‹ Histoire de la révolution française, 1789-1799Chapitre 36 sur 73 · ENTENTE DE LA COUR AVEC L’ÉTRANGER · texte numérisé non relu

ENTENTE DE LA COUR AVEC L’ÉTRANGER

Pendant que Louis XVI tenait ce langage à la Législative, quels étaient ses actes? Il adressait secrètement aux souverains de l’Europe des lettres circulaires pour les inviter à s’unir contre ceux qu’il appelle les factieux.

Voici sa lettre au roi de Prusse en date du 3 décembre 1791 :

a Monsieur mon frère, J’ai appris... l’intérêt que Votre Majesté avait témoigné non seulement pour ma personne, mais encore pour le bien de mon royaume. La disposition de Votre Majesté à m’en donner des témoignages, dans tous les cas où cet intérêt pourrait être utile pour le bien de mon peuple, a excité vivement ma sensibilité; je la réclame avec confiance dans ce moment-ci, où, malgré l’acceptation que j’ai faite de la nouvelle constitution, les factieux montrent le projet de détruire entièrement les restes de la monarchie. Je viens de m’adresser à l’Empereur et à l’impératrice de Russie, aux rois d’Espagne et de Suède, et je leur présente l’idée d’un congrès des principales puissances de l’Europe, appuyé d’une force armée, comme la meilleure manière pour arrêter ici les factieux, donner le moyen d’établir un ordre ^de choses plus désirable, et empêcher que le mal qui nous travaille puisse gagner les autres États de l’Europe. J’espère que Votre Majesté approuvera mes idées et qu’elle me gardera le secret le plus absolu sur la démarche que je fais auprès d’elle. Elle sentira aisément que les circonstances où je me trouve m’obligent à la plus grande circonspection. »

La reine, de son côté, à la date du 16 décembre, écrivait au résident autrichien de Bruxelles, le comte Mercy d*Argenteau :

(( Sans armée, sans discipline, sans argent, c’est nous

qui voulons attaquer! Mais le roi n’est pas libre; il faut qu’il suive exactement la marche qui lui est prescrite. C’est à l’Empereur et aux autres puissances à présent nous servir. Nous serons obligés à faire des démarches moi surtout vis-à-vis de mon frère, mais comment pourrat-il de bonne foi les regarder comme des actes de notre volonté?...

(( 11 n’est plus temps de craindre pour nos personnes : la marche que nous avons adoptée, en ayant l’air de marcher franchement dans le sens qu’on désire, nous met en sûreté.»

Ainsi, c’est pendant que la confiance du peuple français les mettait en mreté, que le roi et la reine appelaient contre la France les puissances étrangères. A la même époque, Marie-Antoinette écrivait à Fersen : « Il faut que les puissances soient bien convaincues que nous ne faisons ici qu’exécuter les volontés des autres, que toutes nos démarches sont forcées, et que dans ce cas la meilleure manière de nous servir est de bien nous tomber sur le corps. »

C’était une guerre d’invasion que nous préparait la cour. Or elle savait parfaitement que les puissances comptaient faire payer les services rendus au roi par le démembrement du territoire français. La reine, évidemment, avait souscrit aux conditions posées parMercy d’Argenteau dans sa lettre de mars 1791 : « Il ne faut pas se dissimuler le principe reçu généralement que les grandes puissances ne font rien pour rien. Le roi de Sardaigne a toujours eu des vues sur Genève : une extension de limites dans la partie française des Alpes et sur le Var lui serait très intéressante. Pareille facilité pourrait être négociée avec l’Espagne pour les limites de la Navarre. »

Le 18 décembre 1791, au club des Jacobins, Isnard répondait à cette coalition des rois contre les peuples en donnant la formule de la guerre des peuples contre les rois. La salle était décorée des drapeaux de la France, de l’Angleterre et de l’Amérique, les trois nations libres

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d’alors. Un citoyen suisse, un Neuchâtelois, avait envoyé une épée de Damas pour le premier général français qui remporterait une victoire sur les ennemis de la liberté. Isnard se saisit de cette épée, l’épée de la Révolution universelle, et s’écria : « La voilà! Elle sera victorieuse. La France poussera un grand cri, tous les peuples répondront. La terre se couvrira de combattants, et les ennemis de la liberté seront effacés de la liste des hommes. »

Le 2 janvier 1792, l’empereur et le roi de Prusse signèrent un traité d’alliance offensive et défensive.

Des trois partis qui divisaient l’opinion, il y en avait deux qui désiraient la guerre : c’étaient les Feuillants et les Girondins, mais pour des motifs différents, ceux-là dans l’espérance de consolider la royauté, et ceux-ci pour l’affaiblir et lui imposer un ministère girondin.

Les Montagnards étaient pour la paix ; mais ils luttaient contre le courant manifeste de l’opinion. Robespierre, qui ne voyait partout que des complots, répétait que la Gironde était d’accord avec les Feuillants : calomnie ridicule, car la Gironde ne pouvait atteindre son but qu’en écrasant les Feuillants.

Les Montagnards étaient jaloux de la Gironde, alors à l’apogée de sa popularité et qui avait la direction du grand mouvement révolutionnaire. Us ne voulaient de guerre que contre l’ennemi du dedans, prétendant qu’il fallait avant tout épurer la France; Marat et Fréron disaient qu’il suffisait pour cela de poignards et de bouts de corde. La Gironde avait un idéal plus haut : arracher le pays à ses divisions, propager la Révolution pour la fortifier, aller au-devant des nations qui attendaient de nous leur délivrance, prévenir la croisade des rois par le soulèvement des peuples, faire flotter sur les Alpes et sur le Rhin le drapeau aux trois couleurs. C’était la Gironde qui donnait alors l’impulsion à l’armement des masses, à la fabrication des piques, à l’adoption du bonnet rouge comme signe de liberté, et qui pouvait se vanter, en jan-

vier 1792, d’avoir armé 600000 volontaires. Par Isnard et Brissot, elle prêchait l’armement universel, comme par Condorcet l’instruction universelle. Elle ne pouvait prendre encore la direction des affaires, car le roi ne voulait pas entendre parler d’un cabinet girondin. Elle laissait les Feuillants pousser Narbonne, le protégé de Mme de Staël, au ministère de la guerre; elle laissait Narbonne s’infatuer de son rôle nouveau et donner la mesure de son incapacité. Elle se réservait, dans le comité diplomatique de l’Assemblée, la tâche de démasquer l’entente du ministère et de l’Europe.

Le 14 janvier, Gensonné concluait à ce que le roi sommât l’Empereur de déclarer s’il était pour nous ou contre nous. Guadet flétrissait en ces termes l’idée du congrès que rêvait la cour :

« Quel est ce congrès, ce complot ?... Apprenons donc à ces princes que la nation maintiendra sa constitution tout entière ou qu’elle périra avec elle... Marquons une place aux traîtres, et que cette place soit l’échafaud... Je propose de déclarer traître et infâme tout Français qui prendra part à un congrès pour modifier la constitution ou obtenir une médiation entre la France et les rebelles. » Et l’Assemblée se levait tout entière pour prêter ce serment.

Le mars, üelessart lisait à l’Assemblée une note de Kaunitz plus insolente que toutes les autres : elle fournit aux Girondins l’occasion de pousser à fond l’enquête sur les affaires étrangères. On y acquit la preuve que Delessart avait constamment éludé les ordres de l’Assemblée, qu’il s’était prêté aux intrigues de l’Autriche, qu’il n’avait cherché qu’à endormir le pays, comme pour laisser à la coalition le temps d’organiser l’invasion. Brissot démontra que la cour de Vienne était en parfait accord avec celle des Tuileries, que l’Empereur parlait un langage identique à celui des Feuillants, et que la note du chancelier autrichien Kaunitz avait dû être rédigée sur les indications fournies par les ministres et par la reine.

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Vergniaud s’écria : u De cette tribune, je vois le palais où se trame la contre-révolution, où l’on prépare les manœuvres qui doivent nous livrer à l’Autriche... Le jour est venu où vous pouvez mettre un terme à tant d’audace et confondre les conspirateurs. L’épouvante et la terreur sont souvent sorties de ce palais, dans les temps antiques, au nom du despotisme; qu’elles y rentrent aujourd’hui, au nom de la loi ; qu’elles y pénètrent les cœurs ; qu’ils sachent bien, ceux qui l’habitent, que la constitution ne rend inviolable que le roi. La loi atteindra les coupables, sans faire nulle distinction. Point de tête criminelle que son glaive ne puisse toucher. »

Du coup Delessart tomba, fut décrété d’accusation, ainsi que le ministre de la marine. Narbonne ne put se soutenir, et la cour se laissa imposer un ministère girondin (24 mars 1792), que les royalistes appelèrent le ministère sans-culotte. Les finances furent confiées à Clavière, la justice à Roland, la guerre à de Grave d’abord, puis à Servan, les affaires étrangères à Dumouriez. Roland avec son austère probité, madame Roland avec son grand cœur et sa haute intelligence, avaient la direction morale du ministère. Quant à Dumouriez, ce n’était pas un Girondin : c’était un aventurier de grand talent, dont la jeunesse s’était passée dans les camps, qui avait été employé dans la diplomatie secrète de Louis XV. Il avait toujours su accommoder ses opinions aux situations. Il arrivait maintenant au pouvoir par les Girondins, mais avec la pensée de suivre sa politique à lui. Dès le premier jour, il coiffa le bonnet rouge et alla se faire applaudir au club des Jacobins. Dans telle autre occasion, il sera l’homme du roi contre la Gironde.

La reine avait deviné Dumouriez. En toute franchise, elle lui dit : « On assure que vous avez beaucoup de talents. Vous devez juger que ni le roi ni moi, nous ne pouvons souffrir toutes ces nouveautés, ni la constitution, fe vous le déclare franchement; prenez votre parti. »

Léopold, malgré ses notes menaçantes, n’entendait pas faire la guerre. Malheureusement pour la paix du monde, il mourut le 1®" mars ; son fils François II, esprit étroit et fanatique, devait précipiter les événements. Il charge son généralissime Hohenlohe de s’entendre avec celui de Prusse, Brunswick, pour tracer un plan de campagne en commun. Son ministre Cobentzel signifie à la France l’ullimatum de l’Autriche : restituer aux princes allemands possessionnés en Alsace tous leurs anciens droits ; rendre Avignon au pape ; rétablir la monarchie sur le pied de la déclaration royale du 23 juin 1789. Déjà, pour appuyer ces insolentes sommations, les troupes de la coalition s’avançaient vers nos frontières.

Louis XVI fut bien obligé alors de jouer son rôle de monarque constitutionnel : poussé par ses ministres girondins et accompagné de Dumouriez, le 20 avril 1792, il se rendit à l’Assemblée et proposa la guerre contre l’Autriche. Au cours de la délibération, ces paroles du député Mailhe furent vivement applaudies : « Si votre humanité souffre à décréter en ce moment la mort de plusieurs milliers d’hommes, songez aussi qu’en même temps vous décrétez la liberté du monde. » Merlin de Thionville ajouta : « Votons la guerre aux rois et la paix aux nations. » L’Assemblée se leva tout entière, et à l’unanimité, moins sept membres, vota la guerre à l’Autriche. Condorcet fut chargé de rédiger le manifeste : il affirmait que « la France ne voulait pas de conquête et n’attaquerait la liberté d’aucun peuple )).

La déclaration de guerre redoubla l’élan guerrier de la nation. Dès janvier 1792, le département de la Dordogne annonçait à l’Assemblée qu’il avait forgé 3000 piques et demandait qu’on fît partir les volontaires. A la fin de ce mois, il y avait 600 000 hommes en armes. On voyait parfois tous les hommes d’une famille se rendre à l’armée, comme les trois frères Levavasseur de Rouen, qui tous trois deviendront généraux. Les Vosges fournirent 14,300

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volontaires. Dans le Jura, les femmes faisaient partir les hommes, déclarant qu elles se chargeaient de monter la garde. Championnet arrivait avec le sixième bataillon de la Drôme, Kléber avec un bataillon du Haut-Rhin. A la tête de ces multitudes armées, dans les grades secondaires de chefs de bataillon ou de capitaines, il y avait des hommes dont les noms allaient retentir sur tous les champs de bataille de l’Europe : pour la première fois l’épée du commandement est aux mains des Hoche, des Marceau, deis Desaix, des Joubert, les glorieux généraux de la République prochaine; des Masséna, des Augereau, des Moncey, des Davoust, des Macdonald, les futurs maréchaux de Napoléon; de Murat, le futur roi de Naples, de Bernadotte, le futur roi de Suède. Du fond de la Bretagne, un homme qui n’est plus jeune, — il avait alors 49 ans, — s’arrachant à ses études celtiques, n’emportant que sa grammaire bretonne et son fusil de munition, part avec les jeunes gens et en route les forme au métier des armes. Celui-là ne sera ni maréchal, ni roi; il ne voudra jamais être que «le premier grenadier des armées de la République » : c’est l’immortel Latour-d’Auvergne.

Sur toutes ces colonnes enthousiastes qui en tous sens sillonnent la France, qui vont aux armées de Lafayette, de Luckner, de Rochambeau, plane comme une fanfare de victoire, un chant nouveau, composé à Strasbourg par Rouget de Lisle, imprégné ensuite des ardeurs apportées par les volontaires de la Provence, et qui s’appelle la Marseillaise,

Dans les églises, les femmes sont organisées en ateliers nationaux, cousent les capotes, les tentes, qui réchaufferont, qui abriteront leurs frères ou leurs fils. A Paris, les femmes de la halle, les ouvrières, apportent leurs bijoux, leur épargne, pour payer la guerre sainte de la liberté.

Tandis que les volontaires de France courent à la frontière, que fait-on à la cour? Montmorin, l’ancien ministre des affaires étrangères, communique aux Autrichiens les

plans de guerre, et la reine révèle à Mercy d’Argenteau, l’agent autrichien à Bruxelles, le secret des délibérations du conseil. Il y a surtout un billet, terriblement accusateur, de Marie-Antoinette à Mercy d’Argenteau :

(( 26 mars 1792. M. Dumouriez, ne doutant plus de l’accord des puissances par la marche de$ troupes, a le projet de commencer ici le premier par une attaque sur la Savoie et le pays de Liège. C’est l’armée de Lafayette qui doit servir à cette dernière attaque Voilà le résultat du conseil d'hier; il est bon de connaître ce projet pour se tenir sur ses gardes et prendre toutes les mesures convenables. Selon toutes apparences, cela se fera promptement. »

Le comte de Fersen, un agent de la reine, celui qui l’avait aidée dans la fuite à Varennes, lui écrivait le 2 juin :

(( La Prusse va bien. C’est la seule sur laquelle vous pouviez compter. Vienne a toujours le projet de démembrement. La tête de l’armée prussienne arrivera le 3 juillet. Tout y sera le 4 août. Nous agirons sur la Moselle et la Meuse, les émigrés du côté de Philipsbourg, les Autrichiens sur le Brisgau. Le duc de Brunswick vient le 5 juillet à Coblentz. Quand tout y sera arrivé, il avancera, masquera les places fortes, et avec 36 000 hommes d’élite marchera droit sur Paris. »

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