LIVRE QUATRIÈME
Préoccupé de tout ce qui intéressait la grandeur de juoi. isoo. la France et sa propre gloire, le premier consul vou- sitnMion
lait nous rendre une marine et des colonies : faute de an
. point de TU
ces deux cléments de prospérité et de lorce, une na- ,
* * 'la piilitiqiic
tion est nécessairement condamnée à étouffer sur le «»t^«urc. continent, à n'exercer d'action que sur un coin du monde. Depuis le premier coup de canon tiré sur nos frontières en 1792, la France avait considérablement
développé sa puissance et sa renommée : elle avait conquis la ligne du Rhin , et s'était entourée , du golfe de Gênes nu Znyderzée, d'une ceinture de petites républiques formées à son image et emportées dans son mouvement. L'Espagne subissait son amitié ; la Prusse et les petits cercles de TEmpire sWimaient heureux de demeurer neutres ; la Uussie hésitait , et laissait néanmoins entrevoir des dispositions pleines de bienveillance; l'Autriche était tenue en échec sur Le Danube et sur l'Adige; et l'Angleterre, épouvantée de ses sacrifices, commençait à ne point connaître de régions où il lui iï^t possible d'acheter contre nous la haine d'un gouvernement ou celle d'un peuple." Tous ces résultats étaient [)oui la France un sujet d'orgueil;
R£V0L. FAAliÇ. CONSULAT. 1.
306 RfiVOLtmON FRANÇAISE.
JaiU. 1800. mais si, du haut de sa grandeur continentale, elle jetait un regard sur les mers, le spectacle changeait pour elle, et elle se voyait promptement réduite à détourner ses yeux attristés, sous peine de n*avoir d*autre perspective que la ruine de notre ancienne puissance coloniale, et que le pavillon anglais Oottant, presque sans rival , sur nos établissements conquis, sur nos possessions perdues.
L'Eip«gn« ^ question de Tlnde pouvait être ajournée , du
'lïniânV' moins elle se rattachait à la question d'^ypte; mais, Boniiiiarto sur un autre hémisphère, Bonaparte ambitionnait
à donner des Thonneup dc Tcssaisir Saint-Dominsruo ot la Louisiane.-
colonies
àiaFraoce. Saint-Dominguc fera plus tard l'objet d'un récit spécial : quant à la Louisiane, elle appartenait à l'Espapie, en vertu d'une stipulation qui datait de 1763. Le premier consul ouvrit des négociations avec la cour d' Espagne, pour. obtenir la rétrocession dc cette vaste colonie à la France. A la suite de ces pourparlers, une convention éventuelle l'ut signée, le 10 vendémiaire an IX, à Saint-Jldefonse, entre la France et PËspagne. En échange de la JLouisiane , Bonaparte s'engagea à procurer en Italie, à Tinfant de Parme , un agrandissement de territoire avec le titre de roi : les troupes françaises occupaient alors la Toscane , et cette contrée semblait naturellement destinée à former le nouveau royaume. Au besoin, la France se proposait de constituer cet État souverain , en adjoignant les trois légations romaines au duché de Parme. Pour TEspagne, indépendamment de la Louisiane qu'elle nous donnait, elle s'engageait à tenir dans ses ports, à la disposition dc la France, six
Uigiiizeo by LiOOgle
vaisseaux de guerre de soixante-quatorze canons, jmii. isoo.
Nous ne tarderons pas à voir ce pacte confirmé et tenu, au ^rand ùtonnemcnt de l'Europe, qui ne pouvait se lasser d'admirer l'ancien protégé d'Augustin Robespierre , l'officier corse qui avait repris Toulon , le premier magistrat de la république française faisant servir son influence et ses victoires à or^-aniser un royaume, pour le donner en apanage à un prince du sang des Bourbons. Pour le moment, le secret de ces négociations était gardé, et l'attention publique se portait avant tout sur la question des neutres. Quêtait le temps où se formait en Europe, contre la puissance britannique , une ligue nienaçanle , à laquelle prenaient part tous les Etats maritimes du Nord.
Cette question des neutres, tant de fois débattue , Q»c»tion
* ' ' des oentres.
est de celles qu'il n'est pas permis d'indiquer en passant, sans essayer de les rendre claires par une esquisse rapide.
Les nations civilisées, en posant les bases du droit des gens, n'ont accompli que la moitié de leur tâche ; le droit des gens existe sur* la terre ferme , il n'est point encore établi sur les mers. Sur la terre, quand des peuples se font la guerre, la querelle est vidée entre les armées et les gouvernements : les regnicoles paisibles ne sont point enveloppés dans la lutte. Le vainqueur s'empare des villes , détruit les remparts , enlève les fonds publics, substitue sa volonté et son action à la volonté et à l'action de la puissance vaincue; mais il s'interdit le pillage des propriétés privées; il ne réduit plus en état de captivité les
308 RÊTOLimOlf FRANÇAISE.
JuiU. 1800. populations inoffensives; il n'interdit ni les transactions, ni la culture Hes tt^rrcs, ni la récolte des fruits, et il Mc fait sentir sa puissance que par une ag^avation d'impôts désignée sous le nom de contribution de guerre. Sur les mers, il n'en est point ainsi : les anciens usages de la barbarie sont en pleine vigueur : on s'arroge le droit de piller les vaisseaux de commerce de la nation avec laquelle on est en lutte, et ces vaisseaux ne sont, au demeurant, que des propriétés particulières; on fait les équipages marchands prisonniers de guerre; on eierce d*une manière sou» veraine, et selon les hasards de la force, le droit rigoureux de confiscation. Tout cela est admis, reconnu, et pour ainsi dire incontesté.
Dès lors que les bâtiments ou les corsaires peuvent capturer les bâtiments de la nation avec laquelle leur propre pays est en .guerre, il s'ensuit qu'ils revendiquent le droit de s'assurer de la nationalité réelle de tout navire qu'ils rencontrent. De là cet examen et ce contrôle qui consliluent ce qu'on appelle le droit de viêite.
Les puissances maritimes ne s'accordent pas sur la portée de ce droit L'Angleterre, qui aspire à la tyrannie des mers, veut l'exercer dans toute sa rigueur,
par mesure de liante police, et sans contrôle. Les autres nations, que cette inquisUioii du fort trouble et contrario, ont souvent protesté contre la prétention des Anglais, et érigé en axiome de droit public la formule suivante: « Le pavillon neutre couvre la marchandise ennemie. » A l'abri de ce principe , les commerçants d'un pays en guerre avec un autre pays
G0N8UUT. .309
se croient en droit d'expédiép leurs denrées ou leurs juul mo. marchandises, en empruntant J licle ou le concours de la marme d'une tierce nation qui n'est en guerre avec aucune des deux parties belligérantes. Ces opérations sont coûteuses , mais elles profitent beaucoup aux puissances neutres qui s'en chargent.
Les marines neutres reconnaissent d'ailleurs sans difûculté que le droit de transporter des marchandises des pays qui sont en état de guerre est soumis à des règles de justice naturelle : ainsi elles admettent qu*il n*est point licite de faire avec une puissance un genre de commerce qui soit un acte d'hostilité contre une autre. De là une exception pour certains objets dont le transport est nécessairement interdit dans le cas donné , et qu'on appelle objets de contrebande : ce sont spécialement les armes et les munitions de guerre. De là encore la prohibition qui pèse sur les neutres, de porter aux ports ou aux places en état de blocus, des approvisioiioements en blé et en vivres.
La France a toujours mis sa gloire à faire respecter ces principes, et TAngleterre n*a cessé d'employer son génie et sa force à les contester, à les méconnaître. Les ordonnances de Louis XIV proclamaient la fVanchise des pavillons et la liberté des mers, et ce fut pour la mémoire du grand roi Tun des titres les plus illustres. A Tépoque de la paix d'Utre'cht, la France, abattue par de longs désastres, trouva encore assez d'énergie pour faire consacrer cet adage : « Le pavillon neutre couvre la marchandise. »> Cependant l'Angleterre, qui dominait sans rivale sur l'Océan, se joua du principe qui garantissait les droits
juiii. ibuo. des neutres, jusqu'au moment où, à la suite de Téinancipation des Etats-Unis , la France et la Russie réussirent à s'entendre, et à Taire accepter à toutes les marines de second ordre les dispositions ci-après énoncées:
« Les vaisseaux neutres peuvent naviguer librement
de port en port et sur les C(Mes des nations eii guerre.
« Les effets a[àparlenantaux sujets des puissances en guerre sont libres sur les vaisseaux neutres, à l'exception des marchandises de contrebande.
tt Pojur déterminer ce qui caractérise un port bloqué, ou n'accortlera cette dénoininalion (ju'à celui où il y a, par la dispusition de la puissance qui l'attaque avec des vaisseaux arrêtés et suffisamment proches, un danger évident d'entrer.
« Le droit de visite ne peut s'appliquer & des navires sous convoi, la certitude de la légitimité du pavillon étant prouvée par le seul fait de la présence des bâtiments de guerre de la nation dont ces navires sont la propriété. »
L'Angleterre n'a jamais voulu, admettre ces principes dans leur sincérité : tantôt elle s'est arrogé le droit de visiter les navires voguant sous convoi ; tantôt elle a mis au rang des objets de contrebande, nonseulement les armes et les munitions, mais encore des matières premières, telles que le goudron et le chanvre ; tantôt enfin elle a donné à la fiction du blocus une extension dérisoire , en plaçant en état de blocus des espaces de deux cents iieucs de côtes observées par un seul bâtiment de la marine britannique. Ainsi elle acceptait pour vraie et légitime cette
déclaration de lord Ghatham , « qu'il ne devait pas Août isoo.
« être tiré sur la mer un seul coup de canon sans la " permission de rAnglelerre. »
La république avait trouvé, dans les archives de la monarchiei le principe de la liberté des mersi et elle y était demeurée Adèle ; le premier consul n'avait ^arde de répudier ce vieil héritage de la politique des Bourbons, et il se dévoua loyalemcni à d(Mbndre la • iranchise des pavillons et les droits des neutres. Cette cause était loin d'être triomphante; et depuis sept ans les États-Unis eux-mêmes , qui nous devaient tant , avaient consenti à abandonner le principe. Il est peutêtre superflu de constiitci que, duiant les guerres de la révolution, la France, louL en proleslaut en faveur du droit des neutres, se vit forcée de les méconnaître pour lutter à armes égales contre TAngleterre : elle exagéra même plus d'une fois les rigueurs dont les Anglais prenaient l'initiative contre elle, et la marine marchande des Etats-Unis eut beaucoup à en souffrir.
La Suède et le Danemark n'avait ni point voulu flé- L'Angietern chir devant les préteotions de l'Angleterre: ppur sous- ie8j.Hi!!ancea traire leurs navires de commerce au droit de visite , «et ouvcntcn ces deux puissances les tirent escorter par des convois , ^"^^i
1 * la qoesUon
de bâtiments de guerre. L'Angleterre osa ne point tenir compte de celte précaution , et les pavillons suédois et danois furent à plusieurs reprises humiliés par la marine britannique. La cour de Copenhague demanda réparation: pour toute réponse seize vaisseaux de lig-ne anglais passèrent le Sund, et vinrent s'enibosser devant Gopenliague , dans les derniers jours du mois de thermidor an YIU (août 1800).
oeatrei.
Sept, im, MeBacé par un eDnemi si redoutable, le DaDemark
L'emperenr céda , 1X1318 avco dignité, et sans faire fléchir les
defioMieiiiet . .
«ijjjjjjt principes. L'Ani^lelcrre triomphait , lorsque bientôt , itH^^'iret à son ^rand fléplaisir, Paul 1er ^ empereur de Uussr;, aogifu.. évoqua l'affaire. Protondement irrité contre les Anglais, ce prince dénonça la conduite de la Grande- Bretagne aux cours de Berlin et de Stockholm, et les invita à s'unir à lui pour faire prévaloir les droits des neutres. 11 fit plus, il mit Temhargo sur les navires britanniques , et séquestrer tous les capitaux anglais qui se trouvaient en Russie. C'était répondre à l'injustice par une injustice plus grande encore: les petites puissances n*osèrent accepter la solidarité de ces mesures violentes , et Paul consentit pour le moment à ne point y donner suite.
coDTeoUoD Tandis que la Russie venait ainsi en aide aux neula Fraïw et trcs , la France obtenait un résultat inattendu en Éuul^unia. déterminant les États-Unis à reprendre pour leur propre compte les principes qu'ils avaient désertés depuis sept ans. Le 9 vendémiaire an IX , une convention ratifiée de part et d'autre mit fin aux démêlés qui s'étaient élevés entre le cabinet de Wasiiington et la France; et les Etats-Unis décuKreul à leur tour que le pavillon couvrait la marchandise, et que le droit de visite ne pouvait être imposé à des navires convoyés. Ainsi le grand principe de la liberté des mers unissait et liguait contre TAngleterre toutes les puissances maritimes des deux mondes , et les germes d'une prochaine alliance entre la France et la Russie continuaient à se développer.
Ce fut vers le même temps' que, touché des pro-
GONSnUT. 513
cédés adroits de Bonaparte, et vivement irrité de ce oct. isoo. que les Âni^^lais s'appropriaient l'île de Malte, le czar Paui lemnit Paul adressa a Bonaparte une lettre conçue en ces ^ ^ ceii« termes : Citoyen premier consul, je ne vous é^^^is j.^^|^jjj||<^ « point pour entrer en discussion sur les droits de « l'homme et du citoyen : chaque pays se gouverne « comme il l'entend. Partuul où je vois à la tête d'un « pays un homme qui sait gouverner et se battre , « mon cœur se porte vers lui. levons écris pour vous « faire connaître le mécontentement que j'ai contre «f TAnglelerre , qui viole tous les droits des nations , « et qui n'est guidée que par son égoïsme et son in- « térêt. Je veux m unir à vous pour mettre un terme » aux injustices de ce gouvernement. » La parole de Paul I^r n^était jamais stérile, non plus que sa colère. Cédant aux impatiences d'un caractère violent et mo- Lilo, il mit de nouveau l'embargo sur tous les bâtiments anglais qui se trouvaient dans les ports de son empire , et il n'épargna rien pour faire partager ses ressentiments à la Prusse, au Danemark et à la Suède.
L'Angleterre semblait, pour sa part, travailler à susciter les haines des neutres contre sa propre ambition : sa marine méconnut outrageusement l'indépendance des pavillons prussiens et suédois. De pa* reils actes de violence portèrent leurs fruits, et, vers la fin de frimaire an IX (décembre 1800), la Suède, Traita
le Danemark, la Prusse et la Russie signèrent en SenV maritiiua ble un traité d'alliance maritime, qui reproduisait et 'p!ÙmCcc»''
du NMdi
étendait les principes sur lesquels reposait l'indépendance des neutres. U était évident que TAnglSterre
su RÉVOLUTION FRANÇAISE.
NoT.isoo. méconnattraît cette déclaration, et ce fot pourquoi Paul l^f invita le Danemark et la Prusse à faire occuper milit<iireiiient !es provinces alieiimniles appartenant au roi d'Angleterre, et à fermer au commerce anglais les embouchures de TËms, du Wcser, de l'Elbe et de la Trave. La Prusse, après beaucoup d'hésitations, se détermina à occuper le Hanovre ; de son côté, le roi de Danemark mit garnison dans Hambourg et à Lubcck, et fit saisir toutes les marchandises anglaises qui se trouvaient dans ces ports : ce fut ainsi que les fleuves du nord de rAllemagne cessèrent d'être ouverts au pavillon et au commerce de la Grande-Bretagne. Ces actes d'hostilité flagrante, et cette attitude courageuse des puissances du Nord , trouvaient un appui et de continuelles excitations dans le gouvernement français : pour la première fois depuis bien des années, l'Angleterre se sentit intimidée, prôte à fléchir, et, pour comble de disgrâce, la fortune des armes venait de soustraire l'empire d'Allemagne à son amitié et à sa politique. Ici encore devons-nous revenir en arrière, et raconter les derniers événements de la guerre dont le continent était le théâtre.
Repris On a vu plus haut que Tarmée du Danube, alors de* hwttutéi (jj^mg victoire de Marengo avait retenti jusqu'à '* elle, s'était d*abord refusée à conclure un armistice ;
Moreau n'avait point voulu laisser perdre les résultats de la bataille d'Hochstedt; il avait repassé le Danube et le Loch, occupé Munich, envahi la Bavière, et contraint l'ennemi de repasser l'isar ; puis, à son tour,* il avait consenti à conclure une suspension
d'armes avec les généraux do rRmpire. Grâce aux nov. im. atermoiements de l'Autriche, à la négociation avortée à laquelle M. de Saint-Julien avait attaché son nom; grftce surtout aux projets pacifiques du premier consul, cet armistice s'était prolongé pendant quelques mois, et il avait été maintenu jusqu'au moment où la France avait dû renoncer à l'espérance d'amener l'Autriche à conclure une paix séparée. Ce moment était arrivé: Le comte de Cobentzel, chargé d'affaires de l'empereur , venait de déclarer officiellement à la France que les engagements récents de l'Autriche avec la cour de Londres ne permettaient pas à son gracieux souverain de poser les armes, tant que l'Angleterre ne consentirait pas à le délier de ses promesses. Ën présence de cette inimitié persévérante, le premier consul ne pouvait prolonger la trêve, et laisser à l'Autriche le temps précieux qu'elle employait h rassembler ses ressources et à accroître Tefiectif de ses troupes. Il ordonna de dénoncer Tarmistice dans les premiers jours de frimaire, et toutes les dispositions furent prises pour recommencer la lutte tant sur le Danube qu'en Italie.
Les forces de la France étaient ainsi réparties : sur la ligne du Mein, l'armée gallo-batave , aux ordres d'Augereau, tenait en échec vingt mille Impériaux ou Mayençais; Moreau, à la tête de l'armée du Danube, occupait l'élcctorat de Bavière ; une armée de réserve se rassemblail sous le commandement de Murât, et se disposait à venir en aide à l'armée des Grisons,, qui obéissait à Macdonald ; l'armée, d'itahe était sous les ordres de Brune. Ces cinq armées, qui compre-^
Nov. i«oo. naient un effectif de près de deux cent cinquante
millo hominos, s'np])ii\ aient par une de leurs ailes sur la monarchie prussienne, tandis que l'aile opposée se développait jusqu'au centre de l'Italie. Elles étaient maîtresses du cours du Rhin, des grandes Alpes, du haut Danube, du P6 supérieur , des côtes de FAdriatique, et de la Toscane. De son côté, TAutriche avait mis en \\a:ne deux eent trente mille homines en Soiiabt;, dans ie Tyrol et en Italie, indépendamment des contingents de l'Empire et de Naples, et d'une armée anglaise stationnée dans la Méditerranée, et prête à se porter partout. En réalité, TAutriche était lasse de la guerre; elle ne voulait que tenter un dernier elTort, et ^gner, par une courte campagne, le terme des eng-agements contractés avec l'Angleterre. Elle espérait que l'issue de la lutte ne changerait pas les bases d'une paix séparée, déjà secrètement résolue.
Prenièfw Dès le 18 brumaire , Augereau avait dénoncé Taropérations, j^jg^^^^. 3 frimaire, il attaqua près d'Aschaffen-
bourfif le corps mayençais commandé par le baron d'Albini, et le lendemain il se rendit maître de la ville. Augereau, sans perdre de temps, marcha sur Schweinfurt; il en chassa les Autrichiens, et fit investir Wurtzbourg par la division batave. Wurtzbourg ouvrit ses portes, et la division batave bloqua la forteresse de Marienherg. Le 12 frimaire, Augercau culbuta un des corps de l'armée impériale qui avait pris position à Bourg-Eberach , sur la grande' route de Wurtzbourg à Bamberg : le combat fut chaudement disputé. L'armée d*Augereau s'établit sur la
coNsuuT. sn
Rednitz, et la division Duhesme occupa Bamberg. nov. isoo. Peu de jours après , la division Barbou s'empara de Jorcheim et de Nuremberg;, et ce fut ainsi qu'Àu* gereau» en se rapprochant du Danube et de la frontière de Bohême, remplît à propos sa mission, qui était de couvrir le flanc gauche de Moreau, et d*appuyer le mouvement de l'armée principale en Bavière.
Cette armée, toujours divisée en quatre corps, était ainsi répartie :
Le corps du ^néral Lecourbe, formant Taile droite, bordait les montagnes du Tyrol et du Voralberg, et Bvrière. s'étendait depuis Jeldkuch jusqu'à la rive gauche de riser; le centre^ dont Moreau avait gardé le commandement spécial, s'étendait, des deux côtés d'Ëbersper^, sur la chaussée de Munich à Wasserbourg; Taile gauche (le corps du général Grenier) avait sa droite à Holieiilindeii, sur la route de Muhldori, sa gauclic à Horlkofen, et tenait en observation toute la vallée de rissen; sur son Ûanc, et un peu en avant de sa gauche, une avant-garde détachée couvrait les routes d'Œtting et d'Eggenfelden à Landshut; enfin ^ le corps du général Sainte-Suzanne, composé de trois divisions, avait pris position entre l'Alt-Muhl et le Danube.
L'archiduc Jean reçut la dénonciation de l'armistice à son quartier général de Wels. Ce prince, jeune et sains expérience, se croyait appelé à la délivrance de TAllemagne. Plein de foi dans ses destinées, il forma le projet d'envelopper l'armée de Moreau entre l'inn et riser, et de lui couper en. même temps sa retraite sur Munich et sur Âugsbourg.
Cependant, dès le 7 frimaire (28 novembre), le prAiniMim
318 RÉVOLUTION PRANÇAISB.
Déc. 1800. général Moreau fit replier tous les postes autrichiens
«l'une qui se IroLivaiont sur la rîvr -anche de l'Inn ; le 9,
bataille gé* * . . ' ^
néraie. l'ennemi prit sa revanche et contraignit, par la supériorité du nombre, one avant-garde française à abandonner ses positions à Vilzbibourg. Le môme jour, Tarchiduc passa Tlnn à Muhldorf, et déploya ses troupes dans la plaine d'Aiiipfiiit^on : le lendemain, 10 frimaire, à la pointe du jour, les avant-postes de l'armée française furent attaqués sur plusieurs points, particulièrement à Âmpfingen. Là, le corps d'armée du général Grenier, qui comptait à peine ving:t-deux mille hommes, liiUa pendant cinq heures contre soixante mille Impériaux, et finit par se replier en bon ordre. Cet avantage exalta Tannée autrichienne, et lui donna une confiance orgueilleuse qui devait tourner à sa perte. Toute la journée du lendemain fut employée des deux côtés aux dispositions que réclamait l'imminence d'une batailltî générale.
Bataille Sur la droite de Munich, entre User et Tlnn, s'é-
do
HoiMniindM. tend un plateau large de dix lieues, et couvert de bois et de collines; des ruisseaux, des vallons, des
forêts de sapins et des hauteurs escarpées, coupent le sol en tous les sens. Le village de Holienlinden forme le |)oint central de cette contrée : c'était là que campait Moreau, et 'son armée gardait les deux routes principales qui traversent la forêt et aboutissent à llnn. Les autres voies, par oi^ il semblait encore possible d'arriver aux Français, n'étaient que des chemins de traverse pratiqués pour le charriage des bois, et rendus impraticables par les longues pluies. C'est dans cette position formidable que l'archiduc voulait
CONSUUT. St9
atteindre l'armée républicaine : vainement lo brave oéc. isoo. Lauer, l'un de ses généraux, conseillait-il de dissuader le prince de cette entreprise téméraire, l'archiduc, enflé par le succès de la veille et encouragé par les autres £i^L néraux, attendait avec impatience le moment de l'attaque. D'après le système qu'il avait conçu, et qui, au dire des t^ens de guerre, n'était pas sans valeur, une partie des troupes impériales devait abor* der le front des Français, tandis que l'autre essayerait de dérober sa marche à Moreau, filerait sur la gauche des républicains, se dirigerait sur l'Iser, remonltirait cette rivière, tournerait les positions de Moreau, et contraindrait ce général à battre précipitamment en retraite. Le plan était hardi; mais ni les moyens d'exécution, ni le talent, ni Taudace, ne devaient venir en aide au jeune archiduc.
Les bois de Hohonlinden, qu'il i'allait nécessairement traverser pour arriver jusqu'aux Français, ne présentaient à l'ennemi qu^un passag^e étroit, un défilé d'un accès difiicile. Attaquer les Autrichiens en flanc, les prendre à revers sitôt qu'ils se seraient engagés dans ces routes dangereuses, tel était le plan de Moreau.
Le 12 frimaire (3 décembre), quelques instants avant l'aube , les troupes autrichiennes s'ébranlèrent Au lieu d'éclairer sa marche par des détachements
jetés en avant et sur ses ailes, la colonne du centre, chargée d'attaquer les Français, se dirigea en masse sur Uobenlinden par une chaussée : elle marchait ayant l'infanterie en tête; venait ensuite l'artillerie; la cavalerie assurait les derrières. Deux autres co-
5Î0 RÉVOLUTION FHANGAISE
uée.1801». lonnes, destinées à seconder la colonne principale, 8*avançaient Tune sur la droite, Tautre sur la gauche; mais toutes trois opéraient séparément, et se trouvaient hors d'état de se prêter un appui réciproque. Cependant une neige épaisse, chassée par le vent, retardait la marche de l'ennemi, et rendait incertaine la direction des deux colonnes de droite et de gauche. Il était huit heures lorsque la colonne du centre déboucha de la fon}t et attaqua les avant -postes de l'armée républicaine. Ceux-ci, qui avaient reçu Tordre de ne résister que faiblement , cédèrent aux premiers coups de fusil, et se replièrent ensuite sur la division Grouchy, qui, postée le long du bois, B*étendait à gauche de la grande route, jusqu'auprès d'indiugen. L'archiduc Jean, plein d'espoir dans le succès de ses manœuvres, chercha à écraser notre avant-garde, tout en la débordant sur la droite ; mais, le déploiement des troupes ne &*opérant qu'avec beaucoup de difficultés, la route se trouva bientôt encombrée par le parc d'artillerie, et par l'arrivée des détachements hongrois et bavarois. Afm de s'ouvrir promptement un débouché, Farchiduc ordonna de brusquer l'attaque.
La 100^ demi-brigade était rangée en bataille; elle
opposa à rennemi une vigoureuse contenance : cependant, comme elle allait céder sous le nombre, on la fit soutenir, et l'ennemi fut rejeté dans le bois, après avoir perdu beaucoup de morts et de prisonniers.
Ce n'était là qu'un en£;;agement partiel ; Moreau avait réservé à Hichepanse, soutenu par la division
Decaen, la tâche rude et difficile de contenir les co- Déc.isoo. lonnes autrichiennes dans la forêt de Holienlinden.
Richepanse et Decaen avaient reçu l'ordre de se porter de la route d'Ëbersberg sur celle de Hohenlindeo, et de marcher par Saint-Christophe sur le village de Mattenboett, d'où ils se jetteraient ensuite sur le défilé de la forêt. Le sort do la journée dépendait de rexactitude avec laquelle s'accomplirait ce mouvement. Arrivé près de Saint-Christophe, le corps de Richepanse rencontra la colonne de gauche des Autrichiens, qui s'avançait par le vallon d*Alpaching; une vive fusillade s'eni^^agca de part et d'autre ; l'ennemi réussit à couper le centre des Français, et à envelopper la brigade que commandait Drouet. Richepanse ne perdit pas de temps à dégager son lieutenant; il abandonna ce soin à la division Decaen, qui ne devait pas tarder à arriver par la même route ; et il poursuivit résolument sa marche jusqu'à Mattenboett, n'ayaiiL d'ailleurs que cinq mille hommes à la portée de son commandement. En cet instant, la cavalerie autrichienne, qui appuyait l'artillerie et l'infanterie de la colonne du centre, se présenta devant le village. Il importait de redoubler d*audace pour arrêter la marche de cette cavalerie, et pour prendre les devants sur elle. Richepanse ordonna au général Walther de la charger : ce mouvement, exécuté par une l'aible troupe, ne pouvait être suivi de succès, mais il devait donner à Richepanse le temps de prendre en queue les premières divisions de la colonne du centre. Suivi de quelques bataillons, il se jeta dans le défilé où celle troupe nombreuse s'était engagée, et il tomba
RÊVOL. FKAMÇ. — CONSULAT. I. '21
m RitmimoN prançaisb.
Uéc vi£roiirefî«îpment sur los derrirre? de i ennemi. Trois bataiUoDâ de grenadiers hongrois firent volte-face, et se mirent en devoir de contenir les républicains. « Grenadiers de la 48®, s*écria Richepanse, que dîtes- « vous de ces hommes-là? — Ils sont morts! » répondit un brave; oX tous ses compac^nons répéteront ce cri, en s'élaiiçaut à la baïnnia'tte sur les bataillons impériaux. En peu d'instants ceu&'*ci furent rompus, dispersés ou tués.
En ce moment, et sur un autre point du champ de bataille, le général Ney venait de culbuter les troupes aiitrieliiennes qui faisaient de vains efforts pour déboucher par le défilé de Hohenlinden. Le cenUe des Autrichiens, fort de quarante mille hommes, se trouva donc pressé en téte par la division du général Ney, et refoulé en queue par Richepanse : il essaya vainement de résister sur un terrain mal choisi, au milieu des tourbiUons d'une neige épaisse, et incertain sur le MOiiibrc de ses ennemis. Peu d'insLanls suflirenl pour répandre dans les esprits la confusion et l'épouvante. Les Impériaux rompirent les rangs, jetèrent leurs armes, s'éparpillèrent dans les bois, abandonnant au hasard les canons et les bagag^es, et cherchant, h la voix de leurs olliciers, les moyens de se léfugu'j j)réci])itannnent vers la position de Muhldorf : déjà l'archiduc avait pris cette route, après avoir vu toutes ses espérances confondues.
Les deux ailes de l'armée autrichienne, séparées du centre, combattaient encore avec vigueur, et parfois avec avantafi^e. Cependant le désastre qui venait de frapper la principale colonne ne tarda pas à porter
ses fruits : sur la gaoche, le général Grenier réussit mcTIiôôr à contenir puis à disperser le corps autrichien quHl
était chargé de combattre; sur la droite, le général Decaen, arrivé à Saint-Clirtstophe à la tète de sa division, battit et mit en déroute les divisions impériales aux ordres du général Riesch. Enfin, la victoire demeura également à nos troupes sur tous les autres points de ce vaste champ de bataille. Il était deux heures, et les deux ailes de rarmée autrichienne, confondues avec le centre dans une déroute commune, se réfugiaient en toute hâte sur Dorfen, abandonnant sur le terrain un grand nombre de blessés et de morts. Cent pièces de canon et onze mille prisonniers tombèrent au pouvoir des répuhlicains; les Autrichiens perdirent en outre quatorze mille hommes tués ou blessés : la perte des républicains s*éleva à peine au tiers de ce chiffre. Généraux, officiers, soldats, tous les nôtres avaient fait leur devoir; et les blessés, transportés aux ambulances, demandaient qu'au moins il leur fût donné de ne pas mourir avant le soir, avant d'avoir vu la fm d'une si glorieuse journée.
La bataille de Hohenlinden fut l'honneur impérissable de Moreau; elle révéla une fois de plus à la patrie ce qu'elle pouvait attendre de l'élite de ses fils, de Richepanse, de Ney, de Grouchy et de tant d'autres dont la liste serait trop longue. Ëlle fut pour TAUemagne ce que la journée de Marengo avait été pour l'Italie. L'armée autrichienne se retirait en désordi'e, pèlo-méle, ies corps conf(»ndus, et à peine pro- rieuse^'** tégée par une arrière-garde de cavalerie. Ce fut ainsi
52 « RÊVOLUTfON FRANÇAISE.
Déc. im. qu'elle repassa l'Inn, suivie de près par une partie de Tannée firainçaise. Le plan de Moreau était de quitter
la Bavière pour envahir la haute Autriche et gagner la route de Vienne. Cette tuln [H ise prosentait les plus sérieuses difficultés; il falluit franchir une contrée presque inaccessible, et la triple ligne fermée par rinn, TAlza et la Salzach : Tlnn est une barrière redoutable, et Turenne lui-même la considérait comme l'un de ces boulevards naturels qu'il faut respecter. Ses eaux tortueuses lui ont creusé un lit profond, et sa rive droite est presque partout bordée par une chaîne de rochers qui, partant des Âlpes, ne se termine qu'à l'embouchure de la rivière.
i/arm6c Morcau mit plusieurs jours à donner le change sur *'trâîl;r»e" SOS véritablos projols ; puis, dans la journée du 18 frimaire, il fit franchir la rivière par le coi ps d'armée du général Lecourbe. Le passage de l'Inn fut chaudement disputé par un corps d'émigrés français qui servait dans les rangs de l'armée autrichienne ; les jours suivants, une partie de l'armée républicaine traversa aussi cette riyière, et l'archiduc se vit contraint de se replier sur l'Alza. Par ce mouvement rétrograde, les Autrichiens perdaient leurs communications avec Inspruck et le Tyrol; ils cessaient de disputer aux Français l'électorat de Bavière. La Salzach offrait aux Impériaux une bonne ligne de défense entre Braunau et Salzbourg; mais plusieurs postes importants, d'où dépendait celte ligne, n'avaient point été fortifiés, et Moreau hâtait sa marche, aiin de ne point donner à l'ennemi le temps nécessaire pour réparer cette erreur stratégique.
CONSOLAT. ZVi
Le 21 frimaire, le prince Charles reprit le comman- oéc isoo. dément de l'armée autrichienne, et Moreau pressentit u qu'il allait enfin avoir face à face un adversaire digne cb^H^^p.
posé
de lui. Cependant il était bien difficile de réparer en ^tfomm.
quelques jours une longue suite de fautes. Le i2 i frimaire, l'ennemi ayant été constamment repoussé ou culbuté de positions en positions, les g^énéraux Lecourbe et Decaen se rendirent maîtres de Salzbourg : cette nouvelle victoire faisait perdre à l'archiduc la ligne de la Salzbach, et le sort de rAutriche semblait fixé. Que pouvaient faire des troupes vaincues et découragées, qui avaient successivement abandonné à une armée forte et victorieuse les principales barrières de la monarchie? Elles se retiraient en disputant avec honneur le terrain, en livrant sans succès, mais avec honneur, les combats de LaulTen, de Salzburgshofen, de Schwanstadt, de Lambach : partout l'activité et Taudace des Français ne laissaient que peu de durée à la résistance.
Dès le 29 frimaire, la ville de Linz fut occupée par L'amée nos troupes. L'archiduc Charles n'épargna rien pour pourM.u sa
11 11»! j 1- marche
retarder la marche de Moreau et de ses heulenants; offea^ivo. il prit la résolution de rallier les débris de Tarmée autrichienne derrière l'Ëns, et d'attendre, dans cette position, des renforts de Hongrois qui devaient lui
perniellre (du moins il l'espérait encore) de livrer une bataille rangée sous les murs de Vienne. Le ^M) frimaire, un armistice de deux jours fut sollicité et obtenu; mais, si cette courte trêve suspendit l'effusion du sang, elle n'eut pas pour effet d'arrêter le mouve^ ment rapide de l'armée française. Moreau continua sa
Dte.i$oo. marche sur TËns, et enleva, en passant, bon nombre de prisonniers et de canons à l'armée autrichienne.
Vers la lin du deuxième jour, les Français prirent possession de la ligne que vonlait occuper l'archiduc, et le 3 nivôse leur avant-garde poussa des reconnaissances à vingt lieues de Vienne. En moins de trois semaines, les républicains avaient conquis un vaste territoire de quatre-vin^ lieues d'étendue; ils avaient franchi sans perte les lignes formidables de l'Inn, de la Salzbach, de la Traun et de l'Ens; ils avaient mis hors de combat quarante-cinq mille Impériaux, pris cent quarante-sept pièces de campagne, et enlevé à l'ennemi un grand nombre de glorieux trophées. La résistance de l'Autriche ne pouvait se prolonger da- LAuiriche vantagc. L'archiduc liL déclarer à Moreau que reni- '^Sîuant** pereur d'Allemagne se déterminait enfin à conclure va «rmittiee. paix sans l'intervcntion de ses alliés; et un armistice, précurseur de cette paix, fut signé à Steyer Je 4f nivôse. L'effet de cette convention s'étendit à l'armée gallo-batave, et interrompit la marche victo- » rieuse du général Ar.gereau.
Opérations entrefaites, le pays des Grisons et le Tyrol
d^VrfsoM^ ctaieot le théâtre d'opérations militaires qui, pour deiia«âitid. meurer presque inaperçues entre les grands résultats de Marengo et de Hobenlinden, n'en fournissaient ; pas moins à nos troupes des occasions de dévouement et de patience.
Au moment de la rupture du congrès de Lunévine. le premier consul avait confié au général Macdonald le commandement d'un corps de troupes destiné, sous la dénomination Alarmée des Grisons, à lier entre elles
les armées d'Italie et d'Allemagne, et à opérer daiib Dec. m». le Tyrol une diversion importante. Cette petite année avait pénétré, vers la fin de i'ructidor, dans les Âlpe.a rhétiennes; et Macdonald, pour rattacher ses opéra-* lions à celles de Moreau, avait entrepris d'occuper les positions qui devaient le rendre maître des débouchés de l'Allemagne, du côté d'Inspruck et de Botzen. L'armée ennemie, aux ordres du général Hitler, s'élevait à vingt-cinq mille hommes répandus dans le Tyrol allemand : le corps de Macdonald atteignait à peine la moitié de ce chiffre.
Le l«p vendémiaire an IX, une division de l'armée des Grisons occupa le Voralberg et la vallée de Coire. Une autre division s'établit à Feldkirch, et dans les vallées qui entourent cette position centrale. Trois jours après, les deux autres divisions arrivèrent en ligne. Ces mouvements furent suspendus par la convention de Hohenlinden; mais, pour ne point laisser ces forces inactives, Bonaparte prescrivit à Macdonald de lier ses mouveuniiits, non plus à ceux de Moreau, mais bien à .ceux de l'armée d'Italie. En conséquence, Tarmée des Grisons eut ordre de prendre position dans la Valteline et la Val Gamonica, de laisser derrière elle les détachements nécessaires pour fermer à l'ennemi les routes des montagnes, de desceuiiie i Oglio, et de touruei , conjointement avec l'armée d'Italie, la ligne du Mincio par Riva et Trente.
La première division de l'armée des Grisons, placée sous les ordres du général Baraguay-d'Hilliers, et
composée de moins de quatre mille lioiumes, ûom<
Défi, 1800. mença son mouvement pour entrer dans la Yalteline dans les premiers jours de brumaire. Le passage des troupes, dans ce pays d'un accès difficile, rencontra
de nombreux obstacles que surmonta le courage des Français : bientôt le ^(^néral Baraguay-d'Hilliers atteignit les eaux de l'Adda, et se posta dans la Yalteline. De son côté, Macdonald occupa la vallée de Goire jusqu'à Rheineck, où il établit son quartier général (â7 brumaire). Les jours suivants, il poursuivit ses mouvements, et, pour dérober sa marcbe vers les sources du l»hin, il s'empara des postes qui commandent les tôtes des vallées, dans une partie du pays des Grisons qui était comprise dans la neutralité déterminée par la convention de Hohenlinden. C'était une violation du droit des gens, contre laquelle protesta vainement l'ennemi.
Pa»agc On était dans une saison rig-oureuse; nos suidais diiSpiugcD. mgjjqyaigjit do vêtements et souvent de vivres, et ils avaient à combattre dans une contrée montagneuse, couverte de glaces et coupée par de profonds ravins. On démonta les pièces de canon, et on les mit sur des traîneaux : les munitions furent portées à dos de mulet.
Le général Laboissière, à la tête de la cavalerie, traversa Goire, remonta le Rhin, et arriva, le 4 frimaire (â6 novembre), au village de Splugen , où se trouvait déjà le général Yerrières avec des sapeurs et
un peu d'artillerie. Le lendemain, la tête de colonne se mit en marche pour tenter le passage du Splugen. Bientôt le vent d'est, s'étant mis à souffler , chassa contre le visage de nos soldats la pluie glaciale et la
CONSULAT. m
neige, et la marche devint bien pénible. La petite née, mo, troupe ne se laissa point arrêter. Soudain une avalanche, se détachant de la crête la plus élevée de la montagne, engloutit et entraîna dans un torrent un assez grand nombre de cavaliers. Ce spectacle intimida la colonne, et d'ailleurs l'avalanche avait couvert le chemin. La nuit étant venue, il fallut rétrograder. Le général Laboissière, presque enseveli dans les neiges, faillit périr, et ne put être sauvé que par quelques dragons qui le transportèrent dans un couvent hospitalier.
L'ouiagaa dura trois jours : le 1Û« de dragons, aux ordres du chef de brigade Cavaignac , voulait entreprendre de se frayer un passage; mais il fallut attendre. Les gens du pays assuraient que la route ne serait pas praticable avant quinze jours, et ce délai, c'était la destruction de l'armée. Enfin Macdonald arriva, et des deux extrémités il choisit la plus honorable. Il ordonna qu'on ouvrît le passage, à quelque prix que ce fôt; et Ton se mit en devoir d'exécuter les travaux nécessaires, sous les ordres du chef d'état-major général Matthieu Dumas. « Quatre bœufs des plus forts du pays, conduits par les meilleurs guides, foulaient les neiges : on les voyait s'enfoncer et presque disparaître; ils étaient suivis par quarante paysans travailleurs, qui déblayaient et forniaicnt le sentier. Une compagnie de sapeurs les soutenait, et perfectionnait la tranchée ; deux compagnies d'infanterie, marchant par le flanc, les Ûles bien serrées , achevaient d'aplanir et d'affermir la neige. Après cette avant-garde maiolidiL, à quelque distance, une
Déc.1800. compagnie du 10* de drai,'ons. Un convoi d'artillerie et cent bétes de soiiime venaient ensuite, et les escortes fermaieot la marche (1). •> Malgré la perte de quelques hommes et de plusieurs chevaux qui, vers le soir , manquèrent le sentier et ne purent être secourus, on parvint à maintenir Tordre et le silence. La colonne se rallia enfin à l'hospice, où elle rejoignit le général Laboissière; le lendemain la inarche recommença, et s'opéra sans accident sérieux, grâce aux eiforts soutenus de la troupe et des travailleurs. Les jours suivants, deux autres colonnes passèrent par les mêmes chemins. Le froid était des plus rigoureux et plusieurs de nos soldats périrent gelés. Le 12 frimaire (4 décembre), Macdonald tenta à son tour le passage à la tète de la quatrième colonne, presque tout entière formée d'infanterie.
Mais, ce jour-là, une violente tourmente s'éleva sur la montagne: la neige tombant à gros flocons , et chassée en tourbillons par lèvent, couvrit les sentiers, et il ne resta aucune trace des jalons qu'avait plantés le chef de brigade Gavaignac La situation présentait les dangers les plus sérieux. Macdonald ne se laissa point intimider par de tels obstacles, et il ordonna de continuer la marche. On obéit ; mais au tiers du chemin, la tempête ayant redoublé, les guides s'arrêtèrent, en déclarant qu'ils ne pouvaient faire un pas de plus. On les contraignit, à force de menaces, à risquer leur vie. Macdonald, se montrant dévoué et fort, se mit lui-même à percer les murailles de neige
(1) Hècit du gtiiiérai Matthieu Dumas.
CONSUUT. S3I
qui fermaient la route, et sous lesquelles beaucoup oéc. isoo. de soldats demeurèrent ensevelis. On jeta des planches sur les gouifres, et la troupe défila , homme à homme, sur ces ponts tremblants. Une partie de la colonne, ne pouvant découvrir sa route au milieu des neiges, s'égara, et ne fut ralliée que deux jours après. Le général Vandamnie, qui niarcliait à Farrièrc-garde, eut à surmonter des difficultés plus grandes encore. Enfin, le H frimaire, après tant de ^^lorieuses fàti- Larmée gues, larmée des Grisons avait rempli sa tâche, et elle éteblissait ses cantonnements sur la rive gauche ^^^xV du lac de Gomo.
* Le générai Hiller entreprit de la suivre, à la tete des forces autricliiennos ; mais la nouvelle de la bataille de Hohenlinden étant parvenue à Inspruck, l'ennemi, déconcerté, suspendit ses mouvements, et les opérations se ralentirent de part et d'autre. L'armée des Grisons, épuisée de fatigues et manquant de vivres, avait à subir les plus rudes privations. Le mois de frimaire s acheva au milieu de ces épreuves. Dans les premiers jours de nivôse, et conformément aux ordres du premier consul, Macdonald combina tous ses mouvements avec ceux du général Brune, et reçut de lui la direction nécessaire pour imprimer à leurs efforts une commune impulsion.
Au delà des xiipes, nos troupes ne laissèrent point smtede» perdre le finiit de la grande journée de Marengo ; mifiudntim mais les hostilités ne recommencèrent que le 26 frimaire.
En Italie, le général autrichien , M. de Bellegarde,
avait sous ses ordres soixante-dix mille combattants,
Bataille de
JauT. 1801. dont dix-lluit mille hommes de cavalerie. Cette armée occupait la ligne du Mincie, et, pour entrer eo Lombardie, elle attendait que ses flancs fussent as* snrés à gauche par Tarmée napolitaine , à droite par les corps des généraux Laudon et Wnkassowich , qui avaient ordre de déboucher du Tyrol italien, et de ' déborder l'aile gauche de l'armée française. Ëu attendant, le général Bellegarde avait fortifié avec soin la ligne du Mincio,
De son côté, le général Brune cherchait aussi à gagner du leinps; il ne voulait prendre l'offensive que Pwiwîo. lorsque l'armée des Grisons, aux ordres de Macdonald, serait en mesure de lui donner la main. Sur sa droite, d'ailleurs, il éprouvait quelques inquiétudes, en se voyant menacé de près par les divisions napolitaines et par une insurrection des Toscans.
Quelques allaiies d'avant-postes eurent lieu; et les Autrichiens, qui avaient ordre de ne point engager prématurément une lutte sérieuse, se replièrent sur la rive gauche du Mincio, après avoir abandonné aux Français des ouvrages considérables établis et Ibrlifiés, depuis deux mois, sur la rive droite de cette rivière. Le 30 frimaire. Brune fit attaquer à la fois les points les plus forts de la ligne, Goito, Mozanbano et la Volta : ce mouvement combiné eut un plein succès. Brune voulait franchir le Mincio à Mozanbano ; mais il crut utile de masquer ses intentions par une fausse attaque contre Molino délia Yolta , en face de Pozzolo. Dupont fut chargé de cette manœuvre ; mais bientôt la fausse attaque prit un caractère plus grave, et devint une véritable bataille. Les Autrichiens cru-
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rent que l-armée française tout entière se disposait à Jany.isoi.
tenter le passaj^o sur ce point, et ils concentrèrent la plus grande partie de leurs forces jutur s'y opposer. Brune envoya au général Dupont, qui déjà s'était établi sur la rive gauche , l'ordre de rétrograder, et de reprendre sa première position sur la rive droite. Cet ordre arriva trop tard ; l'action était engagée , un mouvement rétrograde pouvait avoir de dangereuses conséquences. Le général- Dupont persista à se maintenir sur la rive gauche, et le général Suchet , qui commandait le centre » prit le parti de l'appuyer. On se battait à la fols sur les deux rives du Mincio. Le village de Pozzolo devint le foyer principal de la lutte, et Ait plusieurs fois pris et repris. Enfin il demeura au pouvoir des Français, et Tennemi se replia sur Vérone. Dans cette bataille de Pozzolo, livrée contre toute prévision et gagnée à force de persévérance , vingt mille Français avaient contenu et vaincu quarante-cinq mille Impériaux. La journée eût été bien autrement décisive si Brune avait consenti à venir en aide à ses lieutenants, mais il s'opiniâtra dans son premier système , et, le lendemain, il porta toutes ses forces sur la rive gauche du Mincio, par le point qu'il avait désigné d'avance. L'armée autrichienne, affaiblie par les pertes qu'elle avait subies en disputant le passage du Mincio, se l etii a sur l'Adige pour y attendre les renforts (lu Tvrol.
Le comte de Beilegarde , cherchant ensuite à re- Prise tarder les mouvements des Français, fit connaître au général Brune Tarmistice qui venait d'être signé, à Steyer, entre Moreau et le prince Charles. Quelques
Janv. 1801. jours se passèrent en pourparlers sans résultats. Le 12 nivôse, Brune passa l*Adig^e à Bussolengo; puis,
api es avoir détaché vers Rovorodo lo général Moncey et l'aile gauche, il suivit, avec le reste de son armée, la direction de Vérone. Le camp de Saint-Martin, sous cette place, fut précipitamment abandonné par les Impériaux , et la ville ouvrit ses portes. Deux forts , occupés par une garnison autrichienne, tenaient encore, niais ne pouvaient sérieusement inquiéter les républicains.
Le 16 nivôse, Moncey entra à Roveredo ; le même de i^°j"edo j^^j,^ Macdonald, à la téte de Tarmée des Grisons, de Twte. s'empara de Trente, et se trouva presque en mesure de donner la main à l'aile gauche de l'armée d'Italie. • Le général autrichien Laudon, qui était posté avec douze mille hommes entre Roveredo et Trente, se vit au moment d'être cerné. Pour s'échapper , il fit déclarer menson^èrement , au général Moncey , qu'un armistice venait d'être signé entre Bellegarde et Brune, et il parvint à se soustraire à une destruction totale, au moyen de ectio ruse peu honorable. Le lendemain , les avant-gardes de Moncey et de ]\faedonald opérèrent leur jonction dans le défilé de GaidonazKo.
priM Cependant le gros de l'armée autrichienne ma- 4e Vkenee. yj^g^ypaj^ pQnp couvrir Viccnce. La marche rapide de
l'armée française ne lui en donna pas le temps. Les Impériaux furent chassés de la position qu'ils occupaient à Montechio-Maggiore , et ils évacuèrent Vicence à la faveur de la nuit Le 49 nivôse, cette ville tomba au pouvoir des Français. Quoique renforcé
par l'armée du Tyrol , le comte de Delle^^arde conti- janv. isoi. nua de se replier. Enfin, le 27 nivôse, des ordres lui ayant été transmis de Vienne, il demanda et obtint qu'un armistice fût si^^é de part et d'autre. La suspension d'armes devait durer trente jours, et plusieurs places fortes devaient être remises à l'armée française. Cette convention, qui fut couttluc à Tré- ArmiBUce vise, déplut au premier consul. Bonaparte jugea avec raison que Brune, victorieux et fort, aurait dû impo- ^^^^ ser à son ennemi des conditions plus dures : aussi l'armistice ne fut^il ratifié que lorsque M. de Gobentzel, plénipotentiaire de rAutnoho, eut consenti à l'occnpatiuii de Mantoue par les troupes républicaines. X la possession de cette place était, eu partie, attachée la question de la paix -et de la guerre; et tout, dès lors , dut faire pressentir qu'une pacification durable était prochaine.
Les négociations qui devaient.aboutir à ce résultat wa^ruo se poursuivaient activement au concTes de Lunéville. oonf.rence»
' ^ do
M. de Cûbentzel y représentait les intérêts de Tempe- Luuévuie. reur ; Joseph Bonaparte , frère du premier consul , homme doux et poli, avait été désigné comme le fondé de pouvoirs du gouvernement républicain. Pour
plus de sûreté, on lui adjoignit le g^énéral Clarke, qui avait la pensée du premier consul, et M. de la Forêt, qui appartenait à une bonne école diplomatique et dont l'expérience égalait la capacité. L'ancien palais des ducs de Lorraine, meublé avec beaucoup de magnificence, servait de lieu de réunion aux plénipotentiaires : la aussi s'étaient rendus avec empressement un nombre considérable de diplomates, et parmi
Napiea.
SS6 RËVOLirriON FRANÇAISK.
Jaav. 1801. ©ux figurait M. de Lucchesini , ministre de Prusse. Ces agents olficiels étaient chargés d'observer la tenue des conférences, et d'en rendre compte à lears cours.
ExpédiUon Pendant la durée de ces négociations, la France Mnntcontnj achevait de vider sa querelle avec le royaume de Nnplesj elle travaillait à chasser les Anglais de tous les points de l'Italie, où leur commerce et leur influence avaient pénétré. Bien avant Touverture de la campagne, terminée par les deux armistices de Steyer et de Trévise, le gouvernement consulaire avait rassemblé une armée de résor\'C, dont le commandement avait été donné à Murât. D'abord destinée, au moins en apparence, à seconder les opérations de Macdo* nald dans le pays des Grisons et dans les Alpes tyroliennes, cette armée de réserve était demeurée dans l'inaction. On ne tarda pas à connaître sa mission véritable, lorsque, dans les derniers jours de nivôse (i3 janvier), Murât arriva à Milan, et se hâta de diriger ses forces le long des côtes de la mer Adrialiquc, et de les porter dans la direction des États napolitains. En passant. Murât et ses troupes occupèrent la ville et la citadelle d'Ancône; mais ce n'était là que l'exécution d'une des clauses de la convention de TPrévise.
Le comte Roger de Damas, à la tôte d'un corps d'armée an service de Naples, avait, depuis plusieurs mois, pris possession de Home et du château Saint- Ange. Murât somma les Napolitains d'évacuer la capitale du monde catholique et tout le reste du territoire romain. Les Napolitains obéirent et se replièrent
sur leurs frontières. Cet événement affranchit du joug Fév.isui. étrangler les domaines de l'Église, et le pape so vit rétabli sur son siège C'était pour la première fois, depuis de longues années de luttes et d'épreuves, que la république française étendait sa protection sur Fhéritier de saint Pierre.
La cour de Naples était tombée dans une conster- Bona^arto nation profonde; elle rappela sa faible armée pour laprure^de couvrir sa capitale, mais elle comprit sans peine qu'il <^omeat à
* r I T épargner
était impossible de tenir tète à la fortune du consul, ^®*Si}J2!*'* devant lequel rAutriche venait de s'humilier. Pour se soustraire à une ruine inévitable, elle eut adroitement
recours à la seule intervention qui pû-t fléchir les colères de la France. La reine Caroline, implacable ennemie de la révolution, fit taire son orgueil, et se rendit elle-même, au cœur de. l'hiver, à la cour de Paul I^i* : elle savait que, femme, reine et mère, elle serait à tant de titres écoutée par un prince qui aimait à protéger le malheur. Les prières de cette illustre suppliante touchèrent le czar; il promit son appui, et, sans tarder, il lit demander au premier consul que, dans les arrangements qui allaient être conclus, rintégrité du royaume de Naples fût stipulée.
Bonaparte tenait à Famitié du fils de Catherine : il consentit à épargner la cour de Naples , pourvu que, de son côté, elle s'en£i;ageât à renoncer à ralliance anglaise, à fermer ses ports aux agents et aux troupes de la Grande-Bretagne et de la Turquie. Les préliminaires de cette convention pacifique furent signés à Foligno le 29 pluviôse (18 février). Mais déjà' s'était
HÉVOL. FHAMÇ. — CONS0I.AT. I. Ht
558 HÉVOLimON PBANÇAîSE.
FéT.iftoi. accompli un événement de la plus haute importance pour les destinées de l'Ëurope.
Pib .Les plénipotentiaires assemblés au congrès de Lu*
'* néville s*étaient enfin mis d'accord. Les pourparlers avaient été longs : habituée à la grandeur que lui avait faite Marie-Tliérèse, TAutriche ne s'était déterminée qu*à regret à subir les conditions imposées par la France; elle avait disputé pied à pied, dans les conseils, le terrain que ses armées n'avaient point m défendre par la lurce. D'abord elle avait e\iu:ù la restitution de la Lombardie, et ensuite la réintégration des archevêques-électeurs de Cologne, de Trêves et de Mayence, dans leurs domaines. Mais la politique du premier consul demeura inflexible : victorieuse à Hohenlinden, la république ne pouvait se montrer moins exigeante qu'avant la bataille; elle ne devait plus se contenter des concessions nat^uère consenties par M. de SaintJulien. À la limite du Mincio, précédemment accordée à FAutriche, Bonaparte substitua celle do 1 Ailjgo; il exigea que le i^raud-duc do Toscane et le duc de Modene, dépossédés par nos armes, reçussent leurs indemnités, non plus en Italie, mais en Allemagne ; il ofirit de garantir l'archevêché de Salz> bourg au premier, et le Brisgaw au second; il contraignit l'empereur de maintenir la sécularisation des biens ecclésiastitjues en Allemagne, et de garantir, tant en son nom qu'en celui do l'Empire, la cession de la rive gauche du Rhin à la France; enfin, il réclama la démolition des forts de Kehl, de Gassel et - d'Ehrenbreistein , situés sur la rive droite do Rhin. Chacune de ces exigences fut l'objet d'une discussion
sérieuse, mais l'Autriche se résigna à les subir l'une Fèv. isoi. après l'autre. Elle obtint seulement, en ce qui concernait les forts dont Bonaparte demandait la destruo» tion, qu'ils fussent démantelés par la France, et non par des mains allemandes. Ce fut sur ces bases que la paix intervint entre la république et l'Autriche. Signée de part et d'autre le 20 pluviôse, la paix de Lunéville ne fut ratifiée par la diète que le 16 ventôse (7 mars) j et, seule en Europe , l'Angleterre demeura debout contre la France.
Cette paix, achetée par nos armes, répandît en Allemagne une profonde consternation. En France elle fut accueillie avec enthousiasme, célébrée par des fêtes; et le gouvernement consulaire adressa au peuple la proclamation suivante :
« Français! une paix glorieuse a terminé la guerre du continent. Vos frontières sont reportées aux limites que leur avait marquées la nature. Des peuples séparés longtemps de vous se rejoignent è vos frères, et accroissent d'un sixième votre population, votre territoire et vos forces.
« Ces succès, vous les devez surtout au courage de vos guerriers, à leur patience ^ans leurs travaux, à leur passion pour la gloire, à leur amour pour la liberté, pour la patrie; mais vous les devez aussi à l'heureux retour de la concorde, et à celte union de sentiments et d'intérêts qui, plus d'une fois, sauva la France de sa ruine. Tant que vous fûtes divisés, vos ennemis n*espérèrent pas de vous vaincre, ils espérèrent que vous seriez vaincus par vous-mêmes, et que cette puissance qui avail triomphé de tous leurs
FéT.isoi. efforts s'écroulerait dans les convulsions de la discorde et de l'anarchie. Leur espoir a été trompé : que cet espoir ne renaisse jamais! Soyez éternellement
unis par le ?oiivenir de vos malheurs domestiques, par le sentiment de votre grandeur et de vos forces ; craignez d'avilir par de lâches passions un nom que tant d'exploits ont consacré à la gloire et à l'immortalité!
« Qu'une g'énéreuse émulation seconde nos arts et notre uidustrie; que d'utiles travaux embeiii^stiit cette France, que les peuples ne nommeront plus qu*avec respect et admiration; que l'étranger qui s'empressera de la visiter retrouve parmi vous ces vertus douces et hospitalières qui caractérisaient nos aïeux ; que toutes les professions s'élèvent à la dignité du nom français; que le commerce, en reformant ses relations avec les autres peuples, y porte cette ûdélité qui fixe la constance et qui asseoit la fortune, non sur des spéculations hasardées et fugitives , mais sur des rapports constants, dont l'estime et l'intérêt mutuel garantissent la durée. Ainsi notre commerce re- . prendra le rang qui lui est dû; ainsi se fortifieront les liens qui attacheront à notre cause les peuples éclairés du continent d'Europe; ainsi cette nation môme qui est ariaée contre la France abjurera des prétenlioijs excessives, et sentira enfin qu'il n'est pour les peuples, comme pour les individus, de bonheur véritable que dans la prospérité de tous. »
L'Angleterre ne devait pas répondre à cet appel : la gloire et la fortune de la France, à mesure qu'elles prenaient des développements rapides, envenimaient
Digitizea by <jOO^it:
CONSUL/IT. Hl'
la blessure au cœur de notre rivale. Elle eût pardonné FéT.isoi.
à la France vaincue et désarmée : elle ne réservait à la France puissante et victorieuse qu une haine opiniâtre et une fausse paix plus à craindre que la guerre elle-même. Et comment la GranderBretag^e aurait-elle, pour poser les armes, saisi l'occasion de cette paix de Lunéville, qui, reproduisant pour TEu-rope les effets du traité de Westphalie, rendait à la France une influence presque prépondérante sur les affaires d'Allemagne? L'Angleterre éprouvait toutefois, il faut le dire, un sentiment de terreur qui la portait à réfléchir. Trois cent mille soldats, les vainqueurs de ntalie et de TAutriche, rentraient en France ivres d'orgueil et d'ambition militaire, et cette formidable masse d'ioturnes cooiniençait à n'avoir en face d'elle qu'un seul ennemi, le peuple anglais.
Peu de jours après, la convention de Saint-Ude- Création fonse, que ^Espagne avait conclue avec la France, i^Sa^ prit place officielle dans les archives de la diplomatie européenne, et ce fut alors que Tinfent de Parme commença de régner sur la Toscane par la grâce de Bonaparte, sous le titre fastueusement historique de roi d'Étrurie.
Du côté de l'Orient, notre étoile pâlissait : la con- i^t^t
É ^ des aflaires en gypte était de plus en plus menacée, de- Bnpta.
puis que l'héritage de Kléber était tombé aux mains
de l'incapable Menou. Profondcaient inquiet de cette
situation , Bonaparte méditait les moyens d'envoyer
des renforts à l'armée d'Éf^te, et il destinait cette
mission aux troupes qui venaient de combattre dans
la haute Italie. Il avait à cœur de secourir ses vieux «
Uigmzeu by CjOO^Ic
sa RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Fev. 1801. frères d^annes des Pyramides et de Saint-Jeaii-d'Acre,
ne fût-ce que pour se disculper à leurs yeux de Finjuste reproche qu'on élevait contre lui, parce qu'il avait cessé de partager leur fortune pour venir en Europe accomplir une plus grande tâche. On a vu que, lors des négociations commencées avec l'Angleterre, il avait essayé, mais sans succès, d'obtenir les moyens de faire entrer une escadre dans la rade d'Alexandrie. Depuis lors, il espérait que des circonstances meilleures s'offriraient à lui. L'Angleterre, obligée de couvrir à la fois ses vastes possessions d'outre-mer, se voyait dans la nécessité de disséminer ses forces; l'hiver ne permettait point à ses croisières d'intercepter d'une manière absolue les routes maritimes de l'Orient : il était peut-être possible de faire passer une nouvelle armée en É^ypte, et, en attendant que cette espérance pût être réalisée, on réussissait du moins à envoyer dans cette contrée lointaine des secours en munitions, en numéraire et en vivres.
Le général en chef Menou, par sa vaniteuse ineptie, achevait de mécontenter l'armée et de détruire en Égypte ce qui nous restait de force et d'influence. Ennemi de Kléber, il n'avait point assez regretté la mort de ce général illustre : bien plus , la femme turque qu'il avait épousée selon le rit musulman, lui ayant donné un tils, Menou n'eut pas honte de donner à cet enfant le nom de Soleyman, celui que portait l'assassin. de Kléber. L'armée fut profondément indignée, et plusieurs chefs délibérèrent entre eux pour savoir s'il ne serait pas indispensable de &ire arrêter
COMSULàT. Sis
Menoii, de lui enlever le commandement , et de le Fév. isoi. détenir au Caire, On n'osa donner «uite à ce projet; Dul ne se chargea d^encourir une responsabilité si redoutable; mais le sentiment de l'armée à Tégard de ^incapable Âbd-Àllah (c'était le nom du renégat Menou ) ne fut point changé. Pour se dérober aux difficultés de cette situation^ Menou destitua les officiers et les fonctionnaires qui occupaient des emplois dans l'administration de TÈgypte, et il se hâta de les remplacer par ses créatures. Il n'en fut que plus haï et méprisé.
Menou avait renié le nom chrétien pour plaire aux mahométans; mais il eut le zèle maladroit de froisser les mœurs et les habitudes de l'ÉgyptOi en violant les usages que le peuple de cette contrée aime à suivre avec un scrupule religieux. Il abolit l'usage de revô- * tir du caftan les personnages appelés à des fonctions publiques. Comme ses innovations soulevaient des murmures, il eut la ridicule pensée de créer au Caire un journal arabe, destiné à républicaniser l'opinion égyptienne et à attaquer V aristocratie de cette contrée. Aucun écrivain n'avant voulu concourir à cette œuvre, le journal ne parut pas. Vainement Mourad- Bey, qui était devenu le fidèle vassal de la France, voulut-il éclairer Menou sur les dangers auxquels l'èntratnait son aveugle ignorance ; vainement lui fit-il entrevoir que les Anémiais et les Turcs étaient à la veille de tenter un ellurt commun pour enlever l'Égypte aux mains inhabiles qui la gouvernaient : le général renégat s'obstina à fermer les yeux et à attendre.
Fév.1801. Bonaparte ne connaissait point cette situation. L'Egypte, étroitement bloquée du côté de la mer, demeurait isolée de la France, et ne donnait aucune nouvelle. Mais le premier consul avait trop le pressentiment d'une ruine prochaine réservée à l'armée d'Orient, pour ne pas rechercher dans son esprit les moyens d^opérer une diversion, et de multiplier si habilement les embarras de l'Angleterre, que le salut de l'armée d'Egypte pût naître de ces complications et de ces efforts.
Fmi«u Le premier consul avait conçu la gigantesque pensée de combattre l'Âneleterre sur quatre champs de bataille différents : en Egypte, dans les Indes, «n Portugal, on Irlande. Par ses ordres, plusieurs camps se formaient en Hollande, en Flandre, en Espagne, eu Italie; les marines de nos alliés, réunies aux débris de la nôtre, pouvaient encore former un effectif considérable, et porter à la fois des troupes en Orient, aux Antilhis, à remboucliure du Gange, partout où il s'agirait de tenir en respect le pavillon britannique et de ruiner les intérêts anglais. Ces armements de terre et de mer se poursuivaient avec activité et dans le plus grand secret, et les journaux avaient ordre de n'en instruire le public qu'en se conformant aux indications tantôt pleines de réserve, tantôt à dessein inexactes, que le gouvernement faisait insérer au MomUw,
Une année Mais les Âuglais uc se faisaient point illusion sur les obstacles que suscitait contre eux le génie inquiet
Bgïpto. entreprenant de Bonaparte. Pour eux aussi, le principal point qui restait à débattre était en Egypte, et ils n'épargnaient rien de ce qui pouvait soustraire
CONSULAT. Sis
ce pays à la domination de la France. L'incurie de Fév. isoi. Menou ne leur en fournissait que trop Foccasion. Âu moment même où une flotte anglaise, ayant à bord près de dix -huit mille hommes , ipparaissait en vue
d'Abûukir, après avoir réussi à doiinor le chancre h nos marins, la côte d'Égypte n'était protégée que par deux cents hommes de cavalerie, aux ordres du général Priant.
Dès que Menou fut informé de cette situation, il
prit à la hâte quelques dispositions pour y faire face; mais il n'envoya à Belbéis, à Alexandrie, à Damiette, que des détachements hors d'état de tenir tête à une armée anglaise. Sept jours se passèrent néanmoins, durant lesquels l'ennemi n'osa point tenter un débarquement. A la fin, dans la nuit du 15 au IG ventôse, cent cinquante chaloupes portant le pavillon de la Grande-Bretagne se déployèrent sur une ligne de près de deux lieues, et menacèrent à la fois différents points de la côte : vers dix heures du matin, les Anglais descendirent sur le rivage et s'y établirent, après avoir soutenu une lutte opiniAtro et meurtrière contre la division du général Friaut. Ce combat inégal n'ayant pu se prolonger davantage, les Français se replièrent sur Alexandrie, suivis de près par Fennemî. L'arrivée de quelques renforts conduits par le général Lanusse suffit pour les dégager, et les Anglais se rejetèrent sur la route d'Aboukir. Ils mirent huit jours à se rendre maîtres de ce fort, et de nouveau ils se rapprochèrent d'Alexandrie, où le général en chef de l'armée fraiu lise avait enfin concentré ses troupes. Le 30 ventôse (21 mars), non loin de Canope, les
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
F6T.1801. deux armées se rencontrèrent : l*année française n'é*
BauiUfl iiilL loi Le que de huit mille trois cent cinquante hom- «GMopa. ^^^^^ d'infanterie, de quatorze cents chevaux et de quarante-six pièces de canon. L'armée anglaise s'élevait à seijse mille hommes d'infanterie, à deux cents chevaux, et elle avait établi en batterie ou sur ses redoutes quarante-deux bouches à feu, sans compter les chaloupes canonnières rangées le long; de la côte. Il était quatre heures du matin ; nos troupes se formèrent en bataille en avant du camp qui se trouvait près de la porte de Rosette. Le général Régnier commandait l'aile droite, Rampon le centre, et Lanusse l'aile gauche. Lo général Menou ordonna une fausse attaque sur la gauche des Anglais, tandis que le générai Lanusse, suivi du régiment des dromadaires, marcha le long du rivage pour surprendre leur droite. Lanusse n'avait point exécuté son mouvement , lorsqu'un boulet parti des chaloupes canoninri f s lui coupa la cuisse : cet événement porta le trouble dans sa division, qui fut obligée de rétrograder, après avoir essuyé des pertes énormes. La division du général Roîze accourut pour la soutenir; mais, après avoir enfoncé la li^nc anglaise, elle périt dans des puits couverts de chausses-trapes que les Anglais avaient creusés, et le général Roize resta parmi les morts. En ce moment critique, le général Rampon dirigea une attaque désespérée contre le centre de l'armée ennemie; mais, maigre le dévouement du petit nombre de braves qui combattaient sous ses ordres, il ne put réussir à opérer une diversion utile. Le général Menou fit sonner la retraite, et les débris de 1 armée
CONSCUT. S41
française se replièrent vers Alexandrie. Dans cette Fév.isoi. funeste bataille do Ccmope, sir Ralph Abercrombie, le général en chei de Tarmée ennemie, périt glorieusement et fut remplacé par le général Hutchinson.
L'armée anglaise, victorieuse, se porta à marches forcées sur le Caire. La division Belliard occupait la capitale de l'Égypte, et les derniers événements venaient de la priver de toutes communications avec l'armée de Menou. Cependant la victoire de Canope, l'arrivée des Anglais, la mort de Kléber, ces grandes calamités qui se succédaient, portaient le découragement dans l'ftme de nos soldats, et ranimaient toutes les espérances des musulmans. Le grand vizir, à la tête de ses troupes, seconda le mouvement des Anglais, et, de son côté, se porta dans la direction du Caire. Le général Belliard se vit alors menacé par deux armées et par un ennemi bien autrement redoutable, par la populace du Caire, toujours prête à rallumer les torches de l'insurrection. En face d'une situation qui rendait toute résistance impossible, Belliard consentit à accepter une capitulation dont les conditions furent jugées très-dures, et aux termes de laquelle on stipula que la division s'embarquerait à Aboukir pour retourner en France. Cet évé* nement ne faisait que trop pressentir le sort réservé au reste de rarmée. Nous nous hâterons de le décrire, en anticipant sur Tordre des faits; mais nous sommes impatients d'( n fmir avec un sujet si triste.
Le général Menou refusa de reconnaître la oonvention acceptée par le général Belliard, et se prépara à défendre Alexandrie jusqu'à la dernière extrémité.
348 RÉVOLUTION FRANÇAl-f
iMi. Vers la fin de thermidor, les Anglais investirent cette place. Bientôt les communications de Farmée française furent coupées, et la disette se fit sentir dans la ville. Pendant qu'elle menaçait nos troupes, une division anglaise, aux ordres du major Goote, et soutenue, du côté de la mer, par les frégates turques , débarqua à Fouest d*Àlexandrie, et attaqua le »fort du Marabou. Ce poste, hors d*état de prolonger sa défense, capitula dans la nuit du 1er au 2 fructidor. Dès que l'ennemi se fut rendu iuaître d'un point aussi important, plusieurs frégates anglaises se rapprochèrent de notre flottille, et la contraignirent de se retirer sous le canon du fort Leturque. Le 7 fructidor, ce poste fat bombardé, et les Anglais exécutèrent une attaque ij^énérale sur toute la ligne : ils emportèrent les positions les plus avancées, mais les réserves de Tarmée républicaine les continrent. L'ennemi revint à la charge, et le combat qui s'établit alors fut le dernier. Le découragement fit de rapides progrès dans Tesprit du soldat et des chefs. Menou persistait à prolonger la lutte; mais le conseil de guerre, assemblé par ses ordres, se prononça pour une capitulation immédiate. A peine restait-il sur pied cinq mille hommes; les autres étaient retenus dans les hôpitaux par les maladies; les vivres et les médicaments touchaient à leur fin ; l*eau douce était si rare, qu'on ne la distribuait plus que par petites rations : il était impossible de résister davantage à un ennemi devenu formidable par le grand nombre. Ce fut sous l'empire de ces désastreuses circonstances que le général Menou se résigna à abandonner l'Égypte. L'An-
JOONSOLAT. m
gleterre, en échange, consentit à ramener en France mu la garnison d'Alexandrie; et l'expédition d'Orient fut consommée. Plus de la moitié de ceux qui Tavaient entreprise ne revirent jamais le sol natal, et leura ossements gisent encore sous les sables.
Ainsi se termina cette épopée des âges modernes, qui rappela les glorieuses misères des dernières croi* sades , et dont le souvenir restera dans nos annales comme le plus poétique des épisodes de la révolution. En nous arrachant ï'ÉgypLc, l'Angleterre révéla au monde qu'elle avail compris de quels dangers la menaçait l occupation de cette terre par le drapeau de la France : elle releva l'obstacle qui nous séparait de ses colonies de l'Inde , de cet empire vassal qui lui sert d'épargne, et qui , à lui seul, solde les frais de sa gloire. C'est pour la puissance anglaise une question de vie et de mort que la domination de la France en Egypte et en Syrie. La France républicaine en avait à peine lé pressentiment : la France moderne sait à quoi s* en tenir, et il ne tient qu*à elle d'aviser.
iMais déjà dans le nord de l'Europe s'étaient ac- changements complis d'autres événements, qui avaient change la MmoscD face des choses. Or, ici encore, les nécessités de notre récit nous font un devoir de revenir sur nos pas, et .^f^^Jf^^^ de reprendre la situation au moment où la coalition ^"""^'"^^ des neutres venait de se lui-mer sous les doubles depul! auspices de la France et de la Russie , et de compromettre gravement l'influence et les intérêts maritimes de l'Angleterre.
La révolution française, après dix ans de luttes et
FAY.tsof. de sacrifices, en était venue à Tune de ses phases les plus glorieuses : au dedans et au dehors , son œuvre avait été forte. Et d'abord il lui avait fallu triompher de la résistance des ordres privilégiés, de la vanité des courtisans, des régiments de ligne , de la maison du roi et des Suisses ; sous le toit du Jeu de paume, elle avait solennellement conclu un pacte avec les principes de l'avenir , et rompu avec les traditions du passé ; au 20 juin , elle avait avili la royauté ; au 10 août, elle l'avait détrônée ; au 21 janvier (d'effroyable souvenir), elle l'avait couchée, décapitée et froide, dans un obscur cimetière. Plus tard , et au milieu d*aiFreuses convulsions , elle avait rejeté les soldats de l'Europe par delà les frontières de la patrie ; elle avait coiiltim les vengeances de l'émigration et les entreprises des rois, elle avait affranchi le sol. Plus tard encore, elle avait elle-même porté la guerre sur le territoire ennemi ; son drapeau à trois couleurs avait flotté sur la rive gauche du Rhin, sur le versant espagnol des Pyrénées, sur toutes les cimes de l'Apennin et des Alpes, aux embouchures de l'Ëms et du Tibre : Rome et Naples, Amsterdam et Munich, Alexandrie, le Caire, Thèbes aux cent portes, Nazareth, Gana, le Lihan et le Thabor, avaient retenti du chant de la Mmeillaiie^ et subi la puissance de notre épée. Peu à peu la France s'était entourée de nations vassales ou vainciicb, elle asait imposé la paix à l'Espagne, à la Prusse, à l'Italie, à l'Empire; elle avait serré dans ses mains républicaines la main de la Russie, et déterminé, par ses menaces ou son exemple, tous les pavillons de la Baltique et du Midi à se
CONSUT.AT. 581
liguer contre l'ambition britannique. L'Angleterre uan iSM. était écrasée par une dette énorme; toutes les nations , se détachaient de son alliance ; et, pleine de stupeur ou d*indignation , elle considérait le triomphe et la sccuritc (le sa rivale... C'était à de pareils résultats qu'était venue aboutir la liaino de i*itt.
Ëh bien, Pitt ne s'était pas trompé; sa haine ne l'avait point servi à faux ; Tavenir devait faire prévaloir Ba persévérance et sa politique. Seulement une heure d'épreuve avait sonné pour son pays, et le monde, et l'Angleterre, et lui-même, avaient cessé d'ajouter foi à son intelligence et à son courage. La veille encore, on croyait à la défaite certaine de la France ; aujourd'hui, les marchands de la Cité de Londres, regardaient avec inquiétude du côté de Douvres, on se demandait si le drapeau républicain n'allait pas bientôt apparaître, en signe de destruction et de deuil. Ce fut alors que Pitt se sentit fléchir sous le fardeau de sa responsabilité et de ses espérances détruites. La veille même du jour où hi signée la paix de Lunéville entre la France et l'empereur, le fils de lord Ghathani donna sa démission, et laissa à des mains moins compromises le soin de recueillir son héritage. Sa retraite amena au pouvoir M. Âddington et lord Hawkesbury, l'un et l'autre ses amis et ses complices ; et le nouveau luiiiislère, affrancbi de l'impopularité de Pitt, eut pour mission de continuer l'œuvre de cet homme , et de prolonger jusqu'au bout ses projets et ses entreprises.
L'Angleterre ceignit ses reins. Elle fit face aux dangers. Elle consentait bien à conclure la paix avec la
S5S RÉVOLimON FRANÇAISE. .
Mars 1801. France, mais, avant d'en venir là, eMe voulait main- L'Angieterre tenir par la force ses principes en matière de ûavigaroifn er ^^^^ ^pports ddiis Texécution de ses desseins ane ' la Franw'.'^ vigusup et uoe actîvîté sans exemple. Ne venaitrelle pas d*achever la conquête de Tlnde par la destruction de Tippo-Sai'b, et de s'assurer au midi, par la prise de Malte, une position non moins formidable que celle de Gibraltar? Sans désemparer, elle résolut de forcer l'entrée de la Baltique avant que les marines neutres eussent eu le temps de se rassembler contre elle. Elle possédait huit cent quatorze bâtiments de guerre de toute grandeur, dont près de cent vingt vaisseaux de ligne et deux cent cinquante frégates, montés par cent vingt mille matelots. A la tête de cette nombreuse marine elle avait placé Nelson , le vainqueur d'Aboukir, le grand iiomme de mer qui, deux fois dans sa vie, devait détruire la vieille iorce maritime de la France. Sans doute, les puissances neutres, dans la Mé« diterranée, le long des côtes de l'Océan, dans la Baltique, pouvaient lui opposer cent soixante-six vaisseaux de haut bord et un nombre encore plus considérable de frégates; mais, grâce à la science des manœuvres, à Tunité du commandement, à la, centralisation des intérêts, elle pouvait, avec beaucoup d'avantages, balancer la supériorité qu*on évalue par des chiffres. Il est vrai que, pour elle, la question ne devait pas être débattue uniquement sur mer; à l'intérieur, des difficultés considérables surgissaient par l'effet de la disette; qui exerçait dans le pays de douloureux ravages; les classes ouvrières étaient en proie à de vives souffrances , et exposées aux pernicieux conseils du
chômage forcé et de la faim. La question d'îrlando et MârTîiôïI celle de rémancipatioii des catholiques coiniiiençaiont à poindre, et ajoutaient dans une mesuro énorme aux embarras du pouvoir.
Le ministère Àddington accepta avec une résolution Eipéditbm généreuse le fardeau des circonstances. Tandis qu'il Umirioe envoyait dans la Méditerranée une flotte destinée , contre lo
r ' DanenarK.
comme on l'a vu , à nous arracher l'Egypte, il confiait à l'amiral Parker, vieux et habile marin, la mission d'assurer la prédominance du pavillon anglais dans la Baltique. De tous les membres de la ligue des neutres, le Danemark était le plus vulnérable, et ' néanmoins il était celui qui, après la France, avait proclamé, avec le dévouement le plus généreux, le principe de la liberté des mers. Le Danemark était possesseur des clefs de la Baltique: ce fut contre lui que se tournèrent d*abord les ressentiments de l'Angleterre. Le 21 ventôse (12 mars) un envoyé de M. Addington arriva à Copenhague , et osa intimer au Danemark l'ordre de rompre ses engagements avec la Hussie, d*ouvrir le Sund aux vaisseaux ani^^lais, et de renoncer à son droit de faire escorter ses ])atiments marchands par des bâtiments de c^uerre. Une llotle do cinquante-deux voiles, dont dix-huit vaisseaux de ligne, était chargée d'appuyer ces audacieuses sommations: ces forces maritimes étaient placées sous le commandement de l'amiral Parker et de lord Nelson. Le 30 ventôse (20 mars), elles entrèrent dansleCatégat et vinrent mouiller auprès de l'île d'Anholt ; les jours suivants, elles continuèrent de cingler vers le Dane-
RfiVOL. FRANÇ. — CONSOIAT. I. * 23
■MrFuI I«r meurt
Déttib mr
la
conspiration*
Mm» isoi. mark', et d*uD moment à T autre on s'attendait à voir éclater la guerre.
Le Soudain l'un de ces drames cruels, iréquents dans les annales de la MoscoviOi et qu'on dirait empruntés à l'histoire du Bas-Ëmpire, vînt porter un coup fatal à la coalition des neutres, et terminer l'amitié, encore si récentei de la république française et de la Russie. C'était le moment où cette alliance allait bouleverser le monde : déjà transpiriiit mystérieusement quoique chose des secrets de Bonaparte, et Ton se disait que le premier consul et le czar, miis par l'ambition , les sympathies et la politique, se préparaient de concert à attaquer la puissance anglaise dans l*empire de rindo et sur les deux mers. Ce grand rcvc ne devait pas s'accomplir.
L'empereur Paul l^r, par la bizarrerie de son humeur et Femportement de ses volontés, avait lassé la patience de cette vieille noblesse russe, qui se plie au caprice des czars et adore leur despotisme, mais qui, par mutinerie ou par fatigue, s'émancipe quelquelbis jusqu'il briser l'idole. Ce sont des muets du sérail qui, dans leurs jours de révolte, renvoient le cordon au maître, et le lendemain se remettent à obéir. Paul 1^^, malgré son cœur chevaleresque, n'avait rien de ce qui impose aux hommes Tadmiration ou le respect; sous plus d'un rapport, il tenait de son père, le uialheureux Pierre III, et lui ressemblait par quelques actes de sa vie, en attendant que le genre de mort établît entre eux une similitude plus complète. C'était un prince fantasque, tantôt grand, plus souvent puéril; quelquefois un héros, plus souvent un
enfant g^âté et boudeur. Dans ses démarches comme Mar» 1801. souverain , il avait pour coutume do prendre conseil de ses antipathies nerveuses, et de mettre eo oubli les intérêts matériels de son peuple: aussi, pendant qu'il était pour les rois et pour les nations un sujet d*inquiétude ou d'espérance , ne soulevait-il le plus souvent que la risée ou la haine de ses sujets.
La place était dangereuse pour un tel homme sur le trône de Uussie. L'Europe occidentale oublie trop ^ souvent, lorsqu'elle juge les événements accomplis par delà le Niémen, que la Russie en est encore à la phase du moyen âge ; elle ne comprend pas assez que, depuis Pierre le Grand, les czars poursuivent contre la féodalité une lutte à peu près semblable à colle que, depuis Louis le Gros , nos rois engagèrent contre les grands vassaux de la couronne. Dans cette querelle d*un homme contre une formidable aristocratie militaire, le czar cherche à se faire des alliés dans les rangs subalternes de la société, tandis t[uc la noblesse se réserve le droit d'étrangler le czar. Vainement le souverain s'attache-t-;il à centraliser en sa main tous les ressorts du pouvoir, à organiser toutes les populations de l'empire comme un régiment , à établir en dogme l'obéissance passive et la subordination militaire: la noblesse, forte et frémissante, épie le moment où le réformateur s'endort, et elle le frappe au défaut de la cuirasse.
Pierre le Grand avait failli se briser contre les obstacles que lui opposaient des modes puériles sans doute , mais chères à ses boyards ; Pierre III s'était aliéné les cœurs par sa sotte admiration pour l'uni-
Mars iBOL forme prussien, pour la charge en douze temps, pour les parades de Frédéric; Paul 1er, eu écoutant les inspirations mesquines de sa haine contre la révolution française, avait eu la ridicule manie de proscrire nos anciennes modes , nos anciens costumes , et <de froissbr dans tous les ran^s de la société des habitudes prises depuis un demi-siècle ; il avait rétabli une étiquette servile, qui forçait les Russes de toute condition et de tout sexe à rendre aux membres de la famille impériale des honneurs excessifs , que les roonarquse asiatiques persistent à peine à revendiquer. La noblesse russe, sous le joug de cet homme, se voyait donc liuniiliée et livrée au ridicule, tandis que les vieilles prérogatives seigneuriales étaient compromises ou menacées.
Paul l*^!* se sentait haï; un secret instinct l'avertissait en partie du mépris qu'il inspirait, et, au lieu de s'en prendre à ses fautes, à ses incartades, à la brusquerie de ses manières, à mille autres causes personnelles que sa vanité lui cachait , ~ il attribuait le nombre de ses ennemis et leurs rancunes persévérantes à la haine de la noblesse, à des conspirateurs en habit de cour. Âu fond, la conspiration existait; elle était favorisée par les souffrances qu*imposait au peuple et à tous les genres de commerce la rupture des relations avec TAngleterre : par suite de l'embargo jeté sur le pavillon britannique, la noblesse russe ne pouvait échanger ses fers, ses bois, son chanvre. Cependant le czar, au lieu de ramener les esprits par la justice ou la douceur, ne faisait que les irriter de plus en plus par des rigueurs impolitiques. Pour échapper
CONSOLAT. 357
aux ressentiments publics , Paul se tenait con- Mars tsoi. finé dans les appartements de son palais de Miçhaëloff, où personne ne pouvait être reçu qu'après un redoublement de précautions minutieuses, et que proté-
pfcaient une garnison fidèle et des portes solidement assises sur des gonds de fer. Là, ses enfants étaient à peine admis à jouir des embrasscments d'un père ; • là ne pénétraient habituellement que le comte Fabien, gpuvemeur militaire de Saint-Pétersbourg ; Koutaizoff, valet de chambre du czar , et la princesse Ga^arin , que l'autocrate entourait de ses chevaleresques hommages. C'était au fond de cette inaccessible retraite que les conspirateurs devaient atteindre le chef de toutes les Russies. Ils en vinrent à bout , grâce à l'homme quMls choisirent pour principal instrument ; et cet homme , à la honte des mœurs de ce pays à demi sauvage, était ce même comte Pahlen que le czar avait choisi pour confident et pour satellite. Pahlen était un homme profondément habile , une de ces figures historiques du Bas-Empire, dont le moule semble brisé depuis Mahomet II. Plein de duplicité et de hardiesse, il savait concevoir le crime, et le mener à terme avec le calme de Thomme qui accomplit un devoir. Gomme il était à la fois gouverneur militaire et civil de Saint-Pétersbourg et gardien du palais impérial, la vie de son souverain était entre ses mains, et il n'en devait compte qu'à Dieu et au grand-duc Alexandre, héritier du trône. Pour les hommes de ce caractère,' le compte dû à Dieu n*est point un obstacle; mais Pahlen redoutait avec raison d'être puni de son parricide par le futur empereur, jeune prince sans ex-
Mflr^ iyQi- périence, mais qu on disait bon et honnête. C'était là le ^and obstacle. Afin de l'écarter, Pahlen entreprit d'associer Alexandre à la conspiration, et il le fit dans une certaine mesure. Tandis que, dépositaire de la confiance de Paul, il acceptait de lui les ordres inopportuns ou insiMisés qui révoltaient la conscience des Russes, il allait en secret gémir avec le jeune Alexandre des calamités qu'un règne semblable réservait à l'empire. Alexandre se borna d'abord à soupirer, et à garder le silence; puis il témoigna hautement sa douleur, puis (telle est la pente ordinaire du cœur) il s'accouluiiia à cette idée, que l'abdication de son père serait un bienfait pour l'humanité tout entière. Quand Pahlen l'eut amené à être complice moral d'une révolution politique, il cessa de l'initier davantage anx secrets de la conjuration. L'essentiel était d'engager le grand-duo dans une voie telle , qu'il lui fût impossible de rétrograder.
Des conciliabules se formaient dans les salons de la comtesse Gerbsolf, sœur des Zoubow, ces frères
que la faveur de Cathorine avait élevés à des postes importants, et qui, tantôt exilés, tantôt rappelés à la cour, ne cessaient d'épier l'occasion d'asseoir leur infiuenoe sur des bases moins incertaines. Parmi leurs complices figuraient les Ouvaroif, et avec eux Moui-avielT, ArgamakoiT, Scarctine, Ivachoff et Poltaraski. Plusieurs d'entre eux n'étaient point initiés dans le redoutable secret, mais on disciplinait leur mécontentement et on exaltait leurs vengeances. Surtout Pahlen comptait sur l'appui du général Beningsen, tlanovrica au service de la Russie. C'était un homme
de guerre célèbre, distingué par un courage aventu- Ma» isoi.
reux, mais un officier ruiné par le jeu et la débauche. Disp:racié par le czar dans un moment d'iiumeur fan- ' tasque, il avait reparu à la cour plein ..de haine et de défiance. Toutefois, lui aussi, il ignorait que Ton tramait la mort de Paul : il se serait contenté de la déchéance de ce prince.
Un trait iora coniKulie l'audace de Pahlen. Le malheureux Paul, averti peut-èlro par de secrets agents, rinterpeila un jour, et lui parla des conspirations qui menaçaient le chef de Tempire. « On médite ma déchéance et ma mort! lui dit-il en le regardant en lace, et vous êtes du complut. — Oui, sire, » répondit Pahlen. Puis il ajouta que c'était là le seul moyen ^ de surveiller les ennemis de son maître et de déjouer leurs manœuvres. Paul I®^, sans être convaincu de la franchise de son serviteur, se promit de se tenir sur ses gardes; mais déjà il était trop tard.
Le 23 mars était le jour fixé pour le crime. Afin d'en finir avec les scrupules du grand-duc, Pahlen signala ce prince à son pèfe comme étant au nombre des conjurés; et, l'empereur lui ayant remis par écrit l'ordre d'arrêter ce fils coupahle, Pahlen se hâta d'en donner communication au jeuuo Alexandre, et de placer ainsi l'héritier du trône entre l'espoir de régner ou la crainte d'une prison éternelle. Palhen se rendit ensuite auprès des conspirateurs, et les pressa, pour leur propre sûreté, de prendre un parti. L'empereur était alors au palais do Micliaëloff. Sous prétexte d'un ^ grand repas, ces hommes se réunirent dans les appartements de Pahlen, et là, échauffés par le vin, en*
Um 1801. couragés par rambition, exaltés par les cris de vengeance, ils se formèrent en deux bandes, et se dirigé-
rent armés vers le palais impérial. Ils étaient au nombre de soixante, mais quelques-uns seulement étaient dans le secret du drame sanglant. Les autres ne son* geaient encore qu'à exiger une abdication.
La garde du palais» rassurée par la présence du gojuverneur rnililairo, se range pour laisser passer les conjurés. Cependant, sur le seuil des appartements de Tempcreur, une sentinelle pousse un cri d'alarme, et défend la porte. Le fidèle soldat est massacré, et les conspirateurs s'engagent dans un défilé obscur. Un moment ils semblent hésiter; mais Beningsen les menace de son épée et les contraint d'avancer. Averti par le bruit, l'infortuné Paul sort de son lit et se réfugie sous le faible abri d'un paravent. Huit conjurés, l'épée à la main, pénètrent dans la cbambre et s'épouvantent en voyant que le lit est vide, et que leur victime ochap[)e à la mort. Bientôt ils découvrent l'empereur, ils se jettent sur lui, tournent leurs sabres sur sa poitrine, et lui présentent un acte d'abdication. L'empereur se débat; tantôt il résiste, tantôt il demande grâce. Une lutte s'engage. La lampe est éteinte; et, quand ro])scurité cesse, ceux qui ont appprté des .torches découvrent le malheureux empereur renversé, sans vie, le crâne enfoncé par le pommeau d'une épée, et ayant encore autour du cou une écharpe qui a servi à l'étrangler. Le crime était consommé, 11 ne restait plus qu'à le notifier à l'héritier de Tempire, et qu'à placer sur la tête d'Alexandre la sanglante couronne de son père.
Quand Pablen 8*ofint aux regards d'Alexandre et iia» isoi.'
que son silence eut tout révélé, le grand-duc fondit en larmes, et exhala sa douleur en reproches amers. Pahlen laissa passer ce désespoir, dont la sincérité ne lui était pas démontrée; puis il reprit d'un ton ferme: « C'est assez pleurer comme un enfant, agissons en « hommes. Venez prendre possession de Tempire. Le « temps presse! *> Alexandre ne sécha point ses larmes, mais il se laissa couronner; il suLil la complicité morale d'un crime qu'il répudiait, et il eut à régner, durant de trop longues années, sous la tutelle et sous la honteuse amitié des meurtriers de son père. Ce prince était âgé de vingt-trois ans. H ne tarda pas à être inironisé en grande pompe; et, ce jour-là, un rapport adressé à la police consulaire renferma cette phrase, qu'on aurait dit échappée à In plume de Tacite : « Le jeune empereur marchait, précédé des as- « sassins de son grand-père, suivi des assassins de « son père, et entouré des siens. » C'est ainsi qu'on' peut écrire riiistoirc de la maison régnante de Russie. Le Moniteur, rédigé sous la surveillance de Bonaparte, fut également laconique, quoique moins juste : « Paul dit-il, est mort dans la nuit du 24 « mars : l'escadre anglaise a passé le Sund le 81. « L'histoire nous apprendra les rapports qui peuvent « exister entre ces deux événements. » L'histoire, plus lente dans ses jugements et plus froide dans ses appréciations, n'a pas encore ratifié cette accusation solennelle jetée à la face de l'Angleterre. Mais, au mois de germinal an IX, la France' entière partageait la colère ou les préventions du premier consul, et, dans le
m RÉVOLUTION PKANCA18B.
Mar» 1801. orimc prétorien commis sur les bords de la Newa,
elle ne voyait qu'une main anglaise.
Gbangemento L'Angleterre était ioDocente du crime ; oe n'étaient 'p^'ier** ^ agents qui avaient serré Técharpe autour danJ'ia 1!u- ^® Paul; mais depuis lonf^emps ils n'avaient
paSM^iiu "^^^ épargne pour Ibmenler la haiiie clos chefs de la noblesse contre ce prince, et la mort de l'empereur servait merveilleubemeni la politique du cabinet de Londres. La nouvelle de l'attentat commis dans la nuit du 24 mars ne se fut pas plutôt répandue à Berlin, à Stockholm et à Copenhague, que Talliance maritime formée par les cours du Nord contre l'Angleterre, par les soins du czar et du premier couhul, se trouva entièrement brisée. 11 suflit à l'amiral Parker, arrivé devant Copenhague, de détacher Nelson, avec douze vaisseaux de ligne et toutes ses frégates, contre la ligne dVmbossage formée par les Danois dans la rade : après une résistance de cinq heures, cette partie de la ligne, que n'appuyaient pas les batteries de terre, l'ut obligée d'amener. Les pertes furent grandes des deux côtés; mais la marine anglaise triomphait, et le Danemark se voyait réduit à conclure un armistice imposé par lord Nelson. La cour do Copenhague subissait le droit de la force, et se résignait à abandonner ses prétentions quant à la question des neutres et à l'indépendance du pavillon. La Suéde à son tour, surprise par la présence dii vainqueur dans la mer Baltique, accéda aux dures condi^ tiens subies par le roi de Danemark; elle adopta les principes du droit maritime anglais, et se ^'MlIllitaux exigences du droit de visite. Elle fit plus, elle s'enga-
C0K8UUT. ses
gea à venir en aide à l'Angleterre pour contraindre la Avril isoi! France et ses alliés à demander la paix. Ainsi il ne restait plus de traces des etlbrts que Paul i^^ et Bo- Daparte avaient faits pour oonsacrer la liberté des mers;
L'intervention An malheureux Paul avait été plus 7,,,^^. .^^
utile au royaume de Naples. Le 7 germinal (28 mars), ei.irÏÏa réun traité avait été signé à Florence entre la cour des cl la roi de Deux-Siciies et la république française. Le roi Ferdinand conserva son trône, et en fut quitte pour quel- . ques cessions, telles que celle de Porto-Longone et des droits de la couronne de Naples sur Ttle d*Elbe, sur la princi|);iiih de Piombino, et sur les Etals des présides en Toscane. Il est vrai que les ports des Deux- Siciles devaient être fermés aux Anglais, et que, pour sanction de cette promesse, des troupes françaises étaient admises, par un article secret, à stationner dans le royaume de Naples. A la suite de ce traité de paix, Ferdinaiid ÏV quitta son royal exil de Palerme et rentra dans sa capitale, encore toute désolée parles fureurs de l'Anglais Acton. Cette restauration de royauté napolitaine plut aux lazzaroni et aux autres classes populaires. A Naples, comme dans le reste de llialie, l'idée républicaine ne souriait qu'aux hommes de la bourgeoisie et à la portion philosophique de la noblesse. Le peuple aimait la monarchie; le despotisme ne l'atteignait guère, et, comme spectacle, il éblouissait par ses pompes : la république, au contraire, ne plaçait au-dessus des ouvriers, des paysans et des lazzaroni, qu'une aristocratie de prétendus penseurs ou de clubistes de la classe muyeime; ol,
Aviii 1801. tyrannie pour tyrannie, le peuple préférait un roi à un millier de rois. Cette disposition des esprits ne &vorisa que trop les sanglantes réactions qu'exerça contre ses ennemis la royauté napolitaine restaurée. Expédition Lés Bourbons de Naples recevaient la paix des lePortnifaL maîns du premier consul; un Bourbon de Parme obtenait la couronne d'Étrurie, vassale de la France; les Bourbons d'Espagne, domptés par la peur et trompés par l'astucieuse intrigue de Godoï, se li- . guaient avec la France contre rAngleterre , et dirigeaient contre le Portugal une armée destinée à soustraire cette puissance à la suzeraineté des marchands de Londres. Pour seconder cette démonstration , une armée française, rassemblée à Bayonne sous les ordres du général Leclerc, beau-frère du premier consul, pénétra en Espai^nc et se dirigea vers les frontières lusitaniennes. D'abord , à l'attitude du gouver* nement de Sa Majesté Très-Fidèle, on put croire que le Portugal allait opposer à ses ennemis une résistance sérieuse. « Clergé, noblesse, peuple, disait-il dans ses proclamations, on veut vous dégrader, vous avilir, en vous réduisant à ne plus être que les simples courtiers de votre commerce : l'Espagne exige que nos ports soient gardés par ses troupes, pour garantir notre lldélité. Une nation qui sut résister aux Uomains, conquérir l'Asie, enseigner une route sur les mers, secouer, lorsqu'elle était encore affaiblie, le joug héréditaire d'un chef étranger, recouvrer et maintenir son indépendance, cette nation doit maintenant rappeler les fastes honorables de son histoire. . Portugais ! nous conservons encore le courage et les
sentiments d'honneur que nous ont transmis nos an- Haiisoi. cêtres. La justice est de notre côté, et le vrai Dieu, favorable à notre causer punira par nos bras les
jures de nos ennemis!... »
Pour l'Espagne, il s'agissait moins de servir la France et de subjuguer le Portugal, que de conquérir en faveur de Godoï la principauté des Âlgarves, par lui convoitée. L'ambassadeur de la république, Lucien Bonaparte, diplomate astucieux, avait su, par Tappàt (lo cette proie, intéresser à la guerre le favori de la reine. Le prince de la Paix, à la tête d'une armée, se mit en marche vers l'Estramadure, appuyé, du côté du nord, par le général Leclerc, dont la présence opérait une diversion. Les Espagnols enlevèrent quelques villes; mais, en dépit du manifeste C!i)j)ltatique du prince régent, les Portugais opposèrent peu de résistance. Après quelques jours de tranchée, Godoï se rendit maître d'Oliverza, et le cabinet de Lisbonne se hâta de solliciter la paix, qui lui fut accordée par TEspag^e au prix de quelques concessions (28 avril). Ce n'était pas là le compte du premier consul. Pour la France, il s'agissait moins de , voir donner satisfaction à Godoï et à l'Espagne, que de chasser le pavillon anglais de Porto et de Lisbonne. Le Portugal et l'Espagne eurent peur de s'être déterminés trop promptement à une amitié que désapprouvait Bonaparte. Des négociations furent ouvertes : le Portugal, par un traité ostensible, s'oiii^agea à entrer dans la ligue des oeuircs, et à mettre sa marine à la disposition de la ll'rance; par un traité secret, il consentit à payer au premier consul une
Juin 1801. somme do vingt millions, contrihiition destinée à snbveuir à ses dépenses politiques. Lucien Bonaparte reçut en présent une indemnité de cinq millions; le ministre Talleyrand ne se laissa point oublier; et le Portugal escompta à un taux fort usuraire les années de sécurité et de paix qui lui étaient encore réser- \ées. Cette alTaire causa de grands déplaisirs au premier consul : dans sa pensée, l'expédition contre le Portugal aurait dû n'être qu'une simpla manœuvre stratégique « destinée à inquiéter l'Angleterre ; et voilà qu'on la réduisait aux proportions d'une querelle vulgaire entre les cours de Madrid et de Lisbonne.
u Pendant le cours de ces négociations, des événements d'une portée plus haute s'étaient accomplis
la France et , , , , „ .
rAngieierre cu oehors 00 la brauce, ou par son entre mise. LL
paraît
entrer dan» dabord, Ic 28 Draïrial (17 juin ), était intervenue,
une nouvelle ' » \ J ' '
phase, entre l'Anii^leterre et la Russie, une convention à laquelle le Danemark et la Suède n'avaient point tardé d'accéder.
Cependant le ministère Addington avait eu à rendre compte au parlement de sa conduite à l'ég^ard du Danemark et des neutres. Placé entre les amis de M. Pitt et l'opposition de Fox, le cabinet anglais avait cherché à préparer la paix avec la France, non en désarmant, non en s'avouant vaincu, mais en mettant moins d'opiniâtreté dans sa haine, moins d'hostilité dans ses dess( iris. Cette ligne politique ne déplaisait pas à M. Pitt, dont l'esprit sagace entrevoyait la nécessité de donner, des satisfactions au parti de la paix, et qui aimait à laisser à d'autres la responsabi-
CONSOLAT. S67
litfi de cette tactique; mais elle ne satisfidsait que jûïûïsôïï médiocrement M. Fox et ses amis, aux sarcasmes desquels l'apparente faiblesse de M. Âddington livrait le gouvernement M. Pitt exerçait, à l'égard du ministère Addington, le rôle humblement glorieux de protecteur; et, par cette hal)ilc situation, il préparait son retour aux airaires. M. Fo,x , au contraire, froissait l'orgueil britannique, en invoquant en faveur de la paix des principes de justice internationale très-exacts au point de vue du droit des gens, mais dont rapplication contrariait l'ambition de IWne^leterre et les prétentions de ce royaume à la tvrannie exercée sur les mers. Par suite de cette attitude respective des partis, les torys, nonobstant l'injustice de leur politique, constituaient dans le parlement anglais l'opinion nationale, alors que l'opposition, par l'org-ane de Fox et de Grey, ne venait on aide qu'aux idées de la France et aux espérances du premier consul. Ainsi l'habile Pitt, qui était sorti du pouvoir sous un prétexte populaire, Témancipation des catholiques, disposait tout pour y rentrer, en protégeant son héritier provisoire contre une politique opposée à l'orgueil britannique. Et comment le vieux peuple anglais aurait-il répudié un homme d'État qui lui assurait la domination exclusive de l'Océan? Gomment aurait-il persisté à entourer de ses hommages les orateurs de lopposition, (jui, au nom de l'iiumanité cl (le la justice, condamnaient sa vanité et ses triomphes?
Cependant le besoin de la paix était si impérieux, même en Angleterre, qu'il dominait tout autre senti-
Juin 1801. ment. Avant la mort de Paul 1^^, la Grande-Bretagne
avait demandé que des négociations l'iissoiit ouvertes avec le gouvernement consulaire. Quelques jours après le drame sanglant de Michaëloff, cette tendance pacifique parut fort affaiblie; et le eabinet de Londres fit présenter à la France des conditions inacceptables , dont la première base était la ruine de notre système colonial. Bonaparte répondit par un refus, et, plus que jamais, Ton parut éloigné de s'entendre. Sur ces entrefaites, les événements de Portugal enlevèrent à [* Angleterre un royaume vassal; et Bonaparte, affectant de tout disposer pour frapper un i^rand coup, cliorclia à intimider l'Angleterre par des armements et des projets de descente. A Londres, on prit la démonstration au sérieux, et on se crut menacé par un nouveau Guillaume le Bâtard. Le peuple anglais se résigna à de grands sacrifices pour défendre l'inviolabilité de ses ports. Nelson, alors revenu de son expédition de Copenhague, eut ordre de détruire la flottille française, et d'incendier Boulogne , où sa faisaient les préparatifs. Les tentatives de Tamiral anglais échouèrent, mais de part et d'autre , on ne se porta que de faibles coups. Il semblait que nos marins et ceux de la Grande- Bretagne fussent convaincus de l'impopularité d'une guerre continuée plus longtemps. Le premier consul et M. Pitt ne voulaient en aucune façon d*une paix indéfinie ; mais tous deux comprenaient instinctivement la nécessité d'une trôve, qui permettrait aux deux peuples de parer aux diflicultés de l'intérieur et de reprendre des forces.
Alors fut résolue , non sans longues difficultés, la
CONSOLAT. 569
grave question qui intéressait la société française, et jaiaisoi. de laquelle dépendait le problème de Tavenir : je veux parier de la question religieuse.
Dieu avait vanné son Église , en permettant qu'elle PréUminatret
fût éprouvée par la persécution et le châtiment ; mais pacification
, , . . religieuse
les semaines d'opprobre et d'exil allaient finir pour le ^g*"''*' clergé de France : la république et Home allaient se ^ •""^^^lasioo réconcilier dans un baiser. concordat.
Les évéques et le clergé avaient joué un grand rôle dn^dlrgè
dans notre histoire. Sous la domination des Césars, et histoire, tandis que la Gaule faisait modestement partie d'un prétoire de l'empipe, ils avaient conservé sur le sol, dépourvu de nationalité et de bonheur, les notions de la justice et du droit, les consolations impérissables dont l'Evangile et la prière sont la double source. Durant les siècles signalés par les invasions barbares, ils avaient adouci la tyrannie des hommes du Nord, et stipulé en faveur du peuple. La société ne s'était fondée que par eux, et, avec elle^ la monarchie carlovingîenne et capétienne. Tuteurs naturels d'une civilisation qui émanait de leur autorité et de leurs travaux, ils avaient été associés à son gouvernement, ils avaient pris place dans TËtat ; et si le peuple existait, il ne le devait qu'à TÉglise. D'autres temps étaient venus. Le clergé était entré dans le système féodal. Plus tard, il avait formé un des ordres de l'État; plus tard encore, il avait eu à lutter contre les invifsîons armées du protestantisme; et quand le traité de Westphalie avait exclu l'idée catholique du gouvernement des peuples et du droit international, il s'é-
RÉVoL. FlUSÇ. — 0)NHljl,A l . I. 44
S70 RÉVOI.imON FRANÇAISE.
îîj;^ tait vu relégué dans ses temples , et comme parqué sur le terrain religieux.
Là étaient désormais sa puissance et sa gloire. Son
œuvre sociale, loin d'être finie , devait se prolonger aussi li)iig[einps que durerait rhumanité; sa mission administrative et politique touchait à son tennc. Les nations occidentalesi désormais instruites et façonnées à la vie publique, pouvaient, dans l'ordre des faits pu* rement humains, agir d'elles-mêmes en dehors de l*iniliative du clergé, et résoudre, au gré de leur souveraineté individuelle, ces problèmes subalternes que Dieu a livrés aux disputes du monde.
Le cier^ Les rois savent que le clergé est d'autant plus puisne MÎt^point sant qu'il est libre , et qu'il demeure isolé des agitaluiint'tnir tioiis Icprestres. Philippe le Bel avait commencé la •1'- lutte contre l'indépendance de l'EL'lise ; mais l'Edancc glige avait tenu bon, malgré les attentats d'Âgnani. Louis XIV, plus sincère dans sa foi, mais plus orgueilleux encore dans l'exercice de son pouvoir, s'était montré le dii^nc héritier des traditions royales du quatorzième siècle. Aidé par les parlements, Aivorisé par la mollesse de quelques évéques , par les craintes de quelques autres, il avait entendu constituer autour de lui une Église monarchique, soumise au roi et à ses lieutenants, relevant d'eux autant que possible, sans consonnner sa séparation d'avec Uome, sans détruire formellement l'unité catholique. Le clergé du dix>septièmc siècle, docile aux conseils de Bossuet, avait accepté cette dure condition, afin d'éviter à r Église des coups plus rudes. Il avait consenti 6 vivre sous la police des rois, en qualifiant de libertés
et de privilèges les maximes qui Téloignaient de Rome. isoi. Le dix-haitième siècle avait permis à l'Eglise de
Franco de moissonner les tristes fruits de la politique de Louis XIV. Associé aux pompes de la cour, l'épiscopat s'était vu recruter dans la noblesse et dans les salons de Versailles. Compromis aux yeux du peuple par sa solidarité avec le pouvoir civil, il avait été emporté dans l'exil par la même tempête ; et le jansénisme , un moment victorieux , n'avait usé de sa puissance que pour créer le schisme constitutionnel. '
Ainsi Vexpîation avait suivi de près la faute ; ainsi Eipiatioii. le clergé avait vu ce qu'on gagne en associant la cause de l'Eglise à une cause humaine; ainsi il se trouvait opprimé par le peuple , pour avoir trop longtemps oublié son vieux rôle de défenseur de la cité et . de tribun catholique. Avait-il compris cette rude leçon? nous n'osons dire oui; mais nous affirmons, et Dieu lui en sut gré, que si, trop dominé par les traditions des deux derniers siècles, le clergé de 1801 n'avait point encore acquis l'intelligence de sa mission dans l'ordre des choses politiques, du moins dans Tordre des faits religieux s'était-il trouvé plus grand , plus noble, plus pur qu'avant l'orage. Il avait vu rejeter de son sein les germes de mort; le vent de la persécution avait brisé et dispersé au loin les branches desséchées ; la foi s'était ravivée, la résignation et le repentir avaient fait place au dangereux repos d'une situation incontestée ; le clei^é était pauvre et proscrit ; l'heure de sa réconciliation avec le peuple venait de sonner.
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
isoi. Bonaparte entrevoyait à demi le rôle de la religion poiiuqae au miUeu des sociétés humaines. Homme d*État, il
0t woUidodU
Bonïparte P^''' leçons (Ic l'iiistoire, que toute orga-
ie«qnMtion» "isatioïl puissantô et durable doit reposer sur une reiiskiiwt. croyance, sur un culte. Les législateurs primitifs dont les siècles se sont transmis les noms avaient pris pour point de départ de leur œuvre les rapports nécessaires et réciproques de la Divinité et de riiomme. L'antiquité confondait la royauté et le sacerdoce dans une môme mission ^ et les peuples des temps héroïques ne se soumettaient qu'à la loi des fondateurs d'empires Inspirés par les dieux. G^est un besoin de tous les temps; rhuinme ne vénère que l'inconnu ; il méprise l'ouvrage de ses mains. Mais, en dehors de cet ordre d'idées, Bonaparte gardait au fond du cœur les premiers instincts de la foi italienne , les traditions mal éteintes d'une enfance catholique. Il aimait les belles cérémonies du culte paternel : le son des cloches, vibrant à travers le silence du soir, le faisait tressaillir malgré lui; quand il passait devant nos vieilles basiliques fermées, il se rappelait avec une émotion mêlée de crainte la pauvre ^lise d'Ajaccio , le signe de croix de sa nourrice, et son vieil oncle, l'archidiacre Lucien, (|ui l'avait béni au lit de mort. De cet ensemble de sentiments religieux et politiques naissait en son âme le désir fermement arrêté de reconstituer l'Église de France ; mais il voulait que cette É^^iise, docile et disciplinée, ne devînt jamais un obstacle à ses desseins , et servît avant tout d'iiistrument à sa politique. Un tel homme était fait pour comprendre la tyrannie de Philippe le Bel et la grandeur de
CONSUUT. 513
Gharlemagne, pour passer de Fimilation de Tun aux juui. isoi. exemples de l'autre. Il cherchait à rétablir l'Église ; mais il tenait à ce que, vaincue et réduite à merci, elle subît sans murmurer les dures conditions du pou< voir temporel et la surveillance de la haute polioe consulaire.
Pour le moment, l'Église de France présentait un ^J^^}^^^^ douloureux spectacle. Le premier consul avait, depuis plus d'un an, rendu les édifices religieux au culte; mais cette restitution était demeurée illusoire, n'ayant profité qu'à l'Église constitutionnelle ou schismatique. Les assermentés étaient alors tombés dans une situation abjecte. Ils formaient un clergé sans Gdèles, une a2^t:lomération de pasteurs sans troupeau. Beaucoup étaient des hommes de mauvaises mœurs, d'autres des jansénistes apostats ; et parmi eux figuraient des prêtres mariés, condamnés au mépris et déshonorés par leur intrigue. Le plus petit nombre, désabusé par une cruelle épreuve , luttait contre de secrets remords , et voulait rentrer en communion avec Rome.
Le clergé orthodoxe formait deux camps : dans le premier, on rangeait les prêtres qui , demeurés fidèles à Tunîté de l*Église, avaient néanmoins reconnu le gouvernement républicain, et s'étaient liés à lui par la
promesse d'obéissance ou de respect; dans Tautre figuraient tous ceux qui, rentrés en France clandestinement ou simplement tolérés, n'avaient jamais voulu pactiser avec le nouvel ordre social. Ceux-là, dociles aux exemples des anciens évéques , unissaient dans leur conscience le trône et Fautel, Dieu et le roi ; la
314 néVOLUTlON FRANÇAISE.
Jniii. 1801. révolution, à leurs yeux, n'était qu'une longue révolte que son triomphe n'absolvait pas ; ils considéraient tous les actes du pouvoir républicain cuininc entachés d'une nullité orij^inelle. Roiïie n'avait pas encouragé cette opiniâtreté hostile, mais elle ne s'était point prononcée. Le nouveau pape , désireux d'entretenir de bons rapports avec le premier consul, s'était bien gardé d'interdire au clergé de France de se soumettre aux institutions nouvelles; mais des hommes considérables , tels que l'abbé Maury , déjà promu au cardinalat, écrivaient ostensiblement aux ecclésiastiques transalpins que la conscience n'admettait aucune transaction avec les ennemis du roi légitime. De là des rivalités et des conflits qui portaient le trouble dans les âmes: et toutefois, parce que Home n'avait point parlé, les deux classes de prêtres orthodoxes dont il vient d'être question étaient l'objet de respects particuliers, et jouissaient, inégalement peut-être , d*un crédit que le peuple refusait aux assermentés et aux scbismatiques. Les uns et les autres célébraient la messe dans des chambres; ils adininistraient les sacrements , sans que la police surveillât de trop près ces infractions aux lois de colère encore inscrites dans nos codes. Oe cette situation anormale résultait une séparation profonde entre la religion et la société of&cielle, la force de l'une ne se prêtant ni à la protection ni au respect de l'autre.
Éut Les philosophes s'accommodaient fort bien de cet ««•Mprito choses : ils ne voyaient dans les actes religieux
point do TU* , • ^
religiwi. qui so manifestaient encore que les débris d'un ordre subsistant depuis des siècles, et qu'on n'avait pu dé-
traire en un jour; ils se moquaient des tupemtUùm laïu. isot.
dévotes qui se cachaient dam Vombre^ et Dieu leur apparaissait comme vaincu: dans leurs journaux, daos leurs livres, dans les réunions académiques, ils demeuraient les disciples fervents de Voltaire; et parmi eu3i la doctrine matérialiste était seule en honneur, comme la marque de Tesprit humain parvenu à la virilité intellectuelle. Les classes qui devaient leur fortune et leur influence à la révolution, l'armée et ses chefs, les bourgeois enrichis, toute la jeunesse élevée dans ToubU de Dieu et dans le culte de la raison , cette immense tourbe de familles que le directoire avait démoralisées , une portion du peuple des villes et des travailleurs, vivaient dans une étrange indifférence des choses religieuses, et entrevoyaient avec déplaisir toute pensée de réorganisation en matière de culte et de sacerdoce. Mais ces exceptions ne constituaient point le vrai peuple : la partie saine de la boui^eoisie, les restes de Tancienne noblesse que le malheur avait éclairée, les bons ouvriers, les paysans, et quelques intellie^ences d'élite qui parlaient aux niasses par des écrits ou par des exemples, regrettaient profondément que la société persévérât officieliement dans ses voies impies. Les uns s'indignaient des scandales du clergé constitutionnel; les autres se redisaient à voix basse les actes du martyrologe révolutionnaire et ils se distribuaient les reliques des derniers confesseurs de la foi. Tous s'attristaient de ne plus entendre la cloche des églises, de ne plus assister à ces belles processions de la Fête-Dieu, à ces pompes du cuite de Marie, dont le souvenir n'était point effacé
576 RÉVOLUTION FRANÇAISK.
Jniii. 180t. dans leurs âmes; et ils jugeaient que , malgré les victoires de Hohenltnden et de Marcngo , l'anarchie n'était point terrassée, tant que Dieu n'avait pas repris sa place dans les cœurs, dans les iois, dans les choses extérieures de la vie sociale, oboudes Ët comment Bonaparte n'aurait-il pas tenu compte
qac In monde * * *
• n > I clu besoin religieux, de cette force qui ne pouvait deoiïo^oirfV «neurer en dehors de la société française , sous peine
reuiÏBUM." condamner à n'être qu'un corps sans âme?
Seulement, il ne se dissimulait point les obstacles qu'il avait à vaincre : les autorités constituées, le sénat, le tribunat, le corps législatif, le conseil d'État, les fonctionnaires chairs de l'enseignement, les magistrats de tous les degrés, les classes de l'Institut, et, par-dessus tous, les chefs militaires et la plupart des soldats, opposaient à sa pensée secrète une opiniâtre résistance. 11 ne s'appuyait que sur des parias ou sur des vaincus, ou, pour mieux dire, que sur des classes puissantes par le nombre, mais toujours faciles à intimider, toujours disposées à courber la téte. Jamais aucun des desseins que conçut cet lu tin me ne fut entouré de plus grands obstacles : depuis Fouché et Talleyrand, deux apostats introduits dans le cœur même du gouvernement; depuis Gambacérès, deuxième consul et régicide, jusqu'aux sous-officiers, et aux soldats qui avaient pillé les églises d'Italie et d'Allemagne, jusqu'aux vétérans de la garnison de Mayence, dont l'impiété avait épouvanté nos déparlemenls de rOuest, tous les partisans de son pouvoir condamnaient un retour vers le catholicisme, et se prononçaient avec une audacieuse énergie contre toute
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aprière-pensée chrétienne. Ces gens-là avaient fait bon juiu. isoo. marché de la république et de la liberté; ils tenaient à se montrer dédaigneux ou rigoureux envers les prêtres : c'était le dernier gage qu'ils donnaient à la révolution par eux trahie, et ils se croyaient quittes envers elle pourvu que la messe demeurât proscrite. On ne s'est point assez rendu compte de cette disposition des esprits et du courage qu'il fallut pour la braver : là aussi on trouvera le secret de beaucoup de précautions malveillantes prises contre l'Église, dans les lois qui devaient garantir sa réapparition parmi nous.
Dès le lendf main de la victoire de Maren^o, Bona- préUminairM parte avait (ait chanter en pompe un Te Deum dans padfimSoo. la cathédrale de Milan; puis, après avoir convoqué le clergé de cette ville, il avait exposé devant lui des sentiments dont l'expression, adroitement calculée, devait rassurer, en deçà et au delà des monts, toutes les personnes attachées à la foi catholique. Vers la même époque, il avait cha^ le cardinal Martiniana, évêque de Verceil, d*annoncer au saint-père qu'il était prêt à traiter avec lui pour le rétablissement du culte catholique en France. Le vénérable Chiaramonte accueillit les avances du premier consul avec une satisfaction pieuse, et en rendant grâce à- Dieu, qui tient dans sa droite le cœur des conquérants. « Vous « pouvez dire au premier consul, écrivit-il à révêque « de Verceil, que nous nous prêterons volontiers à « une négociation dont le but est si respectable, si « convenable à notre ministère apostolique, si contt forme aux vœux de notre cœur. » Ces ouvertures
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378 HliVOI.UTlON KHANÇAISE.
juiu. mi. faites de part et d'autre, les deux Hfouvernements nommèrent des plénipotentiaires pour débattre les conditions d*un concordat. Ce furent, du côté du
saint-siége, MgpSpina, archevêque de Corinthe, et le père Cazelli , théologien consultant; du côté de la France, Joseph Bonaparte, le conseiller d'Etat Gretei, et le curé Bemier, le' même qui, par des moyens souvent peu honorables, avait concouru à la pacification de rOuest.
Yavait-n La négociation du concordat fut entourée de difiiconclure an cultés. Et d'abofd UH concofdat était-il nécessaire? et ne valait-il pas mieux laisser au catholicisme, comme à tous les cultes, la jouissance d'une liberté absolue?
Au point de vue des intérêts religieux, cette' question est grosse d'incertitudes que le temps résoudra sans doute, et que la société actuelle étudie. Un clergé absolument libre, et ne recevant de l'Etat aucun salaire, doit, par une conséquence naturelle de sa situation, agir sans contrôle, et jouir pleinement de la faculté d'acquérir et de posséder. S*il agit avec une indépendance illimitée, il peut, sans contredit, braver le pouvoir temporel, et le leleguei exclusiveoient dans le domaine de la police civile; mais il ne peut réclamer de lui ni protection ni concours, et il demeure impuissant devant la violence, l'agression et le scandale, chaque fois qu'au lieu d'attaquer l'homme dans le prêtre on se borne à ruiner la base de toute morale, à saper le dogme, à pervertir les âmes. De quel droit réclamera* t-il de TÉtat protection pour telle ou telle vérité, pour telle nobie et généreuse croyance,
ùigiiuuiiiiiy GûOgle
CONSUUT. ST9
lorsqu'il aura enjoiiil à TFJat de rester étranger aux juiu. isoi. problèmes de celle nature, et de se borner à régir la matière? N'aura-t-il pas admis et reconnu que le glaive est donné aux puissances pour toute autre mission que pour protéger l'Église? et la conséquence de ce principe ne conduira-t-elle pas fort loin? Quant à la question du salaire refusé par la société aux ministres des cultes, et accordé volontairement par les fidèles de chaque communion, n'y aura-t-il pas à appréhender deux redoutables situations : ou le clergé pauvre sera obligé de tendre la main, et de tarifer, en apparence, un ministère que le grand et le petit ont également droit de réclamer : ne sera-ce point là le commencement d'une désorganisation religieuse, qu^il faut éviter? ou il arrivera que le clergé trouvera dans les fidèles les dispositions bienfaitrices des chrétiens du moyen âge; et alors s'il peut acquérir, posséder; * si rien ne limite les donations entre-vifs ou testamentaires; s'il y a sacrilège légal à restreindre l'aumône somptueuse qfl'on lui destinera, ne faudra-t-il pas s'attendre à voir s'accroître d'une façon démesu* rée les biens de main morte et les possessions temporelles du clergé; de telle sorte qu'une époque viendra où le pouvoir civil mettra révoltUionnairement la main sur ces propriétés privilégiées, ce qui serait un attentat au droit; de telle sorte aussi que le clergé, s'il n'est ni frustré ni dépouillé de sa chose, pourra méconnaître sa mission , s'endoriiur dans son opulence, et étaler sous nos yeux le scandale d'un clergé trop riche, ce qui serait plus à redouter que le malheur d'un clergé trop pauvre?
380 R£VOLUTiON FRANÇAISE.
JniU. 1801. Au point de vue des intérêts de la société temporelle, 1 Klat doit désirer que ses rapports avec l'Egalise soient nettement déterminés et définis. Gomme il a un puissant intérêt à ne point laisser échapper de ses mains toute action exercée sur l'esprit, sur la pensée, sur l'intelligence, il ne peut s'isoler absolument de cette sphère d'idées, et se contenter de régner sur des corps sans âmes. Toutefois, le glaive et l'encensoir ne doivent point être tenus par une même main : si la prière doit être bienveillante, il est nécessaire aussi qu'elle demeure libre. Une société ne peut pas plus séparer la religion de la puissance publique qu'elle ne peut séparer le corps vivant de l'esprit qui l'anime. Ëi si des rapport^; de tous les moments doivent exister entre l'Église et le gouvernement temporel, n'est-il pas indispensable de préciser Tétendue et la limite de ces rapports, de savoir à quoi s'en tenir sur les droits respectifs? D'où la nécessité, d'un traité ou d'un concordat.
Avant le règne de François I^r^ l'indépendance ré-
Ancitins
^xlVr^tt ciproque des deux pouvoirs avait été garantie par des principes plus ou moins contestés, et dont quelquesuns constituaient la fameuse pragmatique sanction, faussement attribuée à saint Louis. Une seconde pragmatique^ dont cette fois l'authenticité ne saurait être mise en doute, avait été arrêtée et promulguée à Bourges, sous le règne de Gbarles Vil. Cet acte, enregistré par le parlement de Paris, avait sa base dans les règlements dressés par le concile de Bâle; mais il en différait sous divers rapports. Il traitait de l'autorité et du pouvoir des conciles généraux, des
CONSUUT. S81
élections, des réserves, des collations, des causes ec- juui. isoi. clésiastiques , des appels frivoles, des annales, et de plusieurs autres points dont l'énumération ne trouverait pas ici sa place. Conclue durant les démêlés qui affligeaient alors l'Église, la pragmatique sanction de rassemblée de Bourges n'obtint jamais l'assentiment de Rome ; les souverains pontifes protestaient contre elle: « C'était, au témoignage de Pie II, une tache qui défigurait l'Église de France , un décret qu'aucun concile général n'avait porté, qu'aucun pape n'avait reçu , un principe de confusion dans la hiérarchie ecclésiastique, puisqu'on voyait, depuis ce temps-là, que des laïques étaient devenus mattres et juges du clergé; que la puissance du g'iaive spirituel ne s'exerçait plus que sous le bon plaisir de l'autorité séculière ; que le pontife romain, malgré la plénitude de juridiction attachée à sa dignité, n'avait plus de pouvoir en France qu'autant qu'il plaisait au parlement de lui en laisser. » Louis XI essaya d'abolir la pragmatique sanction, mais les parlements et l'Liuversité défendirent cette institution; et le conflit dura jusqu'à l'époque où intervint, entre François 1^^ et Léon X , le célèbre concordat de 1516.
En vertu de cette transaction, destinée, selon le pape, à extirper toute* le$ eepines qui nuysoient à Vumm entre la France et le saint-siége, on déclara nulle la prag;matique à laquelle le roy Françoys avoit voullu renoncer de franc et prompt couraige; il fut convenu que le roi aurait droit de présentation aux évôchés , tandis que l'institution ecclésiastique appartiendrait toujours au pape. L'éleption des évéques cessa dès lors
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Jiûii. mi. d'appartenir au clergé local. Nous ne parlons pas , à dessein, des autres dispositions du concordat de 1516 : cette analyse serait ici sans objet
Les parlements avaient vu avec déplaisir ce contrat nalnrei, ijiii réservait à chaque pouvoir sa part naturelle : les gens de justice, traités de robins par les classes nobles, cherchaient à tyranniser le clergé , pour asseoir quelque part leur domination. L'assemblée constituante osa aller au delà de ces colères. Mais il est inutile de rappeler ce que nous avons déjà fait coniiaître de ces entreprises pour séparer l'Église de France de celle de Home, la mère et la maîtresse de toutes les Églises. En l'an IX de la république, il ne s'agissait que de relever les pierres dispersées sur le sol, et de reconstruire le temple.
On pose Les bases do la convention furent posées de part et
hue* d'uno d'autre et discutées par les négociateurs. Le premier
GODVUltiOD '
nugteiiw. consul demandait que les évêques fussent nommés TrttoDtiooi pup le gouvernement français , et institués canonique- ^^^^ V^^ ^® P^P® • insistait pour obtenir une nouvelle circonscription des diocèses, soixante, au lieu de cent cinquante-huit; il voulait que ces sièges fussent déclarés vacants, pour se trouver en mesure d'y pourvoir, et de désigner des ecclésiastiques favorables à la cause nationale; il demandait que le deigé fît acte de soiiiùlssion au pouvoir établi; qu'il renonçât à ses biens confisqués, pour se contenter d'un traitement annuel sur le budget de l'Etat; que pardon et oubli fussent accordés aux prêtres engagés dans les liens du mariage.
Ces prétmitionB n'étaient point les seules : Bona-
parte voulait que le célibat des prêtres ne fût point juiii. mi. obligatoire en France; il exigeait que les titulaires des anciens évêchés, quoique inamovibles, fussent réputés démissionnaires de gré ou de force.
Quant au mariage des prêtres, Rome le repoussait avec énergie; elle voulut conserver au clergé cette chasteté qui le rehausse, et qui est l'une des plus nobles parures de l'Eglise. Le cardinal Gonsalvi, le conseiller et Tami de Pie Vil , avait été envoyé à Paris pour faÂter la solution de certaines difficultés : ce prélat ne consentit à aucune concession sur un point aussi grave, d'où dépendait le uiaintieii de la discipline ecclésiastique dans le monde. H déclara, en ce qui concernait les prêtres déjà mariés, qu'on pourrait absoudre ceux qui avaient manqué aux conciles ; mais qu'on ne voudrait en aucun cas ériger Tinfraction en principe. Le premier consul se vit contraint de céder. En revanche, Pie VU accorda des bulles de sécularisation aux prêtres mariés. Il y en eut de spéciales délivrées au ministre Talleyrand, ancien évêque d'Autun; et cet homme d*État, réconcilié par cette grâce avec l'Eglise catholique, dont il avait autrefois déserté la cause, ne tarda pas à prêter ses talents diplomatiques à la conclusion du concordat.
Le pape , le cardinal Gonsalvi , Mgr Spina , et tous les négociateurs qui stipulaient au nom de Rome, hésitèrent longtemps avant d'accepter, devant Dieu et devant l'Église, la responsabilité d'une nouvelle circonscription diocésaine, qui, en réduisant des deux tiers le nombre des évêchés, portait atteinte aux droits imprescriptibles des évêques. Jamais Rome
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
juui 1801. n'avait osé frapper un pareil coup ; mais toutes les considérations ne devaient-elles pas céder, s'il était possible, devant la nécessité de faire rentrer la France dans le giron de l'Eglise catholique ? Entre deux dangers, Rome ne devait-elle pas choisir le moindre? et lorsqu'il était démontré qu'une résistance prolongée de la part des évèques qu'il s'agissait de déposséder plongerait le monde catholique dans la désolation , le pape ne pdiivait-il pas proclamer ces évêques démis- ' sionnaires? Il y avait beaucoup àe hardiesse dans ce raisonnement, mais il prévalut: les évêques réfugiés à Londres eurent beau protester, on les menaça de se passer de leur adhésion; plusieurs d'entre eux n'en persistèrent pas moins dans leur opposition aux volontés du saint-siége , et de cette résistance naquit un schisme obscur, dirigé par un clei|;é non concordataire , et qui s'est prolongée de nos jours sous le nom de petiïe Eglise. Au moment où nous écrivons cette histoire, ce schisme semble prêt à s'éteindre: la raison ou le temps ont fait leur œuvre.
Comment Sur Ic modc d'iustitution des évêques et des ar-
ter à ra'vrair chevéques , il y eut de longs débats. Bonaparte tenait . de« à sortir des termes du concordat de 1516, et à ne point laisser à la cour de Rome la faculté d'ajourner indéfiniment l'approbation canonique demandée par le gouvernement français en faveur des évèques par lui désignés. Toute concession, en pareille matière, était impossible ; l'institution libre et volontaire des évêques a toujours été considérée, par le saint-siége, comme un droit inhérent à sa prépotence spirituelle. Le premier consul , rédiiit à céder, ne s*en -montra
CONSUUT. S88
que plus ferme à exiger des concessions sur d'autres juiii. mi. points fort délicats, tels que l'admission des évêques constitutionnels dans la nouvelle organisation du clergé, et la garantie par la cour de Rome des droits de tout acquéreur de biens nationaux appartenant autrefois à l'Eglise. Rome se déclara disposée à pardonner aux prêtres constitutionnels qui abjureraient leur erreur passée et se soumettraient i\ l'Eglise : en conséquence, quatre évêques qui avaient eu le malheur de tremper dans le schisme furent confirmés dans leur siège. Après cette concession douloureuse, Rome ne fit pas de dilTiculté pour se résigner à déclarer irrévocables la vente et Taliénation des biens du oleigé : elle se contenta de l'engagement pris par le gouvernement consulaire d'assurer aux évêques et aux curés un traitement convenable.
Les négociateurs romains insistaient pour que la stipulations
r en faveur
religion catholique fût proclamée religion de l'Etat; l'Kg^i^pour que les catholiques seuls pussent être appelés à la dignité consulaire. Le gouvernement de Bona- fS^ parte ne crut pas devoir accepter de semblables prétentions. On se borna à déclarer que la religion catholique, apostolique et romaine, était celle de la majorité des Français : en d'autres termes , c'était la reconnaître comme religion nationale; de plus, on stipula que si , dans Favenir, on nommait un premier consul qui ne professât pas la religion catholique, de nouvelles conventions interviendraient pour régler le mode de nomination et de présentation des évêques. On était d'accord sur Tinstitution des curés. L*évêque devait les nommer, et soumettre ses choix à
R&VOL. PRAMÇ. — CONSULAT . I. S5
Juiiu 1801. rapprobatioQ de l'autorité civile. Quatre fêtes de l'Église furent conservées, savoir : la fête de Noël , et celles de rAcensîon , de TAssomption et de la Toussaint; les solennités de Pâques et de la Pentecôte,
ayant lieu le dimanche, étaient placées en dehors de la question. Déclarer fêtes léplt^s l'Assomption et la Toussaint, c'était rendre honritiia^e au dogme catholique, et accorder à la religion de la majorité des Français un privilège en dehors de l'égalité et du droit commun : les autres cultes admis en France n'obtiennftnt aucun privilège pour leurs jours de repos. Quant aux monastères et aux abbayes , le concordat ne mentionna rien ea leur faveur; ce qui fit considérer leur abolition comme définitive, sauf retour à des règlements ultérieurs.
seroMiit La religion catholique devait être librement exer- 4T«qnM. cée. On stipula que son culte serait |)ublic, en so conlbrmant aux règlements de police que le gouvernement jugerait nécessaires pour la tranquillité extérieure. On convint de part et d'autre que les évéques, avant d'entrer en fonctions, prêteraient directement entre les mains du premier consul le serment dont voici la teneur : « Je jure et promets à Dieu, sur les « saints Évangiles, de i,^arder obéissance et fidélité « au gouvernement établi par la constitution de la « république française. Je promets aussi de n'avoir « aucune intelligence, de n'assister à aucun conseil, « de n'entretenir aucune ligue , soit au dedans , soit « au (leliofs, qui soit contraire à la Lianquillité pu- « blique; et si, dans mon diocèse ou ailleurs, j'ap- « prends qu'il se trame quelque chose au préjudice
CONSUI.AT. 387
" de l'État, je le ferai savoir au gouvernement. « On juiii. isoi. détermina la prière qui serait recitée pour la république et pour les consuls; on décida que les évêques pourraient avoir, chacun dans son diocèse, un chapitre et un séminaire ; on remit à la disposition des évéques toutes les églises métropolitaines, cathédrales, paroissiales et autres nécessaires au culte. Le gouvernement s'engagea à prendre des mesures pour autoriser les fondations que les fidèles voudraient faire en faveur des églises; et le pape, de son côté, reconnut au premier consul les droits et les prérogatives dont l'ancien gouvernement jouissait auprès des souverains pontifes.
Lorsque ces bases de la réconciliation de la France Echange avec Rome furent posées; lorsque, durant quelques "^^j^'^f^^^'"^"' mois de discussion, tous les points du concordat eu- j^^^.^ rent été admis par les négociateurs, le traité définitif '^"év^Sucs" fut remis aux mains des cardinaux Gonsalvi et Spina, <^'^pj^/*^^* pour être soumis à la signature du vénérable Pie VIL Le chef de l'Église catholique rendit grâces à Dieu de ce que la France , ce brillant fleuron du monde chrétien, allait de nouveau être placée sous son obédience. Pour adoucir ce que devait avoir d'inusité ou d'amer l'obligation imposée aux anciens évêques de renoncer à leurs sièges, il les conjura, dans les termes les plus touchants, de faire ce grand sacrifice à la paix de l'Eglise : « Tous nos soins, leur écrivait-il, toutes nos « peines, ont échoué contre l'inflexible nécessité des f temps... Nous nous sommes dit que nous ne poucf vions, sans faire injure à votre religion, vous croire • « capables et de préférer vos intérêts aux intérêts et
MU. 1801. « à la conservation de la religion, et d'oublier ce que « saint Augustin écrivait, au nom des évéques d'Acr frique, au tribun Marcellus, en lui annonçant leu» « détermination d'abdiquer Tépiscopat : Quoi done ! n hésiterions^fums à offrir à notre Rédempteur ce « sacrifice (F humanité? Dieu est descendu d'en haut « dans un corps mortel ^ pour que nous devinssions « ses membres. Nous pouvons les garantir ^ ces mcm- < bres, d^un déchirement ; et noue eraindrioM de « descendre de nos chaires à ce prix!*.* Cest pour f les peuples que nous avons été institués. Faisons « donc de notre épiscopat tout ce qui peut arriver à « donner la paix chrétienne à des chrétiens... Péris- « sent nos dignités, si, en voulant les retenir, elles f dispersent les ouailles de Jésus-Christ! Gloire à « notre dépouiHement , sHl en rassemble un plus » grand nombre /... » Une circonstance digne d'intérêt pour les cîilholiqiies, c'est qu'en faisant parvenir à Rome la. minute du concordat, destinée à recevoir la ratincation du saint-père, Bonaparte consola les fidèles d'Italie en .restituant à l'église Notre-Dame de Lorette Fimage vénérée de la Mère de Dieu , que ses soldats avaient prise en l'an V, lors de sa fameuse campagne et qu'il avait envoyée au directoire comme un trophée.
Le concordat avait été signé à Paris le 23 mes* sidor an IX : ce ne fut que le 23 fructidor suivant que les ratifications furent échangées de part et
d'autre.
otMtaciM 11 était indispensable de faire entrer dans le doptémM. ^^-^^ 1^ traité qui, sans la ratification du
du
coaoordat.
Cj){4SULAT. 389
corps législatif, ne pouvait être rendu exécutoire en aoAi isoi, France. Une sourde opposition se manifesta dans les rangs du clerc^é français; mais Bonaparte en vint à bout par des menaces ou par des emprisonnements arbitraires. La répugnance des corps constitués fut plus tenace. Il était plus aisé de vaincre la coalition des rois sur la frontière du Rhin ou dans les champs de Marengo, que de réduire les haines philosophiques et antireligieuses à mettre bas les armes devant Tautel.
Le iS tliermidor, la séance du conseil d'État, pré- Bonaparte sidée par le premier consul, touchait à sa fin : Bo- conseûdÉtat naparte , affectant de parler avec indifférence , et conclusion comme d'un acte sans grande portée, dit d'une voix brusque ; « J'ai besoin de vous parler du concordat. Tout est fini. 11 y aura cinquante évéques, on leur donnera cinq à six mille francs ; et environ six mille cui^s, un par canton. On payera les évéques sur les dépenses secrètes, et les curés sur les centimes additionnels. J'ai réglé ce qui concerne les protestants. Les calvinistes ont leur métropole à Genève; il n'y a pas de difficultés: les luthériens recevaient leurs ministres des princes d'Allemagne ; on leur envoyait les plus mauvais sujets. A l'avenir ^ ils nommeront euxmêmes leurs ministres: les luthériens de Strasbourg l'ont demandé. Quant aux juifs, c'est uue nation à part : elle ne se mêle à aucune autre secte, elle est d'ailleurs en trop petit nombre pour s'en occuper. »
Ce fut ainsi que le conseil d'État apprit la pacification religieuse. Eu dépit de l'insouciaiice apparente
Août 1801. du premier consul, les hommes politiques qui recueillirent ces paroles entrevirent tout d*un coup la sig^nilicalion du concordat : ils reconnurent que l'œuvre du dix-huitième siècle était finie, et que désormais l'Église de France allait renaître , rajeunie, forte, et revêtue de ses ornements. Ce fut'pour le conseil d*État une révélation désagréable. Ce corps avait renoncé & la liberté ; il avait accepté comme une nécessité sociale le i^^ouvernement militaire et la^ vigoureuse hiérarchie imposée par le premier consul, mais il tenait aux principes de l'école philosophique, il ne faisait pas bon marché de Voltaire et d'Helvétius, et le retour aux idées religieuses le choquait, rhuroiliait, comme la seule défaite à laquelle la révolution ne se fût pomt encore résignée. Bonaparte, cependant, avait pris ce ton d'autorité froide et calme qui n'admet ni discussion ni réplique. Le conseil d'État enregistra sans résistance le traité conclu avec le pape ; mais il prit sa revanche en coordonnant (comme nous le verrons plus tard) , sous la dénomination d'articles organiques, toutes les dispositions légales que, de Philippe le Bel à Louis XiV , les rois , les parlements et les pouvoirs temporels avaient inventées pour restreindre, diminuer, et, au besoin, faire disparaître l'autorité du souverain pontife dans les questions d'administration et de discipline religieuses.
Synode Le clergé sohismatique avait imaginé, depuis environ SIX semaines, de se reunir en concile dans la cathédrale de Paris ; environ quarante évôques constitutionnels et autant de prêtres sectateurs de leur doctrine coiiipcsaient cet étrange synode, sous la prô-
CONSUUT. 39i
sidence du citoyen Lecoz, se disant évéque métropo- sept isoi.
lilaîn de Rennes. Le citoyen Grégoire, évéque élu du département de Loir-et-Cher, avait été le principal orateur de cette Eglise ennemie de Rome ; et les jour- . naux de l'époque , dociles aux inspirations du ministre Ghaptal, avaient célébré à Fenvi la modération, la sagesse et les vertus des Pères du prétendu concile national. Bonaparte avait toléré cette réunion ; peutêtre même l'avait-il secrètement provoquée , afin de rendre le pape plus disposé à accepter ses conditions, dans la crainte de voir le schisme étendre de profon* des racines sur le sol français. Mais, lorsque toutes tes signatures eurent été échangées, le premier consul intima au synode constitutionnel l'ordre de se dissoudre, et il fut obéi.
Le pape avait fait attendre sa sanction pontificale; Résistance et d'abord il avait éprouvé des refus de la part des évè^âe*
, retirés
évéques français réfugiés à Londres, qui contestaient à Londres.
au saint-siogc le droit d'exiger leur déuiission, de modifier ou de supprimer, sans leur aveu, les diocèses dont ils étaient pasteurs légitimes. Ces évêques écrivirent au pape ; ils lui dépeignirent les maux qui allaient résulter, pour TÉglise, de la x^vM simultanée et universelle de tous les sièges épiscopaux de France; ils ajoutèrent : « La voie à suivre pour éviter ces maux ne peut être ouverte à Votre Sainteté que par une assemblée de tous les évéques de l'Église galli • cane. Nous ne voulons pas parler ainsi pour faire entendre qu'il nous est pénible et désagréable de faire un pas en arrière à travers ces temps de douleur et de deuil i au contraire, dans notre faiblesse nous
SOT RfiVOLirnON.FRANÇAISB.
Sept. 180J. éprouverions une consolation pour chacun de nous, et un bonheur ineffable pour tous, en nous voyant déchargés d'un si grand fardeau... Mais le droit de notre ministère semble nous demander de ne pas souffrir que Toa rompe facilement ce lien qui nous a unis aux • ^lises immédiatement confiées à ifotre sollicitude, par la providence de Dieu très-bon et très-haut. »
Cette protestation causa une vive aflliction au saintpère; mais il avait pris la résolution de passer outre. piD.iean Les évôques dépossédés de leurs sièges , mais qui
dèpoîUiét avaient obtenu la permission de rentrer en France,
Mnmetteot. se montrèrent disposés à sacrifier tous leurs droits à la pacification de l'Église; ils adhérèrent aux volontés de Pie VU, sans résistance et sans murmure; quant à leurs vénérables confrères qui avaient cherché un refuge en Allemagne, tardivement prévenus^ ils obéirent à la même inspiration. '
DifGcuitéa Une difficulté plus sérieuse se rattachait aux soidisant évôques constitutionnels. Le pape exigeait
constuoUoQ- d eux une rétractation, parce qu'ils avaient erré publiquement et en connaissance de cause : le gouver^ nement français aurait voulu que le pape se contentât d'une soumission -tacite, qu'il retirât les brefs de condamnation portés par Pie YI, et qu'il revêtit plusieurs prélats scliisinatiques de l'institution canonique, en se contentant de cette déclaration par eux olTerte, qu'ils professaient la même foi que la apôtres. U était évident, aux yeux de Rome, que cette déclaration pouvait cacher une arrière-pensée, une réticence dangereuse : aussi le pape ne voulut pas s'en contenter. Il exigea donc des cvôques constitutionnels une
Digiii^u
explication e:énérique, aux termes de laquelle ils adhé- oct. isoi. reraient et se soumettraient aux jugements émanés du saint-iiége sur les affaires ecclésiastiques de France, Ces expressions devaient comprendre, de la manière la moins humiliante, la reconnaissance de leur illégitimité. Elles constituaient une rétractation sérieuse, mais non publique et non solennelle.
Le gouvernement français n'entendait pas violenter le dogme; il admit donc les justes prétentions du souverain pontife sur cette matière délicate. Mais la résistance des évéques constitutionnels se prolongea. ^ Vamoiiiont le pape leur rappela-t-il l'exeuiplc de la
généreuse rétractation de Fénelon : les évoques schismatiques s'obstinèrent, tout en se démettant de leurs sièges, à ne pas reconnaître qu'ils les avaient occupés sans titre. H est vrai qu^ils déclaraient adhérer au concordat ; mais cette reconnaissance ne suffisait pas pour absoudre le scandale du passé. Aussi le pape déclarait-il qu'il ne se croyait pas obligé, à l'égard de ces évêqaes entachés d'hérésie, à une collation de bénéfices, collation qui compromettait le salut des âmes, n rappelait cette menace que le concile de Trente a lulminée, lorsqu'il a dit que Dieu demanderait compte au chef de l'Eglise des ouailles par lui confiées à d'indignes pasteurs.
Le gouvernement consulaire n'entendait pas froisser la conscience du pape : les évéques constitutionnels comprirent qu'ils ne seraient point soutenus dans leur résistance, et ils renoncèrent à l'autorité dont ils avaient été investis par usurpation.
Les évéques retirés en Espagne n'hésitèrent point
m RÉVOLUTION FRANÇAISR.
Dt'c.1801. à adhérer aux prières de Pie VII, et à abdiquer. Parmi NooTeu«« ceux qui résidaient en Angleterre, il s'en trouva cincj, MM. de Cicé, de Boisgelin, d'Osinond, de Noé et du ul^^uMi Plessis-d'Ârgentré, qui se séparèrent de leurs collègues dissidents, et qui» à leur tour, ne reculèrent devant aucun sacrifice pour hâter la pacifi6atioD de l'Église. Ainsi, en ne tenant point compte de quelques refus partiels, le clergé de la révolution et le clergé royaliste se soumirent l'un après Tautre, et le scandale du schisme cessa d'allliger la France catholique. Mais ces démarches solennelles avaient pris du temps, et le second anniversaire de la révolution de Iji'uiiiairc fut célébré sans que Bonaparte eut la joie de réunir à Notre-Dame, en grande pompe, les soixante évéques des nouveaux diocèses , rassemblés autour du même autel, et priant pour la république et pour les consuls. Quand tous les retards eurent pris fm de la part de Rome, on avait atteint le l®"" frimaire, et la session de l'an X était ouverte. Ici commençaient d'autres obstacles : le XYiii^ siècle survivait encore dans ses traditions antireligieuses; la révolution, vaincue sur le terrain politique, allait se cantonner vigoureusement sur le terrain de la philosopliic, et Bonaparte s'indignait en prévoyanl des résistanci^s et des luttes.
Birecuités En attendant le jour où il parviendrait à en triomla ,M)ifti iue pher par le double ascendant de sa volonté et de son " génie, les difficultés de la politique extérieure appelaient de nouveau sa sollicitude.
La mort de Paul avait ruiné l'influence de la république française, dans le nord de l'Europe , et la .
ii^ue des neutre» se trouvait dissoute ; TÉgypte était Avru isoi.
perdue pour la France, et l'Angleterre, qui avait réussi à nous arracher cette conquête , se posait comme la protectrice de la Porte Ottomane; la France avait précipité TEspagne sur le Portugal, mais elle n*avait retiré de cette manœuvre militaire que de procurer à Godoï la gloire facile de médiateur et de paciricatcur. Cette expédition contre le Portugal, maladroitement combinée, allaiblissait beaucoup notre autorité dans la Péninsule, et créait, entre l'Espagne et la France, des germes de défiance et de ressentiment. Lucien Bonaparte, qui avait prêté la main au traité de Badajoz, reçut les plus vifs reproches, et envoya a!i ministre des aflaires étrangères sa démission d ambassadeur. Pour toute con&olation, la république française pouvait inscrire sur ses bulletins deux glorieux combats maritimes livrés en vue d'Âlgésiras et de Cadix; mais ces brillants faits d'armes n'étaient que des accidents isolés, et ne suffisaient point à coatre-balancer la puissance du pavillon anglais.
Le premier consul, dont les agents négociaient avec le cabinet de Londres, avait vu avec un amer
déplaisir la paix de Badajoz. Dans sa pensée, il était nécessaire que l'Angleterre eût à craindre pour l'indépendance du Portugal; quelle entrevît, dans un prochain avenir, le drapeau tricolore flottant sur les tours de Lisbonne : cette crainte ne pouvait que déterminer le fifouvemement britannique à se montrer plus accomniudaat, plus disposé à accepter les conditions de la France. Et d'abord, dans un premier
Avril tsof. moment de colère, BonapaHe menaça de tourner ses
armes contre l'Espagne. Quand )a réflexion fut venue, et quand M. de Talleyraud eut été admis à donner de prudents conseils, le premier consul s'abstint d'ajouter cet embarras à tant d'autres : seulement, via-à-vis de TEspagne, sa politique se trouva plua- à Taise, son amitié fut comme dégagée. Les agents de TAngleterre, entre autres concessions par eux réclamées, exij^eaient qu'on remît à leur gouvernement l'île espagnole de la Trinité, Tune des Antilles : le premier consul préférait abandonner Tabago, possession de ta France, et TAngleterre n'avait garde d'accepter. M. de Talleyrand proposa au premier consul de terminer la négociation aux dépens des Espagnols, en livrant aux Anglais l'île de la Trinité. Bonaparte accueillit cette idée; il autorisa l'envoyé de la France, M. Otto, à faire cette concession; et toutefois le négociateur ne devait s'y déterminer qu'à la dernière extrémité. Les Anglais insistaient pour que Malte leur fut donnée; mais le premier consul ne voulait à aucun prix renoncer à la possession de cette tle, d'où une puissance européenne peut, en quelque sorte, tenir l'Afrique en respect. Dans les Indes orientales, le gouvernement anglais voulait Ttle de Geylan; en revanche, il olfrait de rendre à la Hollande le cap de Bonne-Espérance, et, en outre, Surinam, Demerari, Berbice, Essequibo. Ces prétentions flattaient roi|;ueil et les intérêts des marchands de Lon* dres; elles leur faisaient espérer que l'Angleterre, après une lutte de dix ans, se verrait amplement dédommagée de ses sacrifices par la possession de la
Trinité, de Ceylan et de Malte, les trois postes avancés Avril isoi. d'où la marine ani^laise peut menacer à la fois la mer dos Indes, les deux Àaiériques et FOrient.
Le premier consul ne s'étsit pas courbé silencieu* TenutïT» sèment devant les résultats du drame de Michaëlolf : premier bien qu'il eût pu entrevoir d*un coup d'œil les con- ^'S^tmir séquences politiques de la mort au czar, il navait roi^e. point renoncé à rattacher, par quelques liens, la cause de la Russie à celle de la paix européenne. Dès que M. de Kalitcheff, ambassadeur de Paul l^i*, eut notifié à Bonaparte la mort de son maître et Tavéne^ ment d'Alexandre I©»* au trône impérial de toutes les Russies, le premier consul cliarg^ca le colonel Duroc de se rendre à Saint-Pétersbourg, soit pour féliciter lo nouvel empereur , soit pour travailler à lever les obstacles qui retardaient un rapprochement définitif. La ligue des neutres étant rélé^ée dans le domaine de riiistoire, on pouvait encore donner aux diiïiciiltés existantes une solution amicale. L'une de ces diOlcultés se rattachait aux idées chevaleresques de l'empe- ' reur Paul. Ce prince n'avait pu restaurer le trône des Bourbons de France; mais il avait contribué à raffermir les Bourbons de Naples, et il s'était opiniâtrément mis en tcte de reiidic à la maison de Savoie ses possessions continentales. Bonaparte avait ses projets sur le Piémont; il considérait cette contrée comme Ja grande porte de l'Italie , et il voulait que ce fût une porte toujours ouverte pour la France. La possession du Piémont est en nos mains le ç;a^o assuré de la conquête de l'Italie. Louis XIV l'avail l'acilement compris; mais, ne pouvant se rendre maître du Piémont, il y
m RÉVOLUTION PRANCAISB.
Avril 1801. avait établi des alliances. L'indépendance du Piémont importe à la France dans ses projets sur l'Italie, coiarne l'indépendance de la Bavière dans ses entreprises contre l'Autriche. Bonaparte se trouvait en mesure de procurer à la république une garantie plus certaine encore de Tindépendance du Piémont : la domination complète et exclnsivc de ce royaume, sa réunion à la France. La mort de Paul était pour cette politique une circonstance favorable, puisque aucune promesse ne Uait encore le premier consul à u l'empereur Alexandre. Le 28 ventôse (49 avril), une
Piémont * , \ f *
déclaration, publiée à Turin par le général Jourdan, ÏFriuM»* ^"''onça aux Piémontais que leur pays formait une division militaire de la France, et qu'il allait être divisé en départements. Ainsi avait-on procédé, peu d^années auparavant, avec le territoire conquis sur la rive gauche du Rhin: la transformation de ce pays en division militaire , en départements ou en districts, avait été un acheminement à son incorporation à la France; L'Europe ne se fit point illusion sur la pensée de Bonaparte.
La conjoncture était favorable. L'empereur Alexandre n^avait point hérité des plans et de l'amitié de son père; il ne devait point s'alarmer outre mesure de l'absorption du territoire piémontais par la république. L'Angleterre négociait : prendre le Piémont, c'était se mettre en état de lui accorder une concession qui, portât-elle sur ce même royaume, dont on stipulerait l'abandon , aurait au moins ce résultat avaFiliii,'eux , qu'elle garantirait d'autant à la France ses possessions ou ses conquêtes plus anciennes. L' Au-
triche , depuis la paix de Lunéville , se trouvait hors Mniisoi.
d'étal de recommencer la lutte; elle ne pouvait que protester, et se réserver d'ai^ir plus tard : en attendant} elle laissait faire. L'Autriche, d'ailleurs, par tradition, est ennemie de la maison de Savoie, quVile considère comme un obstacle à ses projets sur TItalie.
Cependant le caractère de la politique auliichieiioe Poiitiqnc est de ne renoncer jaiUviib a la réalisation de ses idées : dei Auinche. pour elle, opiniâtre dans la mauvaise fortune coainie dans la bonne, l'Italie est une terre dépendante de l'Empire, et le drapeau allemand ne saurait, sans humiliation , cesser de flotter sur les villes cisalpines. L'Autriche avait à peine consenti au traité de Lunéville, que déjà elle songeait à créer des difficultés à la France. La Prusse , la Bavière, le Wurtemberg, la HessOf et tous les autres États d'Allemagne dépossédés sur la rive gauche du Rhin, réclamaient de la république des indemnités stipulées dans les traités de pacification : surtout ils tenaient è recevoir en biens ecclésiastiques sécularisés 1 équivalent des biens qu'ils avaient perdus. UAutriche prit parti pour les princes ecclésiastiques ; elle seconda leurs efforts. L'évéché de Munster était vacant; les puissances qui exigeaient des indemnités demandaient qu'on ne pourvût pas au siège, et que la principauté de Munster fût sécularisée; la Prusse et la France étaient d'accord pour appuyer cette prétention, pour obtenir du moins la suspension de toute nomination nouvelle. L'Autriche autorisa Télection. Elle envoya à Munster un commissaire impérial ; et le prince évéque qui l'ut élu lut
iOO RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Uniisoi. Tarchiduc Antoine, de la maison de Lorraine. L'intervention de l'Autriche contribua également à faire nommer le même archiduc électeur de Cologne. Cette tactique adroite, en retardant les indemnités, avait pour résultat de créer des mécontentements parmi les princes séculiers, dont le dédommagement se trouvait incomplet; et c'était là s'assurer plus tard des appuis uu des adhérents en cas de ^erre (1).
Changement» Cc fut vcrs cctte époquc quc la république de Çtro^uiu Gênes chang^ea sa constitution, et s'en donna une conaUtetioii imitée de celle de la France : elle soumit cet acte à '^!alié^"^* l'approbation du premier consul; et Bonaparte, en indiquant plusieurs changements à introduire dans cette charte, continua d'exercer sa suzeraineté envers la Ligurie. La république cisalpine imita l'exemple de Gênes; la Hollande, à son tour, revisa son pacte fondamental, et sollicita la sanction du premier consul. Ainsi toutes les républiques, vassales de la nôtre, s'empressaient de faire acte de soumission et de dévoucmeuL Pour la Russie, elle se contentait de s'isoler de la France, mais elle gardait la paix. Le rot Alors un spectacle assez inattendu fut donné à la d Ktr. rie France , et la république se crut un moment appelée à
vienuenl en ' * •
France, joy^f ja^g |q mondo le rôle de la Rome des Paul-
recevoir
rinvestiturc (j^s Pompéc , de cette Rome qui donnait des
rois aux peuples, et n'en voulait pas pour elle. Les iu-
(1) Ceci se rattache h raffaire importante des sécularisations et des indemnités, en Allemagne. On se borne, pour k moment, à quelques indications succinctes. On donnera, dans le tome suivant, des détails plus étendus sur ces négociations, où la France joua un si grand rôle.
delenr
fants de Parme, de la famille des Bourbons, avaient juin imi.
été appelés par le premier consul à régner sur la Toscane, trauslormée en royaume d'Étrurie. Bonaparte les invita à ue prendre possession de leurs Etats qu^après avoir reçu à Paris même rhospitalité, et, en quelque sorte, l'investiture du peuple français. Les infants ne pouvaient guère se dispenser d'obtempérer au désir du premier consul, et ils vinrent visiter cette capitale, dont le seul nom épouvantait les rois. L'infant don Luis, proclamé roi d'Étrurie , était un prince maladif, sujet à des attaques d'épilepsie, et doué de la plus médiocre intelligence. La jeune reine dona Maria-Luisa avait plus d'esprit et de tact , mais son visage était peu attrayant; et le jeune couple n'était guère destiné à rehausser, par les avantages extérieurs, la dignité royale dont ils étaient revêtus. 11 y avait un calcul orgueilleux chez Bonaparte à montrer au peuple, qui ne connaissait plus les rois, ce qu'étaient les débris de cette famille de Louis XIV et de Philippe V, dont le parti monarchique honorait avec couiplaisance l'image ou les souvenirs. La vue de ces pauvres infants, débiles de corps et d'âme, peu accoutumés aux usages de notre nation, et entourés, d'une étiquette puérile ou ridicule, prêtait aux sarcasmes de la foule , et grandissait d'autant le généralconsul. On n'en comhla pas moins de fêtes don Luis et la reine. M. de Talleyrand leur oflrit une soirée splendide sous les avenues et sous les ombrages de Neuiily : le parc, magnifiquement illuminé, offrait aux infants l'image du palais Pitti et de la place de Florence ; il y eut des danses, des jeux, un concert où se
BÉ?OL. PRANÇ. — CONSOLAT. I. 26
m RÉVOLUTION FRANÇMSB.
Juin 1801. firent entendre les plus célèbres cantatrices de Tépoqîio; et tout cela sous un ciel étoile par une ■chaude nuit de prairial. La fiUe fut terminée par un feu d'artifice des plus spleudides , par un bat et par un immense souper , renouvelé plusieurs fois. Quatre jours après , le citoyen Ghaptal , ministre de l'intérieur, suivit l'exemple de son collègue des relations extérieures : puis ce fut le tour de Berthier, le ministre de la guerre. Ainsi le couple royal , au milieu des hommages dont il était entouré, n'en saluait que plus humblement les faisceaux de la république.
Le peuple français, témoin de ces pompes, ressentit intérieurement la pensée que Bonaparte avait voulu i 10 naître: il admira le premier consul de toute l'admiration qu'il refusa aux monarques d'Étrurie ; il trouva le général de l'armée des Pyramides plus grand que les rois: et lorsqu'au théâtre ^ le premier consul étant présent aussi bien que don Luis et dona Maria-Luisa, un personnage de la tragédie à' Œdipe eut fait entendre ce vers,
J'ai fait des souverains, et n'ai pas voulu Tétre,
tous les regards se dirigèrent sur Bonaparte, et une
triple salve d'applaudissements et d'acclamations vint consacrer sa popularité et sa gloire. Le premier consul jouit de son triiunpbe : dans i abaissement des infants de Parme, il entrevit un moyen de plus d'exclure les . Bourbons du trône de France, et d'écarter de sa route, la redoutable concurrence des exilés de Mittau. Il n'eut pas même la générosité de dissimuler sa satis-
faction intérieure; et quand il se trouva entouré de jqui. isoi.
ses conseillers d'Etat, il se plut à étaler sous leurs yeux ce qu'il savait des infirmités de ses luMes. Il ajouta d'un air dédaigneux : c II était assez politique <r d^amener un prince dans les antichambres du gou- « vernement républicain, et de faire voir aux jeunes « g^ens qui nVn avaient pas vu, comment était fait un " roi. 11 y en a. assez pour dégoûter de la royauLt. » Cromwell aspirant au trône ne tenait point un langage moins rassurant à ses puritains et au parlement régicide. Les Gromwells de toutes les époques s'abritent sous des dehors pareils.
Le général Clarke, organisateur habile, fut imposé au roi don Luis comme tuteur politique, sous la dénomination modeste de ministre de la république française en Étrurie; et comme l'anniversaire du 14 juillet approchait, Bonaparte hâta le départ des infants, pour qu'ils ne fussent pas témoins des fêtes ^ anniversaires destinées à rappeler le souvenir de l'abaissement de leur race. Ces démonstrations, adroitement calculées, n'avaient point interrompu les négociations ouvertes en vue de la paix. L'Angleterre, plus Ha^ie heureuse que nous dans la question des neutres, avait réussi à traiter avec la Russie à des conditions avan- cotmm
ÛU lliGtttrM.
tag-euses, facilement accepl('>es par l'inexpérience de rempereur Alexandre. La Russie abandonna la défense de cet axiome du droit maritime, que le pavillon couvre la marchandise ; mais elle obtint que le droit de visite ne fût exercé que d'égal à égal, et qu'à l'égard des bâtiments de commerce convoyés, la visite ne serait opérée que par les vaisseaux de guerre. C'était
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Juili. 180J. obtenir quelques niéïKii^onieiils de plus pour la dignité du pavillon, mais c'était sacrifier le principe. Touteibis, en ce qui coocernail le blocus, il fut stipulé que les neutres ne devraient s'arrêter qu'à i'eolrée des ports réellement bloqués, et lorsqu'il y avait danger imminent de forcer le blocus. Ainsi, Ton enlevait à l'Angleterre le privilège tyrannique de bloquer d'un seul rnot les côtes d'un empire, et de constituer, par un simple arrêté ministériel, la moitié d'un continent en état de blocus. C'était déjà quelque chose; mais le premier consul avait désiré davantage, et la liberté des mers se trouva grandement compromise par les concessions de la Russie.
Prépmtifi Bonaparte montra plus de fermeté; il refusa d'ac- *To"fo''g*lJ?,* corder aux Anglais la Trinité, la Martinique et l'île de
en vue
d'nm-^des- Maltc; îl dcquicsça au désir de l'Angleterre en ce qui ^de***** concernait Ceylan : et comme le Foreing-Office insis-
l'ÂDgifltem. {jjjt^ menaçant de diriger une expédition contre les Açores, une autre contre le Brésil, Bonaparte donna ordre de presser et de développer rapidement les préparatifs de descente qui, depuis plusieurs mois, se faisaient à Boulogne, en vue de porter la guerre dans le cœur même de la Grande-Bretagne.
Bonaparte avait étudié riustoirc du peuple romain; il voulait, lui aussi, éprouver si l'Angleterre n'était vulnérable par aucun point de ses côtes. César et Germanicus avaient franchi l'Océan; l'aigle romaine avait étendu ses ailes jusqu^aux extrémités de la Galédonie; les Angles et les Saxons avaient eu leur tour, et, plus tard, les vassaux de Guillaume de Normandie . avaient arraché ïile des Martyrs à la domination d'ila-
rold. Les moments semblaient propices , nos vaillantes juui. isoi. armées étaient rentrées victorieuses sur le sol de la pairie; elles sollicitaient de nouvelles fatigues : il ne s'agissait plus que de rassemblefi sous la protection d'une flotte suffisante, toutes les embarcations nécelssaires au transport de nos soldats et du matériel de la guerre. Aussi les cbantiers et les arsenaux de la France avaient été mis en mouvement pour assurer la construction et l'armement d'une quantité immense de chaloupes canonnières, de bâtiments légers. Toutefois, de pareilles entreprises sont de celles qu'on fait plus facilement entrer dans le domaine de la pensée que dans celui de la réalité. Malgré les ordres donnes, les ressources financières manqoait iit, et les préparatifs ne se poursuivaient que lentement. Peu importait au premier consul; il savait bien que si l'Angleterre persistait dans ses prétentions hautaines, il serait toujours temps de^ recourir à des sacriflces sérieux, à un concours général de toutes les forces : pour le moment il importait avant tout d'effrayer le cabinet de Londres, et de le déterminer à prendre une attitude plus conciliatrice. Les ministres anglais eurent beau tourner en dérision les armements de Boulogne; vainement excitèrent-ils les Ihiseurs de caricatures à livrer aux sarcasmes de la foule des flottes de coquilles de noix descendant la Seine, et venant se iieurter follement contre un grand vaisseau de guerre du roi Georges, la France n'avait pas terrassé l'Europe depuis dix ans, sans que le peuple anglais n'eût fini par croire à la puissance et à l'audace d'une si redoutable ennemie; et l'opinion publique rédama énergiqueinent la paix.
406 RÉVOI.OTION FRANÇAISE.
Âôùi 1801. L'Ang^leterre consentit à renoncer à la possession M^ofliaUoni. de Malle; elle cessa d'insister pour obtenir la Trinité ou la Martinique; elle demanda néanmoins certaines portions du territoire colonial que la Hollande possédait en Amérique; enfin, elle exigea la cession du cap de Bonne-Espérance. Le premier consul refusa d'accéder à de telles prétentions.
Tentauve L amirauté anglaise prescrivit à Nelson de faire une tentative contre la flottille de Boulogne : le vainqueur
Boulogne. Y^j]^ ^^pg ^ p^p^. gy^||. ^
dres une escadrille de quarante bâtiments de guerre,
bricks, chaloupes canonnières, bombardes, brûlots et cutters, et dans le nombre trois vaisseaux do ligne et deux frégates. Son but était de contraindre la flottille française à chercher un refuge dans le port, de l'y entasser dans cette étroite enceinte, et de la détruire par rincendie. Le 46 thermidor, il commença Tattaque, niais ses espérances furent trompées : le contreamiral Latouche attendait les Anglais en avant de la rade avec des forces à peu près égales; la ligne d'embossage des Français ne fut point ébranlée; la flottille républicaine et les batteries de la côte ripostèrent avec avantage au feu de l'ennemi, et lord Nelson fut obligé de se retirer à Deal et à Margate. Dix jours après, l'orgueilleux amiral revint à la charge : par ses soins, des renforts avaient été organisés à Nore et à Scher* ness; trois à quatre mille soldats de marine avaient été embarqués à bord de l'escadre anglaise , munis de sabres, de piques et de haches d'abordage. L'attaque eut lieu de nuit; la floltillc française fut attaquée par quatre points, mais l'espérance de rennemi fut trom-
pée. Après un combat opiniâtre et meurtrier, lord sept. isoi. Nelson se vit réduit à donner une fois encore le signal
de la retraite ; les vaisseaux anglais, foudroyés par les batteries établies le lon^ dos côtes, intrépidenit nt attaqués par nos marins, prirent le large pour échapp<?r à une destruction complète. Cette tentative, qui humilia le pavillon britannique, eut un grand retentissement en Europe, et exerça une influence utile sur les dispositions du cabinet de Londres. Le dernier coup de canon d'une guerre qui durait depuis dix ans venait eniin d'être tiré.
Les négociations se poursuivirent encore durant quelques semaines, et, de part et d'autre, on se dé- p«goe»b-oB«. termina à quelques concessions : le premier consul autorisa définitivement M. Otto à céder l'île de la Trinité; l'Ane^lcterre garda Ceylan, et, à Texception de CCS deux îles, elle consentit à restituer à la France, à l'Ëspagne et à la Hollande , toutes ses anciennes conquêtes maritimes. Ceylan et la Trinité, et la possession devenue irrévocable du grand empire de l'Inde, tels étaient les trophées de l'Angletorre, après dix ans d'efforts opiniâtres et de sacrifices })ersévérants. C'était assez pour sa fortune et pour sa gloire. Quant à la république française, elle ne pouvait se montrer jalouse : dans le même espace de temps, elle avait reculé ses frontières jusqu'au Rhin; elle avait acquis la Savoie, le comté de ^ice, le Piémont, 1 île d'Elbe; elle dominait la Suisse, la péninsule espagnole, l'Italie, la Bâtâvie; elle avait affaibli la maison d'Autriche, et reculé au loin les frontières de cette puissance. Si rÉgypte était perdue pour elle, ce n'était point au
408 RÉVOLUTION FRANÇAlSK.
Oct. 1801. profit de l'Angleterre; si la Russie était soustraite à sou alliance offensive et défensive, du moins demearait-elle neutre et bienveillante; si les Bourbons régnaient encore à Naples, c'était par la tolérance du premier consul. Ainsi la paix dont on échangeait les ratifications, était glorieuse et utile pour les deux na- FréUidiiaiN» tioBs rivalos. Les préliminaires en furent signés à la i«p«ix- Malmaison le ii vendémiaire (3 octobre), et, vers la chute du jour, le canon des Invalides annonça à la France que le temple. do la guerre était fermé. Deux jours après, la ville de Londres éclatait en transports de joie, et le nom de Bonaparte était porté jusqu'au ciel par les acclamations du peuple anglais et du peuple français. La révolution du 18 brumaire ne datait point encore de deux ans.
Des De part et d'autre on convint que des plénipotenwnt^^ tiaires se réunuaient dans la ville d'Amiens pour rédi- Amiens^poar ger le traité de paix définitif. Le cabinet de Londres *^^ent^ désigna lord Gomwallis, ancien gouverneur général '"laiiuiL''^ du Bengale, et naguère vice-roi d'Irlande; le premier consul fit choix de son Irére Joseph, qui, déjà, avait eu l'insigne honneur de si£,nier la paix de Lunéville. C'était proposer les membres de la famille Bonaparte aux douceurs de la popularité. Les fondateurs de dynastie suivent toujours les mêmes sentiers.
TnttéiTte D'autres traités de paix intervinrent; et d'abord jl^^ Bonaparte fit signer à Madrid, par son frère Lucien, une convention qui mettait fin aux diflicultés soulevées entre la France, l'Espagne et le Portugal. Cette dernière puissance s'en tira moyennant des concessions commerciales, et en payant une lourde indem-
Digiti
iiité pour les frais de la e^uerre. L'Kgypte étant rendue oa. mi. au sultan, les anciens rapports de la France avec la Porte Ottomane lurent rétablis; enfin, un traité de Traité we« paix fut signé avec la Russie, et les relations des deux R»»^ pays redevinrent ce qu'elles avaient été avant la guerre. On fit plus : une convention secrète fut conclue entre les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg, dans le but de resserrer les liens politiques que la mort tragique de Paul avait dénoués. Ën vertu de ces stipulations, dont le mystère ne demeura pas longtemps gardé, les deux cabinets s'engagèrent « à former un concert parfait pour amener les parties intéressées à l'adoption tle plans qui auraient pour princi[)e invariable le maintien d'un juste équilibre entre les mai- ■ sons d'Autriche et de Prusse. » Elles s'engagèrent en outre à se concerter pour terminer à l'amiable les affaires de Fltalie et celles du SaintrSiége, sous le rapport politique. En ce qui concernait le Piémont, il fut stipulé que le premier consul et Sa MajLsLt' 1 empereur de toutes les Russies s'occuperaient à l'amiable • et de gré à gré des intérêts de Sa Majesté le roi de Sardaigne, et y auraient tous les égards compatibles avec les exigences de la situation. C'était là , de la Russie au Piémont, une promesse bien vague de protection, et la France ne devait point tarder à la rendre illusoire.
On stipula l'indépendance de la république des Sept-Iles, et Ton s'engagea, de part et d'autre, à rétablir un juste équilibre dans les différentes parties du
inonde, aussi bien qua assurer la liberté des mers. Ces promesses mutuelles étaient graves : elles attribuaient
410 RËVOLOTION FRANÇAISE.
NoT.isoi. à la France et à la Russie, ag^îssant de concert, la police générale de l'Europe et de toutes les nations civilisées. 11 est vrai que l*infatigable jalousie de l'Ang^lcterre ne devait point laisser éclore les ^rmes de cette alliance, si menaçante pour les intérêts et la puissance britanniques.
Traités Quelques différends d'ordre subailerae restaient en- ""d aît*!" core à terminer : c'était, par exemple, la question du puwances. g^^^^ Danemark. Le Hanovre fut resti*
tué à TAngleterre par la Prusse; et le Danemark, en
renonçant à sa généreuse adhésion aux droits des neutres, obluH que l'Ani^^ieterre lui rendrait ses îles d'Amérique, dont elle s'était emparée. D'autres traités réglèrent les différends qui s'étaient élevés entre la France et les États barbaresques, et ils eurent pour effet d'accrottre la sécurité de notre navigation dans la Méditerranée. Les puissances musulmanes s'inclinaient devant l'étoile de Bonaparte. Nous ne tarderons pas à voir combien d'années encore cette étoile devait jeter ses clartés sur le monde, avant l'heure où elle pâlirait devant le double ascendant de l'Angleterre et de la liberté. En attendant ce jour, nécessairement réservé à tous les despolisnies, nous aurons à mettre sous les yeux de notre pays, comme une consolation et une espérance, surtout comme un profitable enseignement, le récit d'une gloire chèrement payée par les générations qui en jouirent, et que nous, hommes de la génération présente, nous envions à nos pères, en dépit de ce qu'elle leur a coûté.
PIÈCES JUSTIilCATlYES.