‹ Histoire de la révolution française, 1789-1799Chapitre 55 sur 73 · LE RÉGIME THERMIDORIEN · texte numérisé non relu

LE RÉGIME THERMIDORIEN

La Terreur était finie. Depuis trois mois, elle ne se maintenait plus que par la défiance réciproque et par la sourde rivalité, au sein même du Comité, de la trinité robespierriste et de la trinité Collot, Rillaud et Barère. Comme les deux partis ne poussaient à l’exagération du système que pour s’en faire une arme l’un contre l’autre, Robespierre pour atteindre enfin ses ennemis de la Montagne, ceux-ci pour le noyer dans le sang répandu, il était évident que, quel que fût le parti victorieux, les exécutions devaient cesser. L’un aussi bien que l’autre devait nécessairement inaugurer sa dictature par des mesures de clémence. D’ailleurs la Montagne était maintenant trop affaiblie, trop divisée, pour qu’elle pût imposer à l’Assemblée, à la ville de Paris, à la France, la continuation d’un régime qu’elles avaient en exécration.

Dès le début, la Convention eut à statuer sur les instruments de ce régime. Elle manifesta d’abord quelques hésitations : le 11 thermidor, le tribunal révolutionnaire avait été suspendu : Billaud-Varennes le fit rétablir. Barère essaya d’aller plus loin et de faire décréter le maintien de tous ses membres, même de l’accusateur Fouquier- Tinville, qui, nommé par l’influence de Desmoulins, avait requis contre Desmoulins, qui, après avoir requis contre les ennemis de Bobespierre, avait requis contre Robespierre, et se montrait disposé, agent docile de toute tyrannie pourvu qu’il gardât sa place, à requérir contre tous ceux qu’on lui désignerait. La proposition de Barère souleva un mouvement d’horreur : Fouquier-Tinville fut décrété d’accusation. On conserva le tribunal, mais en le renouvelant, en l’entourant de garanties protectrices pour les accusés. La loi de prairial fut rapportée. On supprima la paye de 40 sous par jour établie pour assurer la fréquentation des assemblées des sections. On renouvela le Comité de salut public. La majorité dans les deux comités fut acquise aux Thermidoriens, aux Dantonistes, aux modérés : Collot, Billaud, Barère, Carnot s’y virent débordés.

Trois partis se dessinèrent alors dans l’Assemblée : le parti des anciens Comités, qu’on appela aussi les Crétoù ou Montagnards de la Crête, avec Billaud, Collot, Barère, Vadier, Amar, Carnot, Cambon, les deux Prieur, la plupart des représentants revenus de mission, tous se considérant comme solidaires des mesures de salut public, aucun n’entendant qu’on fît le procès à la Révolution, et que la réaction contre la Terreur pût conduire à la contre-révolution ; — le parti des Thermidoriens proprement dits, qui, étant allés s’asseoir à droite au lendemain du 9 thermidor, essayaient de répudier leur part de responsabilité dans le gouvernement précédent et cherchaient leur sûreté dans l’alliance avec les modérés : leurs chefs étaient Tallien, Barras, Fréron, Legendre, Lecointre, Bourdon de l’Oise, Rovère, Berltabole, André Dumont, les deux Merlin,

LA CONVENTION

Marie-Joseph Chénier, frère du grand poète André Chénier, qui avait été supplicié le 25 juillet 1794, — enfin les modérés, qui n’avaient pris aucune part au gouvernement terroriste, qui restaient fidèles à la Révolution, même à la République, mais qui allaient montrer de singulières complaisances pour les royalistes : tels étaient Sieyès, Roissy d’Anglas, Cambacérès, ïhibaudeau.

Ce furent les Thermidoriens qui, pour compléter leur victoire sur le parti robespierriste ou pour faire oublier leur rôle sous la Terreur, ouvrirent la campagne contre le parti des anciens comités. Fréron parlait de détruire l’Hôtel de Ville, ce « Louvre du tyran Robespierre ». Le peintre David, autrefois fanatique de Robespierre, qui avait promis de « boire la ciguë » avec le juste, le reniait en pleine Convention. Lecointre, le 30 août, dénonçait Rillaud, Collot, Barère, de l’ancien Comité de salut public, Amar, Voulland, Vadier, David même, de l’ancien Comité de sûreté générale.

La Convention comprenait que ces accusations contre Billaud ou Collot menaient logiquement à la mise en accusation de Carnot, de Lindet, de Prieur, solidaires de tous les actes du Comité de salut public, au procès de la Convention tout entière, qui les avait couverts de son approbation ou de son silence, à la condamnation de la Révolution même. « Si les comités sont criminels, fit observer Cambon, criminelle aussi doit être l’Assemblée qui, chaque mois et unanimement, a prorogé leurs pouvoirs. » D’ailleurs la plupart des Thermidoriens étaient bien mal fondés à attaquer le régime précédent; quand Tallien montrait l’ombre de Robespierre planant encore sur la Convention, il s’attirait cette verte réplique du député Lefiot : (( Tel qui déclame aujourd’hui contre le système de terreur en vantait hier l’utilité. » La Convention eut la sagesse de repousser les accusations de Lecointre, déclarées calomnieuses.

Deux jours après, le résultat que Lecointre voulait ob-

tenir par sa dénonciation fut obtenu par un autre moyen. Barère, par la voie du sort, Collot et Billaud, par abdication volontaire, sortirent du Comité; Tallien lui-même, l’allié de Lecointre, fut obligé de démissionner. Les hommes comme Tallien, Fréron, Lecointre, qui n’ouvraient les portes des prisons aux royalistes que pour les remplacer par des républicains, qui ne répudiaient la Terreur que pour se jeter avec la même frénésie dans la réaction, étaient également abhorrés de tous les partis, des modérés pour leurs anciens excès, des Montagnards pour leurs violences nouvelles.

Le club des Jacobins, si cruellement frappé dans son idole Robespierre, conservait cependant une bonne partie de son autorité morale. Il fut généralement approuvé quand il prononça l’exclusion de Tallien et de ses deux acolytes. La Convention résistait encore aux entraînements de la réaction : aux députations jacobines qui se présentaient à sa barre, elle répondait qu’elle maintiendrait vigoureusement le gouvernement révolutionnaire, et décrétait la translation des restes de Marat au Panthéon. Elle rendit en octobre le même hommage à Jean-Jacques Rousseau.

Ces honneurs rendus à Marat et à Rousseau cachèrent aux yeux du peuple une campagne activement menée contre les clubs et les sociétés populaires. Le 28 septembre, la Convention ferma le club de l’Évêché, où se réunissaient les débris des partis hébertiste et socialiste, où Gracchus Babeuf et ses disciples prêchaient le partage des biens, la « vraie égalité » et le « bonheur commun ». Le 16 octobre, elle décréta des mesures de police contre les sociétés. Dans la nuit du H au 12 novembre, comme des désordres s’étaient produits autour du club des Jacobins, la salle fut fermée.

Ainsi périt cette célèbre société qui, dans la décomposilion des pouvoirs publics, avait été le grand ressort de la Révolution, qui, par ses affiliations des départements,

LA CONVENTION

par le réseau de ses innombrables succursales, par la vaste confédération de ses clubs, avait suppléé à l’impuissance des autorités locales, qui avait été à la fois un gouvernement et une administration. Elle succomba au moment où se réveillaient toutes les forces hostiles à la Révolution, où la « jeunesse dorée » houspillait les républicains dans les rues de Paris, où les violences de la presse royaliste commençaient à faire oublier celles de VAmi du Peuple et du Père Duchêney où le chant contrerévolutionnaire du Réveil du peuple étouffait celui de la Marseillaise,

La Convention prit, le 8 décembre, une mesure encore plus grave. Sur la proposition de Merlin de Douai, elle rappela les soixante-treize représentants girondins qui avaient été exclus de l’Assemblée pour leur protestation contre le 51 mai. Le retour de ces députés, fort aigris pour la plupart, beaucoup moins dévoués à la République qu’ils ne l’avaient été en 1793, changea la distribution des partis dans l’Assemblée et assura la prépondérance aux modérés, ou plutôt, comme la modération était alors un vain mot, à cette forme modérée de contre-révolution que représentaient Sieyès et Roissy d’Anglas. Les soixantetreize demandèrent aussitôt la rentrée des Girondins expulsés le 2 juin et mis hors la loi pendant l’insurrection des départements. Leur motion fut d’abord repoussée. Merlin de Douai lui-même s’écria : « Voulez-vous ouvrir les portes du Temple? » Au Temple étaient encore enfermés les enfants de Louis XVl. On persistait toujours, dans la Convention, à identifier la cause des Girondins proscrits avec celle de la royauté.

En même temps commençait le procès de Carrier. Au iO thermidor, on l’avait vu, derrière la charrette qui emportait Robespierre, crier : « A bas le tyran! » Cela ne le sauva pas. Le 23 novembre il avait été, sur un rapport de Romme, mis en accusation devant la Convention. Sa défense consista à démontrer que, s’il était criminel, la

▲. RAMBAUD. 16

Convention, la Révolution Tétaient également : « Tout est coupable ici, disait-il, tout, jusqu’à la sonnette du président. » Mais 498 voix sur 500 votants répudièrent la solidarité qu’il osait établir entre les mesures de salut public et tant d’inutiles barbaries. Il fut traduit, avec tout le comité révolutionnaire de Nantes, devant le tribunal révolutionnaire. Sur trente-trois accusés, il n’y eut que trois condamnations à mort : celles de Carrier, Grandmaison et Pinard. Les autres furent renvoyés devant le tribunal criminel d’Angers.

On continuait à détruire les restes du système dictatorial. La suppression du maximum (23 décembre) entraîna une crise économique aussi violente que celle qui avait motivé son établissement ; le prix des denrées haussa dans des proportions énormes, la valeur des assignats baissa d’autant. La misère du peuple s’accrut ; l’agiotage, lesaccaparements, les disettes factices recommencèrent. Roissy d’Anglas proposa le rationnement des vivres à Paris : le peuple s’en vengea en l’appelant Roissy-Famine.

On révoquait les décrets d’expulsion contre les nobles et les prêtres réfractaires. Mais, si Ton voulait substituer au système révolutionnaire, aux lois d’exception, un régime de liberté et de légalité, il eût été sage de ne pas revenir sur le passé, et, en abandonnant les voies du précédent gouvernement, de ne pas poursuivre, en même temps que lui, la Révolution. La Convention, dès que les soixantetreize y furent rentrés, ne sut pas se tenir dans la politique équitable et réparatrice qu’elle avait suivie un instant. La dénonciation de Lecointre, reprise par Clauzel, fut accueillie : l’Assemblée chargea une commission de 21 membres d’examiner les actes de Billaud, Collot, Barère et Vadier. Duliem, s’étant écrié que Tarislocratie et le royalisme triomphaient, fut envoyé à TAbbaye. Vers cette époque, la mémoire de Marat, honorée naguère parce qu’on voulait s’appuyer sur ses partisans contre ceux de Robespierre, fut en butte aux mêmes attaques que la mé-

LA CONVENTION

moire de Robespierre. En février 1795, son buste fut retiré de la salle des séances de la Convention. Billaud, Gollot, Barèreet Vadier furent décrétés d’accusation (2 mars).

Le 8 mars, sur une motion de Chénier et malgré une vive protestation du thermidorien Bentabole, les Girondins mis hors la loi, Isnard, Lanjuinais, Louvet, La Révellière-Lépeaux, en tout vingt-deux députés, rentraient dans la Convention. La fête commémorative du 31 mai fut abolie. Merlin de Douai avait appuyé ces propositions. On pouvait espérer que les Girondins aideraient du moins à constituer un parti qui soutiendrait franchement, contre les royalistes, la République, contre les révolutionnaires yobstinés, un régime légal. Pour que cette tentative eût chance de succès, il était nécessaire de mettre fin aux enquêtes contre les hommes des Comités. Lindet et Carnot demandaient la mise en liberté des quatre accusés qui avaient été leurs collaborateurs. Malheureusement les imprudences du parti montagnard, la disette, les souffrances du peuple, les troubles qui en furent la conséquence, compromirent la politique d’apaisement.

Page 1