PROCÈS DE LOUIS XVI
La victoire de Jemmapes assurait déjà la sécurité de nos frontières. Si elle eût été remportée plus tôt, elle eût peutêtre empêché la mise en jugement de Louis XVI. Mais, dès le 16 octobre, la Convention avait accueilli une pétition des Jacobins d’Auxerre qui demandait le procès du roi. Au fond, personne dans l’Assemblée n’avait intérêt à sa perte : n’était-il pas mort, en tant que roi, depuis le 10 août? Mais, une fois la question posée, ni Robespierre, ni Danton, ni la Montagne, ni même la Gironde,^ ne voulaient risquer de passer pour modérés, peut-être pour
fauteurs de la royauté. Le 6 et le 7 novembre, deux rapports furent lus dans l’Assemblée, l’un du girondin Valazé, l’autre du montagnard Maillie : tous deux concluaient à la mise en accusation. La Gironde et la Montagne ne voulaient pas se laisser dépasser l’une par l’autre.
Une chose aurait pu sauver la tête du roi, c’était la réconciliation de la Gironde avec Danton ; mais il fallait laisser à celui-ci ce rôle de chef des violents, qui cachait en lui tant de modération, et qui était le secret de sa force et de sa popularité. Un mot de Danton au club des Cordeliers aurait dû éclairer les Girondins : « Une nation se sauve, avait-il dit, mais ne se venge pas. » Le 30 novembre, dans le plus grand secret, au milieu des bois de Sceaux, il eut avec les chefs girondins une dernière entrevue et fit une suprême tentative de réconciliation. 11 les trouva intraitables, obstinés dans leurs soupçons de dictature, enfermés dans leurs haines et leurs défiances, acharnés à réveiller les souvenirs de septembre, comme s’ils ne comptaient pas dans leurs rangs Duprat et Mainvielle, qui avaient laissé faire, en 1791, les massacres d’Avignon. (( Guadet, dit alors Danton à l’un d’eux, Guadet, tu as tort : tu ne sais point pardonner. Tu ne sais pas sacrifier ton ressentiment à la patrie. Tu es opiniâtre, et tu périras ! ))
Les choses suivirent donc leur cours et le procès du roi allait fournir un nouvel aliment aux discordes. Dans la séance du 13 novembre, un homme nouveau, Saint-Just, fami de Robespierre, avait prononcé un discours bref, tranchant comme la hache. Pour lui, il ne s’agissait pas de discuter si le roi était ou non couvert par l’inviolabilité; on n’avait pas à le juger, mais à le frapper; on devait le traiter non en citoyen, mais en ennemi. « Un jour, s’écriat-il, on s’étonnera de la barbarie d’un siècle où ce fut quelque chose de religieux que de juger un tyran.... On s’étonnera qu’au dix-huitième siècle on ait été moins avancé que du temps de César ; le tyran fut immolé en
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plein sénat, sans autres formalités que vingt- trois coups de poignard, sans autre loi que la liberté de Rome! Et aujourd’hui l’on fait avec respect le procès d’un homme assassin d’un peuple, pris en flagrant délit, la main dans le sang, la main dans le crime ! Ceux qui attacheront quelque importance au juste châtiment d’un roi ne fonderont jamais une république.... Juger un roi comme un citoyen! ce mot étonnera la postérité froide. Juger, c’est appliquer la loi. Une loi est un rapport de justice. Quel rapport de justice y a-t-il donc entre l’humanité et les rois?... La royauté est un crime éternel; on ne peut point régner innocemment. »
On reprochait d’abord à Louis XVI les affaires de Nancy, de Varennes, du Champ de Mars : mais, sur tous ces points, il pouvait répondre que sa responsabilité se trouvait couverte, amnistiée en quelque sorte par son acceptation de la constitution. D’autres accusations n’étaient que trop bien fondées : la désorganisation de l’armée, de la marine, des forteresses, les intelligences avec les émigrés et avec l’étranger. Mais, malgré les papiers trouvés aux Tuileries après le 10 août, on était loin de savoir, sur les relations de Louis XVI avec la coalition, tout ce que nous en savons aujourd’hui.
En réalité, pour les Jacobins, il n’y avait pas un accusé à juger, mais un ennemi à détruire. Ils voulaient consommer la rupture entre le passé et l’avenir, rendre irréparable le divorce de la France et de la royauté, couper les ponts derrière la Révolution. A ce prix seulement, pensaientils, les intérêts créés par elle seraient affermis, le crédit de la Révolution solidement établi, toutes les espérances de restauration anéanties. Ils voulaient, par un remède terrible, « guérir le monde du mal des rois » . Thomas Payne, un Anglais devenu Français par amour de la Révolution, envisageait la question d’un point de vue encore plus général. Il entendait que le procès de Louis XVI fût un commencement d’instruction a contre la bande des rois » . —
(( De ces individus, disait-il, nous en avons un en notre pouvoir. Il nous mettra sur la voie de la conspiration générale. Il y a aussi de fortes présomptions contre M. Guelfe, électeur de Hanovre, en sa qualité de roi d’Angleterre. » M. Guelfe, c’était, dans la langue des Jacobins, le roi d’Angleterre George III, comme M. Capet était le roi de France Louis XVI. Ainsi, le procès d’un roi serait devenu le procès de tous les rois, la mise en accusation de la royauté elle-même. Les souverains de l’Europe auraient été cités à la barre de la Gonvention. L’ère nouvelle se serait ouverte par la condamnation solennelle de l’institution monarchique.
Les circonstances ne permettaient pas de donner au procès cette ampleur. Le 2 décembre, la Commune de Paris fut renouvelée; à peine installée, elle vint à la barre de la Convention demander la condamnation du roi. Elle était forte du malaise public, de la souffrance du peuple; les masses, jusqu’alors indifférentes au débat, commençaient à s’agiter, associant bizarrement ces deux idées : la vie du roi et la misère du peuple.
Le 5 décembre, Robespierre intervint pour reprendre la thèse de Saint-Just : « Il n’y a point ici de procès à faire. Louis n’est point un accusé, vous n’êtes point des juges; vous êtes, vous ne pouvez être que des hommes d’État et les représentants de la Nation. Vous n’avez point une sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. Quel est le parti que la saine politique prescrit pour cimenter la République naissante? C’est de graver profondément dans les cœurs le mépris de la royauté et de frapper de stupeur tous les partisans du roi.... Louis ne peut donc être jugé, il est déjà condamné; il est condamné, ou la République n’est point absoute.... Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires; ils ne rendent point de sentences, ils lancent la foudre. »
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Au cours du procès, Chabot avait tenté de compromettre certains députés girondins avec les papiers trouvés au Tuileries : ils n’eurent pas de peine à confondre leurs accusateurs. Mme Roland parut à la barre de la Convention . elle eut un vrai triomphe. En revanche, les Girondins, dans leur désir secret de sauver la vie du roi, commirent une lourde faute : Guadet demanda qu’on réunît à l’instant les assemblées primaires (c’est-à-dire les électeurs du premier degré) pour sanctionner les choix faits par les électeurs du degré supérieur et pour révoquer les députés qui auraient perdu la confiance du peuple. Guadet espérait par là éliminer Marat, Robespierre et plusieurs des députés de Paris. Dans cette vaine espérance, il venait de donner une force nouvelle à la plus dangereuse des doctrines anarchistes : la perpétuelle révocabilité du mandat de représentant. Les Girondins, qui devaient tomber victimes de cette théorie funeste, se levèrent en masse pour appuyer la proposition. Il fallut que les Montagnards intervinssent pour montrer à la Convention que tout était perdu si, pressée entre la guerre étrangère et la guerre civile, elle paraissait douter de ses pouvoirs.
La Convention avait nommé une commission de vingt et un membres pour instruire le procès du roi. Le 10 décembre, le montagnard Robert Lindet lut un exposé historique de la cause J et le girondin Rarbaroux donna le résumé des griefs. Le 11, Louis XVI comparut à la barre de l’Assemblée et répondit à l’interrogatoire du président. Il persista à répéter qu’il n’avait jamais eu connaissance d’un seul projet de contre-révolution. On lui permit de choisir pour l’assister trois jurisconsultes, Malesherbes, Tronche! et Desèze. Ce dernier présenta, le 26 décembre, la défense du \oi.
Les Girondins acceptaient la mise en jugement du roi, mais ils auraient voulu que sa vie fût sauve. Vergniaud, dans soii Leau discours du 31 décembre, prophétisa les malheurs qui suivraient son exécution : la coalition accrue
par l’accession de l’Angleterre, de la Hollande, de l’Espagne, des princes allemands; une recrudescence de la misère; une lutte plus acharnée des partis; la Convention prochainement en butte aux mêmes haines qu’aujourd’hui la royauté; peut-être la dictature s’élevant sur les cadavres des défenseurs de la République. Les Jacobins, au contraire, entendaient que le procès, une fois commencé, aboutît à la condamnation, à l’exécution.
Trois questions seulement, formulées par le girondin Fonfrède, furent présentées au verdict de l’Assemblée constituée en tribunal : « Louis est-il coupable? — Y aurat-il appel au peuple? — Quelle peine sera infligée? »
Le 15 janvier commença l’appel nominal sur ces trois questions. Chaque député, à l’appel de son nom, montait à la tribune et émettait son suffrage à haute voix. Du 15 au 19 janvier la Convention siégea nuit et jour.
A l’unanimité, moins une trentaine de voix, Louis XVI fut déclaré coupable de conspiration contre la liberté de la nation et la sûreté générale de l’État.
L’appel au peuple, qui aurait ajourné indéfiniment l’exécution, fut repoussé par 423 voix contre 281.
La séance du 16 au 17 janvier fut la plus dramatique. On allait voter sur l’application de la peine. Lanjuinais et Lehardy soulevaient la question de savoir si la majorité requise pour la peine de mort serait la majorité simple ou la majorité des deux tiers. Danton fît écarter cette proposition, et l’appel nominal commença à huit heures du soir pour se prolonger toute la nuit et le jour suivant : 354 députés se prononcèrent, soit pour la mort avec sursis à l’exécution, soit pour des peines qui n’étaient pas la mort; 387 votèrent la mort sans condition.
Sm’ cette question, comme déjà sur la question de l’appel au peuple, les Girondins s’étaient divisés : Condorcet et Rabaut- Saint -Étienne votèrent pour la détention; Vergniaud, Guadet, Buzot, Pétion, Valazé, Brissot, Louvet, se prononcèrent pour la mort avec sursis ; Gensonné, Rebecqui,
Louis XVI devant la Convention.
Barbaroux, Duprat, Isnard, Fonfrède, votèrent pour la mort sans condition. Dans la Montagne, on vit avec stupeur le duc d’Orléans, qui se faisait appeler Philippe-Egalité, voter la mort de son parent ; il espérait que son suffrage régicide pourrait faire oublier ses immenses richesses. Danton motiva son vote en ces termes : « Je ne suis pas de cette foule d’hommes qui ignorent qu’on ne compose pas avec les tyrans, qu’on ne les frappe qu’à la tête. » Robespierre dit : « Je suis inflexible pour les oppresseurs, parce que je suis compatissant pour les opprimés. Je ne connais point l’humanité qui égorge les peuples et qui pardonne aux despotes. » Il ajouta que le même sentiment qui l’avait porté à demander l’abolition de la peine de mort le forçait aujourd’hui à l’appliquer au tyran.
Le 19, on reprit la question du sursis. Le 20, à trois heures du matin, par 380 voix contre 310, la Convention décida qu’il ne serait pas sursis à l’exécution et qu’elle aurait lieu dans les vingt-quatre heures. Le 21 janvier, à
10 heures 22 minutes, Louis XVI fut décapité sur la place de la Révolution, aujourd’hui place de la Concorde.
L’historien impartial doit tenir compte à ce malheureux prince des fatalités de la naissance et de l’éducation ; roi de droit divin, élevé par les jésuites dans les idées de la monarchie absolue, on conçoit qu’il n’ait jamais pu se résigner à voir limiter le pouvoir qu’il avait reçu intact de ses ancêtres; que, pour rétablir son ancienne autorité,
11 se soit cru en droit de faire appel aux autres souverains, qu’il soit resté étranger à ces idées nouvelles de patriotisme qui exaltaient les hommes de 93 et qu’il se soit senti solidaire de la famille des rois plutôt que de la nation française.
L’historien qui fera ces réserves en faveur du roi sera tenu à la même justice envers les régicides. Ces hommes qui pour la défense du territoire ne reculèrent devant aucun sacrifice, qui, pour sauver la France et la liberté, affrontèrent le feu des champs de bataille, le poignard des
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conspirateurs, le couteau de la guillotine, devaient considérer comme le plus abominable des crimes l’appel à l’étranger. Faisant application à Louis XVI d’un droit qui était nouveau pour lui, ils le jugèrent coupable et n’hésitérent pas à le frapper. Carnot, qui avait voté la mort du roi et signé l’ordre d’exécution, disait : « Aucun devoir ne m’a tant coûté. » On voit, par ces paroles mêmes, qu’à ses yeux ce fut un devoir.
C’est une erreur que de se représenter les députés qui votèrent la mort du roi comme ayant cédé à la peur : Paris fut calme pendant les journées de janvier, et la Convention délibéra en toute liberté. Il y avait alors plus de péril pour ceux qui émettaient un vote régicide que pour les indulgents. Paris était encore plein d’anciens gardes constitutionnels et gardes du corps. Le jour même où le sursis fut rejeté, la veille de l’exécution de Louis XVI, un de ces soldats royalistes rencontra Lepelletier de Saint-Fargeau, qui avait voté la mort du roi : d’un coup de coutelas, il lui perça le cœur. Lepelletier de Saint-Fargeau est l’auteur d’un projet de Code pénal, dans lequel la peine de mort est abolie, et d’un plan d’éducation nationale, où il demande l’instruction gratuite et obligatoire, commune aux enfants pauvres et riches, afin que les premiers puissent participer au bien-être de leurs camarades, et l’abolition des châtiments corporels dans les écoles. L’Assemblée fit à la victime de magnifiques funérailles et lui décerna les honneurs du Panthéon. Sa fille fut adoptée par la nation. Le tableau du grand peintre David qui représentait la mort de Lepelletier fut placé dans la salle des séances de la Convention.