L’INVASION PRUSSIENNE. — LES MASSACRES DE SEPTEMBRE
L’exaspération du peuple était entretenue par les nouvelles de la frontière. Longwy venait d’être livré aux Prussiens par la trahison de son commandant. L’Assemblée décréta que tout citoyen qui, dans une place assiégée , parlerait de capitulation , serait puni de mort. Le péril était grand : les insurrections royalistes éclataient dans plusieurs provinces ; à Paris même, la contre-révolution se reprenait à espérer. Quand on apprit le désastre de Longwy, des rassemblements royalistes se formèrent autour du Temple, sous les fenêtres de Louis XVI, et l’on entendit des cris de Vive le Roi ! Les combattants royalistes du 10 août étaient restés dans Paris; on insulta pendant la nuit les statues de la Loi et de la Liberté; dans les prisons même, on entretenait des relations avec l’émigration, on buvait au succès des alliés. Et les Prussiens arrivaient !
Danton ordonna des visites domiciliaires : elles se firent
I/ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE
en grand appareil, pour frapper les royalistes d’une terreur salutaire ; ces jours-là, les barrières de Paris étaient fermées, les rues barrées par la troupe, tandis que les gardes nationaux pénétraient dans les maisons pour chercher les armes cachées et arrêter les suspects. On saisit 2000 fusils et l’on fit 3000 arrestations, qui, pour la plupart, ne furent pas maintenues. Danton estimait que le tribunal criminel et les visites domiciliaires suffiraient pour réprimer l'audace des conspirateurs : de ce jour, en effet, ils commencèrent à trembler.
Ces mesures ne contentaient point Marat et ses amis : ils répétaient qu’avant de courir à l’ennemi du dehors, il fallait exterminer celui du dedans. Déjà deux sections sur quarante-huit avaient voté le massacre des détenus, et la Commune, responsable de la garde des prisonniers, ne prenait aucune mesure pour leur sûreté. Le 1®** septembre, Panis avait illégalement introduit dans le comité de surveillance de la Commune l’homme qui, depuis deux ans, demandait des massacres : Marat. Le 2 septembre, le jour même où devaient se faire les élections pour le nouveau conseil municipal, on apprenait à Paris l’investissement de Verdun: l’ennemi n’était plus qu’à quelques jours de marche.
Devant l’imminence du danger, le courage de Roland fléchit un moment : il proposait que l’Assemblée et le ministère se retirassent derrière la Loire, à Tours ou à Blois. Danton ne voulut pas entendre parler de retraite : (( La France est dans Paris, répondit-il; si vous abandonnez la capitale à l’étranger, vous vous livrez et vous livrez la France ; c’est dans Paris qu’il faut se maintenir par tous les moyens. »
La Commune et l’Assemblée se trouvent d’accord pour décréter les mesures les plus énergiques. La Commune invite tous les citoyens en état de porter les armes à se réunir à l’instant au Champ de Mars ; elle décide que le canon d’alarme sera tiré ; çm’on assurera des secours
aux familles des volontaires ; qu’on portera de 30 000 à 60 000 hommes le contingent de Paris. L’Assemblée approuve toutes ces décisions. Vergniaud s’écrie : « C’est aujourd’hui que Paris doit vraiment se montrer dans toute sa grandeur ; je reconnais son courage à la démarche qu’il vient de faire, et maintenant on peut dire que la patrie est sauvée.... Hommes du 14 juillet, du 10 août, c’est vous que j’invoque... 11 n’est plus temps de discourir; il faut piocher la fosse de nos ennemis, ou chaque pas qu’ils font pioche la nôtre. »
Pour diriger le peuple que toutes ces nouvelles, tous ces discours, toutes ces mesures extraordinaires allaient soulever, pour le soustraire aux tentations mauvaises, pour le lancer vers la frontière, vers la gloire, pour assurer la défense nationale , il fallait créer un gouvernement, fortifier le ministère. Danton obtint de l’Assemblée un décret portant que quiconque refuserait de servir de sa personne ou de remettre ses armes ; quiconque, directement ou indirectement, refuserait d’exécuter ou entraverait, de quelque manière que ce fût, les ordres donnés et les mesures prises par le pouvoir exécutif, serait puni de mort. « Le tocsin qu’on va sonner, s’écria Danton, n’est pas un signe d’alarme; c’est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, que faut-il? De l’audace, encore de l’audace, et toujours de l’audace ! »
Ce même jour, vers quatre ou cinq heures, comme Marat, Panis et quelques autres siégeaient au comité de surveillance de la Commune, commencèrent les massacres de l’Abbaye. Ils se continuèrent les 3, 4, 5 et 6 septembre à la Force, au Châtelet, à la Salpêtrière, à Bicêtre. Les prisonniers qu’on devait juger à Orléans, Delessart, Brissac, furent amenés à Versailles et massacrés par Fournier et Lazowski accourus de Paris. Sur une circulaire sortie de l’imprimerie de Marat, expédiée aux départements sous le couvert du ministre de la justice, à l’insu de Danton, il y eut des meurtres à Beims, à Meaux, à Lyon, à Châlons.
L’ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE
Pendant ces scènes abominables, l’iVssemblëe restait inerte et passive : Danton, ministre de la justice, Roland, ministre de l’intérieur, ne purent rien empêcher : il n’y avait pas à Paris de force armée. Les bataillons étaient aux frontières. Cependant Brissot et ses amis s’obstinèrent k accuser Danton, qui dédaigna trop de se justifier. Aussi quelque chose du sang de septembre parut lui rester sur les mains : c’est ce qui éloigna de lui les Girondins, empêcha l’alliance de l’homme d’action et des hommes d’éloquence, et plus tard les livra désunis et désarmés à la sanglante dictature de Robespierre.
Ces journées de septembre, il n’est peut-être personne, parmi les plus endurcis, qui, à un moment donné, ne les ait désavouées; Marat, le mois suivant, les qualifiait de désastreuses; Danton, de journées sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi; Tallien, dans son apologie de novembre, d’événement douloureux. Elles furent désavouées plus tard par la Commune elle-même à la barre de la Convention ; elles le furent immédiatement par le peuple, par l’armée. Le faubourg Saint-Antoine n’y eut aucune part; des volontaires qui partaient pour l’armée vinrent les flétrir à l’Assemblée ; un des assassins de Mme de Lamballe fut plus tard sabré par ses camarades de régiment auxquels il faisait horreur. Le crime de septembre fut commis par une bande de trois ou quatre cents hommes, qui firent leur horrible besogne au milieu de la stupeur de tous et de l’impuissance publique.
Manuel, procureur-syndic, risqua sa vie pour arrêter les meurtres : il fît échapper son ennemi personnel, Beaumarchais. Danton réussit à sauver ses adversaires politiques, Duport et Lameth.
C’est seulement le 6 septembre que Pétion put aller fermer les portes des prisons et que l’àssemblée se crut assez forte pour maîtriser la Commune. Elle fit défense à toute municipalité d’envoyer des ordres hors de son territoire. Une petite commune de la Haute-Saône, Champlitte, donna l’exemple aux autres : elle refusa d’obéir aux délé-
gués de la commune de Paris, déclarant que toutes les communes de France étaient égales devant la loi. L’Assemblée décréta que « quiconque prendrait indûment l’écharpe municipale serait puni de mort ». Ce décret visait Marat, l’intrus du comité municipal de surveillance.
Malgré ces efforts tardifs, l’Assemblée était frappée à mort : le 10 août l’avait affaiblie, parce qu’elle n'avait pas su agir; les journées de septembre la tuèrent, parce qu’elle ne sut pas les empêcher. Une majorité de Feuillants et d’indécis paralysait l’énergie des Girondins et des Jacobins. 11 faut, citer à l’honneur de la Gironde ces belles paroles de Vergniaud, dénonçant à la France la tyrannie de la Commune (17 septembre) : « Ils ont des poignards, je le sais.... Mais qu’importe la vie aux représentants du peuple, lorsqu’il s’agit de son salut?.... Quand Guillaume Tell ajusta la flèche pour abattre la pomme fatale sur la tête de son fils, il dit : « Périssent mon nom et ma mémoire, « pourvu que la Suisse soit libre!.... » Et, nous aussi, nous disons : Périsse l’Assemblée nationale, pourvu que la France soit libre! qu’elle périsse si elle épargne une tache au nom français!.... Oui, périssons, et, sur nos cendres, puissent nos successeurs plus heureux assurer le bonheur de la France et sauver la liberté ! »