LITRE TROISIÈME
Pendant que les armées d'Italie et du Danube ^^qq servaient la république au prix de tant de sacrifices, soitedei Tarmée d'Orient, condamnée à un glorieux ostra- "'iwïî cisme, rivalisait avec elles de patience et de dévoue- ''cbyI^''" ment. On se rappelle que Bonaparte, à son départ d*Égypte, avait confié à Kléber les fonctions de gé* néral en chef. C'était un (ligne choix; mais Kléber, qui alliait à sa valeur héroïque un naturel frondeur et des habitudes d'opposition , ne se résigna qu'en mo]»narant à continuer l'œuvre de son devancier. Un moment il eut beau jeu : en apprenant le départ de Bonaparte pouf la France, Tarmée d'Égypte éprouva un ressenliiiicnt mêlé de consternation; elle se mit peu en peine de ce qui se passait à Paris ou sur les Alpes ; elle ne vit que l'état d'abandon où on la laissait , et les mots injustes de trahison et de désertion circulaient dans les rangs de ces hommes , aigris par la soulfrance et par ce qu'ils appelaient l'exil. Presque tous se crurent voués à l'oubli ou à la mort , sur un sol dévorant; et, comme ils avaient pour habitude d'associer leurs destinées à celles de Bonaparte,
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m RÉVOLUTION FRANÇAISB.
Nov. 1799. ils n'envisai^èrent qu'avec un sombre regret la fuite précipitée du général.
Kiéber^e i l ffuctidor an VII, le nouveau général en chef
de l'armée d'Orient se fit reconnaître par ses troupes.
d Orient ^ môme temps par le grand divan, les oheiks et les ulémas du Caire : cette cérémonie eut lieu en grande pompe, sur la place Esbekieh. Kléber promit aux croyants de faire respecter la religion musulmane: c Je ferai plus, ajouta-t-il, je T honorerai , et « je contribuerai à sa gloire et à sa splendeur. » Après avoir ainsi pris possession du commandement suprême, Rléber passa en revue les différents corps de l'armée, et ne négligea rien pour assurer le service de la guerre et des subsistances. A la diÛcrcncc de Bonapartei qui avait affiché en Egypte une grande simplicité républicaine, Kléber crut convenable de 8*entourer d*un appareil oriental, et d^agir par la splendeur extrême sur l'imagination des peu[)le8. Il s'entoura de fellahs et de kahuuas, qui jouaient le rôle de gardes ou d'esclaves , et qui le précédaient , * frappant la terre de leurs bâtons, et criant en langue andbe: « Voici le sultan commandant en cbef; mu- « solmans, prostemez-vous! » Et les Egyptiens se rangeaient ou se jetaient à terre, en saluant avec Thumilité docile, qui s'allie, dans les mœurs ottomanes, avec le désir de la révolte et les instincts de la haine. Doué d'une haute stature, d'une figure mâle et imposante, Rléber n'avait besoin que de paraître pour imposer la soumission aux indigènes: cias p iiples ignorants rélevaient fort au-dessus de Bonaparte, et c'est surtout, quoi qu'on en dise, le souvenir de Kléber qui
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CONSUUT. St5
s'est maintenu dans les traditions des races voisines nov. i7W. du Nil, fious les noms orientaux de Kdbir et de Sultan du feu,
G*était encore le temps où Desaix combattait do- ^opération.,
r ^ © daosla haute
rieusement dans la* haute %ypte , et chassait devant ^npt«>
lui les hordes de Mourad-Bey : une escadre anglaise, qui cinglait dans la mer Rouge, soutenait la résistance des mamelucks, et fournissait des armes et des munitions de guerre à nos ennemis. En dépit de l'infatigable opiniâtreté de Mourad, le génie de la France continuait à prévaloir contre la barbarie musulmane, et nos armes étaient triomphantes dans le Désert. Bientôt les événements qui se passaient à l'autre extrémité de TÉgypte déterminèrent IQéber à rappeler Desaix près de lui , et à lui confier un commandement dans l'armée destinée à couvrir la firontière , du côté de la Syrie.
Vaincus sous les murs d'Aboukir , les Ottomans Oi raiions s'étaient repliés, mais pour revenir avec des forces ^«^^«it»nouvelles, et, cette fois, avec les Anglais pour auxiliaires. Dans les premiers jours de brumaire, une armée turque, protégée par la flottille du commodore Sidnoy Smith, débarqua à Damiette, vers les houches du Nil. Le général Verdier, qui commandait les détachements français chargés de défendre ce point de la côte, marcha à l'ennemi à la téte d'un millier de braves , et remporta près du fort de Lesbeh un avaiil ige des plus brillants. Le résultat de cette affaire fut de contenir pour quelque temps les entreprises de l'ennemi , et de rétablir le courage de l'armée d'Orient Cette élite d'hommes dévoués et
BSV0L.I1tAKÇ.— C0N8DIAT«Î. 15
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S26 RÉVOLUTION FRANÇAISB.
. intrépides ne se résigna point à Texil ; elle continua de se plaindre du prétendu uubli de la France , mais elle se disposa avec énerve à laire l'ace à ses nouveaux dangers.
Kléber rendit compte au directoire de )a situation
^ de l'armée. Homme passionné et jaloux, il saisit cette occasion de se plaindre de la désertion de Bonaparte, et d'imputer à son devancier tous les embarras qu'on avait à subir. Dans ce rapport, qui ne devait parvenir à Paris qu'après la révolution du 18 brumaire , Kléber laissait percer Vinjustice et Faigreur de ses accusations : il disait que l'armée se trouvait réduite de moitié; que cependant il ne s'agissait plub pour elle de lutter contre des hordes de mamelucks découragés, mais bien de résister aux efforts de trois grandes puissances, la Porte, la Russie , l'Angleterre; que le dénâment d'armes et de munitions de guerre présentait un tabloan aussi alarmant que la grande et subite diminution du nombre d'hommes ; que l'argent manquait; que les troupes étaient nues, et conséquemment exposées, d'une manière fôcheuse, aux ravages de la dyssenterie et auxophthalmies ; qu'avant son départ le général Bonaparte avait donné des ordres pour que l'armée fut de nouveau habillée, mais que par suite du manque de fonds, pénurie dont m partie il était eatm, de pareils ordres étaient demeurés sans exécution possible. Kléber ajoutait que les impôts levés militairement sur l'Egypte, par les soins de Bonaparte, avaient en quelques mois épuisé toutes les ressources de cette contrée, et qu'on ne pouvait songer désormais à recourir à. ce moyen; que, le
Nil étant mauvais, cette circonstance et l'inondation Janv. isoo. ne permettaient pas (reffectiier le recouvrcmenl de Farriéré des contributions ; que le peuple d'Kgypte, en apparence dompté, n'attendait pour se soulever qu'une occasion favorable, occasion que ne tarderaient pas à lai fournir , par la réunion de leurs moyens d'attaque, les armées de Mourad-Bey, d'Ibrahim-Bey et dugrand visir. Après avoir exposé toutes les difficultés de cette situation , Kléber s'attachait à prouver qu'elle était le fruit des fautes ou des illusions de Bonaparte, et que les instructions que ce géiaial avait laissées à son successeur, en quittant l'Egypte, ne reposaient que sur des espérances chimériques. Après avoir développé cette pensée, Kléber faisait connaître au gouvernemept qu'il ne s'agissait plus que d'obtenir à des conditions honorables, et en traitant avec le grand visir, les moyens de ramener en France les débns de l'armée ; qu'on ne pouvait y parvenir qu'en renonçant à la possession de rÉgypte, possession précaire et incertaine depuis que la marine de la France, en partie détruite, se trouvait hors d'état de garantir  la mère patrie la jouissance de cette contrée lointaine. A ce rapport était annexé un tableau sommaire de la dette laissée et contractco par Bonaparte , tableau dressé par une main malveillante, et à l'aide àe renseignements inexacts.
Les dépêches de Kléber furent expédiées à bord de la Marianne; mais ce vaisseau, étant arrivé en vue des côtes de France, fut capturé par les Anglais, et les rapports du général en chef de l'armée d'Orient tom- «
S«8 RÉVOLimON FRANÇAISE.
Janv. 1800. bèreot aux mains de nos ennemis. Dans l'intervalle qui s*écoula entre cet événement et le débarquement de Tannée turque, Kléber entama avec les Àiiglais et le grand vizir ^ conjointement avec les agents de la
Russie, des n(''£^u(:ia tiens qui, pour le nionieiil, demeurèrent snns résultat. Cependant de part et d'autre on opérait, vers les bouches du Nil et les frontières de la Syrie, des mouvements de concentration qui indi« Situation quaient Tintention d*en venir aux mains. Les troupes
et «ffectif de ^ . , . , , . 1»
d'EgTPto "*3'^^*ses, réparties sur le territoire égyptien, formaient encore , nonobstant les calculs exagérés de Kléber, un effectif de vingt-huit mille combattants; sur ce nombre, deux mille cinq cents hommes étaient disséminés dans la haute Égypte ; mille autres étaient campés sur la côte de Damiette ; dix mille ^ répartis en trois corps, gardaient Katieh, Salaliieli et Bcibeis; le- reste formait les garnisons d'Alexandrie, du Caire, de Giseh, d'Aboukir, de Rosette et d'Ël-Ârich.
La (garnison ^ demlcr postc était le premier exposé aux atta-
rîTd^ ques de l'armée ottomane , commandée par le grand vizir. Sa faible garnison ét,iit aux ordres du colonel de génie Gazais , et l'on avait droit d'attendre d'elle ces marques de courage et de dévouement dont l'oubli constitue la lâcheté ou la trahison. Sommé de se rendre, le brave Gazais fit répondre au parlementaire aiiLjlais, John Douglas, qu'il saurait résister énergiquement et jusqu'au bout; mais la troupe française , pour son malheur et pour sa honte, se décida autrement. Sous Tempire du mécontentement général qu'avait fait naître le départ de Bonaparte , et que
Kh b( r, toujours frondeur, ne manquait pas d'entrete- jauY. isoo. nir, la garnison d'El-Arich complota de livrer la place à l'ennemi. Pour accomplir ce projet odieux , les soldats se mutinèrent contre leurs chefs, et jetèrent eux-mêmes des cordes aux Turcs pour les aider à escalader la muraille du fort. Cette trahison fut justement punie. A peine introduits dans la place , les Ottomans massacrèrent les coupables soldats. Gazais et le petit nombre d'hommes qui s'étaient opposés au complot périrent généreusement, écrasés par la multitude de leurs ennemis. Enfin , un grenadier français, indigné de la conduite de ses camarades, mit le feu aux poudres , et ensevelit sous les décombres d'El- Arich les traîtres qui l'avaient livré et une partie des vainqueurs.
A la nouvelle de ce désastreux événement , Farmée
tout entière cria vengeance. Cependant Kléber, qui avant tout voulait quitter le sol de l'Égypte, ne jugea pas à propos de tirer parti de l'indignation des troupes françaises : il se mit à demander des explications au grand vizir et au commodore Sidney Smith, et il se contenta d'un désaveu officiel. Les ncgociatîons pour la paix furent donc reprises, et l'agent chargé de les conduire à bonne fm eut pour ordre de traiter à toutes conditions, pourvu, disait Kléber, que rhonnenr de la Frame et de Varmée ne fût point capitaiatton
pour
compromis. Le 2 pluviôse (24 janvier) , une conven- réTtcwitièi» tion uilei vint entre les chefs des deux armées , et la ''Egypt». première clause mentionna l'abandon de l'Égypte par les troupes françaises. 11 était dit dans ce traité que rarmée de la république se retirerait, avec armes
250 RÉVOLUTION FRAN(;a1SE.
Fèv.iMt. et bagages, sur Alexandrie, Rosette et Aboukir, pour y être embarquée et transportée en Europe , tant sur les bâtimefits français que sur des navires fournis par la Sublime-Porte: on stipulail un outre, qu'il y aurait en E^pte un armistice de trois mois, durant lequel l'armée française évacuerait successivement Mansourah, Damiette» Belbéis, Suez, le Delta, le Caire, et les places où elle tenait garnison. Les prisonniers devaient être rendus de part et d'autre, et la Porte Ottomane s'engageait expressément à munir de saufsconduits, et de toutes les garanties consacrées par le droit des gens, le général Kléber et ses compagnofis d*armes, jusqu'à leur retour sur le sol natal; des vivres et des objets de toute nature devaient être mis à la disposition de nos troupes ; et, pour faciliter le départ, le grand vizir s'engageait à faire verser dans le trésor de l'armée française trois à quatre mille bourses de cinq cents piastres turques. Telle fut cette - convention d'Ël-Arich, qui porta, pour gage de la . loyauté française , la signature de Desaix et celle de Kléber. Les agents de la Porte la revêtirent de leur adhésion; mais le commodore Sidney Smith , au nom de l'Arigleterre , refusa d'y souscrire; et, en s'abstenant, il frappa en quelque sorte de nullité des engagements qui, pour être réalisés, avaient besoin d*étre sanctionnés par le gouvernement de la Grande-Brelettre tûgne. Le brave Desaix, profondément ému d'avoir
Boiwpu-to. acquiescé à une capitulation dont la riorté de l'armée ne pouvait s'accommodejc, s'empressa d'écrire à Bonaparte pour s'excuser, et pour rejeter sur la volonté impérieuse de Kléber la responsabilité de sa
CONSOLAT. «51
signature. Sa dépêche se terminait ainsi : « Vous Mars isoo. m'avez donné ordre de vous rejoindre dans le courant de rhiver ; je compte vous revoir sous peu.... Bien servir mon pays, et rester le moins possible sans rien faire, est tout ce que je désira. Personne ne vous est plus dévoué que moi, personne n'a plus d'envie d'être utile à votre gloire. » Nous avons vu, il y a peu de moments, par quel sacrifice Desaix tint sa promesse à la journée de Marengo.
Sur ces entrefaites, l'armée d'Egypte apprit la ré- on apprend volution du 48 brumaire et ravcnemeiit de iionaparte . Égjpte
^ la réToluUon
au consulat. Elle lit éclater une vive joie , comme si yjl^t^ le secret du départ de son général lui était enfin révélé. Kléber, que les nouvelles reçues de France ren*
daient de plus en plus jaloux, refoula au fond de son cœup les sentiments dont il était animé, et fit connaître à l'armée d'Orient, par un simple ordre du jour , que la France s'était jdonné une constitution nouvelle.
Cependant Sidney Smith fit connaître que la flotté HepttoBde*
anglaise ne periiicllait à aucun vaisseau de transporter en France l'armée de Klcber. Quand la dépêche du Commodore parvint au général en chef, nos troupes, qui avaient déjà cédé aux Ottomans la plupart des places conquises, se disposaient à évacuer le Caire. Kléber se hâta de donner contre-ordre, et de , faire armer les forts. Les moments étaient chers. Déjà l'armée ottomane, sous la conduite de Jussuf- Pacha , dépassait Belbéis , et se pprtait sur le Caire ; déjà l'ennemi poussait ses avant-postes à deux lieues de cette capitale. Klâier, dont le caractère s'était
Mar» 1800. amoindri depuis quelques moiS| retrouva sa grandeur
d'âme dès qu'il se vit en présence du danger. Il rallia les divisions françaises campées sous les murs du Caire ; il annonça à Tannée que, toutes les négociations étant rompues, elle ne devait plus songer qu'à Kiét^r recommencer la guerre. .Gomme il achevait de pren- Imm^kUMw dre ses dispositions , un officier anglais fut introduit îïmi* aupî'fis de lui, et lui remit une lettre de l'amiral Keith, «ogiaiM. commandant les forces de Sa Majesté Britannique dans la Méditerranée. Dans cette lettre, datée de Minorque, on signifiait, à l'armée française que, hors. le cas où elle consentirait à mettre bas les armes et à se rendre prisonnière de guerre , tout retour en France lui serait interdit. «Vous connaîtrez demain la réponse a que je fais à votre amiral, » dit Kléber à l'envoyé anglais. 11 ût ensuite, pendant la nuit, imprimer la lettre audacieuse de lord Keith, et la fit afficher sur les murs du Caire et autour du camp en la faisant suivre de cette phrase énergique ; « Soldats ! on ne <f répond à une telle insolence que par des victoires : « préparez-vous à combattre ! » Tous les Français , se reconnurent à cette généreuse indignation, et Von eût dit que Tarmée poussait un cri de guerre unanime (1).
PréiimînaircB grand vîzir et ses commissaires se réjouirent nouîeiîeba- dc l'attitudc dcs Angolais. Sans se préoccuper des refus de l'amiral Keith, et bien que la mer parût désormais interdite à Tarmée d'Orient, les agents de la
(1) Ce sont les propres expressions de Klébor d-^ns sa dépèche au gouvernement : il importait de leur conserver leur mâle simplicité.
CONSULAT. m
Porte osèrent exiger que Kléber et ses troupes se ré- iîIFTTsôô! signassent à obéir à la capitulation d'El-Arich. Vainement on leur représenta que l'Angleterre se proposait de la rendre nulle et de faire prisonniers nos soldats, les négociateurs ottomans prétendirent que l'Angleterre n'avait point qualité pour intervenir , et qu'il fallait avant tout que les Français se conformassent aux clauses du traité. Des conférences furent entamées de part et d'autre , durant lesquelles l'armée ottomane continua son mouvement de concentration : cependant Kléber préparait tout pour une
balailio.
Elle sengagea le 29 vcntùse (20 mars), en vue de Bataille la citadelle du Caire, et dans une plaine où s'élèvent "^^^^^t^^": les ruines d'Héliopolis. L'armée française présente au combat ne s'élevait qu'à dix mille combattants; elle avait à tenir tête à soixante mille Turcs, et il s'agissait pour elle de renouveler, dans de plus vastes proportions, la merveilleuse lutte du mont Thabor.
Kléber, comme autrefois Bonaparte à la bataille des Pyramides, rangea ses troupes en quatre carrés, dans les intervalles desquels il plaça l'artillerie, la cavalerie, et deux divisions d'un régiment dont les soldats combattaient montés sur des dromadaires. Derrière les grands carrés étaient postés, en seconde ligne, un petit carré de deux bataillons, l'artillerie de réserve, les sapeurs du génie, quelques compagnies de grenadiers et des détachements de différentes armes. Les doux carrés de droite étaient aux ordres du général Friant, ceux de gaucbe obéissaient au général Reynîer; le général Leclerc commandait la cava-
' Il
tu RÉVOLUTION FRANÇAISE
Uan 1800. lerie, le général Songis rartilleriei et le général Samson le génie.
L'avant-garde turque, sous la conduite de Nassif- Pacha, était retranchée dans le village de Matarieh, bâti sur les ruines d'Héiiopolis; elle étendait ses postes jusqu'au Nil, vers sa droite » et, vers sa gauche, jusqu'à la mosquée de Sibilly-Hallem. Entre les villages d'EI-Khanka et d'Abouzabcl, le caïap ilu ^lanJ vizir occupait un espace immense.
11 était à peine trois heures du matin lorsque Tarmée française se déploya sur sa droite , et atteignit une position occupée, près de la mosquée de Sibilly- Haltem, par un détachement de la cavalerie ennemie. Les Turcs se replièrent aux premiers coups de canon. Cependant les deux carrés de gauche arrivèrent devant Matarieh, tandis que les deux carrés de droite s*établirent entre le village d'Ël-Marek et les ruines d*Héliopolis. Pendant que ce mouvement s'exécutait, une forte division de l'armée turque , cavalerie, infanterie et mameluks, lil un circuit, et se porta dans la direction du Caire. Celte diversion, opérée sur les derrières de l'armée française, plaçait nos soldats entre deux feux. Le nombre d'hommes que commandait Rléber était trop peu considérable pour qu^il fût possible de prévenir cette manœuvre.
Le village de Matarieh fut attaqué par le général Reynier. Une colonne de soldats républicains, formée de troupes de diverses armes, se porta au pas de charge sur les retranchements ennemis , protégés par des forces nombreuses et par des batteries qui tiraient à mitraille. Les janissaires, qui occupaient ce poste,
C0N8UUT.
n'attendu ont point les Français; ils chargèrent, le Mars isoo. sabre au poing, avec une audacieuse furie. Les Français, unissant les ressources du courage à celles de la discipline, arrêtèrent leurs ennemis par une fusillade bien diric^ée, puis ils achevèrent de les tuer à coups de baioiuirlte. En peu d'instants les canons, lut» drapeaux, les eilets de cantonnement, et tout l'attirail de guerre que renfermait le camp de Matarieh, tombèrent au pouvoir de nos soldats. L'avant<*garde de Tarmée ennemie était détruite.
Le grand vizir, qui commandait le gros de Tarmée ottomane, se hâta d'accourir au secours de son lieutenant. Au moment même où les carrés du général Reynier, formant la gauche des Français, s'établissaient devant Tobélisque d'Héliopolis, le grand vizir et ses troupes prirent position sur des hauteurs entre les villages de Serikhaurt et d'El-Maiek. Peu d'instants après, on entendit une fusillade : c'était la division du général Friant qu'attaquaient des tirailleurs ennemis. Kléber prescrivit à Reynier de se porter sur la droite des Turcs, et d'attaquer le village de Serikhaurt. Pendant que ce jaouvenipnt s'exécutait, la division Priant chassait devant elle ses adversaires, et occupait le bois d'El-Marek, sur la gauche de l'ennemi. L'artillerie des Turcs, placée sur le front de bataille, était servie par des mains ignorantes, et son feu ne tarda pas à être éteint par la supériorité de notre tir. Soudain, on aperçut de loin les masses profondes de l'armée turque qui s'ébranlaient à la fois; on vit reluire une forêt de sabres et de brillantes aigrettes; les drapeaux de diverses couleurs, surmontés
Man 1800. de croissants et de crinières ondoyantes, se rappro*
chèrent avec la rapidité de la Ibudre. (filait une charî^c immense, acconijilie saiis ordre, niais courageusement, et par des multitudes fanatiques, pressées de se baigner dans le sang de l'inûdôle. Les carrés de droite, aux ordres de Priant , leur permirent de s'approcher jusqu'à demi-portée de fusil; et alors, comme à la glorieuse journée des Pyramides, les angles s'ouvrirent, et vomirent sur les Turcs des torrents de mitraille. Les soldats ennemis que les gré- Ions ou la fusillade ne pouvaient arrêter venaient bondir et mourir, impuissants, devant le front des carrés hérissés de baïonnettes. Telle fut l'issue de cette première attaque; niais les barbares ne se montrèrent point découragés.
La cavalerie ottomane , puissante et nombreuse malgré ses pertes, revint à la charge , et enveloppa de toutes parts les carrés français dans un immense carré dont chaque face présentait un développement d'une demi-lieue : nos soldats, toujours impassibles, ne se laissèrent point entamer. On eût dit que , pareils aux Gaulois et aux Gimbres leurs ancêtres, ils s*é* taient liés Tun à l'autre par des chatnes de fer. Étonné et consterné, le grand vizir tourna bride, et le gros de l'armée turque, fuyant avec lui, se replia en arrière vers le village d'Ël-Khanka. Les Français victorieux se portèrent sur ses traces, et, avant le coucher du soleil, ils entrèrent à leur tour dans El-Khanka, où l'ennemi n'avait point osé tenir. Le camp du grand vizir, avec d'innombrables dépouilles et des vivres en abondance, devint la proie des Français.
La nuit était venue; l'armée firanf^ise se croyait Hara isoo. en possession de la victoire ; mais bientôt le canon La luito retentit dans la direction du Caire. C'était la réserve "°*Ta^
direction dn
de 1 armée tuique, dont le matin mcmc les mouve- *^"* ments n'avaient pu être arrêtés, qui prenait à revers notre arrière-garde et les troupes chargées de couvrir la capitale de VÉgypte, Kléber se hftta d'envoyer des renforts sur ce point; et lui-même, au lever du jour, le 30 ventôse, il se porta, dans la direction opposée, du côté de Belbéis, pour compléter sa victoire de la veille. Sur toute la route les passages étaient encombrés d'aifûts, de bai^agcs, de débris.
En avant de Belbéis, quelques détachements de Finfanterie turque, cherchant à se rallier à Tarrièregarde du grand vizir, venaient enfin de prendre position et de faire face aux Français. Ils étaient appuyés par un corps de mille chevaux. La division Reynier s'arrêta devant la ville; la division Priant manœuvra obliquement vers la gauche, pour tourner la cavalerie ennemie. Celle-ci prit la fuite, et les détachements d'infanterie se replièrent dans la ville et dans les forts ; une partie de leurs positions leur fut enlevée, mais les Turcs, habiles à se battre derrière des murailles, se maintinrent jusqu'à la nuit dans Tun des forts de l'enceinte. Le lendemain, ils capitulèrent, et Belbéis fut occupée par les soldats 'de Kléber. • '
L'attaque dirigée par les Turcs du côté du Caire préoccupait la sûUicitude de Kléber : il importait à ce général qu'un audacieux coup de main ne livrât pas à l'ennemi cette ville immense, et ne Ht point naître,
95ft RÉVOLUTION FRANÇAISE.
lii^ isoo. J^ur les d(^rrières de notre armée, une insurrection redoutable. De nouvelles troupes eurent ordre de 86 porter sur le Caire, et de paralyser les attaques combinées de Nassif-Pacha et d'lbrahiin->Bey. Cependant la division Reynier continua de descendre la vallée du Nil, en s'éloignant de plus en plus du Caire, et Kléber suivit ce nriouvemcnt avec les troupes dont il pouvait encore disposer. Comme le général en chef arrivait en vue du ^lage de Koraïm , il aperçut de loin la division Reynier enveloppée par des forces nombreuses, et aux prises avec elles. Il se bdta pour dégager son lieulcnaiit ; mais lui-même il se vit assailli par une formidable cavalerie, et sa position devint critique. Les Français essuyèrent des pertes, mais bientôt ils réussirent à se dégag^er, et Tennemi se vit à son tour vigoureusement chargé. Il prit la fuite et se rejeta sur la route de Salahieb ; Kléber le suivit de près; mais les Français, retardés par le désastreux vent du raidi, eurent beaucoup à soufirir dans cette journée.
Le 3 germinal, on se battait depuis bientôt quatre jours ; mais enfin le grand \izir, toujours battu et poursuivi, abandonna la position de Salabieh, et se rejeta dans le Désert. En arrivant à Salahieh, les Français trouvèrent le vaste camp des Turcs, établi la veille sur un carré de trois quarts de lieue, abandonné presque sans' défense aux hasards d'une at> laque. Les Arabes l'avaient déjà en partie pillé; et Kléber, le long de cette route parsemée de débris et de cadavres, put voir à chaque pas une preuve de plus de la victoire des Français. La ruine de Tarmée
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du grand vizir était consommée : il ne restait plus Mars isoo. aux Français qu'à chasser les hordes qui menaçiuent le Caire, et Kléber se bâta de revenir, en arrière et de porter secours aux troupes à qui avait été confiée la défense de cette ville.
L*œuvre de ces troupes avait présenté de graves RéTdts difficultés. Par les soins des affents de rAndetorre et —
. . . , Noavelle
du grand vizir Jussuf, la population du Caire avait été taiaiiie, depuis longtemps travaillée dans le sens de la ré* volts : on n'attendait qu'une occasion favorable pour faire éclater Fincendie ; et le départ des troupes, chargées de vaincre à Héliopolis, n'avait pas tardé à faire croire aux conjurés que l'heure de l'airrauchisscment du Caire venait de sonner. L'insurrection , sourdement excitée, se manifesta d'abord dans le faubourg de Boulaq. La multitude se rua sur le fort Gamin, alors' défendu par moins de douze hommes. Cette faible troupe résista, et donna à quelques détachements de la garnison le temps de venir à son aide. Peu d'instants après, la population du Caire, éparse dans la plaine, vit accourir, dans la direction de la ville, les corps de mameluks et d'osmanlis qui, dès le premier jour de la bataille, s'étaient portés sur ce point pour opérer une diversion et couper la retraite de l'armée. A la vue de ces troupes, que commandaient Nassif-Pacha, Osman -Eflêndi, Ibrahim-Bey, Hassan-Bey, et tous les anciens chefs de l'Egypte, à Texception de Mourad, les habitants du Caire s'imaginèrent que les légions de Kléber étaient détruites jusqu'au dernier homme, et qu'on pouvait impunément briser le joug de la France. Ën quelques heures
liard i800. Nassif-Paclia étant entré au Caire au LruiL des acclaiuations du peuple, la révolte devint générale, et le massacre commença. Les comptoirs des Européens furent pillés, les Franes furent impitoyablement égorgés partout où ils se montrèrent, et le quartier général de la garnison fut assiégé de toutes parts. Deux cents hommes gardaient ce poste : ils tinrent bon, et repoussèrent les assaillants. Bientôt ces derniers, au nombre de plus de cinquante mille, occupèrent les rues et les carrefours, s'armèrent de fusils et de piques, et se livrèrent à tous les excès d'une violence sauvage. Les Cophtes, les Grecs, les chrétiens de Syrie, furent poursuivis et mis à mort; on traîna leurs cadavres dans la ville, on pilla leurs maisons, on fit main basse sur les Turcs qui avaient accepté des fonctions publiques durant l'occupation française. Le plus élevé en dignité parmi ces malheureux, Mustapba-Aga , périt dans l'atroce supplice du pal, entouré d'une populace qui répondait à ses cris par des hurlements de joie. Pendant deux jours le quartier général, enveloppé de toutes parts, fut exposé aux assauts continuels de la multitude ; les Turcs, retranchés dans les maisons voisines, dirigeaient un feu meurtrier sur la garnison de deux cents hommes qui occupait ce poste, et qui, dépourvue de munitions et de vivres, opposait une résistance désespérée. Vers le troisième jour, l'une des colonnes détachées de Tannée de Kléber vint au secours de cette poignée de braves, et réussit à la dégager. Cette troupe apportait, en outre, la nouvelle de la glorieuse bataille d'Héliopolis.
CONSULAT. Ul
Les Boldats français qui gardaient la citadelle et les Avra isoo.
forts faisaient pleuvoir des boulets sur la ville : la - colonne dont n us venons de parler, et qui obéissait au général Lagrange, se mit en demeure d'attaquer les Turcs et de dégager les forts; d'autres troupes, * envoyées par Kléber, arrivèrent sur ces entrefaites, et se joignirent à elle. Le général Priant, marchant à la tête de ce corps d'armée, engagea un combat dans les rues. Elles étaient barricadées, et l'ennemi tirait du haut des terrasses. Dans ce combat inégal, plusieurs officiers français, d'un rare mérite, furent tués ou blessés. Pour venir à bout de la résistance opiniâtre des Turcs, le général Priant fit mettre le feu aux maisons dans l'enceinte desquelles ils s'étaient retranchés; et l'incendie, se déployant sur plusieurs points, ajouta ses horreurs à celles de la fusillade et du massacre. Des deux côtés, le courage se signalait par des actes à*m dévouement héroïque ; les Turcs, dépourvus de munitions, organisaient des fonderies de canon et des fabriques de poudre, et forgeaient des boulets avec le fer des grilles des mosquées.
Le G germinal, c'est-à-dire vers le septième jour de la révolte, Kléber ramena au Caire une partie des trouves victorieuses à Héliopolis : il reconnut sur-lechamp combien la situation était devenue critique, et il se détermina à ne point risquer une attaque générale avant d'avoir appelé à lui de nouveaux renforts , et amassé des projectiles et des munitions dont, à leur tour, les Français commençaient à manquer. En attendant, il lit répandre le bruit de la défaite du grand vizir : une partie des troupes turques ajouta
RÉVOL. KHANl^. — CONSULAT. 1. ' t6
Avril 1800. foi à cette nouvelle, et les chefs proposèrent de capi*
tulcr; la population elles prêtres iiialiométans deaiandèreiil à conlinuor la lutte.
Kléber ne se déterminait qu'à regret à une bataille de rues, dont il était difficile d^entrevoir l'issue, et qui exposait l'armée aux plus grands périls : il eut adroitement recours à l'intervention du principal chef des mameluks, à ce même Mourad-Bey, que Bonaparte avait dépossédé de la puissance. Mourad-Bey n'avait point voulu agir de concert avec le grand vizir : autrefois maître de l'Egypte, il redoutait davantage, pour sa propre ambition , le gouvernement r^ulier des Turcs et des agents de la Sublime Porte, que Foccupation française, essentiellement transitoire. Ayant obtenu de Kléber, à titre de gouvernement, et comme vassal de ia France, la province du haut Saïd, il intervint dans la lutte, et vint aider l'armée républicaine à triompher de la révolte du Caire.
Son intervention fut toute d'autorité et d'influence; elle fut puissamment secondée par les succès que nos troupes , sous la conduite de Belliord, ountinuaienL d'obtenir dans le Yoslany (Egypte du milieu) et dans le Delta. Dans les journées du 11 et du lâ germinal, le combat recommença avec acharnement le long des rues du Caire, autour des forts et de la citadelle. Enfin, le 15 germinal, Belliard étajit revenu au Caire à la tête de sa c(»lonne, les Français su virent abondamment pourvus de vivres et de munitions, et tout fut disposé pour une attaque générale. Elle eut lieu, dans le quartier de Boulaq, dès le 16, au point du jour : le canon des Français battit en brèche les mu-
CONSDUT. . fis
railles crénelées ; chaque maison devint un petit fort Avril I800. qu'il fallut emporter, et, pour y parvenir, on eut de nouveau recours à l'incendie. Pour empêcher que la ville tout entière ne fôt livrée aux flammes, le général Priant fit offrir aux rebelles de leur pardonner ; ils rejetèrent cette proposition comme un témoignage de notre fail>lesse. Cependant la population de Boulaq ne tarda pas à s épouvanter des progrès de l'incendiei et à implorer elle-même miséricorde : on lui accorda la grâce qu'elle implorait , et tous les efforts des Français se concentrèrent du côté du Caire. Le 19 germinal, toutes les dispositions étant prises, trois colonnes d'infanterie s'engagèrent dans les principaux quartiers de la ville, et s'avancèrent en passant au fil de la baïonnette tout ce qu'elles rencontrèrent de mameluks, d'Osmanlis et d'habitants. Ceci se passait sur la droite et vers le centre de la capitale de VÉg-yple. Vers la gauche, le général Reyniei , à la léle de sa division, pénétra fort avant dans la ville par la porte de Bab-el-Charich , et il extermina tous les 0(r tomans qui osèrent lui barrer le passage. Près de quatre cents maisons furent livrées aux fiammes , et , de part et d*autre, les pertes en hommes furent trèssensibles. Cette bataille sanglante se prolongea jusqu'à la nuit.
Le lendemain, les barbares, découragés par le cbâtiment, cédèrent à la crainte, et entrèrent en pour- c«iM.
parlers. Us ohtinrent l'assurance d'un pardon général; mais les négociations durèrent trois jours, au bout desquels les Osmanlis et les habitants les plus gravement compromis se déterminèrent à quitter la
tu RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Mail 800. ville. Le 26 germinal « Févacuation étant consommée,
les F'rançiiis délruisirent toutes les barricades et. toutes les forliliciitions élevées par l'ennemi; le 28, Kléber fitaii Caire une entrée solennelle au bruit desdécharges répétées de rartillerie des forts, et sons les yeux de deux cent mille habitants vaincus et consternés. Cette bataille, livrée dans les rues de Bonlaq et du Caire, avait duré près d'un mois, et elle ne compensait que trop, par les soulTrances qu'elle avait causées aux Français, les glorieux avantages remportés autour des ruines d'Uéliopolis.
soitodM Uhistoire se montrera reconnaissante envers ceux (véDementi. goldats de k France qui surmontèrent ces rudes épreuves, et imprimèrent dans l'esprit des peuples barbares de l'Egypte un terrible souvenir qui ne s'est point effacé. Elle dira à tous les siècles que dix mille Français firent échouer, à Héliopolis, les efforts de soixante à quatre-vingt mille Turcs, dévoués autant que fanatiques; elle mentionnera , pour l*étonnement du monde, cette lutte si longue et si terrible, qu'une poignée d'hommes soutint, pendant vingt-huit jours , contre une population immense retranchée dans dés maisons, sur des toits, derrière des ruines. La France d'alors connut à peine les détails de cette merveilleuse lutte : toute préoccupée des exploits de ses fils sur le illiiii ou sur les Alpes, elle ignora en quelque sorte les prodiges de l'armée d'Orient, de cette élite de vieux braves qui, Kléber en tête, méritèrent , à force de dévouement et de gloire, qu'on pardonnât leurs mécontentements et leurs murmures, et qu*on ne se souvînt que de leurs triomphes.
CONSULAT. iiS
Dans le cours du mois de floréal, le ca pi tan -pacha Mai isoo. se présenta devant Alexandrie pour entamer des négociations; mais Kléber, que la victoire d'Héliopolis avait rempli d'une confiance exaltée, refusa toutes les propositions qui lui furent faites. L'Egypte était d'ailleurs calme et obéissante : la terrible leçon infligée aux Turcs, autrefois suzerains de cette contrée, avait fait croire au peuple égyptien que la Fatalité s'était prononcée en £aiveur de la France ; il se soumettait sans murmures, comme à la volonté d'ÂUahi le Dieu du prophète; et la domination de Kléber s'exerçait , dans toute la vallée du Nil, sans rencontrer de résistance de la part des races indigènes. Kléber s'était, d'ailleurs, montré doux et clément à l'égard du Caire, et sa générosité avait gagné les cœurs. Mourab-Bey se montrait Tallié fidèle de la France » et une partie des indigènes consentaient à s'enrôler et à combattre sous nos drapeaux.
Esprit judicieux et homme fort, Kléber ne recula pas plus que Bonaparte devant la tâche d'organiser l'administration et de réprimer les abus : il forma un conseil permanent, choisi parmi les hommes dont l'expérience pouvait l'éclairer, et dans le sein duquel toutes les mesures d'ordre et de direction générale étaient discutées. L'ambition de Kléber était de consolider la conquête de l'Egypte , et toutes ses pensées étaient dirigées vers ce but. Ce fut alors que s'ourdit en secret, contre lui, un complot dont il devait tomber victime.
Le vizir Jussuf n'avait point pardonné à Kléber la
r.iimplot
victoire d'Héliopolis et la destruction de l'armée ot- *''iïié£ï!*"
Sie RÉVOLUTION FRAKÇAISB.
Juin itjuo. toinane. De retour à Jaffa apn^-s sa défaite , ce ministre conçut le projet de se venger, par un lâche assassinat, du grand homme de guerre dont il reduutait le génie. Le fanatisme musulman lui offrait de faciles ressources. Il fit répandre des écrits mystiques qui appelaient les croyants au embat tacré ; il montra le paradis du prophète ouvert à tout serviteur d'Allah qui répandrait le sanj^' d'un infidèle : pour fortifier encore le dévouement ou l'esprit de sacrifice , il pro* mit sa protection puissante à quiconque choisirait , pour but de sa haine, le chef redouté de l'armée française.
Ses excitations furent écoutées : un a^a des janissaires, nommé Ahmet, se trouvait alurs disgracié et en exil à Jérusalem ; pour reconquérir la faveur de Jussuf , il médita de rendre à la cause de l'islamisme le service sanglant que réclamait le grand vizir. Un jeune pèlerin musulman, Soleyman-El-Halebi, 8*étant présenté à lui pour se plaindre de quelques injustices , il comprit , aux paroles de cet homme, qu'il pouvait trouver en lui le plus docile instrument. Après avoir exalté son fanatisme, il lui montra les récompenses promises au ciel par le prophète, et sur cette terre par le vizir, à tout croyant qui se dévouerait conlrc Kléber aux conditions du combat sacré. Soleyman, enflammé par ces paroles, accepta la mission de vengeur de Tislamisme ; les agas et les desser* vants des mosquées , dont il prit conseil , l'encouragèrent vivement à accomplir sa résolution. C'est dans ces dispositions que , s'étant rendu au Caire, il employa uu iiiuis entier à épier les démarches du géné-
CONSUUT. Ut
ral en chef de l'armée d'Orient, et à implorer la protection du prophète et la miséricorde d'Allah, le Dieu des croyants.
Kléber habitait la maison de Mourad-Bey à Giseh, non loin du Caire : comme il venait de passer en revue, dans l'île de Roudah, une légion auxiliaire, formée de Grecs, il se rendit au Caire pour examiner l'état de divers travaux de réparations qu'on achevait alors au palais, sa résidence ordinaire. Après avoir inspecté ces embellissements avec l'architecte Protain, membre de Tlnstitut d'Égypte, il assista à an repas officiel qu'il donnait aux savants, aux généraux et aux principaux administrateurs. Vers deux heures après-midi, il prit congé de ses convives, et il se rendit sur une terrasse, continuant de s'entretenir avec rarchîtecte des améliorations à introduire dans l'état du palais. Ën ce moment, un jeune homme , vétu à Forientale (c'était Soleyman) sortit d'une galerie où se trouvait une citerne, et s'approcha de lui pour lui baiser la main. En se relevant, le fanatique Soleyman plongea jusqu'à la g^arde son coutelas dans le côté gauche du général en chef , et la lame atteignit le cœur. A mai ! s'écria Kléber, je suis assassiné! et il tomba sans connaissance. L'architecte , ayant voulu saisir l'assassin , reçut plusieurs blessures profondes , et Soleyman réussit à se cacher dans les jardins.
Cependant la nouvelle de cette catastrophe se répandit dans l'armée. A peine Kléber achevait-il de rendre le dernier soupir, que déjà les soldats républicains, en proie à une fureur ardente, parlaient de
jûiîTïsôôr détruire le Caire et d'anéantir ce repaire de brigands. On parvint à les contenir dans leurs quartiers, et l'on se mit en devoir de rechercher le cou[)able. Vers le soir, le misérable auteur du crime fut découvert, tapi sous un nopal. Il nia ; mais , après avoir subi la bastonnade sur la plante des pieds, il se détermina à faire des aveux. Sur la promesse que lui fit le chef des mameluks de lui obtenir sa grâce, il se hâta de signaler tous ses complices, et ces derniers furent immédia* tement mis dans les fers.
Une commission militaire, nommée par le général Mcnou , et présidée par le général Reynier , jugea les auteurs du crime. Pendant qu'elle instruisait l'ailaire, Tarmée rendait à Kléber les derniers honneurs. C'était dans la journée du 25 prairial ( 14 juin ) que cet illustre homme de guerre avait succombé sous le poi«gnard d'un assassin. Par une coïncidence étrange , le même jour, et presque à la même heure, le digne émule de Kléber , Desaix , avait trouvé une mort glorieuse dans la plaine de Marengo. La France, leur mère commune, allait les associer dans un môme deuil.
UonDenn Depuis l'instant où Kléber avait cessé de vivre , le '""^dîî**"* canon tirait de demi-heure en demi-heure; le troià Kléber. gj^mg jQyp^ 25 prairial, toutes les troupes présentes
sous les murs du Caire se réunirent pour ensevelir le général en chef. Une tombe avait été creusée dans le
camp retranché d'Ibrahim-Bey : le corps de Kléber était porté sur un char de forme antique , traîné par six chevaux, et couvert d'un tapis de velours noir, parsemé de larmes d*argent. Quand les restes du
vainqueur d'Héliopolis eurent été descendus dans la juiuisoo. fosse, le secrétnire de Tlnstitut d'Egypte, M. Fourier, prononça loraison funèbre du général.
« Soldats, dit l'orateur en terminant, vous mêleras tt souvent à vos récits le nom chéri de Kléber; vous V ne le prononcerez jamais sans être attendris , et « vous direz : JJ ( tait 1 auu et le eompa£^non des sol- <r dats; il ménageait leur sang et diminuait leurs « souffrances...,
(t Et vous, Kléber, objet illustre (et dirai-je infor- « tuné?) de cette cérémonie qui n^est suivie d^aucune « autre, reposez en paix, ombre^ magnanime et ché- « rie, au milieu des monuments de la gloire et des « arts! Habitez une terre depuis si lungtemps célèbre; « que votre nom s'unisse à ceux de Germanicus, de. « Pompée, et de tant de grands capitaines et de <r sages qui ont laissé ainsi que vous, dans cette oon- « trée, d'immortels souvenirs! »
Après cette pompe funéraire, l'armée fut contrainte supplice
iJfîS
d'assister, sur l'esplanade du fort de Tlnstitut , à une aasaMinsde cérémonie d'horrible souvenir. Le fanatique Soleynian, et les trois ulémas ses complices, -avaient été condamnés à mort : leur supplice eut lieu sous les yeux des soldats et du peuple. Les ulémas périrent par le glaive , et subirent la mort avec lâcheté. 11 nV u tut pas de même de l'assassin. Ce malheureux eut le poing droit brûfé, et cette première torture ne fit que ^précéder l'alfreux supplice du pal : pendant que sa main était consumée par les flammes, le patient demeurait calme et silencieux; un charbon, s'étant détaché du brasier, roula vers son coude, et lui fit
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Juin 1800. éprouver une légère brûlure. Alors Soleyman fit entendre un cri pendant, h chef des mameluks lui reprocha avec ironie de supporter si impaljeiiiruent une douleur de peu d'importancei lorsqu'il soullraitsans se plaindre un châtiment atroce : « Chien , lui dit Soley- « man, sache que tu n'es pas di^pne de m'adresser la « parole ; fais ton devoir, et tais-toi. La douleur dont « je me plains n'était point ordonnée par mesjuijres. » Lorsque les chairs du poignet furent consumées, le misérable Soleyman fut empalé, et exposé, vivant . encore» aux regards du camp et de la multitude. Durant son affreuse agonie, il récita la profession de foi des musulmans : » Il n^y a point de Dieu que Ditii, « et Maho7net est son prophète ! » Il balbutia ensuite quelques versets du Coran. Comme les tortures qu'il subissait dcvenniont de plus en plus terribles, il demanda à boire. Un soldat, ému de pitié, allait le satisfaire, lorsquUI en fut empêché par le chef des mameluks. Après quatre heures d'une épouvantable agonie, Soleyiiiaii vivait encore, lorsqu'un autre soldat, ne pouvant soutenir plus longtemps ce spectacle, porta jusqu'aux lèvres du patient un vase d'eau, placé au bout de son fusil. Soleyman se hâta de boire, et immédiatement il mourut.
Mcnoii pri'na L'armée , veuve de son chef, demeurait sur le sol
le '
conir.inde- d'Eg-yptc : Te général Menou, renégat, sans talents et d'ECTpti* sans influence, héritait du pouvoir exercé par Bonaparte et Kléber; et le commandement militaire, en ses mains incapables, devait bient^^t tourner au détriment de la conquête. En attendant, la nouvelle des événements qui venaient de s'accomplir parvint en France :
CONSULAT. X8i
quelques rapports officiels de nos généraux échap- juin I800. pèrent au blocus, et furent remis au premier consul; les journaux anglais mentionnèrent le reste, et notre patrie ne tarda pas à connaître les glorieux triomphes d*Héliopolis et I9 désastreuse mort de Kléber. Bonaparte n'aimait point ce général; il supportait avec déplaisir ses habitudes frondeuses, sa jalousie, ses propos malveillants; il était en mesure d'apprécier, par les rapports adressés au directoire avant le 18 brumaire, et que le gouvernement n*avait reçus qu'a- ' près cette date, tout ce qu'il y avait de malveillance et de sourde hostilité dans le cœur de son rival; mais Bonaparte reconnaissait en Kléber de grands talents militaires; il admirait le courage, la présence d'esprit, l'intelligence de ce^chef , et il aimait à penser que la conquête de l'Égypte ne serait point perdue par de si vaillantes mains. En apprenant la mort inopinée de kleber, il éprouva un vif sentiment de douleur et d'inquiétude : ilse demanda ce que deviendraient notre ^ armée d'Orient et ses trophées. Quoique Menou eût à ses yeux la réputation d'un homme sans capacité et sans énergie, comme il était presque impossible de lui expédier par voie de mer un successeur et des renforts, le premier consul ne s'opposa point à ce que. le commandement d'Egypte demeurât aux mains de ce général. En revanche, il prit des dispositions pour tromper la surveillance de l'Angleterre sur les côtes du Delta : il s'entendit avec l'Espas^ne pour que les flottes de la France et celles de la Péninsule réunies cherchassent à opérer une diversion, à attirer l'attention de l'Angleterre du côté de l'Océan ou du détroit
98t RÉVOLUTION FRANÇAISE.
juiuiKoo. (le Gibraltar, et donnassent à une escadre française le tciii{)s nécessaire pour escorter jusqu'en Egypte un convoi qui porterait à notre armée six mille hommes de vieilles troupes, sitoation Cependant, quelque ^ave que fût la question d'É- /le la France, g^pjg elle n'était qu'uu seul côté du problème international discuté entre la France et TEurope depuis l'an 1702, et presque entièrement résolu par l'épée depuis les célèbres journées de Valmy, de Jemmapes, de Pleurus, de ïVivolii de Zurich et de Marengo. La victoire semblait avoir terminé tous les doutes : la* France se croyait enfin à la veille de jouir des bienfaits d'une paix aelielée au prix de tant de sacrifices; et le premier consul lui-même, si longtemps habitué à vaincre, se montrait maintenant de bonne foi impatient d'en finir avec la guerre, et de donner au monde quelque repos. 11 savait que la gloire du pacificateur rehausserait dignement sur son front la palme du con(iuérant. Sa politique, encore engagée vis-à-vis des partis dans une lutte inaperçue, mais dont il savait se rendre compte, lui faisait un devoir de concentrer contre les obstacles du dedans tous les moyens d'action et de puissance qu'il se trouvait forcé de dépenser au dehors. Et d'abord il s'attachait à bien comprendre quelles étaient en ce nionient, et depuis la bataille de Marengo, les dispositions des puissances européennes à l'égard de la France.
L'Aogiatorre L'Angleterre, persévérante dans ses entreprises et rAvtriehe ^^138 SOS ressentimonts , comme il convient à sa puispaVntrailé. sance^ se faisait moins que jamais illusion sur les ressources de la république française. Les premiers corn-
bats livrés pat Tannée du Danube et Tarmée de ré- juin 18oq. serve lui avaient fait craindre que FAutriche ne se fatiguât de soufirir, et ne consentît à conclure avec la France une paix séparée. Pour prévenir un échec aussi grave, elle avait offert au conseil aulique des subsides considérables , à la seule condition que TAutriche se résignât à combattre josqu*au 28 février (9 ventôse) de l'année suivante. Cette proposition engageait l'Autriche, et on hésita longtemps à Vienne, avant de raccepter. Mais, lorsque parvint le premier rapport de M. de MélaSi ce rapport daté d'Alexandrie le 14 juin, et qui annonçait prématurément la destruction de Tarmée française , le conseil aulique se bâta de conclure avec les agents de la Grande-Bretagne, et de souscrire à leurs conditions. Deux jours après, la nouvelle des événements de Marengo fut connue» et le cabinet de Vienne se repentit de ses promesses. Telle est la version la plus accréditée : quelques personnes croient t non sans apparence de raison, que rAulriclie n'accepta les subsides de l'Angleterre qu'après avoir appris la délaite de ses généraux. Quoi qu'il en soit, bien qu'en vertu de ce traité elle se trouvât en mesure de disposer de soixante millions applicables aux dépenses de la guerre, cette puissance chercha les moyens de consommer^ sans discussions et sans combat, le temps qui devait s'écouler jusqu'au jour où elle redeviendrait libre de pourvoir à sa propre sûreté sans le concours de l'Angleterre.
Il fallait prolonger Tarmistice qui suspendait les ^isrion hostilités sur le Danube et sur le Mincio, et c'était h. do Saiotie moyen de gagner du temps. L'Auiricbe conçut
ss^ RËvoLirnoN française.
juiii iëoo. ridée d'entamer avec la France une négociation artificieuse, qui serait conSuite de telle sorte que l'Angleterre ne pourrait s'en plaindre comme d'un manque de foi, tandis que la république, facilement abusée, laisserait ses armées dans l'inaction. Le cabinet de Vienne envoya à Paris un officier de mérite, le comte de Saint-Julien, qui fut churgi do remettre au gouvernement français la ratification de la convention d'Alexandrie, et l'acceptation de l'armistice proposé pour l'Allemagne.
M. de Saint-Julien avait été choisi tout exprès, a?eo parce que, étrantrer aux ruses de la diplomatie, il sem-
rAutriebe. ^ ^ , . , • ^, ' ,
blait propre a se laisser séduire par les ruses et les démonstrations du cabinet français, et, par cela même, à conduire à son insu la politique de la France dans un piège fort habilement tendu. Investi, en apparence, d*une mission de confiance ; porteur de lettres autographes émanant de l'empereur, et dont les expressions, adroitement calculées, tendaient à faire présumer que ses pouvoirs étaient très-étendus, il crut sans peine et il laissa croire aux autres que, sous prétexte d'armistice, il n*était envoyé à Paris que pour discuter les principales bases de la réconciliation entre la France et l'Autriche. M. de Talleyrand, fort désireux de conclure la paix, fut le premier à admettre les pouvoirs mystérieux du comte de Saint-Julien, à attribuer à sa mission une portée indéfinie ; le premier consul partagea cette erreur, et, grâce à la vanité du négociateur, qui voyait avec salisfaelion s'ag^randir son rôle, on s'occupa de part et d'autre à discuter, à débattre, à arrêter de concert les stipulations d'une paix
prochaine. On prit pour base les artideà du traité de juiii. isoo.
Campo-Formio ; on en reproduisit les dispositions principales. Puis, lorsque les conditions furent acceptées de part et d'autre, on pressa M. de Saint-Julien de les revêtir de sa signature. Avant de se déterminer à une démarche aussi grave , M. de Saint-Julien se défendit de son mieux : il allégua que ses pouvoirs étaient insuffisants, et que, s'il était venu étudier les moyens de terminer la guerre qui désolait l'Europe, il n'avait pas reçu mission de représenter son gouvernement dans toute la rigueur des règles diplomatiques. A force de le fasciner et de faire appel à son désir de célébrité, le premier consul et Talleyrand réussirent à dissiper les scrupules de l'aventureux négociateur. M. de Saint- Julien signa le traité, et partit immédiatement pour Vienne, èn compagnie de Duroc, l'aide de camp du premier consul , dont nous avons raconté la * mission à Berlin. Quand ils se présentèrent tous deux à la frontière d'Autriche, Duroc reçut ordre de ne pas aller au delà, et le comte de Saint-Julien continua seul sa route. A peine fut-il arrivé à Vienne et eut-il montré au conseil aulique les articles du traité conclu à Pans, t|u*il n'obtint, pour toute récompense, que le blâme le plus sévère. Au fond, le cabinet de Vienne voyait avec plaisir que le gouvernement consulaire avait donné dans le piège; en apparence, il afTectait le mécontentement et Tindignation. M. de Saint-Julien fut renfermé dans une forteresse , et M. de Thugut, % ^ au nom de l'Autriche, désavoua hautement la conduite et la signature de ce négociateur.
La conduite de l'Autriche fut sévèrement qualifiée
Août 1800. par le premier consul; et, en l'exposant dans le cours de ce récit, nous avons cru devoir suivre la version la plus accréditée. Pour être juste, il faut peut-être penser que l'Autriche, en onvoyant M. de S.nnt-Julien à Paris, avait rintcnlion* sincère de conclure la paix, et que, plus tard , de puissantes influences la déterminèrent à ne point donner suite aux négociations. Cette interprétation donnerait un caractère moins perfide aux façons d*agir du cabinet de Vienne. Quoi qu'il en soit, en désavouant le comte de Saint-Julien, le conseil aulique fit connaître au gouvernement français que son désir sincère était toujours d'arriver à une solution pacifique. Malgré le dépit qu'éprouvait Bonaparte, comme il tenait à hâter la fin des hostilités, il consentit à ce que de nouvelles négociations fussent ouvertes. Celte fois, l'Autriche, liée par ses engage- * ments, insista pour que l'Angleterre fût admise aux conférences qui allaient s'ouvrir; et le premier Des consul n*y mit point obstacle. En conséquence, il fut
aégodation j^^jj^ France , l'Autriche et l'Anerleterrc nom-
•érlensee sont * ' , ^ , . .
ouverteii rncraierit des plénipotentiaires, (lui se réuniraient à
ALuniTilio. ^ ' \
, Lunéville pour discuter les conditions d'une paix générale. L'Angleterre était loin du jour où le ministre Pitt, en parlant de Bonaparte, s'était écrié : Ne traitez jamais avec cet homme! Ët cependant ce jour datait à peine de six mois.
Bonaparte exigea qu'un armistice naval fût proclamé entre la France et l'Angleterre : c'était une condition insolite, et l'Angleterre s'y refusa. Ëlle sentait que le but du premier consul était de sauver Malte , que bloquaient alors les iloltes de la Grande-
CONSUUT. 987
Bretagne. On s'arrêta , de part et d'autre, à une sorte Août isoo. de transaction ; et il fut convenu que Malte et les villes maritimes d'Égypte pourraient recevoir des vivres, pourva que la provision n'excédât jamais les besoins de quatorze jours. Quand Bonaparte eut obtenu cette concession, il en exigea une autre plus sérieuse encore, et qui avait pour but de ravitailler en sécurité l'armée d'Ëg^ypte, et de lui faire parvenir des renforts. Le premier consul fit de cet envoi une condition absolue, que l'Angleterre refusa obstinément : cette clause, sur laquelle aucune des parties ne voulut céder, amena la rupture des conférences. D'un autre Bupturc
(les
cAté, à certaines ouvertures du gouvernement Iran - conférencoR. çais, qui tendaient à déterminer le cabinet de Pitt à conclure une paix séparée, l'Angleterre opposa la ferme résolution de décliner toute mesure dont le but serait dMsoler ses intérêts de ceux de ses alliés , particulièreiucnt de l'Autriche.
Au milieu de ces pourparlers, l'Europe apprit que LUedeMaitc rUe de Malte s'était rendue aux AuglaiSi après avoir, grâce au courage du général Yaubois et de la garni- ^i;^^ son française, opposé à l'armée assiégeante une ré- v^^*» sistance opiniâtre et héroïque. Réduite à neuf cents ^ '^"f dï"* hommes, de quatre raille qu'elle comptait avant le siei^e, celle prnison ne consentit à capituler, après huit sommations inutiles, qu'à la condition d'être transportée en France. Ainsi l'Angleterre continuait à prendre sur les mers sa revanche de notre gloire continentale. La France avait conquis la ligne du Rhin; elle tenait l'Italie septentrionale sous le louç;; elle balançait, sur le Danube, la puissance de l'Au-
RÉVOL. PRANÇ. — CONSOLAT. I. 17
Sept. 1800. triche; mais TAngleterre s'était emparée de la Martinique, de Sainte-Lucie, de Tabago, de Saint-Pierre,
de Miquelon, de iMinorque , et enfin de Malle, d'où elle pouvait h son aise paralyser notre domination en Égypte. De plus, dans le cours de la même campagne, elle avait détruit le pouvoir de Tippoo-Saëb, sultan de Mysore, le plus redoutable ennemi de Tambition britannique dans Fempire de Hnde.
incidenta Du côté du Danube, la lutte sernl)lait devoir nro- AUemagoe. chamcment recommencer. Le premier consul avait mandé à Moreau de dénoncer aux Autrichiens la cessation de l'armistice pour le 23 fructidor (40 septembre). De part et d'autre, on' avait accru la force des armées et complété les cadres éclaircis par la gnerre. L'empereur d'Alleniai;ne avait enlevé le commandement en chef au général Kray et au général Mêlas, et destitué, tant vers le Danube qu'en Italie, un nombre considérable d'officiers supérieurs, parmi lesquels on remarquait les généraux Ott, Elsnitz et Nauendorf. On les punissait de s'être laissé vaincre. En se montrant sévère pour des serviteurs malheureux, François 11 ne crut point encore avoir fait asseis pour rendre cou* rage à ses troupes et exalter leur oi^ueil. Il se rendit lai-même, avec l'archiduc Jean son frère, dans les rangs de raiiiice du Danube; il passa en revue tous les corps, et, par sa présence, il annonça à l'Europe sa volonté sérieuse ou supposée de vouloir énergiquement soutenir la guerre.
PnioDgatioii Mais, en dépit de ces semblants de résistance, l'anaUtîce. l'Autriche n'en fit pas moins demander la prolongation de Tarmistice. Moreau accorda sept jours, et prit
CONSOLAT. 8S9
les ordres du premier consul. Sa conduite fut approu- sept. isoo. vée, et Tarmistice prolongé de quarante-cinq jours, à dater du 8 vendémiaire (30 septembre), à la condition, souscrite par Tempereur, que les places d'Ulm, de Philipsbourg et dingolstadt seraient occupées par nos troupes. On étendit celte mesure à l'armée d'Italie et à tous les corps qui se trouvaient sur le territoire allemand. Cette convention fut signée à Hohenlinden, village qu^une victoire ne devait pas tarder à rendre illustre. Cependant Temperetir d'Allemagne rentra à Vienne, et y fut reçu en pacificateur par un peuple las de la guerre.
Le premier consul s'empressa de faire raser les comment fortifications d'Ulm, de Philipsbourg et d'ingolstadt. '^^Pu^l'*" C'était injustement dépasser les droits qu'il tenait de Tarmistice, c'était les interpréter peu loyalement. En Italie, 1 aruice Crançaise mit à profit la prolongation de l'armistice en dirigeant une expédition contre la Toscane, et en pacifiant de force ce pays, qui s'était soulevé contre nous. La ville d'Ârezzo fut prise et démantelée, à la suite d'un combat opiniâtre qui coûta beaucoup de monde à l'ennemi. Livourne, la Marseille de l'Italie, tomba au pouvoir- des Français, avec ses immenses magasins bien approvisionnés; et quarante-cinq bâtiments anglais, qui se trouvaient dans le port, furent capturés presque sous les yeux de l'escadre anglaise , arrivée trop tard pour protéger leur fuite. Sur ces entrefaites, le général Roger de Damas, à la tête d'un corps d'armée composé de Napolitains, venait d'occuper militairement les États de l'Église. Cette invasion ne menaça que d'une façon
Allemagne et
en Italie.
Sept. 1800. peu sérieuse l'armée franraisf», et il ne fut pas difficile à nos e^énérauxde contenir les Napolitains en deçà de la frontière romaine. La flotte anglaise, contrainte d^abandonner aux Français la possession de la Lii^urie et de la Toscane, fit voile vers Cadix, et mit le siège devant cette ville, que désolait alors la fièvre jaune. La population de Cadix, quoique décimée par le lléaii, opposa aux attaques des Anglais une résistance vigoureuse; et l'amiral Keith ne tarda pas à recevoir de son gouvernement l'ordre de cingler vers d'autres parages.
Reprise Lcs bascs de la paix furent discutées avec l'Au- Désociation». triclie, à la faveur de l'armistice. L'Autriche, par ses ministres plénipotentiaires, chercha à mener de front deux négociations différentes : l'une patente, et dans les conditions de laquelle elle désirait faire admettre FAngleterre; l'autre occulte et séparée, et dont les stipulations devaient demeurer secrètes jusqu'à l'époque où exj)i reraient les en£5;agements de la cour de Vienne avec la Grande-Bretagne. Bonaparte offrit de rendre le Piémont au roi de Sardaigne, et de limiter entre la Sésia et le Mincio le territoire de la répu- 4)lique cisalpine ; il proposa de céder à TAutriche Mantoue et SCS dépendances, de donner la Toscane à l'infant de Parme, et de constituer, au moyen de plusieurs provinces autrefois enlevées aux domaines pontificaux , une sorte d'apanage qui consolerait le £^and-duc de Toscane de la perte de ses États. La cour de Vienne demanda la limite de l'Adda ; elle exi- • gea que les trois h^ations de Ferrare, de Bologne et de la Bomagne lui iusseul cédées; eniîn elle prétendit
faire restituer au roi de Sardaigne et au grand-duc bept. iboo. de Toscane toulos les provinces dont ils s'étaient vu déposséder. 11 fut de nouveau impossible de s'entendre ; mais la France, par les soins du premier consul, profita de ce répit de plusieurs mois pour accroître • Teffectif de ses armées en Italie et sur le Danube, et pour se préparer dignement à toutes les éventualitub d'une nouvelle prise d'armes.
Ce n'étaient point là, d'ailleurs , les seules préoc- Le premier cupations de Bonaparte; et le repos de courte durée et le vieQZ qu'il avait conquis était mis à profit pour asseoir les répub&o. bienfaits de la sécurité et de Tordre à l'intérieur de la France.
Le coup d*État de bruniaire avait été une surprise pour le parti patriote : à mesure que la main de Bonaparte s'était appesantie plus lourde sur leurs épaules, les anciens chefs républicains avaient été dévorés par une jalousie intérieure, ou par des répugnances qui ressemblaient au remords. Tout le monde obéissait, mais peu de personnes consentaient à abdiquer; et les témoignages de confiance et de sympathie .qui, du peuple, remontaient jusqu'au premier consul, avaient souvent peine à couvrir de sourdes rancunes, des velléités de conspirateurs. Les Daunou, les Chénier, les Riouife, les vieux montagnards et les girondins émérites, croyaient les bienfaits do l'ordre achetés trop durement par le sacrifice de l'égalité. Ces hommes se disaient que le peuple avait été détrôné par un soldat, et, à l'exemple d'une nation célèbre par ses malheurs et par son génie aventureux, ils préféraient les dangers d'une liberté orageuse aux
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Sept. 1800. douceurs d'un esclavage tranquille. On a vu plus haut que, pendant l'absence de Bonaparte, ils s'étaient réunis dans certains conciliabules : le jour où parvint à Paris la première nouvelle du combat de Marengo, ce qu^OQ racontait de la bataille faisait croire qu'elle avait été perdue, et que leloile du premier consul s'était entin obscurcie. Soudain une joie qu'on s'imaginait être du patriotisme, et que l'histoire tiendra pour odieuse, se manifesta sur un grand nombre de visages. Plusieurs meneurs osèrent se montrer ; quelques-uns, jusque dans le salon de madame de Staol, délibérèrent sur les moyens d'organiser un nouveau consulat composé de généraux exaltés , et d'intro^ duire, dans le sens de la liberté , des changements assez graves dans le pacte constitutionnel de Tan VIII. Talleyrand n'était peut-être pas absolument étranger à ces espérances; Foucbé, le ministre de la police, jouait très-adroitement un double jeu : attaché par instinct, et par le souvenir du sang qu^l avait répandu, aux débris de la faction des jacobins, il entretenait des rapports avec les chefs de ce parti; il correspondait avec Augereau, le général de l'armée de Hollande, avec Bernadette, le général des armées des côtes de l'Océan, sur les moyens de rendre à la république les droits et la souveraineté dont Bonaparte Tavait firnstrée : mais, pour se réserver une porte dé- - robée et un refuge, il dénonçait, plus ou moins exactement, au premier consul les vœux et les projets des jacobins, et il le pressait de revenir à Paris. Lorsque les alarmantes rumeurs qui avaient d'abord circulé sur rissue de la lutte de Maren^o eurent été démen-
ties par des récits plus complets, Fouché eut peur sept. isoo. des sympathies de la Montagne, etîl se hâta de chercher les moyens de faire sa paix avec Bonaparte, et de lui livrer les secrets des patriotes. Bonaparte fut aisément dupe de cette conduite hypocrite ; il eut foi dans le dévouement de Fouché, et il conçut pour les républicains une haine ardente et des déûances profondes. Garnot lui fit peur; il s'inquiéta de Tamitié douteuse de Jour lan, de la vanité d'Augereau , de l'ambition de Bernadotte; mais, comme le moment n'était pas venu d'éclater, il dissimula avec un soin extrême ses craintes et ses ressentiments.
La tâche était facile, parce qu'il était fort : vaincu, iiabiie il n'aurait trouvé à Paris que la désertion et Vinj Ure du prraiiar
goimqK
(quinze ans plus tard, il en eut la preuve); vainqueur, il ne vit que des ennemie silencieux, s'abritant sous le masque de l'admiration, ou se dérobant derrière les multitudes empressées de saluer un mattre. L'armée d'Italie avait rendu de trop beaux services , elle était appelée à en rendre de trop considérables, pour être un seul moment oubliée. Le premier consul la remercia par des ordres du jour, par des harangues, par des distinctions : il distribua, au nom de la république, des sabres d'honneur et des mentions glorieuses qui, aux yeux des soldats et de leurs chefs, payèrent amplement le sang répandu. La brave armée du Danube ne fut point oubliée dans la répartition de ces récompenses : c'était comme un moyen de plus olfert à Bonaparte d'effacer Moreau. Parmi les témoignages de distinction que la valeur militaire recueillit à cette époque, il en est un que nous ne devons pas
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Sepi, 1800. passer sous silence , parce qu'il porta Tempreinte du
génie antique, de cette fastueuse simplicité qui présidait aux récompenses décernées à ses fils par la république romaine.
LaTn.,r- Daus los Faiigs de l'armée du Danube servait un premier' soMat d'uno haute vertu, et que la république citait *"FÎmoe. " avec or^ueil. Théophile Corret de la Tour-d'Auvergne, issu d'une branche bâtarde de la maison de Bouillon, avait pris du service sous Louis XV, et, déjà honoré du i^de de capitaine, avait combattu, en qualité de volontaire, pour la cause de l'indépendance américaine. Au moment où éclata la révolution française, ce guerrier modeste et brave vivait retiré près de Carhaix, en Bretagne, livré aux études de la science. 11 était alors âgé de cinquante ans, mais il s'enrôla sous le drapeau national pour combattre l'invasion étrangère; on lui offrit le grade de général, qu'il refusa, et ce fut comme simple capitaine qu'il fit les ()reniières guerres. A l'armée des Pyrénées occidentales , il guidait au combat une colonne qu'on appelait ïlnfemakt et qui déterminait presque toujours la victoire. Après la paix de Bàle, il fut fait prisonnier par un corsaire anglais, et détenu un an sur les pontons. Uentrc en France, il s'enrôla, comme grenadier, dans les rangs de raiiuée d'Helvétie, el il prit part aux travaux de la campagne de Zurich. L'année suivante , il servait , toujours comme soldat, sons les ordres de Moreau, et refusait les grades que lui méritait son courage. C'était un de ces hommes taillés à l'antique, qui se reposaient des fatigues d'un jour de bataille en étudiant Poiybe ou Tite-Live. Bonaparte
lui décerna, par un arrêté conBulaire, le glorieux titre sept. isoo.
de premier grejiadier de France, et, cette fois, la Toupd'Âuvergne accepta; cependant il ne voulut pas d'une pension que lui offrait le premier consul. Le 8 messidor an VllI, comme il combattait à Neubourg, dans la 4r5e demi-brigade, un hulan lui perça le cœur avec sa lance. L'armée du Danube pleura ce ^and homme, et lui creusa une tombe sur le champ de bataille : c'est \h que la Tour-d'Auverg;nc repose, la face tournée vers l'ennemi, comme s'il vivait encore. Par ordre du premier consul, on lui rendit un singulier hommage : on décida que sa place resterait vacante dans la compagnie de grenadiers dont il faisait partie , et que son nom serait conservé sur le contrôle. Chaque fois donc qu'on faisait l'appel , au nom de la Tourd'Auvergne , une voix répondait : Mort au champ d^honneur. Son cœur, embaumé, était porté en tête de la compagnie par le premier sergent ; et Tarmée , profondément touchée de ce spectacle , apprenait par quelles récompenses la république et le premier consul perpétuaient la gloire des braves.
Bonaparte conçut la pensée d'un autre hommage Honneur» non moins mérité , mais qui devait avoir pour la aul^'^ndre* vieille société française et pour TEuropé une plus grande signification. Le corps de Turenne avait été préservé des sacrilèges profanations accomplies dans le caveau royal de Saint-Denis, et on l'avait relégué par les soins d'un savant , dans une sorte de musée du de collection artistique. La fête du l^^" vendémiaire (anniversaire de l'ère républicaine) allait être célébrée. Le premier consul , pour lui don-
Sept 1800. ner plus d'éclat, ordonna que les dépouilles mortelles
de Tureiiiie seraient, ce jour-là, transférées solcniieiiciiient aux Invalides. Lâ cérémonie fut belle et populaire, dans la légitime acception du mot. Le corps du vieux maréchal de Louis XIV était posé sur un char funèbre» traîné par des chevaux revêtus de deuil : quatre généraux républicains , mutilés dans les guerres de la révolution , tenaient les cordons du poêle. Venait ensuite un cheval de guerre, presque entièrement semblable , par les ornements et la . couleur, à ce cheval de Turenne que les soldats appelaient la Pie y et auquel ils voulaient abandonner le soin (.le les conduire au coiiiLat. Cariiut proiiouça une courte et modeste harangue. Pour la première lois , depuis dix ans, les orateurs officiels s'abstinrent de déclamer contre U tyran Louis XiV , et de déverser l'outrage sur la cendre des Capétiens ; on reconnut , selon la belle expression de Lucien Bonaparte, alors ministre de l'intérieur, que, sur la tombe de Turenne, le siècle de la républiijue et le siècle du grand roi se donnaient la main. La réconciliation de l'avenir et du passé continuait à se cimenter , sous les auspices du premier consul.
Mesures Les témoignagcs matériels ne manquaient pas pour '^nperie attester le retour de la sécurité et de la conOance , les fonds publics s'étaient élevés à près de 50 francs, tandis que, la veille du 18 brumaire, le cours de la rente du 5 pour cent était tombé à 7 francs. Par une nouveauté (jui , plus que le reste , signifiait que la révolution touchait à son terme , le semestre échu fut payé en argent aux rentiers, il n'était plus ques-
i CONSUiAT. m
tion de papier^monnaie , de bons d*arrérage, de bons sept, tw, f/i' icquisiUons et de délé(jallons. Grâce à un système énepp^ique de centralisation , l'impôt avait été perçu en valeurs sonnantes, et le gouvernement consulaire se trouvait en mesure de retirer de la circulation toutes les valeurs fictives. Les armées étaient nourries sur lé territoire ennemi, et, au moyen de contributions do guerre levées à l'étranger, le trésor de la répulilique s'était vu affranchi de sa plus lourde charge. La banque de France ne comptait guère que six mois d'existence; mais, grâce au concours efficace du gouvernement, elle avait pu rembourser ses effets à mesure que les porteurs s'étaient présentés ; et le commerce, rassuré par cette exactitude, avait bientôt, pour sa part, accepté les billets de banque comme une monnaie sérieuse.
Relever le crédit public, rétablir Tordre dans les finances, c'était là, après dix ans d'expédients révolutionnaires, de confiscations et de banqueroutes , entreprendre une tâche qui semblait dépasser les eflbrts d'un homme. Pourtant le bien s'opéra sans secousses, graduellement, et en fort peu de temps. Sans doute l'initiative de cette réparation appartint au premier consul : il porta dans les affaires fiscales cet esprit de régularité et de discipline qu'il avait puisé dans les habitudes de la guerre, et qui ne se heurtait à un obstacle qua pour le vaincre. Mais il est juste de reconnaître que le pays tout entier se prêtait à de si utiles réformes. Ën Franco, il y a des crises de folie sublime et des crises de sagesse non moins étonnantes. Gomme tout le monde allait au-devant de
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Sept. 1800. la pensée de Bonaparte^ la spontanéité de la nation
ciitrelcnait la confiance; les résultats déjà accomplis en préparaient d'autres plus merveilleux. L'ordre fut assez promptement rétabli , parce que la nation entière en sentait le besoin. C'est là, en partie, que résida le secret du succès qu'obtint le premier consul dans les questions qui se rattachaient au revenu de l'État ou à la prospérité nnancièrc. Ajoutons, pour être exacts, que si le rétablissement du crédit public s'opérait assez promptement pour dépasser toutes les espérances, cette situation n'était bonne que comparée au chaos et à- la détresse de la période directoriale et du réL,nme de la terreur. On espérait, on voyait reparaître les écus, la* renie moutait; mais rien de tout cela n'avait encore eu lieu sur une vaste échelle, et on se tromperait fort si l'on s'imaginait que les embarras financiers étaient écartés , comme par enchantement ; si Ton admettait qu*en moins d'un an, depuis le 18 brumaire, Bonaparte avait réussi à sauver du naufrage la fortune publique et la fortune privée. On était loin d'un tel prodige, et c'est là vrauneuL que l'impossible eût commencé.
A la faveur de l'armistice de Hohenlinden, on croyait à une paix prochaine, et l'Europe se préparait à cette éventualité sans 8*étonner de l'ascendant de la France. A l'intérieur, la justice et l'administration fonctionnaient sans obstacle, et, sous la main puissante du premier consul , on voyait reparaître le droit et la hiérarchie. Cependant toutes les blessures de la société n'étaient point cicatrisées, et l'opinion publique, encore opprimée par des violences ou éga-
CONSUUT. S69
rée par de faux préjugés, ne se prêtait que difficile- sept isoo. ment à certaines réparations promises par le gouvernement consulaire. Les prêtres catholiques étaient Aperça rentrés en France , et , à la seule condition par eux i^MtoatiM souscrite d'obéir aux lois, ils vivaient à Tabri de la ^ ^iisfeux?"' persécution et de Texil. En face d'eux existait encore le dev'^ô schismatiqiie, qui avait jadis accepté la constitution civile, et qui disputait aux prêtres orthodoxes le droit de convoquer le troupeau des fidèles dans les édifices religieux. La plupart des églises et des chapelles étaient encore libres, et n'avaient été ni détruites ni converties en bâtiments militaires, mais elles appartenaient aux communes, et les autorités municipales se montraient ordinairement fort peu disposées à les rouvrir et à les rendre au clergé, fût-ce même à titre précaire. L'administration , toujours imbue des doctrines de l'école voltairienne, redoutait le fantôme de la superstition et les ravages du fanatisme. Pendant qu'elle . ne cédait que lentement et de mauvaise grâce aux sollicitations des prôtrès assermentés ou non, il se formait dans les rangs du clergé un parti déjà nombreux et influent : c'était celui qui, par scrupule de conscience ou par sympathie pour les institutions du passé, se refusait également à accepter le scltîsme de 1791 ou la constitution politique de l'an Vlil. Les ecclésiastiques de cette catégorie, animés de ce prosélytisme généreux que le malheur entretient, ne voulaient souscrire aucun pacte avec la république; ils laissaient au reste du clergé la jouissance plus ou moins contestée des temples, et ils allaient eux-mêmes dans les maisons, dans les gre-
tlO RÉVOLUTION PRANÇAISB.
Sept. 1800. niers, dans les souterrains , prêcher la vieille doctrine calholique et conférer les sacrements. IMus ils se tenaient en dehors de la loi, plus les fidèles les acceptaient comme les seuls prêtres purs de souillures, comme les viais ministres de Jésus-Christ. Tandis que les populations hésitaient, les institutions léguées au pays par la convention nationale se montraient tenaces et portaient des fruits de division. La loi chrétienne prescrit le repos du septième jour; la loi civile, encore en usage dans la république, avait substitué la décade à la semaine, et il s'agissait de faire prévaloir le dimanche sur le déeadi. Beaucoup de citoyens, cédant à de généreuses inspirations, en étaient revenus à la pratique du christianisme, et fermaient leurs boutiques le dimanche; les autorités locales, les débris du parti jacobin, les esprits forts du philosophisme, tenaient énergiquement au repos décadaire. Aux yeux* de heaucoup de ces gens-là, persécuter les prêtres et abolir le dimanche, c'était protester en faveur de la répuljiique conlre la tyrannie du premier consul. Bonaparte, un moment embarrassé au milieu des réclamations contraires, prit le parti de statuer que chaque culte et chaque citoyen seraient libres de se reposer ou de fermer boutique, selon leur volonté particulière, sans avoir de contrôle à subir. Le décadi fut maintenu comme jour de repos administratif; mais par cela seul qu'on permettait de sanctifier le dimanche, la population presque tout entière, dominée par ses traditions religieuses ou par ses mœurs , abandonnait le décadi, et faisait justice de cette innovation ridicule autant que tyrannique.
CONSUUT. «11
Les émigrés, par l'excès de leur conUance, attes- oct. isoôT laient la clémence et la force du pouvoir consulaire. De toutes parts ils rentraient; les uns obtenaient sans ^poutiqae
* « «» 1 » deiémigréi.
peine que leurs noms fussent effacés de la liste la* taie des proscrits; les autres se passaient de cette
luiiiialilc, et reparaissaient en France pleins d'espoir; souvent mônie ils affichaient la prétention de reprendre, de gré ou de force, leurs propriétés jadis con* fisquées; ils troublaient les acquéreurs de biens nationaux; et quand on doutait de leur influence ou de leurs droits, ils ne se faisaient pas toujours faute de mettre en avant les volontés du premier consul, d'annoncer que Bonaparte soutenait leurs réclamations, et ne tarderait pas en finir avec la ^ni révolutionnaire. Tout ce mouvement était imprudent ou prématuré. Le retour des émigrés n^inquiétait pas le parti républicain, poui vu que ces hommes, revenus de l'exil, acceptassent les faits consommés durant leur absence. Menaçaient-ils de réaction? la vieille querelle de 1792 renaissait plus vivace et plus opiniâtre, et Tœuvre de conciliation imaginée par Bonaparte était compromise.
Les gouvernements qui ne jugent pas à propos d'abdiquer ou de se laisser détruire ont des devoirs à remplir, dans l'intérêt de leur propre sécurité : c^est exiger d*eux Timpossible que de leur interdire le droit de se défendre. Bonaparte voulait bien pacifîer le pays^ mais il tenait a conserver le pouvoir, el il n'avait ni la volonté ni la force de restaurer l'ancien régime. Il se fit rendre compte, par le ministre de la police générale, de la situation des émigrés , des dis-
in RÉVOLUTION FRANÇAISE
Oct 1800. positions que ces proscrits de la république manifestaient encore. Au dire do Fouché, qui parlait d'ailleurs en s'étayani de preuves matérielles, la li^te générale des émigrés» telle qu'elle avait été imprimée, présentait une nomenclature de cent quarantecinq mille noms. Cette liste avait été formée au moyen de listes partielles dressées par les autorités locales, que la convention avait chargées de cette opération RadiatioDt de police. Les divers gouvernements qui s^étaient
Mr la liste dei succédé dcpuls 179â avaient rayé un grand nombre r.t^ories <l'i»dividu8 de cette liste, et, pour sa part , le direc- ' ' toire exécutif avait autorisé treize mille radiations, lalute. Beaucoup d'inscriptions collectives frappaient des groupes nombreux sous la dénomination d'héritiers, de représentants, d'enfants; et il arrivait même que ces inscriptions collectives embrassaient parfois dans leur généralité une foule de familles inconnues aux émigrés dont la succession était ouverte, inconnues à l'Etat ou aux magistrats. Le ministre de la police générale faisait observer avec raison que, sur une inscription aussi vague, on ne pouvait constituer, en pleine sécurité, aucun citoyen en état d'émigration. Il ajoutait que l'inscription des enfants n'était pas plus régulière; que le fait d'émigration devait être réputé personnel. De plus, beaucoup de cultivateurs et d'artisans étaient portés sur la liste générale, et la plupart l'ignoraient, parce qu'ils n'avaient quitté leur pays que pour chercher ailleurs des moyens de subsistance, et non par cause politique. Fouclié demandait qu'on se hAtAt de rendre à ces maliieureux le titre et les droits de citoyens. 11 réclamait la même
COiNSULAT. tn
I- faveur pour les prêtres non assermentés que les lois oct isoo,
de proscription avaient condamnés à la déportation } perpétuelle» et qui, rentrés sous le bénédce de lois
plus justes, ne pouvaient, être considérés coniuie ayant émigré. Après cet exposé rapide d'une situation demeurée longtemps confuse, le ministre de la police demandait que le gouvernement revisât la liste générale des émigrés, et la réduisit aux seuls noms qui, en saine logique, méritaient d'y être maintenus.
Par suite de cette démarche, dictée par le premier consul, le gouvernement, sur l'avis du conseil d'Etat, rendit, le 28 vendémiaire an IX, un arrêté qui statuait sur le sort des émigrés rentrés en France, et sur celui des personnes qui pouvaient être rayées de la liste, ou qui devaient y être maintenues. Aux termes de cette décision, toutes les radiations précédemment accomplies étaient déclarées valables et permanentes; les laboureurs, journaliers, ouvriers, artisans, gens à gages, les femmes et les enfants d'émigrés, étaient éliminés de la liste; il en était de même des personnes inscrites collectivement et sans dénomination individuelle : se trouvaient également rayés les chevaliers de Malte présents à Malte lors de la capitulation de cette tle, les individus sortis de France avant le 44 juillet 47S9; enfin, les ecclésiastiques déportés par la volonté des lois révolutionnaires. Étaient maintenus sur la liste des émig/és, ceux qui avaient porté les armes contre la France ; ceux qui, à l'étranger, avaient continué de faire partie de la maison militaire et civile des princes du sang royal ; ceux qui avaient accepté de ces princes,