‹ Histoire de la révolution et de l'empireChapitre 10 sur 26 · RÉVOL. FRAKÇ. — CONSULAT. I. IS · texte numérisé non relu

RÉVOL. FRAKÇ. — CONSULAT. I. IS

OcLi8oo. OU des puissances ennemies de la France, les fonctions de ministres, d^ambassadeurs, d'agents publics. Une nouvelle liste devait être dressée, après avoir

subi toutes les réductions motivées par Tarrêté consulaire. Les émigrés radiés et ceux qui demandaient à Tétre devaient promettre fidélité à la constitution, et demeurer néanmoins sous la surveillance du gouvernement pendant la durée de la guerre : cette surveillance, était-il «lit expressément, aurait pour objet spécial la tranquillité intérieure, et la jouissance paisible, garantie par la constitution, aux acquéreurs des domaines nationaux.

Ainsi, le gouvernement assurait à cette dernière classe de citoyens une protection et une sécurité que les menaces de beaucoup d'émig'rés rentrés semblait ut avoir compromises. 11 fermait les portes de la France à la portion militante de l'émigration, c'est-à-dire à la catégorie la moins nombreuse, mais la plus redoutable; il permettait le retour dans la patrie à tous ceux qui n'avaient fui lo sol iiatrtl i|ue pour se soustraire à la tyrannie, que pour rendre témoignage à la raonarcbie et aux Bourbons, sans toutefois tirer l'épée, ou accepter des emplois incompatibles avec le principe républicain. Il faisait reconduire à la frontière ceux des émigrés qui avaient reparu en France sans avoir fait leur soumission, et sans avoir renoncé à des espérances réactionnaires : tous les autres étaient de nouveau admis à vivre et à mourir sur le territoire français, près de la tombe de leurs pères. Or, il était évident, pour quiconque avait observé la marche des événements , pour quiconque savait aL-

tendre, que cette siluaLion régulière, iDais toujours oct. isoo. fort dure, que le gouvernement consulaire iaisait aux émigrés, n'était encore qu'une mesure de transition que chaque jour adoucirait, que les années ne tarderaient pas à faire disparaître. Peu de personnes s'y trompèrent: aussi, pendant que le parti républicain acceptait sans étonnement et sans crainte les décisions du pouvoir en matière d'émigration, le parti royaliste et toute la portion modérée de la population française 8*y soumettaient avec empressement où sans murmure.

Une pensée préoccupait surtout les royalistes du opinion

111 , . . ries royaliste

dedans et du dehors; cest que Bonaparte ambition- au sujet

* * du promier

nait en secret l'honneur de jouer le rôle de Monk, et ""»<*ide préparer les voies à la restauration de l'ancienne famille royale. L'idée d'une usurpation régulière,

couronnée à la face de l'Europe, venait à peine à cette portion honnête et crédule du parti monarchique. Dans le camp du prince de Gondé et à la cour du roi exilé, on se nourrissait de ces illusions. Ce n'était pas d'aussi loin qu'on pouvait mesurer la taille des hommes de la révolution et deviner leur fortune. N'avait-on pas séduit Dumouriez et corrompu Picliegru? Pourquoi le premier consul serait-il inaccessible à des offres brillantes, et hésilerait-il à changer son sabre républicain contre l'épée de connétable? D'ailleurs, M. de Bonaparte appartenait à une famille noble; il avait uté élevé à Bricnnc; sa sœur Marianne (Elisa) avait reçu à Saint-Cyr des principes royalistes; sa famille, aussi bien que lui, devait avoir horreur du jacobinisme et de la grossièreté démago-

ocu 1800. gique : pourquoi ne pas beaucoup espérer? Sous l'empire de ces chimères, Louis XVIll se laissa facilemeat déterminer à écrire, dans les termes suivants, au premier consul :

f 90 fôvrier 1800.

Lettre* » Quellc quc soït Icur conduite apparente, des eatre « hommos tels que vous, Monsieur, n mspirent jamais ""et «r d'inquiétude. Vous avez, accepté une place éminente,

Bonaparte. * , .

« et je vous en sais Mieux que personne, vous

« savez ce qu il la ut de force et de puissance pour » faire le bonheur d'une grande nation. Sauvez la cr France de ses propres fureurs, vous aurez rempli « le premier vœu de mon cœur; rendez-lui son roi, « et les générations futures béniront votre mémoire. « Vous serez toujours trop nécessaire à l'État, pour « que je puisse acquitter par des places importantes « la dette de mes aïeux et la mienne.

4f Louis. »

La pensée de Louis XYIII était claire : c'était Charles Il marchandant avec Monk le prix du retour des Stuarts. Mais quelle place donnée par un roi pouvait satisfaire Thomme qui gouvernait la France , et qui se trouvait à Tétroit dans le vieux continent? Lorsque Bonaparte reçut la missive royale des mains du troisième consul Lebrun, il fut surpris, et il ajourna sa réponse, craignant d'en trop dire. Son orgueil était à l'aise, mais il cherchait à mettre d'accord les convenances de sa politique et les égards dus à une illustre

CONSUUT. 277

infortune. En attendant, coiiiine il s'abstenait de ré- oct. isoo. pondre, Louis XVIll lui écrivit de nouveau.

(T Depuis loD|^emps, général, mandait le roi exilé, « vous devez savoir que mon estime vous est ao- « quise. Si vous doutiez que je fusse susceptible de « reconnaissance, marquez votre place, fixez lo sort « de vos amis, ijuant à mes principes, je suis Fran- « çdîs : clément par caractère, je le serais encore par «r raison.

« Non, le vainqueur de Lodi, de Gastiglione, d'Âr- « cole, le conquérant de Fltalie et de l'Expie , ne

« peut pas préférer à la gloire une vaine célébrité. « Cependant vous perdez un temps précieux : nous « pouvons assurer le repos de la France. Je dis nous, « parce que j'ai besoin de Bonaparte pour cela, et « qu^il ne le pourrait sans moi.

«f Général, l'Europe vous observe, la gloire vous « attend, et je suis impatient de rendre la paix à mon « peuple.

« Louis. »

Si la démarche du roi était sous plusieurs rapports dépourvue de dignité, le lane^age que parlait ce prince ne le faisait pas déclieoir de sa haute position. Le premier consul eraaya plusieurs projets de lettres , mais il en fut mécontent; quelquefois il se trouvait trop dur, souvent il appréhendait d*étre trop obséquieux. Comment le chel' de la république pouvait-il, sans manquer à ses devoirs, négocier avec le représentant de la royauté capétienne? A la fin, Bonaparte se détermina pour une réponse très>froide, et qui n'avait

m RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Cet. 1800. d'autre mérite que celui de ne laisser aucun doute

sur sou artière-penséc; il écrivit ce qui suit ;

t Paris, le 20 fructidor an VIII (7 septembre 1800).

. ce J'ai reçu, Mon sieur, votre lettre; je vous remer- « cie des choses honnêtes que vous me dites. Vous <f ne devez pas souhaiter votre retour en France ; il

« vous faudrait marcher sur cinq cent miiic cada- V vros.

" Sacritiez votre intérêt au repos et au bonheur de « la France; Thistoire vous en tiendra compte. Je ne u suis pas insensible aux malheurs de votre famille : « je contribuerai avec plaisir à la douceur et à la « tranquillité de votre retraite.

« Bonaparte. »

Ttatatiw Gomme pour enlever tonte illttsion aux rovalistes,

prématurée . * . " ^

bonp**^ le parti qui poussait Boiiaj)arte à donner un caractère déiinitif à la dictature dont il était revêtu eut recours à une tentative prématurée, et fort peu adroite. Un écrit ayant pour titre : Parallèle erUre Cromwell, Monh et Bonaparte, fut publié sous les auspices de Lucien, l'rère du premier consul, et envoyé aux préfets et aux sous-préfets sous le contre-seing du ministre de l'intérieur. Ôn y vantait outre mesure le génie de Bonaparte, on félicitait la nation des garanties de bonheur que lui offrait le gouvernement consulaire, et l'on insinuait très-nettement qu'il ne manquait à l'édifice de la prospérité nationale qu'une seule base, le principe de l'hérédité. Les temps n'étaient point encore venus où cette idée trop hardie pouvait

CONSULAT. m

être impunément lancée dans le public. Les républi- otL tsoo. cains s*en montrèrent surpris ou indignés; etFouché,

confident de leurs plaintes, s'en expliqua assez f'ranciienient avec le premier consul. On jugea nécessaire de donner satisfaction à Tapinion, et Lucien Bonaparte tomba en disgrâce.

Vers le même tLps, au mois de vendémiaire, la j..... démission de Gamot, ministre de la guerre, fut aeceptée. Personne ne se trompa sur la portée de ce coup. On reconnut que la sévérité des mœurs républicaines eifarouchait le premier consul ; on se dit que le vainqueur de Marengo tirait vengeance de ceux qui, avant sa victoire, avaient espéré qu'un désastre subi par nos armées d^îtalie délivrerait la liberté de rhuinme de brumaire. Carnot destitué fut remplacé au ministère de la guerre par Berthier; mais le premier consul se réserva, en réalité, la direction des affaires militaires.

Jourdan, austère dans son langage et ferme dans Mission ses convictions, continuait de porter ombrage à Bo- ïaaSl iiaparte; mais, si Imule que tut deja la puissance du ^i'ek.i6ncr consul, il n'était pas facile d'abattre par une disgrâce le vainqueur de Fleurus, le général de Sambre-et- Meuse. La république aimait Jourdan, parce que, jus^ que dans les rangs du jacobinisme, il ne s'était montré partisan ni des confiscations ni de la mort. De pareils hommes étaient de ceux que Ton avouait volontiers pour chefs, parce qu'avec eux la solidarité était glorieuse. Bonaparte en usa à l'égard de Jourdan comme avec Àugereau. U l'éloigna de Paris en lui décernant, sous prétexte de le récompenser, un exil

m RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Oct ifioo. pompeux : la mission d'ambassadeur auprès de la

république cisalpine. En lui confiant ce poste, Bonaparte écrivit à Jourdan qu'il voulait le dédommager de ce qu'il n'avait pas dépendu de lui de combattre à Marengo. Jourdan accepta , autant par habitude de soumission disciplinaire, que pour s^éloigner de rhomme par lequel la république n'était plus qu'un fantôme.

sitiMtion. Ainsi les hommes les plus respectés, les patriotes ' forts subissaient la disgrâce ou l'ostracisme, tandis que l'héritier des Capétiens voyait avec douleur les portes de la patrie plus que jamais fermées à son retour. La main de Bonaparte tenait tous les ressorts du gouvernement, et imprimait jusqu'aux extrémités du pays une impulsion vigoureuse et obéie. Le pays approuvait par ses sympathies ou par son silence; et toutefois, au-dessous de cette surface de paix et d'ordre, survivaient des ressentiments et des espérances qui cherchaient, dans de folles entreprises ou dans les actes d'une fureur désespérée, les moyens d'arrêter, s'il était possible, le développement de cette situation, et les progrès toujours croissants du pouvoir absolu.

compiou Lô parti montagnard nourrissait tout naturellement contre Bonaparte des ressentunents énergiques, et ces haines devaient se traduire, par le fait de quelques enfants perdus de la faction, en projets de guèt-apens ou d'assassinat Les jacobins trouvent toujours plus commode de tuer que de convaincre; dépossédés du droit de dresser la guillotine, ils s'attribuent celui d'aiguiser les couteaux, le droit dont Brutus et Gas-

BonaiiaTta.

AtTdre

etd'Areaa.

CONSOUT. 281

hius usèrent envers César. Or, il a plu à Dieu d'éta- nov. isoo. blip cette loi, que jamais un peuple ne se sauve par ie crime; et quelques misérables sectaires, surveillés de près par la police, ne devaient pas déranger, au gré de leur aveugle stupidité, Tordre des grands desseins providentiels dont Bonaparte était l'instrument. Il y eut beaucoup de ces trames obscures que Tautorité sut déjouer et étouffer, et auxquelles d'ailleurs, pourvu qu'elles ne devinssent pas trop sérieuses, Tambition secrète de Bonaparte trouvait son compte. Une conspiration fut formée par quelques montagnards émérites, faisant partie de ces hommes, débris de toutes les écoles terroristes, que Fouché et ses agents désignaient sous le titre (ïem^agés. Les deux chefs du complot ('talent le sculpteur Geracchi, patriote romain, et Topino-Lebrun , peintre de profession, et « partisan fanatique de Babeuf : à leur suite ils entrat- ' naient le Corse Arena, ex-législateur, le frère de l'homme qu'on accusait d avoir voulu ensanglanter la révolution du 18 brumaire en poignardant Bonaparte. Un de leurs complices était Demerville, anciennement employé au comité de salut public , et parent du régicide Barrère. Nous passons les noms obscurs de leurs affîdés.

Geracchi , rival de Canova par son talent d'artiste, avait embrassé avec une conviction farouche la cause de la liberté , et il aspirait , presque à haute voix , à l'insigne honneur de tuer le tyran. Pour atteindre ce but, il sollicita la faveur de faire le buste du premier consul; mais, quoique admis à entreprendre ce travail, il ne put trouver l'occasion d'accomplir le crime

28i RÉVOLUTION FRANÇAISS.

Nov. 1800. dont il avait conçu la pensée. Tandis que les conjurés perdaient du temps à des projets mal concertés ,

la police [I 'Il ( Ira leurs espérances et sr mit en mesure de les déjouer. Un nommé Harel, otlicier en retraite, ayont reçu de Demerville certaines ouvertures, en lit part à la police militaire , et reçut de l'argent , nonseulement pour surveiller le complot, mais encore pour remplir jusqu'au bodt le rôle odieux d'ag^ent provocateur. Excités par les provocations de cet homme, les conjurés achetèrent quelques armes, et se promirent d'attenter à la vie do Bonaparte, lorsqu'il irait à une représentation de l'Opéra. Au jour dit, on donnait une pièce qui avait pour titre les Horaees : le premier consul, prévenu de tout ce qui se passait, se rendit au spectacle, après avoir fait doubler la ^arde, et pris, de concert avec Fouché, les mesures nécessaires à l'arrestation des conjurés. Geux-cî ne semblaient nullement disposés à remplir Tattente de la police: ils

* observaient, ils causaient entre eui, mais ils s'abstenaient d'agir. Pour en finir, on arrêta dans les corri- , dors du théâtre le sculpteur Ceracchi et son compatriote Diana; les autres furent surpris dans quelques maisons particulières, et conduits en prison. Aucun d*eux n'était porteur de poignards. Il est évident que, bien que la pensée d'un crime eût fermenté dans leur esprit , la volonté de le réaliser leur avait manqué

. au moment convenu. Surtout il paraissait très-difficile de faire, dans une juste mesure, la part de la police provocatrice et celle du crime; et, dans cette seule circonstance, il y avait une raison suf&sante pour que la justice hésitât à trouver des criminels. Ce dernier

CONSOLAT. 285

scrupule no devait guère arrr^ter le gouvernement nov. 180o. cousulaire, qui spéculait sur i'eUbt moral produit par la découverte du complot : quelques lii^ncs insérées au Moniteur annoncèrent qu^une poignée de misérables avait voulu attenter aux jours du premier con-* . sul, et que ces hommes, formés au crime par les massacres de septembre, étaient déjà placés sous le coup de la loi. Cette nouvelle produisit une émotion assez Effet vive , mêlée d'incrédulité. Les grands corps de l'État '""*ja donnèrent le signal des manifestations officielles. Le tribunat, par Torgane de Grassous (de l'Hérault), son président, vint porter au premier consul le tribut de ses hommages et de ses doléances, et il le fit en termesqui rappelaient les ancionues adulations monarchiques : « Attenter à la vie du premier consul, disait-il, « c'est mettre en danger tous les bons Français et la « république elle-même. » Il ajoutait: « Défendes « vous de votre générosité naturelle; c'est un crime « public, c'est un crime de lèse-nation qu'il s'agit de « punir. » Cependant le tribunat laissâit percer une crainte, celle de voir le gouvernement étouffer l'affaire en dehors des investigations de la justice et de la publicité des tribunaux. Aussi exhortait*il le premier consul à saisir les magistrats de la connaissance du complot, et à laisser agir la loi. Bonaparte remercia les tribuns de leurs sympathies; il donna de vive voix quelques renseignements sur la conjuration, qu'il taxa d'impuissance. « J'entre dans ces détails, <r ajouta-t-il, afin que la France sache que la vie de « son premier mat^istrat n'est exposée dans aucune « circonstance. » Cette phrase s'adressait également à

Mûv.i8io. l'Ëurope, qu'il fallait rassurer, et dont il importait de dissiper les espérances, n y eut à cette occasion une de ces paroles à effet

que Bonaparte prononça, pour se concilier davaataij^o les amis de l'ordre et les hommes modérés de toutes les causes. Bigot-Préameneu , dirent les journaux, s'entretenant avec le premier consul de ce qui faisait le sujet de toutes les conversations, exprimait le regret du tribunal de cassation de ne s'être pas présenté pour lui exprimer ses sentiments : mais parce qu'il était possible que les coupables fussent poursuivis criminellement, et que cette affaire ressortît au tribunal de cassation, les juges avaient voulu demeurer d'avance impassibles. Le premier isonsul répondit: « Citoyen « Préameneu , plût au ciel que depuis dix ans nos u triltuiiaux eussent toujours eu ces principes !.,. Que « de victimes de moins 1 » C'était la convoitise et la modération de Cromwel.

L'Europe comprit la portée de l'événement ; elle y vit comme la première pierre d'attente d'une prochaine restauration monarchique en faveur du vainqueur de Marengo: la majorité de la population, facilement trompée par les rapports officiels, s'alarma de bonne foi ; et les royalistes eux-mêmes craignirent que le bras d'un obscur assassin ne terminât la vie et le pouvoir de l'homme qui, s'il retardait le retour des princes, avait du mouis terrassé le jacobinisme et bâillonné la révokition. Les jacobms exaltés furent seuls à regretter que le complot eut échoué, et, dans leurs tént'breux conciliabules, ils plaignirent les victimes, ils cherchèrent à les rendre populaires : on

Dit^tjzeo by LiOO^ic

parlait du talent vigoureux de Cerncchi, et des chefs- Déciwo, d'œuvre dont il avait peuplé le musée nalional et les musées d'Italie ; on donnait des regrets à Topino-Lebrun, ce Marseillais qiii na^ère, et sous le régime de la terreur , avait rempli avec une si farouche austéritc les fonctions de juré au tribunal révolutionnaire. On ajoutait que les royalistes et les nuiscadins étaient d'accord avec le tyran pour vouloir la mort de cet homme jmr. Lui aussi , disait^on, était un grand artiste; et Von rappelait avec orgueil la couronne d*or et de chêne que lui avait méritée son tableau de Caïus Gracchus.

Op , tandis que le premier consul recueillait les Nouvetu fruits d'une entreprise insensée et sans portée réelle; '^"'!!?**' tandis que la justice se livrait à de minutieuses in-

la uiacltioe

vestigations y un événement bien plus grave, une »bniah. conspiration tout autrement sérieuse, mit en péril la

vie de Bonaparte et Texistence même du gouvernement.

Le 3 nivôse (24 décembre), le premier consul devait assister à la première représentation de la Créa- /ton, le magnifique oratorio d*Haydn. Au moment où sa voiture traversait la rue Saint^Nicaise, une épouvantable explosion se fit entendre; plusieurs maisons s'écroulèrent , ou furent gravement endommagées ; soixante-six personnes furent tuées ou blessées. Cependant le cocher de Bonaparte, qui avait lancé ses chevaux au galop, avait déjà franchi le lieu du sinistre, et personne ne se rendait compte des causes de cet affreux événement, biuun que tout le monde y voyait un complot dirigé contre le premier consul.

oée. laoo. 0*00 partait le coup? quelles mains criminelles avaient

uUuiii»- Itt tbudré ? Ccsi ce que nul ne pouvait dire ; et chacun allant au plus pressé , portait stcuars aux victimes, et rendait grâce à Dieu du salut de Bonaparte* La détonation avait retenti jusque dans la salle de rOpéra, et y avait causé une. sorte de stupeur. Soudain, en même temps que la nouvelle de l'attentat commenra de circuler, le premier consul entra dans la loge ou se trouvait déjà madame Bonaparte, ei tous les regards se tournèrent vers lui. Une immense acclamation le salua de tous les coins du théâtre; mais il se montra impassible et reconnaissant , comme ac^ couturoé à de pareils hommages , et comme heureux de rassurer le peuple en se faisant voir vivant et cnline. Peu d'instants après, rentré aux Tuileries, il y recevait les félicitations des autorités constituées et de sa famille.

im^resrioQ Lo crîmo était considérable : cette fois du moins ' i« crime*' on ne pouvait Fattribuer à aucune manœuvre de la po-

connpira- licc , et il u'cn était que plus utile aux espérances de Bonaparte, que plus propre a servir ses ressentiments et ses craintes. Le public se prononçait contre les jacobins, et le premier consul était dominé par la conviction profonde que le coup dirigé contre lui partait de là. Dès qu*il se vit entouré de ses amis et des principaux magistrats, il manifesta à haute voix toute sa pensée: « Voilà l'œuvre des jacobins, s'écria-t-il; ce « sont les jacobins qui ont voulu m'assassiner I... 11 « n'y a là-dedans ni prêtres, ni nobles, ni chouans I... « Je sais à quoi m'en tenir , et Ton ne me fera pas •< prendre le change. Ce sont des septembriseurs, des

« scélérats couverts de boue, qui sont en révolte ou- oécisuo. « verte, en conspiration ponnancnte, en batailbn y carré contre tous les gouvernements qui se sont « succédé... Ce sont les buveurs de sang de septom- « bre, les assassins de Versailles, les brigands du « 31 mai , les conspirateurs de prairial , les auteurs « de tous les crimes commis contre le pouvoir. Si on " ne peut les onchaînop, il faut qu'on les écrase ; il « faut purger la France de cette lie dégoûtante: point a de pitié pour de tels scélérats i » Ces paroles, débi« tées avec Taccent de la colère, secondées par un geste rare mais expressif, devenues terribles par Téclair des yeux , répandaient autour du premier consul la conviction ou la crainte. Le ministre de la police , Fouché, essaya de balbutier quelques mots, de dire que les preuves manquaient; qu'il fallait être rigoureux, mais juste. Bonaparte lui imposa silence en lui imputant son ancienne amitié pour les terroristes, et en disant proverbialement qu'après tout, on ne prêtait qtCmi.T riches. Fouclié avait beaucoup d'ennemis, et on se réjouissait de le trouver en faute. Pour lui, se laissant accuser, et n'opposant à la colère du premier consul qu'un silence àdroit et une habile humilité, il plia, pour se relever s'il était possible. On remarqua que Bonaparte, en adressant de durs reproches à son ministre, prit soin de lui dire : « Je ne me repose pas " sur votre police; je fais ma police moi-mênie. » C'était vrai; mais la police militaire, placée dans les attributions du général Lannes, était conduite sans habileté, et ne rendait aucun service sérieux. Fouché ne l'ignorait pas et il espérait.

!),.(.. 1800. Le lendemain, les corps de VÉtat et les autorités Mesum assïégèrcnt les Tuileries, pour présenter au premier **MLr' consul des homme ares dont personne n'aurait pu con-

prisea contre , \ /niin*

letjaeobiiu. tester la smcénté. En répondant au préfet de laSeme, suivi des douze maires, Bonaparte lui dit , en faisant

allusion aux jacobins : « Tant que cette poignée de ' « brigands m'a attaqué directement, fai laissé aux « lois le soin de les punir: mais puisque, par un crime « sans exemple, ces hommes ont mis en danger une « partie de la population de Paris, le châtiment sera * aussi prompt qu ^xemplaire. Il faut qu'une centaine I' de misérables qui ont calomnié la liberté en com-

mettant des crimes en son nom , soient réduits à <• l'impossibilité d*en commettre de nouveaux, v A cet égard , tout le monde était d*accord, moins les sicaires, moins ceux qu'allait atteindre la vengeance. H s'agissait d'une sorte de proscription à légaliser, et f l'on comptait sur l'adhésion du sénat. Fouché se mit en tête des réacteurs, et, faisant céder sa conviction personnelle aux exigences de sa position , il adressa au premier consul un rapport contre les auteurs présumés de l'alLentat du 3 nivôse. On y lisait :

« Ce ne sont plus de ces brigands contre lesquels la justice et ses formes sont usitées, et qui menacent seulement quelques personnes et quelques propriétés; ce sont des ennemis de la France entière, et qui menacent à chaque instant tous les Français de les livrer aux fureurs de l'anarchie.

« Ces hommes affî^eux sont en petit nombre, mais leurs attentats sont innombrables.

« C'est par eux que la convention nationale a été

CONStJLAT. 889

attaquée à main armée, jusque dans le sanctuaire des Déc. isoo. lois de la nation; ce sont eux qui ont voulu faire Innt de fois, de tous les comités du gouvernement, les complices ou les victimes de leur rage sanguinaire; ce sont eux qui ont voulu faire tourner contre le directoire exécutif et contre la ville de Paris les troupes destinées à les «farder, ils no sont pas les ennemis de tel gouvememeul, mais de toute espèce de gouverne- ' ment.

« Tout ce qu'ils ont tenté depuis un an n'avait pour but que des assassinats, soit sur le chemin de la maison de campagne du premier consul, soit à TOpéra , soit dans les rues, soit luème en s'inlroduisant far des souterrains dans l'intérieur des Tuileries.

« C'est une guerre atroce qui ne peut être terminée que par une mesure de haute police extraordinaire.

« Parmi ces hommes que la police vient de signaler, tous 11 ont pas été pris le poujmrd à la main, mais tous sont également connus pour être capables de l'aiguiser et de U prendre. 11 ne s'agit pas seulement de punir le passé, mais de garantir l'ordre social. »

Gomme on le voit, il s'agissait de déclarer les lois insuffisantes, et de pourvoir à la sûreté publique par une sorte de coup d'État, qu'on revêtirait, s'il était possible, de quelques semblants de légalité. L'opinion, profondément émue par l'attentat du 3 nivôse, était complice du gouvernement, et l'encourageait à entrer dans cette voie. Le règne des lois datait à peine d'un an, et personne ne s'indignait de l'emploi des moyens révolutionnaires.

R^VOU FHANÇ. — COfiSULAI. I. '

f90 nÉVOLOTION FRANÇAISE.

Déciaoû. Le tribunal promit au g^ouvemement un concours énej^que et efficace; le sénat conservateur s^exprima dans le même sens, et il adjura le premier consul de prendre les mesures de sûreté que les circonstances

réclamaient; le corps législatif et le conseil d'Etat tinrent un langage semblable, sénatn.- Lc séuat fut scul appelé à tenir ses promesses. On renT'rmure lui déféra le rapport de Fouché, et on réclama de d«a jui^u. rassemblée un sénatus*consulte qui %aliserait la ™MwtaiionB. proscription (les dcrniors chefs du parti nionlapii.u'il.

Cet acte était précédé d'un exposé de motifs base sur la situation de pays et sur la certitude des dangers pftlics : il y était dit que la ville de Paris renfermait * encore un certain nombre d'agents révolutionnaires souillés des plus grands crimes; que ces individus, s'arrogeant le nom et les droits du peuple, avaient été et continuaient d'être les meneurs de tous les complots, les instruments de tous les attentats, le fléau de Tordre social; que les amnisties accordées à ces individus en diverses circonstances, loin de les rappeler à l'obéissance aux lois, n'avaient fait que les enhardir par l'habitude et les encourager par l'impunité; que leur présence dans le sein de la république était une cause permanente d'alarmes ou de terreur; ' que la constitution n*avait point déterminé les mesures de sûreté nécessaires à prendre en un cas de cette nature, mais que, dans ie silence des lois sur les moyens de mettre un terme à des dangers qui menaçaient chaque jour la chose publique, la volonté du peuple ne pouvait être exprimée que par le sénat, conservateur du pacte social et de la charte conslitu-

CONSULAT. t9l

tionnelle. A la suite de ces considérations , dont le oéc. isoo. vague n'était point sans péril, le sénat autorisait le gouvernement consulaire à déporter, par mesure de police et sans jugement, cent trente individus, plus ou moins fameux par leur participation aux excès de la terreur, et parmi lesquels il s'en trouvait dont les noms étaient accompagnés de Tépithète à jamais déshonorante de septemMseur. Quelques-uns avaient siégé à la convention, d'autres avaient fait partie de Hincienne commune. Dans cette longue liste, on remarquait entre tous rcx-gcnéral Rossignol, Fournier l'Américain,. Charles de Hesse, le colonel de gendar-; merie Lefebvre, Marchand, autrefois orateur au manège, Talot, ancien député, Félix Lepelletier de Saint- Fargeau, et le montagnard Destrem. Sur la liste fatale oîi rivait inscrit M. Tissot, homme de lettres; mais Bona{Tarte, à la pnere de son secrétaire Bourri^nne, consentit à rayer ce nom.

Les déportés, complices présumés de la machina- Les déportés lion du 3 nivôse, furent accueillis à Nantes avec tant d'indignation, que l'intervention de la force armée fut nécessaire pour sauver leur vie, menacée par la multitude. Ainsi le peuple acceptait spontanément la justice arbitraire du premier consul et du sénat; ainsi, malgré ce qu'on a pu écrire en des temps plus calmes, r opinion ratifiait cette mesure de salut public, et so mettait fort peu en peine des garanties légales, ouvertem en t m e c o nnues.

Cependant Fouché, persuadé, sans être enôore con- Foaeh6 vamcu, eu en imputant a des conspirateurs royalistes auteur»

' ■ * » «du crime.

le complot de la machine infernale, il ne s'était point

m Rl^OLUTION FRANÇAISE.

Jauv. 1801. trompé sur les véritables auteurs du crime, Fouché • mettail en œuvre tous les ressorts de la police pour découvrir la trace des coupables. Pendant quelque temps ses efforts furent infructueux; enfin, vers le milieu de pluviôse, il réussit à porter la lumière dans cette alTaire ténébreuse, et il ne fut plus permis de méconnaître d'où était parti le coup.

La chouannerie était comprimée par la force, mais les vengeances de quelques enfants perdus de cette cause menaçaient encore la république et le premiar consul. Beaucoup de chouans s'étaient rendus à Paris après la pacilication, et s'y étaient mis en rapport avec les agents de l'émigration et ceux de TAngleterre. La plupart ne cherchaient qu'à rallumer la guerre dans les départements de FOuest, et ils • avaient besoin, pour y parvenir, de s'entendre avec les sommités de leur parti, ou de s'assurer des alliances et des subsides ; d'autres, par bonheur moins nombreux, méditaient des actes de réaction atroce, et se promettaient de faire expier à Bonaparte la mort de MM. de Frotté, Toustaint et Margadel, qui venaient d'être fusillés en Bretagne, en punition de tentatives royalistes.

Déun» ior Parmi les chefs de la chouannerie qui s^étaient conjurés rendus à Paris, figuraient Picault de Limoëlan et

mmvS. Saint-Régent : le premier était le major général de Georges Çadoudal, l'homme le plus considérable du parti, l'autre, ancien ollicier de marine, avait pris part à l'expédition do Quiberon. Tous deux avaient reçu de Georges la mission de réveiller dans les âmes l'exaltation royaliste et le dévouement découragé;

tous deux, dans les conciliabules où se ren iaient des janv. im. chouans subalternes, proclamaient que le plus sûr moyen d'en finir avec la révolution était de faire tomber la tête du premier consul. Ces insensés s'imaginaient qu*on fonde un ordre social par le crime, et que Dieu, qui gouverne le monde et qui a compté les feuilles des forêts, retirerait sa main et fermerait ses yeux pour laisser le sort des empires dépendre d'une poignée de sicaires.

Gomment arriver jusqu'à Bonaparte? Les conspirateurs hésitaient. Les uns voulaient s'introduire dans les Tuileries, et frapper le chef de l'Etat au milieu de ses cuurlisaus ; les autres méditaient une entreprise moins hardie et plus criminelle. Depuis quelque temps, on s^entretenait beaucoup de l'arrestation d'un jacobin nommé Chevalier, qui avait confectionné une machine de destruction destinée à faire périr le premier consul. On se dit que c'était là une idée qu'on pouvait ramasser, au profit d'une autre cause; et Sainl^Régent , en sa qualité d'artilleur de marine, se chargea de faire toutes les expériences nécessaires au succès de cet affreux complot. Sous sa direction, et par les soins d'agents subalternes, une machine infernale fut construite : elle était formée d'un tonneau cerclé en fer, contenant vingt-cinq livres de poudre, des balles, des grenailes et de la ferraille; le tout disposé dans de telles conditions, qu'en éclatant la macliine devait embrasser un rayon de cent pas, et ne laisser, dans cet espace, aucun vide où la mort ne pénétrât soudainement. On avait calculé le temps que devait durer la combustion de

Jbot. ims la mèche, le temps qu'une voiture lancée rapidement

(levait mettre à parcourir quelques mètres; et Ton avait résolu de se porter sur le chemin du premier consul. Un agent nommé Carbon s'était cliargé de mettre le feu ; les autres conspirateurs, en petit nombre, déguisés en charretiers, avec des blouses, devaient conduire la machine à Tangle de la rue Salnt- Nicaise , et stationner jusqu'à l'iûstant où apparaîtrait Bonaparte. Quand vint ce moment redoutable, Tun des conjurés se tint debout, près de la petite charrette; deux autres se réfugièrent sous les guichets. Nous avons déjà raconté l'explosion, les désastres qui en furent la suite, et le salut miraculeux du premier consul.

C'était là ce que vint enfin dévoiler le ministre de la police, et les principaux coupables, au moment où il parlait, étaient d( j i jetés en prison. Alors seulejiieiit Bonaparte comprit que l'attentat du 3 nivosc n'était point l'œuvre des jacobins; mais il était trop tard pour suspendre les eftets de la justice prématurée qu*îl avait exercée à Tégard des meneurs de ce 'parti. 11 se résigna sans peine à une erreur de police qui avait si biun servi sa politique, et il se dit que, puisque les terroristes n'avaient point trempé dans le complot de la machine infernale, ils n'en étaient pas moins providentiellement punis pour leurs crimes du 2 septembre et du 31 mai. Et en cela il ne se trompait pas.

Limoclan réussit à s'échapper ; Carbon fut arrêté chez les demoiselles de Cicé, sœurs de M. de Gicé, autrefois archevêque de Bordeaux et ministre de la

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justice.* Elles ignoraient le crime de Carbon, et janv.fm. croyaient donner asile à un émigré. Plus tard, on découvrit Saini-Régenl, qui avait ilé i,^ravemcnt bkissé à la suite de l'explosion, et auquel des chouans avaient procuré un refuge. On trouva sur son lit une lettre qu'il adressait à Georges, et dans laquelle il cherchait à se jusiâfier de n*avoir pas réussi à tuer le premier consul. Plusieurs personnes innocentes furent conopromises dans cette épouvantable atïaire; mais le jury fît la part des coupables, et se borna à déclarer que Carbon et Saint-Régent avaient voulu attenter aux jours de Bonaparte. Limoëlan fut ju^,^; par contumace, et les autres accusés furent absous. Le drame de la machine infernale se dénoua sur Fécliafaud, et la malédiction publique y accompagna les deux criminels.

Tel fut ce trop fameux complot du 3 nivôse, qui oinerratioii» répandit une horreur profonde dans tous les esprits, complot. Trente-quatre ans plus tard, au sein de Paris, et au ^milieu de la paix générale, ce grand attentat a été renouvelé, afin que l'humanité eût bien la mesure de ce qu'osent méditer les passions et les haines politi* ques pour arriver à leur but. Uhistoire offre plus d'un exemple de ces conceptions atroces ; liions, i^races soient rendues à Dieu, elle ne nous signale aucune de ces machinations qui ait réussi. Le crime du 3 nivôse tourna au profit de Bonaparte et de la réaction qui s*opérait vers le . pouvoir absolu. H motiva une mesure de proscription; il épou\aii[;t la France en faveur d'une vie si odieusement menacée, el si nécessaire à la gloire et à la paix du pays. Plus les

Jauv. 1801. assassins préparaient de dangers à cette tête , plus la

république cherchait à l'alirikr, sans se mettre en peine des théories légales, sans prêter l'oreille aux réclamations de la liberté. La France est ainsi faHe : elle a pour coutume d'aller au plus pressé, et de jeter à la mer les principes, sous prétexte de sauver le na~ vire (i). Bonaparte cunnaissait trop bien cette liabitude de notre iialion pour ne point l'expioiier, et le sang criminel répandu autour de lui ne servit qu à cimenter sa puissance* On délibère ^ premier consul avait fait présenter au conseil i iaïiisM- d'État un projet de loi sur l'établissement de tribu- .1.! tribunuii» jiaux >iM * i.iux : c'était déjà une (b'-roi^Mlion ce prin- •uciadoption cipe salutaire qui place la iuierte, l honneur et la vie "^Diirat?' citoyens sous la protection d'une justice égale pour tous, sous le droit d'une juridiction commune. . A la faveur de Témotton causée par le crime du B nivôse, la pensée vint aux amis de Bonaj)arte d'introduire dans cette législation exceptionnelle deux dispositions fort peu compatibles avec les grandes théories au nom desquelles la révolution s'était accomplie, qu'elle avait fastueusement inscrites sur son drapeau. En vertu d'un amendement, une commission militaire devait être instituée pour juger les

(i) Ce livro ct;iit ''crit sons le régime monarchique de Juillet. L'auteur ignorait, lorsqu'il traçait ces lignes) que les événeméuU allaient si promplemcnt justifier ce qu'il osail dire du faUl empressement de la France i se di^goûter en quelques heures, et selon ses souffrances de la journée, aiigourd'hui die û lilMité, demain du pouvoir. C*est aux hommes intelligents et sages à se défier de ces entraînements irréfléchis, et à demeurer jusqu'au bout fidèles i la vérité et aux principes.

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> crimes commis contre les consuls ; Tautre, plus expli- iw. isDi.

cite encore, avait pour but d'autoriser Bonaparte à éloigner de Paris les hommes dont la présence dans la capitale serait réputée dangereuse , et de prononcer contre eux la peine de la déportation , en cas de rupture de ban. Ces dispositions, destructives de plusieurs garanties sociales, ne suffirent point à l'impatience du premier consul. Dommé par sa nature corse, il ne laissa aucun doute sur la violence de ses intentions : il demanda que les jacobins fussent fusillés ou déportés par mesure extraordinaire, et non par jugement. Au besoin , il offrait de faire comparaître devant lui les meneurs de la faction terroriste, de les juger sommairement, et d'envoyer immédiatement au supplice les coupables. Gela se passait , nous devons le reconnaître, quelques jours avant Tarrestation de Saint-Ré|ent et de ses complices. Néanmoins, le conseil (l'État, composé de magistrats honorables, demeura consterné par la violence de ce langage. On commençait à avoir horreur du sang ; et, si Ton savait gré â Bonaparte d'un service immense rendu au pays, c'était, avant toute chose, d'avoir renversé Téchafaud et enchaîné la terreur. On s'effraya en voyant le premier consul disposé à rentrer dans cette politique, et un petit nombre de conseillers se hasardèrent à émettre quelques objections. Le seul de rassemblée qui osa contrarier à haute voix les idées du premier consul fut l'amiral Truguet, et il le fit dans le sens des passions révolutionnaires que iionaparte cherchait à comprimer.

Cette scène, pénible pour tout le monde, eut un

898 HÉVOLUTION FRANÇAISE.

JanT. 1801. terme. Le lendemain, par Tentremise de Gambacérès, les conseillers d^État et le premier consul s'entendirent mieux: les uns abdiquèrent, sous quelques rap~ ports, leurs scrupules de légalité; l'autre imposa silence à son exaltation passionnée. Pour le moment, on se borna à présenter auxassemblées législatives le projet de loi qui instituait des tribunaux spéciaux , mais on s*abstint d*y introduire le luxe d^arbitraire et de despotisme qui, au premier abord, avait complu à Bonaparte et à ses affidés.

Le gonrer. Lcs tfibunaux spéciaux étaient appelés à connaître oi!ii -.Tt!'an des crimes commis contre les cbefs du gouvernement, be/ncoup de des vols à main armée exécutés sur les routes par des

difficulté*, ...

iwtfibaMiu bandes de malfaiteurs, des menaces suivies d'effet dirigées contre les acquéreurs de biens nationaux, et de quelques autres délits du même genre, que la peur, cette complicité des gens de bien , n'avait que trop enhardis depuis plusieurs années. Il importait, en effet, qu'une répression prompte et rigoureuse épou-* vantât les brigands et rendît un peu de sécurité au pays : l'audace des bandes de voleurs ou de chauffeurs était poussée si loin, que les diligences, aux portes mômes de Paris, ne pouvaient continuer leur route que sous l'escorte d'un détachement; qu'un membre du Sénat, le citoyen Clément de Ris, avait été enlevé de son domicile par des malfaiteurs inconnus, et séquestré, durant trois semaines, à la grande stupéfaction des hommes paisibles, sans qu'il eût été possible au gouvernement de découvrir sa trace ou de le secourir. Tout le monde s'accordait donc à reconnaître l'insullisance des lois, et à demander l'éta-

bassement d'une légidation provisoire destinée à pa- jw. mu

rer au fléau. Cependant les républicains modérés mais sincères se disposèrent, dans le sein des assemblées législatives , à combattre le nouveau projet du gouvernement. Gomme ils entrevoyaient avec douleur qu*ôn* rétrogradait vers la tyrannie, que chaque jour le pouvoir s'affranchissait de la rigueur des principes dcl 789, ils cherchaient les moyens de stigmatiser cette tendance vers l'arbitraire , d'opposer une barrière constitutionnelle à ces usurpations que Vopînion publique ratifiait trop complaisamment. Isnard fut le premier qui , au tribunat, prit la parole contre le projet de loi ; il se plaignait de ce que la juridiction qu'on voulait instituer réduisait au néant le droit de défense des accusés; de ce qu^un article mettait au rang des crimes justiciables des tribunaux spéciaux les vagabonds et les gens sans aveu, rigueur extrême que rien n'excusait, sinon la crainte : il poursuivit énergiquement le vice de l'arbitraire qui se cachait dans les autres dispositions du projet; enûo il demanda avec force que le droit de se pourvoir en cassation ne fût point enlevé aux individus condamnés par les commissions spéciales , qui allaient être composées miparties de militaires et de jugées civils. Benjamin Gons- opinion tant parla dans le même sens , et sa parole fut trouvée ^ comtiîïf' honnête et éloquente. « Tribuns, dit Torateur en ter- « minant, on cherche à absoudre le projet de loi en M nous disant qu'il est dirigé contre les brigands : mais M à quels sit^nes extérieurs reconnaîtra-t-on ces hom- « mes i Si ces signes existaient , il n'y aurait besoin « ni de tribunaux ordinaires ni de tribunaux spéciaux:

jwT. 190S. « mais ils n'existent pas; et, pour y suppléer, tous les « peuples humains et libres ont réclamé Tinstitution V des jurés.

« La conviction est le l)ut des formes judiciaires. « Si elles sont inutiiey lorsqu'il s'agit de la sûreté pu- « blique , pourquoi les maintenir dans les procès vul- « gaires? Àv6z**vous moins besoin d'être convaincus « quand il s'a^t de la peine de mort que lorsqu'il est « question d'une peine légère ? Supprimez les for- « mes, et vous courez risque de préju^jcr injustement « le crime.

" Tribuns, rouvrez, je ne dis pas les cahiers de « 1789, mais toutes les doléances que le peuple frantt çais fit entendre sous la monarchie : vous y verrez « que la nation entière a toujours réclamé contre la

« création de tribunaux exceptionnels. Cette opinion « s'est toujours manifestée avec une force renaissante ; « le despotisme des rois n'a jamais pu la réduire au « silence : c'est l'opinion la plus nationale qui existe... c( Je vote contre le projet de loi. »

Benjamin CSonstant, qui venait de parler, appartenait à l'école de madame de Staël et de Necker : on ignore s'il prenait au sérieux la liberté, mais il luttait en apparence avec la générosité de la jeunesse , avec le dévouement d'une âme que l'expérience ou le spectacle de l'odieuse corruption n'a point encore flétrie. L'homme qui prit la parole après lui , le tribun Jean Debry, était cette ancienne viclinir de l'Aulriehe, ce plénipotentiaire de Rastadt écliappe au sabre des ublans. On aurait pu attendre do lui plus de respect pour le droit des gens; mais il gardait un

souvenir amer de l'acte de brigandag^e iinporial exercé Jaov. isoi. coulre sa personne, et il conclut énei^iquement en faveur du projet présenté par le gouvernement consulaire. Daunou paria et vota dans lin sens contraire ; il eut pour appuis Chénier et Ginguené. On remarqua que les comptes rendus officiellement publiés dans les journaux se bornèrent à une analyse froide et incomplète des discours de ces orateurs, et Ton dut en conclure avec raison que le gouvernement voyait avec déplaisir cette opposition inattendue d*une minorité indépendante. La discussion se prolongea durant plusieurs séances ; mais elle se terniina par l'adoption du projet de loi, à une majorité de 41) voix contre 41. C'était presque un échec politique, et le premier consul en fut vivement irrité. Le vote du corps législatif, quoique moins disputé , parut également significatif. Cette assemblée, coiidamnée au silence, passa au scrutin sur l'ensemble du projet; et la minorité fut de 88 suffrages contre 192. Ainsi l'établissement des tribunaux spéciaux était sanctionné.

D'autres symptômes annoncèrent que l'esprit pu- symptômes blic tendait à se réveiller : des lois de linances propo- réBisuiJceqai sées par le gouvernement, et destinées à mettre un tentdan»

* ^ l'opinion et

terme à un désordre fiscal trop longtemps maintenu, JJJ^jJJ, furent discutées avec aigreur et défiance; la plupart obtinrent l'adhésion de la majorité; mais un plan de

finances, portanL lèg'lemenl défmitil' de la dette publique, et dont l'idée première appartenait au premier ^ consul, fut rejeté par le tribunat à une majorité assez considérable. Ce vote fut accueilli dans, les tribunes par quelques cris de Vive la République f mais ,

m RÉVOLUTION FRANÇAISE.

F6V.1801. peu de jours après, le corps léf^slatif, sans tenir compte de Topposition du tribunal , passa outre , et revêtit lo projet de loi de son adliésion.

Ainsi, malgré l'ascendant de lâ popularité et de la gloire ; le gouvernement consulaire avait aussi ses dégoûts et ses épreuves. La révolution, écrasée sous • le talon d*un soldat , se retournait avec désespoir , comme pour le mordre. La chouannerie, qui pillait encore les fonds de l'Etat transportés sur les routes publiques, dressait des embûches dans les rues de Paris, et cherchait à envelopper un homme dans un désastre. Ainsi la coalition étrangère ne désarmait point encore ; des deux eôtéstdes Âlpes tyroliennes , elle épiait l'occasion de prendre une dernière revanche de la journée de Marenc^o.

C'est pour cela que le gouvernement consulaire, dominé par la nécessité de sa position , éteignit, sous une même compression , Topposition légitune et les manœuvres de Tanarohie, le droit et la révolte ; c'est pour cela qu'il marcha en avant, fauchant sur son passage, sans se mettre en peine de la justice ou de la loi, tout ce qui contrariait son action, tout ce qui semblait un obstacle, une résistance : aussi nos pères ne tardèrent^ils pas à voir le sénat, le corps législatif, le conseil d'État, les tribuns , domptés par une main de fer, adorer le glaive et rendre un culte la force ; aussi le besoin de l'ordre et le cri des intérêts matériels ne tardèrent-ils pas à se substituer à tous les éléments de la vie sociale, à contraindre toutes les forces de la patrie à servir d'instrument à la volonté d'un homme. Le pouvoir consulaire datait à peine d'un an,

CONSOLAT. SOS

et déjà c otnit révolte que d'en appeler aux principes ; Kév.isoi. déjà la liberté était traitée comme une femme s^s mœurs qu'il est honteux d'aimer, et qui rouget d'affronter le jour. Osons le dire , pour justifier , s'il est possible, la g^loire de Bonaparte et la soumission de ses partisans : cette situation étrange n'était point le fait de la volonté d'un seul homme, elle résultait de la force des choses et du vœu national. La liberté ne devait pas s'en prendre à celui qui la tenait sous le joug*; elle ne devait imputer sa ruine qu'aux attentats dont ou l'avait naguère souillée, et qui, sous un uiasquc de boue et de sane:. avait lini par cacher son visage auguste, toujours digne de nos respects.

CONSOLAT. m

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