LES PARTIS DANS L'ASSEMBLÉE : FEUILLANTS, GIRONDINS ET MONTAGNARDS
Contre tant de dangers, l’Assemblée législative était faiblement armée. Les directoires des départements, les conseils municipaux des grandes villes, les gardes nationales, les magistrats des tribunaux étaient acquis aux idées dites monar chiennes, La Constituante avait détruit la centralisation administrative, et désarmé l’Assemblée encore plus que la royauté.
La Législative se composait d’hommes nouveaux : les grandes influences et les grandes réputations de la Constituante restaient en dehors d’elle. Elle se composait de trois partis.
Les royalistes purs, qui avaient formé la droite de la précédente Assemblée, ne comptaient plus dans la Législative. La droite était donc formée des constitutionnels ou monarchiens, qu’on appelait aussi Feuillants ou Fayettistes, Leurs chefs dans l’Assemblée étaient Mathieu Dumas, Ramond, Vaublanc, Beugnot. Hors de l’Assemblée, ils s’appuyaient sur les anciens constituants, sur le triumvirat Barnave, Duport, Lameth, sur le directoire de la Seine et la plupart des administrations; sur certains bataillons de la garde nationale; sur Lafayette, qui allait bientôt commander l’armée du Nord; enfin sur le club des Feuillants.
La gauche se partageait entre les Girondins et les Montagnards. Les Girondins, de beaucoup les plus nombreux et les plus influents, reconnaissaient pour chefs, dans l’Assemblée, Vergniaud, Guadet, Gensonné, tous trois avocats de Bordeaux, Isnard, Brissot, Condorcet; ils s’ap-
puyaient, hors de l’Assemblée, sur Pétion, qui succédait à Bailly dans la mairie de Paris ; ils disputaient aux Montagnards la prédominance dans le club des Jacobins et dans la Commune de Paris.
Les principaux Montagnards de l’Assemblée étaient Merlin de Thionville, Bazire, le capucin Chabot, Couthon. Les plus grands noms du parti avaient été laissés en dehors de la Législative : par exemple, Robespierre, qui finit par devenir maître du club des Jacobins ; Danton et Camille Desmoulins, qui dominaient au club des Cordeliers; Santerre, qui soulevait à volonté le faubourg Saint- Antoine; Marat, qui, dans son Ami du peuple, prêchait l’extermination des aristocrates.
Le club des Jacobins constituait alors une puissance énorme; c’était comme une assemblée rivale de l’Assemblée, qui avait son président, sa tribune aux harangues, ses galeries pleines de public. Dans toutes les villes de France, jusque dans des bourgs et des villages, il se forma bientôt des sociétés de Jacobins affiliées à la société mère, qui recevaient son mot d’ordre, adoptaient ses motions et remplaçaient l’ancienne centralisation administrative par une confédération de sociétés. C’étaient ces clubs de province qui surveillaient les magistrats, dénonçaient les suspects, poussaient au morcellement et à la vente des biens d’Église, intimidaient les ennemis de la Révolution, et donnèrent l’impulsion à la défense nationale et à toutes les mesures révolutionnaires.
L’Assemblée apportait des idées fort arrêtées au sujet des réfractaires, des émigrés et des puissances européennes, moins arrêtées en ce qui concernait la royauté. On le vit bien encore, le 7 juillet 1792, lorsque l’évêque Lamourette proposa que tous ceux qui étaient à la fois contre la République et contre les deux Chambres se levassent : l’Assemblée tout entière se leva, car elle ne voulait alors ni d’une Chambre haute, ni de la République : ce furent les trahisons de la cour qui la firent républi-
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caine. Elle tenait le roi pour suspect, mais ne songeait pas encore à détruire la royauté.
Dès sa première séance, comme Louis XVI lui avait manqué d’égards, elle adopta par dépit les propositions de Grangeiieuve et Couthon, qui demandaient la suppression des titres de sire et de majesté et voulaient que le fauteuil du roi, semblable à celui du président, fût placé à la gauche de celui-ci. Revenue de son irritation, le lendemain, elle rapporta son décret, et, quand Louis XVI se rendit à l’Assemblée pour inaugurer ses travaux, elle l’accueillit aux cris de Vive le Roi f
Trois questions furent soulevées presque simultanément : celle des émigrés, celle des réfractaires, celle des mesures à prendre pour la défense du territoire. Même sur cette dernière question, la cour se trouva en conflit avec l’Assemblée, grâce à la façon perfide dont le ministère préparait la guerre et conduisait les négociations. Il en était de même pour toutes les questions : l’Assemblée avait décrété l’émancipation des nègres aux colonies et la réunion d’Avignon à la France : le pouvoir exécutif, en retardant la promulgation des décrets de l’Assemblée, amena les épouvantables massacres qui désolèrent l’île Saint-Domingue et le comtat d’Avignon.
La discussion sur les émigrés fut signalée par un discours d’Isnard où il prenait surtout à partie les deux frères du roi : « Si nous ne les punissons pas, est-ce donc parce qu’ils sont princes?... Si nous voulons être libres, il faut que la loi seule gouverne, que sa voix foudroyante retentisse également au palais, à la chaumière, qu’elle ne distingue ni rangs ni titres, inexorable comme la mort quand elle tombe sur sa proie. »
L’Assemblée rendit un premier décret portant que si le comte de Provence ne rentrait pas dans deux mois, il serait déchu de son droit éventuel à la régence et à la royauté ; puis un second décret (8 novembre), statuant que les émigrés qui ne rentreraient pas pour le 1®' janvier seraient
déclarés coupables de conjuration et passibles de la peine de mort; que leurs revenus seraient perçus au profit de la nation, sauf réserve pour les droits des femmes, des enfants, des créanciers; que les peines contre la désertion seraient appliquées aux officiers émigrés; que l’embauchage serait puni de mort. Le roi ne sanctionna que le décret relatif à son frère et opposa au second son veto (12 novembre).
L’irritation qu’en ressentit l’Assemblée rendit plus rigoureux son décret du 29 novembre contre les prêtres réfractaires. Elle statua « que le serment civique serait exigé des prêtres réfractaires dans le délai de huit jours ; que ceux qui le refuseraient seraient tenus pour suspects de révolte et recommandés à la surveillance des autorités ; que s’il se produisait des troubles dans la commune qu’ils habiteraient, le directoire du département pourrait les en éloigner ; que s’ils résistaient à cet ordre, ils seraient passibles d’une année au moins d’emprisonnement, et de deux ans, s’ils provoquaient à la désobéissance. ?> A ce second décret, le roi opposa encore son veto, le 19 décembre.
Dans l’intervalle, le 22 novembre, l’Assemblée avait entendu un rapport de Koch sur nos relations extérieures, les armements de l’Europe, les vexations exercées sur les citoyens français d’Alsace par les émigrés et les princes allemands du voisinage. Isnard s’empara de la question dans un discours éloquent où il avertissait les ministres qu’ils étaient responsables et que par responsabilité il entendait la mort. (( Disons à l’Europe, s’écria-t-il, que si les cabinets engagent les rois dans une guerre contre les peuples, nous engagerons les peuples dans une guerre contre les rois. » Le décembre, le roi vint déclarer à l’Assemblée qu’il faisait sommer l’électeur de Trêves d’avoir à disperser, avant le 15 janvier, les rassemblements armés sur son territoire.
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