R&VOL. FRANÇ. — CONSULAT. I
18 RÉVOLUTION PRANÇA1SR.
uéc. 1799. d'une autorité presque sans contrôle, pouvait être tenté d'aspirer à la tyrannie. Le projet de loi élaboré par Sieyes prévoyait ce cas, et il attribuait au sénat le singulier droit A* absorber le grand électeur, c'est-àdire de le destituer, en lui décernant le titre de sénateur, et en le faisant descendre de son espèce de trône pour le l'aire asseoir sur une chaise curule. En vertu de ce même système, le droit d'élection directe était enlevé au peuple. Les assemblées électorales devaient se borner à dresser des listes de candidats; et le sé* nat, en consultant ces listes, désignait lui-même les citoyens qui composeraient le corps législatif et le tribunat. Le sénat nommait le grand électeur, sauf à l'absorber , comme nous venons de le dire. Tel était , èn substance, le plan inventé par Sieyes. Gomme il était de mode d'ajouter foi aux idées de cet homme, chacun se prit à admirer sa constitution. Cependant personne ne se trompait sur le véritable but du philosophe régicide. On devinait qu'il se réservait le rôle de grand électeur; qu'il allait désigner Bonaparte au consulat de la guerre, Roger -Ducos au consulat de ' la paix, et que, pour un avenir encore incertain, il se réservait la possibilité de faire absorber ses deux assesseurs, et d'usurper pour son propre compte le gouvernement de la république. Bonaparte était le dernier à s'y tromper; aussi ne tarda- t-il pas à se placer comme au travers des espérances ambitieuses de soncollègue.
Lutte sourde La luttc uc pouvait être longue. Sieyes n'était point î£ft»et esprit sans portée et sans puissance. Rêveur de BM»»pMt". y^qqI^ Rousseau , il se rattachait à Condorcet par
les déductions, à Condillac par la sécheresse de la Déc. 1799. forme. Écrivain g'éométriqne, il avait foi dans ses principes plus que dans les faits, et en son génie plus que dans les principes. On parvenait sans peine à l'intimider et à le réduire au silence; car» sur la parole un peu hasardée de Mirabeau, parole qu'il avait prise au sérieux, il croyait punir ises contemporains et so venger de ses ennemis par son silence. H craignait les hommes, mais il les dédaignait : aussi gardait-il ordinairement pour lui seul le secret des panacées sooiales dont il se disait dépositaire. Ses pamphlets avaient considérablement bâté la marche du mouvement de 1789. Sans introduire dans le monde une seule vérité nouvelle, ils avaient donné à la révolution des formules et des aphorismes dont elle avait besoin. Dur contre Louis XYI, il s'était senti terrassé par Tascendant de Robespierre, et il avait attendu six mois après le 9 thermidor pour relever le fipont. Comme tous les utopistes, en qui ror£i:ueil domine, il croyait que les peuples sont des troupeaux trop heureux d'élre mis sous la tutelle des philosophes, sous la conduite des penseurs, et il ne se fèiisait guère scrupule de montrer à ces multitudes les vains hochets de la liberté et de l'égalité, se réservant de les pousser au bonheur par le seul emploi de l'auloi ité et de la force. Un tel homme était fait pour pressentir Bonaparte; mais l'excès de sa vanité ne lui laissait pas pour cette étude le libre usage de son intuition. Dans tous les cas, il était consul, il avait place au pouvoir; tout l'engageait à agrandir cette place, au i'i>que de la perdie. Ce dernier effort ne pouvait le *
rommiasiODi.
90 RÉVOLtJTlON FRANC/USE.
Déc.1799. compromettre beaucoup, et il y aurait eu abdication prématurée à ne le point tenter. C'est ce qui explique ses vues constituiioûDelles, et rinsistance qu'il mit à les faire prévaloir.
^ 'îectnre Le jûur où pour la première fois, en présence de d« iOBj^Njai ges deux collègues et des deux commissions législatiooaatttQtim. ygg^ Sieyes donna lecture de son système et de ses eat^aoltéen idées, l'auditoire presque tout entier fut séduit par le «l2ÏÎS?td?« développement de cette théorie; on affecta d'en admirer rhabile harmonie. « Cela est beau, dit Bonaparte ; « mais il y a des objections à présenter, et il est né- « cessaire de réftéchir. A demain! » Le signal de Thésitation une f'oib donné, la plupart des législateurs attendirent que le général-consul eût Ibrmulé sa pensée et motivé ses critiques. Le lendemain, la discussion fut ouverte, et Bonaparte invita Daunou, naguère Tun des rédacteurs de la constitution de Tan UI , à prendre la plume, et à écrire en quelque sorte sous sa dictée. Daunou hésita; mais bientôt il dut céder, et la discussion s'ouvrit immédiatement sur le projet de Sieyes.
Deux opinions étaient en présence : celle des républicains, tels que Daunou, Ghénier, Matthieu Dumas
et Chazal; et le parti de la réaction, que dirigeaient Lebrun, Lemercier, Résinier, Rœderer, Lucien l)()ijaparte, Régna ud de Saint-Jean-d'Angely, et, au besoin, Talleyrand et Fouché. Une ombre de liberté subsistait encore, et Bonaparte se résignait à la subir, bien que parfois Foppositiôn qu'il rencontrait soulevât son indi« gnation ou sa colère. Un orateur ayant invoque le principe de la souveraineté du peuple, le général-consul lui
reprocha de faire ud « discours de club, » et les autres Déc.im comprirent la portée de cette leçon. Dans le système
de Sieyes, l'élection directe était enlevée au peuple. Les collèges électoraux ne devaient plus avoir d'autre prérogative que celle de dresser des listes de notabilités, de nommer des candidats, parmi lesquels le sénat choisirait lui-même les membres du tribunat et du corps législatif, et le gouTemement, la plupart des fonctionnaires administratifs et judiciaires; et, comme si ce n'eût pas été assez de cet excès de précaution , - pendant les dix premières années les listes, dont la formation était réservée aux assemblées électorales , devaient nécessairement comprendre les citoyens qui auraient exercé des fonctions ou qui auraient rendu des services sous le régime républicain : le surplus de la liste devait être composé, au choix des fonctionnaires publics, de toutes les notabilités scientifiques, industrielles, artistiques, et de tous les hommes qui paraîtraient présenter le plus de garanties. Au bout de dix ans, l'effet de cette disposition transitoire cessait de plein droit. Quelque favorable que ïùl liuiiaparte à tout projet qui amoindrirait ou réduirait à rien l'intervention du peuple dans le gouvernement, il n*osa accepter la mesure exceptionnelle que proposait Sieyes. Par suite de ses observations, on se borna à accepter le système des listes de notabilités et l'élection indirecte. La précaution ne fut pas poussée plus loin contre la liberté.
Bonaparte et les commissions législatives aoeueil- ^^^'^^^ffH* lirent les idées de Sieyes en ce qui concernait Téta* ^'y^^yeL'^'' blissement d'un sénat conservateur, chargé d'élire,
22 RÉVOLUTION FRANÇAISB.
D6c. 1799. sur des listes de candidats, les membres des premiers
corps de l'État, et les hommes qui, dans cet étrange système, devaient constituer la représentation nationale. Pour garder quelques traditions affaiblies du régime constitutionnei, on accepta rétablissement simultané d*un tribunat de cent membres, chargé de discuter publiquement les lois, et de dénoncer au sénat les atteintes portées aux institutions du pays. En outre, on admit l'existence d'un corps législatif sans orateurs et sans tribune, mais investi du droit d'approuver ou de rejeter les lois par un vote silencieux. Sieyes demandait que le conseil d'État et le tribunat eussent le droit de porter leurs doléances au sénat lui-même, et de le prendre pour juge. Bonaparte, qui voulait un législattmr sans popularité, sans yeux, sans oreilles, se prononça contre cette théorie , et la fit repousser. Les membres des commissions législatives, secrètement bercés par Tespoir d'être les premiers admis au sénat, se montrèrent généralement disposés à n'opposer aucune résistance sérieuse aux volontés du général-consul. La petite minorité, qui agit avec le plus de patriotisme et de courage, fut impuissante dans son opposition. D'ailleurs, à son tour, elle était subjuguée et fascinée par l'ascendant de cet homme impérieux , qui, sorti des camps , habitué aux soucis de la guerre, et étranger par son éducation ci ses antécédents à tous les mystères de la vie politique, se montrait, dès le premier jour, aussi ferme, aussi éclairé, aussi intelligent qu'aurait pu l'être un . homme d'État vieilli dans la pratique des affaires et dans l'étude des problèmes sociaux.
CONSULAT. tS
Mais c'était à la conception malheureuse du grand dôc. 1799. électeur chargé de gouverner et de vaincre , à l'aide Bonaparte du consul de la paix et du consul de la guerrCf espèce «Tcc^ énergie de roi irresponsable que le sénat pouvait détrôner en d inLuLr
un grand
Yabsorhant; c'était à Toi^anisation du gouvernement, éieetMr.
ainsi entrevu par Sieyes, que l'impatient Bonaparte attendait son collègue pour lui faire subir un échec, n combattit donc avec énergie le plan de Sieyes : <r Le grand électeur, dit-il, tel que vous le concevez,
ne sera que Fombre, mais l*ombre décharnée d'un « roi fainéant. Connaissez-vous un homme d'un ca- « raclère assez vil pour se complaire dans une pareille « singerie ? » Puis, entrant dans l'examen détaillé de ridée de Sieyes, il ne lui fut pas difficile d'exposer ce qu'elle présentait de puéril ou de dangereux. U montra le grand électeur ne choisissant pour consul de la paix ou de la guerre que des commis à sa dévotion et sans initintivc; il ajouta que, à la vérité, le sénat pouvait absorber ce chef du gouvernement et le faire disparaître; mais il établit que, dans ce cas même, le remède serait pire que le mal, puisque personne, ni le gouvernement ni les gouvernés, n'aurait désormais de garantie; que si les deux consuls prenaient leur pouvoir au sérieux, des conflits naîtraient, de telle sorte que le consul de la paix refuserait au consul de la guerre l'argent et les hommes dont il aurait besoin pour les armées : « Un pareil gouvernement, s'écria-
t-il, est une création monstrueuse, composée d'idées " hétérogènes, et qui n'olfre rien de raisonnable. C'est « une grande erreur de ciuire (jue l'ombre d'une « chose puisse tenir lieu de la réalité. » Et comme
D6c.t799. Sieyes, à demi terrassé par cette oppositioD, semblait encore hésiter à s'avouer vaincu, Bonaparte p esprit méridional et incisif, acheva de lui porter lè coup de
grâce en raccablant de sarcasmes. Dans un style que le bon goût aurait désavoué, mais qui participait des allures des camps, il tourna en ridicule le grand électeur, lo^é magnifiquement à Versailles, et occupé à manger une liste civile de six millions : « Ce serait n là , dît^il, un véritable pore à Tengrais. » L'auditoire, inquiet ou subjugué, n'en demanda pas davantage, et la malencontreuse idée de Sieyes fut repoussée. L'idéologue ne dissimula plus son dépit et mîtet'S^t découragement; il laissa percer la sourde mésindoSi«7M. telligence qui le séparait de EÏonaparte, et, à Texemple de tous les cœurs timides, qui permettent à leurs convictions de fléchir devant un obstacle, il parla tout haut de ses projets de retraite, de son désir d'aller goûter le repos des champs. Bonaparte ne fut nullement effrayé de cette menace : » Il veut partir? dit-il; eh bien ! qu'il s'en aille. Je vais faire rédiger une constitution par Rœderer , la proposer aux deux sections législatives, et satisfaire l'opinion publique, qui demande qu'on en finisse. » C'était se faire une idée un peu exagérée de son influence. dictature militaire, pour s'établir et marcher tête levée, avait encore besoin de dissimuler son but, et de jouer au républicanisme. On était las de l'anarchie, mais on tenait encore à l'apparence de la liberté; et beaucoup d'échelons séparaient encore du trône le pied du consul à peine posé sur l'escabeau.
On se remit à l'œuvre, et Bonaparte fit rejeter la
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théorie do Sieyes, qui attribuait au sénat le droit d'ab- oéc. 1199. sorption ou d'ostracisme à Tégard des gouvernants, et de tous ceux d'entre les citoyens dont la renommée porterait ombrage. « Je ne veux pas être absorbé, » dit-il ; et personne n*osa insister.
Au système de Sieyes on substitua la création d'un * adapté©!**" président temporaire de la république, qu'on désigna jftmim soi^s le titre de premier consul; et, comme l'opinion pouvait s'effaroucher de cette réhabilitation indirecte du gouvernement royal, on décida qu'il y aurait un deuxième et on troisième consul, Tun et Vautre nommés pour cinq ans. Le premier consul exerçait la plupart des droits qui appartiennent au roi dans les monarchies constitutionnelles : il nommait aux emplois publics, mais il ne commandait pas les armées; il traitait avec les puissances étrangères , et concentrait en ses mains l'action principale du gouvernement. Ses fonctions devaient durer dix ans. Quant aux deux autres consuls, ses modestes assesseurs, ils n'avaient que voix consultative, et n'existaient que pour sauve/ les apparences. Une disposition plus en harmonie avec les principes républicains ne permit pas au premier consul d'être réélu. On stipula, au contraire, qu'à l'expiration de sa magistrature décennale il deviendrait sénateur de plein droit, et serait exclu de toute participation aux fonctions publiques. Bonaparte ne s'opposa point à l'adoption de cette garantie. Gomme il avait dix ans devant lui, il comptait bien la rendre illusoire.
La liste civile du premier consul fut fixée à 500,000 fr. ; celle de chacun des deux autres consuls
D6C.1799. à 150,000. Pour le gouvernement d*one nation de trente millions d'hommes, c'étaient là des honoraires
peu fastueux et assez dignes des temps antiques. En revanclie, on assigna aux trois consuls le palais des Tuileries pour résidence.
Voici, en résumé, quelle fut la nouvelle constitution :
deiî"i^î^iio portait à son frontispice aucune déclaration
«onaUtation. droits OU de devoirs. Gomme s'il eût été impatient de n'avoir égard qu'aux faits positifs, et de rejeter toutes les formules values, tous les exposés de principes, le législateur de l'an VllI commençait par régler rexercice des droits de cité, et les conditions qui faisaient acquérir ou perdre le titre de citoyen français. Ce point réglé, les citoyens de chaque arrondissement communal désignaient par leurs suffrages ceux d'entre eux qu'ils croyaient les plus propres à gérer les affaires publiques : de ces premiers choix il résullistc tait Une liste de confiance, contenant un nombre de
<le coQÛancc.
noms égal au dixième du chiflre des électeurs. C'était
dans cette première liste coiiimuuale que devaient être pris les fonctionnaires publics de l'arrondissement. De leur côté , les citoyens portés sur la liste de confiance, et que, eu égard à la population de la république, on pouvait évaluer à cinq cent mille, désignaient, chacun dans son arrondissement et dans des assemblées spéciales, un dixième d'entre eux. Ces élus du second degré formaient à leur tour une catégorie de notables, ou, pour employer les expressions constitutionnelles, dépaïemen- ^® déporUmentaU ^ dans laquelle devaient élre *è£SS! choisis les fonctionnaires publics du département.
CONSOLAT. «7
Enfin, par un procédé analogue, les citoyens portés sur Déci799. la liste départemeataie désignaient à leur tour un dixième d'entre eux; et ii résultait de ce noaveaa scrutin, une troisième liste, appelée Uste naiioMle , et qui comprenait, dans chaque département, les citoyens éligibles aux fonctions publiques. Ces listes devaient être complétées et revisées de trois ans en trois ans.
Le sénat conservateur était composé de quatrevingts membres, inamovibles, nommés à vie, et âgés de quarante ans au moins. Pour le moment on allait
se borner à désigner soixante de ces pères conscrits , nombre qui devait être augmenté de deux chaque année, à partir de l'an YIII, et pendant dix ans. I^a nomination à une place de sénateur se ferait par le sénat , qui choisirait entre trois candidats présentés, le premier par le corps législatif, le second par le tribunal, le troisième par le premier consul. Le sénat était tenu d'admettre le candidat qui serait proposé à la fois par les trois autorités. Un sénateur était déclaré à jamais inéligible à toute autre fonction publique. Le sénat se faisait représenter la liste naHonale dé chaque département, et, sur cette liste, il élisait lui-même les législateurs, les tribuns, les consuls, les juges de cassation, et les commissaires à la comptabilité. 11 maintenait ou annulait tous les actes quf lui étaient déférés comme inconstitutionnels par le tribunat ou le gouvernement. Des revenus étaient aifectés aux dépenses du sénat, et chaque membre de cette suprême magistrature devait jouir d'un traitement dont le chiffre ne pouvait être moindre de 25,000 fr. Les séances
t» RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Dèc.1799. du séDat n*étaient pas publiques. Pour la première
organisation de ce corps, les citoyens Sieyes et Roger- Ducos, consuls sortants (ils résignaient leurs fonctions), devaient se réunir au deuxième et au troisième consul, que la constitution allait nommer; et tous quatre auraient à élire la majorité du sénat. Celle-ci se compléterait ensuite elle-même.
' TrOiBMi. La constitution organisait le pouvoir législatif : elle statuait que le gouvernement seul proposait les lois, et que ces lois , communiquées d'abord au tribunat, ne devaient être promulguées qu'après avoir reçu la sanction du corps législatif. Le tribunat était composé de cent membres , âgés de vingt-cinq ans au moins , renouvelés chaque année par cinquième, maisindéfiniment rééligibles tant (pie leurs noms fig^ureraient sur la liste nationale. Le tribunat discutait les projets de^ loi; il en votait Tadoption ou le rejet. Après ce vote, il chargeait trois orateurs pris dans son sein d*aller soumettre an corps législatif les motifs de son acceptation ou (le son refus; il déférait au siinat, innis seulement pour cause d'inconstitutionaiité, les listes d'éiigibles, les actes du corps législatif et ceux du gouvernement; il exprimait son vœu sur les lois faites ou à faire, sur les abus à corriger, sur les améliorations à entreprendre dans toutes les parties de l'administration publique. Les vœux ainsi exprimes par le tribunat n'avaient aucune suite nécessaire, et n'obligeaient ^J^^ aucune autorité constituée à une délibération. Le corps législatif était composé de trois cents membres , âgés de trente ans au moins, et qui devaient être renouvelés chaque année par cinquième. Cette assemblée, aux
CONSUI.AT. 39
termes de la loi qui rinslituait, devait renfermer dans Déo.1799. son sein un citoyen au moins de chaque département de la république : un lé|;islateur sortant ne pouvait être réélu qu^aprèa un an d'intervalle, mais il était apte à remplir les fonctions de tribun. La session du corps législatif commençait de plein droit le 1er fpi. maire, mais ne devait pas se prolonger au delà de quatre mois. Gomme dans le projet de Sioycs, qui, sous ce rapport, avait plu à Bonaparte, le oorpa légis* latif statuait sur les projets de loi au scrutin secret , et sans permettre à ses membres de discuter. Les séances du corps législatif et du tribunal étaient publiques; mais le nombre des assistants, à l'une ou à l'autre de ces assemblées, ne pouvait excéder celui de deux cents personnes. Les fonctions de tribun et celles de législateur étaient salariées par le trésor national.
Nous avons parlé des trois consuls et de leurs at- Pf^rogatire»
r du premier
tributions respectives ; on a déjà vu que le premier consul devait exercer la plupart des prérogatives réservées aux rois dans les monarchies tempérées, tandis que ses deux assesseurs ne devaient avoir que voix
consultative. La nomination des membres du coiiBeil d'Etat appartenait de droit au premier consul.
Le gouvernement recevait de l'acte constitutionnel la prérogative d'administrer au dedans, et de conduire au dehors les négociations diplomatiques. Les déclarations de guerre et les traités de paix, d'alliance ou de commerce, étaient proposés, discutés, décrétés et promulgués comme des lois. Sous la direction des consuls, le conseil d'État était chargé de rédiger les
30 RÊVOLtrriOK FRANÇAISE.
Déc.1799. projets de loi et les règlements d'administration publique, et de résoudre les dillicultés qui sVlev.iient en matière administrative; c'est parmi les membres du conseil d'Etat qu'étaient toujours choisis les orateurs - chaînés de porter la parole au nom du gouvernement
9'i'p> ? devant le corps législatif. Aucun acte duirouvernement
judiciaire el r o
**ttî?*^ ne pouvait avoir d^effet qu'après avoir été contre-signé par un ministre; les comptes étaient rendus publics ; les administrations locales, dans les départements et dans les communes, étaient subordonnées aux ministres. En matière judiciairei il y avait dans chaque arrondissement communal (ou canton) un juge Je paii élu pour trois ans; la loi instituait aussi les tribunaux de première instance et les tribunaux d'appel : en matière cnmmelle, elle admettait un jury d'accusation et un jury de jugement, et pour les simples délils , un tribunal de police correctionnelle jugeant sans jurés. La loi maintenait un tribunal de cassation pour toute la république, et ce tribunal, comme par le passé, ne devait pas connaître du fond des alUîires , mais de la forme et de la procédure. Les juges, autres que les juges de paix, étaient déclarés inamovibles.
Les sénateurs, les législateurs, les tdbuns, les con-
lUé des . '
agent» du suls, Ics conseillcrs d'Etat, n'étaient point responsables du fait de leurs fonctions : la loi se montrait plus sévère à l'égard des ministres; ceux-ci pouvaient être traduits, par le corps législatif, devant une haute cour criminelle jugeant sans appel. Les agents du gouvernement, autres que les ministres, ne pouvaient être poursuivis pour des faits relatifs à leurs fonctions^
qu'en vertu de rautorisalion du conseil d'État. La loi Dée. 1799. entourait la liberté individuelle de quelques garanties; elle déclarait la force publique essentiellement obéissante; elle maintenait la garde nationale et llns*titul; elle soumettait les colonies à une lt''4,nslation exceplionnolle ; elle prenait quelques mesures de précaution ombrageuse contre les émigrés; elle déclarait les biens de eeux-ci irrévocablement acquis à la république; enfin elle stipulait expressément, par ub dernier article, que la constitution de Fan VIII ne serait déclarée valable qu'après avoir été offerte, dans le plus bref délai, à l'acceptation du peuple Irangais.
La constitution nommait les trois consuls : selon le . c»»»'» . vœu de la FrancOi et pour obéir à une nécessité qu'il n*était du devoir de personne de méconnaître, la di- ^ité et les droits du premier consul étaient conférés à Bonaparte. Le citoyen Cambacérès, ex-minislre de la justice» recevait le titre de second consul ; le citoyen Lebrun, membre du conseil des anciens, était nommé troisième consul.
Dans la nuit du 9fà au 23 frimaire, Bonaparte manda La auprès de lui, un à un, tous les membres des commis- "^JJ^*** * sions léerislatives , et il obtint que chacun d'eux au- commîMion», poserait, au bas de l'acte constitutionnel, une signa- * de^*''^" ture que la séduction ou la crainte ne permit à personne de refuser. Le jour suivant , les consuls décidèrent que des registres destinés à recevoir les acceptations ou les refus des citoyens français seraient déposés au secrétariat de chaque administration, au greâ'e de chaque tribunal, entre les mains des agents communaux, des juges de paix et des notaires : le
3t RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Déc. 1799. délai accorde pour \()tcr était seulement de quinze jours à partir de celui où l'acte cuMstitutionnel serait parvenu dans le cbef-lieu dii département, et de trois jours dans chaque cantoD. Les consuls étaient chargés de recueillir et de proclamer le résultat des votes. Le A nivôse, c'est-à-dire huit jours après, la majorité connue des suffrages paraissant désormais certaine, le sénat conser\'atcur et les consuls entrèrent en fonctions, et Tancienne garde des conseils législatifs fut é'Jëo^ donnée au gouvernement. Des lois d'urgence, renonibditia dues par les commissions législatives qui fonction-
21 janTïer naient encore comme un rouage utile, assignèrent
aux consuls les Tuileries pour résidence ; le Luxeni-
aous 1« torrtiir
bourg fut donné au sénat, le Palais-Egalilé au tribunat, et le palais des cinq-cents (le palais Bourbon), .au corps législatif. Enfin , en vertu d'une dernière résolution dictée par une adroite politique, toutes les fêtes républicaines furent supprimées, à l'exception de celle du 10 août. Ainsi disparut de nos codes et de nos mœurs l'horrible fête comm^morative du ^1 janvier. « Le$ cannUmUs^ osa dire un journal officiel, ne danseront plus sur les tmkeaux» » H y avait loin de cette déclaration généreuse à la glorification encore récente du régicide.
Le 24 frimaire, la proclamation suivante avait été adressée au peuple par les consuls :
Proekmatiim « Français, une constitution vous est présentée.
« Ëlle fait cesser les incertitudes que le gouveme- « ment provisoire mettait dans les relations exté- « rieures, dant la situation intérieure et xinliLaire de (c la république.
« £lle place dans les institutions qu'elle établit les oicTïm » premiers magistrats dont le dévouement a paru néc cessaire à son activité.
«r La constitution est fondée sur les vrais principes
K (lu gouvernement représentatif, sur les droits sacrés « de la propriété, de l'égalité, de la liberté.
« Les pouvoirs qu'elle institue seront forts et staff bles, tels qu'ils doivent être pour garantir les droits « des citoyens et les intérêts de l'État.
Citoyens^ la révolution est fixée aux principes qui « l'ont commencée : elle est flme. »
Le 18 pluviôse (48 février 1800), le goiiveriieinent fit publier le résultat du dépouillement des registres ouverts pour recevoir l'acceptation ou le refus des citoyens.
Le nombre de ceux qui acceptaient la constitution ^^g^
s'élevait à 3,01 1 ,007 votants ; le nombre de ceux qui •'^pJJJJ*" la rejetaient ne dépassait pas 4,502. Une majorité aussi ^ éclatante témoignait, il faut le dire , de Tassentiment presque unanime des Français au nouvel ordre de choses : il est vrai que le gouvernement n*8vait rien négligé pour arriver à ce résultat', et pour peser de toute son miUience sur les votes. On recueillit les suffrages (les armées, et là, moins que partout ailleurs, on n'osa refuser d'adhérer à la constitution issue du 18 brumaire. Les. armées, cependant, comptaient beaucoup de généraux, d'officiers et de soldats attachés de coeur aux souvenirs du jacobinisme. Par esprit de discipline militaire, autant que par conviction, elles se conformèrent à l'enthousiasme du peuple. D'ailleurs le nom de Bonaparte était cher aux soldats, RtvoL. vRAïf ç. — conmAT. I. 3
54 RÉVOLUTION PRANÇA1SB.
Déc.ii99. et la plupart se seraient jugés rebelles, s'ils avaient hésité un seul moment à sacrifier la liberté à leur général.
orea^ntitm jgn attendant le jour où avaient dû être proclamés ^lel-ÉtotT les votes de la nation française, le nouveau gouvernement avait organisé tous ses rouages. Sieyes et Hoger- Ducos, lisant du diuit que la constitution leur attribuait, s'étaient concertés avec Cambacérès et Lebrun, et avaient procédé à l'élection de la moitié plus un des membres du sénat conservateur. Cette première liste formée, ceux qui en faisaient partie se réunirent à leur tour, et s'adjoignirent autant de collègues qu'il en fallail pour porter le nombre des sénateurs à spixante. Le 3 nivôse, le sénat élut les cent tribuns ; quand cette opération fut terminée , il procéda à la nomination des trois cents membres du corps législatif; et les deux commissions, qui jusque-là avaient représenté le conseil tics anciens et celui des cinqcenls, se déclarèrent dissoutes. Ces enfantements durèrent trois jours et trois nuits.
8i^Mtad« Qe ne fut pas pour le monde un spectacle indigne ^^^Èiw^^ d'intérêt, que celui d'une nation depuis dix ans déchaînée et frémissante de liberté, laquelle passait, en quelque sorte, sans transi Lion, sous le régime du pouvoir sans contrôle et du sabre. Comnieune icmmo aux mœurs capricieuses, qui change d'idole et d'enthousiasme, la France se souciait peu de liberté; elle adorait maintenant Tunité et Tordre; elle se courbait avec amour sous le soldat qui allait lui faire sentir Téperon. Ces droits de l'homme que ses robustes mains avaient exhumes; ces principes régénérateurs qu'elle
avait écrits avec son propre sang; la souveraineté et Déc.1799. l'ég^alité, ces s;lorieuses prérogatives qu'elle se vantait d'avoir reconquises sur la monarchie et les classes nobles, désormais elle en faisait bon marché; elle les rejetait comme des hochets dangereux ou frivoles, elle en avait honte comme des restes d'une orgie. Bonaparte, en vérité, était venu à son heure.
La constitution de l'an Vlli, si l'on a bien compris ^'"^""ff son mécanisme, oi|;anisait un despotisme tempéré, sous le fard plus ou moins trompeur des appellations républicaines. Le premier consul était, sauf l'hérédité du pouvoir, un roi au petit pied et à liste civile modeste : les deux autres consuls ne constituaient qu'un conseil intime, rouage sans résistance et sans ressorts ; et ils ne pouvaient guère que venir en aide , par une adhésion complaisante, aux volontés du chef de rÉtat Le sénat, se renouvelant lui-môme et pouvant perpétuer sa pensée, aurait pu devenir le foyer d'une oligarchie dangereuse, mais le petit nombre de ses membres donnait à cet égard des garanties, et livrait les plus grandes facilités à un gouvernement disposé à séduire et à corrompre. Le pouvoir se met^ tait done fort peu en peine de l'opposition éventuelle d'une assemblée, d'abord composée de ses complaisants et de ses complices, et qui ne pouvait être modifiée en aucune manière par l'intervention de l'opinion publique. Or, c'était ce même sénat qui devenait l'origine de tous les droits et de tous les pouvoirs, et dont la prérogative se substituait constitutionnellement à celle du peuple. Le sénat, chaîné de nommer les consuls, les législateurs, les tribuns, pouvait choisir
36 RÉVOLOTION FRANÇAISE.
oéc.im. librement parmi plusieurs milliers de noms inscrits sur la prétendue liste nationale; et ce droit d'élection, excessif autant qu'inouï, accordé à une assemblée délibérante, transportait aux mains de cette dernière la réalité et les apparences de la souveraineté populaire. Les codes oligarchiques de Venise et de Gènes n'avaient jamais renfermé une si dure menace contre la liberté. Quel remède voulait-on qu'apportassent à cette situation les droits dérisoires de cent tribuns, qui ne représentaient le peuple qu'en vertu de Télection du sénat ? Quelle énei^ie et quelle indé* pendance pouvait-on attendre d'un corps Ic^slatif issu de la même origine, et condamné à un silence éternel ? Il suflisait d'avuir placé en face de ces assemblées sans force et sans initiative un gouvernement jeune, impatient d'agir, revêtu de gloire, influent par le droit dont il était investi de nommer à tous les emplois civils et militaires, chef suprême des armées de terre et de mer, dispensateur des grâces, administrateur de la fortune publique, régulateur des intérêts et des besoins, servi par des agents presque irresponsables, capable d'user et d'abuser, et élevé par le délire national au-dessus de toute contradiction sérieuse. Tel était pourtant Tordre de choses que venait d^ins* tituer la constitution de l'an VIII , et qu'avait sanctionné de ses votes l'immense majorité des citoyens. Ainsi se réalisait cette observation profonde de Montesquieu, lorsque son génie pressentit d'avance combien l'anarchie frayait les voies au despotisme: « Il « n'y a pas d'autorité plus absolue que celle du prince . " qui succède à la république ; car il se trouve avoir
CONSm.AT. S7
« toute la puissaDce du peuple, qui n'a pas su se li- Dèc.1799. « miter lui-même. »
Appelé au pouvoir (du moins il aimait à le dire) c**™»»par le double sentiment de la nécessité et de la gloire, '«pj^^w
Bonaparte n'entendait pas que l'autorité publique , placée en ses mains, demeurât un seul jour stérile et inféconde. Gomme il était Thomme de la situation, il se fit le centre de tout; il ne douta point qu'en travaillant pour sa propre grandeur, il ne ftt en même temps les affaires de la France et ne servît sérieusement l'honneur du peuple. Dans sa pensée , son avènement au consulat terminait à juste titre la révolution française; et parce que cette révolution appartenait désormais au passé , il crut qu'avant toute chose c'é^ tait de Tavenir qu'il fallait se préoccuper. Dans ce but, il se dit que la société, dont la transformation commençait, ne pouvait durer qu'autant qu'il s'opérerait une fusion entre les hommes de tous les partis, entre les vainqueurs et les vaincus des dix dernières années ; il se proposa d'imposer silence aux ressentiments et aux haines, de plonger dans un étemel oubli les fautes commises , et d*amnistier quiconque , abjurant les préjugés de la veille, vieiidiail à lui, et se mettrait sans arrière-pcnste à sa discrétion. Celait se promettre beaucoup des factions et de leurs meneurs : mais Bonaparte connaissait la faiblesse de l'homme \ et, depuis quHl disposait de toutes les ressources d'un gouvernement fort, emplois, fonctions, crédit, richesse, il se disait que la résistance des principes ne serait pas de longue durée. De pareils calculs ne sont que trop justes en tout temps, mais surtout à l'issue
i)ée.i7»9. d'une époque de transition et de corruption pareille à celle du directoire. Bonaparte ne 80 trompait pas.
Sa pensée de fusion et d'absorption s'était manifestée dès le premier jour, parle choix du second et du
troisième consul, Cambacérès et Lelirun.
Ancien membre des conntés de salut public et de cûUBui. g^jpgi^ générale, naguère collègue de Barrère, de Robespierre et de Couthon, régicide comme eux (1), et avec eux prescripteur des modérés et de la clémence, Cambacérès, cédant à la peur, avait fini par s'efiTacer, par rentrer dans l'ombre, et se résigner à une complicité taciturne. On ne se rappelait pas qu'il eût pris part à la révolution du 9 thermidor; mais il avait su Texploiter. On l'avait vu se montrer encore dès le jour où, les grands acteurs ayant péri, les subalternes avaient pu sans péril rentrer en scène ; dès le jour où, l'échalaud étant presque détruit, Tbonneurde paraître aux affaires publiques était devenu moins dangereux. Cambacérès avait quelques antécédents sous l'ancienne monarchie : légiste habile et expérimenté , il s'était autrefois enrôlé sous la bannière des parlements ; il s'était fait remarquer par son opposition ouverte au chancelier Maupeou et à ses cours de justice. Sous le gouvernement conventionnel, il avait pris une part active au travail préparatoire du code civil, de concert avec Merlin de Douai, son digne' émule, comme lui lâche et savant, aussi bien que lui
(1) 11 vota la morit mais avec une restriction dont le bénéfice fut
acquis à Louis XVI. Comme si c'eût été trop de courage, Cambacérès r^eta l'appel au peuple, et demanda que l'exécution du roi eût lieu •ur-le-champ.
instruit dans la science de la justice, et capable de la Déc. 1799. fouler aux pieds par passion ou par peur. Doué d'une grande facilité d'élocution, il savait présenter à Tesprit, sous des termes pleins de clarté, des systèmes confus et des propositions dont Taridité légale aurait * effrayé sans le secours de sa faconde et de son talent.. Sous ie directoire, tour à tour repoussé et rappelé, il avait quitté la tribune des cinq-cents pour les soins du cabinet de jurisconsulte , et renoncé ensuite aux avantages de sa profession pour la possession précaire du portefeuille de la justice. C'était un homme de vanité et de gouvernement, disposé avant tout à craindre et à se soumettre, et qui, sans les événements qui le rendirent cruel, aurait eu une existence pacifique et honorée, comme savant et praticien. Un tel homme , par la science du droit et l'habitude des questions administratives, par son penchant à Tobéissance surtout , pouvait servir en même temps d'instrument et de guide , et il y eut beaucoup d'adresse dans un pareil choix.
Charles Lebrun , nommé troisième consul, n'avait Lfbnin de point de contact avec Cambacérès que la docilité ^^^-"^ de son caractère et la facilité de son esprit. Dans le commencement de sa carrière et sous lo règne de Louis XV, il avait été nommé censeur royal; secrétaire intime et confident du chancelier iViaupeou, sa plume correcte et élégante avait rédigé la plupart des édits que ce faiseur de coups d'État avait provoqués pour mettre fin à IMndépendance des parlements. Peu d'années après, Lebrun s'était fait remarquer par réloge de Tabbé Ter ray , de cet aventurier exacteur ,
Déc.1799. son jeune panégyriste élevait au rang de Colbert et de Sully. Traducteur estimé du Tasse ol de TUiade, Lebrun s'était retiré des affaires à Tavénement de Maurepas, et il avait passé quinze ans de sa vie dans les loisirs d*une retraite littéraire. Député à rassemblée constituante, il ne s'était signalé que par sa modération et sa capacité administrative; deux titres qui, aux époques de perturbation sociale, conduisent rarement aux honneurs de la popularité. Plus tard ,
11 avait présidé le directoire de Seine-et-Oise; et il était venu demander à la barre de l'assemblée législative justice prompte et ferme contre les assasbins du maire d'Etampes. Au 10 août, il était rentré dans le silence; uu an après, et pendant le régime de la terreur, il avait été emprisonné comme suspect. Député au conseil des anciens, on le citait pour sa ca- . pacité en matières de finances et de législation industrielle. Homme doux et paisible, il plaisait au parti
du passe, et il contrebalançait dans les conseils du gouvernement, plus encore devant T opinion publique, i^inûuence et la présence de Cambacérès.
Noufeaux Les consuls réorganisèrent le ministère. Gambacé- Abriai ^ remplacé au ministère de la justice par Abrial, membre du tribunal de cassation, et jurisconsulte honorable. En lui confiant le poptefouiUe, Bonaparte lui dit: « Ce n'est pas moi, c'est la voix publique qui * » vous nomme. » Parole flatteuse, qu'Âbrial prit au sérieux (chose bien naturelle), mais qui était une de ces excitations dont Bonaparte avait le secret , et à Paide desquelles il savait doubler le dévouement. La tâche du nouveau ministre était d'ailleurs difliciie: il s'agis-
Diniti7od hv Gooolt*
sait de réorganiser tous les corps judiciaires, et de Déc.i799. répondre à toutes les consultations des tribunaux, que l'absence des codes jetait dans de continuelles perplexités. Àbrîal sut s'élever an niveau de cette mission. On lui donna pour collègue, au ministère do l'intérieur, Lucien Bonaparte, le principal auteur de la révolution du 18 brumaire.
Sans le secours du nom qu'il s'enorgueillissait de Lucien porter, Lucien eût été un homme de parti, remuant et ambîtieuXf assez hors d'état de monter au delà des échelons sur lesquels se posent les pieds faibles. On ne pouvait lui contester des talents personnels, une faconde dont il abusait, des vertus domestiques et beaucoup de courage; mais il avait reçu ces dons dans la mesure qui est suffisante pour les époques normales, et, quoi qu'on ait pu dire , le génie de son illustre frère n'avait pas illuminé celui de Lucien. Bien qu'il eût présidé le conseil des cinq-cents, dans Torangerie de Saint-Gloud, et dirigé lui-même les baïonnettes contre la poitrine de ses collègues, on se plaisait à lui prêter des sentiments républicains , que beaucoup de patriotes croyaient sincères. Ce qui est vrai au fond, c'est que l'ambition n'avait point étouffé en lui tous les instincts du républicanisme i et que, s'il n'eût été l'artisan nécessaire de la grandeur de sa famille, il eût été volontiers un tribun mécontent. Il était jeune, d'ailleurs; il aimait les arts, la. gloire lui souiiaii, et, comme l'impossible ne l'elTrayait guère, il avait en administration beaucoup de pensées encore confuses et incohérentes, mais souvent neuves et hardies, dont l'application lui semblait un bonheur ou un
iî RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Dëe. 1799. devoir. Sous ce rapport, et malgré la courte durée du passage de Luciea aux affaires, le pouvoir qui fut confié à ses mains sans expérience ne demeura point
inerte et sans fruit
Les autres ministres furent maintenus à leur poste : Talleyrand de Périgord, parce qu'il plaisait à la fois au premier consul et à l'Europe ; Todieux Fouché , parce que Bonaparte, qui le craignait et le haïsaait, était dupe de la renommée de cet hpmme , et ne croyait pas pouvoir se passer de lui.
ikiSjnmd. 'laileyrand n'avait rien perdu de la finesse de son esprit, et il avait peu gagné du côté du cœur. Il était toujours, en apparence, l'évêque renégat qui, au début de la tempête suscitée contre Funité catholique, avait ouvert les voies à la révolution, et montré à l'impiété' la pkico où les coups devaient porter pour mieux atteindre i Église. Cependant, victime à son tour de l'orage, et contraint de demander un refuge à l'exil, il n*avait pas entendu sans frémissement, ni peut-être sans remords , le bruit du couteau qui faisait tomber dans la même fosse le clergé, la monarchie, la noblesse, la bourgeoisie elle-même. Homme poli , démolisseur aux belles manières, la brutale proscription et le cynisme de la mort avaient révolté la délicatesse de son goût et l'élégance de ses manières. H aimait par égoïsme la révolution, parce que, seule encore, elle acceptait son passé, son apostasie, ses mœurs; parce que, seule, elle le fortifiait contre le repentir; mais, quand il cessait d'être intéressé à la question politique, il avait, pour son propre compte, horreur de la liberté et des jacobins. Gomme les derniers instincts
de la foi vivaient encore en lui, sans qu'il eût pu les DAcTïm
déraciner eriLieiriaient, il aurait voulu régulariser sa position , et obtenir des dispenses canoniques assez larges pour lui procurer une pleine paix ; il jugeait même que rincrédulité commençait à devenir d'assez mauvais ton, et que ses antécédents d*évéque traître et marié devaient être une fort triste recommandation auprès des cours. Aussi cette situation le chagunailelle; mais il se consolait en espérant que le temps arrangerait bien des choses, et il avait le secret^de savoir attendre. Adroit , rusé , perspicace , il avait compris, bien avant même les préliminaires de Léoben, tout ce que recélait Tambition démesurée de Bonaparte, et il s tilaiL arrangé pour être l'un des instruments naturels de l'homme à qui l'avenir semblait réservé. Gomme il n'avait aucun intérêt à trahir le premier consul, il le servait très-volontiers, et il savait mettre à la disposition de ce soldat parvenu les ressources captieuses de son expérience et de son habileté. Ajoutons même que, par un singulier oubli de ses propres habitudes, il lui disait la vérité et lui donnait d'utiles conseils. Il faisait plus encore; et, comme il avait soif d'être pardonné au delà du Rhin et par la noblesse émigrée, il poussait tout naturellement Bonaparte aux actes de réparation et de clémence qui pouvaient concilier au gouvernement les espérances et les sympathies des Français que la tempête avait chassés de leur patrie.
Fouché, l'ancien mitrailleur de Lyon, aurait dû t^m. plaire à tout ce qui restait de jacobins et de vieux terroristes; mais plus cet homme se rattachait aux comphces de CoUot-d'Herbois et d'iiébeit par les
U RÉVOLUTION FBANÇAISiî;.
Déc. 1799. affreux gages qu*il avait donnés à Fathéîsme et au
meurtre, plus il s'en épouvantait lui-même, et cherchait à recommencer son avenir avec d'autres actes et d'autres principes. Ancien membre de la congrégation de l'Oratoire, il n'avait point reçu le caractère de prêtre; et, quand la révolution éolata, elle le surprit simple préfet des classes du collège de Nantes. Volontairement entraîné par la tempête, il ne lui demanda que de le jeter sur un rivage oii il pût s'enrichir du naufrage des autres, et recueillir, comme un pirate, les dépouilles de la féodalité, de l'Église et de la cour. Il était de la race des oiseaux de proie, qui suivent les armées pour se repaître de la chair des morts. Hahile et rusé, il devinait, avant la bataille, le vaincu du lendemain, et il s'arrangeait pour le trahir en temps utile. Rien n'avait égalé le délire de son impiété dans la Nièvre, sinon l'atrocité de ses vengeances sur les bords du Rhône; mais, quand Robespierre succomba, Fouché Tavait déjà renié depuis plusieurs mois. Inipliqué dans la conspiration de Babeuf, sans doute parce qu'en y entrant il se réservait d'en tirer parti, ne fût-ce qu'en la désertant avec opportunité, il s'était vu rejeter avec horreur du sein de la convention nationale, et il avait été contraint de chercher un .refuge dans Toubli. Trois ans après, sous le directoire, il reparut au jour , et se trouva investi des fonctions d'ambassadeur auprès de la république cisalpine. (Barras était digne d'amnistier Fouché, parce qu'il savait le comprendre. ) Révoqué pour avoir dépassé les limites de sa mission, il n'avait pas tardé à rentrer aux affaires par le ministère de la policç ;
et comme il connaissait beaucoup les hommes et les oée. im. méprisait encore davantage , il avait en peu de jours donné la preuve de sa triste habileté. Ministre du directoire, et chargé d'un poste de haute confiance, il eut le honteux empressement de favoriser les complots et les tentatives qu'il avait reçu mandat de déjouer; et, jusqu'au dernier moment, il s'était arrangé de manière à être du parti du plus fort. La faveur de Bonaparte avait été le salaire de cette duplicité; et ' comme, pour le moment, le vent tournait à l'ordre et à la monarchie, Fouché travaillait, tantôt clandestinement, tantôt à ciel ouvert, à se créer des titres à la confiance des hommes du passé et à la reconnaissance des anciens proscrits. Il épiait la force ou la faiblesse de Bonaparte, pour bien savoir dans quelle mesure et jusqu'à quelle heure il aurait avantage à servir la fortune de cet homme, à quel moment une dt''rection de plus pourrait être hasardée à propos. Telle devait être l'histoire de sa vie, et les pages de ce livre n'en contiendront que trop la preuve : ajoutons, pour être juste, qu'elle ne fut pas toujours pleine de calcul personnel et de taches de sslùq;. Parce qu'il méprisait beaucoup les houimes, Fouclie ne savait ni les aimer ni les haïr; et plus d'une fois, quand son ambition était en repos, ou quand il poursuivait l'occasion de se faire pardonner ses crimes, on le vit disposé à la douceur, au pardon, à l'indulgente pitié : on dit même qu'il n'oLaiL point sans vertus de famille, sans quelqu'une de ces qualités domestiques qui contrastent si souvent avec les excès de l'homme de parti. Le crime politique n'était point pour lui un besoin ,
46 HÉVOLimON PRANÇAISR.
Déc.1799. niais une cliance; et il se serait reproché amèrement un crime mutile, parce que c'eût été une faute. Chose étrange, profond mystère des révolutions! un jour devait venir où cet homme allait être, à son tour» ministre des héritiers de Henri lY et du frère de Louis XVI !
Sieyes n'aimait point Fouché, car il le connaissait bien ; i) crut devoir faire à Bonaparte quelques observations sur le maintien de ce personnage au ministère delà police. « Nous créons une ère nouvelle, ré- « pondit le premier consul. De tout ce qui s'est passé, <f nous ne devons nous souvenir que de ce qui fut bon, «c et oublier ce qui fut mal. Le temps, l'habitude, i'ex- « périence ont rendu quelques hommes fort habiles, <( et ont modifié le caractère d'un plus grand nombre* » Telle était sa pensée, en prenant en main le pouvoir : peu lui importait qu'on eût appartenu à la vertu ou au crime, pourvu qu'on fît un pacte avec sa fortune, et qu'on s'y dévouât corps et âme. Cet oubli du passé érigé en théorie, et cette préoccupation exclusive des services qu'on pouvait rendre dans l'avenir, constituèrent un système adroit, dont le succès était infaillible à l'issue d'une longue révolution. Tant d'hommes avaient à faire perdre le souvenir de leur jat ubinisme encore récent! tant d'autres rêvaient uue fortune à maintenir. on à commencer! C'était à qui se courberait devant le gouvernement consulaire, et lui donnerait des gages. Les vieux patriotes, les généraux les plus illustres, les orateurs renommés, les anciens serviteurs de la monarchie, ceux qui, d'entre les montagnards, les girondins, les feuillants, les royalistes, les
CONSULAT. il
thermidoriens et les victimes de fructidor, survivaient oéc. 1799. encore et ^rdaient leurs principes, se sentaient soudainement éblouis et fascinés par Thomme fort et
merveilleux qui g'ouveriiait le pays et disposait de toutes les grâces; et celui-ci ne semblait pas en vain ]6ur dire en face ces paroles du tentateur : Je vous donnerai Umtes ces eho^, n, fléehimfU le genou, ' vous m'adorez,
Bonaparte, qui mesurait de Vœil avec impatience Du^MutiMi la distance qui le séparait encore du trône, avait hor- ^^.^gîÇJ^^ reur depuis longtemps des principes jacobins : par le même motif, il haïssait les régicides, et, s'il jugeait nécessaire de leur laisser ignorer son aversion, du moins manifestait-il quelquefois sa pensée secrète par des sarcasmes amers. Ainsi , lorsqu'il travaillait avec le consul Cambacérès, il aimait à lui dire en souriant : « Vous avez beau faire, quand les Bourbons reviendront, vous serez le premier pendu. » Ët Cambacérès affectait à son tour de prendre en plaisanterie cette menace déguisée. Un jour que Sieyes, n'ayant point encore renoncé au jargon de la Montagne , s'était laissé aller à qualiiier Louis XVI de tyran, le premier consul lui dit : « Ce n'était pas un tyran : s'il eût mérité ce nom, je serais encore un simple officier d'artillerie, et vous, monsieur l'abbé, vous diriez la messe. »
Il fallait en finir avec ce même Sieyes, dont la re- Ceqn'u
• i ■ I • advint
nommée n était pomt détruite, et qui, au besom, «iesieyes. pouvait rallier les faiseurs de constitutions et leurs dupes. Soit orgueil, soit conviction, Sieyes était sincèrement attaché aux idées que Bonaparte travaillait
iS RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Déc. 1799. à détruire ; mais il aimait l'aident et il manquait d'énergie, et il était possible de rintimider, ou de lui créer un fastueux repos. Bonaparte y parvint sans beaucoup de peine en lui faisant décerner, à titre de récompense nationale , le mag^nifique domaine de Crosne (1), situé non loin de Paris. Sieyes accepta , en dissimulant avec peine sa joie; il conserva d'ailleurs au sénat (dont le premier il fut président) la chaire curule sur laquelle il venait s'asseoir, boudeur, silencieux, et mécontent politique autant que la prudence permettait de le paraître. Hoger-Ducos siégea à côté de lui, et sut davantage encore se faire oublier. Pendant le reste de la carrière politique de cet homme , son opposition chagrine ne se manifesta guère que par le silence , et cette résignation de Roger-Ducos ne déplut ni à ses amis ni au pouvuir. Avia aax U fut uu momcnt où Bonaparte se trouva comme embarrassé d'avoir à récompenser les trop nombreux courtisans de sa puissance; il aurait bien voulu que le pays tout entier se ralliât à son épée : mais, du premier jour, il commençait à trouver beaucoup de difficultés et d'auierlume dans la nécessité de foire un choix parmi ces dévouements de la veille, au milieu de ces ambitions avides. Il eut soin de manifester sa pensée à cet égard, en insinuant au Moniieur de don-
(1) L*épigrainme suivante, atlribuée ail poète Lebrun, eut beaucoup de succès dans les salons :
Sicycs à Bonaparle a fait présent du trdue ; Sous uu débris pompeux il crut rea^^evelir :
Boo^^airte h Siayea a fait présent de Crosne, Pour le payer et l'avilir.
Uigiiizeo by LiOOgle
lier une publicité officieUe aux réflexioris suivantes : Dèc.i7»9.
« Depuis que la constitution a créé une quantité de
« places richement dotées, que de gens en mouve-
« ment! Que de visages peu connus qui s'empressent
tr de se montrer! Que de noms oubliés qui s'agitent
« de nouveau sous la poussière de la révolution! Que
«f de fiers républicains de l'an Yll se foiiL pelUs pour
w arriver jusqu'à l'homme qui peut les placer! Que de
« Brutus qui soUicitentl Que de petits talents on exaltel
« Que de minces services on exagère! Que de taches
« sanglantes on déguise! Ce prodigieux changement
<f de scène s'est opéré en un moment. Espérons que
« le héros de la liberté, celui qui n'a encore marqué
« dans la révolution que par des bienfaits, verra ces
manœuvres avec le dégoût qu'elles inspirent à toute « âme élevée, et qu^il ne souffrira pas qu'une foule V de noms obscurs ou flétris cherchent à s'envelopper « des rayons de sa gloire. » {Moniteur du 3 nivôse.)
n y avait encore des citoyens qui , pour ThonneuP fJ'JJSf de la France, ne méritaient pas que retombât sur eux l'affront de ces sévérités. En première ligne, l'histoire ne s'étonnera point d'avoir à mentionner le général la Fayette. Si , depuis le jour où il prit si glorieusement part à rallraiichissement de l'Amérique, cet homme n'avait pas marché; s'il avait trop naïvement rêvé une liberté exempte de souillures et un peuple toujours bon; s'il avait eu une foi étroite dans la vertu des chiffres et dans la souveraineté du nombre, c'est au moins un devoir de constater qu'il était fortement convaincu, et qu'il savait se dévouer à une idée, à des principes. Notre pays le trouva presque
R&TOL. niAlfÇ. — CONSULAT. I. 4
républicain.
La Fayette.
D6C.1799. toujours 611 avant ou en arrière des uécessités de la sitoatioiif mais toujours au même point et sous le
môme drapeau; et un jour vint où la popularité lui tint compte (]« sa tidelile, sinon de son intelligence et de ses services. La Fayette devait beaucoup à Bonaparte, dont les victoires et la volonté avaient brisé les chaînes d'Olmûtz; mais il devait plus encore à sa propre conscience et à ces théories de 1789, dont le culte n'avait cessé de vivre et de trouver un autel en son cœur. Quand le premier consul, étonné de ce qu'il se tenait à l'écart^ lui écrivit pour lui offrir une place au sénat, la Fayette refusa de remplir un rôle politique sous l'empire d'une constitution malveillante pour la
CwBoi. liberté. Carnot fut également un de ceux qui ne se • courbèrent pas devant l'idole consulaire. Proscrit de fructidor, la révolution du 18 brumaire venait de lui rendre des droits et une patrie. Il ne se tint pas à l'écart, mais il garda ses convictions, et il trouva Je moyen de servir la révolution française sans subir un maître. Bonaparte avait rouvert les portes de la France
Necker. à Ncckcr, à l'ancieu ministre de Louis XVI, quoiqu'il se sentît peu de penchant pour ce fmancier à courtes vues, que la popularité avait élevé et détrôné, qui avait eu foi en soi-même, et qui était resté le seul pontife de ce culte. Bonaparte ne voyait en lui qu'un esprit borné et faible, et il apprit sans déplaisir que le vaniteux Genevois persistait à se tenir à l'écart. Madame
Salon de Staël, fille de Necker, continuait de résider à Paris,
de ' ,
et d'y ouvrir ses salons. C'était là que se rendaient dea patriotes mécontents ou chagrins, dont beaucoup avaient à se faire pardonner leur coopération à la
constitution de l*an VIII. Au milieu de ces hommes , "RcTïm
déjà claip-scmrs ou diminués par des défections, on distinguait encore Daunou et Chénier, deux anciens conventionnels; Riouffe, qui avait été proscrit avec la Gironde; Ândrieux, littérateur facile et cœur modeste; et le jeune Bénjamin Constant de Hebecque, ancien membre du conseil des cinq-cents , qui affectait de chercher, dans l'amitié et dans ki rêverie philosophique, la compensation de la liberté éteinte et de la tribune silencieuse. A la suite de ces opposants, plus sincères que dangereux, on pouvait ranger Volney, Monge, Ducis/Ginguené, de Tracy, et quelques autres écrivains ou hommes d'État, appartenant à des opiniûus diverses. La plupart d'entre eux furent appelés au sénat ou au tribunal, sans avoir sollicité cette faveur, et sans croire beaucoup à J 'indépendance de leurs fonctions nouvelles. B. Constant fit exception, et ne craignit pas de solliciter ayec empressement Timpuissante magistrature de tribun. H était vaniteux, il avait des besoins d'à rirent; et il servait volontiers sa cause politique, quand ce dévouement pouvait s'accommoder avec les exigences de sa renommée et de sa situation personnelle.
Premier corps de l'État par le rang et les préroga- i«iéut tives, le sénat fut composé de Télite du conseil des anciens ( les hommes d'élite étaient rares dans cette assemblée), et d'un petit nombre d'hommes à qui leurs services scientifiques, politiques ou militaires avaient obtenu une certaine célébrité. Parmi eux figuraient Lacépède, Laplace, Lagrange, Darcet, Daubenton, Vien, BerthoUet et Cabanis, de Hnstitut national; l'ex-
Déc.1799. législateur Cornet, l'un des auteurs de la révolution de brumaire; Dailly, Sers et Destutt-Traoy, ex-eonstituants; Monge et Garran-GouloD, ex-conventionnels; Garât, Lambrechts et François de Neufchâteau, anciens ministres; le banquier Perregaux, les g^énéraux Casabianca, Lespinasse, Hatry, Serrurier et Kellermann; les amiraux de Bougainvillc et Morard de . Galles; et enfin M. Gboîseul de Praslin, émigré amnistié, et appartenant par son origine à l'ancienne noblesse de France. Ces choix parurent bons , et offrirent des g^aranties à tous les partis.
Letribunat. Le sénat, ainsi constitué, avait lui-même élu les tribuns, et il avait fait entrer dans cette assemblée tout ce qui restait des débris de la démocratie de l'an VH. Sur cette liste de cent membres, on remarquait i'ex-marqui6 de Ghauvelin, le professeur Boisjolin, le poète Chénier, Jean Debry, Eschassériaux, Fabre de l'Aude, Stanislas de Girardin, Goupil de Préfeln, Guinard, Jard-Panvilliers, Laloy, Laromiguière» Mallarmé, Parent-Réal, RioufTe, Roujoux, Savoie-Rollîn, Say, Thiessé, Trouvé, de Fermon, Ginguené et Jaucourt, la plupart ex-membres du conseil des cinqcents, les autres ayant figuré à divers titres dans les rangs de la constituante, de la législative et de la convention nationale.
lésXu! ^^^^ les trois cents noms du corps législatif, on
Leci^ien «rassembla comme à dessein une foule d'hommes obs- *'^***" curs, sans antécédents significatifs et qui furent naturellement disposés à se contenter d'un rôle muet, d'une représentation nationale sans initiative el sans énergie. On leur adjoignit, peut-être par hasard, quel-
CONSUUT. 5S
ques personnages connus, tels que Ramond, Grégoire, Déc^ir^ et le brave grenadiei' la Tour-d'Auvergne. Lo conseil d'État fut composé d'éléments mieux assortis. Bonaparte , qui avait le droit d'en désigner les membres, fit entrer dans ce corps les hommes que leur longue expérience des aflâires avait façonnés à Tart d'administrer le pays, ou de diriger la marche des services > publics. Les principaux conseillers d'État iurent les généraux Brune, Dejean et Marmont, le vice-amiral Ganthaume, l'ex-législateur Boulay (de la Meurthe), deux savants illustres, Gbaptal et Fouroroy; les anciens constituants Rœderer, Moreau de Saint-Méry et Regnaud de Saint- Jean d'Angely; Fex-ministre Benezech ; t;l avec eux des hommes d'élite, tels que MM. de Champagay, Fleurieu, Cretet, Duchâtcl et Dufresne. Celui d'entre leurs collègues qui, par son passé, représentait davantage l'élément montagnard, était le jurisconsulte Réal, qui, sous la terreur, avait fait partie du tribunal révolutionnaire* Il est vrai qu'il se gardait bien de se faire un titre d'ua pareil souvenir.
Il fallait pourvoir au commandement des armées. Bonapwto Bonaparte avait à la fois à se prémunir contre les rivalités des généraux jaloux de sa fortune, et à utiliser, au profit de la France, leur génie et leur courage. Il se montra profondément habile dans ses choix. L'opinion publique exaltait les talents et la modestie de Moreau, et, à tort ou à raison, c'était lui qu'on aimait à égaler au général-consul. Tacticien habile, mais citoyen timide, Moreau n^avait. guère justifié sa renommée dans la journée du 18 brumaire. Alors
aax commandements militaire*.
Si RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Dée.t799. qu'il aurait pu, au nom d*oo parti, se mettre à la tête
du gouvernement, et se déclarer, au besoin, le protecteur de la constitution, il avait consenti à se faire le geôlier du directoire, et à remplir au Luxemboui^; une mission de police militaire. Bonaparte» qui avait ainsi abaissé son rival, regarda comme une nécessité de récompenser ce dévouement ex li^ui é et inattendu. Il conlia à Morcau le commandement réuni des armées du Rhin et d'Helvétie; et Moreau se rendit en toute hâte dans les camps pour remplacer Masséna, tout récemment victorieux à Zurich. Masséna , ûer de sa victoire et de sa jenommée, avait vu avec un secret déplaisir le jeune Bonaparte saisir les rênes du gouverne nient. Si la France devait être le partage d*un homme de guerre, Masséna, qui venait de la sauver par un merveilleux fait d'armes, se croyait le plus digne de jouir d'une proie si belle. Ses compagnons d*armes de Zurich partageaient cette illusion. Bonaparte mit fin à une situation aussi dangereuse, en chargeant Masséna de la mission d'aller prendre le commandement de Tarmée d'Italie; et l'instinct de la discipline fut si impérieux, que Mas* séna obéit sans murmurer. Dès ce moment, on pou-' vait tirer parti de son épée sans avoir jamais à la craindre. Brune fut maintenu dans le coinmandeinent de l'armée de l'Ouest, dont la mission n'était point encore finie, et qui devait, l'épée d'une main, la justice de l'autre, pacifier l'héroïque population de la Vendée. Pour l'armée d'Orient, elle demeurait placée sous les ordres de Rléber. Vainement ce hardi général, dans les dépêches qu'il adressait au directoire (il
ignorait encore les événements de brumaire), se plai- oéci799. gnait-il avec amertume de la fuite et de l'incurie de
Bonaparte ; le premier consul, qui lisait cette correspondance oUlcielie , ne s'en laissait point émouvoir; il pardonnait à Kléber la vérité et souvent l^injustice de ses récriminations, et il ne lui demandait aucun désaveu. La situation assess difficile de l'armée d'Égypte faisait au premier consul une loi de cette modération.
Bonaparte continuait de parler aux armées de la république ce langage qui allait droit à leur cœur. L'un de ses premiers soins fut de leur adresser les proclamations suivantes :
« Bonaparte, premier consul de la républiqttôf à
l'ornée d'ItaUe»
« Soldats l les circonstances qui me retiennent à la tête du gouvernement m'empêchent de me trouver au milieu de vous.
» Vos besoins sont grands ; toutes les mesures sont prises pour y pourvoir.
v Les premières qualités du soldat sont la constance et la discipline : la valeur n'est que la seconde.
« Soldats! plusieurs ont quitté leurs positions; ils ont été sourds à la voix de leurs ofiiciers : la I7« légère est de ce nombre.
« Sont-ils tous morts, les braves de Castiglione, de Rivoli, de Newmark? Ils eussent péri plutôt que de quitter leurs drapeaux, et ils eussent ramené leurs jeunes camarades à l'honneur et au devoir.
FrocIamatioD
de
Bonaparte aux armée*.
Déc.1199. « Soldats! vos distributions ne vous sont pas ré^u* lièrement faites, dites-vous: qu^eussiez-vous fait, si,
comme les 4« et lég^ères, les 18e et 3i2c de ligne, vous vous fussiez tiuuvés au milieu du désert, sans pain ni eau» mangeant du cheval et des mulets? La notoire mus donnera dit pain^ disaient-elles. Ët vousl — vous quittez vos drapeaux!...
« Soldats d'Italie! un nouveau général vous commande; il fut toujours à lavant-garde dans les plus beaux jours de votre gloire. Entourez-le de votre confiance : il ramènera la victoire dans vos rangs.
«r Je me ferai rendre un compte journalier de la conduite de tous les corps, et spécialement de la 17e légère et de la 63^ de ligne : elles se ressouviendront (le la confiance que j'avais en elles. »
« Bonaparte, premier aonsul de la république, aux
soldate français,
« Soldats! en promettant la paix au peuple français, j'ai été votre organe; je connais votre valeur.
« Vous êtes les mêmes hommes qui conquirent la Hollande, le Rhin, l'Italie, et donnèrent la paix sous les murs de Vienne étonnée.
« Soldats! ce ne sont plus vos frontières qu*il &ut défendre; ce sont les États ennemis qu'il faut en- , vahir.
« Il n'eat aucun de vous qui n'ait fait plusieurs campagnes, qui ne sache que la qualité la plus essentielle d'un soldat est de savoir supporter les privations avec constance. Plusieurs années d'une mauvaise
administration ne peuvent être réparées dans un jour. DéG.179». « Premier magistrat de la république, il me sera
doux de faire connaître à la nation entière les corps qui mériteront, par leur discipline et leur valeur, d*être proclamés les soutiens de la patrie.
« Soldats! lorsqu'il en sera temps) je serai au milieu de vous, et TEurope se souviendra que vous êtes de la race des braves. »
Le même jour, 5 nivôse, une proclamation de Bonaparte annonça de prochains secours aux habitants de Saint-Domingue, demeurés fidèles à la cause de la France. En même temps un arrêté des consuls institua, à rimitation des républiques de Fantiquité, un mode de récompenses pour les grands services niili- ^*3JJJJJJ"* taires. Selon le grade du combattant qu'il « agissait d'illustrer par une marque de gloire, on décernait des sabres, des fusils, des carabines, des grenades ou des baguettes d*honneur. Le nombre de ces récompenses était limité; elles donnaient droit à une plus haute paye. Ainsi Bonaparte préludait timidement à la résurrection des ordres de chevalerie, à l'institution de cette Légion d'honneur qui devait exalter l'orgueil et le courage du soldat, et servir de salaire à de si sanglants sacrifices. La république, qui se mourait , s'était contentée de la Marseillaise et de la touchante image de la patrie; mais Bonaparte ne perdait point de vue ce qu'a dit Montesquieu du sentiment de l'honneur, en alléguant que c'est là le principe nécessaire des monarchies. A l'idole de la liberté, encensée par Tarmée française^ le premier consul en substituait une dulie plus favorable aux soldats de foi tuue.
58 RÉVOLUTiON FRANÇAISE.
Dée.1799. Les mesures de réparation étaient à Tordre du
Nnuvciirs jour. Le g^ouverneuient consulaire avait hate de don-
iv|.ar.-itioii ner satisfaction à l'opinion publique. Honaparle, au-
faveur des topisé pap \1R avis du conseil d'Etat qu'il avait habile-
rictimes de It ' ■ ' *
réToiation. qj^u^ provoqué, décida que, sous Tempire de la nouvelle constitution, on devait tenir pour nulles et abrogées toutes les lois révolutionnaires dont les dis-
positions interdisaient l'exercice des droits politiques et des fonctions civiles aux ci-devant nobles et aux. parents d'émigrés. Le même jour (6 nivôse), les consuls firent disparaître une autre classe de p^scrite, en rappelant en France quarante-trois déportés politiques, et particulièrement les victimes de la réaction du 18 fructidor. Parmi les personnes qui furent exceptées de cette mesure d'amnistie, on remarqua sans étonnement le générai Pichegru. Barrère et Yadier furent du nombre des graciés, et beaucoup de gens honnêtes s*en indignèrent L'opinion se montra unanime pour remercier le gouvernement d'avoir rouvert les portes de la France à Carnot, à Bartiiolomy, à Boissy-d'Anglas, à Pastoret, à Matthieu Dumas, à Portalis, à Villaret-Joyeuse, à Barbé-Marbois , et à plusieurs autres citoyens honorables que le directoire avait proscrits.
Ainsi qu'on l'a vu plus haut, un arrêté consulaire avait statué qu'à l'avenir les fonctionnaires publics et les ministres des cultes ne seraient assujettis à aucun des serments établis par les lois antérieures, et qu'on se bornerait à exiger d'eux la promesse d'être fidUes à la cotuHtuHm. Ainsi fut abrogé le serment schismatique prescrit par l'assemblée constituante, et qui
avait multiplié, selon les temps et les hommes, ja gloire Bée,im, du martyre ou la honte des apostasies. Quelques
églises ou chapelles étaient encore affectées aux cérémonies décadaires et au culte dérisoire de la théophilanthropie. Nonobstant les réclamations pressantes des prêtres catholiques, le gouvernement ne se crut point encore assez fort pour supprimer ces ridicules parades, et pour faire droit à de justes exigences.
Deux jours après, le U nivôse (30 décembre), les consuls décrétèrent de pompeuses obsèques pour honorer les restes du vénérable Pie VI, mort l'année précédente à Valence en Dauphiné, à Tâge de quatrevingt-deux ans. L'archevêque de Paris, M. de Jui|,nié, vieillard nonagénaire, osa reparaître dans son diocèse, après une longue et douloureuse proscription. Enfin, la statue de Vincent de Paul fut publiquement inaugurée à l'hospice de la Maternité, en mémoire des bienfaits que ce saint illustre avait rendus au genre humain. Chaque jour témoignait d'une nouvelle con- . qtiête de la justice et de la pitié.
Un arrête consulaire mit fin a la liberté de la ufesse ^LaUberté
* de la pr«sae
en supprunant une partie des journaux politiques, et ^J^'^ en plaçant les autres sous la censure du ministre de la police. Aucune réclamation ne se fit entendre, aucun écrivain ne protesta; et la France vit sans murmure, oserions-nous dire, elle vit avec joie disparaître le droit d'écrire, la plus puissante garantie de tous les autres droits publics. Bonaparte connaissait bien la nation à laquelle il imposait ses lois. 11 la savait tour à tour, selon ses besoins ou ses répugnances, passionnément éprise pour la liberté ou pour le repos ; et,
eO RÉVOLUTION FRANÇAiSË.
Déci799. pourvu qu*il lui donnât la gloire, il n'ignorait pas
qu'il pouvait tout oser avec elle. Ses prévisions ne furent pas trompées, et la presse subit le joug. La mesure oppressive que Bonaparte avait provoquée ne devait durer que jusqu'à la paix; elle était, en outre, officiellement motivée sur ce prétexte commode que les journaux n'étaient désormais que des instruments (le lialiison au service des ennemis de la France. L'opinion se nriit peu en peine de contcôler cette allégation du premier consul.
La situation de la Vendée était grave. La tyrannie odieuse et mesquine du directoire avait soulevé cette réditi^de coutrée, pacifiée avec tant de peine par le génie de Hoche. L'Anjou, le Poitou, la Bretagne, avaient repris les armes : mais cette fuis l'élan ridUonal manquait, le mouvement était loin d'être général; la royauté comptait plutôt dans l'Ouest des partisans et des bandes qu'une armée. Quelques mois de plus, et l'incendîe allait étendre ses ravages. Déjà de grandes villes, des chefs-lieux de département , des positions importantes, étaient tombés au pouvoir des Vendéens; et, si l'on se rappelle l'état des partis vers la fin de Tan VII, on ne peut avoir perdu de vue que la recrudescence de rinsurrection de TOuest entrait pour beaucoup dans les griefs du parti démocratique contre le directoire. Bonaparte ne se (il point illusion sur les difficultés de cette situation. Son intelligence était assez grande pour comprendre la pensée et le dévouement des Vendéens, pour entrevoir les vrais moyens de désarmer de nouveau ce pays. Pendant que les grossiers démagogues parlaient encore de la
nécessité d'en finir avec les brigands^ il n'hésitait pas u^Ain, à proclamer qu'à ses yeux la (»iierre civile de la Vendée constituait une lutte de géants, et il se promettait bien de tout mettre en œuvre pour en éviter le retour. Les actes de réparation et de justice qui venaient de signaler son avènement contribuaient à lui rendre cctlc Lâcliu l'aciie.
Comme d'habitude, il voulut se montrer fort, afin de rendre la conciliation plus prompte et plus facile. En peu de jours il concentra, dans les départements de rOuest, une armée de soixante mille hommes, formée, en majeure parriie, des divisions de cette armée de Hollande que Brune avait conduite à la victoire. En même teinps il gagna adroitement l'abbé Dernier, ce prêtre ambitieux qui depuis plusieurs années épiait l'occasion de faire triompher la Vendée, ou de la trahir. Bemier lui servit d'émissaire auprès des chefs; et Ton vit le moment où For achèverait ce que la terreur avait déjà commencé. Qu'un prince de l'ancienne famille des Bourbons se fût montré sur les eûtes de rOuest, un drapeau blanc d'une main, une épée dans l'autre; et la politique hardie et machiavélique du premier consul échouait sur cette terre royaliste, et Vinsnrrection vendéenne reparaissait vivace et forte. Mais ce secours manqua au pays et à ses chefs, et leurs ressentiments Ueclurent devant la nécessité. Bientôt, dans les villes et dans les paroisses, le peuple de l'Ouest lut et commenta en secret, dans le sens de ses espérances ou de ses craintes, la proclamation suivante :
es nÉVOLUTiON françaisk.
Déc.1799.
o Les cmiuls de la répuhlîtjue aux haHiants de r Ouest. — 8 nivôse an VI IL
« Une pruorre impie menace d^embraser une seconde .fois les départements de l'Ouest. Le devoir des premiers magistrats de la république est d*en arrêter
les progrèjs et de réieindre dans son foyer; mais ils ne veulent déployei' la force qu'après avoir épuisé les voies de la persuasion et de la justice.
«r Les artisans de ces troubles sont des partisans insensés de deux hommes qui n'ont su honorer ni leur rang par des vertus, ni leur malheur par des exploits; méprisés de l'étranger, dont ils ont armé la haine, sans avoir pu lui inspirer d'intérêt.
« Ce sont encore des traîtres vendus à l'Angleterre et instruments de ses fureurs, ou des brigands qui ne cherchent dans les discordes civiles que l'aliment et l'impunité de leurs forfaits.
« A de tels hommes le gouvernement ne doit ni ménagement, ni déclaration de ses principes.
« Mais il est des citoyens chers à la patrie, qui ont été séduits par leurs artifices : c'est à ces citoyens que sont dues les lumières de la vérité.
« Des lois injustes ont été promulguées et exécutées; des actes arbitraires ont alarmé la sécurité des citoyens et la liberté des consciences; partout des iascriptions hasardées sur des listes d'émigrés ont frappé des citoyens qui n'avaient jamais abandonné ni leur patrie ni même leurs foyers; enfin, de grands principes d'ordre social ont été violés.
« C'est pour réparer ces injustices et ces erreurs Déc.1799. • qu'un gouvernement fondé sur les bases sacrées de la liberté, de régalité, du système représentatif, a été proclamé et reconnu par la nation. La volonté constante, comme l'intérêt et la gloire des premiers mag^istrats qu'elle s'est donnés, sera de fermer toutes les plaies de la France ; et déjà cette volonté est garantie par tous les actes qui sont émanés d'eux.... Chaque jour est marqué par des actes de justice...
« Les consuls déclarent que la liberté des cultes est garantie par la constitution; qu'aucun magistrat ne peut y porter atteinte; qu'aucun homme ne peut dire à un autre homme : Tu exerceras un tel culte; tu ne V exerceras qu'un tel jour! La loi qui laisse aux citoyens l'usaîj^e des édifices destinés aux cultes religieux sera exécutée.
« Tous les départements doivent être soumis à l'empire des lois générales; mais les consuls accorderont toujours et des soins et un intérêt plus marqués à l'agriculture, aux fabriques et au commerce, diHis ceux qui ont éprouvé de plus jurandes calanutés.
tt Le gouvernement pardonnera ; il fera grâce au repentir; l'indulgence sera entière et absolue : mais il frappera quiconque, après cette déclaration, oserait encore résister à la souveraineté nationale.
« Français, habilanis des départements de l'Ouest, ralliez-vous autour d'une consiilution qui donne aux magistrats qu'elle a créés la force comme le devoir de protéger les citoyens, qui les garantit également et de l'instabilité et de l'intolérance des lois.
« Que ceux qui veulent le bonheur de la France se
Déc.1799. séparenit des hommefl qui persisteraient à vouloir les égarer pour les livrer au 1er de la tyrannie, ou à la domination des étrangers.
« Que les bons habitants des campagnes rentrent dans leurs foyers, et reprennent leurs utiles travaux; qu'ils se défendent des insinuations de ceux qui voudraient les ramener à la servitude féodale.
« Si, malgré toutes les mesures que vient de prendre le gouvernement, il était encore des hommes qui osassent provoquer la guerre civile, il ne resterait aux premiers magistrats qu*un devoir triste, mais nécessaire à remplir , celui de les subjuguer par la force.
« Mais non ; tous ne connaîtront plus qu'un sentiment, l'amour de la patrie. Les ministres d'un Dieu de paix seront les premiers moteurs de la réconciliation et de la concorde : qu'iht parlent au cœur le langage quHh apprirent à Véeole de leur maître; qu'ils aillent dans les temples, qui se rouvrent pour eux, offrir avec leurs concitoyens le sacrifice qui expiera les crimes de la guerre et le sang qu'elle a fait verser. »
Pacification Ces dernières lignes devaient profondément émou- 1» Vendée, voir les cœurs religieux : pour la première fois, depuis
t<iiit d'années, le gouvernement de la république en appelait à Dieu de la fureur des hommes ; en évoquant les principes de l'Evangile, il ne craignait plus de convier les prêtres et les peuples au sacrifice de la messe, 9i longtemps interdit.ou condamné par la révolution. Ce cri des consuls fut entendu et il devait Tétre. Quelques chefs de la chouannerie publièrent une procla-
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mation pour maintenir leurs compagnons sous le dra- jajjv. jsoo. peau de la «guerre civile; mais ils ne tardèrent pas h voir au découragement des uns , au refus des autres, que , du jour où l'exercice du culte serait vraiment libre en France » les éléments d'une résistance royaliste manqueraient. Pendant que Brune , sous les or* dres duquel commandaient Hédouville, Gardanne, d'Houdetot, Travol et Lamorillière, prenait toutes les dispositions nécessaires pour mener à terme une compression vigoureuse, les paroisses insultes prêtaient l'oreille aux propositions pacifiques des consuls; et r organisation militaire de FAnjou, du Poitou et de la Bretagne était activement dissoute par la double action de la peur et de la police. Bonaparte accorda un sauf-conduit à Georges Gadoudal, Fun des chefs les plus opiniâtres de la chouannerie; et ces deux hommes eurent une entrevue aux Tuileries. Contre Fattente du premier consul ^ Georges se montra intraitable ; mais le sauf-conduit dont il était porteur n'en fut pas moins respecté. Vers le même temps, Bonaparte fit faire des ouvertures aux antres chefs royalistes; il leur laissa hypocritement espérer que son but était d*imiter la conduite de Monk, et de relever le trône au premier moment propice , pour y faire asseoir les Bourbons. Les uns crurcntqu'il nourrissait cette pensée-; les autres, par lassitude de combattre ou par calcul personneli affectèrent de partager cette conviction. Des pourparlers eurent lieu entre le général-consul et MM. Hyde de Neuville et d*Ândigné; mais cette fois le consul, sommé de s*expliquer nettement sur ses projets ultérieurs, crut de sa dignité et
HÊVOL. FRANÇ. — CONSULAT. 1. ft
66 ' RRVOLirriON FRANÇAISE
Janv. 1800. de sa gloire de ne point tromper ses adversaires. Cette entrevue demeura donc sans résultats; mais, sur le théâtre même de la guerre civile, des démarches semblables obtinrent plus de succès. Plusieurs fois vaincus et réduits à l'impuissance , les chefs royalistes s'abouchèrent avec le général qui commandait l'armée républicaine chargée de contenir le pays. Bonaparte, à qui il fut rendu compte de ces communications, prescrivit à Hcdouville d'y donner suite et de pactiser avec les Vendéens. Une suspension d'armes fut signée: MM. d'Âutichamp, de Suzannet, d'Andigné» de Bonrmont, y adhérèrent successivement. On stipula, pour condition première, que le libre exercice du culte serait rétabli dans les départements vendéens, et celte promesse du gouvernement, loyalement <}onsentie et fidèlement observée , suffit pour désarmer les vieux compagnons de Gathelineau» de Charette et dé Lescure. Dans la Bretagne et dans certaines régions de la basse Normandie, les royalistes se montrèrent plus exigeants ou plus tenaces. Georges Cadoudal rctusa d'accéder à la capitulation ; mais , dans les premiers jours de nivôse, il se détermina à traiter, près de Theix, avec le général Brune, à licencier ses troupes, et à jurer la paix. A ses yeux, cette convention n'était qu'une sorte de trêve; car il ne tarda pas à se retirer à Londres, et à organiser dans cette ville, de concert avec les princes exilés, les moyens de relever la cause monarchique en France. M. de Frotté, l'un des chefs royalistes, refusa de se soumettre, et continua une guerre de partisans qui fut de courte durée. Ce noble Vendéen, en effet, ne tarda pas à tomber entre les
CONSULAT. Cl
luains des républicains, et fut puni de mort. Son san^ jauv, isoo. fyt, pour ainsi dire, le dernier qui coula dans cette guerre pour longtemps éteinte ; et la pacification de la Vendée, obtenue à des conditions honorables, contribua à affermir la renommée et la puissance du premier consul. J^oublie le passé, » dit Bonaparte aux anciens chefs royalistes; et il ajouta : « J'ouvre « un vaste champ à l'avenir : quiconque marchera « droit devant lui sera protégé sans distinction ; quiu conque s'écartera à droite ou à gauche sera frappé «t de la foudre. »
Le premier consul n'avait point attendu jusque-là rropojttiooâ
pour faire aux puissances de TEurope des ouvertures pJiî55"es de pacification. Bonaparte aimait la guerre, comme i'élémen^ naturel de sa force et de son prestige; mais il savait que la France, fatiguée d'efPorts et de sacrifices, envisageait la paix comme un bienfait précieux. D'ailleurs, le premier consul, selon la coutume dos illustres anciens dont il étudiait i liisioirc, ne voulait avoir affaire qu'à un seul emienii, afin de ne résoudre les difficultés que l'une après l'autre. Les circonstances paraissaient favorables. L'Ëurope continentale avait applaudi à la révolution du 18 brumaire ; elle y avait vu , pour la France , la garantie d'un gouvernement stable et régulier, et c'était pour le monde un gage de tranquillité. Les ambassadeurs et les envoyés des puissances amies, les agents secrets des puissances belligérantes , s'étaient accordés à représenter le nouveau pouvoir comme s'afiermissant tous les jours, grâce au g:énie du clief ol. k la lassitude des partis contraires. Les cabinets de l'Europe redoutaient
Janv. 1800. Bonapaiie , et, faut-il le dire? ils avaient une î^ranHe admiration pour la capacité de Sieyes. Sous Tempir^ de ces préoccupations, la plupart d'eatre eux se moDtrèrent assez disposés à renouer avec la France des relations diplomatiques plus ou moins sincères , mais dont la durée et la bonne foi devaient dépendre de la DtoposiHons fortune. Le nom de Bonaparte avait conquis une i'AUomagno. ^tpaj^gg popularïté cn Allemagne, pays ou les cœurs se passionnent volontiers pour ce qui est beau et grand. Depuis plus de deux ans, les écrivains et les poètes de la GermaniCi dans les confirées où leur pensée était libre, avaient sig^nalé cet*bomme à la France comme son chef néccssaue; et le célèbre Wieland, dans ses pamphlets, n'avait pas craint de le désigner comme le prochain libérateur de notre patrie et du monde. La campagne d'Egypte avait ajouté à la gloire du héros je ne sais quel reflet de haute poésie qui séduisait les imaginations au delà du Rhin, et les peuples allemands se trouvaient poussés, par Yenthousiasme, vers ce même Bonaparte à qui, trop promptement , il était réservé de détruire ces illusions généreuses.
ttwdtsn Des agents secrets furent envoyés à Londres , sous ' prétexte de traiter de Téchansfe des prisonniers; et le
négociations * or»
UADgieterre gouvernement français sonda les dispositions du cabinet de Saint-James. L'Angleterre «sa du même moyen pour s'enquérir des projets de la France; mais cette première épreuve ne servit qu'à mettre au jour les difficultés presque insurmontables que les prétentions des deux peuples amassaient contre la paix. L'Angleterre exigeait le rétablissement du stathoudérat
en Hollande; elle demandait que la Belgique cessât jauv. mo. d'être française; elle voulait que la maison de Savoie fût rétablie dans la souveraineté du Piémont ; elle revendiquait, pour son propre compte, Malte, le cap de Bonne-Espérance, et, en quelque sorte, la possession de rÉgypte. La France, victorieuse à Zurich et sur le Texel, ne pouvait accepter des conditions qu'on aurait à peine osé infliger à une nation vaincue. Toutefois, ces essais de négociations ne transpirèrent pas • dans le public.
Du côté de la Russie, Tœuvte de la pacification, L>HiiMi« quoique difficile, semblait moins reculée. Les gnefs Boii4!irta.
de la république étaient nombreux à l'égard d'une puissance, qui, seule avec l'Angleterre, osait reconnaître la' légitimité des droits de Louis XVUI à la couronne de France et de Navarre; et, de son côté, la Russie avait peine à pardonner Topprobre de ses armes dans les montagnes de la Suisse. Cependant le czar Paul prince d'une imagination capricieuse, à la fois chevaleresque et boudeur, capable de choses grandes et puériles, offrait, par son caractère indécis et mobile, beaucoup de chances à une politique de «réconciliation et de désarmement. Tout en déplorant les revers de ses armées à Zurich et à Bergen, il éprouvait les plus vifs ressentiments contre l'Angleterre, dont il suspectait la bonne foi; contre l'Autriche^ à la trahison de laquelle il imputait les désastres de Korsakoi! et de Suwarow. Ardemment épris de la gloire de Frédéric U, quMl appelait son mattre, il éprouvait une admiration non moins exaltée pour Bonaparte ; et il ne fallait à ce dernier qu'une occasion pour mettre à profit les sym-
70 UKVULUTiÛN KRANÇAiSS
Janv. 1S00. pathies du csar aussi bien que ses rancunes. Pendant
que l'empereur Pau! hésitait entre la poursuite de ses plans contre la Fiance et l'envie (h. rompre avec des alliés douteux, le premier consul réussit à gagner son cœur par une adroite flatterie. Il existait en France un grand nombre de Russes faits prisonniers dans les campagnes de Suisse et de Hollande : Bonaparte les fit habiller à neuf, chacun avec Tuniforme de son ré- - ginient; puis il les renvoya à leur souverain, sans proposition d'échange, et en poussant la générosité jusqu'à payer toutes les dépenses nécessaires au voyage de ces malheureux. Un trait aussi habile devait profondément toucher le cœur de Paul : et le csar, retirant aux Bourbons soif alliance, voulut que le buste du premier consul fût placé en jurande j)oinpe au palais impérial de Michaïlowilsch, Peu de mois après, la Russie se détacha ouvertement de la coalition contre la France. Ces incidents diplomatiques , que nous avons dû grouper en quelques lignes, se succédèrent alors assez lentement, et demeurèrent longtemps cachés au public.
HoriRparte Bouaparle se disait que le iiœutl de la situation était
n lit' relie '
à resserrer la à Berlin, et tous ses offorts tendaient à maintenir la
pan entre '
et k jpiuwB. finisse dans un état de neutralité bienveillante. Pour en venir là , il avait à contre-balancer les démarches actives de l'Angleterre et; de PAutriche , toutes deux
empressées à replacer le gouvernement prussien dans les voies de la guerre. La Russie elle-même, du inoins dans les premiers mois, et avant la politique d'isolement adoptée plus tard par l'empereur Paul, n'épargnait ^aucune sollicitation, aucune menée pour
faire entrer le cabinet de Berlin dans la coalition, janv. isoo.
En Prusse comme dans la plupart des Etats allemands , il y avait alors le parti de la paix et le parti de la guerre : le premier, épris des idées françaises et des doctrines philosophiques; l'autre, impatient de rendre sa gloire à Taigle humiliée de*Frédéric. M. de Hau^tz, à Berlin, était Tâme du parti de la paix, et il eiiUcit'iiait dos relations secrètes avec Bonaparte bien longtemps avant le 18 brumaire. Quand cette révolution eut substitué au gouvernement dictatorial le gouvernement militaire du premier consul , ces bons rapports ne furent pas négligés, et la France mit tout en œuvre pour se concilier la Prusse. Le jeune prince qui g-ouvernait ce royaume était, par la tendance naturelle de ses goûts et de ses mœurs, disposé à la politique de la paix. Il ne s'agissait plus que d'éblouir la Prusse, et de subjuguer les sympathies de la noblesse et de Tarmée. Bonaparte, peu de jours après son avènement au pouvoir, chargea son aide-de-camp, le jeune Duroc, de se rendre à Berlin, uL d'y compli- ^isaion menter leurs Majestés prussiennes au nom du gou- '^'^Beru^!^ vemement consulaire. Sous ce prétexte d'étiquette di- > plomatique , la mission confiée à Duroc avait un. but sérieux, celui d'expliquer la portée des événements de «brumaire, et les changements qu'ils devaient introduire dans la politique intérieure et extérieure de la France, à la grande satisiaction de tous les amis de l'ordre européen. Duroc était pour cette mission un instrument choisi avec habileté. A peine âgé de vingt-sept ans, ce jeune officier, élégant et brave, avait fait les campagnes homériques d'Egypte et d'Italie; li avait combattu
7S RÉVOLUTION FBANÇAISS.
JaDv. 1800. sur VÂdige, devant les Pyramides et au pied du Thabor;
il était comme le frère d'armes du consul, et la gloire de cet illustre capitaine se reflétait sur la personne dé son ami. Duroc fut accueilli à Berlin avec un empressement qui tenait plus encore de Tenthousiasme que de la curiosité, et cette réception lui rendit plus facile encore raccoroplissement de sa tâche. Le succès de ce voyage étonna l'Europe, et causa beaucoup d'inquiétudes à l'Angleterre. Vers le ineaie temps, M. Otto , diplomate habile, qui remplissait à Berlm les fonctions de chargé d'affaires, eut ordre de s'aboucher avec les affidés du cabinet de Londres, et de poursuivre, de ce côté, les difficiles négociations qu'on avait clandestinement ouvertes. Il fut remplacé à Berlin , en qualité d'ambassadeur de la république française, par le ç^méral Beurnonville, ancien ministre de la guerre, militaire franc et loyal, dont le titre principal, aux yeux de la Prusse, était de haïr cordialement l'Autriche, dans les prisons de laqueUe il avait langui trois ans. Dispontion» La cour de Berlin ne se sentait aucune sympathie laPruwe. pour la république française : elle n'avait oublié aucune des humiliations de la dernière guerre, et plus la France s'était agrandie vers le Bhin, moins la Prusse se trouvait disposée à se rallier à sa fortune. Mais le comte d*Haugwiz, parfaitement d'accord avec les secrètes inspirations du roi Frédéric-Guillaume n, jugeait avec raison que le temps de la gloire militaire était passé pour la Prusse, et que ce serait vainement qu'on chercherait à faire renaître les jours du grand Frédéric. Au milieu du mouvement qui agite tous les peuples d'Allemagne et les entraîne vers l'unité « la
Prusse, pourvu qu'on la respecte et qu'on la sache jiuiv. isoo. forte, a tout à gagner à la paix et aux intérêts que la paix protégée. Aussi, malgré les excitations flatteuses de TAngleterre et les menaces de la Russie, le cabi- Bet de Berlin persistait-il à demeurer dans le système de neutralité armée. La France, en vertu d'un article secret du traité de Bâle, s'était en^a^ée à accorder à la Prusse une indemnité territoriale, en compensation des provinces de Gueldres et de Clèves, réunies à la république. Bonaparte, par Tentremise de Duroc, faisait ofinr à Frédéino-Guillaume II la possession du Hanovre, royaume allemand, fief de la maison régnante d'Angleterre. La Prusse n'avait garde assurément d'accepter une proposition aussi daugercuse, qui entraînait à sa suite une rupture inévitable avec la Grande-Bretagne; mais elle manifestait au jeune Du- FOC, par Forgane de son roi, un désir sincère de rester neutre, malgré les éventualités du conflit qui se 'préparait; et c'était déjà beaucoup pour la France que toute appréhension de guerre lut écartée sur cette ligne de ses frontières. La question d'indemnité fut ajournée, et réservée aux discussions diplomatiques.
L*Espagne, la Hollande et la Suisse étaient traînées ^'^J^"^ à la remorque par la république française. La Hol- ,L°ondd»l. lande et la Suisse s'accommodaient d'une vassalité qui n'était pas dénuée de garanties pour leur indépendance vis-à-vis de l'Europe ; mais l'Espagne ne subissait le joug qu'à regret. Ce qui la maintenait dans notre dure amitié, c'est qu'elle avait eu beaucoup à souffrir de la part de TAngleterre, et qu'entre deux calamités elle acceptait la moindre : TEspagne n'avait
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JauT. 1800. d'aiileurs, en diplomatie^ d'autre volonté et d'autre
politique que celles du favori de la reine; et Godoï, pour le moment, trouvait son compte à s'unir à BortuSïïîî.'' "^P^ï*^®' Quant au Danemark et à la Suède, ces deux puissances restaient neutres; mais la première avait eu beaucoup à se plaindre des procédés de la république française à son éf^ard. Sous le prétexte que les navires dii commerce daiiuis se laissaient visiter par les agtjiils de l'Angleterre, au lieu de se détendre contre cette exigence de la marine insulaire, le directoire avait fait arrêter dans les ports de France un grand nombre de vaisseaux appartenant au Danemark. Bonaparte jut^^ea qu'il serait habile de réparer cette faute brutale; et l'un de ses premiers soins tut de lever l'embargo qui pesait sur le pavillon danois. Cette décision, qui n'était que juste, fut très-favorablement accueillie par l'opinion en Danemark, et la cour de Copenhague y vit une réparation suffisante. La Suède et le Danemark continuèrent d'ailleurs à suivre les glorieux errements que le cabinet de M. de Vergennes avait légués aux neutres; et ces deux puissances, humiliées par les exorbitantes prétentions de l'amirauté anglaise, invoquaient la protection de la France, et soutenaient, d'accord avec nous, ce principe de la charte des mers, en vertu duquel le pavillon couvre la marchandise.
Dispositions Restaient donc les deux ennemis les plus dan^e- TAiigirterre. fCux, les plus redoutablcs que la France eut à combattre à l'avènement de Bonaparte , l'Angleterre d'un côté, TAutriche de l'autre. L'Autriche, on pouvait la saisir corps à corps, et la terrasser en quelques
batailles : Bonaparte avait récemment accompli cette jauv. iseo. œuvre, et il se préparait à la recommencer. Mais l'Angleterre, associée à la haine de Pitt, ne devait suspendre qu^un instant les coups qu'elle nous réservait. Nous ne pouvions conclure avec elle qu'une trêve sans sincérité et sans durée : il est dans la destinée des deux peuples de se combattre et de se haïr, même dans la paix.
Pendant qnc la révolution française, selon la fatale prophétie de Yergniaud, avait dévoré ses ôls l'un après l'autre, et laissé tomber le pouvoir en des mains encore neuves , quoique fortement armées, un mouvement d'une tout autre nature s'était opéré en Angleterre. Là, (lu niuius, les hommes avaient vécu; ils s'étaient maintenus aux affaires, ils avaient g^randi. Le fils et l'héritier de lord Ghatbam , l'opiniâtre ennemi de la France, s'était bien souvent trompé dans ses calculs : après avoir tenté d'armer le monde contre nous, il avait dû subir, en frémissant, la réalité de nos victoires. Paris était toujours libre du joug étranger, et le drapeau tricolore accomplissait sa destinée, qui est de se réfléchir dans le Rhin. Mais Pitt, s'il avait perdu quelques parties engagées contre la France, n'en avait pas moins pris, à son tour et à son heure, d'éclatantes revanches. L'Angleterre, expulsée à demi de l'Amérique du Nord, avait envahi le vaste empire des Indes, et son pavillon flottait victorieux sur toutes les mers, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à Bornéo et à Sumatra. Le commerce de la. moitié du monde lui était livré comme une proie; elle avait humilié les marinade la Hollande et de l'Ëspague,
76 RÉmUTION FRANÇAISE.
Janv. isoo. mal couvertes par notre amitié ; et, après nous avoir chassés de Syrie, elle nous tenait en échec en Egypte. Elle aussi se vantait de sa victoire d'Aboukir, et déjà son pavillon régnait presque sans partage dans les
eaux de la Méditerranée. Sur le continent européen, elle menaçait nos amis, elle inquiétait les neutres, elle poussait les deux grandes puissances dans la voie des armements et des sacrifices; et tout cela résultait de la politique et des efforts d'un homme.
Attit.ide Ce Pitt, détesté de la France, et dont le génie nous ' " 'ri ^* fit tant de mal, était fortifié dans sa lutte contre notre
l'Angieterre patrie, en retrouvant derrière lui la majorité du parvis -à-vis * < r
deiaFranee. lemcnt ot du peuplc augUis. Froid, hautain, ministre à la parole brève et saccadée, il ralliait à sa politique des orateurs dignes d*un semblable chef. C'était Dun-
das, vicomte Melville, son plus fidèle compag^non; c'était Canning, à peine âgé de trente ans, et qui, depuis six ans membre de la Chambre des communes, essayait alors ses forces dans le parti du gouvernement; c'étaient Windham, ancien rival de Pitt, et aujourd'hui le plus dévoué de >ses amis; lord Grenville, ministre des affaires étrangères, et le vicomte de Castlereagh, marquis de Londonderry, homme ieiiiie, âme dure, et plus que tout autre disposé à saorifier la pitié, la générosité, son nom môme, aux intérêts positifs et matériels de son pays. A ce caractère sans éclat, à cet esprit hautain, le parti de la paix opposait avec orgueil son illustre oiatijur, Charles Fox, qui, séduit par une noble exaltation, continuait de préférer au triom- • phe de l'Angleterre celui des principes chevaleresques dont son cœur était épris. L'amour de l'humanité
comprimait en lui le patriotisme; mais le goût des jmY. im,
plaisirs grossiers, du jeu et du vin, qui le dominait au sortir du parlement, diminuait la considération et le respect qu'aurait dû lui concilier son génie. Â la suite de Fox se rangeaient des orateurs illustres et chers au peuple, Wilberforce, Erskine, et ce même Sheridan que la poésie, et le théâtre avaient rendu célèbre, et qui portait à la tribune les habitudes d'un esprit incisif et railleur, plus encore que les convictions ardentes d'un homme de parti.
Entre Pitt et Bonaparte, ces deux hommes qui ne savaient pas se comprendre, mais qui pouvaient se haïr de toute leur âme, il était impossible qu*tin rapprochement fût sérieux et durable. L'un représentait l'Angleterre, avec son orgueil insatiable et sa colossale ambition ; l'autre, la France, avec ce besoin d'expansion et de gloire qui la tourmente. Mais Pitt, aussi bien que Bonaparte, avait à se faire pardonner par le peuple la durée indéfinie de la guerre, et tous deux devaient feindre de proposer une paix devenue impossible. Bonaparte le premier céda ù cette nécessité de sa situation, et il le fit à sa manière, comme un roi dont Piutarque aurait écrit l'histoire. Du jour même où il se vit investi par la constitution de Tan VIU du titre de premier consul, il écrivit ce qui suit à Georges 111, roi d'Angleterre ;
« République frcmçam, — Someraineté du peuple» — Liberté, égalité.
« Paris, 5 nivôse aa VIU (26 décembre 17d9). Lsttn
d« Booaptrte
« Appelé, sire, par le vœu de la nation française, à gmÏ!J?^iii.
78 UKVOLITION FRANÇAISE.
Janv.1800. occuper la première magistrature de ia république, je crois convenable, en entrant en charge, d'en faire directement part à Votre Majesté.
« La guerre, (|ui depuis huit ans ravage les quatre parties du monde, doit-elle être étemelle? N'y a-t-il donc aucun moyen de s'entendre ?
«r Gomment les deux nations les plus éclairées de l'Ëurope, puissantes et fortes plus que ne Tezigent leur sûreté et leur indépendance , peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du commerce, la prospérité intérieure, le bonheur des familles? Comment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires ?
« Ces sentiments ne peuvent pas être étrangers à Votre Majesté, qui gouverne une nation libre, et dans le seul but de la rendre heureuse.
« Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère de contribuer efficacement, pour la seconde fois, à la pacification générale, par une démarche prompte, toute de confiance, et dégagée de ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser la dépendance des Etats Faibles, ne décèlent, dans les États forts, que le désir mutuel de se tromper.
« La France, TAngleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder Tépuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrasse le monde entrer. »
Réponse Bonaparte avait omis à dessein de se conformer à nStusISi. ce^te règle des gouvernements représentatifs, qui ne
CONSUUT. 79
permet pas au roi d'agir en dehors de la responsabi* jauv. im, Ifté ministérielle. Le cabinet anglais se montra plus
scrupuleux observateur des formes : le roi Georges ne répondit point au premier consul; mais lord Grenville,. ministre des affaires étrangères de S. M. 0., adressa à M. de Talleyrand une longue note officielle qui résumait les griefs et les intentions du gouvernement de la Grande-Bretagne. Il y était dit : « Le roi a donné de fréquentes preuves de son désir sincère pour le rétablissement d'une tranquillité sûre et permanente en Ëijrope. li n'a été engagé dans aucune contestation par une vaine et fausse gloire; il n'a eu d^autres vues que celles de maintenir, contre toute agression, les droits et le bonheur de ses sujets. » Le cabinet anglais remontait ensuite à l'origine des hostilités; il en attribuait l'initiative à la France, il renvoyait à la républi({ue, et à elle seule, la responsabilité de tous les maux de la guerre : « Et ces calamités, disait-il, n'ont point été bornées à TEurope; elles se sont étendues aux parties du monde les plus reculées, et même à des contrées qui, par leur situation et leurs intérêts, ont si peu de rapport avec cette situation, que l'existence de cette guerre a peut-être été inconnue à ceux qui se sont soudainement trouvés enveloppés dans ces horreurs. » C'était protester, au nom d'une doucereuse philanthropie, contre nos campagnes d'Egypte et de Syrie; comme si le monde civilisé pouvait ignorer que frapper l'Angleterre sur les bords du Nil et de la mer Kouge, c'était porter le coup le plus sûr à sa prospérité et à sa puissance. Lord Grenviile ajoutait: « Tant qu'un tel système continuera
}aaT. 1800. à dominer, que le sang et les trésors d'une nation puissante et nombreuse pourront être prodigués pour Tappuyer, Texpérience a prouvé qu'un état d'hostilité franche et vigoureuse était la seule défense efficace. Les traités les plus solennels n'ont fait que préparer la voie à de nouvelles agressions, et ce n'est qu'à une .résistance déterminée qu'est dû ce qui reste en Europe de stabilité pour la propriété, pour la liberté personnelle, pour Vordre social, et pour le libre exercice de la religpion. » Tels étaient les motifs qui déterminaient le cabinet de Georges 111 à repousser les ouvertures de la France, ouvertures qui, d'ailleurs, lui paraissaient plus chimériques que sérieuses. Le gouvernement anglais ne s'en tenait pas à cette fin de non-recevoir; il entrait plus avant dans la ques^ tion , et faisait connaître sur quelles bases il pouvait consentir à accueillir des négociations pacifiques. Ces bases, on aura peine à le croire, étaient les mêmes que celles qu'avait autrefois proposées lord Malmesbury, et, à peu de différence, celles que l'Angleterre avait pu poser au début de la guerre de 1792 : il s'agissait toujours pour la France de renoncer à ses conquêtes, et de revenir au régime monarchique, en consentant " à la restauration de cette ligne de princes qui, pendant tant de siècles, avaient conservé à la nation française la prospérité du dedans, la considération et le respect au dehors. » Certes, st un coup funeste pouvait être porté, par un maladroit ami, à la cause des Bourbons, c'était cette déclaration, qui mettait au prix de leur retour l'abandon des provinces rattachées à la république par tant de victoires et de
CONSUUT. 81
sang. La France, fîère de ses nouTelles limites, pou- janv. isoo. vait-elle accueillir avec amour la pensée (rune restauration qui lai en imposerait le douloureux .sacrifice, en même temps qu'elle relèverait le trône des héritiers de Louis XV et les privilèges détruits? On ne demande pas tant de choses à un peuple en un même jour. L'Angleterre semblait d'ailleurs le compicriiire; car le cabinet du roi Georges se hâtait d'ajouter qu'au surplus, <f il ne hmitait pas au retour des anciens rois la possibilité d'une pacification solide et sûre. » Cette restriction était destinée an parlement, qui n*aurait pu voir sans indignation les conseillers de la couronne insister sur une prétention entièrement opposée au principe de la révolution de 1688. Quoi qu'il en soit, la lettre tout entière aboutissait à cette conclusion, que, ne trouvant point dans l'état de la France la sécurité et les garanties désirables pour l'établissement de la paix, l'Angleterre était résolue à ne point encore poser les armes.
La réponse de la France était facile. La France n'avait point attaqué l'Europe ; et, si ses principes avaient mis en péril Tordre politique dans les divers pays du continent , les cabinets auraient dû se borner à prescrire contre ces idées une sorte de cordon sanitaire ou de blocus; et tant pis pour eux s'ils n'avaient point su faire leur police intérieure. La France, au contraire, avait été mise en péril par les armements commencés sur le Rliin, par le manifeste de Pilnitz: elle s'était bornée à se défendre. « Assaillie de tous côtés, mandait en son nom M. de Talleyrand» la république avait dû développer avec la plus grande vigueur tous ses
HÉVUL. FflANÇ. — CONSULAT. I. 6
8t RÉVOLUTION FRANÇAISE.
JanT. 1800. iDoyeDs de résistance, pour se couvrir elle-même; pour conserver sa propre indépendance, elle avait employé ceui qu'elle possédait dans sa force particulière et dans le courage de ses citoyens. » La dépêche du
ministre, qui renfermait cette déclaration, se terniiuait par l'expression nouvelle d'un vœu pacifique, et par la proposition formelle de voir des négociations s'ouvrir, soit à Dunkerque^ soit dans toute autre ville du littoral. La réponse de lord Grenville fut dédaigneuse et froide, et se termina par un nouveau refus, plus ou moins déguisé sous l'hypocrisie des mots.
U|DMtioo II était nécessaire d'obtenir l'assentiment du parleguerre est ment à ces prétentions si dures du cabinet britanni-
posée
devartie que, et ici devait commencer pour Pitt l'une des
parlement. * ' *
épreuves les plus difficiles de sa carrière comme orateur et homme d'Etat. Pour résister à Bonaparte, le miniblre ort^ueilleux avait besoin de soldats, de vaisseaux, de subsides; et il fallait les obtenir en dépit de la colère de Topposition. Peu de jours après cette cor^ respondance, un message du roi soumit aux deux chambres les pièces diplomatiques échangées avec la France. Le cabinet réclamait ensuite des lords et des fidèles communes les ressources pécuniaires indispensables « pour mener à une heureuse fin la grande contesta tion dans laquelle Sa Majesté se trouvait engagée. » C'était poser nettement la question de la guerre. Discours de Gronville prit la parole pour justifier la de-
Grênîiie. Hiandc du gouvemement anglais devant la chambre haute. Il retraça l'histoire des agressions de la France, qu'elles fussent vraies ou imaginaires; et il s'attacha à représenter la république comme l'ennemie naturelle
et nécessaire de tous les peuples du monde. Interpellé jauv. isoo. vivement par le duc de Bedfort et lord Grey, le -ministre cita les faits qu'il pouvait évoquer à l'appui de sa thèse; et cette partie de son discours fut comme une dénonciation des entreprises de la France contre la Suède, le Danemark, les Etats-Unis d'Amérique, la Prusse et les villes anscantiques, enfin contre les États dont la neutralité ou l'alliance nous était acquise. « Ah I s'écria lord Grenville après cette énumération « qui ne trompa personne, vous voulez des faits 1 Ëh ff bien» en voici! L'armistice conclu parjl'archiduc avec n le général de la république fut suivi du traité de « Carapo-Formio. Ce traité a-t-il été mieux observé « qu'aucun de ceux qui l'avaient précédé? Non; car il « a donné naissance à la guerre qui, pour la seconde (f fois, déchire l'Ëurope. Les républiques italiennes, ff qui espéraient être traitées avec quelque indulgence «f par les républicains français, ont été outragées et « renversées ensuite par les mêmes manœuvres que « nous avons vues réussir contre des princes, La répu- « blique de Venise fut la première contre laquelle la « France tourna ses armes, aussitôt après la suspen- « sien d'hostilités signée à Léoben. La république de tf Gènes avait également fait un traité avec les Fran- «f çais; elle les reçut comme amis; et, afin que la dette « de la reconnaissance fût acquittée avec les principes « de la nouvelle école, le gouvernement y fut révolu- « tionné par le seul acte du vainqueur. »
L'opposition trouva que ces faits étaient peu concluants; elle allégua qu'en l'état actuel de la question, il fallait moins se préoccuper des anciens actes de la
j .;. .. ^oogle
Janv. 1890. république française que des dispositions du consul Bonaparte, et des garanties qu*offrait ce grand homme. Mais lord Grenville imputa à Bonaparte, et à lui seul,
le système de perfidies que la France avait adopté depuis quelques années envers les républiques et les couronnes. Nonobstant les énergiques louanges que lord Grey décerna au consul» le système de défiance pro-
Résoiiiuon clamé par lord Grenville prévalut à la chambre des de» lords, ctunc majorité imposante se prononça danscette assemblée en faveur du ministère.
DueuMion Aux commuiies, la lutte fut plus longue et plus vive.
commonm. L'ami de Pitt, ûundas, prit le premier la parole, et pré- Mit. Duodn senta une motion d'adresse favorable aux projets du
whitbïead. cabinet. Il n'y eut rien de remarquable dans sa harangue, sinon le dédain affecté avec lequel Dundas se moqua du citoyen Bonaparte, dont le& intentions pacifiques n'avaient pour toute caution que la signature du dt&^n Talieyrand. Whitbread, au nom de Toppo* sition, répliqua avec une chaleur entraînante. « Hé « quoi! s'écria-t-il, vous no voulez pas traiter avec la « France, et on vous le dit à la face! C'est pourtant « par cette déplorable persévérance qu'on a jeté la ré- « volution française dans ses excès. Savez-vous bien « que, sans l'intervention de l'Europe, la folie, les « crimes et Tambition des autres puissances, la révo- « lution française aurait eu un caractère tout différent? « Savez-vous bien qu'il est survenu un mal plus grand « que celui qu'on redoutait? Je veux parler del'extinc- V tion de la liberté dans presque toutes les parties de or l'Europe, sous prétexte de s'opposer aux principes « licencieux de la France. >*
Ganning ne laissa point cette parole sang réponse. Il janv. isoo. fît entendre que la France, en se jetant dans les bras
(le Bonaparte, avait à son tour abdiqué la liberté; et il imputa à ropposition de ne défendre qu'un tyran ombrageux et jaloux, armé du pouvoir absolu, et qui, nouvel usurpateur, moins le nom, portait déjà sur sa tète quelque chose qui ressemblait à une couronne. « Puissent les Français, ajouta Forateur, après le pre- « miep engouement qui les aveugle, vouloir enfin « examiner le gouvernement auquel ils obéissent ! « puissent-ils agir ainsi, après avoir laissé se calmer les a premiers transports de joie qu'ils ont éprouvés d'être « débarrassés de plus grands brigands ! Alors ils sV V percevront qu'ils n'ont pas même une monarchie , « mais une usurpation détestable , qui n*a ni limites, « ni stabilité , ni légitimité. Et alors aussi n est-il pas « vraisemblable, pour tout homme qui pense, qu'ils tt s'arracheront enfin un jour à ce système horrible , « oppressif, destructeur, qui les menace des plus K grandes misères? La première idée qui se présente « naturellement à l'aspect de la dernière révolution qui « a élevé Bonaparte, c'est la Leniiance de la France « vers la forme monarchique .. Nous devons quelque « chose à la situation malheureuse du peuple français, (r j'en conviens; mais*nous devons tout à nous-mêmes.' « Et si les Français doivent être engloutis par la « tempête qui les agite, nous ne devons pas pour cela « périr à cause d'eux. »
Après un discours d'Erskine, qui parla en boiame Dùcourtde de barreau plus encore qu'en homme politique, le ministre Pitt crut devoir prendre la parole. Au milieu de
lanT. 1800. Témotion qui s'emparait de l'assemblée, il fît entendre Tune de ses plus remarquables harangues ; et pourtant,
selon sa coutume, il n'eut recours ni à la pompe dos mots, ni à l^k'lat des iiiiai^es. « Je regarde, dit-il, la « révolution française conune l'épreuve la plus sévère « que la main de la Providence ait jamais fait subir « jusqu'à présent aux nations de la terre; mais je ne « puis m'empécher de penser avec satisfaction que ce « pays-ci, même pendant une semblable épreuve, a « non -seulement été exempt des calamités qui <' ont inondé presque toutes les autres parties de <c l'Europe , mais encore qu'il semble avoir été ré- « servé pour être le refuge et l'asile de ceux qui ont « fui la persécution; pour être la digue qui devait « s'opposer à ses progrès, et peut-être, en dernier lieu, « l'instrument qui doit délivrer le monde des crimes « et des malheurs qui i ont accompagnée. » Le ministre, après ce début, aborda la question en litige; toute son argumentation tendit à prouver qu'aucune paix avec la France n'était encore* possible , parce qu'il y avait de fortes raisons pour suspecter la bonne foi de Bonaparte; parce que, même en supposant qu'il fût sincère, il y avait lieu de douter de la stabilité d'un pouvoir si précipitamment reconnu, et qui paraissait renfermer en lui-même le principe de sa destruction. Le ministre entreprit ensuite de justifier la politique du cabinet anglais, et ce qu'elle présentait de favorable à l'idée d'une restauration de la maison de Bourbon en France; il mit en avant l'intérêt delà politique anglaise : « Peut-on supposer, dit-il, qu'il soit indifférent, et « pour nous et pour le monde, que le trône de France
« soit occupé par un prince de la maison de Bourboo, jaDv. iboo. H ou par rhomme dont j'ai essayé de développer la
« conduite et les principes? N'est-ce rien, sous le point • de vue de rcxeinpie et de rinfluence, que la fortune K de ce dernier aventurier dans la loterie des révolu- « tions paraisse devoir être permanente ? Dans Tétat « d'épuisement et d'appauvrissement de la France, il « semble, pour un temps , impossible qu'aucun au- « tre système que celui du vol et des confiscations, « aucun autre moyen que des cruautés continuelles <r que Ton ne pourra exercer qu'avec les instruments « de la révolution, puissent arracher à ses habitants « ruinés plus que ce qu'il faudra pour défrayer les « dépenses annuelles de son gouvernement en temps de « paix. Supposez alors l'héritier de la maison de Bour- « bon remis sur le trône : il aura assez d'occupation a s'il travaille à guérir les plaies et à réparer les per- « tes en tout genre produites par une convulsion ré- ** volutionnaire de dix années; s'il entreprend de « ranimer le commerce, de rallumer l'industrie, de " rappeler les capitaux, et de taire revivre les manu- « iOgictures du pays. Dans cette hypothèse, il se passera « un temps considérable avant qu'un tel monarque « puisse devenir dangereux pour l'Ëurope ; tandis que « si le système de la révolution continue, nos chances « seront bien différentes... Supposons, en effet, la paix « faite, la coalition dissoute, et nos armées licenciées : « pouvons-nous penser que les moyens extraordinaires « que le système de la révolution laisse à la France ne « seront pas toujours au pouvoir du despotisme mili- « taire? que ce pouvoir ne peut pas de nouveau faire
88 IlÊVOLUnON FRANÇAISE.
jauv. 1800. « trembler l'Europe? Pouvons-nous oublier qu'en dix
" années ce pouvoir nous a laiL plus do mal que toutes » les guerres que nous présente riiistoire depuis l'éta- « blisseineot de la monarchie en France? qu'il a causé « pluB de maux, qu'il a produit plus d*actes d'agres- « sien, de cruauté, de perfidie et d'ambition démesu- « rée, qu'il n'est possible d'en découvrir depuis deux « siècles Et si nous gardons un tel souvenir, hési- «< terons-nous un seul niouient a «l/M'idiT (jue la reste taurationde rancienne monarchie irançaise nous ci- « fre, à nous peuple anglais, les plus sûres espérances « de stabilité et de paix , alors qu'il faut renoncer à de « tels avantages, ai l'exercice de la puissance révolu- « tionnaire vient à se consolider entre les mains de « Bonaparte? » Ces paroles offraient un sens presque prophétique, que l'assemblée et le ministre lui-même ne comprenaient pas; mais elles déterminèrent la chambre des communes à mettre à néant les réclamations du parti de la paix. L'adresse pour la continuation de la g;uerre fut votée, séance tenante (17 février), à une majorité considérable.
Ufiwàw Le jour même où Bonaparte avait écrit au roi (ieorofteSpdxàges pour lui demander la paix, il avait cru convenable d'AD«u^. de faire une démarche pareille auprès du chef de TËmpire. En conséquence, il avait adressé k François II la lettre que nous allons transcrire :
« Bonapas'te, premier consul de la république françaue, à S. M. l'mpemar d'Allemagne,
tt De retour en Europe après dix-huit mois d'ab-
sence, je retrouve la i^uerrc allumée entre la république jaav. I800. fraoçaise et Votre Majesté.
«t La nation française m'appelle à occuper la première magistrature.
« Étranger à tout sentiment de vaine gloire, le premier de mes vœux est il ai rôter l'effusion du sang qui va couler. Tout fait prévoir que, dans la campagne prochaine, des armées nombreuses et habilement dirigées tripleront le nombre des victimes que la reprise des hostilités a déjà faites. Le caractère connu de Votre Majesté ne me laisse aucun doute sur le vœu de son cœur. Si ce vœu est seul écouté, je prévois la possibilité de concilier les intérêts des deux nations.
« Dans les relations que j'ai eues précédemment avec Votre Majesté, elle m*a toujours témoigné personnellement quelque égard. )e la prie de voir dans la démar* clie que je fais le désir d'y répondre, et de la convaincre de plus en plus de la considération toute particulière que j*ai pour elle.
« Signé : Bonaparte. »
Ces propositions pacifiques, plus sincères sans doute Échange de que celles que Bonaparte avait adressées à l'Angle- dipiomauterre, furent accueillies sans empressement et sans dédain* La diplomatie autrichienne est froide, mais polie; elle est tenace, mais elle respecte les convenances; et l'Autriche connaissait d'ailleurs trop bien Bonaparte depuis quatre ans, pour écouter avec mépris un adversaire qui pouvait faire tant de mal. Cependant r Au triche avait pris sa revanche des humiliations de Léoben et de Gampo-Formio. A son tour, elle
Janv. 1800. avait conquis Tltalie; elle campait à peu de distance
de nos firontières des Alpes, du Var et du Rhin, et elle ne se croyait pas assez faible pour poser les armes, sans avoir demande à la guerre son dernier mot. Des notes diplomatiques furent échangées, au nom du cabinet de Vienne et de la république, entre le baron de Tbugut et M. de Talleyrand : la France proposa de prendre le traité de Gampo-Formio pour base des négociations nouvelles; mais l'Autriche refusa nettement de porter la discussion sur ce terrain, et, de son côté, elle ût à la république des ouvertures peu acceptables. En attendant, on consentit de part et d'autre à établir AnniiUM. un armisticc sur le Rbin, et la France s'en félicita prématurément comme d^une garantie certaine de la
paix.
Premien Ces négociations diplomatiques avaient dû être menées de front par le premier consul avec les soins du gouvernonent intérieur. Le il nivôse an VIU (1er janvier 1800), la session législative fut ouverte: ce jourlà, le sénat, le corps législatif et le tribunat commencèrent leurs travaux ; 1 1, il faut le dire, la liberté n'était point encore iellemeiil eieinLe, que ces assemblées ne dussent être prises au sérieux par l'opinion. Le sénat déféra l'honneur de la présidence àcemémeSieyes, qui avait hftte de se réfugier dans un opulent oubli. Le citoyen Perrin (des Vosges) fut élu président du corps légiblalif; le tribunat appela au fauteuil l'ancien conventionnel Daunou, l'un des iiiumbrcs de cette opposition timide, mais obscurément opiniâtre, qui devait, durant quriques mois, surveiller ou contenir Ui marobe du gouvernement consulaire. L'opinion publique
se montrait fort peu empressée de suivre les opéra- jimT. iseo. tiens parlementaires de ces assemblées : tous les regards se tournaient vers un seul homme, et le spectacle de réorganisation sociale auquel on assistait préoccu|»ait mieux les esprits que 1 éventualité des luttes parlementaires. On se montrait néanmoins animé d'une eertaine curiosité à Tég^ard du tribunat, le seul foyer de résistance qu'eût laissé subsister la constitution.
Un incident donna promptement la mesure de ce locideot qu'on pouvait attendre de cette liberté laissée aux tribuns. Le 13 niv^yse , deux jours après Touverture de la session, une réclamation fut adressée au tribunat par quelques marchands du Palais-Royal (le Palais- Égalité), dont quelques intérêts paraissaient compromis. Un orateur, nommé Duveyrier,prit la parole pour appuyer cette pétition , el il osa dire : « Je rends ft hommage à la conscience libre et populaire de ceux « qui ont voulu que les tribuns du peuple fussent as- « sis au milieu du peuple, que les soldats de la liberté « fussent placés au lieu témoin de son premier triom- « phe. Je les remercie de nous avoir donné les moyens « d'apercevoir de cette tribune l'endroit où le géné- « reux Camille, donnant le signal d'un mouvement « glorieux, arhora cette cocarde nationale, notre plus « beau trophée et notre plus bel ornement; cette co- « carde, qui vit naître tant de prodiges, à laquelle tant « de héros doivent la célébrité de leurs armes, et que tt nous ne quitterons qu'avec la vie. Je les remercie de e nous avoir fait apercevoir ce lieu où , si l'ambition « monarchique faisait reparaître des soldats armés
9t RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Jaav. 1800. « Contre la liberté, on pourrait rappeler que la liberté
i< rangea sous ses drapeaux, jeunes encore^ les vieux « soldais de la monarchie; ces lieux où, si Von osait « parUr d'une idole de quinze jourSt nous rappellerions « qu*im vit abattre une idole de quinze siècles I « Cette protestation était déjà devenue factieuse » et nul ne pouvait, sans paraître séditieux, rappeler les combats et les triomphes dû la liberté. On eut peur de l'audace du tribun Duveyrier, et Honaparte ne dissimula point à son entourag;e sa profonde indignation. Le lendemain une plume amie du pouvoir traçait, dans les coin.or'c .^u lonnes du Mmiiteur, et sous Tinspiration du premier
Moniteur, ' ^
consul, une sorte de parallèle entre les tribuns de Rome et les tribuns de France; et ces derniers étaient à dessein amoindris, en même temps quon leur indiquait la ligne étroite de leurs devoirs. L'écrivain officiel, en parlant des dernières années, de celles où avaient régné la convention et la commune, ne craignait pas de dire que ces jours de malheur et de délire étaient passés; il invitait la France à ne point emprunter aux siècles antiques des institutions désorganisatneest qui ramèneraient le deuil dans TÉtat; il avertissait les tribuns français quHls n'avaient pas besoin ^entretenir l'agitation pour faire sentir la nécessité de leur existence, et de parler au peuple de sa grandeur, pour cacher leur ambition; il ajoutait: « Chez nous, les tribuns n'ont pas la moindre influence sur le peuple... Tout le monde désire, tout le monde sent le besoin que les fautes, que les monstruosités de la législature révolutionnaire soient réparées... Un seul de nos tribuns pourrait-il^ comme à Rome, paralyser
GONSULAT. . 93
la loi ? Le tribunal tout entier n'a pas ce pouvoir. Il janv. isoo. n'a qu'un droit de discussion, de réclamation, et non un droit d'opposition et d'enfipêchement Que si, pour la conservation de la liberté des citoyens, la constitution a cm devoir lui donner quelquefois un véto, et il n'est que suspensif, elle a clairement prociso les cas où ce véto peut être appliqué; et, soigneuse jusqu'à l'excès d'éviter tout ce qui pourraitprêter au désordre, ce n*est point à une tourbe, qui serait dévouée à un tribunat factieux, qu'elle réfère Vexamen de ce véto ; c'est par des hommes que leur âge, leur expérience et leurs intérêts rendent essentiellement ennemis de tout ce qui peut exciter des dissensions et troubler l'État, qu'elle le fait juger... Tout le monde sent le besoin de terminer la révolution : ne craignons plus d'entendre invoquer ces mots ma^^ques, levier puis* sant avec lequel on ébranlait l'État jusque dans sa base... Nos tribuns ont appris, par de trop funestes leçons, qu'il n'y a plus d'alité, comme dit Montes* quieu, lorsqu'on prend un esprit d'égalité extrême. Que si Tardeur du zèle faisait quelquefois prendre la voix des passions pour celle de la vérité, le corps législatif saurait bien réprimer ces égarements, et faire justice des désirs inquiets, turbulents, d'une célébrité dangereuse pour la république..* » La leçon était dure, mais elle fut comprise; et, au besoin, le tribun Girardin, dans la séance du 45 nivôse, eut soin de porter à la tribune l'expression des mômes princij)es et des mêmes devoirs. Ce fut comme une amende honorable, el;, tant que dura le pouvoir de Bonaparte, la liberté ne s*exposa plus à de pareilles humiliations.
FéT.1800. Quelques lois d'intérêt transitoire furent proposées par le gouvernement, élaborées au conseil d'Etat, discutées parle tribunat , et silencieusement votées par le corps législatif. Dans ces premières épreuves , qui d'ailleurs n'avaient rien de politique , on vit apparaître les symptômes d'une minorité opposante par système, mais réduite à l'impuissance par le petit nombre et la timidité de ses adhérents. Le 24 pluviôse (il février), fut rendue la loi qui constitua définitiveiiiL'ut les bases de Torg-anisation admuiistrative de la France ; à ce titre, Thistoire ne sortira pas de son domaine en consacrant quelques pages à l'ànalyse de cette puissante institution.
Un* loi En face des difficultés et des obstacles sans cesse r«diniiir«tri. penaissants qu'enfantait la diversité des lois, des coude la France, t^jnies, des nationalités locales et provinciales, des capitulations et des origines, l'assemblée constituante avait osé la première constituer Tunité française, et soumettre toutes les portions du territoire à une division uniforme. La pensée était grande, son application pouvait soulever des embarras et des résistances ; enfin, il devait nécessairement arriver que, du premier coup, le législateur n'atteindrait pas ic but proposé, la limite exacte, le juste équilibre. L'expérience ferait seule reconnaître les modifications et les corrections qu*il serait plus tard nécessaire d*intfoduire dans le plan primitif, et ce moment paraissait venu au début de l'administration consulaire.
L'assemblée constituante avait multiplié trop facilement les distrîcls, œntres administratifs de deuxième ordre, chaînons presque superflus entre la commune
et le département. Il en résultait que, les roua«;es étant Fév. isoo. plus nombreux que les besoins ne paraissaient l'exiger, le service général réclamait trop d'argent et trop de fonctionnaires.
D'autre part, chaque département était administré par des citoyens élus, et indépendants de Tautorité centrale. Le g'ouvernement se faisait bien représenter auprès de ces conseils ou directoires locaux par des agents; mais ces derniers, n'étant revêtus d'aucune autorité réelle, et n'ayant que voix consultative, nV , vaîeni et ne pouvaient avoir qu*une influence bornée et médiocre : de là cette anomalie étrange dont les thcopiciens de la constituante ne s'étaient nullement elt'rayés, qu'un ministre responsable eût sous ses ordres un nombre considérable d'agents qui ne relevaient pas de lui par Forigine de leurs pouvoirs, et qu'il se vtt contraint d'administrer par leur intermédiaire, de répondre, au besoin, de leurs actes , lorsqu'il ne pouvait ni les diriger ni les contrôler en liberté. Il est assez évident qu'un gouvernement devenait impossible dans de telles conditions. Â coup sûr, l'unité d'action qu'on avait tant recherchée (et à juste titre) disparaissait devant l'indépendance des administrations locales, préoccupées de leurs intérêts individuels , de leurs vœux ou de leurs répugnances , et fort peu disposées à tenir compte des vues du pouvoir central. 11 y avait donc là une source d'abus ou d'obstacles qu'il importait de tarir.
Le nombre des communes s'élevait à cinquante mille, à raison des départements réunis. Dans les dernières années, on avait porté atteinte aux droits de la
M RÉVOLUTION FUANÇAISE.
Fév. 1800. commune pour leur substituer ceux du canton, agglomération de diverses communes ; et le chiffre des cantons avait dépassé six mille. Chaque canton étant administré par une assemblée élective, le gouvernement rencontrait à chaque pas, et pour Pacte le plus simple de son pouvoir, plus de six mille foyers de discussion qui Tentravaient, tandis que, selon l'esprit de la loi, ils auraient dû le seconder. Les administrations coiieclives agissaient sans unité, sans vigueur ; et sur tous les points Texpédition des affaires était entravée, au grand détriment des citoyens et de la chose publique. Ajoutons qu*à la faveur du relâchement des mœurs et des principes, cet état de choses, assez regrettablb, s etail promptement transformé en une vaste anarchie, de telle sorte qu'il y avait partout conllit ou confusion de pouvoirs.
Bonaparte comprit bientôt que les législateurs de 1789 et de Fan 111 avaient dépassé le but. Tout n^était point à dédaigner dans le système administratif de l'ancien régime monarchique; et ce système était préférable à tous, si, en profitant des résultats obtenus par rassemblée constituante, on parvenait à Fasseoir sur Vunité, la moralité, la discipline. Avant la révolution, les provinces étaient soumises à la haute surveillance d'un intendant, fonctionnaire amovible, nommé par le roi, et dépositaire d'une portion de l'autorité souveraine. C'était là le résultat de la pensée de Louis XIV, de Richelieu, de Henri IV; Golbert y avait mis la dernière main : les uns et les autres n'avaient fait d'ailleurs que se conformer à l'une des formes administratives jadis adoptées par Gharlemagne et par
CONSOLAT. 91
Constantin. L'ordre et la hiérarchie, sous des nonjs Fév. isoo. différents, sont les inênties de siècle en siècle. Les nouveaux venus ne font qu'améliorer et perfectionner, quand ils ont le don de la force et du génie. Ce rôle appartenait au premier consul.
Le système qu'il proposa, et qui avait été élaboré en conseil d'Elat, était fort simple; il reposait sur des principes depuis longtemps consacrés par l'expérience, et qui aboutissent à cette vérité, que la direction sociale et pratique des affaires d'un pays comprend trois services distincts: ioTadministration proprement dite; 2o les décisions en matière de répartition des impôts ou des charges publiques; 3o le jugement du contentieux. Le projet de loi séparait ces trois fonctions. La première était confiée, sous la surveillance constante du gouvernement, à un seul magistrat, dans chaque degré du pouvoir administratif, savoir, au préfet, au sous-prélet et au maire; la seconde était dévolue à des conseils généraux de département, à des conseils d'arrondissement et aux répartiteurs municipaux; la troisième était mise dans les attributions d'un tribunal administratif, désigné sous le titre de conseil de préfecture. Ainsi était uiauitenu cet autre principe , qu'administrer doit être le fait d'un seul homme, et juger le fait de plusieurs. Le préfet, sous le in»tiintion régime de la centralisation consulaire, était substitué l'dcl'^*'' aux commissions directoriales créées par rassemblée constituante, et aux intendants provinciaux de l'ancien régime. C'était un proconsul dépositaire de la pensée du pouvoir et de sa force, et que le gouvernement révoquait à volonté. L'ensemble de tous < les services
AfiVOL. FRAKÇ. — TOItSULAT. I. 7
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Fév7i8Ôô7 publics était soumis àsa siipveill.ince; la puissance politique, pour uae pai t, était remise en ses mains : et comme chaque préfet o'était, bî haute que fût sa posi* tion, qu'un agent passif de rautorîté ministérielle, le ^gouvernement, par leur intermédiaire, et par la transmission de ses ordres du pn'Ti't au sous-prél'ct, du souspréfet au maire, tenait on nn^me temps dans >a main le département, l'arrondissement, la commune, et faisait sentir en un clin d'œil son action et son impulsion à tous les citoyens de ta république, en commençant par le plus illustre, et en finissant par le plus obscur. Les préfets étaient des consuls au petit pied; et '< comme ils n'avaient de force que par 1 iii)j)ulsion première dont ils n'étaient que les organes, que toute leur influence ne dérivait que de leur emploi ; du moment qu'ils n*en avaient point de personnelle, qu'ils ne tenaient nullement au sol par eux administré, ils avaient tous les avanta^a's des anciens grands ag-ents absolus, sans en avoir les inconvénients (il » Instruction des affaires, impulsion, direction, inspection, surveillance, sanction des propositions utiles, contrôle des actes suspects, censure, réformation , redressement, punition, chacune de ces idées étant entendue dans le sens administratif, telles étaient, en substance, les attributions des préfets, et, par proportion, des sous-préfets .et des maires. C'est par leurs mains que se resserraient les mailles étroites du réseau administratif qui enveloppait la France entière, et ils étaient comme les fils permanents et toujours tendus d'une
(1 } Pat'ules (le r^apuléoii, relatées au Mémorial de Saint^H^èHe»
CONSULAT. m
cenlralisation que rien ne pouvait affaiblir ou délen- FévTîiôôT dre. Combinaison formidable pour le bien et pour le mal, et re&saurce toujours puissante pour la tyrannie : insirumenhm regni.
Au-dessous des préfets, et comme intermédiaire entre le pouvoir et le peuple, était placée l'institution des conseils généraux de département; institution qui, de nos jours, présente quelque utilité, parce qu'elle repose sur Téiection, et qui, sous le consulat, était tout à fait illusoire, parce que les conseillers généraux étaient élus, non par les citoyens, mais par le gouvernement lui-même. Nonobstant cette précaution ombrageuse, la loi avait restreint dans de fort étroites limites les fonctions et les droits des assemblées départementales : on voit que le législateur de Fan VIII avait redouté de ressusciter le fantôme des états provinciaux, et il était parvenu, outre mesure, à s'abriter contre un tel danger. Le conseil général de chaque département ne devait s'assembler qu'une fois par an, et la durée de sa session ne pouvait excéder quinze jours. Ce conseil était chargé de faire la répartition des contributions directes entre les arrondissements; il statuait sur les demandes en réduction ftiites par les arrondissements et les communes; il déterminait, dans les limites fixées par la loi, le nombre des centimes additionnels dont l'imposition sei'ait demandée pour les dépenses départementales; il entendait le compte annuel que le préfet rendait de l'emploi de ces centimes; enfin, il exprimait son opinion sur l'état et les besoins du département, et l'adressait directeu)eiit au ministre de 1 luLérieur. Les attributions des
muuicipaux
tOO RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Fév. 1800. conseils d'aprondissement étaient d'une importance coMeiis moindre, et ne pouvaient ni effaroucher le pouvoir,
d'iiTfODdtaw*
meot. ni rassurer la liberté. Dans chaque commune un conseil municipal, toujours désigné par le gouvernement ou par le préfet, était institué pour faire connaître les
intérêts des habitants, pour assurer leurs droits, pour régler les taxes municipales, enfin pour conduire à terme toutes les affaires domestiques de la communauté. Ils s'assemblaient, à des époques fixes, sous la présidence des maires.
Les tribunaux administratifs, ainsi que nous venons de le dire, étaient des commissions désignées par le pouvoir, présidées par le préfet, et appelées conseils coDseiu de préfecture. Ces conseils prononçaient : lo sur les
préfeetnre. dcmaudos de particuliers tendantes à obtenir la décharge ou la réduction de leur cote de contributions directes; 2» sur les difiicultés qui pouvaient s'élever entre les entrepreneurs de- travaux publics et l'administration, concernant le sens on l'exécution des clauses de leurs marchés ; 3o sur les réclamations des particuliers contre ces mêmes entrepreneurs ; sur les demandes et contestations concernant les indemnité» dues aux propriétaires, à raison des ouvrages entrepris dans un but d'intérêt public; 5<^ sur les difficultés en matière de grande voirie; 6o sur les demandes présentées par les communes pour être autorisées à plaider; 7o enfin, sur le contentieux des domaines nationaux.
Le* Quand ce système administratif, si favorable à l'or-
lî^^hï/fS dre, mais qui ne laissait aucune part sérieuse à la li* 00 berté ou à la résistance, fut soumis aux délibérations
du tribunal, une opposition asses vive se manifesta Pév.isoo.
dans les rangs de cette assemblée, et l'on entrevit tout «ysièmc^ d'un coup l'immense action que le pouvoir allait exercer, à l'aide d'une machine dont tous les ressorts émanaient de lui seul. Au fond, malgré la diversité des mots, c'était le gouvernement qui devait administrer et répartir Timpôt, qui allait se juger et se contrôler lui-môme, puisque préfets, sous-préfcts, conseillers de préfecture et conseillers municipaux, maires, officiers de police, gardes champêtres, tout devait être sa création et son instrument. L'opposition ne s*y laissait pas tromper, mais elle n'osait exprimer toutes ses craintes : son désespoir eût paru séditieux, et elle se bornait à des récriminations vagues, à des critiques de détail, surtout elle s'indignait de ce que les préfets conservassent le droit de dresser eux-mômes la liste du jury au criminel, et de ce que la justice elle-même fût placée sous la main de Tautorité politique. Nonobstant ces doléances, le projet de loi subit la double épreuve du vote du tribunat et du corps législatif, et, partout adopté, prit rang dans nos codes à la date du 28 pluviôse an Yill.
Une réforme dans Tordre judiciaire devait suivre ordn de près la nouvelle organisation administrative. Ici encore le ffouvernenient consulaire allait faire rétro- ''u
^ svsii'ine qni
ÉTrader les idées de la révolution, et prendre un mi- ' e»t lieu entre les institutions du régime monarchique et vi«aear. les vastes innovations de la constituante. Cette trop fameuse assemblée avait dépassé les bornes, et livré le
pays, en fait de justice comme en toute autre chose, au danger des nouveautés et de l'inexpérience. Dominée
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Fé?.isoo. par la crainte de voir surgir de nouveau la puissance des parlements, elle avait créé des tribunaux électifs,
des juges iiuiiimés pour cinq ans, et elle avait perdu de vue que ces magistrats se verraient dépouiller de leurs mandats au moment même où, grâce à leurs travaux et à la pratique des affaires, ils commenceraient seulement à en être dignes. Un tribunal par département, point de tribunaux souveraiiis qui connaîtraient des appels, mais seulement la faculté laissée au plaideur condamné de faire reviser son procès par le tribunal d*appel du département voisin. La compétence des justice^ de paix avait été démesurément étendue, et par malheur les connaissances spéciales manquaient aux mae:istrats chargés de cette juridiction. Quant aux tribunaux criminels, il n'eu existait qu*un par département; mais, en revanche, on avait établi près de cinq cents tribunaux de police correctionnelle pour toute la république. Cette organisation était donc vicieuse. D*une part, il était contraire au bon sens de soumettre le jugement rendu par un tribunal, en matière civile, à la révision d'un tribunal de même degré; de Tautre, Tinstabilité des juges et la multiplicité des tribunaux formaient autant d^obstacles pour obtenir une bonne et prompte ju::tice. L'organisation des tribunaux, qui fut déterminée par la loi du 27 ventôse an VllI, fut un retour vers les principes de centralisation et 4'unité. La loi maintint les juges de paix, mais elle restreignit considérablement leurs attributions, et ne leur accorda que la connaissance des aliaires subalternes. Elle institua par chaque arrondissement un tribunal civil, et elle groupa
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plusieurs départements en divisions judiciaires, au pév. isoo. centre desquelles elle établit un tribunal d^appel, qui
devait tenir lieu des anciens parlements; ce fut l'origine des cours actuelles. En l'an VIII, le nombre des tribunaux d'appel s'élevait à neuf. On conserva dans chaque département le tribunal criminel (la cour d^assises), mais on réduisit le nombre des tribunaux correctionnels à celui des arrondissements, et on attribua la juridiction en matière correotionnellc aux tribunaux civils institués par la loi. Le tribunal de cassation fut consolidé sur des bases plus larges, et plus dignes de la première m^strature. Aux termes de la loi, le premier consul nommait aux emplois judiciaires; mais les juges étaient inamovibles. Les magistrats chargés des fonc lions du ministère public n'avaient point ce privilège. Les avoués et les huissiers étaient institués; on rétablit leurs charges, et ce fut un pas très-important fait en arrière vers le régime que l'assemblée constituante avait cru détruire pour jamais.
Une loi spéciale maintint l'institution du jury; elle consacra, en principe, l'idée empruntée aux lois anglaises, d'un jury d'accusation et d'un jury de jugement : elle stipula que le verdict rendu par les jurés ne pourrait être cassé par le pouvoir en dehors des formes prescrites , et autrement que dans l'intérêt de la loi; mais elle altéra rindépendance de la justice criminelle, en faisan! irïtervenir l'autorité administrative dans la formation des listes générales du jury (loi du 6 germinal).
Un article de la constitution ne permettait à aucun Garanue Citoyen m à aucun magistrat de poursuivre juuiciai-
Fév.1800. rement un fonctionnaire public, sans la permission du
foBctioDiiai- conseil d'Élal. Cette crarantie, peut-être excessive, doiïnée aux ag'ents nu pouvoir, fut encore accrue par une disposition légale qui autorisa les préfets à élever des conflits, chaque fois que les tribunaux ordinaires leur paraîtraient disposés à empiéter sur les attributions de la juridiction administrative. En cas de conflit, le conseil d'État était de droit saisi de l'affaire, et l'adminiîjlration se jugeait elle-môme. Ainsi le gouvernemejit prenait sous sa protection directe ses agents et leurs décisions; et tout le monde sentait que, sous prétexte de donner à l'autorité liberté diaction et force morale, on relevait quelques débris du temple de la tyrannie. Peu de gens s'en inquiétaient : le besoin de l'ordre et la peur de l'anarchie dominaient la société et la puLis^aieiii d'une exlreniit»* à l'autre. L'histoire de notre pays ne présente que trop souvent l'exemple de ces réactions irréfléchies que, selon les temps, Texaltation ou Tégoïsme des intérêts consacrent. Le prenuer fevcsti du droit dc nommcr aux charges civiles et pourvoit" aux judiciaires, le premier consul se hâta d'en user, et . âdinSfs'tra- d'ori^ciu iser le personnel de l'administration et des jodUun*. ,tribunaux. ici encore la république lut grandement scandalisée, ou, pour mieux dire, elle admira. Les coryphées de tous les partis, les hommes qui, depuis dix ans, sous toutes les bannières, avaient pris l'habitude de se haïr, de se craindre ou de se proscrire, se virent désig-nés au même titre pour devenir les agents directs et dociles du nouveau pouvoir. D'anciens serviteurs de Louis XVI, d'anciens ministres de la royauté ou de la convention, des constituants, des
membres de l'assemblée législative, des montagnards, Fév. isoo. des jacobins, des girondins, des royalistes proscrits au 18 fructidor, acceptèrent, avec un bonheur égal et une soumission pareille, les fonctions de préfets, de ^ sous-préfets ou de juges. On vit %urer sur la même liste des régicides et des. feuillants , d'anciens nobles et des gens dont la renommée datait de la guillotine. Aucun ne se compromit par son hésitation ou ses refus; tous jetèrent au rebut le froc du vieux cordelier ou le culte des droits de l'homme. Le chef de la cour d'appel de Paris, habilement choisi parmi les anciennes gloires parlementaires, fut le dtoyen d'Aguesseau. Un autre citoyen influent, Béthune-Gharost, prit rang pai iiii los douze maires de Paris. Le gouvernement, assez fui t pour ne point se mettre en peine du passé de ses agents et de ses fonctionnaires, ne s'attachait qu'à rechercher les conditions de Téneigie, des talents et du zèle.
Les lois odieuses précédemment rendues contre les lb itate
... des émigrés
émigrés subsistaient encore, et aucua personnage de estciose. marque n'osait voyager hors du territoire de la république, de peur d'être porté d'oflice sur la liste fatale, et d'être frappé de confiscation. 11 était temps de met^ tre un terme à cette situation intolérable. Bonaparte avait trop à cœur de clore la révolution pour ne pas songer à éteindre les derniers brandons de l'incendie révolutionnaire. Les consuls proposèrent et firent adopter une loi destinée à qlore la liste des émigrés. En vertu de ses dispositions protectrices, dont on ût remonter l'effet rétroactif au 4 nivôse, jour de la promulgation de l'acte constitutionnel, quiconque s'ab-
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106 HÉVOLUTiON FRANÇAISE.
FévTtiôôT senterait désormais de France cesserait d'être soumis aux lois sur l'émigration : ceux qui auraient quitté
la république asant le i nivùse devaient être jugés parles tribunaii.K onlmaipes, et les jurés avaie)\t à examiner &i les circonfitances auxquelles était dû Texil de ces hommes constituaient réellement- le délit d'é* migration. C'était ouvrir une lai|;e porte à la clémence et à Toubli. (12 ventôse — 3 mars.) H«Ni«B L'ordre renaissait, et l'on noOvait remarquer, à des , 7". sigrncs cerlains, jusquà quel point le pouvoir consu-
iDAtitution w ' J 1 1 1 I
**dc' F^aTJ!* ï^'^® inspirait sympathie et confiance. La résurrection Le bmiKet du crédit n'était plus un mot vide de sens : chaque ert %é. jour le taux des rentes sur l'Ëtat s'élevait à la Bourse, et, dès le mois de ventôse, le tiers consolidé était monté de 0 fr. à 23 fr. Bientôt se foima la banque de France, institution que des lois successivement rendues ne tardèrent pas à perfectionner et à étendre. Le budget normal fut réglé à 600 millions par an : il est vrai que les revenus ordinaires ne s'élevaient encore qu'à 450, mais une différence de 450 millions pou* vait être facilement compensée par une entente économique et judicieuse de l'impôt, et le retour de l'ordre allait donner, à cet égard, toutes les facilités désirables au gouvernement consulaire. Pour assurer la prompte perception du revenu public, on organisa sur des hases nouvelles le service des contributions diin&iitution rectes : il y eut un receveur général dans chaque recJî'nrs département et un receveur particulier dans chaque particaïien. arrondissement, à l'exception de celui où résidait déjà Le receveur général. Les communes furent, selon leur importance, partagées ou groupées en un nombre
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déterminé de perceptions, et la plus ^nde régula- sian isoo. rité fut introduite dans le recouvrement de l'impôt.
Les recettes générales devinrent d'ailleurs autant do banques destinées à faire face aux besoins du gouvernement, à mettre en quelques jours à sa disposition les avances nécessaires. Il est presque superflu de remarquer que le crédit des receveurs d'arrondissement et des agents subalternes du trésor venait en aide aux receveurs généraux, et leur facilitait les moyens de répondre sur-le-champ aux demandes du ministre '. des iinances. Ajoutons enfin que, par la création d'un système d'inspecteurs et de contrôleurs toujours occupés à vérifier ou à surveiller, les opérations des comptables, l'autorité supérieure, parvenait à prévenir ou à réprimer toutes les dilapidations qui, jusque-ià, avaient si fortement grevé la fortune publique.
Les hommes de la génération présente ont peine à Ré«nitat comprendre les résultats imprévus et vraiment prodigieox qui surgirent de ce vaste ensemble d'innova-
tions dont nous venons de parler, et de beaucoup d'améliorations de détail que les exigences de 1 histoire nous contraignent de passer sous silence. Nous . sommes trop accoutumés aux bienfaits de Tordre pour nous faire l'idée d'une époque où notre patrie n'en •jouissait point encore; bien plus, nous sommes parfois assez ingrats pour n'apercevoir, dans la puissante centraîisaliuii administrative créée parle premier consul, que le côté fâcheux et tyrannique de ce moyen de gouvernement. Mais, en Tan VllI de la république, on s'étonnait de passer si promptement de l'anarchie
Mara à la régularité; on entrevoyait tout ce que le pays allait gagner de force et de moralité à la répression des
abus; on élnit kis des scandales cl des corillils dont réparpillenient des pouvoirs avait été trop longlem|)s la cause, et oq se confiait sincèrement dans les bonnes intentions du gouvernement pour y remédier le plus promptement possible. C'est pourquoi le nom de Bonaparte, déjà si grand par la gloire militaire, devenait encore plus populaire et plus magique par les eflets du rétablissement de l'ordre et du crédit, par la sécurité donnée à la moralité, à l'économie, au travail, aux intérêts. Là surtout devait résider le principal secret de la puissance de cet homme, et de l'adhésion du [)ays à ses idées et à sa fortune.
Ctiiémonic Le moment approchait où Bonaparte allait prendre riionneur posscssiou dcs Tuileries; mais, avant de s'endormir Washington, dans l'alcôvc des rois, il jugeait nécessaire d'assoupir, inV&dM P®'^ S2\x\% hommages rendus à la liberté, les regrets et les inquiétudes du parti républicain. La nouvelle de la mort de Washington étant arrivée à Paris, le premier consul ne voulut point laisser échapper cette occasion de donner le change à l'opinion publique, et de convier le peuple aux pompes de théâtre dont il aime à se contenter. Un deuil national fut ordonné, par imitation de celui qu'avait autrefois provoqué Mirabeau en l'honneur de Francklin; et Bonaparte mît la proclamation'suivante à l'ordre du jour de la garde consulaire et de l'armée :
« Washington est mort. Ce grand homme s'est battu contre la tyrannie; il a consolidé la liberté de sa patrie. Sa mémoire sera toujours chère au peuple fran-
çais comme à tous les hommes libres des deux mon- tév. i8oo. des, et sju'cialement aux soldats français, qui, comme lui et les soldats américains, se battent pour la liberté et l'égalité. Ën conséquence, le premier consul ordonne que, pendant dix jours, des crêpes noirs seront suspendus à tous les drapeaux et guidons de la république. »
Le décadi 20 pluviôse, une cérémonie funèbre eut lieu aux Invalides, en mémoire du libérateur américain. Ce jour-là, pour associer les gloires de la France aux -cyprès du nouveau monde, Bonaparte fit déposer, sous le superbe dôme du monument bâti par Louis XIV en l'honneur des vieux soldats, les drapeaux et les trophées militaires conquis par l'armée d'Égypte dans la journée d'Aboukir* Après une allocution du général Lannes, empreinte du plus brûlant enthousiasme , le ministre àe la guerre prit la parole et s'écria : « Que du haut de ces voûtes ces enseignes « proclament aux ennemis du peuple français la valeur « des héros qui les conquirent, et leur présagent aussi <r tous les malheurs de la guerre, s'ils restent sourds <r à la voix qui leur parle de paix! Oui, s*ils veulent la « guerre, nous la ferons, et nous la ferons terrible ! » Ces mots «ivaient quelque chose do prophétique; ils émurent vivement l'assemblée. Mais bientôt ce fut à M. de Fpntanes de se faire entendre, et cet élégant orateur prononça Téloge funèbre de Washington. Son ^-^^J""' discours était plus quVn panégyrique ordinaire; il avait [>our but secret de faire ressortir, aux yeux de la France, la gloire et le génie du premier consul, l'homme du monde qui ressemblait le moins au héros
Fév. 1800, américain dont on célébrait le souvenip, « Tel est, V disait M. de Fontanes, tel est le privilège des grands « caractères ! Us semblent si peu appartenir aux âges « modernes, qu'ils impriment, dès leur vivant même, tt je ne sais quoi d^auguste et d'antique à tout ce qu'ils <( osent exécuter. Leur ouvrage, à peine achevé, s'at- ^ « tire déjà cette vénération qu'on n^accorde volontiers ft qu'aux ouvrages du temps. » M de Fontanes se montra d'ailleurs plein de dignité et de convenance lorsqu'il ne craignit pas de prononcer les paroles suivantes, qui pouvaient passer pour une leçon leçon
trop proniptement oubliée et niécoiinue : " Je ioue « avec honneur, devant des guerriers, un guerrier « ferme dans les revers, modeste dans la victoire, et « toujours humain dans l'une et l'autre fortune. Je « loue, devant les ministres delà république française, « un homme qui ne céda jamais aux mouvements de « l'ambition, et qui se prodigua toujours aux besoins « de sa patrie ; un homme jqui, par une destinée peu « commune à ceux qui changent les empires, mourut « en paix, et comme un simple particulier, dans sa « terre natale, où il avait occupé le premier rang^, et " que se» mains avaient alTranchie. L'orateur ajouta, en désignant à la nation française, dans un langage magnifique, l'idole qu'elle devait maintenant encenser : « Il est des hommes prodigieux qui apparaissent, « d'intervalle en intervalle, sur la scène du monde « avec le caractère de la grandeur et de la domina- « tion. Une cause inconnue et supérieure les envoie, « quand il est temps, *pour fonder le berceau ou pour » réparer' les ruines* des empires. C'est en vain que
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« ceshoinnics, désignés d'avance, se tiennent à Vé- F6t.180«. « cart, ou se confondent dans la foule : la main de la « fortune les soulève tout à coup, et les porte rapi-^ « dément, d'obstacle en obstacle, de triomphe en « triomphe, jusqu'au sommet de la puissance. Une « sorte d'inspiration surnaturelle anime toutes leurs « pensées, un niouveinent irrésistible est donné à « toutes leurs entreprises. La multitude les cherche « encore au milieu d'elle, et ne les trouve plus; elle « lève les yeux en haut, et voit, dans une sphère « éclatante de lumière et de gloire, celui qui ne sem- « blait qu'un téméraire aux yeux de rignorancc et de « l'envie. >» Tous les yeux cherchaient Bonaparte; mais bientôt M. de Fontanes éveilla de nouveau, par la pompe des images et Forgueil des souvenirs, l'at» tention de Tillustre assemblée. Lui qui revenait de l'exil, et dont la seule présence sur le territoire français attestait le retour de la justice et de rordre; lui, du moins, ne craignit pas d'évoquer, en face de la France républicaine, les ombres monarchiques du siècle de Louis le Grand; de rendre hommage à Turenne, à Gatinat, à Gondé; et le peuple, qui la veille encore profanait le cimetière des rois, et souillait d'une main obscène l'ossuaire de Saint-Denis, applaudissait à ces réparations et à ces louanges. En terminant, M. de Fontanes parla ainsi : « 0 Washington! ô <r guerrier! ô législateur! ô citoyen sans reproche! f celui qui, jeune encore, te surpassa dans' les batail- « les, fermera comuie toi, do ses mains triomphantes, ' * » les blessures de la patrie. Bientôt (nous en avons «r pour gages sa volonté et son génie guerrier, s^il
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Pév. isoo. " était malheureusement nécessaire), bientôt l'hymne
ff de la paix retentira dans ce temple de la guerre : « alors le sentiment universel de la joie effacera le « souvenir de toutes les injustices et de toutes les op- * pressions... Déjà même les opprimés oublient leurs « maux, en se confiant à Tavenir! Les acclamations (T de tous les siècles accompagneront le héros qui « donnera ce bienfait à la France et au monde, qu'elle « ébranle depuis longtemps. »
Quelques évolutions militaires, l'offrande de quelques branches de cyprès, Tinauguration du buste de Washington dans le temple de Mars, terminèrent ce deuil de théâtre; et Bonaparte put s'applaudir d'avoir augmenté l'aveuglement ou le sommeil de la république.
Le premier Dix jours après (30 pluviôse — 19 février), le
consul . 1 à' I 1 j 1 • 1
s'installe au prcmior consul sortit en grande pompe du palais du Luxembourg, pour aller s'installer aux Tuileries. Depuis plusieurs mois, beaucoup d'ouvriers avaient été employés à l'aire à cet édifice les réparations nécessaires, à effacer les stigmates de la lutte du 10 août , à passer le pinceau et Téponge sur les faisceaux , les piques et les bonnets rouges que les décorateurs conventionnels avaient peints à profusion dans les appartements et dans les galeries. « Faites-moi disparaître *« toutes ces vilenies, " avait dit le premier consul; et sa volonté n'avait rencontré aucun obstacle. Parti à une heure précise du Luxembourg, Bonaparte s*était fait précéder de trois mille hommes d'élite, parmi lesquels on remarquait le régiment des guides, aux splendides uniformes. Les généraux et leurs états-
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majors étaient à cheval, les ministres dans leurs voi- i<év. isoo. turcs, les soûles peut-être qu'on trouvât alors à Paris; car, pour transporterie conseil d'Etat, on avait eu besoin de louer des fiacres. La voiture du premier consul était attelée de six chevaux blancs : Bonaparte , vêtu avec une orgueilleuse simplicité, portait le sabre dont rempereur d^AUemagne lui avait fait présent, après le traité de Campo-Formio. Le cortég^e traversa la rue de Thionville (rue Daupliino), et suivit le quai Voltaire jusqu'au pont National. Partôut éclataient des cris de joie. Depuis le guichet du Carrousel jusqu'à la porte des Tuileries, la garde consulaire formait la haie. Sur la façade du palais , on lisait cette inscription , vieille de huit ans : « Le 10 août 1792, la royauté a été " abolie en France; elle ne se relèvera jamais. » — Elle était à moitié relevée, et Bonaparte fit effacer ces mots importuns. Quand la voiture du consul eut atteint le perron, Bonaparte monta à cheval, et passa une brillante revue» au bruit des acclamations du peuple et de Tarmée. Entré au château, il se fit présenter les ministres et les corps constitués : c'était une sorte do petit lever monarchique. De son côté, madame Bonaparte reçut d'une façon presque royale les hommages d'un grand nombre de dames élégam* ment parées à la grecque , et qui s'empressaient de reconstituer la vieille compagnie , le beau monde des salons. Les troupes défilèrent ensuite devant le premier consul, qui se tenait, debout, à la fenêtre principale du pavillon de l'Horloge. Quand passèrent la quatre-vingt-seizième , la quarante-troisième et la trentième demi-brigade, on vit avec admiration que
RÊ?OL. PRANÇ. — OONSULàT. I. * 8
tll RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Fév.isoo. leurs drapeaux, troués et déchirés par la guerre, ne
consistaient plus qu'en bâtons noircis, le long desquels pendaient à pcine^nelqiies lambeaux. Bonaparte se découvrit devant ces enseignes de la république victorieuse, et la multitude battit des mains. La journée fut terminée par des banquets officiels, et, le soir même, Bonaparte se reposa sur Torciller de Louis XVI. L'histoire ignore si la nuit fut tranquille, et si les spectres de soixante-sept rois ne se présentèrent pas aux yeux de l'homme, la veille encore, pauvre lieutenant, aujourd'hui l'héritier de trois dynasties, et de cette même république qui avait jeté leur cendre au vent
Quoi qu'il en soit, le service intérieur des Tuileries fut immédiatement organisé. L'ancien ministre de l'intérieur, le citoyen Bénezech, fut nommé préfet du palais, et chargé de l'administration générale de la maison consulaire. Le premier consul habitait toute la partie comprise entre le pavillon de THorloge et celui de Flore; madame Bonaparte occupait les appartements du rez-de-chaussée, du coté du jardin; à côté de son cabinet de toilette était l'appartement, tort modeste, de sa iilie, mademoiselle Uortense de Beauharnais. Les salons de madame Bonaparte étaient meublés avec goût, mais sans luxe ; les bois étaient en acajou; il n'y avait de dorure nulle part, mais tout était frais et liogant. Les salons du premier consul oifraient surtout la présence un peu tumultueuse des jeunes ollicicrs qui avaient suivi Bonaparte sur les champs de bataille; et qui , au grand déplaisir du général, conservaient des allures presque soldatesques ,
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et tout à fait étrangères à la tenue des cours. Les
aides de caiiip faisaient les honneurs de ces appartements. Il y avait une c^rande réception par décade, et une revue tous les quintidis, sur la place du Carrousel, espace encore rétréci et mal déblayé. Le troisième consul Lebrun occupait un appartement aux Tuileries : mais Gambacérès, courtisan plus habile, s'était bien ^ardc de profiter à cet égard du droit qu'il tenait de la loi. Il pressentait que, sous peu de jours peut-être, l'enceinte des Tuileries connmencerait à paraître trop étroite au premier consul, et il ne voulait point s'en faire chasser. Bonaparte lui sut gré de cette réserve pleine de finesse.
Le 2 ventôse, le corps diplomatique fut présenté ofiiciellement au premier consul : c'était là encore une coutume des jours de la monarchie que Bonaparte ne craignait pas de faire revivre. Les mœurs s'y prêtaient, et la nation, en assistant à la reconstruction si rapide de Tantique royauté, ne se rappelait la formidable époque de la terreur que comme on se souvient d'un pénible rêve.
CONSUUT.