‹ Histoire de la révolution française, 1789-1799Chapitre 34 sur 73 · LE ROI ET LA CONSTITUTION · texte numérisé non relu

LE ROI ET LA CONSTITUTION

Pendant près de trois années qu’avait duré la Constituante, une France toute nouvelle s’était faite. Le Tiers État était devenu la Nation ; le paysan, naguère opprimé, était aujourd’hui un homme libre, un propriétaire, un citoyen, un électeur. Par la vente des biens nationaux, la Révolution s’était donné pour appui les intérêts mêmes qu’elle créait. Or cés intérêts étaient menacés : surtout depuis la fuite de Varennes, le paysan comprenait que c’était au nom de Louis XVI qu’on fomentait la guerre étrangère, la guerre civile. Pour défendre ses droits et ses biens, il était prêt à courir aux armes. C’est sous le coup de ces préoccupations que s’étaient faites les élections pour l’Assemblée législative. On peut l’appeler l’assemblée de la guerre, car elle arrivait avec un mandat bien défini : faire la guerre à tout ennemi de la Révolution, au prêtre réfractaire, à l’émigré, aux rois étrangers, même au roi des Tuileries. Toute son histoire d’une année, c’est la lutte pour la défense de la Révolution.

L’ASSEMBLEE LEGISLATIVE

La royauté, malgré ses grandes défaites de 89 et de 91, était encore puissante. Louis XVI, désarmé par la prise de la Bastille, amené de Versailles à Paris, ramené prisonnier de Varennes, suspendu de ses fonctions, enfermé aux Tuileries, forcé de jurer la constitution, restait dangereux. Il disposait d’une force militaire : outre ses gardes suisses, il avait la garde dite comtitutionnelley que lui avait accordée l’Assemblée. La reine avait si bien fait que cette garde fut successivement portée de 1800 à 6000 hommes; elle se composait de gentilshommes braves et dévoués, comme Larochejacquelein, de soldats de fortune, de fanatiques qui avaient déjà figuré dans les troubles du Midi et goûté au sang des guerres civiles. En cas de péril, le roi pouvait encore faire appel à nombre de royalistes fidèles : on évaluait à 12 000 le nombre des chevaliers de Saint-Louis, presque tous anciens militaires, qui habitaient Paris.

Le pouvoir exécutif était entièrement aux mains du roi. Aujourd’hui les ministres sont toujours pris dans les Chambres et ne peuvent être que les hommes de la nation ; mais la constitution de 1791, en interdisant le cumul des fonctions de ministre et de député, amenait ce résultat, que les ministres, pris en dehors de l’Assemblée, étaient uniquement les hommes du roi. Les ministres des affaires étrangères, comme Montmorin, puis Delessart, mettaient au service de la contre-révolution le personnel de notre diplomatie; ceux de la guerre et de la marine toléraient la désertion des soldats, l’émigration des officiers de terre et de mer; tous amusaient l’Assemblée de rapports inexacts.

Aux frais de la liste civile se publiaient des journaux qui bravaient audacieusement l’opinion, calomniaient les libéraux, insultaient au sentiment patriotique, au drapeau national, annonçaient chaque matin la prochaine invasion de la France et promettaient la potence à tous les auteurs de la Révolution, aux modérés encore plus qu’aux Jacobins. Le Journal général de la cour et de la ville, un mois après la déclaration de Pilnitz. écrivait : « Les ci-devant

RAMBÀUO. S

il4 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Français n’attendent que l’arrivée des Autrichiens pour changer leur devise : au lieu de Vivre libre ou mourir ^ ils diront : Vivre libre et courir. » En octobre 1791, il publiait ces vers :

Tremblez, canaille,

De voir nos drapeaux blancs Et la mitraille De nos canons fumants !

Les Actes des apôtres célébraient la cruelle répression de l’insurrection belge et annonçaient le même sort à la Révolution française :

Quinze milliers de potences,

Qui feraient fort bien en France,

Attesteront la clémence Et la verte vigilance De monsieur FEmpereur Dont ils ont grand’peur.

Louis XVI pouvait s’appuyer à Paris sur deux catégories bien distinctes de partisans : les royalistes purs et les royalistes constitutionnels. Une grande partie de la garde nationale de Paris, le directoire du département de Paris, presque toutes les administrations étaient composés de royalistes constitutionnels.

Or le roi avait trouvé le moyen de se concilier les constitutionnels, tout en préparant la ruine de la constitution. Il était toujours prêt à renouveler ses serments de fidélité : mais il usait de son droit de veto pour annuler les décrets de l’Assemblée et entraver les mesures de défense. Les royalistes constitutionnels lui avaient mis en mains l’arme avec laquelle il tenait la constitution en échec; les royalistes purs lui forgeaient à l’étranger une arme pour la détruire.

Au fond la cour n’aimait pas les Feuillants; on le vît bien aux élections municipales de Paris, en novembre

L’ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE

1791 : la reine engagea ses amis à voter contre Lafayette. C’est grâce à elle que Lafayette fut écarté, que le républicain Pétion devint maire de Paris et Danton substitut du procüreur-syndic. La cour, en réalité, ne voulait rien attendre que des royalistes purs, des conspirateurs du dedans, des émigrés, des prêtres réfractaires. Avant tout elle comptait sur les cours étrangères.

L’Assemblée montra d’abord de la modération envers les réfractaires. Certains d’entre eux n’avaient refusé le serment qu’avec regret et par scrupule de conscience; mais un très grand nombre agissaient en ennemis mortels de la Révolution. Leur animosité la plus violente se tournait contre les prêtres assermentés, bien qu’ils fussent séparés d’eux, non par une question de dogme, mais seulement par un point de discipline.

Un écrivain catholique, l’abbé Jæger, avoue, en effet, que, (( d’après les sentiments d’ecclésiastiques recommandables, les prêtres pouvaient en conscience prêter le serment ». Pie VII étant évêque d’imola disait qu’il ne l’eût pas refusé, s’il avait été prélat français; devenu pape , il sanctionna par le Concordat beaucoup de dispositions empruntées à la constitution civile du clergé et admit à sa communion les évêques constitutionnels de France.

Où les prêtres constitutionnels étaient les plus forts, comme à Paris, ils usaient de tolérance envers leurs adversaires ; à l’église Saint-Jacques, sept réfractaires disaient leur messe. En province, la situation était bien différente : dans une commune du Beaujolais, l’ancien curé se mettait à la tête de cinq cents montagnards pour chasser le nou veau; à Caen, le curé constitutionnel était attaqué par les nobles et leurs domestiques armés; en Alsace, les assermentés couraient chaque jour risque de la vie. C’était surtout dans l’Ouest, dans le Midi, que les réfractaires, en chaire, au confessionnal, apitoyaient les cœurs sur celui qu’ils appelaient déjà le roi martyr, vouaient à l’enfer les

agents du gouvernement, les acquéreurs de biens nationaux, même les bons citoyens qui payaient l’impôt.

Les nobles continuaient à émigrer du royaume, mais beaucoup d’émigrés commençaient à rentrer pour préparer la révolte : ainsi Lescure et quantité de gentilshommes vendéens. Les émigrés ou leurs agents travaillaient Paris et la province, tentaient la fidélité des régiments, embauchaient des hommes pour l’armée du prince de Condé,. entretenaient des intelligences dans les places frontières, paradaient dans les cours de Pétersbourg, Berlin, Vienne, Turin, Trêves, y calomniaient la France et l’Assemblée, insultaient les voyageurs et les commerçants français à l’étranger. Établis tout le long de nos frontières, ils correspondaient avec les nobles restés sur leurs terres, envoyaient des quenouilles à ceux qui refusaient d’émigrer, annonçaient partout la prochaine invasion et les prochaines vengeances.

La situation de l’Europe était périlleuse pour nous : les peuples, partout asservis, ne pouvaient nous aider ; tandis que les libéraux faisaient des vœux impuissants pour le succès de la Révolution, les gouvernements armaient contre elle. La Prusse s’était réconciliée avec l’Autriche et s’était associée à la déclaration de Pilnitz. L’impératrice de Russie, Catherine II, signait un traité avec Gustave III, roi de Suède, qui s’engageait à débarquer sur nos côtes. Elle renvoyait sans l’ouvrir la lettre par laquelle Louis XVI lui notifiait officiellement son acceptation de la Constitution. Partout nos agents diplomatiques, quand ils se refusaient à trahir leur devoir, étaient insultés : àPotsdam, le roi de Prusse tournait le dos à Ségur pour sourire à l’envoyé des émigrés; à Trêves, Bigot de Sainte-Croix était outragé par le gazetier de l’archevêque-électeur ; à Mayence, les émigrés aiguisaient leurs épées sous les fenêtres de M. de Villars. Les plus petits États nous bravaient : le sénat aristocratique de Berne châtiait les villes du pays de Vaud, où l’on avait osé chanter des chansons révolution-

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naires. A Venise, le conseil des Dix, en Espagne, l’Inquisition redoublaient de rigueurs contre les partisans des idées françaises.

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