CHUTE DES GIRONDINS
Les défaites et la trahison de Dumouriez portèrent à la Gironde un coup mortel. Depuis la condamnation du roi, la Montagne, qui avait montré plus d’union et plus de décision pendant le procès, prenait de l’avance sur les Girondins. C’étaient ceux-ci qui autrefois avaient mis Dumouriez à la tête de l’armée : aussi commença-t-on à crier dans les rues de Paris « la grande trahison du général girondin ».
Leur situation devenait critique : ils occupaient les ministères, la présidence de l’Assemblée, les administrations locales. Ils étaient donc le gouvernement; on les rendait responsables de tout. La Plaine jouait alors un jeu fort dangereux : s: les Montagnards proposaient quelque décret énergique, elle s’empressait de le voter, mais elle en laissait l’exécution aux Girondins : dès lors rien ne se faisait. La seule solution raisonnable eût été que
A. RAMBAUD. |2
la Gironde cédât à la Montagne la direction légale de la Révolution, que les ministres girondins, Roland, Cla\ière, Lebrun, Garat, donnassent tous leur démission, que les autorités girondines des départements les suivissent dans la retraite, qu’un gouvernement jacobin succédât régulièrement au gouvernement girondin. Malheureusement les Girondins estimaient que sortir du pouvoir, c’était déserter le danger. La Plaine les encourageait dans leur résis tance en les choisissant toujours pour la présidence de l’Assemblée : ils pouvaient donc dire qu’ils avaient une majorité de gouvernement.
La Convention, en apprenant la perte de Liège, avait décidé que tout ce qu’il y avait de soldats et de fédérés dans Paris se rendrait immédiatement à la frontière : les fédérés bretons, sur lesquels la Gironde comptait pour sa sûreté, partirent les premiers. Le lendemain 9 mars, la Commune fît arborer aux tours de Notre-Dame le drapeau noir et à l’Hôtel de Ville l’étendard du a Danger de la patrie ». Quelques furieux, Varlet, Lazowski, Fournier, essayèrent de soulever les sections, brisèrent les presses de deux imprimeries girondines, demandèrent l’épuration de l’Assemblée. Mais Paris resta sourd à ces excitations : le faubourg Saint-Antoine fit même offrir une garde à la Convention.
La population parisienne n’avait alors d’autre préoccupation que celle de la défense nationale : dans presque tous les quartiers, on offrait des repas civiques aux volontaires qui se rendaient aux frontières. La seule section de la Halle aux blés, après son banquet du tO mars, envoya mille volüiafltires. Le nouveau maire de Paris, Pache, et le procureur de la commune, Ghaumette, vinrent à la Convention rendre témoignage de l’élan patriotique du peuple et recommander à l’Assemblée les familles des volontaires. Puis les compagnies de citoyens en armes défilèrent devant la Convention, en disant : « Pères de la patrie, nous vous laissons nos enfants. » — « Nous n’enverrons pas
LA CONVENTION
seulement à la frontière, répondirent les députés, nous irons nous-mêmes. » Et la Convention, sur la proposition; de Carnot, décréta que 82 de ses membres se rendraient aux armées.
Le même jour, l’Assemblée commença la discussion sur l’établissement d’un tribunal révolutionnaire, demandé par la Commune et les Jacobins. La mesure fut appuyée par Jean-Bon Saint-André et Levasseur : ceux-ci n’étaient pas des hommes de sang, mais des hommes d’État, des patriotes qui se montrèrent héroïques aux armées. C’est Jean-Bon Saint-André qui osa improviser une marine, en 1794, et se risquer avec elle contre la flotte anglaise. C’est lui qui plus tard organisa les départements du Rhin. Il fallait qu’iljugeât ce tribunal nécessaire pour qu’il le réclamât. La Gironde, à part Lanjuinais et quelques autres, en adoptait le principe, mais discutait les détails d’organisation. Cambacérès, qui fut plus tard un des rédacteurs du Code civil et grand dignitaire de l’Empire, disait « qu’on ne pouvait suivre ici les principes ordinaires ». La Convention décida que le tribunal serait composé de neuf juges et d’un jury, nommés par elle (10 mars).
Le tribunal révolutionnaire tel que l’entendait Danton n’était en somme qu’une juridiction exceptionnelle, comme il s’en est toujours établi dans les circonstances extraordinaires, lorsque l’existence même de l’État est mise en péril. Ce n’était pas autre chose qu’une cour martiale comme celles qui ont fonctionné à des époques plus récentes, quand le pays s’est trouvé en état de guerre étrangère ou de guerre civile. La France tout entière étant comme une place assiégée, le tribunal révolutionnaire se trouvait chargé de punir les traîtres, les rebelles, les complices de l’étranger, les fournisseurs infidèles, les fabricateurs de faux assignats. Les peines appliquées par le tribunal étaient la mort ou la déportation : les déportés étaient provisoirement emprisonnés à Bicêtre. Sans doute, c’était seulement au prix d’une justice rigoureuse qu’on
pouvait prévenir le retour des massacres de septembre. Mais comme ce n’est jamais impunément qu’on viole les principes, qu’on supprime les garanties essentielles à la sécurité des citoyens, le tribunal révolutionnaire ne tarda pas à devenir l’instrument d’une effroyable tyrannie. Danton, après avoir vu couler des flots de sang autour de lui, tomba lui-même victime de cette juridiction anarchique et, avant de monter à l’échafaud, un cri échappa à sa conscience : il demanda pardon à Dieu et aux hommes d’avoir été l’un des créateurs de ce tribunal de sang.
L’organisation du tribunal révolutionnaire faisait partie de l’ensemble des mesures de défense proposées par Danton dans son discours du 10 mars, qui touchait à l’organisation politique et militaire du pays et qui se terminait ainsi : « Je me résume. Ce soir, organisation du tribunal, organisation du pouvoir exécutif. Demain, mouvement militaire. Que demain vos commissaires soient partis; que la France entière se lève, coure aux armes, marche à rennemi;que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre ; que le commerce de l’Angleterre soit ruiné ; que nos armes, partout victorieuses, apportent aux peuples la délivrance et le bonheur, et que le monde soit vengé. » L’Assemblée était comme enveloppée du mouvement patriotique de Paris. Pendant cette discussion, les défilés des bataillons qui se rendaient aux frontières continuaient. Quand le contingent des Halles vint faire ses adieux à la Convention et la traversa tambours battants et drapeaux déployés, l’Assemblée, saisie d’enthousiasme, se leva tout entière au cri de « Vivent les défenseurs de la patrie! » Tandis que la Convention discutait l’organisation du tribunal révolutionnaire, le même jour, en Vendée, commençait à fonctionner le tribunal révolutionnaire de l’insurrection ; le massacre de Machecoul, commencé le matin par les paysans, était régularisé le soir par un comité ^'honnêtes gens qui en six semaines condamnait à mort 542 patriotes.
LA CONVENTION
Quand l’insurrection de Vendée fut connue à Paris le 48 mars, la Convention, sur la proposition de Duhem, décréta que tous les émigrés ou prêtres réfractaires qui, au bout de huit jours, seraient trouvés sur le territoire de la République, encourraient la peine de mort. Le 49 mars, sur la proposition de Cambacérès, nouveau décret portant que tous les individus prévenus d’avoir pris part aux mouvements contre-révolutionnaires ou arboré la cocarde blanche seraient mis hors la loi ; s’ils étaient pris les armes à la main, ils seraient exécutés dans les vingt-quatre heures, n Vous n’ignorez pas, disait Cambacérès, que les circonstances commandent presque toujours les décisions.»
Le 22 mars, après la défaite de Neerwinden, Jean Debry fit décréter l’établissement dans chaque commune ou section de commune d’un comité révolutionnaire, chargé de surveiller les suspects. Le 26 mars, désarmement de tous les ci-devant nobles et prêtres : ce qui fut exécuté aussitôt à Paris. Le 28, bannissement à perpétuité de tous les émigrés, peine de mort contre ceux qui rentreraient en France.
La nouvelle de la trahison de Dumouriez eut des effets encore plus terribles; on autorisa l’accusateur public à traduire d’office devant le tribunal révolutionnaire tous les prévenus du crime de conspiration, sauf les députés, les ministres et les généraux, dont l’arrestation devait être consentie par l’Assemblée. On décréta l’arrestation des généraux orléanistes et de toute la famille d’Orléans. On envoya 40000 hommes aux frontières et l’on dépêcha de nouveaux commissaires à l’armée du Nord. Enfin, sur la proposition de Barrère, on décida l’organisation du Comité de salut public, et ce fut le girondin Isnard qui rédigea le rapport et le texte du décret (6 avril).
Ce comité devait se composer de neuf membres (ce nombre fut augmenté par la suite), renouvelables tous les mois. 11 devait concentrer tous les pouvoirs, donner des ordres aux ministres, tracer des plans aux généraux. 11 fut
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d’abord composé de Barère, Jean Debry, Bréard, Treilhard, Camboii, Danton, Delacroix, Delmas, Guyton-Morveau. La Convention semblait avoir écarté systématiquement les membres influents des partis en lutte; la Montagne n’était guère représentée dans le Comité que par Danton ; la Gironde en était exclue.
La Convention avait, dès ses premières séances, tiré de son sein un certain nombre d’autres comités. Outre le Comité de salut public, qui fut la terreur de l’Europe, et le Comité de sûreté générale, qui devint la terreur des suspects, elle eut de nombreux comités d’affaires, savoir : le Comité des finances ; de législation ; d’instruction publique ; d’agriculture et des arts ; du commerce et des approvisionnements ; des travaux publics ; des transports, postes et messageries ; de la guerre ; de la marine ; des colonies ; des secours publics ; de diplomatie ; des pétitions, correspondances et dépêches ; des inspecteurs du palais national; etc.
Beurnonville était remplacé au ministère de la guerre par le montagnard Bouchotte.Boland quittait le ministère de l’intérieur, où il fut remplacé par Garat ; mais Lebrun restait aux affaires étrangères et Glavière restait aux fiaances, en lutte ouverte avec Cambon.
La Convention, unanime contre l’invasion, contre la Vendée, contre Dumouriez et contre les traîtres, était en discorde sur toutes les autres questions. Girondins et Montagnards se renvoyaient mutuellement la responsabilité des malheurs publics. Robespierre surtout eut un rôle funeste. Dans la séance du 10 avril, il rassembla contre les Girondins toutes les accusations qui traînaient dans les clubs, leur reprochant d’avoir voulu la guerre, que toute la France avait voulue avec eux; d’être complices de Dumouriez et des Orléans, tandis qu’ils s’étaient associés à toutes les mesures contre les Orléans et Dumouriez. Vergniaud, avec une grande éloquence, réfuta ces calomnies et fit l’apologie de la politique modérée. Camille Desmoulins,.
LA CONVENTION
suscité par Robespierre, lança contre la Gironde un pamphlet meurtrier, V Histoire des Brissotins.
Les Girondins, qui ne furent pas alors plus sages que Robespierre, en revinrent à leur politique de provocations envers Marat et la Commune. Guadet fit décréter Marat d’accusation; mais celui-ci fut acquitté par le tribunal révolutionnaire et ramené en triomphe à la Convention sur les épaules de la foule (24 avril). Quelques jours auparavant, la Commune était venue, à la barre de l’Assemblée, réclamer l’expulsion de vingt-deux Girondins (14 avril).
Les deux partis en appelaient également aux assemblées primaires : les Girondins pour faire exclure de la Convention Marat, Robespierre, Danton, les députés de Paris; la Commune, pour en faire chasser les Girondins. Ému de ces discordes, un membre obscur de la droite, Vernier, poussa ce cri d’alarme « Eh ! citoyens, si vous en êtes à ce point de défiance que désormais vous ne puissiez plus servir la patrie, partons plutôt ; soyons généreux les uns et les autres. Partons! que les plus violents dans l’un et l’autre parti s’en aillent; simples soldats, qu’ils donnent à l’armée l’exemple d’une soumission courageuse et marchent à l’ennemi ! »
Vergniaud, le plus sage des Girondins, eut aussi une grande inspiration de patriotisme. « On vous accuse, dit-il aux représentants, on demande un scrutin épuratoire. Ce n’est point par l’appel au peuple, c’est par le développement d une grande énergie qu’il faut vous justifier. L’incendie va s’allumer : la convocation des assemblées primaires en sera l’explosion. C’est une mesure désastreuse. Elle peut perdre la Convention, la République et la liberté. S’il faut ou décréter cette convocation, ou nous livrer aux vengeances de nos ennemis, citoyens, n’hésitez pas entre quelques hommes et la chose publique. Jetez-nous dans le gouffre et sauvez la patrie I » Les Girondins s’associèrent par leur silence aux paroles de Vergniaud; plusieurs com-
prenaient qu’un des deux partis était de trop à la tête de la République.
Danton exprimait le même sentiment que Vergniaud, mais sous une autre forme : « Que les Bnssotins s’en aillent et nous laissent travailler, disait-il ; quand nous aurons sauvé la France, ils reviendront jouir de nos travaux. » Mais les Girondins ne pouvaient « s’en aller ». Le point d’honneur leur défendait de se retirer ; leurs convictions de modérés leur interdisaient de s’associer à certaines mesures révolutionnaires. Il n’y avait donc pas d’issue à cette situation.
En avril, les Girondins opposèrent une résistance énergique à l’établissement du maximum sur les denrées, mesure assurément contraire à la liberté économique, mais nécessaire à un moment où l’agiotage, par la hausse des denrées, tendait à amener l’avilissement des assignats, c’est-à-dire la ruine du crédit. *
Coup sur coup, on apprit la mort de Dampierre, tué au camp de Famars, l’investissement de Condé et de Valenciennes par les Autrichiens, les victoires vendéennes dans l’Ouest. Ces défaites fournissaient de nouveaux arguments à la doctrine du salut public y à la politique jacobine de la nécessité. La majorité de la Convention refusait toujours d’abandonner les Girondins, ce qui leur eût ôté le pouvoir, mais eût sauvé leurs têtes. Au contraire, elle portait à la présidence (16 mai) le plus violent d’entre eux, l’éloquent et colérique Isnard.
Alors la Commune de Paris, le club des Jacobins et la réunion de l’Évêché, qui était le centre d’action des comités révolutionnaires de Paris, s’entendirent pour arracher à la Convention l’expulsion des principaux Girondins.
La Gironde venait de commettre une nouvelle imprudence : elle avait fait décréter (18 mai) l’établissement d’un comité de douze membres, tous Girondins, chargé de prendre toutes les mesures nécessaires à la tranquillité publique. Son premier acte fut d’arrêter un membre de la
LA CONVENTION
Commune, Hébert, rédacteur d’une feuille grossière et violente, le Père Duchêne,
Le mot d’ordre donné à tous les comités révolutionnaires fut donc celui-ci : expulsion des vingt-deux députés précédemment dénoncés par la Commune et des douze membres du nouveau comité. Le 25 mai, la Commune se présente à la barre et demande la mise en liberté d’Hébert et la suppression des Douze, La section de la Cité osa même demander que les Douze fussent traduits devant le tribunal révolutionnaire. Le président Isnard se laissa emporter par la colère jusqu’à prononcer des paroles qui devaient avoir un funeste retentissement : a Écoutez ce que je vais vous dire, dit-il aux pétitionnaires; si jamais il arrivait qu’il portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au nom de la France entière, Paris serait anéanti ; oui, la France entière tirerait vengeance de cet attentat, et bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé. »
Ces paroles imprudentes, répétées, amplifiées, exagérées dans tout Paris, mirent en mouvement les faubourgs. La section des Gravilliers se déclara en insurrection; celles de Montmartre, le 27, se rendirent à la Convention pour lui présenter « une pétition au bout d’une pique ». La Convention était désarmée en face de l’émeute. Elle avait bien donné au comité des Douze les pouvoirs discrétionnaires qui irritaient la Commune , mais elle ne lui avait pas donné le droit de requérir la force armée ; elle exaspérait ses adversaires sans avoir rien préparé pour les contenir.
Les députations se succédèrent en si grand nombre à la barre de la Convention, que dans la nuit du 27 au 28 mai, les pétitionnaires vinrent s’asseoir jusque sur les bancs des représentants. Les députés de la Montagne, mêlés aux hommes des faubourgs, votèrent l’élargissement des personnes arrêtées et la suppression du comité des Douze. Le lendemain, au début de la séance, les Girondins eurent
180 HISTOIRE DE LA RÉVOLüTIO?î FRANÇAISE.
le courage de demander le rétablissement des Douze : la majorité eut l’imprudence de le voter. Alors la réunion de l’Évêché convoqua les délégués de tous les comités révolutionnaires, proclama l’insurrection, s’empara de l’Hôtel de Ville, nomma Hanriot commandant général des gardes nationales, fit sonner le tocsin de Notre-Dame et tirer le canon d’alarme. La Convention fut envahie le 31 mai par les sectionnaires en armes : mais le peuple n’avait pas d’intention hostile contre l’Assemblée ; il ne toucha à aucun des représentants, et dés qu’il eut obtenu la suppression définitive du comité des Douze, il se retira.
Marat, l’Évêché et la Commune trouvèrent qu’on n’avait rien obtenu. Ils se séparèrent de Danton qui cherchait à les contenir, et préparèrent une nouvelle insurrection. Le club des Jacobins, dans la nuit du 1®^ au 2 juin, décréta la levée immédiate d’un emprunt forcé sur les riches, qui servirait à solder une « armée révolutionnaire » à raison de 40 sous par homme. Au matin du 2, on apprit l’insurrection girondine de Lyon et le massacre des Jacobins lyonnais. Cette nouvelle accéléra le mouvement. Hanriot avait requis la force armée au nom de la Commune, et Marat avait fait sonner le tocsin de l’Hôtel de Ville. Pendant ce temps le Comité de salut public, qui savait à quel point les Girondins étaient innocents des événements de Lyon, se désespérait de ne pouvoir les sauver. Le ministre de l’intérieur Carat vint proposer au Comité de salut public un étrange expédient : trente-quatre députés girondins se retireraient de l’Assemblée, mais la Montagne enverrait dans les départements des otages en nombre égal. Cambon, Barère, Delmas saisirent avidement cette idée. Danton se leva et dit : « Je m’offre le premier pour aller à Bordeaux : proposons-le à la Convention. » Ils le proposèrent, mais Bobespierre jeta sur leur enthousiasme le froid de son ironie.
A dix heures la Convention, qui occupait alors (depuis le 10 mai) la grande salle des Tuileries, est complètement
Le Club (les Jacobins.
cernée par les insurgés que commande Hanriot. Les députés qui veulent sortir sont repoussés dans la salle. « Prouvons que nous sommes libres ! s’écria Parère : allons délibérer au milieu de la force armée ; elle protégera sans doute la Convention. »
L’Assemblée, ayant à sa tête son président, Hérault de Séchelles, se forma en cortège : les députés de la droite en première ligne, les Montagnards ensuite. Seuls les maralistes, au nombre d’une trentaine, désapprouvant la démarche de leurs collègues, restèrent à leur banc. Quand Hérault de Séchelles se présenta à la porte du pavillon de l’Horloge, il se trouva en présence d’Hanriot : « Que demande le peuple? lui dit-il. La Convention n’est occupée que de lui et de son bonheur. — Hérault, répondit Hanriot, le peuple ne s’est pas levé pour écouter des phrases, mais pour donner des ordres. H veut qu’on lui livre trente-quatre coupables. — Qu’on nous livre tous ! » s’écrient les députés. Et ils essayent de forcer le passage. (( Canonniers, à vos pièces! » commande le général de la Commune, et six pièces de canon sont braquées sur les représentants.
La Convention rentra et essaya de sortir par l’autre porte qui donne sur le jardin des Tuileries : elle y trouva Marat, qui somma « les députés fidèles » de retourner à leurs bancs. L’Assemblée rentra, vaincue, la tête baissée, dans la salle des séances, et consentit à sa propre mutilation. La liste des expulsés comprenait entre autres: Vergniaud, Guadet, Gensonné, Brissot, Pétion, Barbaroux, Buzot, Lanjuinais, Louvet, Valazé, Babaut-Saint-Étienne : en tout vingt-sept députés. Isnard et Fauchet s’étaient volontairement démis de leurs fonctions.
Les députés expulsés ne furent pas mis en prison : ils étaient simplement consignés chez eux et si peu gardés que ceux qui le voulurent purent quitter Paris. Danton et presque toute la Montagne n’entendaient faire aucun mal aux Girondins ; ils voulaient seulement les éloigner de la
LA CONVENTION
Convention pendant la crise, les empêcher de parler, de voter, de se perdre.
Le coup d’État du 51 mai et du 2 juin ouvrit la porte à toutes les autres violations de la représentation nationale : il contient en germe le 18 brumaire. Quand l’attentat fut consommé, ceux mêmes qui l’avaient jugé nécessaire en furent émus. Les Jacobins essayèrent de donner le change à l’opinion : dans les 48 sections, ils racontèrent a comment la Convention avait été au jardin prendre quelques moments de repos, puis, invitée par le peuple, était rentrée en séance ». A la fin de la séance du 2 juin, une députation vint, au nom du peuple de Paris, remercier l’Assemblée du décret qu’elle avait rendu, et offrit de constituer des otages en nombre égal à celui des députés arrêtés. Lanjuinais déclara qu’il acceptait « pour empêcher la guerre civile » ; mais Barbaroux refusa, disant « qu’il s’en remettait à la loyauté du peuple de Paris ». Ce n’était pas seulement la Plaine, mais les Montagnards indépendants, non inféodés à Robespierre et à Marat, comme les Carnot, les Lindet, qui se sentirent atteints. Ils rentrèrent cependant le lendemain dans la salle profanée, reprirent leur place sur les bancs dégarnis. 11 le fallait! La Convention, même humiliée et décimée, c’est encore la Convention, c'est-à-dire l’unité visible de la France, la légalité vivante, l’unique moyen de salut pour la République. Voilà pourquoi ces hommes intrépides, ceux qui formèrent le Comité de salut public et furent commissaires aux armées, acceptèrent le fait accompli et reprirent sans protester leur rude labeur.