DICTATURE DE ROBESPIERRE
Le lendemain de l’exécution, Couthon vint dire à la Convention : (( Nous préparons une fête à l’Être suprême. » Le mot fit horreur à la droite comme à la Montagne. Une fête ! une fête entre l’échafaud de Danton et celui où montèrent, les jours suivants, Chaumette, l’apôtre de la Raison; Lucile Desmoulins, la veuve de Camille; Gobel, sur qui Robespierre semblait venger l’injure faite au catholicisme; Lavoisier, dans lequel on frappait l’esprit même du siècle, l’esprit scientifique, ce fidèle auxiliaire de la Révolution ; Malesherbes, qui avait été le collaborateur de Turgot dans les réformes de 1774!
Le froid fanatisme de Robespierre se doublait alors de celui de Saint-Just : Saint-Just, avec sa raideur jacobine, sa volonté inflexible, son inexpérience de jeune homme, sa fausse éducation classique, n’entendait rien à ces choses vivantes, la France, la Révolution. 11 disait: <( Le monde est vide depuis les Romains. » Son idéal, c’était Lycurgue, la pureté, la pauvreté Spartiate. Il rêvait un progrès qui eût été un retour à la barbarie, ne voulant ni industrie, ni commerce, ni monnaie : il était en lutte sourde avec Gambon. Il eût si bien épuré que rien ne serait resté de la Montagne, ni de la France. Cette étroitesse, cette sévérité d’inquisiteur ou de tyran effrayait parfois Robespierre. (( 11 y a en lui du Charles IX, » disait-il. Collot et Billaud n’étaient pas moins implacables. Billaud fit rendre le 10 avril ce décret : « La Convention nationale déclare qu’appuyée sur les vertus du peuple français, elle fera triompher la République démocratique et punira sans pitié tous ses ennemis. » On avait fait bien du chemin depuis décembre 1793, lorsque Robespierre parlait de justice et Desmoulins de clémence; le mot d’ordre était maintenant celui de Billaud : a Sans pitié!
LA CONVENTION
Robespierre usa de sa victoire pour asseoir son autorité. La Commune, débarrassée de Pache, de Ghaumette et d’Hébert, fut tout à lui : elle avait pour maire et pour agent national deux de ses créatures, Fleuriot-Lescot et Payan.
A la dictature, Robespierre allait joindre le pontificat. 11 était pontife d’une nouvelle religion d’État : le 7 mai, jour de l’exécution de Lavoisier, il prononça un long discours contre l’athéisme et le fanatisme, et fit voter le célébré décret : u Le peuple français reconnaît l’existence de l’Être suprême et l’immortalité de l’âme ». Ce fidèle disciple de Rousseau, tout en déclamant contre les prêtres « qui sont à la morale ce que les charlatans sont à la médecine », devenait l’espérance de l’ancienne religion. 11 rendait les églises aux catholiques, autorisait la célébration du dimanche : celle du décadi tombait en désuétude. Comme il avait guillotiné Clootz et autres apôtres de la guerre des peuples, comme il arrêtait l’invasion de l’Italie et retardait la chute du pouvoir temporel, il apparaissait à l’Europe comme un homme de gouvernement, le modérateur de la Révolution, conservateur au dehors comme au dedans, éloigné de toute folie révolutionnaire.
L’empereur d’Allemagne François II et le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II étaient disposés à traiter avec Robespierre dès qu’il aurait saisi la dictature et constitué un gouvernement. D’une part, ils étaient inquiets de voir l’impératrice de Russie Catherine II disposer à son gré des territoires polonais; d’autre part, les succès de nos armées ne leur laissaient plus aucune espérance de lasser ou de vaincre la Révolution. Pichegru prenait successivement Ypres, Bruges, Ostende et achevait la conquête de la Flandre; Jourdan, après plusieurs tentatives infructueuses, franchissait la Sambre et forçait la place de Charleroi à une capitulation immédiate; puis, retranché sur les hauteurs de Fleurus, il supportait victorieusement l’assaut des 80000 Autrichiens de Cobourg et les contraignait à la retraite (26 juin 1794). Cette grande victoire, suivie de la
jonction de Jourdan et Pichegru, nous livra Bruxelles et toute la Belgique. - Les Autrichiens laissaient derrière eux des garnisons dans quatre forteresses françaises : Landrecies, le Quesnoy, Valenciennes, Condé. Le Comité de salut public, pour frapper de terreur ces garnisons étrangères, rendit le décret du 6 juillet, qui était une violation du droit des gens : « Toutes les troupes des tyrans coalisés,
renfermées dans des places du territoire français et
qui ne seront pas rendues à discrétion vingt-quatre heures après la sommation qui leur en sera faite, ne seront admises à aucune capitulation et seront passées au fil de l’épée. )) La menace produisit son effet, au moins sur Landrecies, qui se rendit sur-le-champ. Les autres places ne tombèrent que plus tard.
Pendant que ces succès assuraient nos frontières et nous livraient la Belgique, on essuyait sur mer une défaite, mais une de ces défaites glorieuses, a triomphantes à l’égal des victoires », comme a dit Montaigne. La France, dans cette cruelle disette de 1794, attendait avec impatience un grand convoi de deux cents navires qui lui amenait du blé d’Amérique. L’amiral anglais Howe appareilla avec trente vaisseaux pour le capturer; Villaret-Joyeuse reçut l’ordre de le protéger. Il n’avait que vingt-quatre vaisseaux, montés par des officiers novices et des équipages dont beaucoup voyaient la mer pour la première fois. C’est alors que le représentant Jean Bon-Saint-André monta sur le vaisseau amiral, harangua ces marins improvisés et leur inspira une telle confiance qu’ils demandèrent le combat à grands cris. Le 29 mai, première bataille dans laquelle les Français soutinrent sans désavantage l’effort des Anglais; le l®'juin, chacune des flottes ayant reçu des renforts, nouvelle bataille encore plus acharnée, où plusieurs vaisseaux, de part et d’autre, furent désemparés.
L’amiral français sévit obligé de battre en retraite, abandonnant six de ses vaisseaux qui n’étaient plus, suivant le mot de Saint-André, que des « carcasses abîmées ». Un
Bataille navale du juin 1794. — Le Vengem
septième vaisseau, le Vengeur, entouré par la flotte britannique, refusa de se rendre : les survivants de son équipage clouèrent au grand mât le pavillon tricolore et quand le navire, criblé de boulets, commença à s’enfoncer dans les flots, poussèrent un dernier cri : « Vive la République ! »
Tant de dévouement et d’héroïsme n’avait pas été inutile ; pendant que la flotte française attirait sur elle tous les coups des Anglais, le convoi passait sans encombre, abordait dans nos ports de Bretagne et sauvait de la famine nos départements de l’Ouest.
Cependant tout semblait pousser Robespierre à la dictature : la France et l’Europe, ses amis et ses ennemis. Saint-Just disait : « Il faut un dictateur. » Pour en arriver là, un seul obstacle, la Montagne : les Montagnards commencèrent à trembler. Robespierre avait forcément contre lui plusieurs sortes d’hommes : les corrompus, comme Tallien ou Fouché, qui redoutaient sa justice ; les amis d’Hébert et de Danton, qui voulaient les venger ; les indépendants, comme Romme ou Soubrany, qui craignaient pour la liberté ; les membres des Comités, qui commençaient à trouver sa tutelle trop pesante. Il avait alors contre lui tout le Comité de salut publie, sauf Couthon et Saint-Just, et presque tout le Comité de sûreté générale. Il s’était fait aussi beaucoup d’ennemis par ses dénonciations vagues et meurtrières. On l’avait vu attaquer non seulement Fouché et Tallien, si méprisables, mais Merlin de Thionville, qu’il accusait d’avoir reçu de l’argent pour rendre Mayence; mais Dubois-Crancé, qui aurait trahi devant Lyon; mais Lindet, qui aurait innocenté le fédéralisme; mais Briez, qui avait le tort de n’être pas mort dans Valenciennes; mais Philippeaux, traité de modéré pour ses attaques contre les généraux hébertistes; mais Bourbotte, traité d’aristocrate. Un jour même il osera traiter Cambon de fripon. Il faisait le procès aux représentants en mission, anticipant ainsi sur la réaction de 1795. Lui, qui couvrait de sa protection les 73 Girondins, seni-
LA CONVENTION
blait n’en vouloir qu’aux Montagnards. Son ami David disait : « Je crois que nous ne resterons pas vingt membres de la Montagne. »
Tous ces sentiments d’hostilité éclatèrent à la fête de l’Être suprême, le 8 juin. Ses collègues du Comité, après l’avoir élevé à la présidence de la Convention, affectèrent de le laisser bien en avant d’eux pour signaler « le grandprêtre » aux soupçons du peuple. Ils répétèrent ce mot d’un sans-culotte : « Il n’est pas content d’être maître , il lui faut encore être Dieu ! »
Beaucoup espéraient que cette fête serait le commencement de la clémence et que la guillotine, retirée ce jour-là de la place de la Révolution, n’y reparaîtrait plus. Tout au contraire, le surlendemain, Robespierre et Couthon, au nom des Comités, mais sans les avoir consultés, faisaient voter la loi du 22 prairial (10 juin), qui ordonnait à tout citoyen de dénoncer les conspirateurs et l’autorisait à les arrêter, qui supprimait toutes les formalités de jugement et déclarait suffisante la preuve morale; la mort devenait la peine unique pour tous les délits jugés par le tribunal révolutionnaire. Bourdon de l’Oise voulut y introduire un article qui donnait une nouvelle consécration au droit que la Convention avait seule de mettre ses membres en accusation; Cou thon et Robespierre obtinrent que cette réserve ne fût pas mentionnée, et Robespierre apostropha Bourdon de telle sorte que ce député en fut malade pendant un mois.
A partir de ce jour, il y eut un redoublement de terreur dans le pays et dans l’Assemblée. Soixante députés ne couchaient plus dans leur domicile. On exécutait par fournées de quarante ou cinquante. Paris ne cachait plus son dégoût : il fallut transporter la guillotine de la place de la Révolution à la barrière du Trône, ouvrir de nouveaux cimetières.
Robespierre, à la suite d’une scène violente avec Billaud qui lui reprochait d’avoir présenté, sans consulter
ses collègues, « le décret abominable qui faisait l’effroi des patriotes », et de vouloir « guillotiner la Convention nationale », cessa de paraître au Comité de salut public. Les Comités profitèrent de son absence pour jouer ce jeu cruel d’exagérer la Terreur afin de rendre Robespierre plus odieux. Une jeune ouvrière ayant été surprise chez lui avec deux petits couteaux, on impliqua dans l’affaire cinquante-quatre personnes, qu’on revêtit pour l’exécution du manteau rouge des parricides. En longue file, au pas lent des charrettes, le funèbre et rouge cortège traversa tout Paris (17 juin). Ce spectacle frappa le peuple : Robespierre était-il donc roi pour qu’on le vengeât si royalement? D’autre part, on le rendait ridicule en instruisant l’affaire de Catherine Théot, une vieille folle qui se disait la mère de Dieu, appelait Robespierre son fils, et annonçait le prochain avènement du Sauveur. Le rapporteur Vadier, tandis que Robespierre même présidait la Convention, amusa l’Assemblée à ses dépens.