LES INSURRECTIONS VAINCUES ET L*INVASION REPOUSSÉE
Les insurrections girondines ou royalistes qui se couvraient du nom de girondines furent assez facilement réprimées. A Caen, la garde nationale avait emprisonné dans le Château les commissaires de la Convention, Romme et Prieur de la Côte-d’Or (juin). Comme ces représentants partageaient les idées de conciliation qui animaient alors Danton et ses amis, ils écrivirent à l’Assemblée : « Confirmez notre arrestation et constituez-nous otages pour la sécurité des députés arrêtés à Paris. » Quelqu’un fit observer à la Convention que cette lettre leur avait peut-être été dictée par contrainte : « Vous vous trompez, répondit Couthon : Romme serait libre au milieu de tous les canons de l’Europe. »
C’est à ce moment que la révolte change de caractère ; que Wimpfen, appelé à Paris par le ministre de la guerre Rouchotte, lui répond ironiquement qu’il ne pourra s’y rendre qu’accompagné de 60 000 hommes ; que Puisaye, accouru de Londres, prend le commandement en chef des forces insurrectionnelles. Elles n’allèrent pas bien loin et
20i HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
rencontrèrent à Vernon les gardes nationales de l’Eure et quelques troupes accourues de Paris. Trois coups de canon, sans atteindre personne, suffirent à disperser les rebelles.
C’est cette échauffourée qu’on appela emphatiquement la bataille de Vernon : elle eut lieu le 13 juillet, le jour même où Charlotte Corday poignardait Marat. L’insurrection normande tombait dans le ridicule : Lindet, envoyé de la Convention, ne jugea pas nécessaire de tourner les choses au tragique. Comme il était Normand luimême, député de l’Eure, il s’employa à la pacification du pays, fit traîner l’instruction contre les rebelles, garda les dossiers, malgré les réclamations de Fouquier-Tinville, et réussit à éviter les mesures de rigueur. C’est ainsi qu’il démentit le surnom de la Hyène, que lui appliquait si injustement Brissot.
Les députés girondins, chassés de Normandie, s’étaient embarqués pour Bordeaux, où Buzot, Barbaroux, Louvet, Guadet, Pétion, Salles, essayèrent d’organiser une insurrection vraiment girondine. Ils échouèrent encore et furent obligés de fuir. Tallien, commissaire de la Convention, sévit cruellement contre leurs complices. Puis il fit traquer, avec une meute de chiens, les proscrits cachés dans les grottes de Saint-Émilion. Barbaroux, Guadet, Salles furent guillotinés l’année suivante à Bordeaux (juinjuillet 1794). Buzot et Pétion, mis hors la loi, errèrent quelque temps dans la campagne ; vers la même époque, on trouva leurs cadavres dans un champ, à moitié dévorés par les loups.
Marseille avait emprisonné les deux commissaires de la Convention, Bô et Antiboul. Là encore le mouvement girondin tourna bien vite au royalisme. Le girondin Rebecqui, de désespoir, se noya dans le port. Les royalistes se préparaient à livrer la ville aux Anglais, déjà maîtres de Toulon, lorsque l’approche du général Carteaux rendit courage aux patriotes qui, le 24 août, prirent les armes.
LA CONVENTION
engagèrent la lutte contre les rebelles et favorisèrent la reprise de la ville (25 août).
Lyon débuta le 29 mai par l’insurrection girondine; Châlier, chef du parti populaire lyonnais, fut guillotiné par les Girondins, le 17 juillet; puis les royalistes s’emparèrent de la direction du mouvement, expulsèrent les girondins Biroteau et Chasset, mirent à leur tête les comtes de Précy et de Virieux, organisèrent le massacre des patriotes et entrèrent en négociation avec le roi de Sardaigne.
Dubois-Crancé fut d’abord délégué par le Comité de salut public pour reprendre Lyon, avec ordre « d’épargner ceux qui se soumettraient et de se montrer dur seulement aux superbes » . Il amena contre Lyon tout ce qu’il put rassembler de troupes et de gardes nationales aux environs, forcé de dégarnir ainsi la frontière des Alpes. Ses sommations demeurèrent inutiles; le bombardement, commencé le 24 août 1793, ne put réduire la ville.
La Convention remplaça Dubois-Crancé par Couthon et le médecin Doppet. Couthon lança sur Lyon la levée en masse des départements d’Auvergne, somma une dernière fois les rebelles et, dans la nuit du 8 au 9 octobre, emporta la ville d’assaut. Il laissa échapper à travers ses lignes 2000 des plus désespérés, et cette conduite, qu’on taxa d'indulgence, fît grand bruit à Paris. Puis il institua une commission militaire pour juger sommairement les insurgés pris les armes à la main, et une commission civile pour examiner ceux qui étaient seulement égarés.
Dans l’intervalle, la Convention, irritée des lenteurs du siège, avait rendu, sur la proposition de Barère, un terrible décret : on devait juger tous les contre-révolutionnaires, détruire avec la mine et le canon les maisons des riches ; le nom de Lyon serait effacé et remplacé par celui de Commune- Affranchie, un monument expiatoire érigé avec cette inscription : « Lyon s’est révolté, Lyon a cessé d’exister. » Couthon continuait à user d’indulgence. Il démolit, en grand appareil, une seule maison
sur la place Belleeour. Il fut alors remplacé par Fouché et Collot-d’Herbois, qui commencèi^ent la démolition et employèrent la mitraille contre les condamnés.
Le 16 décembre 1793, Toulon, au pouvoir des Anglais depuis le 28 août, fut repris par le général Dugommier, assisté de Bonaparte. Les représentants du peuple Robespierre jeune, Ricord, Salicetti, s’élancèrent à la tête des troupes et enlevèrent sous la mitraille les redoutes anglaises. Les Anglais ne quittèrent le port qu’après avoir incendié la flotte française et les arsenaux. Robespierre jeune, qui avait surveillé les opérations militaires, montra quelque indulgence; mais Barras et Fréron, qui lui succédèrent, furent implacables. Ils changèrent le nom de Toulon contre celui de Port-de-la-Montagne. On dut leur défendre de traiter Marseille avec la même rigueur.
En Alsace, tandis que Landau était bloqué par les Autrichiens, se formèrent des complots royalistes pour livrer les forteresses. A Molsheim, les prêtres réfractaires soulevèrent les paysans contre les décrets qui ordonnaient la levée de 300 000 hommes. Les rebelles, pris les armes à la main, furent passés par les armes ou guillotinés. Le club des jacobins de Strasbourg, le maire Monet, l’ex-prêtre allemand Eulogius Schneider, opposèrent le fanatisme révolutionnaire à celui des royalistes et les domptèrent par la terreur. Il y eut à Strasbourg 31 exécutions sous le proconsulat de Schneider. Quand Saint-Just avec Lebas fut envoyé en Alsace, il destitua Schneider (14 décembre 1793), l’exposa toute une journée sur l’échafaud, lié au poteau de la guillotine, et l’envoya sous escorte au tribunal révolutionnaire de Paris. La terreur continua cependant : il y eut encore 62 exécutions capitales: Saint-Juste en terrifiant les conspirateurs, réussit à approvisionner les armées ; il faisait déchausser les « aristocrates » de Strasbourg pour envoyer leurs souliers aux soldats.
Le 29 juin, les Vendéens avaient fait une grande perte- Ils étaient sur le point d’enlever Nantes ; Cathelineau, et
LA CONVENTION
« saint de l’Anjou », s’était déjà glissé, de maison en maison, jusqu’à la place Viarmes ; croyant la ville prise, il s’agenouille et se met à dire son chapelet. D’une masure voisine, un cordonnier l’aperçoit, l’ajuste et l’étend sur le pavé, blessé à mort. La Vendée venait d’être frappée dans une de ses forces vives ; son chef populaire allait être remplacé par les chefs nobles : ils n’auront pas, comme lui, l’art d’entraîner les masses. Les Vendéens, ayant échoué contre Nantes, n’avaient pas de port où ils pussent accueillir les Anglais. Dans les landes de la Bretagne, dans les chemins creux et les taillis du Bocage, la guerre continuait avec acharnement. L’incapacité de Bonsin, de Bossignol, de Léchelle, paralysait la bravoure des Kléber, des Westermann, des Marceau. La garnison de Mayence, transportée en poste dans la* Vendée et qui s’était déjà illustrée sous le nom de colonnes infernales, fut écrasée à Torfou (19 septembre).
Au nord, les progrès de la coalition s’étaient ralentis par les divisions des alliés. Le roi de Prusse, après la prise de Mayence, était retourné dans ses États pour surveiller l’ambition de Catherine II, et prendre sa part dans le second démembrement de la Pologne. Il ne laissait à Brunswick qu’une partie de ses troupes pour appuyer les opérations de l’Autrichien Wurmser contre l’Alsace. En Flandre, Gobourg avait encore 100 000 Autrichiens et York 50 000 Anglais ou Hollandais. Avec cette masse, ils auraient pu écraser l’armée française, réduite à 35000 hommes. Mais Cobourg voulut d’abord prendre Cambrai, et Pitt enjoignit au duc d’York de prendre Dunkerque.
Dunkerque était énergiquement défendue par Hoche. Houchard vint attaquer les positions anglaises à Hondschoote, livra bataille pendant trois jours et contraignit le duc d’York à la retraite (8 septembre); puis il se jeta sur les Hollandais et les battit à Menin (18 septembre). Une panique inexplicable s’empara à ce moment des troupes républicaines : elles se replièrent en désordre sur Lille.
Le Comité de salut public, voyant qu’on avait vaincu les Anglo-Hollandais, mais qu’on ne les avait pas écrasés jugea la victoire incomplète et renvoya Houchard devant le tribunal révolutionnaire. Ce fut dès lors sa politique à l’égard des généraux indociles ou malheureux: successivement les généraux Custine, le 28 août, Houchard, le 17 novembre, Biron, le 31 décembre 1793, Beauharnais, le 23 juillet 1794, montèrent sur l’échafaud.
En septembre, le Comité de salut public confia l’armée du Nord à Jourdan; celle du Rhin à Pichegru; celle de la Moselle à Moreau, qui aura pour successeur Hoche. Jourdan, après avoir plusieurs fois refusé, car, ainsi que le disait Kléber, un titre de général était alors un brevet d’échafaud, se résigna à prendre le commandement qu’on lui imposait. Il rencontra les Autrichiens à Wattignies et échoua d’abord dans l’attaque de leurs positions. Carnot était auprès de lui avec le représentant Duquesnoy; Carnot comprit qu’au moment où l’Alsace allait être envahie, où la grande armée vendéenne marchait sur la Loire, tout était perdu si l’on ne battait pas les Autrichiens. Jourdan risqua le tout pour le tout. Le 16 octobre, à la faveur d’un brouillard épais, il dégarnit son centre et sa droite, porta toutes ses forces à sa gauche, tenta un effort désespéré sur la droite des Autrichiens et remporta une victoire complète. Elle coïncidait avec des succès dans la Vendée : à Châtillon, le Tremblay, Cholet, Beaupréau.