LIVRE DEUXIÈME
Depuis bientôt sept mois, TÉglise portait le deuil Mars isoo. (lu vénérable Pie VI, mort dans l'exil, après avoir Éiectiou rendu témoignage par sa captivité el ses souffrances, "pïpe*"** L'école philosophique triomphait de voir Rome orpheline; les débris conjurés des sectes d'Hébert et de Voltaire, et ils étaient nombreux, s^applaudissaient de ce qu'enfin la perpétuité de l'Église avait cessé d'étonner le monde de son miracle. La republique française croyait la papauté pour jamais endunuie dans le sépulcre de Pie Yl, et elle semblait demander à Dieu où en étaient ses promesses. Mais voilà qu*au mois de brumaire, de tous les points demeurés libres du monde chrétien, les cardinaux se rendirent à Venise, et s'y assemblèrent en conclave. Parmi ceux qui y accoururent des premiers, figurait un pauvre vieillard, autrefois bénédictin, et élevé dans les dernières * aimées au siège épiscopal d'Imola. C'était le cardinal Grégoire-Barnabé Ghiaramonte. On se racontait que, faute d'argent, il avait failli ne pouvoir faire le voyage de Venise, et qu'il s'était vu réduit à emprunter quelques fonds nécessaires. Beaucoup aimaient à se souvenir d'une célèbre homélie que ce pieux et timide
118 RÉVOLUTION FRANUISE.
Mars im, évêque avait adressée à son troupeau, lors de Tinvasîon des révolutionnaires français dans Févéché d*I-
mola. Le pontife, suipris par Toras^e , et trenihlarit tl';ij)pr('ndn' (pio lo peuple souniis à sa juridielioii épiscopale s'était OQgagé contre les républicains dans les hasards dangereux d*une lutta inégale, avait cru de son devoir de parler un langage de paix , et de donner Texemple de la résignation. Aussi avait-il hau^ tennent proclamé que la religion catholique, d'institution éternelle, peut exister et développer ses bienfaits sous tous les gouverneniciits humains, sans en excepter la forme républicaine : Soyez bons chrétiens , leur avait-il dit, et vous serez bons démocraies, Ën l'an Y de la république, ce langage passait pour une hardiesse. Or le 14 mars 4800, l'humble Ghiaramonle fut élu , pape par le conclave, à la majorité de trente-deux voix sur trente-cinq. Surpris de cet honneur inattendu et redoutable, il consentit à obéir au choix dicté par l'Esprit-Saint, et à commencer un règne mêlé de grandeur et d'amertumes. Le nouveau pape prit le nom de Pie Vil, et se rendit immédiatement à Rome. Préparatifs Mais déjà la penséo de la g^uerre éveillait la France, guerre. Les ouverturcs pacifiques du premier consul ayant été repoussées par TAutriche et par l'Angleterre, il était indispensable de prendre des mesures pour tenir tôte à ces deux puissances. Le 17 ventôse (10 mars), une loi mit à la disposition du gouvernement tous les Français de la première classe de la conscription, ceux dont la vingtième amiée avait été accuniplic depuis le 1er vendémiaire de l'an YUl (23 septembre 1799). Le même jour, un arrêté des consuls ordonna la forma-
' COrfSOLAT. 119
tion d'une armée de réserve, forte de soixante mille Mars mo. hommes, et dont le quartier général serait à Dijon. Les moments étaient comptés , et Bonaparte n'avait pas pour coutume de se laisser surprendre.
Épris d'une vive admiration pour le premier con- K^eutralité sul, et profondément aigri contre FAutrichei Tempe- urumIa. reur Paul I^r s'était séparé de la coalition ; Fun de ses premiers soins avait été d'éloig'n(3r de sa capitale les agents de l'Angleterre , et d'imposer silence aux obsessions de lord Withworib , l'une des créatures de Pitt. Suwarow, vaincu par Masséna, avait quitté le théâtre de la guerre, pour venir à Saint-Pétersbourg exposer ses griefs contre ce qu*il appelait les trahisons du cabinet de Vienne. Il avait facilement démontré au czar que l'Autriche, en portant ses armes en Italie, n'avait d'autre but que de s'agrandir, tandis que, dans la pensée toute chevaleresque de Paul, le seul but de la guerre aurait dû être la restauration des hommes et des principes dépossédés par la révolution française. Soldat grossier et logicien tout d'une pièce, Suwarow accusait la cour de Vienne de vouloir garder pour son propre compte les trois légations de Bologne, de Ferrare et de Ravenne, en même temps que la ville d'Ancdne, sous le prétexte commode que, ces possessions ayant cessé d'appartenir au pape pour être incorporées à la république cispadane, le droit du souverain pontife à leur égard avait cessé. Le reproche était juste; mais Suwarow était peut-être moins iondé à attribuer la mauvaise issue de la campagne de Suisse à la défection calculée du prince Charles. Aussi le contingent de la Russie , envoyé dans l'Europe occi-
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Mars 1800. dentale, sous les ordres de Rorsakoff, 8*était-îl séparé de la cause commune pour se tenir sur la défensive ,
en dehors des atteintes des Français. Il était donc heureux pour la république que la Russie se déterminât à demeurer étrangère aux coups dont la France se trouvait menacée vers le Rhin et^sur les Alpes , et la neutralité de Paul permettait au premier consul de maintenir dans Tattitude de la paix la monarchie prussienne et son chef.
Plan L'Angleterre soldant en grande partie les frais de la ^coîcel'é guerre, les Autrichiens restaient en lig:no, entraî-
l'Aogieterre nsut à Icur suitc Ics Bavaroîs , les Wurtembei^eois , rAutriehe. et plusiours contineents fournis par les cercles de TEmpire et par les Etats germaniques de la Souabe et du bas Rhin. L'Autriche avait en outre rangé sous ses drapeaux les régiments suisses ci le corps d'émigrés aux ordres du prince, de Condé, qui venait de quitter le service de la Russie. Le plan d'opération, concerté entre TAngleterre et le conseil aulique, était fort
^ vaste, n consistait à tenir les armées français^ en échec
sur la frontière du Rhin et vers la Suisse , tandis que le principal elFort de la guerre porterait en Italie. Les hommes, les armes et l'argent ne manquaient pas; et la France ne pouvait opposer à la puissante armée autrichienne, vers la frontière du Yar et des Alpes, que les troupes indisciplinées ou découragées dont se composait le corps d'observation de Masséna. L'Italie septentrionale , presque tout entière, avait été enlevée aux Français, vers la fin de la dernière campagne. Nous occupions à peine Gcues, quelques points de la Ligurie, et le département des Alpes -Maritimes ( le
comté de Nice}. Les Autrichiens attendaient le retour Mar^ i8uo. du printemps pour deljoucher en masse, par les montagnes, du côté de Gènes, et pour marcher sur Nice par la route de la Corniche, sous la protection -des croisières anglaises qui tenaient la mer. Une fois Nice tombée au pouvoir de Tennemi) Tarmée d*învasion pénétrait en Provence et en Dauphino, et prêtait la main à une formidable insurrection royaliste organisée (on le croyaiirdu moins) dans ces contrées et dans les autres provinces du Midi, par delà le Rhône. Vers le même temps, l'Angleterre devait débarqner des troupes et jeter des care^aisons de fusils sur les côtes de la Vendée et de la Bretagne, tandis qu'un mouvement analogue serait tenté vers la haute et la basse Normandie. A mesure que se développerait ce plan redoutable, qui obligerait la France à concentrer une partie de ses forces à Tintérieur ou dans TOuest, la forte armée autrichienne, cantonnée eu Soiinbe ou vers le Rhin , devait agir vigoureusement contre Moreau, et inonder l'Alsace, la Franche-Comté , la Lorraine. On comptait, en outre, s*appuyer sur une insurrection royaliste dans le Piémont; 6t ce soin était réservé au prince de Condé et à l'émigration ralliée autour de sa personne. Il paraissait évident à l'Autriche que la principale force de l'armée française était sur le Rhin; que vers cette frontière la république allait tenter un mouvement d'invasion, tandis que, du côté de ritalie, elle se bornerait à garder une attitude défensive. Ce lut là ce qui dicta au conseil aulique son plan de guerre, ce qui le détermina à prescrire vers le Rhin des concentrations de troupes, et des ma-
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m RévoLimoN française.
Mars 1800. nœuvres destinées à contenir l'armée de Moreau, et à lui disputer pied à pied le territoire allemand , taudis que vers la frontière du Var et des Âlpes maritimes une* armée puissante et nombreuse serait chargée d'en finir avec la poignée d'aven Lui lers que coiniiiaiidait Masséna, et d'envahir ensuite la France sur deux points y par la vallée de l'Isère et par la Provence. Quant à ce qu'on disait de la formation d'une armée de réserve à Dijon , sous le commandement de Berthier, TAutriche s'en inquiétait fort peu. A ses yeux , cette armée de réserve, adossée à la Suisse, ne pouvait avoir d'autre but que de mettre la France à portée d'envoyer des renforts à l'armée de Moreau ou à celle de Masstoa; et, comme on ne pouvait faire suivre à ces corps auxiliaires d'autre route que celle des montagnes, il serait Iricilc de leur barrer le chemin en gardant les défilés et en couvrant un pays accidenté, facile à défendre. D'ailleurs, on croyait que Bonaparte, en &isant un grand étalage de cette armée de r^rve, ne cherchait qu*à opérer une diversion et à dégager en partie l'armée de Masséna. Le conseil aulique allait même plus loin : sur la foi de ses agents, il considérait comme peu sérieuse l'existence du camp de Dijon; il n'y voyait qu'une ruse de guerre, tout au plus qu*un rassemblement de conscrits étrangers au maniement des armes et au joug de la discipline ; et l'on faisait circuler à Vienne de iurt spirituelles caricatures qui représeniaieiii le premier consul passant en revue des enfants en bas âge , des grenadiers coiffés d'un bourrelet ou soutenus par des lisières. L'opinion publique décernait au prince Charles
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CONSULAT. m
rhonneur de diriger la guerre en qualité de généra- iiare isoo.
lissinie ; mais une intrigue de cour enleva cette occa- Force
^ ^ numérique
sion de gloire au jeune archiduc. L'armée autrichienne rassemblée du côté du Bhin était forte de ''"Xf cent sept mille hommes. Le commandement en fut donné au général Kray, qui s^était distingué dans la campagne d'Italie, mais qui n'avait ni l'énergie ni les talents nécessaires pour balancer le génie d'un adversaire tel que Moreau. Quant à l'armée d'Italie, on se hâta d'en grossir les cadres en concentrant sur ce point les meilleures troupes de FEmpire, qui, au nom^* bre de cent dix-sept mille combattants, furent mises sous les ordres du baron de Mêlas. C'était un de ces généraux à cheveux blancs, comme Bonaparte en avait vaincu dans sa glorieuse campagne de l'an iV, et qui, enchaînés par Tâge, ne pouvaient ^p souvent opposer à Tardeur fougueuse de leur ennemi qu*une science méthodique déjà arriérée, et un courage sans illumination. Les deux armées comprenaient une imposante masse de trente mille hommes de cavalerie ; elles étaient abondamment pourvues en vivres, en artillerie et en munitions de guerre.
L'armée française d'Italie, peu de temps après la s»o«tioii révolution du 18 brumaire, ne dépassait guère un '"Jfl^JJî^'' effectif de quarante mille hommes, décimés par la fatigue, la misère et les maladies contagieuses. L'austère Ghampionnet venait de succomber aux atteintes de l'épidémie qui exerçait d'affreux ravages dans les rangs de la troupe, et la mort avait privé la république d'un soldat fidèle et aventureux. Les magasins étaient vides, les caisses dépourvues de numéraire ;
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Mars i8oo. tout manquait, vivres, secours, vêtements, tout, hormis la poudre et les armes. Pâles, languissants, affamés, en proie à la dyssenterie ou à la fièvre, les soldais et les officiers erraient dans un pays ruiné, et ne
cherchaient de reluge que dans la désertion. Cependant l'arrivée de Masséna , et le zèle que mit le f;onvernement consulaire à venir en aide à cette pauvre armée, lui rendirent peu à peu quelque énei^e et quelque espérance. Masséna, fameux par la victoire de Zurich, savait organiser aussi bien que vaincre. Il passa des marches pour rhabillement et les vivres; il prit des mesures pour hâter le rassemblement des chevaux destinés aux remontes ; il acheta douze mille quintaux de blé appartenant à des négociants génois ; il prit des mesures vigoureuses pour réprimer le fléau de la désertion, et l'aire refluer vers l'armée les hommes qni l'avaient abandonnée. Grâce à ces efforts et à ce zèle actif, le général en chef parvint à réorganiser les cadres, et à maintenir sous les drapeaux de Tarmée d'Italie environ vingt-cinq mille combattants : la misère, la fuite ou la mort avaient enlevé les autres à la France. Vers le milieu de germinal, l'armée, partagée en deux grandes divisions, occupait un espace de quarante-cinq milles sur la Corniche, depuis Âlhenga jusqu'à Gènes, indépendamment des positions dans la montagne, qui couvraient tous les postes établis sur la côte. La droite était commandée par le général Soult, la gauche par le général Suchet. Le général Oudinot était chef de l'état-major. C'était, pour une armée aussi faible, un développement beaucoup trop considérable, mais il s'agissait de garder à la fois les
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débouchés de la Toscane , de la Lombardie , du Pié- Avril \m', mont, et les frontières de la France. On avait distribué du monde sur tous les points, mais il n'y avait de force réello nulle part; et le baron de Mêlas, dont la puissante armée débordait les positions de Masséna, manœuvrait sans difficultés pour rompre la li- ^e des Français, pour attaquer en même temps tous leurs postes^ depuis les confins de la Toscane jusqu'aux Alpes, et pour couper la ligne française en avant de Gênes. Le 16 germinal (5 avril), le quartier général autrichien fut établi à Caire.
Vers le même temps, l'armée destinée à envahir L'armé«
d'Âilcmagnfi.
l'Allemagne , sous la conduite de Moreau , formait un eflectif de plus de cent trente mille hommes, Télite
des vieilles troupes républicaines : considérablement accrue et augmentée depuis plusieurs mois, cette aimée se trouvait encore retenue dans ses cantonnements d'hiver , moitié sur la rive gauche du Rhin , moitié le long des lacs et des chaînes montagneuses de la Suisse.
Enfin, Tannée de réserve, officiellement rassemblée L'améo à Dijon, cette armée contre laquelle se dirigeaient les railleries impuissantes de l'Autriche, n'était encore organisée, s'il est permis de le dire, que dans la pensée du premier consul. Bonaparte, qui lui destinait une brillante part dans les prochains événements de la guerre, se plaisait à dérober à l'étranger le secret de son existence. PuudaiU (jue les agents secrets de. la coalition se rendaient à Dijon , et n'y rencontraient que quelques états-majors et quelques divisions peu considérables, le premier consul concentrait habile-
A^iii 4800. menti du côté de la Suisse et du Rhône, des corps de troupes qui n'attendaient qu'un signal pour aller grossir inopinément ce commencement d'armée dont parlaient les journaux, et que nos ennemis ne savaient j)oint apercevoir. Bonaparte se réservait !e commandement de cette grande enii:epri&e. La constitutiou, il est vrai, lui interdisait ce rôle; mais, pour sortir des embarras créés par cette disposition inepte, le premier consul avait nommé Berthier, alors ministre de la guerre, général en chef do l'armée de réscn'e; et, ce prétexte légal trouvé, Bonaparte se promit bien d'aller, en personne, surveiller les opérations de la troupe, et prendre le direction suprême de la guerre. C'était le lieu, pour le tribunat, de dénoncer au sénat conservateur une violation de Tacte constitutionnel; mais les circonstances dominent les honniu;s et font taire les lois. Le jour même où Bonaparte fit part aux grands corps de l'État de sa résolution, le tribunat, comme pour l'absoudre d'avance, émit le vœu que Bonaparte revînt vainqueur et pacificateur. Ainsi tout concourait à placer l'autorité souveraine aux mains de cet homme.
^Garn^t^ Bouaparte n'envisageait point sans inquiétude les ministère ennomis qu'il laissail derrière lui; et, s'il ne suspectait
de la guerre. ^ » »
pas encore la fidélité de Foucbé ou le zèle de Talley-
rand, du moins se disait-il que quatre à cinq mois d'un pouvoir encore mal atlermi n'avaient pu suiiire pour imposer silence aux inquiétudes du parti républicain, aux ressentiments du jacobinisme. Mais il savait que la victoire augmenterait sa renommée, et que le salut de la France , conquis sur le champ de
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CONSUUT. ifl
bataille, ne trouverait pas la nation ine^rate. Pour Ami im. captiver Ips patriotes , il appela au ministore de la guerre, en remplacement de Bertbier, ce même Garnot que protégeaient les souvenirs du comité de salut public et de la gigantesque lutte de 1793. Gamot avait été Tune des victimes du 48 fructidor; la domination du directoire lui était devenue odieuse, et c'était de bonne foi qu'il acceptait l'autorité du premier consul. Ge choix fut habile , et l'opinion publique se montra rassurée et satisfaite.
Bonaparte fit communiquer aux chefs des trois nu 4*
campagne
armées le plan de la prochaine campa^e, tel qu'il l'avait secrètement médité. Aux termes de ces instructions, l'armée du Hhin devait entrer la première en campagne ; elle serait partagée en deux corps, dont Tun, sous les ordres immédiats du général Moreau, franchirait le Rhin, entrerait en Sooabe, et s^avanoerail du côté de la Bavière jusqu'à ce qu'il pût intercepter, par sa position, la communication de l'Allemagne avec Milan par la route de Feldirch, par Coire et le bailliage italien de la Suisse. L^autre corps, formant la droite de l'armée du Rhin, persisterait à occuper, sous les ordres de Lecourbe, la Suisse orientale et septentrionale. De cette façuii , elle assurerait le flanc droit de Moreau, elle faciliterait l'invasion de la Souabe: enfin , elle contiendrait l'ennemi hors de la Suisse, en l'empêchant de pénétrer par Rheineck, le Saini-Gothard et le Simplon. Ge premier objet rempli, et le général Moreau étant parvenu à douze ou quinze marches duRhin,lc général Lecourbe passerait sous les ordres du général Berthier, se join-
m REVOLUTION FRANÇAISE.
Avril 1800. dinît & Tannée de réserve , traverserait le Saint-Go-
thard, et pénétrerait en Italie par les montag^ies.
ËD même temps une partie de l'armée de résene se porterait, de son côté, en Italie i soit par le SimploD, soit par le Saint-Gothard, tandis que le reste prendrait en Suisse les positions abandonnées par Tamiée de Lecourbe.
A cette époque précise où l'armée de réserve entrerait eu Italie, le général Masséna avait ordre de concerter ses mouvements avec les siens, d'attirer sur lui le baron de Mêlas, de l'obliger à diviser ses forces, et de manœuvrer de manière à opérer sa jonction avec Tarmée de réserve. Jusqu'alors Masséna devait se tenir sur la défensive et se maintenir dans ses positions couvertes par les montagnes , et à l'abri de la cavalerie et de Tartillerie autrichiennes. 11 lui était enjoint de rentrer dans les plaines, jusqu'au moment désigné pour la jonction des armées de réserve et d'Kalie. Ce mouvement opéré, les places du Piémont devaient être enlevées ou bloquées, et l'on reprendrait ToiTensive avec avantage.
Dans ces instructions , le premier consul avait à dessein évité de préciser le point de passuge de l'armée de réserve à travers les Alpes ; il se réservait de diriger lui-môme les troupes dans les défilés du mont Saint-Bernard ; mais , jusqu'au moment opportun , il gardait le silence.
obporiOoDt GeB arrangements, communiqués aux trois géné- Morlan. raux, n^obtinreot pas également leur adhésion. Moreau se plaignit de ce qu'on allait si prom])tenient le priver de la coopératiou très-importante de Lecourbe :
CONSULAT. m
il obtint que des modiûcationBi d'ailleurs assez graves, Avril isoo. fussent introduites dans le plan du premier consul.
Bonaparte n'y mit point obstacle, parce qu'il les jui,'ea utiles à l'ensemble des opérations de la canipagne. Il était indispensable qu'avant de comniencer toute opération du côté des Àlpes, Bonaparte laissât à Moreau le soin de prendre, sur la rive droite du Rhin; Tinitiative des hostilités. Dans le plan de guerre général adopté par le premier consul , le rôle assigné à Moreau était de la plus haute importance. L'armée du Rhin avait mission de contenir la Prusse et les petits États neutres du corps germanique dans cette situation pacifique, sinon amicale, où les précédentes victoires de la France les avaient réduits; surtout, elle devait attirer à elle une portion considérable des forces de l'Empire, et permettre ainsi à lionaparte de se jeter en Italie et d'aller secourir Mosséna. Moreau ne se pliait pas spontanément à cette combinaison. Bien qu'il eût sous ses ordres l'élite de la vieille armée républicaine, il redoutait encore de a*exposer à des * chances inégales, d'entrer en campagne sans avoir pris toutes ses précautions, et donné à chaque corps, en cavalerie, en artillerie, en munitions et magasins, toute la force et toutes les ressources que le gouvernement pouvait mettre à sa disposition. De là des lenteurs fâcheuses, et qui compromettaient de plus en plus le sort de Masséna et de ses compagnons d'armes.
L'année de Moreau, pompeusement désignée sous positions le titre d'armée du Danube, était répartie en quatre ^Duube. corps inégaux en nombre, mais considérables, et à
RÉVOL. FBAMÇ. -> CONSULAT. I. 9
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ISO RÉVOLinfON FRANÇMSE.
Avril tsoo. l'organisation desquels, comme on Ta vfi plus haut, on avait utilement consacré les ressources et les loisirs de l'hiver. Le premier de ces corps, l'aile droite, comprenait un eifectif d'environ quarante mille hommes, aux ordres du général Lecourbe : c*était Tancienne armée du Danube, qui se partageait, en ce moment, en trois divisions et une réserve. Cette aile droite couvrait la frontière occidentale et septentrionale de la Suisse, depuis la source du Rhin jusqu'au confluent de ce fleuve avec TAar. Le centre , commandé par le général Gouvion Saint-Gyr, digne lieutenant de Moreau, était campé sur la rive gauche du Rhin, en Alsace, dans les environs de NeuC-Brisach : ce corps pouvait être évalué à vingt-quatre raille hommes. Seize mille hommes, placés sous la conduite du général Bruneteau Sainte-Suzanne, et cantonnés sous le canon de Strasbourg, formaient l'aile gauche de l'armée. Un quatrième corps, composé de trois divisions, et rassemblé dans les environs de Bâle, était désigné sous le nom de réserve, Moreau lui-môme , contrairement à l'avis de Gouvion Saint-Gyr, en avait pris le commandement, et établi son quartier-général à Bâle. Les honitiit's de g"uerre virent avec déplaisir la persistance de Moreau à garder sous ses ordres directs le quatrième corps. Ils prévirent, non sans raison, que le général en chef, cédant aux tendances ordinaires du cœur humain, ne manquerait pas de suivre, avec une prédilection toute particulière, les opérations de la réserve, et d'y subordonner en quelque sorte celles des autres corps. C'est ce (jui arriva, même à l'irisu de Moreau i et celte circonstance intlua sur le sort de
la campagne. Quoi qu'il en soit, l'ensemble de ces attU isoo. forces dépassait le chiffre de cent trente- mille hommes.
L'armée impériale du Rhin, chargée de contenir ces troupes et de leur disputer rAllemagne, avait été naturellement partagée en quatre corps destinés à agir sous le commandement suprême du général Kray» dont nous avons déjà parlé. L'aile droite, aux ordres du général Starray, bordait la rive droite du Piliin dans le Brisgaw; elle occupait Freybourg et Olieubourg' ; elle gardait la chaîne de montagnes du Kniebis et les défilés de la Kintzig. Le centre, comrnandé par le feld-maréchal Nauendorf, sous la direct tion du général en chef, était cantonné le long du Rhin, vis-à-vis de Bftle. Le quartier général de Kray était à Donau-Eschingen. L'nilr L^ uiclie, mise sous les ordres du i'eld-maréchal lieutenant Kollowrath, se composait d'une division autrichienne et du corps particulier du prince de Reuss. Cette aile occupait le pays des Grisons et le Woralberg; elle avait de fortes réserves à Singen et à Stokach , sous la conduite du général Sporck. Quant à la réserve, elle était cantonnée à Stuttgard, et non loin de cette ville, sous le commandement du général Guilay, ayant sous ses ordres le prince Joseph de Lorraine. Cette armée communiquait avec Tarmée impériale dltalie par des corps de troupes intermédiaires qui occupaient Bellinzona et Chiavenna. Du côté de la France, la droite de sa ligne était couverte par les contingents mayençais, et par les levées du cercle commandées par le baron d'Albini.
Après avoir fait connaître les positions respectives
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m RÉVOLUTION FRANÇAISE
ATfU 1800. qu'occupaient les différents corps subordonnés à Moreau , et les divisions de Tarinée impériale du Rhin ,
^ corruiiaadée par le général Kray , nous nous bornerons à remarquer qu'au moment où les hostilités allaient de nouveau être ouvertes , notre armée du Danube comptait vingt mille combattants de plus que Farmée impériale, tandis que celle-ci remportait de beaucoup par ses ressources en cavalerie et en artillerie. Cet avantage établissait donc une sorte de compensation en faveur de rAutriche. D'ailleurs, Moreau ne devait pas tarder à être privé du concours d*une portion considérable de son aile droite (Parmée d'Helvétie) : nous voulons parler d'un corps d'armée auxiliaire de dix-huit mille hommes que le général Moncey allait prochainement conduire en Italie, par les routes du Saint-Gothard.
BonaiHirte Bouapartc et Moreau s'entendaient mal : le caracadoptent tère iroid, indécis et méthodique du général de Tar-
«ombtii»iioi» mee du lihm ne pouvait s associer aux conceptions
dUTéniites. ' .
hardies et aventureuses du premier consul.
Bonaparte voulait que Moreau opérât sur la rive gauche du Rhin un mouvement de concentration; que, s'abritant derrière ce fleuve, il réunît les principales divisions de son armée entre Strasbourg et Huniii^^ue; et qu'en jetant quatre ponts de bateaux dans une matinée, il fît franchir le Rhin à ses troupes, de manière à surprendre Tennemi. A la suite de ce mouvement hardi, et à la faveur de la surprise, les masses françaises auraient débouché à travers le Brisgaw et la forêt Noire, dans la direction du lac de Constance et de la vallée du Danube. Sur la route, elles auraient
rencontré une partie des divisions autrichiennes, mais attû isoo. elles les auraient faeilement vaincues et dispersées, et
la liaviùre se serait vue Ciilraînée avant d'avoir pu organiser sa résistance. Cette combinaisuu était loin d'obtenir l'adhésion de Moreau. Ce générai appréhendait avec quelque raison que le chef de l'armée impériale ne se trouvât facilement en mesure de Tattaquer de front au moment qù il tenterait de passer le Rliin ; et, dès lors, il avait à craindre d'engager une bataille dans des conditions mauvaises. Faire entrer en ligne de compte la possibilité de donner le change à son adversaire, et de lui dérober sa propre marche, c^était là ce qui troublait le génie prudent de Moreau; aussi ne voulait-il rien donner à la fortune, sinon ce que la prudence ne peut lui oter. Son plan consistait donc à profiter des ponts de Baie, de Brisacli et de Strasbourg, pour tenter sur plusieurs points dilférents de franchir le fleuve, et pour pénétrer par plusieurs colonnes sur le territoire ennemi. Il espérait qu'en procédant avec cette circonspection méthodique, il parviendrait à attirer sur Brisach et Strasbourg le principal cfTopt de rarnice autrichienne, tandis que luimême, concentrant subitement vers Bâle une troisième colonne, il longerait le Rhin sur la rive droite, et remonterait ce fleuve jusqu'à Schaffouse, où le gros de Varmée française aurait ordre de le traverser à son tour.
Les hommes de guerre se sont partagés dans l'ap- opinion
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preciation de ces deux plans de campagne ; et, s il dem piant nous est permis d'émettre une opinion, nous dirons que, comme il ne suffit pas à une opération stratégique
m RÉVOLUTION PRANÇAISB.
Avril iboo. d'être bien conçue en théorie, et que c'est surtout à l'exécution qu'on la }yii;o, de même il est tel plan habilement combiné qui, pour réussir, doit avant tout être adapté à Tesprit ou au génie particulier du général en chef. Bonaparte (et il sut bien le prouver dans les campagnes de Tempire) connaissait le secret d'at< taqtior à coup sûr l'Allemag-ne du côté du Rluu, et de faire réussir les conceptions les plus audacieuses; mais Moreau I n'étant .point initié à ces hardiesses heureuses, ne pouvait peut-être se charger de les mener à bonne fin. Les plans de Bonaparte et de Moreau n*étaient donc acceptables que d'une manière relative , et eu égard à celui qui devait en surveiller TexécutioD. C'est ce qu'on ne tarda pas à faire entrevoir nu prenHer consul, en le dissuadant de contrarier Moreau, et [de lui imposer d'autorité un système d'opérations auquel il n*aurait point spontanément adhéré. Mieux valait un plan médiocre, suivi avec ime entente sérieuse de la £,^uerre et avec quelque confiance dans le succès, qu'une idée plus brillante, plus fé* conde en grands résultats , mais que les instruments chargés de la réaliser n'auraient point su mettre en œuvre. Bonaparte abandonna donc à Moreau le soin de mener la guerre d'Allemagne selon ses propres inspirations : il lui permit d'agir lentement, mais sûrement; et il se borna à insister pour que l'aile droite fôt, aussi promptement que possible , détachée de l'armée du Bhin et envoyée en Italie. C^était un point convenu. V.ni'm Mureau se détermma à ouvrir la campagne de Tan VIIL Le 5 floréal (25 avril) était le jour assigné pour le
passage du Rhin par l'aile gauche, le centre et la ré- Atra im. serve de Tarméedu Rhin; Taile droite, cantonnée sur ^•^^^^ les confins de la Suisse orientale et septentrionale, ne p^^^^ •
devait elFoctuer son mouvement que lorsque les trois "p^îJJ^JJ** autres corps d'armée seraient réunis à sa hauteur, '^«î*o'e*«»vers la droite du fleuve. En conséquence, l'aile gauche, aux ordres du général Sainte-Suzanne, se porta, sans rencontrer d'obstacles, en avant de Kehl. Pour mieux diviser Tattention de Fennemi, elle manœuvra à la fois dans la direction de Benchen et d'OlIenbonr^; en avant de cette ville, et dans la vallée de la kmtzig;, la colonne française, commandée par Sainte-Suzanne, rencontra une division autrichienne, et la contraignit de se replier, après lui avoir fait subir une perte de douze à quinze cents hommes. Le'général Sainte-Suzaïiiïu prit ensuite position entre Wilftett et Appenvveir, d'où il couvrait la route de Fribourg- (6 fîopéal). Sur ces entrefaites, le centre, aux ordres de Gouvion Saiot-Gyr, avait passé le Rhin à Brisach, s'était emparé de Fribourg, et avait étendu sa gauche jusque vers la vallée de Rintzig, pour relier ses mouvements à ceux de l'aile gauche.
Le général Kray, averti par ces premières opérations, se hâta de concentrer une partie de ses forces entre Fribourg et Offenbourg, et de porter son centre vers Hasslach, à Tentrée des défilés du Hornberg. De ce point, il se trouvait en mesure de faire face, sur sa droite, à Sainte-Suzanne, sur sa gauche, à Gouvion Saint-Gyr; mais une disposition prise par Moreau fit échouer ce mouvement. Dès le 7 floréal, le corps de Sainte-Suzanne repassa le Rhin, et vint,
Avril 1800. par la rive gauche d'abord, ensuite par la roule de Brisach , rejoindre h Fribonrg le centre de rarmée française. A l'arrivée de Sainte -Sussanne, le général Gouvion Saint-Cyr confia à l*aile gauche le soin d*occuper Fribouri^, puis il se porta en avant, dans la direction du sud-est, vers Todnau et Saint-Biaise. En suivant cette route, il se proposait de tourner les positions de l'ennemi, et particulièrement le Vald*Enfer, l'une des plus hautes sommités de la foiét Noire.
Cependaiil le corps de réserve, dont Morcau avait retenu le commandement, venait de franchir le Rhin à Bâie. L'une des trois divisions que comprenait cette réserve, la division Richepanse, s'engagea sur la gauche, dans la vallée de la Wiesen : les deux autres, aux ordres des généraux Delmas et Lederc , remontèrent la rive droite, dans la direction de Seckingen.
Ainsi, de ces mouvements combinés, il résultait que les trois premiers corps de l'armée française du Rhin (le quatrième gardant la Suisse) opéraient autour de Fribourg une vaste manœuvre stratégique, dont le but était de dégager le Brisgaw, et de tourner l'armée ennemie dans la forêt Noire. L'abbaye de Saint-Blaise étant tombée au pouvoir de nos troupes à la suite d*un combat, le général Saint-Cyr, se trouvant appuyé, en arrière, par le corps de réserve, se porta sur Stuhlingen; de son côté, le général Sainte-Suzanne, laissant derrière lui Fribourg, déboucha par le Val-d'Enfer et Lolïingen, et prit position à Neustadt. Le^lO floréal, le centre, l'aile gauche et la réserve avalent franchi la Yutach, et se trouvaient en
CONSULAT. lil
ligne en avant de cette rivière, prêts à donner la main Mai i8uo. à l'aile droite, la partie principale de raniiée, tandis que celle-ci n'attendait que le succès de ce mouvement pour commencer le sien, et déplacer le théâtre de la guerre, de la vallée du Rhin dans celle du Danube.
Le général Kray , qui s'était laissé tromper par les Mwitjwwiit opérations des trois premiers corps, s'aperçut enfin ^'ennemi, du véritable but que Moreau cherchait à atteindre ; et opeiuUMu^ il ordonna à une partie de ses divisions de se replier de l'.mée jusqu'à Donau-Ëschingen, vers les sources du Danube, à vingt lieues au nord-ouest de Constance. Il était trop tard; et le 11 tloréal (l^r mai), à la suite d'un combat qui avait été très-vif, l'aile droite de l'armée française, commandée par Lecourbe, avait franchi le Rhin près de Reichlingen : le même jour, une division de ce corps entrait à Scbaffouse, une autre s'emparait du fort de Hohentviel , sur la route de Schaffouse à Stockach, et le général Kray essayait en vain de couvrir cette dernière ville.
Les combinaisons de Moreau étaient au moment de réussir. L'aile gauche, marchant isolément, débouchait par le Val-d'Enfer, et assurait les derrières de l'armée. Le centre, la cavalerie el le corps de réserve se portèrent sur Engen, entre Scliaflbuse et Stuckach. L'aile droite, à laquelle le reste de l'armée pouvait enfin donner la main, se dirigea sur Stockach, et prit position en avant de cette ville, ayant l'une de ses extrémités appuyée sur Aach, à peu de distance d'Engen, l'autre atlossée à la pointe du lac de Boduian, baie profonde qui s'avance dans les terres, et fait partie, en réalité, du lac de Constance.
138 RÉVOLUTION PRANÇ4ISB.
Mai ifcoû. Un corps autrichien de douz^; mille hommes, aux Bataille* ordrcs du prince de Vaiidemoiit, était chargé de dé-
stogtjch^et fendre Stockach; il était appuyé par des forces nombreuses, artillerie et cavaleriOi que le général Kray avait portées sur ce point. Deux divisions françaises, ' Tune commandée par Vandamme, l'autre par Montrichard, attaquèrent vigoureusement les Autrichiens, et la bataille s'engagea sur toute la ligne ennemie. Après une résistance opiniâtre, le prince de Vaudemont prit le parti de battre en retraite du cdté d'Aach et d*Engen , où se trouvait le gros de Tarmée autri* chienne; mais il fut contraint de se replier avec sa troupe dans une direction opposée , vers Pfullendorf et Moerskirch , laissant au pouvoir de Lecourbe trois à quatre mille prisonniers, ses magasins, et neuf pièces de canon.
A Engen, où se trouvait Moreau, avec la réserve et une moitié de la division Lorges, détachée du corps de Lecourbe, le combat était plus sérieux, et la position des nôtres semblait compromise : trente-deux mille Français avaient affaire à quarante-cinq mille Autrichiens, réunis à la bâte par le général Rray.
Le bourg d'Engen est situé dans la vallée de TAach, bassin resserré, par où s'écoulent jusque dans le lac de Constance les rivières qui, arrosant par mille canaux ce pays tourmenté et accidenté, ne se dirigent ni vers le Rbin, â Touest, ni vers le Danube, du côté de l'est. Engen est entouré de hauteurs boisées qui en rendent l'abord difficile. La plaine qui s'étend en avant du village, vers le sud, était occupée par la cavalerie autrichienne; l'infanterie garnissait les hau-
C0N8UUT. ' 139
teurs : les positions importantes étaient protégées par uoi isoo.
des redoutes et par une puissante artillerie. L'armée française avait à accomplir la rude tâche d'emporter les hauteurs l'une après l'autre,, avant de descendre dans la plaine et d'assurer son triomphe. Inférieare en nombre, eHe avait en outre à lutter contre les dés* avantages du terrain.
Le combat s'en^ag'ea d'abord à Wolteriliiigen, entre l'avant-garde ennemie et la division Delmas. A la suite de plusieurs attaques vigoureuses, durant lesquelles une partie des troupes donnèrent de part et d^autre, et essuyèrent de nombreuses pertes, les positions avancées des ennemis furent emportées. Cependant les Autrichiens occupaient la montagne de iiohenhowen, et, de cette position formidable, ils dominaient le champ de bataille. C'est là que l'avant-garde vaincue vint se rallier. Quinze mille hommes de cavalerie se déployant dans la plaine , en avant de la jiioutagne, en protégeaient les approches. On se battit jusqu'à six heures du soir pour se disputer la hauteur de Hohenhowen; et déjà la division Richepanse, qui luttait sur ce point avec une rare intrépidité, se trouvait débordée par l'ennemi, et dans une situation très-difficile. Vers le mcme temps, le général Kray essayait de percer notre ligne du côté de Welschmgen, tandis que Moreau faisait attaquer le village d'Ëlringen, afin d'opérer une diversion utile. Soudain un puissant renfort vint en aide à Tarmée française, et changea la face des choses. Le centre, aux ordres du général Saint-Cyr, était demeuré en arrière toute la journée, occupé à lutter contre le générât ennemi
uo RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Maiiwt. Nauendorf, et sa marche avait été retardée par de» combats partieb : enfin, ce corps d*armée se présenta
à son tour sur le champ de bataille, culbutant devant lui l'arrière-i^arde ennemie, et cherchant à dégainer la division Uichepanse. C'était le moment décisif ; de part et d'autre on se battit avec une opiniâtreté sans ^le; mais enfin, la division Delmas ayant pu donner à son tour, le Hohenhowen tomba en notre pouvoir, et les ennemis furent contraints de se replier. 11 était dix heures du soir. Le ^énéml Kray, protégé par l'avantage du terrain et par une forte artillerie, se retira en bon ordre dans la direction de PfuUendorf et de Moerskiroh, pour rallier à lui, le plus promptement possible, les débris du corps du prince de Yaudemont, vaincu le môme jour par le général Lecourbe, en avant de SlocLach. Des deux côtés, les pertes avaient été considérables, chaque armée ayant eu huit ou neuf mille hommes tués, blessés ou faits prisonniers. Durant la bataille, Moreau fit preuve de sang-froid et d'énergie; il se montra digne de ses lieutenants et de ses soldats : mais les dispositions qu'il avait prises avant le combat ne furent point heureuses, et on dut s'étonner qu'un chef aussi renommé n'eût pas su tirer un meilleur parti des forces dont il disposait Vainqueur à Stockach d'un ennemi bien inférieur en nombre, Lecourbe pouvait offrir à Moreau, pour la bataille d'Engen, une coopération utile et précieuse : mais le général en chef ne mit point à profit cet élément de succèsj et le quatrième corps, à l'exceptioD de la division Lorges, ne fut pas appelé à concourir à la victoire. D'un autre côté, le corps
commandé par Gouvion Saint-Cyr se trouva paralysé, Maiisoo. une grande partie de la journée, par l'excès de prudence da générai en chef, qui occupa Gouvion à prêter la main aux dispositions de Sainte-Suzanne» tandis qu*ayant tout il était nécessaire d'opérer un mouveruLiiL de concentration sur Engen. Aussi le corps d'armée du général Gouvion ne put-il intervenir que bien tard pour assurer le succès de la journée (13 floréal — 3 mai).
Le lendemain, les Français, vainqueurs à Stockach et à Engen, eurent de nouveau à combattre l'armée *<»»""wi»' autrichienne : l'aile droite marchant en téte, les autres corps la suivirent en s'échelonnaat. La Ion leur des mouvements de Moreau avait permis au général Kray de prendre une position très-forte en arrière de la petite ville de Moesskirch, que dominent des hauteurs, et en avant de laquelle s'étend le vaslij plateau de Krumbach, auquel on arrive par la route d'Engen à Stockach. Moreau ne s'attendait point à une bataille; il n'avait pris aucune disposition stratégique dans ce sens, et ses divisions se trouvaient échelonnées à distance. Cependant l'ennemi occupail; un défilé étroit, couvert de bois, défendu par un ravin profond et par une artillerie avantageusement établie en face de la chaussée de Krumbach, qu'avant tout il fallait emporter. Les Français attaquèrent bravement ; mais ils furent bientôt contenus par les batteries autrichiennes, et par une fusillade dos plus meurtrières. La journée se passa à se disputer un terrain accidenté, facile à garder, où toutes les chances de ruine étaient réunies contre l'agresseur. Pour comble d'embarras,
us RÉVOLimON FRANÇAISE.
Mai 1800. le corps du général Gouvion Saint-Cyr, posté h Neuhausen-Ob-Eke, à quelques lieues du champ de bataille, se maintint dans Tinaction, et laissa tout le poids de la journée retomber sur Moreau et sur Lecourbe. Sur la gauche, la division Lorges, qui gardait les abords du village de Hendorf; sur la droite, à Moesskipch, la division Vantlaiiiiii«\ ot> dans ses rangs, la brigade Molitor, iiiLillipli«"'rent les etiorts et les sacrifices pour contenir les etforts de l'ennemi. La lutte fut meurtrière et opiniâtre : la division Montrichard, qui combattit sur un terrain couvert de bois, rivalisait d*ardeur et de dévouement avec les autres colonnes do l'armée; mais, entre toutes, la division Rirliepanse se signalait par un courac^e intrépide, que ne rebutaient ni les difficultés du terrain, ni les dangers, ni le nombre. Pendant une partie de la journée, les généraux en chef appelèrent à eux des renforts, et firent constamment soutenir les troupes épuisées par des troupes fraîches. Moreau courait d'un poste à l'autre, stimulant le zèle des uns, éclairant le dévouement des autres. La cinquante-septième demibrigade justifiait le surnom de Terrible^ qu'elle avait mérité en Italie. A la, fin, la valeur française prévalut; et, après avoir enlevé Tune après Tautre toutes les positions de l'armée autrichienne, nos soldats bivouaquèrent jusqu'au jour sur le champ de bataille. L'ennemi en se repliant, vaincu mais non découragé, s'arrêta sur les bords du Danube, et s'y retrancha pour une nuit. Cette bataille de Moesskirch, l'une desr plus chaudement disputées de la campagne de Tan VIII, nous coûta plus de trois mille hommes. La
Digitizod by G<.jv.' .ic
perte de rennemi fut évaluée au double; mais tous Mal isoo. les gens de guerre reprochèrent à Moreau, trop sévèrement peut>étre, d'avoir accepté une lutte sur un terrain non exploré, et avant d'avoir dirigé sur le point d*attaque toutes les forces suffisantes (15 floréal — 5 mai).
Le lendemain, l'ennemi, manœuvrant pour passer L'ennemi se sur l'autre rive du Danube, continua son mouvement snHa'rlve de retraite sur Sigmaringen, position déjà occupée da^nï^mbe. par Tarrière-garde de l'archidiic Ferdinand et le corps du prince de Vaudemont. Le corps d'armée du général Gouvion 8aint-Cyr campait à une portée de canon de ce lieu ; voyant rennemi acculé sur les bords du fleuve, dans un renfoncement que forme une sinuosité du Danube, il essaya d'inquiéter le passage. Un combat d*artillerie s'engagea; mais les Autrichiens avaient mis en ligne soixante pièces de canon , et Gouvion Saint-Cyt se trouvait hors d'état de faire taire cette formidable artillerie. Cependant il sollicita la permission d'attaquer, en demandant à Moreau de se porter en avant et de le soutenir. Moreau refusa de se prêter à cette requête de son lieutenant. L'espèce de mésintelligence qui avait failli compromettre le succès de l'attaque de Moesskirch donna encore à l'ennemi, au grand détriment de l'armée française, le temps nécessaire pour achever son mouvement, et se replier sur la rive gauche du fleuve. Ce fut là que Kray réussit à rallier à lui divers corps assez considérables qui arrivaient des bords du lUiin.
Les jours suivants, le gros de l'armée française }^^^ continua sa marche oflensive sur la rive droite, selon
lU RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Mai 1800. que le permettaient les difficultés du terrain et les marécages. De son côté, l'aile gauche, toujours aux
oibiiiive. ordres du général Sainte-Suzanne, descendait l'autre rive du fleuve, et manœuvrait, autant que possible, de concert avec ie centre et la réserve. Quant à l'aile droite, au lieu d'être employée avec le reste de l'armée à poursuivre Tennemi, elle fut détachée vers le Tyrol, pour observer les mouvements du corps autrichien aux ordres du prince de Reuss.
L onnem Cepcodant le générai Kray, qui ne renonçait pas à Danube. Tespcip dc prendre sa revanche, et qui d'ailleurs vou-
i« Bitenwh. préserver de l'atteinte des Français des magasins militafres très-considérables établis à grands frais, le g^énopal Kray repassa le Danube dans la nuit du 17 au 18 (loréal, un peu au-dessous de Riedlin^en, et vint prendre position en avant et en arrière de Biberach. Cette ville est située dans un vallon marécageux, sur la rive gauche de la Riess, rivière profondément encaissée. A droite et à gauche de la Riess, s'élèvent des hauteurs qui la protègent, et couvrent la seule route par où pouvait passer l'armée française : d'un côté, le général Kray avait avantageusement posté dix bataillons; de l'autre, il avait établi le gros de son armée, la droite sur le plateau de Mettenberg, le centre vis-à-vis Biberach, la gauche vers Umendorf. Le gé- . néral Gouvion Saint-Cyr, noblement envieux de la gloire que s'était acquise Lecourbe au combat de Moesskirch, résolut de s'illustrer à son tour par un triomphe. Dans la journée du 19 floréal, il partit de Buchan avec ses deux divisions, força un poste autrichien placé à Obernsdorf, culbuta les dix bataillons
eiiueiiiis cantonnés sur les hauteurs de Biberach, à mû isoo. gauche de la Riess, traversa la ville, et, renforcé par la division Richepanse, gravit le plateau de Mettenberg, sons un feu plongeant d'artillerie et de mousqueterie. Dans le nicrac temps, la division Delmas, arrivant par la route de Pfullendorl', contenait la î^^auche de l'armée autrichienne, et secondait les etïorts du général Saint-Cyr. Surpris de cette double attaque, et convaincu que pour montrer tant d*audace , mal- ^ rînfériorité du nombre , les Français devaient se sentir soutenus par le reste do l'armée, le général Kray abandonna le champ de bataille, et opéra sa retraite sur Memmingen, pour prendre la ligne de l'Uler.
Mais là encore il allait avoir affaire à des ennemis combat
de
intrépidement acharnés à sa perte. Le 10 (loréal, le MflmmingttB, général Lecourbe passa TUler , et marcha sur Memmingeo: les Autrichiens s'étaient retranchés dans une forte position, défendue par trente pièces de canon. Quoique Lecourbe n*eût avec lui que deux régiments de cavalerie, dont il s*était fait escorter pour aller en avant reconnaître le terrain, il n'hésita pas à chari^cr rennemi, et à le chasser du plateau sur lequel il s etait retranché. Ce combat meurtrier, de peu de durée, mais très-glorieux pour nos armes, permit aux Français d'occuper une ligne d'opérations qui s'étendait depuis Kempten jusqu'à la jonction de l'Iller et du Danube. Le général Kray concentra la plus grande situation partie de ses forces dans un camp retranché, sous le ^^^m canon d'Ulm, que protégeait une double tête de pont sur le Danube : ses communications avec le corps
KftVOL. FRANÇ. — CONSULAT. I. iO
116 RÉVOLUTION PRANCAISB.
Mai tsûû. (l'armée qui gardait le Tyrol étaient coupées, et Morenii se trouvait maître de tout le pays com[)ris entre la Suisse, le Tyrol, le cours du Danube et celui de niler, contrée riche et fertile, où rennemi avait laissé
Modm:
à lu l«te d'an corp»
d'anii*-t', va
des magasins immenses. Ce fut alors que, conformément aux ordres du premier consul, et voyant ses
rcji lin lire opérations favorisées par la victoire, Moreau consen- "uiifi. lit enfin à détacher de l'aile droite un corps d'armée de quinze à seize mille hommes, qui, sous la conduite de Moncey, traversa la Suisse, et vint se joindre à Tarmèe dltalie. Depuis le commencement de la campagne, les Français et les Autrichiens avaient laissé en arrière des champs couverts de morts; cinquante mille liommes tués ou l)lessés aflaibli^saient, dans des proportions inégales, le camp de Moreau et celui des ennemis : ajoutons que les fatigues des marches forcées à travers un pays sinueux, coupé de ravins, sillonné en tous sens par des torrents ou dés rivières, hérissé de bois ou de rochers, avaient à la longue épuisé les soldats qui se maintenaient encore sous les armes : de part et d'autre, la troupe aspirait à quelques jours de repos.
Suite des n importait à Moreau de déterminer le général en chef de Farmée autrichienne à abandonner ses retranchements : dans ce but, il manœuvra de façon à faire croire qu'il allait envahir l'électorat de Bavière. Mais le général Kray ne prit point le change, et il n'eut garde de quitter la position qu*il occupait à Ulm, pour descendre le long du Danube et parer à des dangers imaginaires. D'ailleurs, par Teffet des combinaisons hasardées de Moreau, l'aile gauche de
G0N8UUT. U1
l'armée française, toiijoups aux ordres de Saînte-Su- moI isoo. zanne, s'était rapprochée d'Llm, et se trouvait hors d'état d'être secourue par la droite et le centre. Le général Kray résolut de profiter de cette circonstanee favorable pour ses armes, et il fit oerner le corps de Sainte*Suzanpe par des forces supérieures. Les divisions de Taile gauche de Tarmée française furent attaquées séparément, culbutées jusqu'à Eibach , dépostées de la vallée de \a Blau et du village d'Asch, rejetées sur Sonderbuch, et contraintes de se replier sur Blaubeuren. Dans cette position critique, et livré à ses seules ressources, le général Sainte-Suzanne prit le parti d'abandonner momentanément la rive gauche du Danube, et de concentrer ses divisions vers Dischingen. Dans cette position il ût face à l'ennemi, et engagea le combat : le succès de la journée était encore douteux, lorsque le général Saint-Gyr, à la tête des divisions du centre, prit sur lui de se por^ ter au secours de l'aile gauche. Placé inopinément entre un double ennemi, rarchiduc Ferdinand, qui commandait les Autrichiens, craignit de se voir coupé, et se détermina à regagner promptement le camp retranché d'Ulm, après un engagement de douze heures. Le général Sainte-Suzanne le suivit de près, et reprit les positions qu'il avait momentanément perdues.
Le 30 floréal, Moreau se détermina à faire manœu- wvmi» vrer le général Lecourbe sur le Lech, espérant par là *"I"?!!ai*' forcer le général Kray à venir an secours deia Bavière. Les jours suivants, l'armée française continua de s'avancer par sa droite vers les frontières de Té-
U8 RÉVOLUTION FBANÇAiSE.
liai 1800. lectorat, sans cesser toutefois d'observer les Autrichiens devant Ulm. Le général Kray, qui ne voyait
pas ce mouvement sans inquiétude, fit de nouveau «attaquer le corps d'armée de Sainte-Suzanne, qui s'appuyait alors sur riller et sur le Danube, et il espéra que Moreau rétrograderait pour secourir son aile gauche. Les divisions du corps de Sainte^Suzanne, séparément attaquées, opposèrent à Vennemi une rérésistancc opiuialro; mais Moreau ne jug'ea point nécessaire de ralentir son mouvement. Le ^«''uéral Lecourbe se rendit maître de Mindelheim, passa le Lech, marcha sur Àugsbourg, et s*empara de cette ville dans la nuit du 7 au 8 prairial (27-28 mai). Ainsi la gauche de Tarmée française s'appuyait sur mier, et la droite sur le Lech, à Augsbourg et à Landsberg. Ce fut à cette époque que les i^énéraux Gouvion Saint- Gyr et Sainte-Suzanne quittèrent l'armée du Danube : le premier, en alléguant un prétexte de santé, l'autre pour remplir une mission du gouvernement; et tous deux, en réalité, parce qu'ils étaient en état de mésintelligence avec le général en chef, dont les manœuvres souvent fausses, ordinairement conçues en vue d'assigner le plus beau rôle au corps de réserve, excitaient la critique ou la jalousie de ses lieutenants. Le général Grenier prit le commandement du centre, ' en remplacement de Saint-Gyr ; Richepanse succéda à Sainte - Suzanne, et eut sous ses ordres l'aile gauche.
Suite (îes Cependant le général Kray, bien qu'il vît les Franoyviauom. maîtres de la ligne du Lech, de Landsbei^ et uirié^Tm k d'Augsbourg, persistait à croire que Moreau n'avait ■
point l'intention sérieuse d'envahir la Bavière. Il se juiu isoo. borna à renforcer, par Fenvoi de quelques détache* ^^Roth mente, les troupes qui occupaient les points menacés, et il garda sa position d*Ulm. Cette tactique patiente "
réussit. Moreau, qui ne pouvait s'aventurer le long du Danube, en laissant sur ses derrières une puissante armée ennemie, prit le parti d'opérer un mouvement de concentration autour de la ville d'Ulm , et d'éva* cuer Âugsbourg et Landsberg. Tandis que ce nouveau mouvement s'exécuteit, le général Rray fit at< taquer inopinément l'armée française sur son flanc gauche et sur ses derrières. L'archiduc Ferdinand, à la tête de ving^-cinq mille Autrichiens, repartis en cinq colonnes, chargea le corps d'armée de Bichepanse, alors établi sur les hauteurs qui s*étendent entre la Roth et l'Iller. L'aile gauche fit bonne contenance; et le général Grenier, qui commandait le centre, la fit soutenir par la division de Ney. Grâce au concours de cet intrépide général, qui culbuta à la baïonnette une colonne ennemie et lui enleva douze cente hommes, Richepanse se vit en mesure de prendre l'offensive, et l'attaque de l'archiduc échoua complètement. Cet avantage, glorieux pour nos troupes, fut compensé par un échec que l'ailo droite subit dans la môme journée (16 prairial — 5 juin), l'arrièregarde du général Lecourbe ayant été surprise et taillée en pièces près du village de Schnabmijnchen, sur la route de Mindelheim, à trois lieues d'Âugsbourg.
Ces divers événements militaires déterminèrent Morenu
prend posi-
Moreau à la résolution qu*il avait prise de se reporter ^^^^^^ au-dessus d*'Ulm , sur la rive gauche du Danube. In- ^jS^'
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ISO REVOLUTION FRANÇilISB.
Juin 1800. (Icpendamment des difficultés qui ne lui permettaient pas d'attaquer de front l'armée autrichienne, retranchée autour de cette ville, dans une situation inexpugnable, Moreau commençait à voir ses propres soldats dénués de vivres et de ressources, tandis que Fennemi se trouvait abondamment pourvu par les'arri-: vages ^u haut l'alalmal, de la Souabc, de la Bohème et de la Bavière, li importait donc à la fois de faire subsister l'armée française, d'isoler l'ennemi de ses principaux magasins, et de couper sa ligne d^opératiens du côté du Tyrol, où campait encore (on ne doit point l'oublier) un corps d'armée de vin^t mille hommes, aux ordres du prince de Reuss. Les divers mouvements que nécessitait l'exécution de ce plan furent successivement opérés vers le milieu de prairial et dans les derniers jours de ce mois. Plusieurs combats meurtriers furent livrés : sur tous les points où agissait Lccourbc, les Français obtinrent l'avantage; ce brave général reprit à l'ennemi la ville d'Augsbourg. Cependant, sur la rive gauche de l'Iller, Richepanse emporta, après une lutte opiniâtre, le village de Burgrieden, que défendait Varchiduc Ferdinand. Cette affaire coûta un millier d'hommes à l'ennemi. Les divisions du centre obtinrent des résultats moins décisifs. Sur ces entrefaites, Moreau se porta du côté d'Ulm. Par ses soins, l'aile gauche, le centre et la réserve se rapprochèrent du Danube, pour masquer les mouvements de Lecourbe. Bientôt le général en chef se trouva en mesure de masser ses troupes, d'appuyer l'aile droite, et de tenter, en avant d'Augsbourg, un mouvement d'une haute importance, qui consistait à
CONSUUT. 151
jeter la principale partie de ses forces sur la rive TiûuTsôôr droite du Danube. Par T effet de ces dispositions il allait atteindre le but qu'il poursuivait, et qui consistait à tenir l'armée ennemie bloquée dans ses retranchemrats, et isolée, en même temps, du Tyrol et de la Bavière.
Le 27 prairial (10 juin), Tarmée française menaçait
Dillingen par sa droite, et Guntzburg par sa gaucho. La plus grande partie de l'armée autricbionne g;ardait la rive gauche du Danube, le corps principal occupant toujours la ville d'Ulm. Quelques troupes allemandes s'étaient maintenues sur la rive droite du fleuve : elles en furent chassées.'
Le lendemain, Moreau fit reconnaître les bords du Nouveaux
cornli-ils sar
Danube, et disposa tout pour tenter le passai,^e : ' ^'i* ^"d^ÎJ Je nemi avait détruit les ponts jusqu'à Donauwerth, mais ^ les Français reconnurent qu'on pouvait réparer ceux ^° et 'ïe^''" de Blindheim et de Gremheim. Ge fut sur ces deux points qu'ils se déterminèrent à franchir le fleuve. Pendant deux jours, pour faciliter cette opération, on essaya d'opérer une diversion, on tenta de fausses attaques; enfin quelques détachements de l'aile droite, malgré la résistance de l'ennemi , parvinrent à effeotuer le passage. Les Autrichiens ne se découragèrent pas, et ils attaquèrent avec résolution les différents corps de notre armée, à mesure que, parvenus sur la rive opposée, ils cherchaient à se déployer ou à continuer leur marche. Ainsi on se battit à Schowningen; mais l'ennemi, vaincu sur ce point, fut réduit à . se rejeter en désordre sur Donauwerth ; un autre eagagement fort sérieux eut lieu vers Dillingen. Les di-
Juin 1800. visions Montrichard et Gudin, aux prises avee des
forces considérables près du village de Brindheiin, furent d'abord ébranUks; mais bientôt elles reprirent l'otlbnsive , et reouemi fut repoussé dans la direction de Dilliogen ou poursuivi jusqu'à Gundelfingen. Nos troupes eurent ordre de s'avancer entre Hochstedt et Dillingen, pour couper la ligne autrichienne; et ce mouvement fut exécuté avec autant d'audace que de bonheur. Cependant le général Kray, surpris par la marche rapide des colonnes françaises, fit appuyer, par sa cavalerie et son artillerie légère, les débris des corps autrichiens vaincus à Hochstedt et à Dillingen. L'ennemi se rangea de nouveau en bataille dans une plaine qui s'étend entre la Breuz et le Danube. Il était cinq heures du soir. Le combat fut long, et les Autrichiens eurent d'abord l'avantage. Mais les régiments français, qui avaient plié, furent ramenés sous le feu, et ne tardèrent pas à culbuter l'ennemi. Pendant cette • lutte opiniâtre, le rétablissement des punts du Danube s'achevait, et d'autres divisions françaises continuaient à franchir le fleuve. Moreau , qui s'était porté sur la rive droite, jugea convenable d'en finir avec les différents corps autrichiens qui étaient engagés contre lui, avant que le général ennemi les lit soutenir par le gros de son armée. A huit heures du soir, toutes les dispositions étant prises , les Français recommencèrent Vattaque avec une vigueur nouvelle. Les Autrichiens, menacés par Morèau et Lecourbe, resserrèrent leur ligne pour résister au choc, et la bataille se prolongea fort avant dans la nuit. A onze heures, l'infanterie autrichienne, aux pnâcâ avec la division Uecaen, lâcha
CONSUUT. ^ , 153
pied, et laissa sans appui la droite de la cavalerie; joinisoo.
le village de Gundelfingen fut emporté à la baïonnette par la trente-septième dcnii-brigade; la cavalerie ennemie repassa la Brenz en désordre, et la victoire des troupes françaises fut consommée (30 prairial — 19 juin).
Ainsi Tannée de la république , combattant sur le
terrain d'HochstecU et sur les deux bords du Dcuiube, effaça la taclie qu'avait imprimée aux armes de la France la défaite subie autrefois, dans les mêmes lieux, par Tallard et Marsin , les deux lieutenants de Louis XIY. Les temps étaient changés. Moreau et Lecourbe, ces jeunes chefs qui ne devaient leur fortune qu'à leurs services, remplaçaient, à la IcLe de nos soldats, les courtisans de Versailles: et, pour faciliter leur tâche, le prince Eugène et Marlbnrnuo^h, son digne émule, ne pouvaient plus travailler à détruire la fortune de la France.
Dans la nuit du SO prairial au messidor, Tar- i/armée mée française acbeva de passer sur la rive droite du frSitîe Danube; l'aile gauche, aux ordres de Richepanse, resta sur 1 autre rivo. du côté de Tlller, pour tenir en échec la ville d'Ulm. Ëile eut ordre de se rapprocher du camp retranché, et d'observer tous les mouvements du général Kray, soit qu'il voulût se maintenir dans la place, soit qu'il cberchât ù opérer sa retraite.
Mais déjà, à la faveur de la résistance de ses troupes, et pendant les combats de la veille , le général Kray avait quitté sa position, et s'était porté, sans être inquiété par Tarmée française, à laquelle il avait dérobé sa marche, entre Âlbech et l'abbaye d'Ëlchingen,
154 RÉVOLUTION PRANÇAISB
Avrflisoo. à trois lieues d'Ulm. Marchant ensuite par son flanc gauche, il avait précipitamment franchi le Danube au-dessous de Tembouchure du Lech , pour rallier à lui le corps du général Meerfeld à Augsbourg, et pour couvrir Télectorat de Bavière. Le A messidor, la principale forco do Tarmée ennemie prit posilion à Nordlin^en, après avoir été faiblement inquiétée dans ses mouvements: la pluie tombait par torrents, et rendait les chemios impraticables à l'artillerie française. Le 5 messidor, le général Kray fît suivre à son infan* terie la direction de Monheim : il était parvenu à gagner une marche sur i aiiaée de Moreau. 11 en était là, lorsque les événements dont l'Italie venait d'être le théâtre ayant été portés à sa connaissance, il jugea nécessaire de demander à Moreau une suspension d'armes. Le général français, ignorant ce qui s'était passé par delà les Alpes, refusa d'accéder aux propositions d'un ennemi vaincu et décourag'é, et il continua, par un double mouvement, de menacer la Bavière et de poursuivre Tarmée autrichienne, cam^e Nous allons maintenant reporter nos regards sur une lutte non moins digne de l'attention de la postérité , et à l'issue de laquelle étaient attacliées ia Ibrtune de Bonaparte et l'indépendance du pays.
On a vu plus haut que le premier consul, pour éluder une disposition textijelle de la constitution de Tan VllT, qui ne lui permettait pas de se* mettre è la tète des troupes, avait donné au mfnistre de la giurre le commandement ofliciel de l'armée de réserve, mais en même temps il s'était promis de se rendre au quartier général et de tout diriger par lui-même.
CONSULAT. m
Le 28 gonmiial (18 avril), Bertliicr prit à Dijon le Avril mo. commandeniont de rarmée de réserve : celle-ci conip- Fomauoa tait alors trente-deux mille hommes sous les armes, té^na, et déjà oantoimés daos les départements de la Gôted^Or, de Saône-et-Loire, de la Haute-Marae et du Rhône. Près de ving^ mille hommes étaient en marche de différents points de l'intérieur, et devaient se trouver réunis au reste de l'armée dès les premiers jours de floréal (la fm d'avril). Ces contingents se composaient en partie des troupes que l'on retirait de la Vendée pacifiée. La moitié de Tarmée de réserve se composait de conscnLs; hkus ces jeunes G;ens, pleins d'ardeur et d'cnthousiasiue, étaient de ceux qui devaient faire repentir TAutriche de son imprudente confiance. Les fonds manquaient d'ailleurs : on n'avait réussi qu'à grand*peine à rassembler quelques approvisionnements; on n*avait point de moyens de transport, l'artillerie n'était pas attelée; les objets d'habillement et d'équipement, les armes et les munitions, étaient loin d'ôtre en quantité suffisante. C'est ce qui excitait à un haut degré les plaintes de Berthier; et, ^ dans son injustice, ce général s*en prenait à Gamot. Bonaparte avait trop à cœur le succès de la campagne pour ne pas faire droit, autant que possible, aux réclamations de Berthier ; et la On de germinal , aussi bien que le commencement de floréal, furent consacrés à ce soin important. Par ordre du premier consul, le général Murât, son beau-frère, vint prendre, sous les ordres de Berthier, le commandement de la cavalerie; et le général Marmont, officier de grande espérance, déjà connu par la campagne d'Egypte, se
Avril 1800. rendit également à Dijon pour diriger et orfraniser Bonaparte rartiUerie. Enfin, ce qui contribua plus encore à ras- ^et'vN^''' garer Berihier et la France, c'est que Bonaparte lui-
prendre le , . / . i
^"ZTTdt ^^^^ ^ ®^ route pour vemr présider aux pro- ^ r^^rve^ ° cbains événements de la guerre. Pendant son absence»
la présidence du conseil d'Etat fut attribuée au consul Cambacérès; radjuiHisiialioii des lin;iiices fut remise au consul Lebrun, Ces deux hommes d'État furent d'ailleurs prévenus qu'en aucun moment ils ne devaient perdre courage; et que si les circonstances paraissaient difficiles à Pintérieur, Bonaparte reviendrait à Paris comme la foudre, et conjurerait les dangert^. Les frères du premier consul eurent confidentiellement mission de surveiller l'administration générale, et de donner secrètement avis au quartier général de toutes les complications qui pourraient se manifester.
opératioDB L^s momcnls ne permettaient aucun retard. L'cn- ^îiîie.*"*^ nemi, n'étant point entré de moitié dans les combinaisons de Bonaparte, ne s'était nullement soucié d'y concourir; et le baron de Mêlas avait, dès le 17 germinal (6 avril) , attaqué vigoureusement et avec suoeès les avant-postes de Tarmée d^Italie. Débordé sur la droite et vers le centre par des forces beaucoup supérieures aux siennes, Masséna n'avait pu tenir jusqu'au bout dans ses positions. Après avoir opposé aux Autrichiens, pendant plusieurs jours, une défensive habile et souvent victorieuse , il n*avait pu empêcher Masséna Mélas dc séparcr la droite de son centre, et son centre est ^nn^traini g-auclic. Eufm il s'était vu contraint, en dépit de ses efforts courageux, de se jeter dans Gènes avec les
CONSUUT. 181
- douze mille hommes, aux ordres du général Soult , Avril isoo. qui formaient l'aile droite de l'a nuée. Sept on huit mille combattants, encore rassemblés sous la conduite do Suchet, avaient été rejetés du côté du Var, et disputaient pied à pied les montagnes du comté de Nice, tandis qu*une division de six mille hommes, commandée par le général Turreau, était ( hargce de défendre les vallées des hautes Alpes du côté de la France.
Le 3 floréal (23 avril) , M asséna mandait à Bonaparte que, fidèle à ses ordres, il se ferait un point
d'honneur de tenir dans Gênes jusqu'à la dernière extrémité, s'obslinant à lutter contre la puissante armée de Mêlas, et à refuser toute espèce de capitulation; il ajoutait : « Ma position est une des plus malheureuses et des plus critiques dont on puisse se faire une idée : Vennemt 8*est emparé de tous les moulins des environs de la place; il a coupé l'aquednc qui faisait tourner ceux de la ville.... Je pourrais ici , en continuant la réduction des rations et en faisant manger des légumes, tenir encore dix ou douze jours, et peut-être quinze. Mais je vous en conjure, citoyen consul, venez à notre secours! La poignée de braves que je commande mérite bien, par sa constance et son dévouement, toute votre sollicitude. »
Le départ du premier consul pour l'armée de réserve n*avait point suffi pour faire comprendre à TÂutrîche toute Fimportance de cette armée; elle ne s'inquiéta pas davantage lorsque, le 12 floréal, le quartier général fut transféré de Dijon à Genève, Cependant l'avenir de la campagne était là.
1SB A&VOI«imON FRANÇAISE.
Avril 18Û0. Si l'on jottc iiii rog^ard sur la carte depuis StrassuuaUon bouTiT lustiu aiix Aiteniiiiis, en passant i)ar les vaîl^^es étm^tàÊ- ®' Danube et par la chaîne des Alpes, on
beii!g«nu!tM. ^ compte, du premier coup d'œii, de la situation respective de la France et de l'Autriche à l'ouverture des hostilités et au' mois de floréal an VIII. L'Autriche était prépondérante, par ses récentes victoires, en Allemagne et en Italie; mais la France, après avoir pris sa revanche à Zurich, gardait la Suisse, et c'était là pour elle une position stratégique d'une valeur immense, un avantage que Fennemî parviendrait dillicilement à balancer, eût-il déjà franchi le Var. Entre les armées de Kray et de Mêlas, séparées par le vaste plateau 4e la Suisse, aucune communication n'était possible qu'au moyen de détours et de circuits très-prolongés par les vallées du Tyrol et les forêts de la Bavière. Dès lors tout concert était presque impossible, et chaque armée impériale devait agir isolément, obligée de vaincre à tout prix, et ne ' pouvant, en cas de défaite, s'appuyer sur une armée plus heureuse. Pour Bonaparte, la situation était tout autre : la Suisse formait naturellement le nœud de ses opérations; de cette position avancée, qui coupait en deux les forces de l'Autriche, il pouvait donner une main à Moreau, l'autre à Masséna, et garder encore l'avantage inappréciable d'avoir les frontières de la France couvertes du côté de Test. Moreau victorieux, l'armée d'Italie devait être facilement aidée ou appuyée. La réserve de Genève, d'ailleurs, fournissait au premier consul les moyens de secourir ses deux lieutenants, et de porter lui-môme, à volonté, la guerre
8UP Vnn des points de l'Italie et de l'Allemagne quo Mm ihoo. l'ermcmi no pouvait garantir à temps. C'est là ce qui eciiappait à TAutriche : le conseil aulique comptait sur rimpossibilité de franchir les Alpes, couvertes de glaces et de neige : il ne voyait dans la réserve qu^un corps d'observation dont il ne fallait pas s'inquiéter; il ne pouvait admettre que Bonaparte; retenu sur le territoire français par les nécessités du gouvernement, consentît à s'aventurer dans les montagnes, et à laisser derrière lui le champ libre à la Vendée, à l'Angleterre, aux partis. Or, le 18 floréal (8 mai), le pre- ^««f»^* mier consul entra à Genève, au bruit des acclamations de la population et de Tarmée. Un singulier enthousiasme avait saisi le pays; il s'y mêlait quelque chose du patriotisme de 1792, et aussi de l'ancien esprit chevaleresque des jours monarchiques : on pariait pour la frontière, on s'armait, en invoquant l'honneur. Les jeunes gens se paraient de brillants uniformes comme pour un tournoi; les femmes du monde, déjà reines de l'opinion, dans la société à demi restaurée, encourageaient leurs époux, leurs fils à se rendre dan^ les camps pour y chercher des occasions de gloire. 11 était peu question de la patrie menacée, mais beaucoup de lauriers à conquérir, de victoires . à remporter : de jeunes gentilshommes, les Ségur, les Beaufremont, les Noailles, les Caulaincourt, prenaient les armes, et se préparaient à verser leur sang sous les yeux du premier consul. L'heure des combats et des sacriOces était venue.
Les Alpes séparent la France de l'Italie; entre la ODTertnn Suisse et le Piémont, elles forment un vaste plateau campagne de
Digitizod by G<.jv.' .ic
Mai 1800. couronné de glaciers éternels, coupé de vallées pro- ^inrmée foudes, tout parsemé de torrents, de précipices, de - . roches ardues et inaccessibles , et que des armées ne
PréiimmaireA . , . .
pam^ dea S'^uraieiit franchir sans être animées d'une généreuse AipM. pcrsévérnnce. Annibal le premier se fraya un chemin à travers ces sommets couverts de forêts et de neige; guidé par les montagnards allobroges, il accomplit la merveilleuse tentative d'un passage que rien n'empêcha, ni la nécessité de transporter des bagages, ni le pas lourd des éléphants, ni les obstacles de la maladie, du froid et des armes. Les siècles avaient transmis aux siècles le souvenir de cette campagne; et François I«r, à son tour, en avait gardé la mémoire, le jour où il entreprit avec succès de passer par les mêmes roules, et de braver des dangers devenus moins sérieux. Par quelle déternuualion hardie Bonaparte se jetterait-il sur les traces de ses devanciers, et oserait-il tenter les mêmes travaux? L'Autriche n'osait croire à tant d'audace. Victorieuse en Italie , elle tenait en ses mains la clef de ces passages que le voyageur lui-môme ne peut suivre en sécurité, et elle attendait, sur les revers des montagnes, les insensés qui se hasarderaient à les franchir.
Trois routes s'ouvraient à Bonaparte, au milieu des Alpes. L'armée pouvait se frayer un chemin à travers le Simplon, en remontant la vallée du Rhône, et en descendant les pentes escarpées qui se terminent au lac Majeur ; à l'extrémité opposée de la grande chaîne, elle pQuvait pénétrer en Piémont par le mont Genis. Enfin, entre ces deux points éloignés, 8*offraient à elle les passages ardus et périlleux du mont
Saint-Bernard. Par cette voie, on entrait dans ia val- uai isoo. lée d'Aoste. De ce côté aussi , Tentreprise semblait présenter des difficultés moindres. U ne fallait, à des
hommes exerces ou rompus à la fatigue, que sept heures juiur atteindre le point culminant de la route, et trois heures pour en redescendre. Bonaparte, dont la détermination était prise depuis longtemps, mais qui avait eu soin d'en garder le secret, fit connaître à l'armée qu'elle devait se préparer à entrer en Italie par ia route du Saint-Bernard.
Le quartier général du premier consul ayant été Paç^sa-o établi à Lausanne, le général Marescot eut ordre d'ex- st - Bwnard. plorer la montagne et de s'assurer s'il était possible * de la franchir. Quant cet officier vint faire son rap- *'*Aipi»!*' port, il énuméra les obstacles du chemin, les dangers de l'entreprise : « Peut-on passer? lui dit Bonaparte. — Oui, général. — Eh bien! partons. « Et l'ordre du départ fut immédiatement donné.
La division Lannes, formant l'avant-garde , ouvrit la marche le 24 floréal (44 mai); la division Berthier, placée au centre, hi suivit de très-près. Le premier consul ne quitta Lausanne que le 27 floréal, se toiiant à l'arrière-garde, et surveillant par lui-même tous les détails de l'opération. La réunion des trois corps constituait une masse d'environ soixante mille hommes, la plupart conscrits et à peine endurcis aux premières épreuves de la vie militaire. La force de l'armée impériale , alors occupée à faire ia guerre en Italie, s'élevait à plus de cent mille hommes, dont quatorze mille de cavalerie. Trente-quatre mille étaient disséminés dans les places de l'Istrie, de la Romagne,
R£V0L. FHAMÇ. ~ CONSUI.AT. I. Il
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Maii8(Mi. de la Toscane, (!<• la Lombardie, du Piémont et de la Ligurie. Le général OU, l'un des principaux lieutenants du baroa de Mêlas, bloquait, avec une division de vinf^-cinq mille hommes, les remparts de Gènes, à Tabri desquels se tenaient renfermés les douze mille hommes de Masséna, déjà épuisés par la fauii. M. de Mêlas, h la téte d'une division do seize mille combattants, manœuvrait pour enlever à Suchet les villes et les vallées du comté de Nice. Le reste de .rarmée, sous le commandement des généraux Wukassôwich, de Rains et de Haddick, était réparti, en détachements plus ou moins nombreux, depuis le lac Majeur jusqu'à Coni. Amsi, la moitié de la division Wukassôwich, forte do sept à huit mille hommes, gardait le Saint- Gothard, sous Bellinzona ; l'autre moitié, le Simplon, sous Domo-Dossola. Trois mille hommes, aux ordres du général de Briey, étaient établis près d'Ivrée; leurs avant-postes se tenaifut au pied du grand Saint-Bernard, et deux ou trois co mpagnies garnissaient le lort de Bard qui ferme la vallée de la Dora-Baltea, pariaquelle Bonaparte allait descendre. Le général Lamarseille avec quatre mille hommes, et le général Nimptsh avec un corps de force à peu près égale, étaient eliargés de contenir la division Turreau du côté de Pignerol et de Suze, et, en outre, de défendre les vallées de la Dora-Reparia et du Glusoue; les Pié* montais et un gros corps de cavalerie gardaient les vallées du Pô, de la Vraita, de la Maira, de la Stura et du Gesse. Quelques bataillons tenaient garnison à Turin; enfin, une division piémontaise, forte de dix mille hommes, servait comme auxiliaire sous les
CONSULAT. les
drapeaux de rAutriche, mais ne prêtait contre nous à Mai mo. rcnnenii qu'un concours douteux et dépourvu de sympathies (4).
L'armée française, engagée dans les sentiers de la montagne, au milieu des rochers et des glaces, se montrait animée d'un dévouement admirable. La température était froide. La neige et la grêle tombaient comme dans les mauvais jours de l'hiver. De Lausanne à Saint-Pierre, village situé au pied du Saint- Bernard, la route avait été praticable. A Saint-Pierre commencèrent les difficultés. La plus sérieuse, celle qui devait paraître insurmontable, était, sans contredit, la nécessité de transporter l'artillerie. La prévoyance des généraux Marmont et Gassendi, chargés des détails de cette * arme, avait imaginé des moyens ingénieux ; on avait construit à Auxonne des affûtstraîneaux; en même temps on s'était pourvu d'un nombre considérable de petites caisses de peu de poids, remplies de munitions et de cartouches, et qui étaient portées à dos de mulet. Ou démonta les affûts, les caissons, les voituces, pour les traîner pièce à pièce : chaque bouche à feu, détachée de son attirail, fut placée dans des troncs d'arbres creusés, et les soldats, s'attelant par centaines à ces lourdes masses, les faisaient avancer à force de bras. On a dit que l'orgueil de vaincre les difficultés de la nature soutenait leur patience, aiguillonnait leur zèle : il serait plus exact de constater que d'abord il fkllut employer la menace. Mais bientôt l'honneur fut seul invoqué : le
(i) Mémoires de H. le duc de Belluoe; Paris, 1846.
m HËVOi.UTtON FRANÇAISE.
Mai 1800. premier codbuI ayant promis une gratification de cinq cents francs par bouche à feu, cette offre affligea nos divisions, qui la refusèrent : » Tout passera, disaient
« les soldats; mais point d'argent! L'argent diniinuc- « rait riioriiieur, et il nous faut l'honneur tout en- « tierl » Au milieu des labeurs de la marche, pendant que les éléments agrandissaient par leur résistance la puissance de Thomme, lorsque, de temps à autre, quelques symptômes de découragement se manifes- . taient, la musique jouait des marches giierriorcs, les soldats entonnaient la Marseillaise^ les tambours battaient la charge, et Tarm^^o sïdançait en avant comme pour vaincre. Sur le flanc des montagnes elle suivait un chemin longtemps frayé par les pâtres, large de deux pieds à peine, et serpentant le long des rochers ou des abîmes. Partout s'oflrait le gigantesque spectacle d'un paysage d'hiver au cœur des Alpes ; la terre apparaissait nue ou désolée; les torrents roulaient' avec fracas des rochers et des arbres déracinés; on entendait au loin le bruit des avalanches et de Touragan. Mais rien ne rebutait le soldat français, ni les obstacles de la roule, ni la neige, ni la faim : la grandeur de la scène augmentait son enthousiasme, et il s*enorgueillissait de triompher de la nature comme d'une ennemie.
A douze cents toises au-dessus du niveau de la mer, sur un plateau borné de tous côtés par dos montagnes, s'élève le célèbre iiospice que fonda, vers le X' siècle, Bernard de Mentlion,arcliidiacred'Aoste. Les pieux cénobites qui habitent cette retraite, si rare-« ment visitée par le soleil, ont consacré leurs jours et
leurs veilles à secourir les voyageurs, et à veiller à isooJ la sûreté du pèlerin. Sur ces hauteurs, couvertes de
frimas éternels, aucune plante ne fleurit, aucun animal sauvage ne cherche un refuge : la religion chrétienne y est seule debout, la charité y étend ses racines vivaces; les moines, que décime promptement la du* reté du climat, sont heureux, en attendant la mort, de parcourir les sentiers ou de fouiller les neiges pour leur soustraire quelques victimes. Ce jour-là, 25 floréal (15 mai), ils eurent pour hôtes les lieutenants et les compagnons d'armes de Bonaparte, et les jours suivants ils accueillirent tour à tour les divisions de Tarmée qui se succédèrent. Par les soins du premier consul, des vivres avaient été d*avanc6 emmagasinés dans le couvent, et les soldats purent se reposer durant quelques heures, et reprendre les forces dont ils avaient besoin.
Âu rappel du tambour, les bataillons se formèrent de nouveau, et les soldats se préparèrent à endurer d'autres fatigues : ils saluèrent en passant l'église de rhospice, ils étreignirent dans leurs rudes mains celles des moines catholiques, et l'action bienfaisante de la
charité sembla les avoir réconciliés avec la croix
cette croix que la république française avait arrachée et profanée. Bientôt ils atteignirent les débris d'un temple que les Romains superstitieux avaient élevé à la divinité protectrice des montagnes, à Jupiter •Paninus; enfin ils longèrent un petit lac aux eaux glacées, et ils se trouvèrent hors des limites du Valais, sur le versant italien du mont Saint-Bernard.
La descente était pénible et dangereuse, le sentier
Mai 1800. glissant; les hommes et les chevaux ne pouvaient se tenir sur leurs pieds; le poids des -lourds caiiuus entraînait les soldats chargés de les retenir sur la peute, mais par bonheur le chemin commengait à être plus uni et plus largue : une partie de Varmée se laissa glis> ser le long de la route, couverte d'une neige durcie; et, par ce moyen hardi, elle parvint plus promptement aux pieds des escarpements. Ainsi s'opéra la descente, et ce fut à travers ces dangers d'une espèce nouvelle que nos soldats mirent enfin le pied en Italie. Le passage du Saint-Bernard, commencé le floréal, était entièrement terminé , au bout de huit jours, par les différents corps de l'armée française. Dans ce conilit d'ardeur et de dévouement, les bulletins mentionnaient avec éloge la division Loison, la 49^ légère de la division Monnier, la 24^ légère, les 4r8« et 96« de ligne de h division Chambarlhac. La division Chabran, de son cuté, avait eflbctué son passage par le petit Saint-Bernard, et n'avait pas tardé à se mettre en communication avec l'avant-garde dans la vallée d'Âoste.
rrixe Le 25 floréal, Lannes culbuta devant lui quelques postes avancés de l'ennemi ; le 26 , il se porta sur la ville d'Âoste , défendue par un bataillon honi^rois : cette troupe essaya de résister, mais elle fut vigoureusement chassée de ses positions. Les jours suivants, Tavaq^arde continua sa marche sur îvrée, rendezvous général assigné aux différents corps. L*armée suivit la vallée de la Dora, et soudain s'offrit à elle un obstacle imprévu. Entre deux montagnes, séparées par le lit du torrent, s'élève la petite ville de Bard, et, sur
un rocher de forme pyramidale qui la domine, on
distingue une citadelle qui protège la route et ferme la vallée. L'ennemi occupait cette inipcnlaiite position; il l'avait fortifiée, et les batteries autrichiennes , habilement croisées, ne permettaient pas de tenter le passage. Cependant il était impossible dé s'écarter de la route, la seule (jui fût tracée; et l'armée française 8*arrêta. Les Autrichiens étaient maîtres de la ville : ils en furent chassés, mais ils se replièrent dans la citadelle , et nos soldats ne pouvaient les suivre bans être immédiatement écrasés par le canon. Le ^énie de la France ne recula pas devant cette difficulté im* prévue. A l'exemple d'Annibal, nos généraux firent tailler le roc; on ouvrit dans la montagne d'Albaredo une sorte d'escalier, par lequel on fit filer les lionimes et les chevaux : mais cette voie était impraticable pour l'artillerie , et celle-ci devait nécessairement traverser la ville de Bard. On attendit la nuit; on entoura de paille les roues des voitures et des caissons ; le chemin fut couvert de fumier, de matelas, de tout ce qui pouvait amortir le bruit du transport; et rartillerie s'aventura par cette roule. L'ennemi, que le silence trompait, était loin de s'endormir dans une fausse sécurité. Il éclairait la route au moyen de pots à feu et de fusées, puis il faisait, presque au hasard, pleuvoir les boulets et la mitraille dans la direction de la ville. Les Français perdirent quelques hommes, mais ils passèrent, et le commandant autrichien s'en aperçut à peine. Cette opération fut décisive, et notre avantgarde arriva sous les murs d'ivrée. Un détachement contiftia d'assiéger le fort de Bard.
ifaiiBoo. Ivrée était défendu par le général autrichien de Pr..c Briey. La division Lannes, sans artillerie, sans oavalerie, no pouvait entreprendre une attaque régulière;
mais le chef intrépide qui la comiiiainlait prescrivit de tenter l'escalade. A un signal donné, la ville et la citadelle furent attaquées; on arracha, on brisa, on firanchit fraises, palissades, barrières; et la citadelle fut emportée à la baïonnette par un bataillon de la ââ« demi-brigade : bientôt les portes de la ville furent enfoncées ou détruitesà coups de hache, et nos lioupes se précipitèrent par tous les passages ouverts devant elles. Ainsi la ville d'ivrée tomba au pouvoir des républicains avec trois cents prisonniers et quatorze canons, et les débris de la garnison prirent la fuite dans la direction de Romano.
Procinmation « Soldatsî dil Ic j^éuéral Lannes à ses braves com- Lannes. « paguons , VOUS coinbattez pour la liberté et pour la « gloire: l'armée, qui vous a placés à son avant-garde, « a les yeux sur vous.
m Des guerriers français fourniraient-ils à un peuple « ami des raisons légitimes de les accuser ? Aurions- « nous associé à nos travaux des hommes qui redou- « tent plus les privations que la honte ?
« Soldats! nous marchons pour cueillir de nou- •r veaux lauriers Je renverrai sur les derrières de « Tarmée le camarade indigne qui se souillera d'une « atteinte aux propriétés.
« Il expiera dans l'inuUlité et le mépris le crime w d'avoir compromis le nom français, qui fut confié « si grand à notre courage (1). »
(1) Proelamation du 4 prairial. ^
Deux jours aprôs, la vaillante avant-garde continua j^iui isoo. de marcher et de vaincre. Un corps ennemi , formé ^^^^^ d'environ cinq mille fantassins et de deux mille quatre cents hommes de cavalerie, 8*était retranché près de Romane, sur la rive droite de la Ghinsella ; son front était hérissé de canons et de redoutes; le pont était défendu par une forte batterie : la 6e légère le franchit l'arme au bras et au pas accéléré. Bientôt deux régiments ennemis, se précipitant sur elle, la contrai- ^irent de reculer; mais elle revint à la charge en pénétrant dans le lit de la rivière , et en tournant la position de l'ennemi. Arrivé sur l'autre bord du torrent, elle eut de nouveau à combattre; mais elle chassa devant elle la cavalerie autrichienne, et bien* 'tôt la lutte, devint plus vive sous les murs de Romano. Deux régiments de notre cavalerie chargèrent vigoureusement l'ennemi, et vers le soir, les Autrichiens abandonnèrent le champ de bataille, couvert de morts (6 prairial). Le lendemain, Tavant-garde française prit position à Chivasso, à six lieues de Turin,
Sur ces entrefaites, les opérations de Farmée de G«mb«tde réserve étaient fort à propos secondées par les mouvements de Turreau. Ce général, qui manœuvrait dan^ les hautes vallées des Alpes , venait de descendre vers Suze, et de forcer danç ses positions le général ennemi Lamarseille (2 prairial). Cette affaire coûta aux Autrichiens dix-huit cents hommes tués , blessés ou pris. Les jours suivants turent employés à , des combats moins heureux , mais qui du moins opérèrent une diversion utile.
Mai 1800. Ainsi le baron do Mêlas, occupé à nous combattre dans le Piémont et vers la LiG^-iirie, apprenait coup sur coup le passage imprévu de l'armée française, et les affaires d'avant-postes qui ouvraient de nouveau à Bonaparte les routes de Tltalie. Naturellement trompé par les apparences, Mêlas fut convaincu que le plan du premier consul était de marcher sur Turin et sur Gènes, et de dégager à la fois l'armée de Masséna as siégée dans cette dernière place et la division Suchet, tenue en échec, dans le comté de Nice, par des forces supérieures. Telle était aussi Topinion des généraux français, et Berlhier lui-même ignorait encore le secret de Bonaparte.
Bomptrte Or le premier consul avait ses desseins, et per- •nr Miia». sonne n'avait pu en pénétrer la hardiesse. Après avoir suivi de près, avec le gros de Tarmée de réserve, les mouvements du corps de Lannes, i) était entré à Iviie le 6 prairial, le jour même du combat de Romano. Sur-le-champ il prescrivit à Lannes de se maintenir à Ghivasso, d'où Turin était menacé; il manda à Turreau de manœuvrer sans relâche entre Turin et Suze, et d^attirer ainsi, du côté des Alpes, toute l'altention de l'ennemi. Pour lui, au lieu de se rapprocher de (iènes, et d'essayer de mettre entre deux fenx l'armée de Mêlas et celle du général Ott, il résolut de marcher sur Milan et de recommencer la conquête de la Lombardie, pendant que TAutriche rêvait celle du Dauphiné et de la Provence. Par ce moyen, il se proposait de couper les communications de Mêlas avec Vienne, d'enlever les magasins de l'armée impériale, et de contraindre cette dernière à
CONSULAT. tTI
revenir sur ses pns, et à courir, dans une posilinn mal Moi lâoo. choisie, tous les risques d'une bataille. Dès le 7 prairial, au'lever du jour. Tannée se mit en marche pour exécuter ce plan de campagne. La nouvelle ^vantgarde fut placée sous les ordres du général Murât, ofïicier brillaiil, et digne émule de Lannes. Vers le aièiiie temps, le corps de dix-huit mille honmies, que Bonaparte avait voulu distraire de Taile droite de rarmée d'Allemagne, s'avançait à marches forcées , à travers la Suisse et les défilés du Saînt-Gothard, pour venir prêter la main au premier consul. Le général Moncey, capitaine éprouvé par dix ans de guerre, était à la téte de cette division ; c'était le moment où Moreau, qui depuis un mois avait ouvert la campagne du côté du Rhin, rejetait devant lui, vaincus mais non découragés , les soldats allemands et le feld-maréchal kiay, leur chef, char^^ s de couvrir ce fleuve.
MuraL s'empara de Verceil, franchit la Sésia , et poursuivit sa marche jusqu'au Tessin, sans rencontrer de sérieux obstacles. Le premier consul le suivait dè près, et arriva à son tour près du Tessin dans la ma^ tinée du 11 prairial (31 mai). Ce jour-là le général Lannes, qui avait reçu des ordres nouveaux, abandonna ses positions de Ghivasso, et se porta à son tour sur la route de Verceil. Les Autrichiens, qui venaient d^entrer à Nice, et qui s'enorgueillissaient de cette conquête, apprirent bientôt, par les divers mouvements de rannéc française, que désormais le nœud de la campagne ne pouvait être donoué qu'à Alexandrie ou à Milan. Quand la situation leur fut révélée, il était trop tard pour y faire face. Il importait peu de
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Mai 1800, couvrir Turin ou dè se maiMlonir à Nice. Pendant que Mêlas, surpris et déconcerté, manœuvrait au hasard pour surprendre Lannes, et fermer aux Français les routes du Piémont, Lannes, que l'ennemi cherchait en vain dans la vallée de la Dora , se portait de Verceil sur Pavie , et s'en rendait maître ( 12 prairial —
Bonaparte 1^'' juin). Le lendemain, le premier consul faisait son MUaa. entrée triomphale dans la vieille capitale des rois lombards.
Ce fut un jour mémorable pour l'Italie que celui où Bonaparte, environné de ses compagnons de guerre
comme Gharlemagne de ses barons , apparut devant les portes de Milan , et les vit s'ouvrir devant lui au bruit des acclamations populaires. Quatre ans s'étaient écoulés depuis l'heure où, pour la première fois, cette grande ville était tombée en son pouvoir; mais les temps étaient bien changés. Au début de la campagne de l'an IV, le jeune vainqueur de MontenoUc et de Lodi n'était, pour Tltalie, qu'un agent audacieux du paHï révolutionnaire. Alors il était venu détruire l'ordre ancien, effacer les principes de subordination et d'obéissance, et livrer le pays conquis à la propagande et à l'anarchie : aussi n'avait-il trouvé pour amis dans la ville de Milan qu'une minorité de républicains fanatiques, avides de changements ou de pillage , et disposés à livrer leur patrie au joug de l'étranger, en échange de la joie délirante que procurent le désordre et la révolte. Mais maintenant les esprits étaient en proie à d'autres préoccupations : Bonaparte ne représentait plus la conquête, mais la délivrance i la renommée de son génie avait rempli l'Ëurope et
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les continents lointains. On était impatient de voir et Maii8oo7 de saluer le grand homme qui avait dit à la révolution elle-même : « Tu n'iras pas plus loin. » On admirait le vainqueur et le pacificateur, l'homme d'État et l'homme de lierre, et toutes les classes de la population rivalisaient d'empressement ou d'enthousiasme. Surtout on exailail jusqu'au ciel la grandeur de son entreprise, et ce passage du mont Saint-Bernard, dont les détails demeuraient encore peu connus: on venait battre des mains sur le passage de Thomme qui tout d'un coup avait changé en déplaisir les triomphes de l'Auliiche, et qui, alors qu'on aurait pu le croire vaincu ou intimidé, apparaissait dans les champs de ritalie, étonnés de ses nouveaux triomphes.
Bonaparte mit à profit ces dispositions du peuple. Bonaparte italien. Par un décret il rétablit la république cisal- u pine, dont l'Autriche avait effacé le nom; il organisa ensuite l'admioistration du pays, et la confia à des hommes modérés, sages, et ennemis des réactions: il couvrit le clei^é de sa protection, et la reconnaissance des évéques consacra ses victoires.
«r Soldats! dit-îl à ses compagnons, un de nos dé- prodamatioD « parlements était au pouvoir de l'ennemi; la cons- "consuî'^'^ « ternation était dans tout le midi de la France.
« La plus grande partie du territoire du peuple •f ligurien, le plus fidèle ami de la répubhque, était «r envahie.
« La république cisalpine, anéantie dès la cam- <« pagne passée, était devenue le jouet du régime * féodal.
« Soldats! vous marches..*, et le territoire est délivré
17i RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Mai 1800. « La joie et l'espérance succèdent, dans notre patrie, « à la consternation et à !a crainte.
<f Vous rendrez la liberté et l'indépendance au peucr pie de Gènes; il sera pour toujours sauvé de ses 9 éternels ennemis.
« Vous êtes dans la capitale de la Cisalpine.
w Le premier acte de la campagne est terminé.
« Des millions d'hommes , vous T entendez tous les « jours , vous adressent des actes de reconnaissance.
<r Mais aura-t-on impunément violé le territoire
français? Laisserez-vous retourner dans ses foyers <r l'armée qui a porté l'alarme dans vos familles? Vous « courez aux armes!... Eh bien, marchez à sa ren- « contre, opposez-vous à sa retraite, arrachez-lui les « lauriers dont elle s'est parée, et apprenez au monde « que la malédiction est sur les insensés qui osent « insulter le territoire du grand peuple !
« Le résultat de tous nos efforts sera une gloire « sans nuage, une paix solide. »
Toutes les promesses de cette proclamation allaient p être réalisées : une seule, celle qui concernait la dé-
do Gônes.
livranoe de Gènes, se trouvait déjà déçue. Au moment où Bonaparte tenait un pareil langage à ses troupes, les armées autrichiennes, après cinquante jours d'un siège à jamais illustre pour la France, veinaient d'entrer en vainqueurs dans la capitale de la Ligurie. G^était pour Bonaparte un désastreux événement, qui , d'un moment à Vautre, pouvait tourner à la ruinc de ses espérances; et ici nous avons besoin de revenir sur nos pas, et d(! donner quelques détails que la ;>dpidité du récit nous a contraint d'ajourner.
On a vu plus haut qu'après une courte et glorieuse Mai isoo. campagne dans l'Apennin, Masséna s'était vu forcé de se renfermer dans les murs de Gènes avec ie corps d'armée du générai Soult. Ces braves, qui avaient disputé pied à pied à rennemi , au prix de mille fatigues et de beaucoup de sang, toutes les positions d'un pays montagneux et accidenté, étaient répartis en deux divisions commandées, sous la haute direction de Masséua et de Soult, son lieutenant général, par les généraux Gasan et MioUis, l'un et l'autre dignes de leurs soldats et de leurs cbefs. C'était le temps où Suchet, k la tète d'un autre corps, gueriuyail dans les Alpes maritimes, et cherchait à disputer au haron de Mêlas la ligne du Var. La garnison française renfermée dans Gènes s'élevait à douze mille hommes , en y comprenant un petit corps de patriotes liguriens. La population de la ville, considérablement grossie par les fugitifs de la campagne, dépassait le chillre de cent vingt mille âmes. Au milieu d'un pays désolé par de longues guerres, cerné par les troupes de l'Âu* triche , bloqué du côté de la mer par les Hottes anglaises, les vivres manquaient, et on avait à peine de quoi subvenir aux premiers besoins.
La ville de (iènes est biitie au pied d'un amphithéà- siège tre formé par la chaîne des Apennins , et qui se termine brusquement à la mer. Une double enceinte entoure la ville et le port; Tune serre de près la place dans Tespace rétréci qu^elle occupe entre la montagne et le rivage; l'autre, construite en 1632, se développe depuis l'embouchure du Besagno (rivière du Levant), à la gauche de la ville, jusqu'au fort de la Lanterne,
Mai 1800. bâti au bord de la mer, à Fautre extrémité de Gênes, et non loin de rembouchure du Polcevera (rivière du
Ponant). Au plus haut point de son circuit de huit mille toises, cette enceinte, qui se déroule sur la moatai^e, est couverte par le fort de TÉperon ; et à treize cents toises de ce fort s'élève, toujours du côté de la montagne , comme une sentinelle avancée , une citadelle qui porte le nom de fort du Diamant. Plusieurs autres forteresses sont établies du côté de la rivière du Levant; mais, du côté opposé, le village de Rivarolo-Inferiore et le |^and faubourgs de Saint>Pierre d*Ârena se trouvent situés en dehors des ouvrages. 11 eût été impossible de les protéger par des redoutes ou par une enceinte, sans donner au système de dé* fense un développement démesuré ; et, d^ailleurs, ces positions sont naturellement dominées par des hauteurs qui s'élèvent sur la droite de la rivière du Ponant. La garnison , plus puissante par le courage que par le nombre, ne pouvait suffire à garnir convenablement tous les points de cette trop vaste enceinte (Kl- floréal — 23 avril).
Gènes se trouvait bloquée» du côté de la mer, par les Anglais; du côté de la terre, par une armée de quarante mille hommes , aux ordres du général Ott. L'amiral Iveith comoiandait la flotte anglaise. Les instructions du conseil aulique prescrivaient de pousser le sié^e avec vigueur.
Le 3 floréal, l'armée assiégeante attaqua 1» ville sur deux points opposés, et réussit à emporter le (àubourg de Saint-Pierre d'Arena, où cependant elle ne put se maintenir. Les jours suivants, il y eut entre les Autri-
chiens et la garnison quelques affaires d 'avant-postes, Ayiii tsoo. ordinairement engagées sur l'une et l'autre rive du Polcevera (rivière du Ponant). L'amiral Keith, de son
côté, sachant que la place commençait à être en proie à la famine, lit proposer à Masséna une capitulation honorable : le général français refusa d'y adhérer, et répondit qu'il se défendrait jusqu'à la dernière extrémité. U tint parole.
Le 10 floréal, à deux heures du matin, Tamée autrichienne commença brusquement l'attaque, et les croisières anglaises la secondèrent en canonnant les retranchements établis le long du rivage. On se battit vigoureusement du côté du levant et sur toute la ligne du Ponanti et l'un des forts de la montagne, celui des Deux-Frères, tomba au pouvoir de Tennemi ; les forts de rÉperon et du Diamant furent investis et attaqués, mais ils tinrent bon. La pluie, qui tombait par torrents^ ne suspendait point la bataille : vers le milieu de la journée , on luttait sur toute la ligne à l'arme blanche, et de part et d'autre le terrain était disputé pied à pied. Vers le soir^ le général Soult chassa les Autricliiens de la position des Deux-Frères, et l'honneur de cette sanglante journée demeura tout entier à la république. L'enneflni, dans ces différentes attaques, avait perdu quatre mille hommes tués, blessés ou faits prisonniers. Leâ jours suivants furent employés à des combats qui affaiblirent la garnison, sans lui procurer aucun avantage réel : les Autrichiens fortifièrent leur ligne de circonvallation, et la flotte anglaise bombarda .les faubourgs. Le 20 tloréal, les Français exécutèrent sur plusieurs points une sortie qui fit éprouver à nfivoL. piuurç. — consulat, i. ift
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Mai isoo. l'ennemi des pertes nombreuses, et rcussirent à faire entrer dans la ville quelques vivres et du bétail : en outre, le général Soult, à la tête d'une division, s'était porté dans la montagne, et avait enlevé plusieurs postes à Tannée autrichienne. Durant cette expédition, qui se prolongea pendant trois ou quatre jours, les Français obtinrent des avantages signalés; mais, le général Soult ayant eu la jambe droite fracassée par une balle à l'attaque du llonte-Gretto , sa blessure découragea le soldat, et il fallut rentrer dans Gènes, après avoir perdu beaucoup de monde. Le général Suuit demeura lui-môme prisonnier aux mains de Tennemi. Dès ce moment (23 floréal) la garnison se vit contrainte de garder la défensive, au milieu des difficultés insurmontables de la guerre, de la révolte populaire et de la faim. Les ehoses en vinrent à ce point que le iiavail de Masséna consista plus encore à contenir le peuple génois, exaspéré par la misère, qu'à repousser au dehors de la place les attaques sans cesse renaissantes de l'ennemi. Cependant les ravages causés par les bombes anglaises ajoutaient aux extrémités de la famine une nouvelle cause d'agitation. Les malheureuses femmes génoises, manquant de paia , et frémissant du sort que le siégea réservait à leurs enfants ou à leurs époux, parcouraient la ville par grandes troupes; elles agitaient des sonnettes, elles poussaient des cris lamentables; et le peuple faisait entendre, au milieu de ces rumeurs, la pieuse devise de l'ancienne répuijlique : E viva, viva Maria!
^^u ^ Alors se renouvela pour cette population infortunée,.
rédnito pour la gamisou française et ses chefs héroïques, ce
CONSULAT. m
que l'histoire nous raconte des horreups du sioge de wm 1800. Numance. Tous les vivres étant épuisés ou à peu près, mx eitrému
téa les ploa
les rations ne consistèrent bientôt qu^en un mélange terru>ié». funeste d'amidon, de son, de cacao et d'amandes ; et encore ne pouvait^on les distribuer aux soldats, aux
haliilaiits et aux prisonniers qu'avec la plus rigoureuse parcimonie, lluii uiilleAutrichiens, que la guerre avait fait tomber au pouvoir des Français, ne pouvaient recevoir d'autre aliment qu'un peu de vin, et un grand nombre périssaient dans d'affreuses convulsions. Les habitants erraient dans les rues et sur les places en poussant des gémissements lamentables, et en disputant aux animaux une nourriture immonde : on mangeait les chevaux; des spectres affamés se jetaient sur les corps des chiens et des brebis mo^ts de maladie, et les dépeçaient avec une avidité effroyable. Une terrible épidémie, produite par [;i faim, ajoutait son action dévorante à tant lie causes de destruction : les hôpitaux étaient encombrés; les rues étaient jonchées de mou-» rants et de cadavres; le long de ces palais de marbre, l'orgueil de Gènes la Superbe , passaient de pauvres enfants et de misérables mères, implorant quelques secours que personne ne pouvait leur accorder. De temps à autre il se faisait un profond silence, qu'interrompait subitement Téclat de la fusillade ou des bombes; et bientôt les gémissements de l'agonie et du désespoir recommençaient à couvrir le bruit de la guerre.
Jusqu'au 10 piainai ^30 maij, la 4,'arnison suffit pour iaire face aux dangers du dedans et du debors; Tespoir d'être secourue par l'armée de réserve entretenait sa persévérance : mais enfin la population iu-
Mai igoo. surgée prit les armes, et les soldats français se virent un moment hors d'état de la contenir; beaucoup d'entre eux, même, quittèrent leurs rang;s,jetèreDt les fusils qu'ils ne pouvaient plus porter, et se mêlèrent au peuple. Gomme ils connaissaient bien leur général, ils disaient de lui, avec une amertume qui attestait son opiniâtre courage : « 11 nous fera manger ses « buttes, avant de songer à livrer la ville. « Pour adoucir un peu tant de misères, Masséna fit proposer au général Ott, et ensuite à l'amiral Keith, de fournir eux-mêmes les vivres nécessaires à la nourriture journalière des prisonniers autrichiens* H s'engagea sur sa parole à ne distraire aucune portion de ces aliments en laveur de la garnison ou des assiégés. L'amiral anglais et le général autrichien refusèrent. Pour hâter la reddition de Gènes, ils condamnèrent leurs propres soldats à subir les horreurs de la faim. Masséna se vit réduit à renfermer les prisonniers dans quel* ques pontons, où pour soutenir leur misérable existence, la garnison française pouvait à peine leur donner un peu de vin. Les cris atTreux, les rugissements que le désespoir arrachait à ces misérables, retentissaienl jusque dans la ville, et ils étaient bien nèturellemeni, pour le peuple, un sujet de compassion ou de révolte. Quoi qu'il en soit, malgré la fureur des Génois et le découragement de ses conipngnons d'armes, Masséna persistait à tenir jusqu'au bout Sommé de se rendre, il jugeait avec raison que Tennemi n'était si désireux d'en finir que pour disposer des troupes assiégeantes, et les envoyer à la hâte disputer le Milanais au premier consul.
CONSULAT. 18f
Dans la nuit du 11 prairial, la flotte anglaise bom« Mai 1800. barda la ville, et la pluie de feu qui tombait sur les remparts et sur les maisons exaspéra de nouveau les soldats et le peuple : Tiotrépide Masséna parvint à réprimer la rébellion. Au point du jour, il adressa à ses conipagnoDS d^armes la proclamation suivante :
»f Soldats ! on m'annonce que votre couras^e et votre « patience s'éteignent; qu'il s'élève des plamtcs et des Mména. «r murmures dans vos rangs; que plusieurs d'entre « vous désertent, et qu'il se forme des complots pour <r exécuter en masse des entreprises coupables ou « lâches.
« Je dois vous rappeler la gloire de votre défense « dans Gènes, et ce que vous devez à l'accomplisse- « ment de vos devoirs , à votre honneur, à votre dé- « livrance, qui ne tient qu'à peu de jours de persévé- « rance.
« Que la conduite de vos généraux et de vos chefs « soit votre exemple! Voyez-les partager vos priva- « tions, manger les mêmes aiiments que vous ; son- ^ » gez encore que, pour assurer votre subsistance, il V faut veiller le jour et la nuit Vous souffrez : ils « souffrent autant que vous, et ils ont de plus les in- « quiétudes de votre position. N'auriez-vous fait jus- « qu'à ce jour tant de sacrifices que pour vous aban- «< donner à des sentiments de faiblesse ou de lâcheté? «r Cette idée doit révolter des soldats français.
« Soldats, une armée commandée par Bonaparte « marche à nous ; il ne faut qu*un instant pour nous « délivrer, et, cet instant perdu, nous perdrions avec « lui le fruit de nos travaux, et un avenir de capti-
Juin 1800. « vité et de privations bien plus amôres 8*oavrirait « devant vous.
« Soldatsl je charge vos chefs de vous répéter ce
« langage; j'espère que vous ne donnerez pas à ces « braves, si respectables par leur vertu, et dont le « sang a coulé si souvent en combattant à votre tête, « à ces braves qui ont toute mon estime et qui métt ritent toute votre confiance, la douleur de m'entre- » tenir de nouvelles plaintes^ et à moi celle de punir.
« L'honneur et la gloire furent toujours les plus « puissants aiguillons des soldats français, et 'vous « prouverez encore que vous êtes dignes de ce titre! »
Masséna proposa ensuite à Tarmée de prendre les armes, et de se faire jour, de vive force, au travers des ennemis : mais les soldats n'accueillirent ses paroles que par un morne silence. Ainsi abandonné, et ne pouvant davantage comprimer l'exaspération d'une garnison et d'un peuple, l'illustre général se trouva dans la nécessité d'entrer en accommodement avec l'armée assiégeante (12 prairial — i«r juin).
Les généraux ennemis consentirent à renvoyer en capitulation. Francc la garnison, mais ils émirent la prétention de retenir Masséna prisonnier; et, comme ce vaillant capitaine s'indignait d'une condition si opposée aux usages de la guerre, l'amiral Keith lui répondit : « A vous seul vous valez vingt mille soldats I » Cependant Masséna se moiitra plus exigeant qu'on n'aurait pu l'attcndro, en voyant sa situation désespérée. Il déclara que son intention était de refuser sa signature à tout acte dans lequel on articulerait le mot de capUuhUoH*, qu'il demandait, au contraire, qu'en échange
de la ville do Gênes abandonnée à l'ennemi , l'armée juia isoo. française et ses chefs obtinssent la permission de se retirer avec armes et bagages : en cas de refus, il annonçait que ses compagnons d'armes se feraient jour à la baïonnette au milieu des rangs ennemis.
Le général Ott aurait pu tenir peu de compte de cette menace; l'armée assiégeante était trop nombreuse et trop forte pour redouter le désespoir d'une poignée d'hommes épuisés par la maladie ou la faim ; Inais Fopini&treté de Masséna n'en fut pas moins couronnée de succès , grâce à une circonstance que ce chef ignorait. A la nouvelle de la marche de Bonaparte sur la Lombardie , Mêlas, docile aux instructions du conseil aulique, avait prescrit au général Ott de lever le si^e de Gènes, et de se porter en toute hâte sur la Lombardie^ pour la disputer aux Français. Ces ordres arrivèrent au quartier général pendant la durée des négociations ouvertes pour la reddition de Gênes, et les assiégeants étaient plus encore que les assiégés pressés d'en finir. Dans la nuit du 14 capitulation au 15 prairial, on arrêta de part et d'autre les bases e«n««. d'une convention en vertu de laquelle la garnison de Gènes iut autorisée à sortir de la ville avec armes, bagages, artillerie et munitions; on ne lui interdit pas de reprendre les hostilités avant la ûn de la campagne, et on lui permit de reûtrer en France par la route de Nice^ et sans être inquiétée. A la facilité avec laquelle les généraux ennemis accordèrent des conditions aussi lavonihlrs, Masséna aurait peut-être pu pressentir le danger de leur propre situation. Quoi qu'il en soit, le 16 floréal, la ville de Gênes était
Juin 1800. occupée par les troupes autrichiennes. Quand elles y
Lartn.c entrèrent, saisies d'une horreur mêlée de respect ,
autrichiinno ^ j i i i
ocjttjela elles ne trouvèrent dans les magasins de la garnison française que les débris de ce pain hideux, mélange d'amidon et de cacao grossièrement pilé^ à l'aide duquel nos soldats étaient parvenus à conserver un reste de vie. Ce qui restait de cette étrange nourriture ne permettait plus de faire à chaque homme, présent sous les armes, qu'une distribution de deux onces. Le siège de Gênes avait coûté dix-huit mille homme? à Tarmée ennemie, et sept mille à la garnison. Le général Soult, grièvement blessé, était demeuré prisonnier; la plupart des autres officiers généraux étaient malades ou morts. L'Europe s'épouvantait au spectacle de tant d'héroïsme, et la France était ûère de ses flls.
Opérations Lo soîn de venger les malheurs de l'armée de Li*
militaires , "
^^^^^ réservé au premier consul. Ainsi qu'on l'a vu plus haut, Bonaparte se trouvait à Milan, où il réorganisait la république cisalpine, et concentrait dans la haute Italie les divisions victorieuses de l'armée de réserve. Le jour môme de la capitulation de Gènes, le général Duhesme se rendit maître de Lodi ; peu de temps après, il cerna i*iz/ii<liitone , s'empara de Crémone, et jeta l'alarme jusque dans Mantoue. De son côté, Murât, qui s'était porté dans la direction de Plaisance,' surprit la téte de pont, et, après quelques combats, entra vainqueur dans cette place, dont la possession était très-utile au succès du plan conibiné. Le 16 prairial, Lannes franchit le Pô à Belgiojoso, non loin de Pavie, ayant sous ses ordres le
corps d'avant-^arde. Les Autrichiens no s'étaient point JuUj isoo. mis en peine de couvrir Pavie; avant qu'ils fussent arrivés au secours de celte ville, Lannes y entra sans coup férir, et cette opération importante fit tomber au pouvoir des Français d'immenses magasins et deux cents pièces de canon (48 prairial). Sur ces entrefaites, on reçut la nouvelle que le fort de Bard venait de capituler.
Le général en chef de l'armée autrichienne se Opé^ioM trouvait encore à Turin , pendant que , sur sa droite, ^ p>^|°o°t toute la Lombardie retombait pièce à pièce sous la Lignrie. domination française. D'une part, il ignorait Toocu-
pation de Milan et les succès de Mnrat et de Lannes; de l'autre, toujours convaincu que la délivrance de ' Gênes formait la base des mouvements du premier consul, il persistait à couvrir le Piémont et la Ligurie. Enfin, il fut détrompé, et, au moment même où l'on fêtait autour de lui la prise de Gênes, il entrevit d'un coup d'œil tous les dangers imprévus de sa situation.
Du côté du Yar, le général Suchet, longtemps tenu en échec par le général Ëlsnitz, avait subitement repris l'offensive : profitant de circonstances favorables, il avait chassé l'ennemi de la vallée du Yar et de celle
de la Roya; il avait pris le camp des Mille-Fourclies, et avait rejeté les Autrichiens, par le col de Tende, sur les versants maritimes de l'Apennin. Le 16 prairial, il avait obtenu un avantage signalé à la Pieva, et poursuivi jusqu'auprès de Geva la colonne du général EIsnitz, vaincue et découragée. A Savone, Sucliet rallia à lui les débris du corps d'armée de Gènes;
Juiu 1800. il entra ensuite, par Montenotte et Millésime, dans la vallée de la Bormida; enfin, il prit position à Acqui,
séparé seulement par une marche des divisions d'Elsnilz. Avant tout, il importait au baron de Mêlas de rallier à lui ce corps d'arinée, et de le Joindre avant qu^une dernière défaite l'eût entièrement détrait. Le général Ëlsnitz manœuvrait d'ailleurs dans la vallée du Tanaro, et, en a^ssant sur ce point , il était encore possible de couvrir Alexandrie , et d'attendre de pied ferme le choc de Bonaparte : ce fut dans cette direction que le baron de Mêlas se porta en toute hâte.
La situation de Varmée autrichienne, un moment
compromise, pouvait encore se rétablir, s^râce à la supériorité du nombre et aux nombreuses ressources que Mêlas avait sous la main. La prise de Gênes venait de rendre disponible le corps d'armée du général Ott, troupe considérable et aguerrie. En deux marches, le général -Ott s'était porté sur Tortone , et avait poussé son avant-garde sur Plaisance, Il était déjà trop tard : Murât occupait cette ville, et les Français avaient pu franchir le Pô. Trompé dans l'espoir qu'il avait conçu de secourir Plaisance, le général Ott rétrograda du côté d'Alexandrie, et prit une bonne position à Montebello et à Casteg-g^io. On était au 48 prairial (7 juin) : ce jour-là même, Bonaparte, inquiet à la nouvelle de la reddition de Gênes, veiaait de porter le quartier général à Pavie; de part et d'autre, on se rapprochait pour une bataille générale.
Au 20 prairial (9 jumj, voici quelle était la posi-
CONSULAT. Ifti
tion respective des deux armées et de leurs priuci- juin isoo. pales divisions. sitnauon
* respectifs
Le quartier généi^l de Mêlas était à Alexandrie; <ie»d«ut les Autrichiens s'étaient maintenus maîtres de tout le ^ ^'^^^
cours supérieur du P6; du côté des Alpes» la vallée
de Suse était occupée par le général Kaiin, et la vallée d'Aoste gardée, sur quelques points, par une division aux ordres du général lladdick; quelques troupes étaient cantonnées en Toscane; d'autres, sous le commandement du général Wukassowich, se trouvaient rejclécs, vers Mantoue, sur la ligne du Mincio; mais elles étaient séparées de i'ainice principale par Bonaparte lui-même, qui occupait la Lombardie et la ligne du Pô, de Pavie à Crémone. En additionnant toutes les forces disséminées de Farmée autrichienne, en y comprenant le corps du général Ott, posté à Montebello et à. Casteggio, et le corps du général Ëlsnitz, réduit à six mille hommes (Suchet lui en avait fait perdre neuf mille), on pouvait éva- * ' luer à soixante-quinze mille combattants l'effectif des troupes subordonnées au baron de Mêlas; mais sur ce nombre, par l'effet même des dispositions que nous venons d'indiquer, aussi bien que par la nécessite de garder les places du Piémont et de la Ligurie, le général en chef de l'armée ennemie n'avait sous son CQmmandemetit direct que quarante mille hommes : ces forces étaient cantonnées, pour la plupart, entre Tortone et Alexandrie, séparées d'ailleurs du corps d'armée du générai Ott.
Des soixante-dix mille hommes dont se composait l'armée française, plus de la moitié se trouvait en
t88 RÊVOLTmON FRANÇAISE.
Juin i»oo. dehors de l'action principale. Le général Suchet, par ordre de Masséaa, occupait les valiées et les routes de rApennin, avec vingt mille hommes, débris de Far* mée de Ligurie; la division Turreau était dans la vallée de Suso ; la division Cliabran, dans la \ d'Aoste. Le général Moncey, avec douze ou quinze mille hommes détachés de Tarmée du Danube, couvrait la haute Lombardie; Duhesme, avec sept à huit mille combattants, tenait en échec Mantoue , le châtcau de IMaisanco, et les forces autrichiennes disséminées vers le Mincio ou dans le duché de Parme. Ainsi Bonaparte ne pouvait mettre en ligne que trente ou trente-cinq mille hommes. Les deux armées étaient en présence sur la rive droite du Pô, et il y avait cela d^inaccoutumé dans leurs positions respectives, que les Autrichiens se trouvaient adossés à la France, et les Français aux possessions de l'Autriche. Ën cette situation, nu moment où une bataille était imminente, un renfort inattendu survint au premier consul. Ce renfort ne se composait guère que d*un seul homme,
de^Deaai*. '"^'^ c'était Desaix, et des hommes de cette trempe pèsent comme des armées dans la balance de la - guerre. Desaix arrivait d'Égypte : impatient de combattre sous les yeux de son .ancien général, il apportait à Bonaparte la nouvelle d*une glorieuse victoire remportée sur les bords du Nil, et que nous aurons bientôt à raconter. Heureux de revoir à ses côtés ce lieutenant fidèle, le premier consul mit sous ses or> dres trois divisions.
Di.poMtion» Le baron de Mêlas ne désespérait point de sa ford« tune, mais il s'attachait, avec une courageuse sollici-
tude, à chercher Tissue la plus honorable^ la voie la Juin isoo.
plus sûre. Plusieurs déterminations s'olfraient à sa Méias et pensée : il pouvait se retrancher dans la Ligurie et le Bonaparte. Piémont, s'appuyer sur Gênes, Turin, Alexandrie, Tortone, sur toutes les places fortes, et laisser, par une défensive habile et prolongée, Tarmée française s'épuiser et s'affaiblir, jusqu'au moment où , rassemblée par delà le Tyrol, une nouvelle armée impériale redescendrait en Italie, et placerait le pieiiiier consul et ses divisions entre un double danger; il pouvait aussi franchir le P6, forcer la ligne beaucoup trop étendue de l'armée française, et se porter entre Mi- ^ lan et Mantoue ; enfin, le dernier parti qui s'offrait à lui consistait à prendre vigfoureusement l'offensive, à sel l er en une seule masse les diliérents corps placés sous ses ordres, et à livrer aux Français une bataille décisive. C'était pour l'armée autrichienne l'expédient le plus honorable, et le vieux général ne voulut point en choisir d'autre.
• Il importait au premier consul de paralyser Jes intentions de son ennemi et de vaincre séparément les deux grands corps de l'armée autrichienne, au lieu de leur laisser le temps de se réunir et d'opérer de concert. Le général Ott, avec ses divisions fortes de vingt mille hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, occupait le village de Casteggio, position avantag^cuse au pied de laquelle la route de Milan vient se jouidre à celle qui conduit de Turin à Alexandrie et à Plaisance, parallèlement au P6. L'intention du général autrichien était de se porter sur Plaisance, et de culbuter, en passant, les détachements de l'armée fran»
190 RÊVOLimON FRANÇAISE.
Jumiëoo. çaisc qui S(3 trouveraient sur son passage. Une entente plus exacte des projets de Bonaparte l'aurait au contraire déterminé à se replier sur Alexandrie, et à opérer le plas promptemeDt possible sa joaction avec M. de Mêlas.
Bonaparte se hâta de donner au général Lannes
castcjrgio l'ordrc d'attaquer le corps du général Ott, et de ba- Moniebeiio. layer en avant de lui la position de Casteggio. Les di- - visions Watrin et Mainoni, qui se trouvaient sous les ordres de Lannes, formaient À peine un effectif de huit mille hommes. Le général français, avant d'en* gager le combat, voulait attendre que le général Victor, à la tète des divisions Gardanne et Cliambarlhac, fût arrivé sur le terrain pour lui prêter main-forte. Cependant) le 20 prairial (9 juin), sur les neuf heures, la 6« légère, téte de polonne de Watrin, rencontra les avant-postes autrichiens à la villa San-Gîuletta, à une lieue en avant de Casteggio, et les repoussa sans effort jusqu'à Hivalta-Gandolfi, position gardée par six bataillons ennemis. Ce détachement fit une résistance assex vive, mais enfin il fut contraint de se re« plier sur Casteggio. Cette dernière position, protégée par (les hauteurs et par le château de Lordone, présentait un spectacle imposant. De tous les points elle était couverte de fantassins et de canons, dont le feu croisé ne permettait l'abord par aucune route. Mais quels obstacles pouvaient arrêter Tintrépide Lannes?
A onze heures, le général français donna le signal de l'ailaque, et la division Watrin engagea encore le combat : écrasée par le feu des Autrichiens, elle se consuma en longs efforts, tandis que de son côté
rennemi, puissant par la supériorité du terrain et le juîd isoo.
nombre, disputait avec acliarnement le villaji^c de Casto^p^io et les hauteurs voisines. Ces positions furent plusieurs fois prises et reprises. Lannes, Watrin, Malher, Gency, Noguès et les autres généraux français rivalisèrent de dévouement et de courage : le dou< zième régiment de hussards, qui luttait seul contre la cavalerie eniiomie, se montrait digne do la brave infanterie. Cependant le combat se prolongeait; les Français commençaient à perdre du terrain ; l'ennemi .poussait des cris de victoire; mais soudain, sur la route de Broin à Casteggio, on vit s'élever des tour^ billons de poussière et reluire des baïonnettes. G*étaient Victor et la division Chainbarlliac qui accouraient au secours de Lannes. Parti do Stradella à onze heures, en vertu des ordres du premier consul, Victor avait accéléré sa marche dès que le bruit du canon était parvenu jusqu^à lui , et il arrivait avec ses braves au pas de course. Ge renfort imposant rétablit les affajies, et les Français regagnèrent le terrain perdu. Lo ' * général Rivaud, avec la i3e demi-brigade, rallia devant lui. les troupes de l'avant-garde et les tirailleurs; il enleva à Tennemi six montagnes ou coteaux garais de soldats, et il emporta de vive force le château de Lordone. Le général Herbin, et la 24« légère, obtinrent dos succès non moins décisifs. Au centre, deux bataillons de la 96^ demi-brigade, sans se laisser arrêter par un feu d'artillerie épouvantable, se précipitèrent sur les pas du général Lépreux, emportèrent Casteggio, et rejetèrent les Autrichiens en déroute dans la direction de Voghera. Uennemi pliait de toutes
191 RÉVOLtrriON FRANÇAISE.
Juin 1800. parts. Lannes et Victor, agissant de concert, ordonnèrent une charge i,'énérale; on lutta avec acliarnement près du village de Muntebello, et, vers oeuf heures du soir, le champ de bataille, couvert de morts» resta aux Français* La division Watrin y passa la nuit; d'autres corps victorieux bivouaquèrent en avant de Monlel)elIo. Cinq mille soldats tués, blessés ou pris, telle fut la perte des Autrichiens : celle des Français ne dépassa guère un millier d'hommes. Cette alFaire glorieuse reçut du premier consul le nom de bataille de Montebello; plus tard, elle servit à illustrer le jeune blason de Lannes.
iH»po«iiion. Pendaiji les trois jours qui suivirent, Bonaparte préc?diniia mit SCS soHis à Tcunir son armée, à jeter deux j)unts ^générale sur Ic Pô, à élevcr divers ouvrages de cam|)agne qui enga{,Gr. ^^^^|^^^ assuror sa ligne d'opérations. Par l'entremise de quelques montagnards dévoués, il fît passer au général Suchet Tordre de se rapprocher de l'armée de réserve et de uiaiiauvrer pour la soutenir. Les divisions Bonnet et Monnier furent placées sous le commandement direct du général de division Desaix, qui se montrait impatient de marquer, par de nouvelles preuves de dévouement, son retour sur cette terre d'Europe, où déjà s'apprêtait pour lui un tombeau. Le 23 prairial, Bonaparte p i la son quartier c-énéral de Stradella à Voghera, sur la route de Tortone, en avant de Montebello. l^es divisions françaises, rassemblées par le premier consul en vue d'une prochaine lutte, formaient un ensemble de trente mille combattants. Le même jour, Tarmée française passa la Scrivia, rivière qui descend de rApeiiiiiu, coule vers le
nord, passe à Tortone, et va se jeter dans le Pô, à juin isoo. trois lieues de cette ville. Les instants étaient pré^
cieux ; le premier consul ignorait la position et les plans (le l'ennemi. Des délacbemenls de cavalerie lé- Préliminaire» gère, envoyés par ses ordres dans la vaste plaine qui ' s*élend entre, la Scrivia et la Bormida, reconnurent que le village de Marengo, situé aux abords d'Àlexandrie, était occupé par une division de cinq mille Àutficliiens. Victor fit enlever ce village, et contraignit le détachement ennemi de se replier jusque dans ses retranchements. L'artillerie autrichienne qui couvrait la Bormida, dans la direction d'Alexandrie, ne permit pas aux Français de pousser plus loin cette reconnaissance, et les corps qui s'étaient porl(''S dans la plaine de Marengo y prirent position, en attendant les ordres du premier consul.
Le baron de Mêlas, vieilli dans les fatigues de la guerre, avait réussi à dérober à son jeune rival le secret de ses opérations et de ses espérances. Quoique surpris par la deiaite du général Ott, il n'en persistait pas moins dans la résolution qu'il avait pu si de s'ou** vrir uid chemin par une bataille. Les Autrichiens n'avaient point accoutumé Bonaparte à tant de témérité; et le premier consul, tandis qu'il hâtait de tous ses vœux le nioiiitsnl d'un combat décisif, se persuadait que l'ennemi manœuvrait pour l'éviter. Dans cette incertitude où le baron de Mêlas le retenait habilement, Bonaparte se laissait encore tromper par des espions assez mal inforiùés des dispositions de Farmée autri* .chienne. Rien ne lui faisait pressentir qu'on voulût l'attendre de pied ferme près d'Alexandrie, et il pen-
RÉVOL. FHAKÇ. — GOMSULÂT. I. IS
^ 19i RÉVOLUTION FRANÇAISE.
juinim chait à croire que Mêlas avait Tintention de passer le Pô, et de se porter sur Milan, tandis que Tarmée de
. réserve le clicrchcrait encore sur la rive droite du fleuve. Uuciqueiois aussi Bonaparte se disait que le baron de Mêlas se disposait à le tenir en échec sur le Pô ou sur la Bormida, tandis qu'avec les masses principales de rarmée autrichienne le vieux général ferait un mouvement en arrière sur l'Apennin, rentrerait dans la rivière de Gênes, et écraserait en passant l'armée de Ligurie.
Trompé dans Tespoir qu^il avait conçu de contraindre Tennemi à l'attendre de pied ferme (telle était du moins sa conviction du moment), le premier consul . . chercha à contrarier les mouvements du baron de Mêlas, soit que l'ennemi cherchât à passer le Pô et à reporter la guerre vers Milan, soit qu'il essayât de rétrograder du côté de Gènes. Le général Desaix reçut Tordre de se porter dans la direction de Rivalla et d'Acqui, pour tendre la main à l'armée de Ligurie, qu'on supposait menacée; Bonaparte lui-même se replia sur Voghera, à moitié chemin de la route qui sépare Alexandrie de Pavie; le reste de l'armée fut éparpillé: Lannes occupa la position de San-Giuliano , à une extrémité de la plaine; vers Tautre extrémité, Victor garda le village de Marengo : Mural et la cavalerie furent chargés de couvrir les positions intermédiaires. Ainsi, par cette dissémination de troupes , le premier consul se trouvait en mesure de contrarier les plans du baron de Mêlas, quèls qu'ils fussent; mais, par cela même, les troupes françaises ne présentaient sur aucun point une masse couipacte assez redoutable
CONSULAT. i9S
pour tenir tête avec avantage à l'armée autrichienne, juin isoo. dans le cas où, se jetant toul r niière d'un côté, elle engagerait inopinément la bataille , et chercherait à $*ou?rjr un passage à travers nos divisions. Ët cependant, ainsi qu*on Ta déjà remarqué, c'était là Tintentiori réelle du général ennemi.
Lorsque, plus tard, Bonaparte entrevit enfin les plans de Mêlas, il regretta de n'avoir point opéré le mouvement de concentration que réventualité d'une attaque prochaine semblait réclamer. Il se hâta alors d'envoyer à Desaix Tordre de se replier sur le quartier général; mais Desaix et ses divisions, depuis longtemps en marche sur la route d'Acqui, se trouvaient hors d'état, malgré leur zèle, de revenir, avant une heure avancée de la journée du lendemain, prendre position dans la plaine de San-Giuiiano.
Cependant Fermée de Mêlas, qui jusqu'alors s'était lonoit tenue comme maperçue en dehors de la portée de UbBiwii«. l'armée française, venait enfin de faire face à nos troupes, et de menacer les divisions Gardanne etCharaharlhac dans leur bivouac de Marengo. Dans la nuit du 24 au 25 prairial, les trois corps réunis des généraux Haddick, Ott et Kaim, franchirent le Tanaro et s'établirent en avant d'Alexandrie, entre les mUrs de cette ville et la Borniida. La nuit était calme et belle, une de ces nuits d'Italie où l'on n'entend d'autre bruit que le sourd travail de la nature, que l'agitation onduleuse des moissons jaunes et des pampres verts au milieu desquels glisse le vent. Les divisions de Victor veillaient sous les armes, et soudain retentit jusqu'à elles, vers une heure du matm, un cliquetis lointain
Juin 1800. de sabra et de baïonnettes, la rumeur intense et confuse d*une masse de combattants qui se rassemblent
ou se dispersent, il devenait évident qu'an point du jour la grande bataille allait s'engager, et, des deux côtés f on attendait avec impatience les premières lueurs de Taube. Par malheur, l'ennemi seul se trouvait en mesure de soutenir la lutte avec succès. Les Français, disséminés dans la plaine entre Marengo et San-Giuliano, ne formaient ensemble qu'une armée de vingt à vingt-deux mille hommes : les Autrichiens étaient au nombre de quarante mille, dont six à sept mille de cavalerie, et déjà ils déployaient sur leur front une artillerie formidable.
D«>eriptioii Autour d*Alexandrie , Tune des places fortes de TIbkttuie. talie septentrionale, vers le confluent du Tanaro et de la Bormida, s'étend une vaste plaine, tantôt cultivée, parfois sablonneuse. Le Tanaro descend des Alpes maritimes et se dirige vers le Pô, en coulant de l'ouest à Test ; la Bormida prend sa source dans les Apennins, traverse Acqui, et se jette dans le Tanaro, après un cours de quarante lieues. Sur la rive droite de cette rivière, qui se déroule comme un serpent en avant d'Alexandrie, la plaine se prolonge et se développe jusqu'à la Scrivia , autre affluent du Pô. Cette plaine est bornée au nord par le fleuve, au sud par une chaîne circulaire de collines qui se rattachent aux Apennins : uniforme et plate sur un espace de quatre à cinq lieues, cette surface est à peine ridée par quelques légères ondulations de terrain. Vers la Bormida et le Tanaro, la plaine est en partie couverte de marécages; entre Marengo et San-6iuliano, elle se
CONSUUT. 197
tapiii^e d'épis et de vignes; mais d'espace en espace Jumisoo, apparaissent quelques-uns de ces villages d'Italie, de ces l'ermes, de ces maisons de plaisance, qui s'épanouissent sous le ciel comme de grandes fleurs. Une multitude de chemins la sillonnent en tous sens; plusieurs routes importantes la traversent : Tune dVlles, l'ancienne route de Tortone, passe par San-Giuliano el Vecchio, par Mareii^^o, et va aboutir, en face d'Alexandrie, au pont de la Bormida; une autre, la nouvelle, se dirige, du côté du sud , par le bouig de Longo-Fame, vers la même rivière, qu*elle rencontre, une lieue plus bas, au-dessous d'Alexandrie. Du côté du nord, et presque parallèlement au Tanaro, une route conduite Pavie; du village de Castel-Geriolo, établi sur cette route, au village de Marengo, adossé à la Bormida, se dessine le chemin de Salé, qui va joindre ensuite l'ancienne route de Tortone. Les ter^ rains marécageux qui s'étendent dans le voisinage des deux rivières donnent naissance à plusieurs cours d'eau, dont le plus considérable est le Fonianune : ce ruisseau , profondément encaissé , serpente d'abord dans le même sens que la Bormida ; à la hauteur de Marengo, il fait un angle rentrant sur ce village, puis il va se perdre dans le Tanaro, après avoir longé des prairies et de rares bouquets d'iulires croissant sur ses bords. Tel était le champ de bataille sur lequel la France et l'Autriche allaient jouer le sort de l'Italie.
Le â5 prairial (14 juinji jour mémorable dans nos Bataille annales, les premiers rayons du soleil permirent au général Victor, campé devant Marengo , d'apercevoir
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m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Juin isoo. en face de lui l*drmée autrichienne tout entière sous
les armes : au moment d'être attaqué, il se hâta d'en donner avis au premier consul, et de réclaniop des renforts. Bonaparte acheva de prendre les dispositions que le danger imminent rendait nécessaires; mais il ne se flatta, en aucune façon, de pouvoir chasser Vennemi de ses positions, et de conquérir de vive force AlexaiiLino. Plus tard on pourrait y songer; pour le moment il ne fallait aspirer qu'à contenir l'armée autrichienne et à garder la défensive : jusqu'à l'arrivée de Desaix et de son corps d^armée , il suffisait de ne point être vaincu. Lorsque Desaix apparaîtrait enfln sur le théiÀlre du cuiiiltal avec sa puissante réserve, il serait temps de prendre vigoureusement l'oilènsive et de se battre pour la victoire.
Or, à cinq heures, l'ennemi commença par fran* chir la Bormida sur trois points, et déboucha par trois colonnes dans la plaine, sur la rive droite de cette rivière. La colonne de gauche, aux ordres du général Elsnitz, se porta sur le chemin de Salé, dans la direction de Castel-Oeriolo : les généraux Uaddick, O'Reilly et Kaîm, et le général Ott, les premiers à la téte des deux autres colonnes, le dernier avec la réserve de grenadiers, s'avancèrent, dans une direction opposée, par la route de Tortono et par le chemin de Frugaloro, qui remonte la Bormida. Ainsi l'armée autri^ chienne se déployait sur une vaste ligne, formant vers le centre une sorte d'angl^rentrant , au sommet duquel s'élevait le village de Marengo ; ainsi toutes les divisions françaises, isolées ou réunies, allaient être,
par un double mouvement sur la gauche et sur la juin isoo. droite du village, enveloppées par des forces supérieures et débordées sur leurs ailes.
Les divisions Gardanne et €hambarlhac, aux ordres de Victor, étaient en première ligne ; le corps d'armée du général Lannes, qui, de San-Giuliano, s'était porté sur la route de Tortone, s'était placé, en deuxième ligne , à six cents toises de Victor : en arrière des troupes de Lannes, la garde consulaire formait la réserve; les intervalles entre les bataillons d'infanterie des deux premières lignes étaient occupés, vers Marengo, par la grosse cavalerie aux ordres de Kellermann; sur la route de Tortone, par une brigade aux ordres de Champeaux. Par les soins de Murât, le 12e r^iment de hussards et le 21e de chasseurs, ayant en téte le général de brigade Rivaud, occupaient le chemin de Salé, de Marengo à Gastel-Geriûlû. Les divisions de l'armée française étaient disposées obliquement par échelons, la gauche en avant.
Le général Mêlas attendit trois heures avant de donner Tordre d'engager l'attaque : il perdit un temps précieux à reconnaître la position des différents corps de l'armée française, ou, pour mieux dire, il espéra que celle-ci, se voyant provoquée, prendrait ellemètue rinitiative du combat, et viendrait se consumer en efforts stériles au pied des murs d'Alexandrie. Dans cet intervalle, on distribua en abondance des munitions et des vivres aux soldats autrichiens ; mais les nôtres, mal nourris et mal payés, ne se montrèrent jaloux que de vaincre.
Sur les huit heures, le baron de Alélas apprit qu'un
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100 AÉVOLtmON FRANÇAISE.
Juin 1800. tlo SCS escadrons avait été obligé de se replier devant la cavalerie française, daas la direction d'Acqui : se croyant menacé sur ce point pat un retour offensif du général Suchet, il y envoya un renfort de deux mille quatre cents chevaux, et il affaiblit sans nécessité reffectif (les troupes dont il disposait sur la rive droite de la Boiiiiida.
Enfin l'armée ennemie parut à portée de fusil du côté de Marengo. Vers neuf heures, le général autrichien O^Reilty fit diriger quelques batteries contre la division Gardanne, établie à la Pietra-Buona , à gauche de Marengo; mais l'artillerie Irangaise rcpomiil avec avantage. Une demi-heure après , la division liaddick arriva à la hauteur d'O'Ueilly, et chercha à se mettre en ligne pour Tappuyer. La division Gardanne contraria ce mouvement, en dirigeant sur Tennemi un feu terrible : cependant, à l'aide du nombre, les Autrichiens réussirent à se déployer et à prévaloir contre la résistance d'une faihle troupe : bientôt ils se virent encore renforcés par le corps du général Kaim. 11 était impossible à la division Gardanne de soutenir cette lutte inégale : par ordre de Victor , elle se replia en arriére du Fontanone , et prit une ligne oblique qui se liait, sur la gauche, à la Bormida, et à Marengo sur la droite. Couiiue 0 Reilly continuait son mouvement avec intention de tourner le village , un bataillon de la iOl^ demi-brigade eut ordre de le combattre, et de Tarréter s^l était possible.
L'ennemi, pendant que ce mouvement rétrograde s'accomplissait, avait poui suivi lentement, mais avec resolution, sa marche oltensive : il s'agissait de Iran-
GONSUUT. 301
ùhÏT le Fontanone y et la division Gardanne , retran- Juin im.
chée sur l'autre bord, s'apprêtait à disputer le passage. Alors s'engagea une lutte vive et meurtrière; le générai Haëdick se porta au premier rang, encourageant du geste et de l'exemple les grenadiers impériauX) dont rélîte bordait le ravin comme il payait bravement de sa personne, il tomba mort, et ses troupes reculèrent. Mais la division Gardanne eut à peine le temps de respirer : aux divisions qui rétrogradaient succédèrent inopinément celles du général Kaim, et le combat recommença avec une nouvelle énergie. La -44* demî-bric^ade se couvrit de gloire en demeurant jusqu'au bout hors du villai^^e, exposée à tout le feu de l'artillerie ennemie : quand les boulets avaient fait une trouée parmi ces braves , ceux qui survivaient serraient leurs rangs, et persistaient à se battre. Grâce à ce dévouement, grâce à la courageuse opiniâtreté de la division Gardanne, le corps du général Kaim se vit à son tour contraint de se replier.
Alors Mêlas ordonna au général Piiati de se porter sur la gauche de Victor avec une brigade de cavalerie, de chercher un passage, et d^attaquer en flanc la première ligne de Tarmée française. Pilati et ses dragons obéirent : dès qu'ils eurent trouvé un passage praticable , ils traversèrent le ruisseau, homme A homme, et ils se mirent en ligne dans la prairie. 11 était midi. Le général Kellermann iil; charger la cavalerie de Pilati par le 8^ régiment de dragons , qui la culbuta : cependant les Autrichiens se rallièrent, revinrent au galop, et repoussèrent à leur tour les dragons républicains. Témoin du danger, Kellermann
m RÉVOLUTION FRANÇAISR.
juiu 1800. fît soutenir les dragons par sa brigade : celle-ci, s'ébranlant par grande uiasae, s'avança d'abord lentement; puis, arrivée à cinquante pas de la cavalerie autrichienne, elle la chargea avec une impétuosité sans égale, la mit en déroute, la sabra, la rejeta dans le lit du Fontanone, et la poursuivit un moment sur Taotre bord de ce ruisseau.
Ainsi, malgré l'énorme disproportion du nombre, l'ennemi se trouvait coiiteriii ou repoussé aux abords de Marengo; mais bientôt il rentra ( n li^ne. La division Haddick, ralliée par le comte Frédéric de Bellegarde, vint s'établir à la gauche de Kaim; et le baron de Mêlas, Faisant avancer trois raille grenadiers jusqu'à ce moment tenus en réserve, donna le signal d'une troisième attaque.
La division Gardanne, épuisée et à demi détruite, se trouva hors d'état de continuer la lutte : elle se replia en arrière du village, et le poids du combat retomba presque entièrement sur la division Chambarlhac. La mêlée était devenue terrible : on se fusillait, on se canonnait à mitraille, sur toute la ligne de Marengo, avec un acharnement égal , et à quelques toises de distance. Enfin la division Victor, impuissante à tenir tête à des masses considérables, sans cesse renouvelées, se vit dans la douloureuse nécessité de se replier. Elle abandonna le village de Marengo, plusieurs fois pris et repris , et elle s'établit, en arrière, dans une nouvelle ligne de bataille, parallèle au front de Tennemi. Dans cette position, elle appuyait sa droite au corps d*armée de Lannes; et ce dernier général songeait maintenant à rendre à Victor
le service que trois jours auparavant il avait reçu de jumi8oo.
son compagnon d'armes, dauis la glorieuse alî'aire de Monlebello.
Dès qu'il avait vu les troupes de Victor compromises autour de Marengo, Lannes s'était rapproché du théâtre du combat, et avait prescrit à la division Watrin de se porter au secours de la division Gardanne,
que débordait déjà le corps d'armée du cuuUe du Bollegarde : en ce momoiU les divisions Ghambarlhac, Cardanne et Watrin, et la brigade de cavalerie de Keiiermann, étaient en li^e. Leur gauche s'appuyait sur la Bormida; leur centre était à cheval sur la route de Tortone, en arrière de Marengo; leur droite prenait position à la Barbotta, en arriiVe du Fonlanone, que les Autrichiens avaient franchi; derrière la division Watrin était rongée la brigade de cavalerie aux ordres du général Ghampeaux. De son c6té, Tennemi, qui avait gagné beaucoup de terrain, occupait, en sens inverse, l'espace sur lequel le corps d'armée de Victor s'était maintenu durant quatre heures d'une lutte opiniâtre. Toute l'armée de Mêlas, à rexception d'un corps de cavalerie envoyé dans la direction d'Àcqui, se trouvait rangée en bataille, sur une vaste ligne qui s'étendait de la Bormida à Gastel-Geriolo, en passant par le village de Marengo, alors au pouvoir de l'ennemi : elle avait pour elle le double avantage de la position et du nombre.
Le combat recommença pour la troisième fois ; le corps d'armée du général Kaim, qui venait d'emporter Marengo, était vivement surexcité par l'orgueil de la victoire. Dans son ardeur impétueuse, il s'élança,
soi RÉVOLUTION FRANÇAISE.
loin im, comme au pas de course, sur l'aile droite de l'armée française, et nos divisions ne purent soutenir ce choc.
Ebranlées, elles plièrent. Le général Larmes, communiqiinrit à ceux qui rentouraient une part de son courage héroïque, rétablit bientôt l'ordre de la ligne, et arrêta l'ennemi.- La 6^ légère, la ââ« et la 40« de ligne, qui formaient la division Watrin, chai^^rent à leur tour, et rejetèrent les Autrichiens au delà du ravin fangeux de la Barbotta : ces troupes, durant ce mouvement offensif, furent vigoureusement soutenues par la brigade de cavalerie de Ghampeaux , mais ce chef intrépide tomba mortellement blessé, et la marche des Français se ralentit II était d'ailleurs impossible que la division Watrin poursuivit son mouvement sans laisser en arrière le corps d'armée de Victor exposé à une destruction certaine. En ce moment la bataille reprit une énergie nouvelle, et les Français s'épuisèrent • pendant une heure en stériles et glorieux efforts pour repousser où contenir les Autrichiens, de moitié plus nombreux en infanterie, trois fois supérieurs en cavalerie, et huit fois en artillerie. A chaque instant les soldats de la république perdaient du terrain : bientôt l'immense cavalerie du générai Ûtt, qui s^était portée sur le chemin de Salé, accourut pour prêter secours au centre, et notre aile droite se vit débordée; un moment après, le général O'Reilly, à la tête de sa colonne, at^ taqua l'cxtréniité de la division Chambarlhac du côté de la Storgliona et de la Bormida : grâce à la supériorité du nombre, il s'empara de cette position, d'où il pouvait, établi sur notre flanc gauche, enfiler de ses feux toutes nos divisions encore en ligne.
Il était deux heures : quelques centaines de tirail- jvinisoo. leurs, qui avaient épuisé leurs cartouches, prirent la fuite devant Tennemi, et ce mouvement de désordre fut contagieux : on entendît retentir les hourras de >^
l'armée autfichieiine, et nos soldats reculèrent lentement, avec ordre, sans cesser de combattre; mais enfin ils reculèrent. La retraite, ordonnée par Victor et LanneSj s'exécuta en échelons par la gauche» qui avait le plus souffert, les.hataillons demeurant d'ailleurs ^ formés en colonne d*attaque. A la vue de l'armée républicaine qui se repliait devant eux, les Autricliiens débouchèrent en masse, avec toute leur cavalerie; leur infanterie s'avançait en ordre sur deux lignes, précédée de quatre-vingts pièces d'artillerie qui vomissaient sur nos bataillons les boulets, les obus et la mitraille. Toujours dévoués, toujours soutenus par l'exemple des chefs, les soldats réjfiAblicains combattaient encore, et n'abandonnaient à Tennemi aucun prisonnier, aucun sujet de trophée. La cavalerie de Kellermann, couvrant la gauche, protégeait la retraite, et par des demi-tours à droite , exécutés avec * résolution, éloignait ou retardait les corps ennemis trop rapprochés de nos troupes; sur la droite, la division Ghampeaux, privée de son chef, rendait des services pareils. Ce fut ainsi que les corps d'armée de Victor et de Lannes franchirent un espace de deux lieues, et vinrent enfin s'appuyer sur les troupes que le premier consul avait établies en avant de San- Giuliano.
On se rappelle que Bonaparte, abusé par de faux rapports, n'avait pas cru à une bataille imminente,
206 KÉVOI.UTION FRANÇAlSR.
Juin 1800. et que, disséminant ses troupes, il s'était porté luimême dans une direction opposée au théâtre du combat» dans l*espoir de disputer au baron de M^las la
rive gaucho du Pft ot l(»s routes do la Louibardie. Lorsque lui parvinrent les avis de Victor, qui sit^nalaient les véritables dispositions de l'ennemi, le temps avait manqué pour concentrer sur le terrain toutes les divisions de Tarmée, et le premier consul s*était vu dans la nécessité d'ordonner qu'à tout risque, et en attendant le retour de Dcsaix, on se bornât à soutenir une lutte nécessairement inégale. Bonaparte se trouvait alors à Torre-di-Garafolo , non loin do Tortone. Après avoir expédié sur tous les points les instructions qae réclamait la bataille imprévue, il se rapprocha du lieu où Faction s'était engagée; mais déjà la victoire appartenait à l'enncnii : les divisions Gardanne et Cliambarihac, repoussoes de leurs positions, se repliaient en bon ordre, mais décimées par la mitraille; la division Watrin, formant la droite, suivait le même mouvement d'un pas plus lent, parce qu'elle avait moins souffert; et, bien qu'elle ne se laissât point entauiei-, elle n'en cédait pas moins lé terrain à l'ennemi. En arrivant à San-Giuliano avec les généraux Berthier et Dupont, Bonaparte trouva le village déjà encombré de fuyards, de blessés, de vivandières, de chariots et d'équipages, et il eut beaucoup de peine à se faire jour : s'étant porté au galop à la rencontre des corps d'armée de Victor et de Lannes, il parcourut leurs rangs sous unt; ploie d'obus, de boulets et de balles, et il exhorta les bataillons en retraite à se reformer, plus terribles, sous
le feu ennemi. Les braves, dont il raffermissait le juïôisoôT courag^o, lui répoiulaieTit avec enllioiisiasme par les cri» de Vive la république! vive le premier cansid!
La cavalerie et une partie de l'infanterie autrichienne, sous les ordres du général Ëlsnitz, s'étaient dirigées sur le village de Gastel-Cerîolo , qu'elles avaient bientôt dépassé : de cette position, qui couvre le chemin de Pavie à Salé, elles débordaient toute la droite de l'armée française. Ces troupes avaient à peine été engagées : rangées sur deux lignes, elles menaçaient d'une destruction inévitable le corps de Lannes, pendant que le reste de Fermée autrichienne enveloppait déjà, au centre et sur la gauciic, le reste de nos divisions en pleine retraite.
La droite de notre armée, en attendant Desaix, * existait à peine sur le champ de bataille ; elle ne se composait que de deux bataillons de grenadiers et de deux escadrons, formant ensemble ce qu*on appelait, la c^arde consulaire : c'était l'élite de nos troupes, mais ce n était qu'une poignée d'hommes. Bonaparte confia à ces braves la grande tâche d'arrêter l'ennemi. Sur-le-champ les neuf cents grenadiers de la. garde se rangèrent en carré, soutenus par quelques pièces de canon; deux faibles corps furent détachés pour se porter en arrière d»' ( astel-Ccriolo, et pour y attendre les nombreuses troupes du i^énéral Elbnitz; le général Monnier^ qui venait enlin d'arriver avec une partie du corps de Desaix, eut ordre de se diriger sur Castel-Gertolo, de s'èn rendre maître et de s'y maintenir. Ces dispositions prises ( si on pouvait les exécuter), on parviendrait a prolonger la
t08 RÉVOLirriON FRANÇAISE.
Juiulsuo. défensive, et on donnerait à Desaix le temps d*ar- river.
La division Monaier 8*empara de Castel-Geriolo; mais des forces considérables, envoyées sur ce point par le général Ott, reprirent le village, et confondi-
nnil les bataillons du général Monnier dans le mouvement de déroute qui entraînait les corps de Victor et de Lannes. Cet échec était grave, et notre droite se trouvait de plus en plus compromise. Ce fut en ce moment que les masses ennemies rencontrèrent, entre les Vog^i et Villanova, les deux bataillons de la garde consulaire, qui avaient ordre d'arrêter l'armée autrichienne, ou de mourir.
L'ennemi dirigea sur cette troupe de braves un feu terrible de mitraille et d'obus ; mais elle n'en fut point ébranlée. La cavalerie du général Elsnitz tourbillonna sur les faces du carré, et chargea plusieurs fois pour le rompre; mais la garde consulaire demeura ferme, opposant à bout portant un feu bien nourri aux attaques de ses adversaires. Selon Texpression de Ber* thier dans le bulletin officiel, elle résista comme une redoute de granit , et longtemps tous les efforts des Autrichiens lurent impuissants contre elle.
Cependant cette résistance prodigieuse ne pouvait toujours durer, et les masses ennemies , victorieuses sur tous les points, n'entendaient pas succomber devant un carré de neuf cents hommes. De nouveaux renforts survinrent aux Autrichiens, et les hussards de Frimont, accourant au galop, virent les premiers • la garde consulaire céder le terrain. 11 était cinq heures et demie. Sur toute la ligne nos soldats battaient en
Diyilizeo by GoOglc
retraite ; notre armée, foudroyée au centre par une Jninisoo. artillerie formidable, se voyait débordée sur ses ailes; la victoire de Tennemi semblait certaine , et Bona- *
parte, contraint pour la première fois de subir une défaite, ne songeait qu'à faire face et à sacrifier glorieusement sa vie.
En ce moment arriva à toute bride, auprès du pre* mier consul, un officier du corps ;de Desaiz; il annonçait que son général était proche, à la téte de la division Boudet, et bientôt la tête de cette colonne auxiliaire parut en vue du village de San-Giuliano. Soudain, Bonaparte reprit Tespéranoe; il entrevit tout d*un coup que la fortune de la journée allait changer, et Ton assure que, composant son visage, le regard ferme et la bouche menaçante , il répondit à rofiicier de Desaix par quelques vers empruntés à Tune de nos tragédies, et qui renfermaient alors un sens prophétique (1).
Le premier consul ordonna de ralenti]* le mouvement de retraite, et de faire, autant que possible, bonne contenance, môme en rétrogradant II se porta ensuite au-devant de Desaix, et il se concerta avec son intrépide lieutenant sur les dispositions qu'il importait de prendre. Sans doute les corps d'armée de Victor et de Lannes se trouvaient réduits de près de moitié, épuisés et presque sans force; mais la divi-
(I) Oo croit qu'il déclama ces vers de la Mort de César :
J'ai vaincu, commandé pendant quarant»- années; Du monde, entre mes mains, j'ai vu les destinées; Et j'ai toujours connu qu'en tout événement Le destin des États dépendait à*na momeDl.
RÉVOL. FRANÇ. — CONSULAT. I. i 4
StO REVOLUTION FRANÇAISE.
Juin 1800. sien Monnier, quoique culbutée en avant et en arrière de Castel*GeriolOf avait perdu fort peu de monde, et * pouvait, étant soutenue, rentrer vigoureosement en
ligne. La garde consulaire, quoique affaiblie par le combat, ne demandait qu'à recommencer la lutte. On pouvait réunir mille à douze cents cavaliers et vingt pièces de canon. L'ennemi était vainqueur, il est vrai, mais sa victoire lui avait causé des pertes énor> mes; en nous poursuivant, il avait éparpillé ses divisions, dégarni son centre, éleiiJu démesurément sa ligne; et tout faisait espérer qu'une attaque imprévue, un retour offensif sur tous les points, appuyé par la division Boudet et secondé par les autres corps de Farmée, nous rendrait le triomphe dont Farmée autrichienne se faisait déjà un sujet d'orgueil. Desaix, modeste autant que brave, comprit en peu d'instants le rôle qu'il avait à remplir, et il afîirma que Ton avait encore le temps de gagner la bataille. Après cet entretien de quelques minutes, qui décida du sort de la France et de Tlfalie, les deux grands hommes de guerre remontèrent à cheval, et chacun courut à son poste donner les ordres que la situation exigeait. Quand Bonaparte reparut à travers les rangs des corps d'armée de Victor et de Lannes, ses regards respiraient Taudace et la confiance, et la portaient dans tous les cœurs : « Soldats, disait le premier consul, « c'est assez reculer, lielournez-vous, marchez à l'en- « nemi, et snu venez-vous que mon habitude est de « couchersur le champ de bataille! » Les cris redoublés de Vive Bmaparte! me la France! lui répondaient, et tout faisait pressentir une destinée nouvelle.
Ëa ce moment, Tordre de bataille de Tarmée pou* juin isoo. vait être ainsi indiqué :
A droite, la brigade du général Carra Saint-Cyr, quoique enveloppée par des forces supérieures, se maintenait encore dans le village de Castel-Ceriolo. En arrière et sur la gauche de ce village se trouvaient la seconde brigade de la division Monnier et la garde consulaire. A gauche de cette troupe, à laquelle ils se reliaient par leur extrémité, les débris du corps du général Lannes s'étaient rangés en ligne diagonale. Sur leur gauche se trouvaient deux autres détachements de la garde. La division Boudet, qui n'avait point encore combattui était postée en avant de San-Giuliano, en arrière et à gauche du corps de Lannes. Derrière elle, près du village et sur la route de Tortone, se rangeaient,' par échelons, les divisions Gardanne et Chambarlhac, qui avaient tant soulïert dans cette sanglante journée. La cavalerie formait la seconde ligne de l'armée : sur la droite, la brigade qu'avait commandée le matin le brave Ghampeaux; au centre, dans l'espace qui séparait la division Watrin de la division Boudet, Murât avait fait prendre position à la brigade de Kellermann.
Bientôt, en avant de Tarmée et sur le point le plus menacé, la 9® légère, commandée par le général Guénau (division Boudet), marcha en faisant un feu de mousquctcrie, et en jetant des tirailleurs sur tout son front. La 30e et la 59e de ligne, coniiuandées par le général Musnier, et qui formaient la 2^ brigade de Boudet, vinrent ensuite, appuyant le mouvement offensif, et donnant à tous les corps de l'armée le temps
•tS RÉVOLUTION FRANÇAISE.
jninisoo. de se mettre en li^e. A la tète de la 9' légère, tous les regards apercevaient Desaix à cheval, exposé à
tous les coups, et donnaiiL 1 exemple du courai^^e.
L'armée ennemie, privée de cinq généraux déjà tués ou blesséSi se trouvait alors livrée aux dangereux hasards d'une victoire qu'on dispute encore. Le baron de Mêlas, blessé,' avait eu deux chevaux tués sous lui ; il s'était rendu à Alexandrie pour faire panser sa blessure, et pour annoncer à son gouvernement, par une dépêche prématurée, le triomphe en apparence certain de l'armée autrichienne. Nul, dans les rangs ennemis , ne doutait du désastre complet de Varmée française. Les officiers s'arrêtaient et se félicitaient entre eux. Les soldats obéissaient avec négligence, et se dispersaient pour dépouiller les morts. C'était à la fois l'enthousiasme et le désordre qui accompagnent un grand succès militaire.
Quand la 9« légère, ayant à sa tète Desaix, déboucha au milieu des vignes, et se trouva inopinément en face de l'armée autrichienne, le général Zach, qui sur ce point commandait l'ennemi, opposa aux Français le régiment de Wallis et les grenadiers de Lat^ termann. Gomme ces troupes achevaient de se former en bataille, douze pièces de canon de la division Boudet les prirent en écharpe et leur enlevèrent des files entières. La première ligne se trouva rejetée sur la seconde; mais, après ce premier moment de surprise, le corps d'armée du général Zach se ravisa et se jeta, la baïonnette en avant, sur la 9« légère : celle-«i hésita; mais Desaix, à cheval et le sabre à la main, se porta en tête, commandant le feu et donnant l'exemple.
Ce fut alors que ce vaillant homme tomba mort, at- juin 18ûo. teint d'une balle, et sans qu'un seul mot échappé de ses lèvi*es révélât le secret de ses dernières pensées.
A peine la 9^ légère eut^elle vu le général frappé à . mori;, que le sentiment de la vengeance exalta son courag^e, et que, terrible comme la foudre ^ elle se précipita sur les grenadiers du LaLiermaiin. Témoin de ce choc, Kellermann se hâta de le seconder en chargeant le flanc de Tennemi avec la grosse cavalerie; en quelques instants le centre de l'armée autrichienne fut enfoncé, sabré, dispersé, ejk quatre mille hommes posèrent les armes.
Celte heure fut décisive : ce fut l'un de ces moments dont parlait Bonaparte, qui changent la destinée des empires. Le cri En avani! en avant! retentit sur toute la. ligne de l'armée française; les tambours battirent la charge ; l'ennemi fut vigoureusement attaqué au milieu de sa marche incertaine; la deuxième brigade du général Roudct rejeta l'aiio droilo de c(Mé, en la culbutant sur son flanc; et les divisions qui se trouvaient en face des corps d'armée de Victor et de Lannes se virent tout à coup assaillies, enfoncées, mises en déroute, sans comprendre par quel merveilleux événement leur victoire se changeait en ruine. Ne recevant aucun ordre d'ensemble, les divers corps de l'armée autrichienne combattirent comme au hasard, et battirent en retraite de même : les uns cédant avec lenteur le terrain , et cherchant bravement à se reformer dans des positions nouvelles; les autres prenant la fuite, et abandonnant le champ de bataille couvert de morts, d'armes, de canons et d'é-
Sli RÉVOLUTION FRANÇMSB.
juai ijiuo. quipages. Saisie d'une terreur panique, embarrassée par les fuyards, la cavalerie impériale n'osa reprendre roUensive; pendant qu'elle iiésilait, elle lut à son tour chargée et rompue par l'intrépide Kellermann : cette lutte inespérée, et triomphale pour la France, se prolongea jusqu'à neuf heures^ En cet instant, Tar- ' mée républicaine avait, pour la troisième fois, traversé la plaine qui s'étend de San-Giuliano à la Borniida, mais à chaque pas elle avait tiré veng^ennce de la mort de Desaix et du désastreux combat de la matinée. La plupart des divisions ennemies, cavalerie, artillerie, infanterie, fuyaient dans la plus étonnante confusion. Une consternation sans exemple avait succédé à une confiance prématurée. Le génie de la France triomphait.
Le corps d'armée du général Ott, placé fort en arrière, sur la droite , était demeuré étranger à cette déroute : en voyant Tissue imprévue de la bataille, ce corps rétrograda pour appuyer les autres divisions, et il se purla au pas tic course sur Castel-Ceriolo. Ce village était occupé par les troupes de la division Monnier, mais les Français n'avaient point pris la précaution de se retrancher et de se barricader : s'ils eussent pu opposer au général Ott une résistance prolongée, l'aile droite de l'armée autrichienne se serait vue enveloppée par la division Watrin et la garde consulaire, et réduite à poser les armes. Plus heureuse, elle s'ouvrit de vive force un passage. Les grenadiers de Weidenfeld cherchèrent avec un reste d'énergie à se maintenir devant Marengo; mais enfin ils furent écrasés par les divisions Gardanne et Gham-
-niaai7iidhvC;Qoqte
CONSULAT. 2id
barlhac, et ils eurent leur part de la défaite commune, juiaisoo.
A dix heures du soir, le corps d'armée du général Oit, les débris des colonnes de Kaim et de Béllegarde, les autres divisions vaincues et dispersées, se trouvaient pêle-mêle acculés entre Marengo et la Borinida : grâce aux retranchements garnis d'artillerie qui protégeaient le lit de cette rivièrCf les ennemis réussirent à la franchir, sans autre perte qu'une trentaine de canons et quelques fourgons, qui demeurèrent à moitié ensevelis dans la \aso. La victoire des Français était complète, ^fi^^ et l'on n'entendait plus que de rares coups de canon se mêlant par intervalle au cri des blessés et au désespoir de l'armée vaincue. La journée avait causé aux combattants des deux causes des pertes énormes, et proportionnées au nombre d'hommes que chaque général en chel" avait mis en ligne. Du ité des Autrichiens, on les évaluait à treize mille hommes tués, blessés ou pris ; l'armée française eut, dit-on , deux mille hommes tués, trois mille six cents blessés, et sept cents autres faits prisonniers. De part et d'autre, on s'est accordé à constater l'exactitude de ces chiffres.
Pendant la nuit, le premier consul fit les dispositions nécessaires pour forcer, au point du jour, le passage de la Bormida : de son côté, le baron de Mêlas, écrasé sous le poids de son infortune, fit remplacer les généraux tués, et tint conseil. Le nombre des soldats autrichiens présents sous les murs d'Alexandrie permettait sans doute de recommencer la lutte, et c'était l'avis de quelques chefs; mais les autres crurent reconnaître qu'il était impossible, avec des troupes saisies de stupeur et d'effroi, de se faire jour
M iiÉVOLUTiON FHANÇAISE.
Juin isoo. ^ travers une armée victorieuse. Ils jugèrent qu*engager une seconde bataille, c'était sacrifier à la fois
l'armée autrichienne et l'Italie; et ils furent d'avis qu'il serait plus sage de se borner à ))crdre une partie de l'Italie, et à conserver à l'empciour les hommes qui vivaient encore. Cet avis prévalut. Vers la pointe du jour, un parlementaire, envoyé par M., de Mêlas, se présenta au quartier général de Tarmée française. Armistice, et sollicita un armistice. M. de Mêlas offrait d'évacuer sur-le-champ la Ligurie et le Piémont, et d'aller prendre position derrière le Tessin. Bonaparte, appréciant à l'importance de ces concessions combien était grande la détresse d'un ennemi réduit à les proposer, exigea que les Impériaux lui abandonnassent le duché de Parme et la Lombardie, et se retirassent derrière le Mincio. Mêlas se récria; mais le premier consul se montra inflexible, et l'ennemi fut réduit à se soumettre. Le même jour, 26 prairial (15 juin), la convention, telle que Bonaparte l'avait dictée, fut signée à Alexandrie par les généraux en chef, et le baron de Mêlas en subit jusqu'au bout les dures concessions. Gênes rentra su us notre pouvoir, son territoire nous fut restitué ; le Piémont se vit de nouveau occupé par nos soldats, et, à l'exception de Mantoue, la France reprit en Italie tout ce qu'une longue série de revers lui avait fait perdre depuis un an. La campagne de Marengo n'avait duré qu'un mois; et les grands événements qui s'étaient accomplis dans ce court espace de temps faisaient entrevoir respérance de la paix à l'Europe continentale.
Telle fut la bataille de Marengo, si justement cé-
lèhre dans les annales de la république firançaise. Au jumia^o. point de vue purement stratégique, elle ne fut ni ^
exempte de fautes ni hors d'atteinte du blâme ; elle „ à» était perdue d'une façon désastreuse sans l'arrivée do Desaix. Mêlas avait commis la faute énorme de ne point se maintenir, la veille du combat, dans la position de Marengo dont il était maître, et <|ui ne put être conquise qu'au prix de beaucoup de sang. Trompé par celte faute de son adversaire, Bonaparte eut le tort de ne point admettre l'éventualité d'un engagement général, et, au lieu de concentrer ses troupes dans la plainci il crut plus opportun de les disséminer, et .de lea exposer à être détruites séparément Rien de plus naturel qu'une erreur de ce genre, que forti liaient des rapports inexacts; mais enfin ce fut une erreur £,'rave, et qui conï[)romit la fortune de la journée. Quant à Desaix, il revint sur ses pas après en avoir reçu Tordre, et il mourut en brave, en chargeant Fennemi. Mais ce retour si heureux de Desaix sur le champ de bataille ne fut que le résultat de Tinjonction du premier consul, et, si Desaix eut l'honneur d'une mort g-lorieuse, ce n'est point à lui, mais à Bonaparte qu'on doit attribuer la pensée qui le rappela en ligne dans la plaine de Marengo. Quant à l'armée, elle se montra admirable sous le feu, et le corps de Lannes rivalisa généreusement de dévouement avec les divisions de Victor; la divibiuii Monnier se monh a , faible ou mal dirigée, mais ce ne fut là qu'une exception de détail. La grosse cavalerie, courageusement conduite par Kellermann, eut une part considérable à revendiquer dans la victoire : elle se composait de
SIS RÉVOLOTION FRANÇAISB.
Juin 181)0. vieux soldats aguerris, et il ne faut poiot perdre de vue que l'iofanterie était presque en masse formée de conscrits. Qu'on ne s'étonne pas de nous voir occuper rhistoire à cette justice distributive : Thistoire ne
s'abaisse pas en s'arrètaiil à de semblables détails, parce qu'elle y gagne sous le rapport de la sincérité et de la bonne foi.
Bonaparte Le surlendemain de la bataille de Marengo, Bona- " parte se rendit à Milan, et la population italienne lui
à Milan. (Jt^.cema les honneurs du triomphe. La merveilleuse catliédrale de Milan, cette basilique aux mille dôm(»s, fut proniptenieiU ornée comme pour une léte, et on y chanta le Te Deum, En France, le culte était encore sinon proscrit, du moins renié par les gouvernants. En Italie, Bonaparte se trouva plus à Taise; il assista - à la cérémonie relig^ieuse, et on le vit rendre grâce à ce Dieu qui semblait Tavoir suscité pour renouveler la face de l'Europe. Les incrédules, encore fort à la mode à Paris, trouvèrent d'assez mauvais goût la présence du premier consul dans une cathédrale; mais l'ensemble de la population liançaisc y vit comme la promesse d'une pacification religieuse, comme la pierre qui devait fermer la dernière issue de Fabîme.
Bonaparte Bonaparte écrivit à Fempereur d'Allemagne , et, rAinîifthe^ vainqueur, il offrit la paix. « C'est sur le champ de « bataille, disait-il, c'est environné de quinze mille « cadavres, que je conjure Votre Majesté d'écouter la « voix de l'humanité, et de ne pas permettre que deux fr braves nations s'égorgent pour des intérêts qui leur « sont étrangers. C'est à moi de presser Votre Majesté,
iJiyiiizeo
CONSULAT. itd
cf puisque je suis plus près qu'elle du théâtre de la juiuisoo. « guerre. Son cœur ne peut pas être si vivement frappé « que le mien. » Le reste de 4a lettre était habilement calculé pour éblouir l'Europe et pour conjurer toutes les haines continentales contre TAngleterre.
Bonaparte s'occupa de recompenser son armée, décernant des grades et des armes d'honneur aux à rarmée. plus braves. Victor, Lannes, Kellermann, figurèrent en téte de ces mémorables promotions. Par-dessus tout le premier consul honora Desaix : il ordonna que le corps de cet homme intrépide fûL liansporté au mont Saint-Bernard, où un munument lui serait élevé; et c'est là que repose encore, sous la garde de la charité et sous la protection de la gloire, la dépouille mortelle de ce héros. Puisse-t-elle, sur ce sommet des Alpes, du haut duquel elle plane sur la France et sur l'Italie, apprendre aux braves de toutes les nations comment ils doivent mourir pour la patrie! Cependant d'autres soins absorbèrent encore les moments du premier consul. Il organisa provisoirement Tad- Me^^ure» ministration de la république cisalpine, de la Ligurie j^^^jf^^ et du Piémont; il institua dans chacun de ces pays >•«>»<••• une commission de gouvernement et une consulta législative. Toute réaction fut interdite; l'oubli du passé fut recommandé comme le premier devoir; des patriotes intelligents et modérés furent Investis des fonctions publiques; l'université de Pavie, fermée par l'Aulriche, fut immédiatement rouverte, et toute l'Italie septentrionale tendit les mains pour recevoir des institutions modelées sur celles de la France. Elle oubliait (erreur trop commune) que la liberté ne se
rcpnbliaaes (l'Italie.
tSO RÉVOLUTION mNÇAISB.
Juin 1800. transplante pas, et que, depuis la fermentation de la graine jusqu'à la récolte du fruit, l'arbre doit croître et grandir sur le sol national. Quoi qu'il en soit, elle se trouvait heureuse de secouer le jou|^ autrichien, et partout elle laissait éclater son enthousiasme. Bonaparte H tardait à Bonaparte de revenir en France jouir eu Franw. (jg son iHomphe et consolider son { uiivuir. Durant son absence, les républicains avaient tenu, quoique timidement, des assemblées dont la seule idée portait ombrage au premier consul, et dont, plus tard, il conserva amèrement le souvenir. A la faveur de Tarmistice, il réunit l'armée de Ligurie et l'armée de réserve en un seul faisceau, et il leur donna le nom d'armée d'Italie. Le commandement de ces forces militaires fut confié à Masséna, l'héroïque défenseur de Gênes, et celui de tous qui, depuis la mort de Desaix et de Kléber (lui aussi), paraissait le plus digne de remplacer le premier consul. Quand toutes les disposiliuns que la situation réclamait eurent été prises, Bonaparte Bonaparte 80 Fondit à Turiu. Après avoir traversé cette ville au ttkiSS». milieu des acclamations et des fêtes, il continua sa route jusqu'à Lyon. La population de cette ville improvisa des honneurs extraordinaires; mais celui de tous qui plut davantage au premier consul, ce fut le bonheur quMl eut de poser en grande cérémonie, sur la place Bellecour, la première pierre des construc* tiens projetées. Ainsi Bonaparte, de sa main puissante et réparatrice, déblayait les ruines amoncelées par Gouthon et Collot-d'Herbois : le jacobinisme était vaincu sur cette terre qu'il avait abreuvée de sang humain. De Lyon à Paris, ce ne fut pour le premier
CONSOLAT. «SI
consul qu'une longue et continuelle ovation; et quand, jaiu isoo.' le 12 messidor juillet), il fit son enlieo dans la grande capitale, les transports du peuple et de l'ar^ mée s'élevèrent si haut en son honneur, que , vingt ans plus tard, sur Taride rocher où Ton creusa son premier tombeau, le vainqueur de Mareng'O, se rappelant cette joie et ces hommages, disait encore : « Ce « (ut un beau jourl »
CORSUUT. m