‹ Histoire de la révolution française, 1789-1799Chapitre 32 sur 73 · LE COMPLOT DE VARENNES · texte numérisé non relu

LE COMPLOT DE VARENNES

Plus que jamais, la cour en revint à ses projets de fuite et d’alliance avec l’étranger. On s’étudiait à alarmer la conscience du roi; en avril 1791, l’évêque de Clermont refusait au roi la communion, et celui-ci promettait « de rétablir entièrement le culte catholique, si jamais il recouvrait son autorité ». Le 18 avril, sous prétexte d’aller faire ses Pâques, Louis XVI annonça qu’il partait pour Saint- Cloud. Il comptait que, ou bien l’Assemblée autoriserait ce voyage, et alors il irait rejoindre ses complices; ou bien elle s’y opposerait, et alors il serait constaté, devant la France et l’Europe, que les émigrés ne mentaient pas et que le roi n’était pas libre. C’est la seconde de ces prévisions qui se réalisa : le peuple, inquiet, se porta aux Tuileries et empêcha le départ. Le lendemain, le roi se rendit à l’Assemblée et répéta qu’il voulait maintenir la constitution, « dont faisait partie la Constitution civile du clergé » . Il ne lui en coûtait pas de prendre ces engagements, car il avait fait rechercher, dans les archives du royaume, la formule des actes par lesquels on peut désavouer (( les promesses arrachées par la force » .

L’erreur des politiques de l’Assemblée a été de croire que Louis XVI finirait par se résigner au rôle de monarque constitutionnel. Il ne le pouvait pas. Descendant de Louis XIV et de Louis XV, héritier de rois absolus, convaincu qu’il ne tenait son autorité que de Dieu et n’en devait pas compte aux hommes, persuadé qu’en défendant ses prérogatives il défendait en même temps la religion menacée, il n’admettait aucun des résultats de la Révolution. Il ne croyait pas qu’il lui fût permis d’aller au delà

Royalistes et libéraux devant la porte de Mirabeau malade.

des déclarations qu’il avait faites dans la séance royale du 23 juin: tout ce qui s’était accompli depuis était l’œuvre des députés séditieux qui avaient outrepassé leur propre mandat. Les serments prêtés à une constitution qu’il considérait comme funeste n’étaient point valables à ses yeux. Contre des sujets rebelles, il se croyait en droit de faire appel au secours de l’étranger ; car les souverains de l’Europe, unis entre eux par les liens du sang ou les mariages, formaient comme une seule famille, parfois divisée sur des questions particulières, mais d’accord sur leurs intérêts communs.

Louis XVI était donc étranger à ce sentiment patriotique qui enflammait le cœur des Français et qui leur faisait voir dans toute intervention des puissances européennes la plus outrageante des provocations. Le roi Louis XVI était un homme d’un autre âge, d’une autre race ; les hommes de la Révolution, les hommes de la France nouvelle, ne pouvaient le comprendre, aussi ne purent-ils lui pardonner. Sa femme Marie-Antoinette avait d’ailleurs un grand empire sur lui; or Marie-Antoinette, fille de l’impératrice d’Allemagne, sœur des empereurs Joseph II et Léopold, sœur de la reine de Naples Caroline, avait été élevée à Vienne dans les mêmes idées qui régnaient à Versailles sur le droit divin des couronnes.

Le 20 mai, Louis XVI autorisait secrètement le comte d’Artois et son homme de confiance, le comte de Durfort, à traiter avec l’empereur Léopold aux conférences de Mantoue : l’Autriche devait fournir 35000 hommes, les princes allemands 15000, les Suisses 15000, le roi de Sardaigne 15 000, l’Espagne 20 000 ; toutes ces troupes, avec l’appui du roi de Prusse, devaient, à la fin de juillet, bloquer nos frontières ; à ce moment, les frères du roi feraient une protestation contre les actes de l’Assemblée, et les puissances lanceraient un manifeste. Le roi comptait sur l’armée que Rouillé concentrait autour de Metz : plus près de Paris, ce général avait établi un camp à Montmédy et des déta-

chements de cavalerie étaient postés sur la route de Montmédy à la capitale.

A Paris, on n’était pas sans inquiétude sur quelque nouveau projet du roi; mais Louis XVI s’expliqua avec tant de bonhomie avec Lafayette, que celui-ci déclara répondre du roi sur sa tête. Or, le 21 juin, Paris en s’éveillant apprit avec stupeur que le roi s’était évadé pendant la nuit avec la reine, ses enfants et sa sœur. Louis XVl allait rejoindre Bouillé, Il y eut à Paris un moment d’effroi : on s’attendait à l’invasion de la France par les troupes étrangères et les mercenaires allemands de Bouillé, au triomphe de l’émigration, au retour de l’ancien régime, au massacre des patriotes et au démembrement du pays.

Le calme de l’Assemblée rassura tout le monde : elle manda à sa barre les ministres du roi, surtout le ministre des affaires étrangères Montmorin, qui n’avait pu ignorer les desseins de son maître. Elle se saisit du pouvoir exécutif, adressa aux cours étrangères des déclarations pacifiques, envoya des commissaires aux troupes pour leur faire prêter le serment de fidélité à la nation, ordonna d’arrêter quiconque voudrait sortir du royaume, décréta l’armement de 300 000 gardes nationaux. Les affaires de l’État furent expédiées comme à l’ordinaire : il fut ainsi démontré combien le roi était devenu étranger au gouvernement et inutile à la chose publique. La démonstration parut si concluante, que, pour la première fois, une opinion républicaine se forma. « Voilà le grand embarras parti 1 » disaient les uns. Et d’autres, montrant la salle de l’Assemblée : « Notre roi est là dedans, disaient-ils ; l’autre roi peut bien s’en aller où il voudra. » — « Le nom de la république, écrivait madame Roland, l’indignation contre Louis XVI, la haine des rois, s’exhalent ici de partout. ))

Aussi, quand on apprit que le roi avait été arrêté à Varennes au moment où les hussards de Bouillé allaient lui prêter main-forte, Paris éprouva comme une dé-

ception. C’était son « embarras » qu’on lui ramenait.

Nul doute que l’Assemblée, si elle eût alors proclamé la déchéance du roi parjure, n’eût obtenu l’assentiment de la nation. Bien des malheurs eussent été évités. Condorcet disait avec une sagesse profonde et une clairvoyance vraiment patriotique : « Le roi en ce moment ne tient plus à rien; n’attendons pas qu’on lui ait rendu assez de puissance pour que sa chute exige un effort; cet effort sera terrible si la République se fait par révolution, par soulèvement du peuple ; si elle se fait à présent avec une Assemblée toute-puissante, le passage ne sera pas difficile. »

Malheureusement l’Assemblée était profondément royaliste. Quand elle sut l’arrestation de Louis XVI, elle envoya trois de ses membres, Pétion, Latour-Maubourg et Barnave, au-devant de la famille royale. Ils la rejoignirent à Épernay et revinrent avec elle dans la même voiture. Durant ce voyage, Barnave se laissa gagner par la reine et se prépara à jouer le rôle qui avait si mal réussi à Mirabeau. A Paris, on avait affiché partout cet avis : <( Celui qui applaudira le roi sera battu ; celui qui insultera le roi sera pendu. » Louis XVI rentrait en vaincu dans sa capitale, au milieu d’un peuple immense, muet et dédaigneux.

L’Assemblée déclara Louis XVI suspendu de ses pouvoirs, lui donna une garde aussi bien qu’à la reine, nomma des commissaires pour les interroger, décréta que le roi serait considéré comme ayant abdiqué s’il rétractait ses serments, s’il faisait la guerre à la nation ou s’il souffrait qu’on la fît en son nom. On reçut une lettre insolente de Bouillé qui menaçait, si l’on touchait au roi, à un cheveu de sa tête, « d’amener les armées étrangères et de ne pas laisser pierre sur pierre dans Paris ». L’Assemblée accueillit par des rires cette vaine menace.

Dès le 1®** juillet, une affiche fut placardée dans Paris par le parti républicain : « La nation ne rendra jamais sa

confiance au parjure, au fuyard... La royauté est finie. Qu’est-ce qu’un office abandonné au hasard de la naissance, qui peut être rempli par un idiot ? N’est-ce pas un rien, un néant? » Pourtant les républicains, même à Paris , étaient loin d’être en majorité. Encore à cette époque, Robespierre, au club des Jacobins, disait « qu’on lui faisait trop d’honneur en l’appelant républicain ; qu’on lui faisait déshonneur en l’appelant monarchiste; qu’il n’était ni l’un ni l’autre » .

Le peuple, encore sans parti pris contre la royauté, sans enthousiasme pour la forme républicaine, n’avait qu’une idée bien arrêtée : s’affranchir d’un monarque qui violait ses serments et correspondait avec l’étranger. Or tout autre monarque paraissait alors impossible , et les partisans du duc d’Orléans étaient peu nombreux. Cette répugnance contre Louis XVI devait donc logiquement nous conduire à la République. Le club des Jacobins avait écrit ; « Nous ne reconnaîtrons plus Louis XVI. » Le club des Cordeliers, où dominaient Danton et Desmoulins, ajouta ; « Ni un autre roi. »

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