L’INSTRUCTION PUBLIQUE
Voyons ce qu’a fait l’ancien régime pour l’éducation nationale. Un fait suffît à juger son œuvre, c’est que la masse du peuple en 1789 était illettrée et que, plus de quarante ans après, quand M. Guizot fît la loi de 1833, on constata que 55 pour 100 des conscrits ne savaient ni lire ni écrire. Malgré l’éclat des lettres sous Louis XIV, malgré la gloire de Corneille, Racine, Molière, Montesquieu, Voltaire, on peut dire qu’au dix-huitième siècle, après une si longue tutelle exercée par l’Église sur les intelligences, le peuple, dans ses masses profondes, était resté à l’état de primitive barbarie.
Dans la plupart des villages, il n’y avait même pas d’école. Le syndic de la commune souvent ne sait pas lire ; on trouve parfois dans les registres cette mention : (( Pour avoir pris un homme pour dresse du présent compte, pour n’avoir l’usage d’écrire : trois livres. » Les registres de l’état civil, tenus par le curé, portent, au lieu de signatures, des milliers de croix. Çà et là, quelque prêtre réunissait à son presbytère trois ou quatre enfants choisis parmi les mieux doués; mais, s’il les instruisait, c’était en vue de les préparer au sacerdoce. Dans les pays où le culte catholique et le culte protestant étaient en présence, dans les Gévennes par exemple, le clergé, comme moyen de propagande, créa des écoles. Dans l’est de la France, notamment en Alsace, en Lorraine, en Franche- Comté, on comptait presque autant de maîtres d’école que de communes. En Champagne, en Artois, en Flandre, en Normandie, il y avait encore un assez grand nombre de petites écoles. Mais les provinces du centre, de l’ouest et du sud étaient beaucoup moins favorisées. Dans le Bourbon-
L’ANCIEN RÉGIME
nais, à peine si 19 pour 100 des mariés pouvaient signer leur nom. Dans l’Auvergne, la Marche, le Limousin, on ne rencontrait pas une école pour vingt villages.
Ce qui importe plus que le nombre des écoles, c’est la manière dont elles étaient tenues. Comme il n’y avait pas alors d’écoles normales pour former les instituteurs, ceuxci passaient un examen peu sévère devant une commission nommée par l’évêque et recevaient de lui Y approbation y ou permission d’enseigner. Alors le maître d’école se mettait en quête d’un emploi, se présentait devant les municipalités, donnait un échantillon de son talent à chanter ou à calculer, montrait son écriture et, s’il était agréé, signait un engagement. Avec sa classe, il se logeait où il pouvait, dans un grenier, dans une cave, dans une grange ; il vivait d’un petit traitement, soit en argent, soit en nature, d’un droit d’écolage de quelques sous par tête d’écolier, des bénéfices que lui rapportait son service à l’église, parfois d’une dîme imposée sur un laboureur, et mangeait tour à tour chez les parents de ses élèves. Généralement, il cumulait ses fonctions de l’église et de l’école avec quelque profession manuelle, comme celle de tailleur, cordonnier, maçon ou débitant de boissons. Le gouvernement se désintéressait absolument de l’instruction du peuple et s’en remettait au zèle des évêques et des congrégations.
L’enseignement secondaire se donnait dans les collèges^ au nombre de 554. Les études littéraires y étaient incomplètes : l’histoire de France ne figurait pas dans les programmes. « Le nom de Henri IV, raconte Lavalette, ne nous avait pas été prononcé une seule fois pendant nos huit années d’études, et, à dix-sept ans, j’ignorais encore à quelle époque et comment la maison de Bourbon s’est établie sur le trône. » L’enseignement scientifique surtout restait fort en arrière des progrès du siècle. Les châtiments corporels étaient fréquemment employés, ainsi que cela se pratique encore aujourd’hui en Angleterre. Le boa