LA GIRONDE ET LA MONTAGNE
La Convention était comme une nouvelle Constituante qui devait faire la constitution républicaine, de même que la première Constituante avait fait la constitution monarchique de 1791. Au point de vue des partis, elle présentait d’abord deux groupes peu nombreux, d’environ cent cinquante membres chacun, qu’on appela la Gironde et la Montagne, Le reste de l’Assemblée, environ cinq cents membres, devait suivre tour à tour l’impulsion des deux groupes dirigeants : c’était la Plaine, ou encore le Marais.
La Gironde, ainsi nommée parce que* ses principaux membres étaient députés de Bordeaux, se composait d’hommes qui avaient déjà illustré ce parti dans la Législative, comme Vergniaud, Guadet, Gensonné, Condorcet, Isnard, Brissot, de quelques anciens constituants, comme Pétion, Buzot, Rabaut-Saint-Étienne, Lanjuinais, et d’hommes nouveaux, comme Barbaroux, Bebecqui, Louvet.
La Montagne, ainsi nommée parce que ses membres occupaient les bancs les plus élevés de l’Assemblée, comptait dans ses rangs Robespierre, Grégoire, Merlin de Douai, Prieur de la Marne, qui avaient déjà siégé à la Constituante ; Gambon, Carnot, Lindet, Merlin de Thionville, Couthon, Prieur de la Côte-d’Or, Hérault de Séchelles, qui avaient figuré à la Législative ; Danton, Camille Desmoulins, Fabre d’Églantine, Legendre, Marat, Billaud-Varennes, Collot-d’Herbois, Saint-Just, Lebas, le peintre David, Robespierre jeune, Fouché, Barras, Tallien, Carrier, etc., qui débutaient dans la vie parlementaire. Nous verrons les Montagnards se diviser par la suite en robespierristes, maratistes, hébertistes, dantonistes, thermidoriens, montagnards indépendants.
Dans la Plaine figuraient des notoriétés de l’époque précédente : beaucoup étaient d’opinion* constitutionnelle, bon nombre aussi étaient républicains. Citons Sieyès, Camus, Daunou, Durand-Maillane, La Révellière-Lépeaux, Roissy d’Anglas, etc. Ils traversèrent, beaucoup moins éprouves que la Gironde ou la Montagne, tous les orages de la Révolution, et commencèrent seulement à jouer un rôle lorsque les deux partis militants eurent été décimés. La puissance des hommes de la Plaine commence dans la décadence de la Révolution.
La Plaine a toujours fourni aux divers comités de ta Convention des hommes compétents, laborieux, expérimentés, qui ont attaché leurs noms aux lois les plus utiles; mais dans les luttes politiques, elle formait une masse inerte, une majorité de flottants et de timorés, qui malheureusement se prêta au jeu de bascule des partis au lieu de les maîtriser. Avec sa complicité muette et peureuse, elle aida la Gironde d’abord à dominer la Convention, puis la Montagne à écraser la Gironde; dans la Montagne même, Robespierre à écraser tour à tour les hébertistes et les dantonistes; puis elle favorisa la réaction thermidorienne contre les robespierristes et la réaction
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girondine contre les thermidoriens. La Plaine ne sut jamais former une majorité compacte de gouvernement ; par sa faiblesse, elle a contribué à rendre inévitable l’extermination réciproque des groupes les plus énergiques de l’Assemblée, et assumé ainsi devant l’histoire une lourde responsabilité.
La difficulté avec laquelle la Convention se débattit pendant toute son existence fut l’établissement d’un gouvernement. Contre l’Europe coalisée, contre la Vendée insurgée, il eût fallu une autorité très forte et une administration très obéie. La Constituante, en organisant toutes les administrations sur. la seule base de l’élection, n’avait songé qu’à affaiblir la royauté : la royauté disparue, le pouvoir qui lui succéda, celui de l’Assemblée souveraine, hérita de la même impuissance. Comme il n’y avait alors ni préfets, ni procureurs généraux, ni aucun agent direct du pouvoir central, la Convention ne possédait aucune action sur les directoires de département, les municipalités, les tribunaux. Pour assurer le recrutement des armées, la perception de l’impôt, la justice nationale, elle en sera réduite à organiser, à côté des pouvoirs légaux, des pouvoirs exceptionnels : à côté des administrations locales, les sociétés jacobines et les comités révolutionnaires; à côté des tribunaux réguliers, les tribunaux révolutionnaires; et, par-dessus tout, les pouvoirs extraordinaires des représentants en mission. Elle n’obtiendra que par la Terreur beaucoup de résultats qui s’obtiennent aujourd’hui par une bonne administration.
La Convention, précisément parce qu’elle était chargée de faire une constitution, n’avait aucune loi constitutionnelle qui réglât son fonctionnement. Elle réunissait tous les pouvoirs : le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif, comme le pouvoir judiciaire ; aucune loi ne déterminait de quelle manière elle aurait à les exercer. Dans ces conditions la lutte des partis devait être extrêmement violente; comme on ne pouvait espérer que la minorité se
soumît volontairement à une autre minorité, comme, d’autre part, l’inertie de la Plaine empêchait la constitution d’une véritable majorité, le parti qui arrivait un moment au pouvoir n’avait qu’un moyen de s’y maintenir, c’était d’exterminer le parti vaincu. Aujourd’hui le parti qui perd le pouvoir en est quitte pour devenir un parti d’opposition ; à cette époque, dans une situation aussi troublée, parmi les dangers de la guerre étrangère et de la guerre civile, le parti vaincu dans l’Assemblée ne savait que recourir à la force ; ce n’était qu’après avoir été décimé par l’échafaud qu’il se résignait à sa défaite. Battus dans l’Assemblée, les monarchistes ont recours à l’étranger, les Girondins au soulèvement des départements, les Montagnards à l’émeute parisienne : toutes les crises parlementaires font couler le sang.
L’Assemblée souveraine, qui disposait de moyens si imparfaits pour gouverner la France, se trouvait, à Paris même, en présence d’influences qui rivalisaient avec la sienne. La Commune de Paris rendait des arrêtés parfois contraires aux décrets de la Convention. On discutait dans les clubs les mêmes questions qu’à l’Assemblée : telle séance du club des Jacobins ou du club des Cordeliers avait plus d’importance et entraînait des résultats plus directs que celles de la Convention. Les sections ou quartiers de Paris, les bataillons de gardes nationaux, se croyaient le droit de prendre des arrêtés. Un groupe quelconque de citoyens se donnait pour « le peuple souverain » et traitait en égale, même en subordonnée, une assemblée qui était élue par la France entière. Une erreur qui alors égara beaucoup de sincères patriotes était de croire que le peuple peut à tout moment reprendre les pouvoirs qu’il a confiés à ses mandataires ; ils ne voyaient pas que c’était lui reconnaître un droit continu à l’insurrection. Le temps a fait justice de ces deux hérésies politiques : aujourd’hui le suffrage universel nous apparaît comme la négation du droit insurrectionnel ; la loi électorale, qui s’impose aux élec-
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leurs aussi bien qu’aux élus, détermine rigoureusement la durée des mandats. Mais à cette époque le peuple n’avait pas encore pu pratiquer une seule fois le suffrage universel et direct. Son éducation politique restait à faire.
La lutte commença presque aussitôt entre la Gironde et la Montagne. Les Girondins avaient été élus dans les dé parlements sous l’impression causée par les massacres de septembre : ils s’indignaient de retrouver, parmi leurs collègues de la Montagne, beaucoup d’anciens membres de la Commune insurrectionnelle. Ils accusaient en masse la députation de Paris, bien que fort peu de ces députés eussent été compromis dans les massacres. Les Girondins étaient hantés de craintes chimériques, soupçonnant la Montagne de vouloir porter atteinte à la propriété, et Danton, Robespierre et Marat d’aspirer à la dictature. Les Montagnards, à leur tour, avaient leurs préjugés contre les députés des provinces ; ils accusaient les Girondins de vouloir substituer à l’unité française une fédération des départements, et leur prêtaient des arrière-pensées de royalisme.
Ces accusations que se renvoyèrent si longtemps les deux partis étaient également fausses : les Montagnards ne demandaient pas la dictature, mais un gouvernement assez fort pour résister à la coalition de l’Europe, de la Vendée et de l’émigration; encore moins voulaient-ils mettre en péril la propriété, puisque leurs amis, dans toute la France, se portaient acquéreurs des biens nationaux. De même, les Girondins n’ont jamais songé à fédéraliser la France, ni à rétablir la monarchie : ils étaient aussi dévoués que leurs adversaires à la République et ils sont morts en invoquant son nom. C’était faute de se bien connaître que Girondins et Montagnards étaient tourmentés de ces injustes méfiances.
Danton, Robespierre lui-même, avec un grand sens d’hommes d’État, comprirent tout le danger de ce malentendu , qui pouvait diviser la Convention en face de l’Eu-
rope. Ils entreprirent de rassurer la Gironde : Coutlion, ami de Robespierre, proposa, dès la première séance, de jurer haine non seulement à la royauté, mais à la dictature; Danton, lorsqu’il donna sa démission de ministre, fit décréter que (( toute propriété, territoriale et industrielle, serait éternellement maintenue ». Quant aux massacres de septembre, les Montagnards essayèrent de prouver combien étaient exagérés les récits qu’on en faisait dans les provinces, où l’on parlait de 10 000 ou 12 000 morts, où l’on contait que le sang avait monté à douze pieds dans la prison de l’Abbaye. La Commune de Paris vint à la barre de la Convention répudier toute participation à ces crimes. En même temps, pour écarter le fantôme du fédéralisme, Danton proposa de déclarer la République française « une et indivisible », et les Girondins, comme les Montagnards, votèrent cette déclaration de principe.
La situation de la Gironde était alors très forte dans l’Assemblée et dans le pays. C’étaient des Girondins, Roland, Glavière, Servan, Monge, qui occupaient les ministères; l’éloquence de Vergniaud, la fougue d’Isnard, la froide sagesse de Condorcet étaient d’un grand effet sur la Convention; la Plaine sympathisait avec eux; le président de l’Assemblée était toujours élu parmi eux ; par le ministère de l’intérieur, par les journaux, ils formaient l’opinion publique ; au club des Jacobins, ils disputaient l’influence aux Montagnards; dans la Commune même, ils avaient des amis : le maire de Paris, Pétion, réélu le 15 octobre, puis son successeur Chambon (décembre), étaient Girondins ; dans les départements, les directoires, les municipalités, les tribunaux, autrefois peuplés de Feuillants, étaient maintenant acquis aux Girondins ; l’armée, par Dumouriez, semblait leur appartenir. Jusqu’alors ils avaient tenu la tête du mouvement révolutionnaire ; c’étaient les Girondins, par l’évêque Faucliet, par Brissot, par Condorcet, qui avaient pris l’initiative de la République, au moment où Robespierre proclamait qu’il n’était
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« ni républicain, ni monarchiste »; c’étaient eux qui avaient armé l’ouvrier et le paysan, poussé à la fabrication des piques, fait adopter le bonnet rouge ; c’étaient eux qui avaient déclaré la guerre aux rois. Comment ont-ils pu déchoir d’une situation si haute, et laisser la grande initiative démocratique passer aux mains de Robespierre?
A cela, plusieurs raisons. D’abord, leur parti, en s’étendant, perdait de son énergie première. Beaucoup d’anciens constitutionnels, feuillants, royalistes même, s’étaient ralliés à eux, se disaient Girondins, couvraient du pavillon républicain leurs espérances de réaction. Les prétendus Girondins, qui remplissaient les administrations, restaient fort en deçà du républicanisme de Vergniaud ou de Condorcet, donnaient une main à Isnard et l’autre aux monarchiens, voulaient que la Révolution s’arrêtât, reculât, à l’instant même où il fallait qu’elle déployât toute son énergie. C’étaient ces amis dangereux qui partout énervaient l’action des municipalités, entravaient la vente des biens nationaux et, par là, produisaient la baisse des assignats et compromettaient le crédit de la Révolution. C’étaient eux qui retardaient le départ des volontaires et plus tard la levée en masse. En outre, les chefs du parti girondin dans l’Assemblée ne se rendaient pas assez compte des difficultés de l’heure présente : la plupart ont résisié à des mesures reconnues indispensables.
Les Girondins auraient pu prévenir les déchirements de la Convention ; mais leurs orateurs, jeunes, ardents, avec leur fougue méridionale, souvent grisés de leur propre éloquence, montrèrent tout d’abord un acharnement impolitique à réveiller 1er souvenir des massacres, à remuer cette boue sanglante de septembre. Ils s’attaquèrent à Marat, qu’ils auraient dû dédaigner, à Robespierre, qu’ils auraient pu contenir, à Danton, qui ne demandait qu’à s’unir à eux pour maintenir la Révolution dans une voie plus modérée.
Danton n’était ni un furieux, ni un sectaire ; c’était un homme d’État. Quoiqu’il fût sorti du ministère, il exerçait encore une grande action sur la diplomatie et la politique : c’était lui qui, à ce moment, conduisait les négociations avec la Prusse afin de rompre le faisceau de la coalition ; c’était lui qui, par ses agents secrets, surveillait les complots de la Vendée et de l’émigration. La Révolution, il la poussait à l’action, à l’expansion, pour la sauver de la guerre civile; il organisait ce que les Girondins avaient rêvé, le soulèvement des peuples contre les rois. Il avait donné des garanties efficaces à la propriété et désavoué publiquement les exagérations de Marat ; bien que ses paroles, par une nécessité des temps, fussent parfois d’un violent, ses actes étaient ceux d’un modéré. Comment les Girondins ont-ils pu méconnaître en Danton le grand indulgent, celui qui devait expier sur l’échafaud le même crime qu’eux-mêmes : la modération?
C’est le malheur de la Révolution que les Girondins aient repoussé les avances de Danton ; eux et lui, avec les sages Montagnards, comme Carnot, Cambon, Lindet, les deux Prieur, ils étaient la force vive de la France, de la Révolution ; peut-être eussent-ils sauvé le pays sans le faire passer par les angoisses de la Terreur. Danton, du moins, a tout fait pour conjurer la rupture. Plusieurs des grands Girondins , Vergniaud , Condorcet , Gensonné , n’avaient aucune haine contre lui ; ils auraient consenti à un rapprochement. Ce furent surtout Roland, Mme Roland, Buzot, Valazé, Barbaroux, Guadet, qui, obéissant à d’aveugles antipatliies, entraînèrent le reste du parti dans une voie funeste.
Les Girondins s’attaquaient non seulement aux députés parisiens, mais à Paris même, affectant contre cette ville une défiance injurieuse, comme si les massacres de septembre eussent été l’œuvre de Paris, comme s’il n’eût pas été plus sage de se souvenir que Paris, au 14 juillet, au 5 octobre, au 10 août, avait sauvé la Révolution. Buzot et
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Roland proposaient d’entourer la Convention d’une garde fournie par les 85 départements ; Barbaroux annonçait qu’il faisait venir mille Marseillais pour garantir la sécurité des Girondins. Vainement Gonchon, Torateur du faubourg Saint-Antoine, essayait de calmer ces craintes chimériques et prononçait à la barre de la Convention ces paroles fraternelles : « Qu’ils viennent, non pas six, sept, huit, vingt-quatre mille, mais qu’un million de Français accourent dans ces murs. Nos bras sont ouverts pour les recevoir. Ils trouveront les mêmes foyers qu’ils visitèrent à l’époque de la Fédération. »
Le peuple de Paris voyait bien que les discordes de l’Assemblée seraient l’écueil de la Révolution : Gonchon disait encore, au nom des ouvriers : <( C’est avec douleur que nous voyons des hommes, faits pour se chérir et s’estimer, se haïr et se craindre autant et plus qu’ils ne détestent les tyrans. N’êtes-vous pas, comme nous, les zélateurs de la République, les fléaux des rois et les amis de la justice ? Ah ! croyez-en des ciloyens étrangers à l’intrigue. On s’attribue mutuellement des torts imaginaires. Soyez persuadés que les hommes ne sont pas aussi méchants qu’on le croit. »
Danton fut peut-être le seul à s’inspirer de ces conseils dictés par le bon sens du peuple. A plusieurs reprises, il essaya de se rapprocher des Girondins : la raideur de Roland, la hauteur de sa femme firent échouer toutes les tentatives de réconciliation.