LE CULTE DE LA RAISON
Vers cette époque, se produisit une curieuse tentative pour remplacer l’ancienne religion comme on avait remplacé l’ancienne royauté. Le culte nouveau était celui de la raison pure et celui de la nature. Romme, le 5 octobre, avait proposé une réforme du calendrier qu’il avait préparée en collaboration avec les mathématiciens Lagrange et Laplace. Il divisait le mois en décades ou séries de dix jours, et remplaçait le dimanche par le décadi; mais l’austère mathématicien ne voulait désigner les mois que par des termes abstraits : Justice, Égalité, etc. Le littérateur Fabre d’Églantine rendit son idée plus populaire, trouva les noms poétiques des mois révolutionnaires : vendémiaire, brumaire, frimaire; — nivôse, pluviôse, ventôse; — germinal, floréal, prairial; — messidor, thermidor, fructidor. L’ère nouvelle, par une mesure rétroactive, fut fixée au 22 septembre 1792, jour delà fondation de la République. Le calendrier de Romme, amendé par Fabre, devint le calendrier officiel (24 octobre).
Le but de Romme était surtout la destruction du catholicisme. Pour fonder le culte de la Raison, il s’unit à Chaumette et à Anacharsis Clootz, « l’orateur du genre humain », le républicain cosmopolite qui voulait donner le Rhin à la France et lui ouvrir l’Allemagne.
Chaumette, ordinairement confondu dans le parti d’Hébert, valait mieux que lui. C’est sous ses inspirations que la Commune de Paris fit pour le peuple tant de choses
LA CONVENTION
liumaines et grandes, assainissant les hôpitaux, réformant le régime de Bicêtre, créant le premier hospice de maternité, adoptant les enfants trouvés et ceux des suppliciés, recueillant les indigents, les infirmes et les vieillards, cherchant à élever l’esprit du peuple par l’amour des arts, fondant le Conservatoire national de musique. Chaumette voulait associer à la religion nouvelle l’avénement d’une politique d’humanité; il avait sauvé les domestiques de Louis XVI et commençait à résister aux dénonciations. Il demandait tout d’abord que l’État ne subventionnât plus aucun culte : l’État ou la Commune recevait le citoyen à sa naissance, sanctionnait son mariage, honorait ses funérailles. Déjà c’était un usage établi à Paris que l’égalité des enterrements : sur le cercueil du riche comme du pauvre, on jetait non pas le funèbre drap mortuaire, mais le drapeau de la section aux couleurs éclatantes, le drapeau de la patrie à l’ombre duquel, citoyen, il avait vécu, et, soldat, combattu.
La Convention se prêta d’abord aux idées des novateurs : elle reçut les vases sacrés, statues de saints, châsses, chasubles, qu’on enlevait aux églises et qu’on lui amenait par charretées. Le 7 novembre, elle accueillit Gobel, l’évêque constitutionnel de Paris, qui vint avec tout son clergé donner sa démission de prêtre. Elle toléra pourtant les protestations de l’évêque Grégoire qui, jusqu’à la fin, en pleine Terreur, sur les bancs de la Montagne, siégea en bas violets et en camail d’évêque catholique.
Le 10 novembre, la fête de la Raison fut célébrée en grande pompe à Notre-Dame : on y chanta un hymne dont Marie-Joseph Chénier avait composé les paroles et Gossec la musique. La Liberté, en robe blanche, en manteau bleu, avec le bonnet rouge, était représentée par une artiste de rOpéra. Elle fut ensuite menée sur un char triomphal à la Convention et y reçut, au nom du peuple français, l’accolade du président. Les départements avaient précédé Paris : les représentants en mission visaient à la destruc-
lion du catholicisme, et le député alsacien Ruhl, à Reims, brisa de sa main la sainte-ampoule qui, suivant la légende, avait été apportée du ciel par une colombe et avait servi au sacre de Clovis par l’évêque saint Rémy. Par décret du 16 novembre, les bâtiments affectés au logement des prêtres catholiques furent transformés en écoles pour les enfants ou en asiles pour les infirmes.
Robespierre voyait d’un œil inquiet ce mouvement contre le culte catholique, qui se poursuivait en dehors de son influence. Le 17, il dénonçait à la Convention les exagéré? en même temps que les modérés, et le 21 il prononçait aux Jacobins un grand discours contre l’athéisme. Malgré ses efforts, la Commune arrêta, le 23, que les églises de Paris seraient fermées.
Danton, qui était revenu à Paris pour essayer avec ses amis de renverser la puissance des Comités, avait intérêt à aider d’abord ceux-ci à contenir la Commune. 11 se rapprocha donc de Robespierre et, dans la séance du 26 novembre, flétrit les « mascarades religieuses » organisées par les hébertistes. La Commune, inquiète de ce rapprochement, revint le 28 novembre sur son arrêté du 25.
Dans l’intervalle, au cours de la discussion sur l’organisation du gouvernement révolutionnaire, Danton avait contribué à faire prendre deux dispositions qui fortifiaient le pouvoir central et limitaient celui de la Commune ; d’une part, les procureurs-syndics, élus par le peuple, devaient être remplacés par des commissaires ou agents nationaux^ nommés par le gouvernement; d’autre part, on retirait aux communes le droit de convoquer les comités révolutionnaires.
L’alliance momentanée de Robespierre et de Danton fut encore marquée par un fait significatif. Le club des Jacobins avait décidé qu’il procéderait à l’épuration de ses membres : le 3 décembre, c’était le tour de Danton. Vivement attaqué par les terroristes, il fut éloquemment défendu par Robespierre.
LA CONVENTION
Robespierre alla plus loin dans sa campagne contre Talhéisme. C’est grâce à lui qu’au plus fort de la Terreur les cérémonies de l’Église catholique ne furent pas interrompues. On priait pour Robespierre à Notre-Dame. La censure eut l’œil ouvert sur les publications irréligieuses. Au club des Jacobins, nous verrons Robespierre obtenir le maintien des évêques et des prêtres constitutionnels sur la liste de la société, tandis qu’il en fera rayer Anacharsis Clootz (12 décembre).
Danton s’était uni à Robespierre pour restreindre l’autorité de la Commune et pour organiser sur une base plus régulière le gouvernement révolutionnaire. Il crut le moment venu de prendre sa part du pouvoir qu’il avait contribué à créer. Le 12 décembre, un de ses amis. Bourdon de l’Oise, fit observer à la Convention que le mandat des comités était expiré et proposa le renouvellement du Comité de salut public. Après quelque hésitation, le lendemain, l’Assemblée décida que les comités seraient maintenus : c’était ajourner les espérances des dantonistes.
Sur ces entrefaites, on eut des succès aux armées. Le 19 décembre Toulon était repris; la grande armée vendéenne, après avoir franchi la Loire et poussé jusqu’à Laval, était ramenée sur Savenay et totalement anéantie par Marceau et Kléber (23 décembre). En Alsace, Saint-Just, Lebas, Lacoste, Dentzel, après avoir réorganisé les troupes et placé Hoche à leur tête, les accompagnèrent dans le mouvement en avant. L’armée s’ébranla au cri de Landau ou la mort! Le soir même, la bataille de Geisberg faisait tomber les retranchements autrichiens, et le lendemain les Français entraient dans Landau débloqué (26 décembre).