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à coups de plat de sabre des citoyens et des députés, juhi. not. deux membres de la convention haranguèrent la troupe qui escortait l'infâme général, l'instruisirent des crimes d'Henriot, lui notifièrent le décret des représentants du peuple, et s'écrièrent: a Maintenant, soldats, « arrêtez ce brigand I » Les canonnicrs se hâtèrent d'obtempérer à cet ordre, et Renriotfuten un instant saisi, garrotté, et traduit devant le comité desôretégénérale. Alors, et sut d'autres points, on exécutait le décret de la convention rendu contre les deux Robespierre, contre Couthon, Saint-Just et Lfbas, et l'on conduisait ces importants otages dans diverses prisons.
La commune avait défendu d'incarcérer les personnes qu'elle n'aurait point elle-même fait arrêter ; elle ordonna qu'on sonnerait le tocsin ; elle manda tous les commandants de la force publique, pour leur enjoindre de s'unir à elle et de sauver la patrie ; elle reçut quelques députations, nomma-des généraux provisoires, et se mit en rapport avec la société des jacobins, qui lui avait offert sa formidable assistance.
Les moments étaient précieux ; la convention venait ""'^'J'^"" d'apprendre que Robespierre, son frère, et, avec eux, ^nj"„""io Couthon, Saint-Jusl et Lebas, n'avaient trouvé aucun '''™**' geôlier qui osât les recevoir ou les détenir ; et que, délivrés par ordre de la commune, ils avaientélé ramenés en triomphe, et au bruit des acclamations du peuple, dans la grande salle de l'hdlel de ville: un moment après, on lui lit connaître que CofGnhal, à la tête de deux cents canonniers, avait fait mettre Henriot en liberté. Il était huit heures. La convention entendait, par ses fenêtres ouvertes sur le Carrousel, la voix d'Hen-
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S5t AÈTOLCTIOll FIlAItÇAlSE.
juiii! 17M. riot eicitantrartillerie de la garde nationale à tourner ses pièœs contre le palais des Tuileiies et les représentants du peuple: « Citoyens, dit Collot-d'Herbois, « Toici le moment de mourir à notre poste I » et il reprit sa place au fauteuil de la présidence. L'assemblée tout entière s'écria : « Oui I oui 1 nous saurons «mourir! Aux armes! » Cependant la Toix d'Henriot avait été impuissante, et les canonniers s'étaient refusés à foudroyer la salle des séances de la convention : tout ce qu'Henriot put obtenir d'eux, c'est qu'ils le suivraient à l'hôtel de ville, ponr y seconder l'autorité insurrectionnelle de la commune.
dé^iV\t ^ convention hésitait encore. Robespierre, souUmu i-o«.™itoD. parla commune et lesjacobins, pouvait renouveler les tioia^i yi^iiences ju 51 mai, et tout semblait l'y convier. D'ail- •ooTnlX» leurs, alors même qu'on serait parvenu à le traduire devant le tribunal révolutionnaire, composé de ses créatures, ne pouvait-il pas, comme Harat, être triomphalement acquitté, et reparaître plus terrible? An milieu de ces perplexités et de ces inquiétudes, qui ne transpiraient point au dehors, Tallien proposa une résolution hardie : « Tout conspire, dit-il, pour le salut « de la convention et la liberté de la république. Ro- « bespierre et ses complices, par leur révolte, viennent « de nous conduire à la seule mesure qui fût pratica- « ble envers un tyran. Grâce au ciel, pour en délivrer « ta patrie, nous n'aurons plus à attendre la décision « peu sûre d'un tribunal formé par cet homme. H a n luî-méme porté son jugement; mettons-le hori laloi, « avec tous ses complices. » Cette formule de mise hori ia loi constituait la proscription légitime] elle
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pérmellait de supplicier, sans fonne de procès, qui- juiii. net. conque l'avait encoarue. La convention, exaltée par le sentiment de ses périls, suivit avec enlhoosiasme les conseils de Tallien. Par un décret rendu séance tenante, elle mit hort la loi Robespierre et les députés conspirateurs; elle frappa du même coup Henriot et les membres de la commune insurgée. Enfin, elle prescrivit au député Barras, si tristement célèbre par les mitraillades de Toulon, de se mettre sans retard à la tête de ta force armée, et de vaincre toutes les résistances de la commune et du peuple. Barras accepta cette mission difficile : « Pars, lui dit Tallien, gui venait « de prendre place au fauteuil ; pars, et que le soleil ne « se lève pas avant que la léte des conspirateurs ne «soit tombée I » Barras s'éloigna, suivi d'une troupe en têlede laquelle marchait Léonard Bourdon, et qui se déployait, sans obstacles, le long des quais, entre les Tuileries et la place de Grève.
Robespierre présidait l'assemblée tumultueuse con- ><<.w.m<rra voquée à l'hôtel de ville ; mais il parlait au lieu d'agir, ''"•■ et chaque moment perdu compromettait sa cause. Les partis qui veulent vaincre ne doivent jamais obéir qu'à des hommes d'action : les discoureurs et les théoricieDs sont les pires chefs lorsqu'il faut combattre. Robespierre et ses amis pouvaient encore disposer de forces imposantes. Des rassemblements armés, accourus du faubourg Saint-Antoine et du faubourg Saint-Marceau, campaient au pied de l'hôtel de ville et dans les rues adjacentes ;' Henriot et ses canonniers pouvaient servir d'avant- garde: mais tous ces moyens de résistance furent paralysés par l'hésitation des chefs. Les
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RËTOLDTIOH FRANÇAISE.
1. 17M. agents des comités firent adroitement circuler, parmi les insurgés des faubourgs, le bruit que Robespierre était un conspirateur royaliste, et que l'on avait acquis la preuve de sa trahison. Les partis et les gouvernements en péril ne se font guère faute d'avoirs recours à des calomnies slupides, sauf à les désavouer quand l'effet est produit. Lorsque les amis de Robespierre eurent été divisés et ébranlés, l'approche des troupes de la convention éclaircit leurs rangs ; et les insurgés des faubourgs se retirèrent presque tous, laissant la commune sous la protection des canonniers, et d'un petit nombre de sectionnairesetde gendarmes. Alors parut Léonard Bourdon sur la place de Grève ; il ût connaître aux soldats armés pour Robespierre le décret de mise hors la loi, et presque subitement les rassemblements insurrectionnels se dispersèrent. Un moment après, l'agent national Payan fut sommé de notifier à la commune la terrible mesure prise contre elle et contre les députés rebelles; il le fit d'une voix ironique, parce qu'il ignorait encore ce qui se passait au dehors: puis il eut l'étrange idée de pousser le peuple à la révolte, en l'associant aux dangers de la commune ; il ajouta donc, à la liste des individus et des corporations placés hors la loi, celte mention qui ne se trouvait pas dans le décret : Le peuple de» tribunes. Soudain le peuple, frappé de stupeur, s'enfuit à la bâte, et ta commune demeura privée de défenseurs. Henriot descendit pour stimuler le zèle de ses canonniers, mais ils avaient fui ; il remonta en se plaignaiit d'être trahi, et de toutes parts, dans les corridors, dans tes galeries, sur la place de Grève, sur les quais, on entendit reten-
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■iirce cri : Vive la convention nationdel l^ cause de Juiii. itm. ilobespierre était perdue.
Alors se passa une scène affreuse, qui dura peu i d'ÎDSIdDtfl. Collinhal saisit Henriot, el, lui reprochant de les avoir tous compromis par sa lâcheté, il le jeta par les fenêtres. Le misérable Henriot tomba sur du 'fumier, et ne fut tué qu'à demi; Robespierre jeune se -précipita du haut d'un troisième étage; mais, préservé par des planches, il ne parvint pas à se procurer la mort; Lebas, d'une main assurée, se brûla la cervelle; Couthon, à demi caché sous une table, atleodit tes coups de ses ennemis; Saint-Just, armé d'un poignard, hésita, cl se laissa prendre; Robespierre se tira un ■coup de pistolet; d'autres disent qu'un gendarme dirigea sur lui une arme à bout portant : quoi qu'il en soit, le coup fut mal dirigé, et porta sur la mâchoire inférieure, qui fut fracassée. Bientdt les blessés furent mis sur des brancards, tandis qu'on opérait l'arrestation des membres de la commune et de leurs principaux aflidés. Sur ces entrefaites, la convention apprenait, par les acclamatiaos du dehors, qu'elle était enfin victorieuse : « Le lâche Robespierre est là, dit le pré- « sident; on l'apporte sur un brancard : vouIe^Tous « qu'il enlreT — Non! non! qu'on le conduise à l'é- « chafaud ! » répondit l'assemblée; et les vaincus furent conduits en lieu sâr, jusqu'au moment du sup- R^«p*rn plice. Pendant plusieurs heures d'une effroyable ' attente, Robespierre, vêtu d'un habit bleu el d'une culotte de nankin tachée de sang, les bas roulés sur les talons, la télé entourée de linges el appuyée sur une ' hIcs boiles du grefle, son dernier oreiller avant le bil-
«tïoi n^-ç. — tmi. fit ir. S!
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338 HÈVOLIj'TION FRANÇAISE.
jgjH. 1704. lot, demeura exposé aux outrages et aux matédictions de la multitude; ce fut à qui redoublerait son agonie par des reproches ou par des tortures. Pour lui, la face livide, mais assez calme, il gardait un silence moroe, et se bornait à essuyer avec du papier le sang qui coulait de sa blessure. Sur les cinq heures du soir, le 10 thermidor, leur identité ayant été constatée par les soins de Fouquier-Tinville, tous les proscrits furent envoyés à la guillotine. Ce jour-là fut pour la population de Paris une fête hideuse. Elle se porta tout entière autour de l'échafaud ou sur le passage des charrettes, pour insulter à l'agonie de Robespierre. Les gendarmes le désignaient à la fureur du peuple avec la pointe de leurs sabres; mais il demeurait résigné et silencieux. Saint-Just montrait un stoïcisme égal; les autres étaient pâles ou souffrants : le lâche Henriot pleurait. Robespierre fut exécuté i'uo des deruiers; et l'horreur de son supplice redoubla lorsque le bourreau, après avoir lié à la planche de la guillotine cet homthe qui, trois jours auparavant, gouvernail la France, arracha, d'une uiain férocement brutale, les bandages de sa plaie, et en même temps une portion de la mâchoire : la douleur arracha au patient un cri aigu, et ce fut le seul, car sa tête tomba presque au même instant, au bruit des applaudis'jcments populaires. Robespierre était âgé de trente-sept ans.
jvnueut Telle fut la révoluliou du 9 thermidor, qui mit fin ■■*««t"i<™ au régime de la Terreur, et dont nous avons signalé Boij^XTa ''^ causes. Bien qu'elle ouvrit à la république une ère moins sanglante, on a vu que les vainqueurs ne furent dignes ni d'estime ni de reconnaissance : ils obéirent
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COSVENTIOS NATIOSAU. 53»
aux iastincts de la peur, ils combattirent pour ne pas iniu. 1194. mourir; et, bien que leur supplice eût paru juste, ils triomphèrent, et survécurent à leur redoutable rival. Robespierre péril, non parce qu'il avait été l'agent et l'inventeur du régime qui fmissait, mais parce qu'il avait voulu lui-même asseoir son pouvoir sur les cadavres de ses complices, dont la plupail avaient versé plus de sang et multiplié davantage les victimes. Vaincu, il devint le bouc émissaire de la révolution; sa mémoire demeura à jamais souillée, on le rendit responsable de tous les crimes, et de ceux qu'il avait approuvés et de ceux qu'il avait voulu punir. Hais s'il les eût punis, mais si ses mains sanglantes eussent rétabli l'ordre et terminé la Terreur, l'histoire, d'accord avec les poètes, eût peut-être renouvelé en sa faveur l'injuste pardon que la postérité accorda à l'usurpa* leur Octave, devenu César Auguste. Dieu ne le permit pas; Dieu ne souflnt pas que le sang innocent cimentUt les bicnraits de la paix et de la liberté. Quand la sinistre mission de Robespierre eut été accomplie, cet homme fui saisi par des mains non moin^ coupables que U sienne; et il fut brisé pour son châtiment d'abord, et peut-être aussi pour que l'humanité n'eût pas à rougir de voir Robespierre gouverner tranquillement, sans' danger, sans remords, entouré de courtisans, et s'illastrant des gloires de la patrie.
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