VIOLATION DE TOUTES LES LIBERTÉS PUBLIQUES
Le roi ne pouvait exercer lui-même l’autorité absolue ([u’il s’arrogeait ; il gouvernait par ses ministres, dont le premier portait le titre de contrôleur général des finances. Ces ministres étaient souvent incapables ou mal choisis pour les fonctions où les appelait la faveur. Necker ra- ‘^onte à ce propos une anecdote bien caractéristique. Sarline, lieutenant de police, venait d’être nommé ministre de la marine. Il s’empressa d’acheter des cartes géographiques et en tapissa son cabinet. « Voyez donc, disait-il à ses visiteurs, voyez quels progrès j’ai déjà faits; je puis mettre la main sur cette carte et vous montrer en fermant '
« Tout ce peuple essL à vous ! »
t) HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
les yeux où sont les quatre parties du monde. » D’ailleurs, eussent-ils été vraiment capables, les ministres du dixhuitiéme siècle n’avaient plus le temps d’administrer : entraînés dans les tourbillons des plaisirs ou des intrigues de la cour , ils s’en remettaient à des subordonnés. C’étaient donc, en dernier ressort, des subalternes irresponsables, qui, souvent à l’insu du roi et des ministres, décidaient sur les affaires les plus importantes de l’État. Le despotisme, en enlevant à la nation la connaissance de ses affaires, aboutissait au gouvernement des commis, à une simple bureaucratie.
L’administration, comme le gouvernement, avait pour principe l’arbitraire, le « bon plaisir ». La police était mal payée, par conséquent corrompue, ün emploi de police, payé 300 livres, en rapportait 4O0 000. Certains agents ^étaient de connivence avec les voleurs, leur accordaient des permis de séjour, les autorisaient à sortir la nuit des prisons, partageaient avec eux le fruit de leurs brigandages. En revanche, tout citoyen, sans être accusé, sans être jugé, en vertu d’une lettre de cachet, pouvait être jeté à la Bastille ou dans quelque autre des forteresses royales. Ce n’était pas seulement le roi qui délivrait des lettres de cachet, mais les ministres, mais les intendants, leurs commis, leurs agents les plus infimes. On en délivrait avec le nom en blanc. On en faisait un odieux trafic : une comtesse de Langeac, au nom du ministre La Vrillière, les vendait 25 louis; ce ministre finit par les faire vendre par «es laquais : il n’en coûtait plus que 120 livres pour faire arrêter les gens. Qui ne connaît l’histoire de Latude mis à la Bastille par la marquise de Pompadour et oublié là trente-cinq ans! Sous Louis XV, on distribua plus de 450 000 lettres de cachet. L’alîus était tellement inhérent h l’ancienne monarchie, que, même sous Louis XVI, on en lança 14 000.
La poste n’était pas alors un service public, mais une ferme exploitée par des traitants. Le secret des lettres,
L’ANCIEN RÉGIME
chose sacrée pour toute administration loyale, était violé chaque jour : le cabinet noir^ qui subsista jusqu’à la Révolution, décachetait les lettres confiées à la poste et en faisait des extraits pour le roi. Turgot, ministre de Louis XVI, suppliait son ami Condorcet de ne plus lui écrire par la poste.
La presse était encore sous le coup des ordonnances de 1547 et de 1563, qui condamnaient à la potence les imprimeurs et les auteurs d’écrits réputés hostiles à la religion ou au gouvernement. Sous Louis XIV, on pendait les délinquants après les avoir mis à la torture ; sous Louis XV, on se contentait de les mettre à la Bastille et de brûler les livres devant l’escalier du Palais de Justice. Cent soixante-huit « censeurs du roi » surveillaient les productions littéraires : la Dîme royale de Vauban, le Télémaque de Fénelon, les Inconvénients des droits féodaux de Turgot, beaucoup des ouvrages de Raynal, Diderot, Rousseau, Voltaire, furent mis au pilon ou brûlés. Si le livre était ainsi traité, à quoi pouvait s’attendre le journal? Aussi la presse périodique, si active et si puissante dans l’Angleterre du dix-huitième siècle, n’existait même pas à Paris, à part quelques feuilles insignifiantes, comme la Gazette ou le Mercure de France, Il n’y avait pas de journaux en province. L’Anglais Young s’en étonnait en 1789 : (( Personne ne saurait douter, dit-il, que cette affreuse ignorance, chez le peuple, des événements qui doivent l’intéresser le plus, ne provienne de l’ancien gouvernement. »
La liberté de conscience n’était pas plus respectée que la liberté de la presse. Sous Louis XIV, après la révocation de l’édit de Nantes, on avait vu les pasteurs condamnés à la potence ou à la roue, leur voix étouffée sur l’échafaud par des roulements de tambour, les populations protestantes livrées aux dragonnades, les « religionnaires » condamnés à ramer sur les galères ou à peiner dans les bagnes. L’évêque Bossuet approuvait ces barbaries et, dans sor
R IIISTOmi^ I>E LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
enthousiasme, comparait Louis XIV aux empereurs romains Constantin et Théodose. L’évêque Fléchier, après les massacres de Nîmes, avait dit : « Cet exemple était nécessaire pour châtier l’insolence de ces gens-là. »
Le sort des protestants ne s’était guère amélioré sous Louis XV : chaque fois que le gouvernement réunissait l’assemblée du clergé pour en obtenir un don gratuit^ il lui accordait, en récompense, un redoublement de rigueurs contre les dissidents, l’autorisant à enlever les enfants des protestants pour les élever dans les couvents. Un édit de 1724 ordonne que ceux qui mourront après avoir refusé les sacrements de l’Église catholique seront tramés, sur une claie, à la voirie. Une ordonnance de 1730 statue que, lorsque des protestants seront surpris à prier en commun, les hommes seront envoyés aux galères, les femmes en prison pour la vie, les pasteurs à la potence. En 1745 et 1746, rien que dans le Dauphiné, 287 protestants sont condamnés dux galères et nombre de femmes au fouet. Encore en 1762, le pasteur La Rochette fut décapité par arrêt du parlement de Toulouse. On sait l’horrible supplice de Calas et les persécutions contre la famille Sirven.
Ces cruautés durèrent jusqu’à une époque si voisine de la Révolution, que la mère de M. Guizot, un jour que les soldats avaient surpris une assemblée, reçut des coups de fusil dans ses vêtements. Cette intolérance était tellement liée au système de gouvernement, que Louis XVI, à son sacre, fut obligé de répéter l’ancien serment : « Je jure de m’appliquer sincèrement et de tout mon pouvoir à exterminer de toutes les terres soumises à ma domination les hérétiques nommément condamnés par l’Église. »
Comme les registres de l’état civil étaient tenus par les curés, les protestants ne pouvaient faire constater ni leur mariage, ni la naissance de leurs enfants : leurs femmes et leurs enfants étaient considérés comme illégitimes. Cela dura jusqu’à l’édit de 1787, qui reconnut la légitimité des mariages contractés par les protestants ; mais jus^
Les dragonnades.
qu’en 1789 ils continuèrent à être exclus des emplois Les juifs, moins cruellement traités, étaient en revanche plus méprisés. Ils vivaient parqués dans des quartiers à part, exclus de toutes les professions libérales, soumis à des taxes exceptionnelles. « On voit avec une peine infinie, osait écrire un écrivain catholique, Expilly, que des hommes aussi vils, qui n’ont été reçus qu’en qualité d’esclaves, aient des meubles précieux, vivent délicatement, portent de l’or et de l’argent sur leurs habits, se parent, se parfument, apprennent la musique instrumentale et vocale et montent à cheval par pure récréation. »
Bien que jaménistes fussent des catholiques, comme ils affectaient une morale sévére et prétendaient limiter l’autorité du pape, ils subirent à plusieurs reprises de barbares persécutions. En 1709, Louis XIV avait chassé les jansénistes de Port-Royal des Champs, si célébré par les travaux du grand Arnauld et par le séjour de Racine. On avait déterré leurs morts et passé la charrue sur l’emplacement de cette illustre maison.
Rappelons qu’en 1766 un jeune homme de vingt ans, le chevalier de La Barre, pour n’avoir pas salué une procession et avoir mutilé, à ce qu’on prétendait, un crucifix, eut le poing coupé et la langue arrachée; puis il fui décapité, et son corps brûlé sur un bûcher.