BATAILLE DE JEMMAPES
La guerre continuait aux frontières. Comme elle n’avait pas le caractère d’une guerre de conquête, mais d’une guerre de principe, d’une guerre de la liberté contre l’absolutisme, les libéraux des pays voisins faisaient des
vœux pour le triomphe des Français, et saluaient le drapeau tricolore comme celui de la régénération européenne. Auprès de nos généraux s’empressaient des réfugiés hollandais, belges, liégeois, allemands, suisses, savoisiens, italiens, qui les exhortaient à passer les frontières et à renverser les vieilles tyrannies.
Nombre de Savoisiens venaient jusqu’à Lyon, prenaient Funiforme des gardes nationaux français et la cocarde tricolore, se mêlaient à nos fêtes patriotiques. Les habitants de la Savoie détestaient nos émigrés, dont le gouvernement sarde tolérait les rassemblements sur son territoire : l’un de ceux-ci s’étant avisé d’attacher une cocarde tricolore à la queue d’un chien, un soulèvement éclata. Alors le général français Montesquieu franchit la frontière, poussant devant lui, presque sans échanger de coups de fusil, les troupes sardes. « Le plus merveilleux dans cette conquête admirable, dit Michelet, c’est que ce ne fut pas une conquête. Ce ne fut rien autre chose qu’un mutuel élan de fraternité. Deux frères, longtemps séparés, se retrouvent, s’embrassent : voilà cette simple et grande histoire. C’était un spectacle étrange. Les chants Allons, enfants de la patrie! faisaient tomber les murailles des villes. Les Français arrivaient aux portes avec le drapeau tricolore; ils les trouvaient ouvertes et ne pouvaient passer; tout le monde venait à leur rencontre et les reconnaissait, sans les avoir jamais vus; les hommes les embrassaient, les femmes les bénissaient, les enfants les désarmaient. Les Français furent saisis d’étonnement, profondément émus en découvrant une France inconnue, une vieille France naïve qui, dans la langue de Henri IV, bégayait la Révolution. » Les documents officiels confirment ce récit. « Le peuple des villes et des campagnes de Savoie, écrivait Montesquieu à l’Assemblée, accourt audevant de nous ; la cocarde tricolore est arborée partout, des cris de joie accompagnent nos pas La municipalité de Chambéry m’attendait à la porte de la ville pour m’en
LA C0?^YENT10N.
remettre les clefs ; le chef de la municipalité m’a exprimé les sentiments d’attachement et de respect du peuple de Savoie pour la France. » Le syndic Mansord, sûr de n’être pas démenti, avait dit à Montesquieu : « Nous ne sommes pas un peuple conquis, mais un peuple délivré » (22 sept.). Et, en effet, dans toutes les communes de Savoie, eurent lieu, le 14 octobre, les élections pour a l’Assemblée nationale souveraine des Allobroges ». Ces populations, très libérales d’opinion, toutes françaises de cœur et de langue, manifestèrent aussitôt leur désir d’être réunies à la France. Le 21 octobre 1792, dans la cathédrale de Chambéry, les députés proclamèrent le vœu des populations : sur 658 communes, 585 s’étaient prononcées pour l’annexion. Cette première union de la France et de la Savoie devait durer vingt-deux ans.
Anselme, avec une poignée de soldats, occupa sans plus de difficulté le comté de Nice.
Custine, dont le quartier général était à Landau, répondit également à l’appel des libéraux allemands. Il entra presque sans résistance à Spire et à Worms. Le 19 octobre, il parut devant Mayence, capitale de l’archevêqueélecteur et place forte de premier ordre sur le Rhin. La ville capitula et Custine y fit son entrée le surlendemain. 11 poussa également une pointe sur Francfort, mais ne put s’y maintenir. Ce qu’il y eut de caractéristique dans l’occupation de Mayence, c’est l’empressement d’une partie de la population auprès des Français. Il se forma aussitôt un club à la tête duquel se placèrent des patriotes allemands, comme Bœhmer, Hoffmann, Dorsch, Stamm, Wetekind, le naturaliste Forster, l'ingénieur Eckemeyer.On plantait en grande pompe des arbres de liberté, on aidait les soldats français à élever des retranchements contre les Prussiens. Plus tard les habitants des bords du Rhin s’organisèrent en république et réunirent à Mayence une Convention allemande, à l’imitation de notre Convention nationale. Puis cette Convention vota la réunion de Mayence et de toute la
rive gauche du Rhin à la France. L’enthousiasme n’était pas moindre dans les autres pays allemands de la région rhénane. Le grand poète Gœthe en témoigne dans le passage suivant : « Les Français arrivèrent, mais ils semblaient n’apporter que l’amitié. Et ils l’apportèrent, en effet, car ils avaient tous l’âme exaltée. Ils plantaient avec allégresse les joyeux arbres de liberté, promettant à chacun son droit, à chacun son gouvernement national. Les jeunes gens, les vieillards se félicitaient, et les danses joyeuses commencèrent autour des nouveaux étendards.... Il est beau le temps où, avec son amante, le fiancé prend l’essor à la danse, en attendant le jour de l’union souhaitée; mais il était plus magnifique le temps où le premier des biens que l’homme puisse rêver nous sembla proche et accessible, la liberté! Toutes les langues étaient déliées: vieillards, hommes faits, jeunes gens, exprimaient hautement des pensées et des sentiments sublimes » .
Pendant que les Français étaient partout reçus en libérateurs, l’armée autrichienne assiégeait Lille. Le duc de Saxe-Gobourg et sa femme, l’archiduchesse Christine, sœur de la reine de France, infligeaient à cette ville un effroyable bombardement (20 septembre-7 octobre), qui brûla 400 maisons, tua des femmes et des enfants, mais ne put réduire l’héroïque cité. Le peuple lillois se montra digne de ce canonnier qui refusa de quitter le rempart, bien que sa maison brûlât : « Mon poste est ici, réponditil en pointant sa pièce : feu pour feu! » On se souvient encore du perruquier Maés qui, ramassant un éclat de bombe, s’en servit comme d’un plat à barbe pour raser sa clientèle, au sifflement des boulets. Dumouriez arrivait avec son armée victorieuse de Valmy pour venger ces inutiles barbaries.
Le 6 novembre, il rencontra l’ennemi sur les hauteurs de Jemmapes. Les positions des Autrichiens étaient formidables : ils occupaient des pentes rapides qu’ils avaient fortifiées de quatorze redoutes et armées de batteries
A. RAMBAUD
disposées par étages. Sous le feu d’une artillerie terrible, un moment nos bataillons hésitèrent; mais Dumouriez les rallia, les encouragea en entonnant lui-même la Marseillaise, et emporta toutes les positions autrichiennes. Jemmapes fut la seconde des grandes victoires de la liberté. Le 7 novembre, Dumouriez fit son entrée à Mons, le à Bruxelles, le 18 à Liège. La Belgique tout entière était à nous. Il fallait savoir comment on l’organiserait.
Ici commence le dissentiment entre Dumouriez et les Montagnards. Dumouriez, qui n’avait pas renoncé à rétablir en France la royauté, qui avait voulu attribuer au due de Chartres, plus tard Louis-Philippe fils du duc d’Orléans, tout l’honneur du succès de Jemmapes, n’était pas homme à révolutionner la Belgique. Il cherchait; au contraire, dans les classes dirigeantes de ce pays un point d’appui pour ses desseins ultérieurs. 11 ménageait la noblesse et l’Église, demandant seulement un emprunt de 100 millions au clergé. Il laissait les « aristocrates » en possession de toutes les administrations locales. 11 se trouva tout d’abord en lutte avec les Jacobins, qui voulaient établir dans toutes les villes belges des clubs affiliés à la société-mère, appliquer à la Belgique les lois révolutionnaires, anéantir le pouvoir des classes aristocratiques, assurer l’avènement des classes populaires. Il se fit un ennemi de Cambon, président du Comité des finances, que la Convention avait chargé de la vente des biens nationaux et de l’émission des assignats, et qui voulait introduire en Belgique le même système financier qu’en France. La vente des biens du clergé belge eût créé dans le pays toute une classe de propriétaires intéressés au succès de la Révolution; une nouvelle émission d’assignats eût donné au paysan belge le moyen d’acheter la terre; ainsi les frais de la guerre pour l’affranchissement de la Belgique eussent été payés par l’Église. Dumouriez résistait.
Danton se rendit en Belgique pour empêcher la rupture entre le général et l’Assemblée. Dans l’intervalle, le 15 dé-
LA CONVENTION
cembre, Cambon fît rendre un décret qui défendait aux généraux de passer des marchés, chargeait de ce soin des commissaires-ordonnateurs, et cassait tous les marchés conclus par Dumouriez : il voulait obliger celui-ci à nourrir son armée aux dépens des riches abbayes de Belgique.
Déjà, le 19 novembre, la Convention avait décrété que la France appuierait toute nation qui voudrait la liberté. Le 15 décembre parut un nouveau décret qui réglait l’application du précédent : dans tous les pays où entreraient les armées françaises, elles devaient casser les autorités aristocratiques, les remplacer par des sans-culottes, saisir les biens d’Église, abolir les dîmes et les droits seigneuriaux, appeler le peuple à la liberté. C’était l’organisation de la guerre révolutionnaire.
Quand Dumouriez reçut en Belgique le décret du 15 décembre, il en conçut un profond dépit : il demanda à Danton ce qu’il en pensait : « Ce que j’en pense, répondit celui-ci, c’est que j’en suis l’auteur. » Ce décret réalisait, en effet, les idées de Danton et de ses amis : la guerre commencée par les rois ne devait plus s’arrêter que par leur renversement ou leur soumission. Le drapeau tricolore devenait l’étendard de la révolution universelle.