CHUTE DE ROBESPIERRE
Cependant les Comités et la Montagne hésitaient avant d’engager la lutte. Si Robespierre semblait dangereux pour la liberté, sa mort pouvait être funeste à la Révolution et devenir le signal de l’universelle réaction. Sa situation était d’ailleurs très forte : il avait pour lui les Jacobins, la nouvelle Commune; or, la Commune, par Hanriot, disposait de la force armée. Il semblait avoir pour lui la majorité de la Convention, et il pouvait revendiquer pour son gouvernement la victoire de Jourdan à Fleurus et la conquête de la Belgique.
La lutte était cependant inévitable; pour fonder l’ordre de choses qu’il rêvait, Robespierre devait détruire les Comités; ceux-ci devaient le détruire ou périr par lui. Sa défiance de la Montagne tout entière, ses avances à la droite
LA CONVENTION
étaient visibles. On contait qu’il avait des listes de proscription toutes prêtes sur lesquelles ne figuraient que des Montagnards. Dans son grand discours du 8 thermidor '^26 juillet), il fit planer la Terreur sur toutes les têtes, attaqua même Cambon, qui riposta avec vigueur. La Convention décréta l’impression de son discours, puis, revenant sur cette décision, refusa l’impression et l’envoi aux départements. C’était un vote de défiance et de haine.
En rentrant chez son hôte le menuisier, Robespierre dit aux dames Duplay ; « Je n’attends plus rien de la Montagne; mais la majorité est pure. » La majorité, c’est-à-dire les moriarchiens honteux, les Feuillants déguisés, ceux qu’il appelait naguère les « serpents du Marais ! »
Le soir, aux Jacobins, il relut son discours et fut applaudi. Couthon fit rayer du club les conventionnels qui avaient voté contre l’impression. Saint -Just, malgré Robespierre, presse les préparatifs d’une journée contre l’Assemblée. Hanriot, dans la nuit, rassemble ses canonniers. Ses ennemis, de leur côté, Tallien, Fréron, Fouché, Rourdon de l’Oise, Lecointre, Legendre, Collot, Billaud, ne perdent pas leur temps. S’ils ne peuvent décider les Comités à l’action, ils ont plus de succès auprès de la droite. Ils réussissent sans doute à lui persuader que, si Robespierre succombe, c’est à elle que reviendra peut-être le pouvoir, qu’on pourra enrayer la Terreur, « arrêter l’horrible charrette ». L’alliance se conclut entre les modérés et les violents, ceux-ci espérant bien arracher à ceux-là le fruit de la victoire commune.
Le lendemain, 9 thermidor, Saint-Just monte à la tribune de la Convention pour lire un rapport qui devait conclure contre Billaud et Collot. On le harcèle, on l’arrête dès les premiers mots. Tallien et Billaud se succèdent à la tribune, multipliant les accusations de dictature et de tyrannie. Ce qui anime surtout Tallien, c’est que la future Mme Tallien, alors Mme de Fontenay, est en prison depuis le 22 mai, réservée pour une des premières
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fournées, Robespierre parvient enfin à occuper la tribune; mais les conjurés l’interrompent en criant : « A bas le tyran! » Éperdu, il se tourne vers la Plaine, vers les modérés, vers ces amis des soixante-treize Girondins qui lui doivent la vie : « C’est à vous, hommes purs, que je m’adresse, et non aux brigands. »
Alors, toute cette Plaine, muette et tremblante depuis quinze mois, recouvre la parole, mais c’est pour pousser, d’une clameur unanime, continue, roulant comme le tonnerre, le même cri terrible : « A bas le tyran! » Le dantoniste Thuriot occupe le fauteuil de la présidence et, de sa sonnette furieuse, couvre la voix de Robespierre. Un député lui crie de sa place : « C’est le sang de Danton qui t’étouffe ! » Puis une autre clameur succède à la première : « L’arrestation! l’accusation! » Thuriot met l’accusation aux voix : elle est votée à l’unanimité. Les clameurs reprennent : « A la barre, les accusés! Point de privilège ! » Il faut que Robespierre descende de son banc et se rende à la barre. Il y est rejoint par son frère, par Lebas, qui intrépidement déclarèrent vouloir partager son sort, par Couthon, Saint-Just, également décrétés d’accusation.
Le bruit de la mise en accusation de Robespierre se répand dans Paris. Son nom est tellement associé à celui de la Terreur, que tout le monde s’écrie : « Alors plus de guillotine ! »
Les faubourgs restèrent indifférents : on leur avait fait croire que Robespierre trahissait et qu’on avait trouvé chez lui un sceau avec des fleurs de lis. Le faubourg Saint- Marceau n’agit pas plus que le faubourg Saint-Antoine : il y avait là trop de gens qui ne lui pardonnaient pas la mort ou des Hébertistes, ou de Danton. Paris, dans sa grande masse, ne remua pas.
Dans la soirée, Fleuriot, Payan, Coffinhal font sonner le tocsin, mais ne réussissent à insurger que quelques sections avec lesquelles ils vont délivrer Robespierre, qu’on
Robespierre amené au Comité de salut public (aux Tuileries)
avait écroué à la police : ou plutôt il s’y était écroué luimême, le concierge de la prison du Luxembourg n’ayant pas voulu le recevoir. Robespierre refusait de suivre les insurgés, disant : « Laissez-moi comparaître devant mes juges. » On l’entraîna malgré lui, on l’amena à l’Hôtel de Ville, tandis qu’il ne cessait de répéter : « Vous me perdez ! Vous perdez la République ! » La Convention tenait alors une séance de nuit : sur la proposition de Gollot-d’Herbois, président, elle décréta la mise hors la loi des accusés et nomma Rarras général de ses troupes.
Ces troupes étaient peu considérables : à force de courir leurs sections, quelques représentants finirent par réunir 1800 hommes. La section des Gravilliers, se souvenant que Robespierre avait fait condamner ses favoris, le socialiste Jacques Roux et Chaumette, fournit le plus fort contingent.
Vers une heure et demie du matin, Léonard Rourdon et Rarras marchent sur l’Hôtel de Ville, précédés des huissiers de la Convention qui proclament le décret de mise hors la loi : cela suffit pour disperser les canonniers qui occupent la place de Grève. Robespierre, à ce moment, supplié par ses amis de convoquer la force armée, hésitait par scrupule de légalité, demandant : « Mais au nom de qui? » L’Hôtel de Ville était donc sans défense. Quelques gendarmes montèrent sans obstacle l’escalier, arrivèrent jusqu’à Robespierre. L’un d’eux, nommé Méda, d’un coup de pistolet lui fracassa la mâchoire et d’un autre coup blessa Couthon à la jambe. Se voyant pris, Lebas se fait sauter la cervelle ; Robespierre jeune se jette par la fenêtre ; Hanriot y est jeté par Coffinhal, exaspéré de ses maladresses. On arrête les survivants, on ramasse les mourants, on les amène au Comité de salut publie.
C’est avec un serrement de cœur que les ennemis mêmes de Robespierre, Collot, Rillaud, Rarère, le virent en cet état. Ils inventèrent une fable, et répétèrent partout qu’il s’était v( tiré lui-même »- Ils comprenaient qu’en
LA CONVENTION
présence de la réaction imminente, si l’on voulait tenir tête à la droite déchaînée, on devait ménager une récon ciliation avec les Robespierristes. Leurs ménagements ne furent pas admis par la majorité : la Convention fit du parti une boucherie. La guillotine fut relevée tout exprès sur la place de la Révolution. Robespierre, avec sa mâchoire fracassée ; son frère, Couthon, Hanriot, tous trois à demi morts ; Saint-Just, le président du tribunal Dumas, le maire Fleuriot, l’agent national Payan, le cordonnier Simon, en tout vingt et un condamnés, furent guillotinés le 10 thermidor. Les Robespierristes, comme leurs adversaires, Girondins, Hébeiiistes, Dantonistes, mouraient jeunes : le plus âgé, Couthon, avait 38 ans, Robespierre 55 ans, Saint-Just 27 ans. Le lendemain, soixante-dix exécutions, et le surlendemain treize : c’était l’extermination en masse de la Commune robespierriste.