LA COALITION ET LA VENDÉE
La Convention, au lendemain de l’exécution du roi, se trouva en présence de dangers plus terribles. Comme Vergniaud l’avait prévu, la mort de Louis XVI fut sinon
la cause, du moins le prétexte de nouvelles attaques. C’était uniquement la conquête de la Belgique qui avait décidé Pitt, le premier ministre d’Angleterre, à entrer dans la coalition ; mais il prit occasion du régicide pour chasser notre envoyé Chauvelin. Le stathouder de Hollande suivit, comme il faisait toujours, l’exemple de la Grande- Bretagne. La cour de Naples, où régnait une sœur de Marie- Antoinette, la cour d’Espagne, où régnait une branche des Bourbons, se joignirent à nos ennemis. Le pape, qui avait tant fait pour attiser chez nous la guerre civile, laissait prêcher à Rome le meurtre des Français : le 15 janvier, notre envoyé Basseville était égorgé avec un rasoir sous les yeux de la police pontificale. La Convention décréta sa déclaration de guerre le février à l’Angleterre et au stathouder de Hollande, le 7 mars au roi d’Espagne. Le 22 mars, la diète de Ratisbonne, conseil suprême du Saint-Empire, se prononça pour la guerre. La guerre, déclarée au nom du Saint-Empire, armait contre nous les petits États allemands si nombreux à cette époque, ducs, princes, comtes, landgraves, prélats ou abbés, simples hobereaux ou villes libres, que leur multitude même rendait peu dangereux, mais qui cependant apportaient Leur appoint aux deux grandes puissances germaniques, l’Autriche et la Prusse.
Sur le point d’engager cette lutte gigantesque où la liberté du monde pouvait périr avec la France, la Convention nationale, dans sa séance du 23 février, lança une magnifique proclamation qu’Isnard avait rédigée. Elle disait aux soldats : « Vainqueurs de Valmy, de Spire et d’Argonne! laisserez-vous périr une patrie que vous avez une fois sauvée?... Si vous êtes vaincus, la France devient la risée des nations et la proie des tyrans.... Votre défaite couvre la terre de deuil et de larmes; la liberté fuit de ces tristes contrées et avec elle s’évanouit l’espérance du genre humain. Longtemps après que vous ne serez plus, des malheureux viendront agiter leurs chaînes
LA CONVENTION
sur vos tombeaux, insulter à vos cendres. Mais si vous êtes vainqueurs, c’en est fait des tyrans. Les peuples s’embrassent et, honteux de leur longue erreur, ils éteignent à jamais le flambeau de la guerre. On vous proclame les sauveurs de la patrie, les fondateurs de la République, les régénérateurs de l’univers !... »
Au moment où il fallait faire face à l’Europe entière, où 400 000 Anglais, Hollandais, Allemands, Autrichiens, Sardes, Espagnols menaçaient toutes nos frontières, la France se trouva prise à revers par l’insurrection vendéenne. Depuis longtemps déjà, dans les départements du Poitou et de la Bretagne, les prêtres réfractaires, les émigrés revenus dans leurs manoirs, attisaient la guerre civile. Le 24 août 1792, avait eu lieu la première insurrection, comprimée par les bourgeois de Quimper. Ainsi, la veille même du jour où l’Assemblée législative décrétait l’abolition des derniers droits féodaux, affranchissait la terre du paysan, l’aveugle paysan vendéen s’armait contre la Révolution ; il s’armait pour un régime qui, durant tant de siècles, l’avait tenu dans la misère et dans l’ignorance. Cette première prise d’armes avait coïncidé exactement avec l’invasion prussienne de 1792 : la grande insurrection de mars 1793 coïncida avec la grande coalition. Comme il fallait augmenter l’effectif de nos armées, on proclama par toute la France la réquisition, c’est-à-dire l’appel sous les drapeaux. Le paysan vendéen prit le fusil, mais contre la France. Le 4 mars, on avait assassiné le commandant de Cholet ; le 10, les masses rurales assaillirent Machecoul et y massacrèrent les patriotes; le 12, à Saint-Florent, elles tuèrent les gendarmes chargés du recrutement, tirèrent sur la troupe et se saisirent des canons.
En quelques jours le tocsin sonna dans toutes les paroisses; 100 000 paysans se trouvèrent sous les armes, fanatisés par les prédications du carême, par les approches de Pâques. Ils se formèrent en bandes, à la tête desquelles
se placèrent le voiturier Cathelineau, le garde-chasse Stofflet, le perruquier Gaston. Les chefs nobles, Charette, Lescure, d’Elbée, Talmont, Sapinaud, Bonchamp,Larochejacquelein, ne parurent que plus tard.
Le mouvement fut d’abord plutôt religieux et populaire que royaliste. Cathelineau était avant tout l’homme du clergé : ses hommes portaient presque tous un sacré-cœur sur la poitrine avec cette inscription : a Arrête ! le cœur de Jésus est avec moi. » Le chapeletétait une partie essentielle de leur équipement. Quand ils prenaient des patriotes, ils n’oubliaient jamais de les faire se confesser avant de les fusiller. Ils restaient aussi barbares que leurs ancêtres du moyen âge : leur isolement, en plein dix-huitième siècle, les avait maintenus à l’état sauvage. Leur fanatisme parut dans les tortures qu’ils faisaient subir à leurs prisonniers : en cela il différait du fanatisme révolutionnaire, qui se contentait de rendre la mort pour la mort. A Machecoul, les paysans prirent le curé constitutionnel, et le firent mourir à petits coups, pour que le supplice durât plus longtemps; avec des cors, ils donnèrent la chasse aux patriotes; quand ceux-ci tombaient, on sonnait la curée et les femmes achevaient les victimes; il y eut des hommes enterrés vifs, des gardes nationaux cruellement martyrisés. Des prêtres réfractaires rivalisaient de férocité avec les paysans. A Machecoul, l’un d’eux, comme il n’y avait plus à tuer que les femmes, s’avisa de dire la messe sur la tombe d’une sainte. Tout à coup il cria qu’il sentait la pierre se soulever. Ce miracle allait faire continuer les massacres, quand arrivèrent les troupes républicaines.
Ces paysans, qui refusaient d’aller combattre aux frontières, montrèrent une bravoure farouche : on les vit se jeter à la bouche des canons pour s’en emparer. Toutefois le succès de l’insurrection paraîtra moins étonnant, quand on saura que les départements de l’Ouest étaient alors entièrement dégarnis de troupes et que les insurgés n’eurent à lutter que contre les gardes nationales des petites villes.
LA CONVENTION
La guerre que les paysans faisaient aux citadins était à certains égards une guerre sociale. Ils haïssaient les villes comme la résidence des autorités, des gens de loi, des marchands. La Vendée, avant même l’arrivée des troupes de la Convention, était déjà divisée en bleus et en brU gands. Les bleus, c’est-à-dire les habitants des villes, se sacrifièrent pour arrêter l’insurrection. Les cités de Nantes, Rennes, Quimper, Angers, même de petites villes comme Machecoul, Chollet, les Sables-d’Olonne, Luçon, Fontenay, la Roche-Bernard, acquirent alors des titres impérissables à la reconnaissance du pays. Les villes étaient comme des îlots perdus au milieu du soulèvement des masses rurales, dans les départements de la Vendée, des Deux-Sèvres, de Maine-et-Loire, Ille-et-Vilaine, Loire-Inférieure. L’insurrection dans les départements bas-bretons (Morbihan, Finistère, Côtes-du-Nord) s’appela d’un nom particulier, la chouannerie^ parce que le signe de ralliement était le cri du chat-huant.